mardi 9 novembre 2010

:: Anniversaire de la Révolution russe [Barta, 25 octobre 1946]

En février 1917, l'empire des tsars de Russie, qui avait été le bastion de la réaction en Europe pendant tout le XIXe siècle, s'écroule en l'espace de quelques jours sous la poussée des masses ouvrières.
A l'occasion d'une manifestation comme il y en avait eu tant d'autres, les travailleurs sortent des faubourgs où les avaient entassés une poignée de maîtres vivant de leur travail, et se dirigent vers les centres dorés de la bureaucratie du tsarisme et du capitalisme.
Comme d'habitude, les forces de répression, après des échauffourées, les refoulent vers leurs tanières. Mais les ouvriers recommencent pendant plusieurs jours de suite. Leur pression se fait de plus en plus irrésistible. Ils s'arment et ripostent à la police du tsar ; les cosaques[*], envoyés contre eux, fraternisent finalement avec les femmes travailleuses et les ouvriers manifestant. Le tsar est obligé d'abdiquer.
Comment cela fut-il possible ?
Cela fut possible parce que les travailleurs de Pétrograd étaient l'avant-garde de toutes les autres classes qui souffraient du tsarisme et accomplissaient ainsi, par leur lutte, le désir le plus ardent et le plus profond de l'immense majorité de la population ; les soldats qui, depuis plus de trois ans, pourrissaient dans les tranchées et mouraient, la plupart du temps victimes de l'incurie et de l'incapacité de leurs généraux, pour défendre l'esclavage et l'exploitation capitaliste que représentait le régime tsariste, et non pas leur liberté, leur vie et leur bien-être ; les paysans, soumis à toutes les vexations, qui voulaient la terre ne servant qu'à l'entretien des grands propriétaires parasites, tandis que les familles paysannes mouraient de faim ; les petites gens des villes et des campagnes et, enfin, les nationalités opprimées qui, par dizaines, gémissaient sous l'oppression de la bureaucratie du tsar.
C'est cette union dans la lutte des masses travailleuses qui explique que personne ne vint au secours du tsar. Il ne trouva pas un brin de paille pour s'y accrocher quand les travailleurs, sous la conduite des ouvriers conscients éduqués par un long passé de lutte révolutionnaire, montèrent à l'assaut de la vieille Russie croupissante et ignare.

Mais une fois les représentants de leur ancien esclavage abattus, les masses opprimées, qui avaient pris leur sort en leurs propres mains, ne surent pas immédiatement ce qu'elles avaient à faire. La victoire acquise, elles trouvèrent pour les diriger toutes sortes d'hommes politiques qui avaient plus ou moins fait de l'opposition au tsarisme et l'avaient parfois combattu, non pas pour en finir pour toujours avec l'exploitation des travailleurs par les parasites capitalistes, mais seulement pour "moderniser" la régime d'exploitation à l'instar de "l'Occident". Ces gens leur expliquèrent que, le tsar renversé, ils n'avaient plus qu'à se retirer dans leur misère ; car maintenant ils avaient la "démocratie", c'est-à-dire le droit, pour ces messieurs, d'occuper des places, de parader, de s'entendre avec les anciens bureaucrates du tsar avec lesquels ils ne firent qu'une seule et grande famille.
Quant aux masses, elles devaient continuer à verser leur sang sur le front et dans les usines ; au nom de la démocratie, continuer la guerre pour les mêmes buts qu'auparavant : participer à la guerre impérialiste pour obtenir Constantinople et autres lieux aux capitalistes russes. En un mot, tout devait continuer comme par le passé.
Les travailleurs ne trouvèrent pas tout de suite la voie à suivre et furent obligés de croire ces messieurs sur parole. Mais leur dure et amère expérience de tout un passé de lutte leur fit maintenir, en face des "démocrates" qui recouvraient l'Etat tsariste de leur personne trompeuse, leurs propres organisations de lutte : les Conseils d'ouvriers, de soldats et de paysans, formés de délégués élus directement par eux, par usines, par régiments, par quartiers, par villes, par villages, par districts, etc..., appelés en russe "Soviets".

De février à octobre, en l'espace de huit mois, les masses travailleuses s'aperçoivent du rôle réel joué par les faux démocrates alliés à la bureaucratie du tsar. La situation ne cesse d'empirer. Les ouvriers de Pétrograd et de Moscou sont toujours à l'avant-garde et apprennent à se regrouper derrière d'autres chefs qui, eux, leur sont restés fidèles et leur montrent la véritable voie : ce sont les Bolcheviks à la tête desquels se trouvent Lénine et Trotsky.
Ces hommes ne s'étaient jamais éloignés de la classe ouvrière, des masses laborieuses. Ils avaient toujours vécu avec elles, parmi elles, pour elles. Ils ne s'étaient jamais abaissés devant les représentants du tsar, démocratiques ou non. Ils n'avaient jamais fréquenté les capitalistes, les salons. Ils n'étaient en aucune façon liés aux cercles privilégiés, mais ils leur étaient résolument hostiles. Ils étaient peuple jusqu'au fond de leur âme. Ce sont ces hommes, sélectionnés dans vingt années de combat révolutionnaire, qui conduisirent les masses de la révolution inachevée de février 1917 à leur triomphe d'octobre 1917.
Cette victoire fut possible parce que les Bolcheviks n'étaient pas des gens à promesses : "Nous vous donnerons ceci, nous vous donnerons cela..." Ils guidèrent les masses dans leur propre combat. Ils dirent aux paysans : le gouvernement provisoire ne veut pas vous donner la terre... Prenez-la ou vous ne l'aurez jamais.
Ils dirent aux ouvriers : les capitalistes qui vous exploitent vous trompent et vous affament, sabotent la production... Luttez pour établir votre contrôle sur eux.
Maîtres de l'ancienne Russie des tsars, ils reconnurent aux nationalités opprimées le droit de décider de leur propre sort jusques et y compris la séparation. Mais en face d'un gouvernement qui se comportait véritablement en démocrate, les nationalités ne firent que se souder étroitement au nouveau pouvoir.
Les masses travailleuses prenant leur propre sort en mains, éclairées et guidées par un groupe d'hommes révolutionnaires qui s'étaient assemblées pour former devant l'Etat-Major de la bourgeoisie un Etat-Major au service des classes laborieuses, voilà le secret de la première révolution prolétarienne victorieuse ! Car aucune lutte victorieuse n'est possible sans la coordination de tous les mouvements d'opposition révolutionnaire que suscite l'exploitation capitaliste.
Cette première victoire reste le gage de la victoire définitive des travailleurs, en dépit de l'obstacle à la révolution mondiale qu'est l'Etat qui s'intitule actuellement "soviétique", mais qui, sous le domination de gens étrangers à la révolution d'octobre 1917 (Staline ne leur sert que de paravent), se comporte en ennemi des masses travailleuses. Mais ce ne sont pas eux qui empêcheront la révolution mondiale de s'accomplir et les classes laborieuses de se libérer ; au contraire, c'est la révolution mondiale qui les balaiera, eux aussi, en même temps que les capitalistes de tous les pays.

:: La doctrine de Marx [Lénine, 1913]

Le trait essentiel de la doctrine de Marx, c'est la mise en relief du rôle historique mondial du prolétariat, comme édificateur de la société socialiste.
Au commencement de la première période (de la révolution de 1848 à la Commune de Paris), la doctrine de Marx n'est pas dominante. Elle n'est que l'une des très nombreuses tendances, l'un des courants du socialisme. Sont en vogue celles des formes du socialisme qui, par le fond, s'apparentent à notre mouvement narodnik (populiste) : incompréhension de la base matérialiste du progrès historique, incapacité de discerner le rôle et l'importance de chacune des classes de la société capitaliste, camouflage de la nature bourgeoise des réformes démocratiques à l'aide de phrases diverses, dites socialistes, sur le "peuple", la "justice", le "droit", etc...
La révolution de 1848 porte un coup mortel à toutes ces formes bigarrées, bruyantes et tapageuses du socialisme antérieur à Marx. Dans tous les pays, la révolution montre les diverses classes de la société à l'œuvre. Le massacre des ouvriers parisiens par la bourgeoisie républicaine, dans les journées de juin 1848, atteste à jamais la qualité socialiste du seul prolétariat. La bourgeoisie libérale redoute cent fois plus que la pire réaction, l'action indépendante de cette classe.
Toutes les doctrines concernant un socialisme et une politique hors-classes s'avèrent de pures balivernes.
...La deuxième période (1872-1904) se distingue de la première par son caractère "pacifique", par l'absence de révolutions. L'Occident en a fini avec les révolutions bourgeoises. L'Orient n'est pas encore mûr pour elles.
L'Occident entre dans l'époque de la préparation "pacifique" des réformes à venir. Partout se forment des partis socialistes, prolétariens dans leur base, qui apprennent à tirer parti du parlementarisme bourgeois, à créer leur presse quotidienne, leurs établissements d'éducation, leurs syndicats, leurs coopératives. La doctrine de Marx remporte une victoire complète et prend de l'extension.
...La dialectique de l'histoire est telle que la victoire du marxisme dans le domaine de la théorie oblige ses ennemis à se déguiser en marxistes. Le libéralisme, pourri à l'intérieur, tente de revivre sous la forme de l'opportunisme socialiste. Il interprète la période de la préparation des forces pour les grandes batailles, dans le sens de la renonciation à ces batailles. Il commente l'amélioration de la condition des esclaves pour la lutte contre l'esclavage salarié, comme si les esclaves vendaient cinq sous leurs droits à la liberté. Il prêche lâchement la "paix sociale" (c'est-à-dire la paix avec l'esclavage), le reniement de la lutte de classe et ainsi de suite. Les opportunistes ont beaucoup de partisans parmi les parlementaires socialistes, les divers fonctionnaires du mouvement ouvrier et les intellectuels "sympathisants".
A peine les opportunistes ont-ils fini de glorifier la "paix sociale" et la possibilité d'éviter les tempêtes dans la "démocratie", que s'ouvre, en Asie, la source nouvelle des plus grandes conflagrations mondiales. La révolution russe est suivie des révolutions turque, persane, chinoise. ...Les révolutions d'Asie ont attesté... la même importance exceptionnelle de l'action indépendante des masses démocratiques, la même différenciation nette entre le prolétariat et toute la bourgeoisie.
...Depuis l'apparition du marxisme, chacune des trois grandes époques de l'histoire universelle lui a apporté de nouvelles confirmations et de nouveaux triomphes. Mais l'époque historique qui va s'ouvrir apportera au marxisme, doctrine du prolétariat, un triomphe plus éclatant encore.

Lénine, 1913