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lundi 31 août 2015

:: Italie, août 1922 : la « grève légalitaire » face à la montée du fascisme

La grève générale du début du mois d'août 1922 fut la dernière tentative de mettre un coup d'arrêt à la montée du fascisme. Son échec allait ouvrir la voie à la prise du pouvoir par Mussolini trois mois plus tard, en octobre, à l'issue de la Marche sur Rome. Mais elle démontra aussi que la classe ouvrière aurait eu toutes les possibilités d'empêcher la victoire du fascisme.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, entre 1919 et 1920, l'Italie avait été secouée par une vague révolutionnaire. Au cours de ce biennio rosso (les deux années rouges), la classe ouvrière occupa les usines et la paysannerie les terres. Mais en septembre 1920 il devint évident que les dirigeants réformistes du Parti socialiste italien (PSI) et les chefs syndicaux de la Confédération générale du travail (CGL) ne voulaient pas de la révolution. Mais la bourgeoisie, elle, voulut écarter tout risque et organisa la contre-offensive, finançant et armant les Faisceaux, qui allaient donner leur nom aux bandes fascistes de Mussolini.

Celles-ci regroupaient d'anciens officiers, des nationalistes désoeuvrés, des petits bourgeois ruinés, pour faire le coup de poing contre les syndicats et jouer les briseurs de grève. Tant que le prolétariat italien était à l'offensive, ces bandes n'eurent qu'une influence toute relative. Mais le reflux des luttes, après septembre 1920, leur laissa le champ libre.

LES PREMIÈRES OFFENSIVES FASCISTES

L'expédition punitive devint le mode opératoire du fascisme. Plusieurs centaines, voire des milliers de militants fascistes concentraient leurs forces sur une localité, saccageaient les sièges des partis et des syndicats ouvriers, détruisaient les rédactions des journaux de gauche, incendiaient les bourses du travail. Ils poussaient à la démission les municipalités socialistes, passaient à tabac ou assassinaient les militants.

La première grande offensive fasciste se déroula au début de 1921 en Emilie-Romagne, là où les syndicats paysans avaient réussi à imposer aux propriétaires terriens leur contrôle sur l'embauche de la main-d'oeuvre agricole. La terreur organisée par les bandes de Mussolini permit aux propriétaires de casser les reins des organisations ouvrières. Après quoi les bandes fascistes, enhardies, s'attaquèrent à de plus grandes villes, puis à celles du Nord.

Les bandes fascistes agissaient en toute impunité, avec la complicité active des autorités et le soutien des grands propriétaires terriens et des industriels. Souvent, à la veille d'une attaque, la police ou l'armée préparaient elles-mêmes le terrain en désarmant et en emprisonnant les militants. La justice fonctionnait à sens unique. Les fascistes coupables de meurtre étaient acquittés par les tribunaux, qui en revanche avaient la main lourde contre les militants ouvriers.

En moins de deux ans, Mussolini réussit à structurer ses bandes armées au sein d'un mouvement discipliné et centralisé qui devint le Parti national fasciste (PNF). Munies de fusils fournis par l'armée, commandées par des officiers de carrière, les bandes fascistes se déplaçaient en camions, compensant leur faible nombre par la mobilité.

Le mouvement fasciste passa ainsi de 17 000 adhérents en 1919 à 30 000 en 1920 et 310 000 fin 1921. Au cours du premier semestre de l'année 1921, les bandes fascistes incendièrent et détruisirent pas moins de 25 maisons du peuple, 59 bourses du travail, 86 coopératives, 43 ligues paysannes, 50 sections socialistes, plusieurs journaux ouvriers.

FORCE DU MOUVEMENT OUVRIER... ET PASSIVITÉ DE SES DIRIGEANTS

La classe ouvrière était affaiblie, mais en 1921 le mouvement ouvrier organisé représentait toujours une force importante. La CGL regroupait 2 320 000 syndiqués, le Parti socialiste italien 4 367 sections et 217 000 adhérents. Le mouvement coopératif socialiste comptait 25 000 coopératives de consommation, de production et de crédit. De son côté, la Confédération syndicale catholique revendiquait près d'un million d'adhérents. La très grande majorité de la population et de la classe ouvrière était profondément hostile au fascisme. Sans l'aide financière de la bourgeoisie et le soutien de l'appareil d'État, mais aussi sans la passivité des dirigeants ouvriers, les fascistes n'auraient pu faire grand-chose.
Les tentatives de répondre comme il se devait à la violence fasciste ne manquèrent pas. Ainsi apparurent les Arditi del Popolo, association d'anciens combattants issus des milieux populaires et socialistes, qui se proposait de combattre le fascisme les armes à la main. Cette tentative fut très vite désavouée par le Parti socialiste. Quant au Parti communiste d'Italie, né quelques mois plus tôt de la scission du Parti socialiste, en janvier 1921, il restait très minoritaire et ses jeunes dirigeants, Bordiga et Gramsci, ne surent et ne purent prendre les initiatives nécessaires, par manque d'expérience, face à la rapidité et à la violence avec laquelle le fascisme surgit.

Le développement de la violence fasciste posait la question d'organiser la défense de la classe ouvrière avec ses propres moyens. Cela aurait voulu dire impulser la création de milices ouvrières dans les usines, les quartiers, les villes, organiser et coordonner la défense des organisations ouvrières afin de rendre coup pour coup aux bandes fascistes. Mais Turati, leader des socialistes réformistes, justifia l'immobilisme de son parti en ces termes : « Il faut avoir le courage d'être un lâche. » À un maire socialiste confronté aux violences, il écrivit en avril 1921 : « Ne répondez pas aux provocations des fascistes, ne leur donnez pas de prétextes, ne répondez pas aux injures, soyez bons, soyez des saints. (...) Tolérez, compatissez, pardonnez aussi. » Alors que les fascistes s'apprêtaient à écraser la classe ouvrière, Turati lui conseillait de se laisser conduire à l'abattoir.

Durant le premier semestre de l'année 1922, les expéditions fascistes redoublèrent de violence. Souvent les travailleurs réagirent contre les attaques, mais sans coordination d'une ville à l'autre, le PSI et la CGL refusant d'envisager une riposte générale. Il fallut attendre le 31 juillet 1922 pour que l'Alliance du travail, qui regroupait les syndicats ouvriers les plus importants, dont la CGL, appelle à une grève générale. Le but de ce qu'on allait appeler la « grève légalitaire » n'était pas de préparer la classe ouvrière à écraser les fascistes, mais d'appeler au respect de la légalité bourgeoise... au moment même où la bourgeoisie donnait carte blanche aux fascistes.

Face à un mouvement ouvrier dont les chefs indiquaient d'avance les limites de leur action, les fascistes saisirent l'occasion de faire une démonstration, lançant un ultimatum exigeant des grévistes qu'ils reprennent le travail et intervenant directement dans un certain nombre d'endroits. Les chefs du Parti socialiste, de la CGL et de l'Alliance du travail capitulèrent rapidement, décidant la fin de la grève pour le 3 août à midi. En même temps les fascistes lançaient leurs troupes à l'assaut des villes ouvrières, d'autant plus courageusement qu'ils savaient qu'ils ne rencontreraient pas de résistance.

LES JOURNÉES DE PARME

Il y eut cependant une exception notable, à Parme. Sous la direction de membres des Arditi del Popolo et notamment du député socialiste Guido Picelli, les militants ouvriers socialistes, communistes, anarchistes organisèrent un véritable front pour la défense militaire de la ville. Celle-ci se couvrit de barricades tandis que la population se mobilisait pour soutenir les combattants, repoussant les assauts successifs d'une troupe de 15 000 fascistes dirigée par Italo Balbo, un des lieutenants de Mussolini. Au bout de cinq jours, ceux-ci, démoralisés, n'eurent plus d'autre choix que de battre en retraite.

À l'issue de cette grève du début août 1922, la démonstration était faite que les dirigeants du mouvement ouvrier italien n'appelleraient en aucun cas les travailleurs à se battre contre les fascistes. À l'inverse, l'exemple de Parme montrait que ces derniers n'avaient de courage que quand ils se sentaient les plus forts et qu'on aurait pu les vaincre, à condition de faire à l'échelle nationale ce qui s'était fait dans cette ville. Mais cela aurait signifié de la part des dirigeants socialistes être prêts à aller jusqu'au bout d'une contre-offensive ouvrière, en fait jusqu'à la révolution.

C'est ce dont ils ne voulaient à aucun prix, ouvrant la voie à la dictature de Mussolini, que la classe ouvrière italienne allait subir pendant plus de vingt ans.

René CYRILLE (LO n°2298)

samedi 15 août 2015

:: Août 1980, la classe ouvrière polonaise faisait reculer le régime

Il y a vingt ans, en août 1980, la Pologne vivait une mobilisation ouvrière comme on n'en avait pas connue depuis bien longtemps. Des millions de travailleurs commencèrent à occuper massivement leurs entreprises, élisant leurs comités de grève pour mener la lutte, exigeant la liberté de s'organiser, de s'exprimer, tout autant que des revendications économiques. Au plus fort de la grève, la classe ouvrière pouvait sembler maîtresse du littoral de la Baltique. Et l'on vit finalement ce spectacle rarissime d'un haut dignitaire du régime contraint de venir céder aux exigences des grévistes, à l'intérieur même des chantiers navals de Gdansk, qui avaient été le fer de lance de la lutte.

Même si malheureusement la classe ouvrière polonaise fut dépouillée par la suite des bénéfices de sa victoire, ces journées de l'été 1980 restent aujourd'hui encore un symbole de la formidable puissance qui peut être celle des travailleurs lorsque, tous unis, ils entrent en lutte.

La grève aux chantiers de Gdansk

Quand la grève éclata le 14 août 1980 aux chantiers navals de Gdansk, de nombreuses autres usines avaient déjà été touchées. La décision du gouvernement d'augmenter de 50 % à 100 %, à partir du 1er juillet, le prix de la viande vendue dans les entreprises, avait mis le feu aux poudres dans une Pologne alors durement frappée par la crise. De juillet à la mi-août, près de 200 entreprises s'étaient mises en grève. Le gouvernement avait pourtant réussi à rester à peu près maître de la situation en accordant les augmentations de salaires réclamées aux plus mobilisés, là où la tradition de lutte était la plus forte. Mais lorsque les 17 000 ouvriers des chantiers navals Lénine de Gdansk s'y mirent à leur tour, le mouvement changea de caractère.

Ce fut un groupe de travailleurs unis par des années d'action militante commune qui prit l'initiative de déclencher la grève. Certains, comme Lech Walesa, avaient été licenciés des chantiers dans le passé. D'autres y travaillaient encore, et purent au matin du 14 août appeler à la grève dans les ateliers. Ils étaient liés au KOR, le comité de défense des ouvriers fondé après les grèves de 1976 par des intellectuels venus d'horizons différents, oppositionnels du PC polonais, catholiques, sociaux-démocrates, tous des militants dont l'horizon politique ne dépassait pas les idées libérales.

Le 14 août donc, à l'appel de trois jeunes ouvriers du groupe, les chantiers navals de Gdansk basculaient à leur tour dans la grève. Un comité de grève fut aussitôt élu, dont faisait partie Lech Walesa qui avait réussi à pénétrer dans les chantiers. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre sur le littoral, et dès le lendemain d'autres entreprises de la région rejoignaient le mouvement.

Devant la menace d'une généralisation du conflit, le gouvernement essaya comme ailleurs d'éteindre le feu en donnant satisfaction, au moins partiellement, aux grévistes. Mais les travailleurs des chantiers ne l'entendaient pas de cette oreille. La négociation étant retransmise à l'extérieur, lorsque la direction proposa 1 500 zlotys d'augmentation, les cris de " 2 000 zlotys ", la revendication des ouvriers, ne tardèrent pas à fuser. Les travailleurs des chantiers, à l'initiative de Lech Walesa, prirent la décision d'accepter les 1 500 zlotys, tout en continuant la grève par solidarité avec les autres entreprises. Un nouveau comité de grève fut élu. Ce fut le tournant du mouvement.

La grève s'étend à toute la classe ouvrière

Dans les jours qui suivirent, les travailleurs de la région de Gdansk constituèrent un comité de grève inter-entreprises, le MKS, qui établit une liste de 21 revendications. Il ne s'agissait plus seulement d'augmentations de salaires. Les points politiques y figuraient en tête : syndicats libres, droit de grève, liberté d'expression, réintégration des travailleurs licenciés. Venaient ensuite les revendications sur les salaires, le logement, la santé, les retraites. À partir de cet instant, le mouvement fit tache d'huile sur tout le pays. Bientôt des millions d'ouvriers furent en grève, des MKS se créaient partout.

À Gdansk même, 6 000 à 10 000 ouvriers occupaient en permanence le chantier. Ils avaient mis en place un service d'ordre efficace pour tenir en respect la milice, faisaient respecter la discipline de la grève, entre autres l'interdiction de l'alcool sur le littoral, et bénéficiaient du soutien massif de la population. À la fin août, le gouvernement capitulait. Ce fut le vice-Premier ministre en personne qui dut pénétrer dans les chantiers entre deux haies d'ouvriers pour venir négocier, et chacun put entendre ce haut dignitaire dire, à l'énoncé de chacun des 21 points du MKS, " J'accepte et je signe ". Et au même moment, des accords semblables étaient signés dans tous les grands centres industriels du pays.

La classe ouvrière frustrée de sa victoire

Par sa formidable énergie, sa capacité à donner une organisation démocratique à sa grève, la classe ouvrière polonaise avait donc fait reculer le pouvoir. Mais le drame, c'est qu'il n'y eut personne pour lui proposer d'aller plus loin, de prendre appui sur cette victoire éclatante pour se préparer à renverser ce pouvoir et à apporter ses propres solutions aux maux dont souffrait la société polonaise. Le syndicat Solidarité, fondé dans la foulée des grèves, fut au contraire dès le début, Walesa en tête, soucieux de donner une tout autre orientation à la classe ouvrière. Il se donna comme référence l'...glise catholique et la Pologne bourgeoise d'avant-guerre, celle du maréchal et dictateur Pilsudsky.

Pendant toute l'année 1981, Solidarité ne prépara nullement les travailleurs à la menace sans cesse croissante d'un coup d'état militaire. Et lorsque celui-ci intervint, le 13 décembre 1981, le syndicat se garda bien de tenter d'utiliser la formidable popularité dont il jouissait, y compris parmi les soldats, pour essayer de disloquer l'armée. Le chef de l'...glise, dont Solidarité avait fait sa référence politique, suppliait même : " Ne donnez pas vos têtes, frères ouvriers et travailleurs des grandes entreprises ". La classe ouvrière qui, un an plus tôt, avait fait trembler le pouvoir, abandonnée sans perspective dans cette situation dramatique, laissa faire.

Une fois au pouvoir, le général Jaruzelski interdit Solidarité, mais il ne coupa par contre jamais totalement les ponts avec ses dirigeants. C'est ce qui permit à la fin des années 1980, dans un autre contexte, Gorbatchev ayant lâché les dictateurs des " démocraties populaires ", une passation de pouvoir en douceur des dignitaires staliniens aux dirigeants de Solidarité.

Ainsi, 20 ans après, on peut certes constater que la victoire spectaculaire des travailleurs polonais en août 1980 n'a pas permis à la classe ouvrière d'aller plus loin et d'améliorer durablement son sort.

Elle a surtout constitué, pour toute une génération d'opposants au stalinisme, un premier pas sur le chemin qui les a portés plus tard au pouvoir. Au premier rang d'entre eux, bien sûr, figure Lech Walesa, dirigeant de la grève devenu dix ans après président de la République. Mais la mobilisation d'août 1980 reste malgré tout le témoignage éclatant de la force que représente une classe ouvrière lorsqu'elle entre massivement en lutte, où que ce soit dans le monde.

Daniel MESCLA (LO, n°1674)

dimanche 21 juin 2015

:: Juin 1984 : la « bataille d'Orgreave », un tournant dans la grève des mineurs britanniques [LO, juillet 2009]

Le 18 juin 1984 se joua le dernier acte d'un face à face entre les mineurs britanniques et la police. Cette « bataille d'Orgreave » marqua l'apogée de l'année de grève que firent la grande majorité des 180 000 mineurs contre les 100 000 suppressions d'emplois annoncées le 6 mars de la même année par le gouvernement de Margaret Thatcher.
 
Un affrontement sans enjeu pour les mineurs

Orgreave était une cokerie du nord-est du pays ravitaillant l'aciérie géante de Scunthorpe. Elle était l'une des cibles du NUM, le syndicat des mineurs, dans le but de « paralyser tout mouvement de charbon ». Mais alors que, jusque-là, Thatcher avait évité tout affrontement avec les piquets de grève volants des mineurs, elle choisit Orgreave pour tenter de leur infliger un premier revers. Le leader du NUM, Arthur Scargill, avait pour sa part donné l'objectif de réitérer à Orgreave ce qui avait réussi lors de la grève de 1972, lorsque les mineurs avaient fait reculer la police avant de remporter la victoire.

Seulement en 1972, à Saltley, l'épreuve de force avait suscité un mouvement de grèves sauvages autour du dépôt, dans le bassin métallurgique de Birmingham. Des milliers de métallos s'étaient joints aux mineurs face à la police. À Orgreave, perdu dans la campagne loin de toute concentration industrielle, rien de tel ne pouvait arriver, d'autant moins que rien n'avait été organisé par le NUM pour tenter de convaincre d'autres travailleurs de se joindre aux mineurs. En fait, 5 à 6 000 « piquets volants » de mineurs firent face, seuls, à une force de police au moins équivalente, équipée et préparée pour le combat. Et ce fut finalement la police qui fit reculer les mineurs après de violents affrontements qui firent plus d'une centaine de blessés dans leurs rangs.

Ce revers marqua la fin de la période ascendante de la grève, où la combativité des piquets volants des mineurs s'était fait sentir partout dans le pays. Mais surtout, Orgreave souligna les limites du corporatisme du NUM. Pour combatif qu'ait été le langage d'Arthur Scargill, son choix de cantonner la grève à « défendre les charbonnages » (voire le « charbon britannique ») privait les mineurs de toute perspective.

Face à l'offensive de la bourgeoisie

Car si Thatcher avait choisi de s'en prendre aux mineurs, son objectif allait bien au-delà. Depuis son arrivée au pouvoir, après la grande vague de grèves de « l'hiver du mécontentement » de 1978-79, elle cherchait à réduire la résistance de la classe ouvrière, avec des lois contre le droit de grève et des mesures faisant porter sur celle-ci le poids de la récession qui sévissait alors.

En 1984 pourtant, Thatcher et le patronat étaient encore loin d'avoir remporté la partie. Ils n'avaient encore jamais osé utiliser sa législation antigrève et avaient dû reculer face à plusieurs mobilisations ouvrières, y compris face aux mineurs, en 1981. Mais le fait que la bourgeoisie était engagée dans une offensive générale ne pouvait faire aucun doute, comme le montrait un éditorial de l'hebdomadaire d'affaires The Economist affirmant que pour rétablir la « compétitivité britannique », la masse salariale devait être réduite de 20 %, à production égale !

C'est donc dans le contexte de cette offensive, aggravée par le chômage (trois millions de chômeurs au début 1984), et face à un pouvoir sorti renforcé des urnes grâce à la guerre des Malouines, que la grève éclata dans les mines, avec un dynamisme qui surprit autant le gouvernement que les dirigeants syndicaux. Pour Thatcher, c'était un bras de fer qu'elle devait gagner, un bras de fer qui, du coup, concernait l'ensemble des travailleurs.

Dans cette situation, les dirigeants des mineurs auraient pu s'appuyer sur la détermination, le crédit et le nombre des mineurs pour tenter d'entraîner ne serait-ce que les secteurs de la classe ouvrière menacés par des attaques similaires, et ils ne manquaient pas ! Mais pour cela, face à la caution donnée par les leaders de nombreux syndicats aux exigences des employeurs, il aurait fallu s'adresser aux travailleurs du rang de ces syndicats, en passant par-dessus la tête de leurs leaders, pour les entraîner dans la lutte sur la base de revendications communes destinées à assurer un salaire décent à tous, pris sur les profits d'une bourgeoisie britannique qui en avait largement les moyens.

L'impasse corporatiste

Mais Scargill et les leaders du NUM étaient des hommes d'appareil, aussi soucieux de garder le contrôle de leur pré carré corporatiste que respectueux des prérogatives des autres appareils syndicaux. Tout en tempêtant publiquement contre le refus des leaders du Congrès des Syndicats TUC d'appeler à des actions de solidarité avec les mineurs, Scargill refusa toujours de marcher sur leurs plates-bandes. Et lorsque des militants du NUM prirent de telles initiatives, comme ce fut le cas au Pays de Galles par exemple, Scargill fit ce qu'il fallait pour torpiller ces tentatives.

Après Orgreave, les mineurs furent les premiers à faire les frais de ce corporatisme étroit, avec neuf mois d'une lutte de plus en plus isolée, employée à bloquer le passage à quelques milliers de "jaunes" à qui les charbonnages tentaient vainement de faire « redémarrer » les mines, ce qui suscita de profondes rancoeurs parmi les mineurs. La lutte se termina en défaite en mars 1985. Mais, au-delà des mineurs, ce fut toute la classe ouvrière qui paya chèrement cette politique, par la démoralisation et la conviction enracinée pour longtemps que, là où les mineurs avaient échoué, personne ne pouvait réussir.

Aujourd'hui, alors que la bourgeoisie est de nouveau à l'offensive, au vu et au su de tous, les travailleurs auraient bien besoin de se souvenir de l'expérience si chèrement acquise par les grévistes de 1984-85, pour préparer une réponse adaptée à cette offensive. Si tel était le cas, quoi qu'en disent les politiciens, la lutte des mineurs n'aurait finalement pas été vaine !

François ROULEAU (LO, juillet 2009)

samedi 20 juin 2015

:: Italie, juin 1914 : la « semaine rouge » d'Ancône [LO, juin 2014]

Début juin 1914, un mouvement de protestation se propagea dans toute l'Italie à partir d'Ancône, entraînant des dizaines de milliers d'ouvriers dans une grève générale ponctuée de manifestations et d'affrontements avec la police et l'armée. À quelques semaines de l'éclatement du premier conflit mondial, cette « semaine rouge » montrait que des possibilités existaient bel et bien pour une politique révolutionnaire, la seule qui aurait pu entraver la marche à la guerre.

Bien qu'arrivée tardivement dans l'arène, l'Italie était, à la veille de la guerre, en concurrence avec les autres puissances impérialistes pour le partage des colonies et des marchés. Le pays n'était parvenu à l'indépendance et à l'unité politique que quelques dizaines d'années auparavant mais, malgré son retard sur les autres, la grande industrie s'y développait, principalement au nord.

La classe ouvrière moderne, concentrée dans de grandes usines, s'organisait principalement dans le Parti socialiste et le syndicat CGL (Confédération générale du travail). Les ouvriers agricoles de la plaine du Pô et de certaines régions du sud de l'Italie avaient également un poids important. Les organisations anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires, représentés par l'USI (Union syndicale italienne), jouaient aussi un rôle non négligeable au sein du mouvement ouvrier.

Fondée en 1912 et regroupant anarchistes et syndicalistes en rupture avec la CGL, qu'ils jugeaient désormais trop inféodée au Parti socialiste réformiste, l'USI était influente dans les bourses du travail d'Emilie-Romagne, à Parme, Bologne, Piacenza, organisant de nombreuses grèves et menant une active propagande antimilitariste.

Pour contrer la montée du mouvement ouvrier, les gouvernements bourgeois tentèrent d'associer au pouvoir l'aile la plus réformiste du Parti socialiste. C'est dans ce but qu'en 1912 le Premier ministre Giolitti lança une réforme électorale qui donnait le droit de vote à des millions d'hommes. Le suffrage n'était pas encore universel, mais il dépassait désormais très largement la petite minorité du suffrage censitaire. En même temps, afin de s'assurer une majorité stable, Giolitti négocia l'appui électoral des catholiques et put remporter les élections de 1913.

La politique réformiste ne trouvait cependant pas beaucoup d'écho dans une classe ouvrière italienne qui comptait parmi les plus mal payées d'Europe occidentale et où les conditions de vie ressemblaient à ce qu'elles avaient été un demi-siècle plus tôt à Paris ou Londres. Et cette tentative de canaliser la lutte de classe et l'expression des contradictions sociales dans le débat parlementaire fut démentie moins d'un an plus tard, par l'explosion de la « semaine rouge ».

Une explosion de colère...

La guerre coloniale menée en Libye, de 1912 à 1913, avait entraîné une mobilisation antimilitariste de la part de l'aile radicale des socialistes, ainsi que des anarchistes et des syndicalistes révolutionnaires. Des comités contre les bataillons disciplinaires, où étaient envoyés les soldats récalcitrants, avaient été créés. C'est dans ce contexte que se produisirent les deux épisodes qui allaient mettre le feu aux poudres : le soldat Augusto Masetti, qui avait tiré sur son colonel, fut jugé fou et interné dans un asile pénitentiaire, tandis que le syndicaliste révolutionnaire Antonio Moroni était envoyé dans un bataillon disciplinaire pour ses idées antimilitaristes.

Le 7 juin 1914, un meeting de soutien aux deux soldats eut lieu à Ancône : le militant anarchiste Errico Malatesta, Pietro Nenni, alors républicain mais qui allait devenir un dirigeant socialiste, le secrétaire de la bourse du travail et d'autres militants prirent la parole devant une foule nombreuse. À la fin du meeting, alors que la foule s'organisait en cortège, les troupes ouvrirent le feu, tuant trois manifestants. L'indignation devant ces morts embrasa la ville : en quelques heures, Ancône tomba aux mains des manifestants, qui formèrent un comité révolutionnaire. Les carabiniers et les policiers durent se réfugier dans leurs casernes.

La nouvelle fit rapidement le tour du pays et dans des dizaines de villes, de Turin, la grande ville industrielle du nord, à Milan, Naples ou Bari dans le sud, un puissant mouvement de grève commença, ponctué de violents combats de rues. Dans certaines villes, les manifestants prirent d'assaut les casernes et s'emparèrent des centres de décision et des moyens de communication. La révolte, rejointe par les cheminots qui se déclarèrent en grève à partir du 9 juin, paralysait le pays, bloquait le mouvement des troupes et des forces de répression, faisait vaciller le pouvoir bourgeois. Dans de nombreuses villes, les travailleurs cherchaient à prendre le contrôle du territoire, comme cela s'était produit à Ancône et dans quelques zones de Romagne.

... sans direction politique

Devant ce raz-de-marée, la CGL, dirigée par les réformistes, dut appeler à la grève générale, se contentant d'enregistrer une situation qui s'était développée non seulement sans elle mais contre son gré. De son côté l'USI, en tant quesyndicaliste révolutionnaire, se félicitait du développement de la grève et des manifestations d'une ville à l'autre, mais s'avérait incapable de donner des objectifs politiques et une organisation à cette explosion de colère du prolétariat.

Du côté de la bourgeoisie, le Premier ministre de l'époque, Salandra, qui succédait à Giolitti, appliqua la même politique que ses prédécesseurs. Après avoir cherché à s'opposer au mouvement, il le laissa se développer, misant sur l'absence d'une direction conséquente et sachant aussi qu'il pouvait compter sur les réformistes du Parti socialiste pour l'endiguer et sauver ainsi la mise au gouvernement et à la bourgeoisie italienne. Et c'est bien ce qui se produisit.

Dès le soir du 10 juin, la direction de la CGL déclara la fin de la grève générale. Malgré cette trahison ouverte, la grève continua dans de nombreuses villes pendant plusieurs jours. Les affrontements firent des dizaines de morts et des centaines de blessés. Des milliers de manifestants furent arrêtés. La grève ne cessa totalement que le 15 juin, lorsque des détachements de l'armée débarquèrent à Ancône pour reprendre le contrôle de la ville.

Cette semaine de lutte montra le potentiel révolutionnaire du prolétariat italien. Mais elle mit aussi en évidence les limites de l'aile radicale du Parti socialiste et la trahison complète de son aile réformiste, la première s'avérant incapable d'offrir une perspective révolutionnaire, la seconde étant désormais complètement liée à la bourgeoisie.

La Première Guerre mondiale allait éclater quelques semaines plus tard, trouvant dans toute l'Europe un prolétariat désarmé politiquement par la trahison de ses dirigeants. Ni la « semaine rouge » d'Ancône ni les mouvements qui se produisirent encore des mois plus tard en Italie n'allaient empêcher le pays d'entrer en guerre un an après, en mai 1915, et de mener ses ouvriers et ses paysans au massacre. Mais elle annonçait aussi déjà les mouvements révolutionnaires qui allaient se dresser contre la guerre, des mutineries dans les tranchées à la révolte de Turin en août 1917, jusqu'à la révolution russe de février et octobre de la même année. L'alternative était bien : la guerre ou la révolution.

Nadia CANTALE (LO, juin 2014)

:: Juin 1962 en Union soviétique : la révolte des ouvriers de Novotcherkassk [LO, juin 2012]

Le 1er juin 1962, une forte augmentation des prix de l'alimentation était annoncée pour toute l'Union soviétique : 19 à 34 % sur la viande, 25 % sur les produits laitiers et les oeufs. Le mécontentement provoqué par ces hausses prit un tour explosif à Novotcherkassk, ville industrielle du sud de la Russie.
Le Kremlin ne parlait que de hausses provisoires, mais cherchait par tous les moyens à faire rentrer de l'argent dans les caisses. Khrouchtchev et les autres dirigeants de l'époque avaient songé à relever aussi le prix du tabac et de la vodka, avant d'y renoncer, de crainte d'ajouter à une contestation diffuse dont la police politique, le KGB, venait de donner la mesure en haut lieu. Pour le seul début de 1962, le KGB disait avoir saisi trois fois plus de tracts hostiles à Khrouchtchev que durant toute l'année 1961 et avoir démantelé un nombre accru de petits groupes contestant le régime.

SOUS LA CHAPE DE LA DICTATURE, LE MÉCONTENTEMENT

Le KGB avait-il gonflé son bilan pour se faire valoir ? En tout cas, malgré la dictature étouffant toute forme d'expression indépendante, des tracts dénonçant les hausses de prix avaient surgi à Moscou, à Tchéliabinsk, ville industrielle de l'Oural, à Khabarovsk, sur la frontière chinoise. À Léningrad, Tambov, Magnitogorsk, Donetsk, des appels à la grève étaient même apparus sur les murs. À Novotcherkassk, la réaction ouvrière prit un caractère de contestation politique massive et le régime répliqua par une répression féroce.

PRIX EN HAUSSE, SALAIRES EN BAISSE

Dans la principale usine de la ville, NEVZ (construction de locomotives électriques), la direction était en train de réduire d'un tiers la paie des 14 000 travailleurs quand ces hausses de prix entrèrent en vigueur. Pour les ouvriers, dont beaucoup n'avaient pu se loger que dans le privé et qui, les étals des magasins d'État étant vides, n'avaient pas les moyens d'acheter à prix libres au marché kolkhozien, la coupe était pleine. Pas question de prendre le travail.

Le directeur et le chef du parti de l'usine vinrent les sermonner. Sans autre résultat que d'attiser leur colère, quand le directeur déclara que, s'ils ne pouvaient s'offrir de la viande, ils n'avaient qu'à « manger des pâtés d'abats ».

« De la viande, du beurre, la hausse des salaires », « On veut des logements » ou « Khrouchtchev à la casserole ! » répliquèrent les ouvriers sur des pancartes au fur et à mesure que les ateliers cessaient le travail.

Des grévistes partirent faire le tour des usines de la ville pour qu'elles se joignent au mouvement. D'autres bloquèrent la voie ferrée, actionnant le signal de détresse du train Saratov-Rostov dans l'espoir d'alerter les villes voisines. Dans l'après-midi, des milliers de grévistes s'en allèrent débusquer les responsables de l'administration dans leurs locaux, les forçant à dire « comment on peut vivre avec des salaires abaissés et des prix augmentés », tandis que des orateurs dénonçaient la misère à laquelle les autorités contraignaient les travailleurs.

La foule ouvrière balaya les forces de police envoyées « libérer » NEVZ et, après avoir décidé de manifester en ville le lendemain, elle fit un feu de joie avec des portraits de Khrouchtchev.
Le soir, des automitrailleuses étant venues « délivrer » les dirigeants de l'usine, les grévistes bloquèrent les portes et érigèrent une barricade sans que les soldats, éprouvant une sympathie visible pour le mouvement, s'opposent à eux.

Les autorités ayant alerté le Kremlin, Khrouchtchev dépêcha sur place deux membres du Présidium (le Bureau politique), dont Mikoyan. Durant la nuit, des tanks entrèrent en ville tandis que le KGB arrêtait certains meneurs ouvriers.

« PLACE À LA CLASSE OUVRIÈRE ! »

Le lendemain, 10 000 travailleurs gagnèrent le centre-ville, derrière des portraits de Lénine et des banderoles réclamant plus de justice sociale. Trouvant des tanks sur leur chemin, ils scandaient : « Place à la classe ouvrière ! » Les tankistes les laissèrent passer. Même chose de la part des soldats chargés de protéger le siège de l'administration, d'où Mikoyan et ses comparses venaient de fuir. Découvrant sur place que « ses » dirigeants s'apprêtaient à faire bombance de mets dont les travailleurs n'avaient même plus idée, la foule dévasta l'immeuble.

Une délégation de neuf ouvriers se rendit alors au siège du parti et demanda que l'armée évacue la ville, puis s'en alla rencontrer Mikoyan dans l'enceinte militaire où il s'était réfugié. Il promit de faire revoir les normes de salaire, mais déclara ne rien pouvoir faire pour les prix. Le chef de la délégation, l'ouvrier Mokrooussov, menaça : « Nous sommes la classe ouvrière, nous sommes nombreux. »

Des manifestants ayant attaqué un poste de la milice pour libérer leurs camarades arrêtés, les miliciens tuèrent un manifestant.

Peu après, c'est devant le Comité de ville où se pressait une foule compacte que la troupe tira. Pour empêcher que troupe et grévistes fraternisent, les autorités avaient remplacé les conscrits slaves par des soldats caucasiens, dont le russe n'était pas la langue et qui pouvaient plus difficilement se sentir proches de la population locale. Il y eut une cinquantaine de morts et des centaines de blessés. Selon un témoin, « la place était couverte de sang, sur lequel ressortaient les casquettes blanches des enfants écrasées dans une boue sanglante ».

La nouvelle du massacre eut un effet immédiat : les usines qui n'étaient pas encore en grève cessèrent le travail, des dizaines de milliers d'ouvriers envahissant les alentours du Comité de ville.
Le KGB, qui avait photographié des milliers de manifestants, arrêta des centaines de personnes durant la nuit. Le mouvement était décapité. Instaurant le couvre-feu, le régime coupa la ville de tout contact avec l'extérieur après le 3 juin, mais améliora son approvisionnement.

C'était, dit-on en russe, « le pain d'épice et le knout ». Mais entre la carotte et le bâton, c'est de ce dernier que les autorités se servirent le plus. Elles voulaient briser dans l'oeuf toute velléité de réaction de la classe ouvrière. Six ans après, le souvenir de la révolution ouvrière de 1956 en Hongrie était encore vif et cuisant pour la bureaucratie russe. Et Mikoyan, qui avait alors été envoyé à Budapest, savait d'expérience quelle formidable force de déstabilisation pour le régime pouvait receler une mobilisation ouvrière. D'ailleurs, de peur que les ouvriers de Novotcherkassk n'aient envoyé des agitateurs dans d'autres centres industriels, le Kremlin se hâta d'envoyer des émissaires dans des régions telles que le Donbass, pour y organiser un contre-feu.

En août, le pouvoir organisa une parodie de procès contre quatorze ouvriers de Novotcherkassk. Traités de « bandits et de provocateurs », sept furent condamnés à mort, les autres écopant de lourdes peines de prison. Il y eut encore des centaines d'arrestations, d'autres procès et condamnations à huis clos en septembre et en octobre. Et la chape de plomb de la censure s'abattit sur cette tuerie, dont presque personne n'entendit parler en Union soviétique, et encore moins au dehors.

EN MÉMOIRE DES COMBATTANTS OUVRIERS

Un des premiers grévistes, l'ajusteur Piotr Siouda, fut arrêté le 2 juin et condamné à douze ans de prison. Il était le fils d'un vieux-bolchevik que Staline avait fait mourir en prison et sa mère avait passé sept ans en camp comme femme d'un « ennemi du peuple ». À sa sortie de prison, Siouda, qui se disait « bolchevik sans parti », s'employa à faire connaître ce qu'il appelait « un des crimes les plus sanglants du parti et de l'État contre Octobre et le bolchevisme-léninisme ».

En 1987, il présenta une demande de réhabilitation des victimes de Novotcherkassk. Malgré la promesse de Gorbatchev de faire la transparence sur les pages sombres du régime, sa demande resta sans réponse. Mais, ayant imprudemment fait savoir qu'il avait découvert où on avait clandestinement enterré les victimes du massacre, Siouda fut frappé à mort en pleine rue, dans la nuit du 5 mai 1990, par des « inconnus » qui lui volèrent des documents qu'il avait recueillis sur ces événements. D'évidence, les héritiers de Staline ne tenaient pas à ce qu'il puisse être dit que, en URSS, la classe ouvrière avait relevé la tête face à la bureaucratie.

Pierre LAFFITTE (LO, juin 2012)

mercredi 17 juin 2015

:: Argentine, 29 et 30 mai 1969 : le soulèvement de Cordoba [LO, juin 2009]

Les 29 et 30 mai 1969, dans la ville industrielle de Cordoba, la deuxième ville d'Argentine, les ouvriers et les étudiants affrontèrent la police et l'armée. Il y eut jusqu'à 50 000 manifestants dans une même journée et la répression fit plusieurs dizaines de morts.
 
De Peron à Ongania

En 1955, Peron avait été chassé du pouvoir par les militaires. Même si des civils avaient occupé ensuite le devant de la scène, l'armée continua de peser sur la vie politique, avant de reprendre directement en mains les rênes du pouvoir en 1966, avec comme première préoccupation de remettre au pas une classe ouvrière turbulente.

Après la chute de Peron, la CGT, épine dorsale du parti péroniste désormais interdit, resta intégrée à l'appareil d'État, même si ses locaux ne lui furent restitués qu'en 1961. Les moeurs de ses dirigeants n'avaient rien à envier au gangstérisme de ceux des syndicats nord-américains. Il leur arrivait de recourir au meurtre pour écarter des syndicalistes combatifs ou simplement des concurrents, comme le fit Vandor, principal dirigeant de la CGT.

Entre 1947 et 1965, la ville de Cordoba avait connu un important développement industriel. Peron et plus encore ses successeurs avaient essayé d'attirer des industriels étrangers. Ainsi s'implanta le constructeur automobile américain Kaiser. Il démonta une usine de Detroit pour la réinstaller à Cordoba et devint le principal sous-traitant automobile de divers constructeurs, dont Renault. S'installèrent également Fiat et Ford, General Motors, Chrysler, Mercedes, Citroën et Peugeot.

La population de la ville avait doublé pour atteindre plus de 700 000 habitants, des dizaines de milliers d'ouvriers étant venus de tout le pays pour travailler dans l'industrie automobile. Quelques syndicats avaient des moeurs plus démocratiques, comme le syndicat Lumière et force, syndicat de l'énergie dont le principal porte-parole, Augustin Tosco, fut aussi un des principaux dirigeants des journées de mai 1969. Ce syndicat, affilié à la CGT, se tenait à l'écart des courants officiels et tenait compte de l'avis de sa base.

Quand le général Ongania arriva à la tête de l'État en 1966, la bureaucratie syndicale, Vandor en tête, participa à la cérémonie au palais présidentiel. Cela n'empêcha pas le nouveau président de réprimer durement les grèves qui éclatèrent dans le secteur des entreprises nationales : cheminots, dockers, ouvriers des sucreries... tous menacés par des restructurations.

Cette situation divisa la CGT en trois fractions : celle qui cherchait à collaborer avec Ongania et à se dégager de la tutelle de Peron ; les partisans de Vandor, en quête d'un accommodement entre Ongania et Peron ; et enfin la « CGT des Argentins » (CGTA), dont la devise était « Mieux vaut l'honneur sans les syndicats qu'un syndicat sans honneur » et qui allait rompre avec la CGT en mars 1968. Aux élections professionnelles de juin 1968, elle obtint 650 000 voix, contre 785 000 pour les partisans de Vandor. Dans cette CGTA militaient des péronistes et des catholiques « de gauche », des membres du Parti Communiste et divers courants de l'extrême gauche. Si elle était forte dans plusieurs secteurs, la plupart de ses dirigeants restaient des bureaucrates péronistes, à l'exception de Tosco et de son syndicat de l'énergie. Peron soutint d'abord la CGTA, puis se réconcilia avec Vandor. Du coup, certains bureaucrates de la CGTA retournèrent à la CGT.

La riposte ouvrière

En mars 1967, le peso, la monnaie locale, fut dévalué de 40 % et les salaires gelés pendant vingt mois. L'âge de la retraite fut repoussé de 55 à 60 ans, les allocations de licenciement abaissées. Le chômage explosa. Cordoba comptait 10 % des 600 000 chômeurs recensés dans le pays. À partir de mai 1968 et jusqu'en 1969, les grèves se multiplièrent. La suppression par décret gouvernemental de la « semaine anglaise », 44 h de travail hebdomadaire payées 48, révolta d'autant plus les ouvriers qu'elle suivait une vague d'augmentations des prix de produits indispensables, de ceux du lait à ceux des transports.
Le 13 mai 1969, plusieurs sections syndicales de Cordoba se réunirent pour préparer une riposte. La police dispersa cette réunion, avant même qu'elle n'ait annoncé 48 heures de grève les 15 et 16 mai. Mais la police fut prise à revers par les ouvriers de Renault venus en nombre. L'agitation s'étendit aux autres usines de l'agglomération.

En même temps, les étudiants protestaient contre l'augmentation du prix de la cantine (+537 % !). Et le 18 mai, à Rosario (la troisième ville du pays, à mi-chemin entre Cordoba et Buenos Aires) il y eut une émeute après l'assassinat d'un étudiant par la police. Le 19 mai, l'université de Cordoba était fermée par les autorités. À Rosario, 40 000 personnes descendirent dans la rue et affrontèrent avec succès la police. Le 23, c'était le tour de 30 000 étudiants de Cordoba.

Le 21 mai, les syndicalistes de l'automobile votèrent une grève de 48 heures pour le 29 mai. Le 27 mai, le principal dirigeant de la CGTA, Ongaro, était arrêté à son arrivée à Cordoba où il venait organiser le mouvement. Le 28 mai, le gouvernement déclara grévistes et manifestants passibles du conseil de guerre. Tous les syndicats et les étudiants se rallièrent cependant à la grève, tandis que les assemblées générales se multipliaient dans les entreprises.

Et le 29 mai, à 11 heures du matin, plusieurs colonnes de manifestants ouvriers convergèrent vers le centre de la ville. Des ouvriers à moto assuraient la liaison entre les colonnes de manifestants. Les travailleurs des petites entreprises ou des artisans rejoignaient le cortège. Au centre-ville, les policiers établirent des barrages et arrosèrent les manifestants de gaz lacrymogènes. Bientôt les ouvriers dressaient des barricades et la manifestation tourna à l'émeute. Les travailleurs attaquèrent les commissariats et en expulsèrent les policiers ; la société américaine Xerox fut incendiée ; le cercle des sous-officiers de l'armée et le bureau des douanes occupés. Dans d'autres quartiers, ouvriers et étudiants affrontaient la police montée. En fin de journée, le centre-ville et les bâtiments officiels étaient occupés par les manifestants.

L'armée prend la répression en mains

L'état de siège fut décrété. L'armée prit le relai de la police, débordée. Des colonnes de chars et des milliers de soldats convergèrent vers la ville. Les électriciens coupèrent alors l'éclairage de ville. Cela désorienta les militaires et permit aux manifestants d'échapper à leurs tirs. Les manifestants gardèrent le contrôle de la ville mais hésitaient sur la suite à donner.

L'armée n'hésita pas, arrêtant au petit matin du 30 mai ceux qu'elle considérait comme les leaders du mouvement, notamment Tosco. Les syndicalistes arrêtés furent condamnés séance tenante à des peines de quatre à huit ans d'emprisonnement.

Le 30 mai, la CGT et la CGTA appelaient à une grève générale qui fut totale dans tout le pays. Mais le 31 mai l'armée reprenait l'offensive, faisant entre 20 et 30 morts et des centaines de blessés et saccageant les locaux syndicaux ; des centaines de militants étaient arrêtés. Le 2 juin, le syndicat de l'automobile appelait à la grève pour exiger l'arrêt de la répression et la libération des emprisonnés. Ongaro fut relâché. La CGTA proposa à la CGT une grève générale pour les 16 et 17 juin. Le gouvernement décréta le 16 juin jour férié, mais cela n'empêcha pas les rassemblements ouvriers. Une nouvelle grève fut décidée pour le 1er juillet, mais cette fois sans la CGT. L'état de siège allait durer jusqu'en 1973, obligeant bien des militants ouvriers à entrer dans la clandestinité.

Ce soulèvement de Cordoba eut évidemment un grand retentissement. Il fut considéré comme le « mai 68 » argentin. Mais il avait aussi ses propres limites. Chez les ouvriers, la majorité ne mesura pas les limites du syndicalisme et l'impasse politique qu'était le péronisme. Chez les étudiants, les plus combatifs continuèrent de chercher dans la guérilla le débouché politique qui avait manqué au cours de ces journées, là où il aurait fallu bâtir un parti révolutionnaire enraciné dans la classe ouvrière.

La répression n'empêcha pas la combativité ouvrière de rester forte les années suivantes. Et c'est pourquoi, lors de leur nouveau coup d'État de 1976, l'un des objectifs des militaires fut non seulement d'arrêter et assassiner les militants politiques, péronistes ou d'extrême gauche, mais d'abord de supprimer les militants et les ouvriers combatifs, que les militaires vinrent cueillir, dès les premières heures du coup d'État, à l'entrée des usines au petit matin.

Jacques FONTENOY (LO, juin 2009)

:: Le 1968 italien [LO, juin 2008]

Après la guerre, les premiers gouvernements italiens auxquels participèrent le Parti Communiste et le Parti Socialiste s'engagèrent dans l'effort de reconstruction, en intensifiant au maximum l'exploitation des travailleurs avec la complicité des syndicats. Puis, après l'exclusion du PCI et du PSI du gouvernement et la victoire électorale de la Démocratie Chrétienne en 1948, et grâce aux financements du plan Marshall, la croissance économique se consolida. Sur le plan politique ce fut la domination de la Démocratie Chrétienne, alliée avec les autres petits partis centristes, et l'ingérence étouffante du Vatican dans la vie politique et dans la vie sociale.

À partir du milieu des années 1950, on assista à un abandon de plus en plus rapide des campagnes. Ce mouvement, plus encore que des campagnes vers les villes, était un déplacement du sud au nord du pays, en direction du « triangle industriel ». Les travailleurs de l'industrie allaient représenter jusqu'à 44,4 % de la population active en 1971, avec des millions de nouveaux ouvriers non qualifiés et que les directions réformistes contrôlaient difficilement.

La jeunesse entre en scène

En juillet 1960, une bataille de rue éclata à Gênes pour empêcher le congrès du MSI néo-fasciste qui devait se dérouler dans cette ville. On vit surgir au premier rang une nouvelle génération de jeunes travailleurs, ceux qu'on appela les « maillots rayés ». Une autre bataille importante fut celle de Piazza Statuto à Turin en juillet 1962. Des milliers de travailleurs protestèrent devant le siège du syndicat UIL contre l'accord bidon signé par ce syndicat avec la Fiat. Il y eut des affrontements violents entre de jeunes travailleurs, en grande partie des immigrés du sud, et la police.

Sa rapide transformation imposait au capitalisme italien d'avoir une main-d'oeuvre plus qualifiée, pour mieux affronter les problèmes entraînés par sa croissance. Il fallait pour cela que le niveau d'instruction de la population augmente. Ainsi des millions de jeunes accédèrent aux études secondaires. Les étudiants dans les universités passèrent de 190 000 en 1946 à 620 000 en 1969. Ils n'étaient plus seulement des fils de bourgeois ou de petits-bourgeois ; pour la première fois beaucoup venaient de familles de travailleurs salariés.

Avant même 1968, des milliers de jeunes, qui par la suite allaient être au premier rang du mouvement, firent des expériences collectives.

En 1966 un étudiant socialiste trouva la mort au cours d'un raid fasciste à l'université de Rome, un fait qui suscita une forte indignation populaire. La même année encore, dans un pays confit de morale catholique, un petit journal publié par les élèves du lycée Parini de Milan fit scandale pour avoir, dans le monde figé de l'école italienne, traité des moeurs des jeunes, y compris de leurs moeurs sexuelles.
Mais ce fut à la fin de 1966 que des milliers de jeunes firent une expérience qui les marqua profondément. Le 4 novembre, après des pluies torrentielles, l'Arno déborda, inondant Florence et faisant 70 morts et 12 000 sans-abri. Le patrimoine culturel, à commencer par la Bibliothèque nationale où des milliers de volumes furent submergés par la boue, subit des dommages incalculables. Des milliers de jeunes, de façon spontanée ou organisée, se dirigèrent sur la ville pour exprimer leur solidarité. L'expérience ainsi acquise collectivement allait se retrouver dans les luttes des années suivantes.

Luttes étudiantes et ouvrières

Les premières protestations étudiantes commencèrent déjà en février 1967, à Pise, et au mois de novembre suivant à Turin et à l'Université catholique de Milan. Les facultés furent occupées en protestation contre l'augmentation des droits universitaires, contre l'école qualifiée d' « école de classe », mais également contre la guerre du Vietnam dont la télévision parlait chaque jour. Au fil des semaines, le mouvement devint toujours plus politique.

En janvier 1968 commença une vague d'occupations dans les universités et les lycées. Il y eut des occupations d'universités de Trente à Catane, de Rome à Milan, de Pise à Lecce. À Rome, le 1er mars, la police et les étudiants voulant réoccuper la faculté d'architecture s'affrontèrent durement. Il y eut 478 étudiants blessés, ainsi que 150 policiers, et de nombreuses arrestations. Le mouvement allait continuer toute l'année et des manifestations ouvrières commencèrent à s'y associer, comme chez Pirelli de Milan ou à Valdagno, dans la province de Vicence, où les ouvriers protestant contre l'augmentation des cadences et contre des licenciements abattirent la statue de Gaetano Marzotto, père fondateur des usines textiles du même nom, et à Pise où ouvriers et étudiants furent côte à côte pour la première fois et affrontèrent la police.

Après l'été et la rentrée scolaire, le mouvement reprit vigueur. L'automne fut la grande période des écoles secondaires, qui furent occupées à Rome et dans des dizaines d'autres villes. En même temps le mécontentement ouvrier continuait à croître, s'exprimant par une grève générale le 14 octobre. Il y eut de nouveau des affrontements entre manifestants et policiers à Florence, à Reggio de Calabre et à Turin devant les grilles de la Fiat. L'année se conclut le 2 décembre en Sicile avec l'assassinat par la police de deux ouvriers agricoles en grève. « L'année des ouvriers », 1969, commençait, au cours de laquelle des centaines de milliers de travailleurs, à l'exemple des ouvriers des grandes usines du Nord, allaient descendre dans la rue contre ce capitalisme dont le boom s'était construit sur leur exploitation.

Des forces politiques dépassées par le mouvement

Le rôle des forces politiques de la gauche organisée, en particulier au début du mouvement, fut très limité. Elles furent surprises par celui-ci et ce n'est qu'au cours des années suivantes, quand il allait refluer, que le PCI, en tant que force de loin la plus organisée, allait réussir à attirer une nouvelle génération venue à la politique en 1968.

Les groupes de l'opposition antistalinienne, qui n'avaient survécu après la Seconde Guerre mondiale que comme minorités restreintes, ne réussirent pas à se renforcer et à se régénérer avec l'explosion du mouvement. La tendance bordiguiste « liquida » le mouvement comme un phénomène de protestation d' « intellectuels petits-bourgeois réactionnaires ». Les trotskystes payèrent chèrement la désastreuse tactique de l'entrisme pratiquée les années précédentes. N'ayant pas construit une organisation indépendante et autonome, ils ne purent intervenir de manière coordonnée dans le mouvement. En outre un grand nombre de leurs jeunes adhérents allaient être influencés par la « mode » maoïste et abandonner le trotskysme, dont le rôle dans les luttes ouvrières allait être marginal.

Des luttes de 1968 et de 1969 allaient naître des organisations qui eurent un certain poids, se définissant comme « communistes ». Très liées à la spontanéité des luttes, influencées par le maoïsme, elles n'avaient pas de projet sérieux de construction d'un parti. Leur vie éphémère finit avec le reflux des luttes, un grand nombre de leurs militants allaient être regagnés par le réformisme. Quelques-uns, en particulier ceux qui provenaient de Lotta Continua et de Potere Operaio (Pouvoir Ouvrier), s'engagèrent dans le terrorisme armé, tandis que d'autres se retiraient de la politique.

En Italie le vieux mécanisme scolaire, héritier de la vieille société agricole et industrielle, se trouva en crise du fait du développement impétueux de l'économie d'après-guerre, de l'industrialisation accélérée, de la disparition du vieux monde paysan et du processus de prolétarisation qui en découlait. L'école et l'université, construites pour ce monde désormais dépassé par la pleine maturité impérialiste de l'Italie (c'était les années au cours desquelles les grands groupes, Fiat, l'ENI, etc. commençaient à se placer avec succès sur le marché mondial) entrèrent en crise en tant qu'instruments de transmission des valeurs bourgeoises aux jeunes générations étudiantes, crise qui porta à l'explosion du mouvement.
Ainsi s'ouvrait la possibilité de conquérir à la cause du prolétariat une génération de futurs intellectuels qui sinon, de façon « naturelle », allaient finir par se mettre au service de la bourgeoisie pour renforcer sa domination. L'occasion fut perdue pour l'essentiel, du fait de l'absence d'une avant-garde révolutionnaire, fût-elle restreinte, ayant eu des idées et un programme clair pour la construction du parti. Une grande part des protagonistes de 1968, ceux qui n'abandonnèrent pas la politique, furent rapidement récupérés par la bourgeoisie et par ses partis.

Cet article est extrait du n° 81 du journal de nos camarades italiens, L'Internazionale

:: Juin 68 à Renault Flins et Peugeot Sochaux [LO, juin 2008]

Les CRS tentent d'imposer la reprise par la force... mais relancent la grève !

Début juin 1968, pour accélérer la reprise du travail, le gouvernement choisit d'envoyer les CRS reprendre de force des usines occupées, notamment Renault Flins et Peugeot Sochaux. Ces deux tentatives échouèrent, car la combativité ouvrière restait forte malgré les manoeuvres du gouvernement, du patronat et des centrales syndicales pour en finir avec la plus grande grève ouvrière que le pays ait connue.

La fin de la grève et la reprise à Renault Flins

À Renault Flins, le 4 juin, les grévistes avaient brûlé les urnes pour empêcher un vote sur la reprise du travail. Mais le 6 juin, dans la nuit, les half-tracks des CRS défonçaient les grilles de l'usine. En réponse, le vendredi 7 juin, 5 000 ouvriers se rassemblaient devant l'usine, bien décidés à ne pas reprendre le travail.

Les dirigeants syndicaux avaient prévu un meeting aux Mureaux, à 4 km de l'usine, mais ils durent le tenir à 300 mètres du cordon de policiers gardant l'entreprise. Les ouvriers imposèrent aussi aux dirigeants syndicaux que les étudiants présents puissent exprimer leur soutien, ce que fit Alain Geismar.
À 10 h 30, la police chargeait les ouvriers de retour devant l'usine, à coups de matraques et de gaz lacrymogènes. Les travailleurs ripostèrent en lançant des cailloux. La police dégagea les abords de l'usine. Les représentants syndicaux, eux, disparurent, non sans avoir incité les travailleurs à ne pas se défendre et en répandant des calomnies contre les gauchistes, ce qui visait aussi bien les ouvriers combatifs que les étudiants présents. Les uns et les autres, repoussés par les policiers, se retrouvèrent dans les champs autour de l'usine. Tout l'après-midi, les policiers leur firent la chasse avec une brutalité qui indigna la population.

Samedi 8 au matin, il y eut un meeting aux Mureaux où parlèrent la CGT, la CFDT, le PCF et le maire, de la FGDS (Fédération de la gauche démocrate et socialiste, ancêtre du Parti Socialiste). Le représentant du PCF stigmatisa les " provocateurs venus de l'extérieur ", c'est-à-dire les étudiants solidaires et non pas les policiers ! Il était à l'unisson de l'Humanité qui dénonçait les " commandos Geismar " organisant " la provocation contre les grévistes de Renault ". Des huées saluèrent cette déclaration. À nouveau, les ouvriers exigèrent " la parole aux étudiants ". Après le meeting, des travailleurs demandaient des comptes aux militants du PCF sur la politique de leurs dirigeants. En deux jours, les ouvriers de Flins apprirent beaucoup, surtout sur leurs faux amis.

Les policiers, eux, continuèrent leur chasse à l'homme. Le lundi 10 juin dans l'après-midi, ce fut le drame : un lycéen maoïste, Gilles Tautin, 17 ans, poursuivi par des gendarmes, se jeta dans la Seine pour leur échapper et s'y noya. Devant l'émotion soulevée, la direction de Renault fit marche arrière. Les CRS abandonnèrent l'occupation. Les ouvriers de Flins la reprirent et celle-ci continua jusqu'au 17 juin. À cette date, la fin de la grève fut votée à une courte majorité. À la reprise du travail, les chefs comme les responsables syndicaux se firent discrets. Mais deux jours plus tard, la direction refusait de renouveler le contrat de deux ouvriers " meneurs " et prétendait rétablir les cadences d'avant la grève. La colère explosa à nouveau et la moitié des ouvriers débrayèrent sur-le-champ. La nuit, la CFDT et les ouvriers les plus combatifs parlaient de relancer la grève, mais la CFDT céda au refus de la CGT, et les travailleurs reprirent le travail.

À Peugeot Sochaux, les CRS tuent deux ouvriers

Chez Peugeot à Sochaux, le 8 juin, les dirigeants syndicaux étaient décidés à mettre un terme à une occupation qui durait depuis le 17 mai. Ils appelèrent les ouvriers à manifester en ville, pour pouvoir plus facilement disperser les piquets de grève restés à l'usine. Ceux-ci comprirent la manoeuvre. Des ouvriers prirent une voiture sono pour aller expliquer à ceux de la manifestation ce qui se tramait dans leur dos. Malgré cela, à minuit, l'usine était évacuée et le travail était censé reprendre le lundi 10 juin.

Mais ce jour-là, les ouvriers des ateliers de fabrication de carrosserie débrayèrent et firent le tour de l'usine pour mettre les autres secteurs en grève. À 13 heures, l'occupation était votée à nouveau. Les travailleurs exigaient l'élection d'un nouveau Comité central de grève (celui de la précédente occupation avait plutôt été une intersyndicale) " avec des délégués de chaque secteur choisis par les travailleurs eux-mêmes ".

Vu la situation dans le pays (reprises partout et attaque des CRS à Flins), l'assemblée générale de discussion des grévistes avait conscience que le gouvernement mais aussi les dirigeants syndicaux et les représentants des partis de gauche pesaient pour la reprise. Ils n'en furent pas moins surpris de voir débarquer à 3 heures du matin des centaines de CRS. Les ouvriers se défendirent au corps à corps contre des assaillants cherchant l'affrontement.

L'agressivité des CRS était manifeste et des travailleurs d'autres entreprises se joignirent à la lutte. Les CRS occupaient l'usine, mais ils étaient désormais assiégés par les ouvriers. Les policiers n'en sortaient que pour repousser la foule et recevaient alors cailloux et billes d'acier.

Les syndicats et les dirigeants de gauche organisèrent une manifestation de protestation contre les violences policières. Mais, arrivés devant l'usine, les manifestants la prirent d'assaut. Des ouvriers commencèrent à secouer un command-car de CRS. Paniqués, les CRS armés de mousquetons se dégagèrent en tirant, tuant un ouvrier. La colère monta d'un cran. Les ouvriers poursuivaient les CRS qui, en s'enfuyant, jetaient derrière eux des grenades offensives. Deux travailleurs perdirent un pied, un autre fut amputé d'un bras et il y eut de nombreux blessés. Un deuxième ouvrier fut tué, le souffle d'une grenade l'ayant fait tomber d'une palissade.

Le 11 juin, les CRS se retiraient. La grève se prolongea jusqu'au 19 juin, mais l'usine n'était plus occupée. En reprenant le travail, les ouvriers de Peugeot avaient tous en tête le souvenir de leurs camarades morts, Pierre Beylot et Henri Blanchet.

Une combativité ouvrière intacte

En envoyant ainsi les CRS contre les ouvriers de Flins et de Peugeot, le gouvernement entendait faire une démonstration de force, destinée à la fois aux travailleurs qui restaient en grève et à l'électorat réactionnaire.

Ayant choisi de ne gêner en rien la campagne électorale et de pousser partout à la reprise du travail, la CGT (et avec elle le PCF) comme les autres centrales syndicales avaient abandonné les grévistes de chaque entreprise à leurs seules forces. L'échec des CRS à mettre fin aux occupations d'usine à Renault Flins et à Peugeot Sochaux souligna donc qu'en Mai 68, ce n'était pas la combativité des travailleurs qui manquait à l'appel, mais une direction ouvrière indépendante décidée à aller jusqu'au bout des possibilités du mouvement.

En refusant de reprendre le travail sous la menace policière, les travailleurs de Renault Flins et de Peugeot Sochaux imposèrent au gouvernement de retirer ses CRS. Le prix à payer fut élevé puisqu'un lycéen trouva la mort à Flins et deux ouvriers à Sochaux mais, dans ces deux usines, la combativité ouvrière put s'exprimer, et elle resta élevée les années suivantes.

Cela montra aussi que la majorité des grévistes de Mai 68 attendaient plus que ce que les directions syndicales avaient accepté à Grenelle. D'ailleurs ceux qui prolongèrent leur lutte obtinrent souvent un peu plus. Mais, surtout, ils mirent en évidence une leçon qui est toujours valable. La grève est par excellence l'arme des travailleurs mais, s'ils ne veulent pas que leur action soit dévoyée comme elle l'a été en 1968 par des dirigeants qui ne voulaient surtout pas remettre en cause l'ordre bourgeois, les travailleurs doivent la contrôler de bout en bout. Car, comme le disait Karl Marx, " l'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes " !

Jacques FONTENOY (LO, juin 2008)

mercredi 22 mai 2013

:: La situation intérieure - Allocution de Nathalie Arthaud le dimanche 19 mai 2013 à la fête de Lutte Ouvrière


Travailleuses, travailleurs, camarades et amis, je vous souhaite la bienvenue à la fête de Lutte Ouvrière. La journée est pluvieuse mais j’espère que la fraternité et la bonne humeur la rendent plus chaleureuse.
Le gouvernement Hollande a un an et il a perdu tout crédit dans les classes populaires. Tous ceux qui croyaient qu’avec Hollande, cela ne pouvait pas être pire qu’avec Sarkozy, ne peuvent que se rendre à l’évidence : c’est pire. Ce n’est pas une question de caractère ou de personnalité, et ce n’est même pas une question de politique, car la politique de Hollande et celle de Sarkozy se ressemblent comme deux gouttes d’eau ; c’est que la crise économique s’aggrave, et les attaques du patronat aussi.
La politique menée par le grand patronat est celle que l’on connaît depuis que la crise a éclaté : l’aggravation de l’exploitation, le blocage des salaires, la multiplication des petits boulots, les suppressions d’emplois, les fins d’intérim, le renvoi des CDD. Pour sauver leurs profits, les grands groupes ferment des usines, se délestent de leurs filiales les moins rentables, stoppent leurs contrats avec les sous-traitants, dont on ne compte plus les liquidations judiciaires.
Depuis près de deux ans, il y a chaque jour 1 000 chômeurs supplémentaires qui vont pointer à Pôle emploi. Vous l’avez peut-être entendu, Hollande, pour faire du zèle vis-à-vis du patronat, a décidé d’enseigner l’esprit d’entreprise aux collégiens ; eh bien il ferait mieux de leur apprendre la condition de chômeurs, parce que c’est ça, l’avenir qu’il réserve à la jeunesse !
Bien sûr c’est le grand patronat qui licencie et qui sème la désolation dans le pays, mais le gouvernement en est le complice, le serviteur fidèle. Est-il intervenu auprès de la direction de PSA pour qu’elle révise sa position de fermer l’usine d’Aulnay ? Non ! Et Petroplus, Goodyear, Doux ou Virgin ?
Hollande ne s’était pas engagé à grand-chose vis-à-vis des travailleurs, mais même sur le peu qu’il avait promis, on l’a vu aller de reniement en capitulation.
Enterrée, la promesse faite devant les ouvriers d’Arcelor Mittal qu’il ferait tout pour trouver un repreneur pour les hauts-fourneaux de Florange ! Oubliés, ses grands mots contre la finance ! Trahie, la promesse qu’il n’augmenterait pas la TVA !
Quant à la réforme de Sarkozy sur les retraites qui était, disait-il, injuste, il va l’aggraver en essayant d’y associer les confédérations syndicales.
Oui, il y a de quoi être écoeuré par ce double langage et de quoi être en colère. On a dit pis que pendre de Cahuzac, et il le méritait ! Mais si le mensonge de Cahuzac a suscité l’indignation générale, qui s’indigne de ce que Hollande a menti pour se faire élire, qui s’indigne de ce que, une fois élu, il fait le contraire de ce qu’il avait promis ?
Ce sont là des mensonges plus lourds de conséquences pour nous tous, mais ils sont excusés. Au Parti socialiste, tout le monde les justifie, en expliquant que c’est la crise, que l’arriéré laissé par Sarkozy était pire que ce qu’ils croyaient…Mais Hollande n’a pas découvert à l’Elysée les projets de Mittal, il n’a pas découvert non plus l’état d’endettement du pays !
Il y a un an, au moment de la présidentielle, nous avons dénoncé la mascarade électorale en disant : « Si futur gouvernement socialiste il y a, il fera ce que la finance imposera. Si Hollande est élu, les coups au lieu de venir de la droite, viendront de la gauche (…). Il ne peut pas y avoir un « bon » gouvernement de gauche en cette période de crise ! La bourgeoisie ne laissera de place qu’à un gouvernement de combat contre la classe ouvrière. »
Après un an de gouvernement Hollande-Ayrault, la démonstration est faite.
Lorsque la bourgeoisie a de bonnes affaires en vue, elle peut consentir aux dirigeants politiques de gauche des concessions pour les travailleurs.
Par temps de crise, c’est l’inverse. Ce que le marché n’est plus capable de rapporter au grand patronat, il le prend sur les travailleurs, sur les salaires, sur les conditions de travail. Il ne peut pas y avoir de miracle, moins il y a de production, moins il y a de perspectives de profits, moins de miettes tomberont de la table capitaliste.
Hollande prêche le compromis, la négociation entre les travailleurs et le patronat. Comme s’il était possible de ménager la chèvre et le chou ! La classe capitaliste mène une guerre d’autant plus féroce contre les travailleurs qu’elle est affolée par la crise de sa propre économie.
La seule politique qu’elle accepte de la part de ceux qui gouvernent, c’est celle qui lui permet de préserver ses profits et sa fortune en écrasant les conditions d’existence des travailleurs. Et c’est cette politique-là que Hollande met en œuvre.
La bourgeoisie et le gouvernement Hollande, qui est son bras armé, ne nous laissent pas le choix ! C’est leurs profits ou nos salaires ! Leur compétitivité ou notre santé ! Nos retraites ou leurs fortunes ! C’est leurs sinécures ou notre peau ! C’est la guerre sociale.
Dans cette guerre sociale, les travailleurs ne disposent pas d’autres moyens que leur lutte collective, avec leurs armes : les grèves, les manifestations, pour défendre leurs intérêts de classe.
En France la guerre sociale n’a pas encore la brutalité de celle menée en Grèce, en Espagne, au Portugal ou en Italie. La France part de plus haut, c’est un pays économiquement plus puissant, qui a accumulé au fil du temps plus de richesses notamment en pillant et en colonisant une grande partie de l’Afrique.
La bourgeoisie a donc pu, dans le passé, concéder aux exploités toute une série de droits, mais ils sont en train d’être démolis. Regardons vingt ans en arrière : quand on était embauché, sauf accident ou choix personnel, c’était pour la vie. Aujourd’hui, quel jeune imagine décrocher un CDI ? Le CDI est devenu un privilège extraordinaire, la norme maintenant c’est le travail à la commande, le travail à la tâche comme au 19ème siècle !
Il reste encore des amortisseurs sociaux, comme ils disent, mais jusqu’à quand ? Les aides familiales, les allocations logement, les pensions d’invalidité, sont plus restrictives. Les services publics fonctionnent de moins en moins bien, ils sont de plus en plus payants, de moins en moins publics.
Alors que tout le monde, à droite comme à gauche, s’est toujours gargarisé du modèle français de protection sociale avec la sécurité sociale, voilà que de plus en plus de voix se font entendre pour la remettre complètement en cause.
Quant aux droits à la retraite, ils reculent depuis trente ans, et le vol de nos retraites va continuer avec Hollande. Avec la loi sur la flexibilité, le gouvernement Hollande en a déjà fait plus pour aggraver les conditions de travail qu’en dix ans de droite.
Du nord au sud de l’Europe, ce sont les mêmes reculs, les mêmes sacrifices contre les travailleurs, que le gouvernement soit de droite, de gauche, une coalition gauche-droite ou droite-extrême-droite. A chaque élection, les uns comme les autres cherchent à se différencier, à s’opposer mais quand ils gouvernent, ils mènent la même politique : celle que la bourgeoisie leur dicte.
Les chefs d’Etat ne sont que des pantins dans les mains de la bourgeoisie. Aujourd’hui Hollande est un pantin dans les mains de Mittal, de la famille Peugeot, Bettencourt. Mitterrand, Chirac, Sarkozy, l’ont été dans le passé. Mélenchon, s’il devenait président, le serait aussi, parce que le pouvoir qui s’impose à eux est le pouvoir des grands groupes capitalistes, dont la politique se résume à exploiter toujours plus les travailleurs et à mettre les caisses publiques en coupe réglée.
Par les temps qui courent, le gouvernement ne peut qu’être le bras armé de la bourgeoisie contre les exploités. Comprendre cette vérité-là est le début de la conscience de classe.
La défense des intérêts des travailleurs n’est pas une question de jeu politique, d’élections et de premier ministre, c’est une question de rapport de force entre la bourgeoisie - la grande bourgeoisie - et les travailleurs. Contrairement à la propagande qui consiste à faire croire que la lutte de classe fait partie du passé, elle est là, elle est féroce, et surtout elle est à sens unique. Dans cette lutte, il n’y a que la bourgeoisie qui donne des coups. C’est cela qu’il faut changer.
Pour inverser le rapport de force, les travailleurs ne pourront faire l’économie d’une lutte massive, explosive, qui fasse peur à la bourgeoisie comme elle a eu peur en juin 1936 avec les occupations d’usine, comme elle a eu peur en mai 1968.
Nous sommes des militants et nous savons qu’on ne peut pas déclencher les luttes en appuyant sur un bouton. Personne, aucun parti, aucune confédération syndicale, ne peut décréter la mobilisation générale des travailleurs.
Mais les luttes se préparent, dans les têtes et dans les consciences. Dévoiler la politique de la bourgeoisie, dénoncer le jeu de ses serviteurs politiques, dire la vérité aux travailleurs, les armer politiquement, moralement, c’est ce que les directions syndicales pourraient et devraient le faire.
Au lieu de cela, les dirigeants syndicaux passent leur temps en conciliabules avec le gouvernement et le patronat. Je ne parle pas des militants syndicalistes, qui se démènent comme ils peuvent sur le terrain. 
L’encre des accords sur la flexibilité n’est pas encore sèche que le gouvernement et le patronat ouvrent déjà un nouveau cycle de conférences sociales sur les retraites.
Alors que tout le monde a compris que le patronat n’est pas disposé à faire de cadeaux et qu’il ne veut négocier que des reculs pour les travailleurs, pourquoi cautionner ces négociations bidon ?
Ceux qui entrent dans le jeu du gouvernement et du patronat ne sont que des bureaucrates qui croient pouvoir monnayer leur signature contre quelques avantages mineurs pour les travailleurs ou pour leur boutique syndicale. Mais quand ils finissent par signer des reculs honteux pour les travailleurs en les faisant passer pour des avancées, comme cela a été le cas pour les accords compétitivité, c’est une trahison des intérêts matériels des travailleurs mais c’est aussi une trahison morale.
On ne peut reprocher à personne, et pas même aux directions syndicales, de ne pas réussir à stopper les attaques patronales. Mais appeler un recul une avancée, c’est désorienter les travailleurs, c’est les tromper et les désarmer pour l’avenir.
C’est en étant fermes et déterminées elles-mêmes sur les objectifs, en disant la vérité, que les directions syndicales pourraient redonner confiance aux travailleurs. En ne le faisant pas, elles montrent qu’elles ne sont pas dans leur camp.
Les directions syndicales ne veulent pas impulser les luttes ni les préparer par une politique volontariste. Elles peuvent y être entraînées par la pression des travailleurs eux-mêmes, pour ne pas perdre tout crédit aux yeux des ouvriers. Mais on ne peut pas compter sur les directions syndicales pour préparer les luttes indispensables à venir, pour inspirer confiance.
En tant que communistes révolutionnaires, nous avons la ferme conviction que les travailleurs, les exploités, sont capables de diriger, démocratiquement, la société ! Infiniment mieux en tout cas que le grand capital, la bourgeoisie et leurs serviteurs politiques. Eh bien nous pensons, à plus forte raison, que les travailleurs sont capables de diriger eux-mêmes, démocratiquement, leurs propres luttes !
Alors oui, ce sera aux travailleurs eux-mêmes d’impulser leurs luttes, de les organiser et de les diriger ! Ils en ont la capacité et, lorsqu’ils en ont la volonté, tout devient possible.
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Cela fait des années qu’il n’y a pas eu de grandes luttes collectives. Mais il y a toujours ici et là, des luttes, des grèves, des manifestations.
Ces luttes sont d’autant plus difficiles qu’elles sont isolées, menées entreprise par entreprise. Ce sont des luttes où les travailleurs se retrouvent à se battre dos au mur, mais ils se battent quand même ! Ils se battent parce qu’ils veulent dire non ! Parce que s’il y a une chose qu’ils peuvent préserver, c’est leur conscience et leur dignité !
J’en profite ici pour rendre hommage aux ouvriers de l’usine PSA d’Aulnay qui ont fait grève pendant quatre mois. Pendant leurs quatre mois de grève, ils ont eu, face à eux, la famille Peugeot, une des familles bourgeoises les plus riches et les plus rapaces du pays, et ils ont montré qu’ils pouvaient lui tenir tête.
Ils n’ont pas réussi à empêcher la fermeture d’Aulnay mais, déterminés et organisés comme ils l’étaient, ils ont arraché à la direction des garanties qu’ils n’auraient pas eues sans la grève. Et, au-delà de qu’ils ont obtenu, ils ont gagné le respect de bien des travailleurs, et ils ont montré le chemin à suivre.
Alors oui, ils peuvent être fiers car ils ont représenté la combativité de la classe ouvrière, la dignité des travailleurs et la conscience de classe, ce qu’il y a de plus précieux pour les travailleurs !
Le gouvernement agit toujours en tant que commanditaire des intérêts généraux de la bourgeoisie, mais les mesures qu’il prend sont des mesures politiques. Les travailleurs doivent donc s’ériger en force politique pour peser et sur la politique du gouvernement et sur celle du grand patronat.
Bien des travailleurs sont écœurés par les dirigeants politiques, et ils le montrent par l’abstention aux élections, et cela se comprend. Si la gauche et la droite n’ont pas tout à fait le même langage, une fois au gouvernement elles mènent la même politique favorable au grand patronat.
Aujourd’hui, la politique est faite par les bourgeois, pour les bourgeois. Même quand le gouvernement parle de combattre le chômage, ce n’est jamais pour être favorable aux chômeurs, c’est toujours pour aider le patronat ! On nous explique du matin au soir que la politique menée l’est dans l’intérêt de tous, mais ce sont les banquiers et la bourgeoisie petite et grande qui imposent leurs propres intérêts et qui en tirent les bénéfices. Sous couvert d’une politique favorable au peuple, ils font une politique de classe.
La bourgeoisie n’a que faire de l’abstention des classes populaires ; ce qui commencerait à lui poser problème, c’est que s’impose sur la scène politique une force qui incarne les intérêts des travailleurs, et exclusivement leurs intérêts.
Il faut un parti qui oppose à la politique de classe de la bourgeoisie la politique de classe des travailleurs. Ce parti est indispensable pour défendre au quotidien les intérêts des travailleurs. Il est indispensable pour donner à la classe ouvrière l’instrument pour accomplir sa tâche historique, celle de renverser la domination de la bourgeoisie et de la remplacer par un gouvernement des travailleurs pour les travailleurs.
Tant que l’on ne touche pas à la toute puissance économique des grands groupes capitalistes, au système basé sur le profit et exclusivement sur le profit, la société tournera de plus en plus mal.
Gouvernement et patronat nous disent qu’il faut être compétitif, flexible, mais tout cela pourquoi ? Ils restructurent, ils ponctionnent, ils nous demandent d’attendre, d’accepter le chômage mais pourquoi accepter tous ses sacrifices ? A quoi servent les milliards retirés des services publics ? Si encore cela améliorait la situation économique, mais c’est tout le contraire ! C’est toujours et encore la finance qui prospère, les paradis fiscaux et la spéculation.
Tout le monde sait que la finance tue la croissance, que le paiement de la dette tue toute perspective de relance économique. Mais le capitalisme est un tout, on ne peut pas le découper en tranches. Il n’y a pas d’un côté la bonne bourgeoisie industrielle, qui veut la relance de l’économie, et de l’autre la méchante bourgeoisie financière, qui ne s’intéresse qu’à la spéculation.
Ce sont les mêmes bourgeois qui sont tiraillés par ces deux objectifs contradictoires. Bouygues ou Peugeot n’ont rien contre la relance, ils sont pour ! Mais ils ont aussi des intérêts financiers et c’est d’ailleurs leur capital placé dans la finance qui leur rapporte le plus !
Alors oui, c’est contradictoire mais le capitalisme est un système perclus de contradictions. À commencer par celle qui pousse chaque capitaliste individuel à aggraver l’exploitation, à payer le moins possible de salaire, alors que c’est précisément cela qui limite, voire fait reculer la consommation des classes exploitées et donc le marché.
La crise elle-même a révélé toute la folie du capitalisme. Si nous sommes en crise aujourd’hui, c’est que le système est capable de trop produire, c’est parce qu’on est en surcapacité par rapport à la consommation solvable. C’est en quelque sorte l’abondance qui crée la misère : eh bien, il n’y a pas de système plus aberrant.
Il n’y aucune raison de se résigner à une économie aussi stupide et d’accepter la domination de la bourgeoisie qui en est à la tête. Il faut supprimer sa domination sur l’économie, c’est-à-dire la propriété privée des moyens de production.
Oui, nous sommes communistes, « communistes » dans le vrai sens du terme, avec cette conviction que l’on peut débarrasser la société de la dictature de l’argent et des crises. Oui, l’avenir de l’humanité, c’est une société sans le marché, sans la loi aveugle du profit, sans la concurrence et sans exploitation, et nous sommes convaincus que c’est la classe ouvrière qui en sera le moteur !
Même pour mener les combats quotidiens des travailleurs et surtout pour les mener à la victoire il faut avoir confiance dans la classe ouvrière. Pour ne pas faillir face aux chantages patronaux et s’arrêter en chemin, il faut être convaincu que les travailleurs peuvent se passer de la bourgeoisie. Il faut montrer que les patrons qui menacent de mettre la clé sous la porte ne nous font pas peur, parce qu’on se passera d’eux ! Etre convaincu que ce n’est pas la bourgeoisie qui est irremplaçable, mais les travailleurs, qui font tout tourner dans la société.
Ces perspectives peuvent paraître très éloignées de ce que les travailleurs sont capables de faire aujourd’hui, et pourtant il est d’une nécessité brûlante de les défendre dès maintenant auprès des nôtres. Parce que c’est maintenant que la crise fait ses ravages, que l’état d’esprit de millions de femmes et d’hommes change, et que les certitudes tombent.
Il suffit de regarder ce qui se passe en Italie, en Grèce ou en Espagne, pour voir comment le discrédit des partis au pouvoir modifie les rapports de force électoraux ou pousse à la mobilisation.
En France, l’alternance classique a fonctionné : le Parti socialiste a pris la place de l’UMP, mais qui aurait pronostiqué qu’après seulement huit mois de gouvernement socialiste il y aurait des manifestations de droite réunissant des dizaines de milliers de personnes remontées comme des pendules contre Hollande ?
Oui, ici aussi, la situation change. Et pour l’instant, elle change en faveur de la droite. Les manifestations contre le mariage homosexuel lui ont permis de se renforcer. Les manifestants se sont certes cantonnés à dénoncer le mariage homosexuel et la filiation au nom de leurs valeurs conservatrices, mais ils constituent un terrain de recrutement, un terrain d’entraînement pour des courants d’extrême droite profondément anti-ouvriers, anti-grèves, anti-syndicats. Ils sont politiquement et socialement des ennemis des travailleurs, et c’est ceux-là qui sont aujourd’hui renforcés par l’arrivée de la gauche au pouvoir.
Parmi eux, il y a le Front national, dont on voit que l’influence grandit, y compris dans l’électorat populaire.
Comme tout démagogue, le Pen sert aux uns et aux autres le discours qu’ils veulent entendre. Il y en a pour les catholiques, pour les racistes, et il y en a aussi de plus en plus pour les chômeurs, pour les ouvriers et pour les retraités.
Mais derrière ces œillades aux classes populaires, Le Pen prépare un régime autoritaire anti-ouvrier.
Dans bien des pays d’Europe, sans être au gouvernement ses amis d’extrême droite pèsent déjà sur la politique des gouvernements pour une politique plus autoritaire, toujours plus dure contre les chômeurs et les pauvres.
Un des principaux arguments du Front national est qu’il n’a jamais été au pouvoir, qu’il ne s’est jamais compromis, contrairement aux grands partis de la droite qui alternent au gouvernement.
Certes, Marine Le Pen n’a jamais été au pouvoir, son père non plus, mais des gens de leur acabit, l’Europe en a connus, du Portugal de Salazar à la Grèce des colonels, en passant par l’Espagne de Franco. Voilà les modèles pour l’extrême droite, voilà le régime qu’elle voudrait imposer.
Certaines des bandes d’extrême droite qui s’agitent dans l’ombre du Front national prennent même leurs références chez Mussolini et Hitler.
Les régimes fascistes de Mussolini ou de Hitler, avant d’être des dictatures brutales qui détruisaient les organisations ouvrières et assassinaient les militants ouvriers, se disaient « national socialistes », ils dénonçaient « le capitalisme financier », ils prétendaient combattre le chômage et donner un travail à tout le monde. Sauf que leur monde à eux excluait les juifs, les tsiganes, les homosexuels, les noirs, et bien entendu, les communistes !
Même s’il reste pour le moment sur le terrain électoral, la perspective politique du Front national est un régime de ce genre.
Il n’y a pas encore en France de milices armées qui font leur loi sur la population, mais il y en a en Hongrie et en Grèce. Même en France, on peut déjà voir agir le matériau humain qui pourra les constituer. On les a vus, en marge des manifestations contre le mariage pour tous, s’en prendre aux homosexuels. Demain, ils pourraient s’en prendre aux Roms et aux travailleurs immigrés, comme en Grèce.
Quand le Pen s’attaque verbalement aux travailleurs immigrés, ce ne sont pour l’instant que des mots, mais demain son parti, ou d’autres de la même espèce, passeront aux actes. Ils commenceront peut-être par s’en prendre aux travailleurs sans papiers, mais ceux avec papiers suivront, et ensuite ce sera le tour de ceux, français, qui auront le défaut d’être syndiqués ou de gauche.
La perspective politique de l’extrême droite est de s’attaquer au mouvement ouvrier, de limiter ou d’interdire les grèves, d’éliminer toute conscience de classe et, à plus forte raison, toutes les idées communistes. Le Pen fait des appels du pied à l’électorat populaire et même aux chômeurs, aux salariés, mais elle creuse la tombe des classes exploitées.
Oui, une course de vitesse est engagée de fait entre les travailleurs conscients et l’extrême droite anti-ouvrière. Et il se peut que les travailleurs soient amenés à se battre sur le terrain politique en même temps qu’ils se battent pour défendre leurs conditions d’existence, leur emploi, leur salaire.
C’est en menant leurs luttes sur le terrain de classe que les travailleurs prendront conscience à quel point leurs intérêts matériels et leurs intérêts politiques sont intimement liés, et qu’ils apprendront à faire le tri entre leurs ennemis, leurs faux amis et leurs amis.
Les travailleurs deviendront une force politique capable de peser quand ils opposeront à « l’union nationale » et au poison de la « préférence nationale », la préférence de classe. Quand ils diront : les exploités d’abord ! Quand ils se battront pour les travailleurs d’abord ! Quand ils se battront pour leur emploi, pour leur salaire, et surtout pour le contrôle des exploités sur les entreprises, sur les banques, afin que les décisions économiques cessent d’être le monopole d’une minorité de riches parasites !
Le discrédit de Hollande renforce la droite et l’extrême droite, mais elle provoque aussi du mécontentement parmi les électeurs habituels du Parti socialiste. Ils ont tendance à se regrouper autour de Mélenchon et du Front de gauche.
Au Front de gauche, la direction du PC et Mélenchon n’ont pas la même stratégie électorale en particulier dans les municipales, mais ils ont fondamentalement la même politique et la même préoccupation d’attirer les « déçus du socialisme » et de représenter l’alternative à gauche.
Après avoir aidé dans le passé Mitterrand à se donner une image d’homme de gauche, la direction du PC amène la force militante et le crédit qui lui reste de son passé de parti ouvrier à Mélenchon. Il aide ainsi l’ancien sénateur et ministre socialiste à se donner une allure de révolutionnaire du verbe et d’ami des travailleurs.
La sauce de Mélenchon est un drôle de mélange qui concilie la prise de la Bastille avec une candidature au poste de Premier ministre.
Après Hollande, c’est lui qui nous explique maintenant qu’il est possible d’avoir un « bon » gouvernement de gauche, qu’il est possible d’en faire ravaler aux plus riches et de concilier les intérêts des travailleurs et de la bourgeoisie.
Le croire serait aller d’illusions en illusions ! Quand bien même Mélenchon serait Premier ministre, il serait non seulement sous l’autorité de Hollande, mais surtout à la tête d’un appareil d’Etat entièrement construit pour servir les intérêts de la bourgeoisie.
Un appareil d’Etat composé de centaines, de milliers de hauts fonctionnaires, des préfets aux directeurs de cabinet des ministères, qui incarnent la continuité de l’Etat pendant que les ministres passent. Un appareil d’Etat avec la hiérarchie militaire, la hiérarchie policière, dressées pour défendre l’ordre bourgeois sur l’économie.
Un gouvernement Mélenchon devra, comme n’importe quel autre gouvernement sous la domination sociale de la bourgeoisie, obéir à la classe riche. Dans cette période de crise, cela le mettra dans l’obligation de faire une politique anti-ouvrière.
Les mots d’ordre que Mélenchon met en avant sont toujours d’apparence radicale, mais ils sont politiquement creux et ils sont étrangers aux intérêts des travailleurs.
Mélenchon a compris que l’alternance ne faisait plus rêver personne, il propose donc de changer de Constitution. La solution miracle serait de bâtir une nouvelle République la 6e République, qui deviendrait démocratique et sociale par la grâce de nouveaux textes constitutionnels. Comme si l’exploitation était inscrite dans la Constitution !
Ce n’est pas une Constitution qui permet aux capitalistes de s’enrichir sur notre dos, c’est le droit de propriété capitaliste, c’est le monopole que la bourgeoisie a sur l’argent, sur les entreprises et sur toute l’économie. C’est ce monopole là qu’il faut supprimer, mais renverser la domination de la bourgeoisie, ce n’est pas le programme de Mélenchon.
À tous ceux qui sont convaincus par nos idées mais qui regrettent que nous ayons moins d’influence que Mélenchon, nous disons : « rejoignez-nous ! » Car s’il y a bien des choses que nous ne pouvons pas faire, il y en a toujours une que pouvons faire : dire ce que nous pensons, affirmer notre politique communiste révolutionnaire, faire vivre nos idées et préparer l’avenir .
Les révolutionnaires n’ont pas à se mettre à la remorque de politiques étrangères aux intérêts des travailleurs, il faut qu’ils s’attèlent à la tâche de construire un parti. Ils doivent être présents et se battre pour donner aux luttes politiques, qui ne manqueront pas dans les années à venir, la seule orientation positive, la lutte de classe.
L’existence d’un parti, riche des expériences de l’ensemble du mouvement ouvrier et présent à l’échelle du pays manque aujourd’hui cruellement. Il faut œuvrer pour qu’il renaisse au plus vite.
Nous ne partons pas de rien. Nous avons derrière nous toute l’histoire du mouvement ouvrier, ses trahisons, ses échecs mais aussi son expérience et ses victoires.
Le mouvement ouvrier d’hier comme celui d’aujourd’hui est porteur de valeurs morales aux antipodes des valeurs de la société bourgeoise. Contre l’individualisme et le chacun pour soi de la société capitaliste, il est porteur de la solidarité et de la fraternité ! Contre l’adoration de l’argent, il porte les intérêts collectifs ! Contre le nationalisme, l’internationalisme !
Nous ne doutons pas que demain ces valeurs attireront tous ceux révoltés par l’exploitation et son cortège d’injustices. Les idées communistes, la perspective de la révolution sociale, nos idées, attireront les plus révoltés, les plus combatifs, les plus dévoués à la cause ouvrière.
Il faut s’adresser à tous ceux-là et leur donner envie de se joindre à nous.
Alors, camarades, je vous souhaite une bonne fête et bon courage pour poursuivre le combat !