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vendredi 17 février 2012

:: Conséquences du stalinisme sur le mouvement ouvrier international

[extrait de la Lutte de Classe n°141, février 2012]
L’URSS de 1991 n’avait plus grand-chose à voir avec le pouvoir des soviets (conseils) de députés des ouvriers, des soldats et des paysans qui, en 1917, avaient renversé le tsarisme, puis la bourgeoisie. Et si, pratiquement à tous égards, l’URSS des Gorbatchev, Eltsine et autres lointains successeurs de Staline était aux antipodes de celle de Lénine et Trotsky, elle devait pourtant son existence même à cette lointaine origine révolutionnaire et socialiste.
Lorsque, en octobre 1917, Lénine, Trotsky et le parti bolchevik avaient conduit les masses exploitées de Russie à s’emparer du pouvoir et à commencer à s’en servir pour jeter les bases d’une société débarrassée de l’exploitation de l’homme par l’homme, une société ouvrant les voies d’un avenir socialiste, les bolcheviks ne concevaient en aucun cas que cet avenir puisse se construire dans un seul pays, fût-il aussi vaste que la Russie. Ils savaient au contraire que leur révolution serait condamnée à brève échéance si d’autres révolutions socialistes victorieuses, et d’abord dans les pays développés économiquement, ne venaient pas la rejoindre. C’est bien pour cette raison que, dès qu’ils le purent, la Seconde Internationale ayant sombré dans l’union sacrée avec la bourgeoisie durant la Première Guerre mondiale, ils fondèrent une Internationale communiste conçue pour être le parti mondial de la révolution.
Après quatre ans d’horreur quotidienne sur les champs de bataille, en maints endroits les peuples et le prolétariat d’Europe se retournèrent contre les possédants et leur système responsable de la première tuerie mondiale. En Finlande, en Hongrie et surtout à plusieurs reprises en Allemagne, le prolétariat tenta, sans y parvenir nulle part, de renverser le pouvoir de la classe capitaliste pour le remplacer par le sien. Partout, les partis sociaux-démocrates vinrent à la rescousse des classes possédantes. Et là où cela ne suffit pas à étouffer la révolution, voire à la noyer dans le sang des ouvriers, les possédants reçurent l’appui armé des grandes puissances.
En Russie, la guerre civile, déclenchée juste après octobre 1917 par les partisans de l’ordre ancien, soutenus militairement par l’impérialisme, ne réussit pas à venir à bout du jeune État ouvrier. Mais elle laissa exsangue ce pays qui était déjà un des plus arriérés d’Europe. Un grand nombre de militants et d’ouvriers révolutionnaires avaient péri au front, ou des suites des privations. Après des années de guerre mondiale et de guerre civile, survivre au jour le jour devint le problème majeur de travailleurs physiquement, moralement et politiquement épuisés. Au milieu des années vingt, la classe ouvrière n’exerçait plus qu’un pouvoir politique nominal. En fait, elle n’avait plus les moyens de contrôler son propre appareil d’État ni même l’envie, le pouvoir se trouvant désormais aux mains d’une nombreuse bureaucratie. Cet appareil d’État, dira Trotsky, s’était transformé en quelques années « d’instrument de la classe ouvrière en instrument de violence bureaucratique contre la classe ouvrière ».

Cette couche sociale usurpatrice du pouvoir n’avait d’autre ambition que de profiter de sa place, et des privilèges – misérables dans l’absolu, mais énormes dans un contexte de famine quasi générale – qui l’accompagnaient. Aspirant à tout ce qui pouvait conforter leur position de parasites vivant sur les acquis d’Octobre, les bureaucrates se reconnurent dans la formule réactionnaire du « socialisme dans un seul pays » lancée par Staline. Pour Staline et ses partisans, c’était une façon d’annoncer à la bourgeoisie mondiale qu’eux ne chercheraient pas à étendre le socialisme.

Les compagnons de Lénine restés fidèles aux idéaux d’Octobre, et donc à l’internationalisme prolétarien, ne pouvaient que combattre cette négation du bolchevisme. Lénine étant mort en janvier 1924, il revint à Trotsky de diriger la lutte de l’Opposition de gauche contre le cours stalinien dans le Parti communiste, dans l’Internationale communiste et à la tête de l’État. Pendant plusieurs années, les communistes oppositionnels luttèrent pas à pas pour sauver l’État ouvrier de la dégénérescence bureaucratique. Mais dans un contexte de reflux du mouvement révolutionnaire, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, ils furent finalement vaincus. L’Opposition de gauche fut éliminée politiquement, avant de l’être physiquement dans les camps, les caves du Guépéou (la police politique) et durant les procès de Moscou de 1936 à 1938.
Pour conforter son régime, celui d’une bureaucratie qui allait désormais diriger l’URSS, Staline fit assassiner plusieurs générations de militants qui, au fil de trois révolutions russes et durant les premières années de l’Internationale communiste, avaient accumulé une expérience politique et organisationnelle sans pareille durant toute l’histoire du mouvement ouvrier.
Les conséquences de cet anéantissement furent terribles. En URSS, la classe ouvrière, quand elle reprit force et vigueur, et surtout un poids social grandissant avec l’industrialisation des années trente, se retrouva désarmée, sans plus de militants ni d’organisations pour lui transmettre son héritage politique, militant et organisationnel. Cette rupture du fil de la transmission entre générations des traditions et acquis conscients du mouvement ouvrier, rupture comme on n’en avait jamais connu jusqu’alors, a pesé sur la classe ouvrière jusqu’à la disparition de l’URSS. Et elle pèse toujours dans l’ex-URSS, surtout quand les travailleurs ont ou auraient eu l’occasion d’intervenir au cours d’événements politiques.
On le constata en 1962, sous Khrouchtchev, à Novotcherkassk où des émeutes ouvrières éclatèrent contre des augmentations de prix de 30 %. Cette révolte noyée dans le sang par le régime ne laissa apparemment pas de traces, bien qu’à la même époque des événements similaires aient eu lieu dans plusieurs autres villes industrielles.
Cela se vérifia encore, à une tout autre échelle et avec de tout autres conséquences, un quart de siècle plus tard : le prolétariat, classe pourtant la plus nombreuse et concentrée dans les centres urbains de l’URSS à l’époque de Gorbatchev, resta essentiellement spectateur de la tourmente politique d’alors. Et quand, en 1990-1991, de grandes grèves éclatèrent dans les bassins miniers de Russie et d’Ukraine, elles furent conçues et dirigées par la fraction dite démocrate de la bureaucratie comme un soutien à sa lutte contre le pouvoir central. Dans l’immédiat après-URSS, s’il y eut des luttes ouvrières, là encore, elles se déroulèrent de façon isolée, souvent le dos au mur, par exemple contre telle ou telle privatisation. Et surtout, toujours sans qu’il existe aucune organisation pour s’adresser aux travailleurs sur leur terrain de classe. Il aurait pourtant été décisif, et en tout cas indispensable, de défendre devant les travailleurs en lutte, et les autres, un programme politique de combat contre les tentatives de restauration capitaliste, contre l’accaparement de l’économie étatisée par les bureaucrates et les apprentis capitalistes. Ce programme révolutionnaire, communiste, aurait ouvert une autre perspective pour les travailleurs, et pour l’ensemble de la société. Il aurait cherché à indiquer à la classe ouvrière comment mettre à profit la haine d’une immense majorité de la population envers les pillards, amis du pouvoir d’Eltsine, qui, s’emparant des entreprises étatisées, étaient responsables de son appauvrissement brutal. Cela dans le but de disputer la direction de la société à cette engeance et de tenter de remettre sur pied une économie débarrassée, et des parasites de la bureaucratie, et des nouveaux propriétaires des usines, largement considérés comme illégitimes même bien au-delà des milieux ouvriers.
Et aujourd’hui, un tel programme serait encore d’actualité. Encore faudrait-il qu’il y ait des militants pour le défendre, quand au Kazakhstan des dizaines de milliers d’ouvriers du pétrole défient le pouvoir depuis des mois. Et bien sûr aussi en Russie, quand une fraction de la population exprime dans la rue son rejet du régime, même si, comme il y a vingt ans, ce sont d’abord les membres de la « classe moyenne » qui se mobilisent.
L’assassinat des révolutionnaires qui avaient rendu possible la victoire d’Octobre eut également des conséquences dramatiques sur le plan international. En effet, lors de la remontée des luttes ouvrières au milieu des années 1930, pour faire pièce aux directions traîtres du mouvement ouvrier, qu’elles soient social-démocrates ou staliniennes, il n’y eut plus de direction internationale du mouvement ouvrier digne de ce nom, en tout cas qui ait assez de poids, d’autorité et de relais dans tous les pays, comme celle qu’avaient représentée Lénine, Trotsky et leurs camarades des débuts de l’Internationale communiste.
On ne dira jamais assez quel service inestimable le stalinisme a rendu à la bourgeoisie mondiale en ayant anéanti le meilleur du mouvement révolutionnaire de son époque, une tragédie pour le mouvement ouvrier dont les effets continuent à peser sur ce dernier longtemps après que le stalinisme a disparu en tant que tel.
Cela dit, malgré tous les services rendus par le stalinisme à l’ordre bourgeois (de la trahison de la révolution chinoise de 1927 à la capitulation sans combat devant Hitler en 1933, à l’étouffement de la révolution espagnole de 1936, à la restauration de l’ordre impérialiste mondial après 1945, à l’écrasement du mouvement ouvrier en Europe de l’Est et notamment de la révolution hongroise de 1956, etc.), l’URSS restait un corps étranger au monde de la bourgeoisie. Même dans les années soixante-dix, quand, dirigée par l’équipe des vieillards à la Brejnev, l’URSS menait une politique en tous points réactionnaire, conservatrice, elle restait malgré elle, et surtout malgré ses dirigeants, une source d’inspiration, de soutien pour des mouvements d’émancipation ou d’opposition un peu partout dans le monde. Et surtout, son existence même, anomalie dans un monde dominé par l’impérialisme, constituait une preuve de taille qu’une autre organisation sociale et économique était possible. Car la propriété étatique des moyens de production, la planification de l’économie, le monopole du commerce extérieur avaient permis à l’URSS, malgré le stalinisme et bien qu’elle se trouvât coupée malgré elle de la division internationale du travail, d’afficher des rythmes de développement élevés. Le pays avait ainsi pu construire une industrie puissante même au plus fort de la crise de 1929 et dans les années qui suivirent, quand l’économie capitaliste s’effondrait. Même l’URSS des bureaucrates rappelait qu’une telle société avait pu se développer sur des bases autres que celles du capitalisme, grâce à l’impulsion d’une révolution qui avait renversé le pouvoir de la bourgeoisie et exproprié les capitalistes.
Décembre 1991, voulaient croire les partisans de l’ordre bourgeois, marquait la fin de ce qui était pour eux un cauchemar social de plus de soixante-dix ans, eux qui avaient rabâché pendant tout ce temps qu’un régime qui ne reconnaissait ni le marché ni la propriété privée ne pouvait durer. Alors quand l’URSS s’effondra, fût-ce sous les coups de ses propres dirigeants, les tenants du capitalisme ont fêté [1] la fin de ce « siècle soviétique », comme l’historien Moshe Lewin a appelé le siècle dernier, ce siècle où la Révolution d’Octobre et ses suites avaient, selon les mots du révolutionnaire John Reed, « ébranlé le monde », et cela de façon durable.
Journalistes, politiciens, universitaires, idéologues de la bourgeoisie exultaient de voir « emporter la plus grande utopie du vingtième siècle »  [2]. Ils affirmaient même pour certains [3] qu’on assistait à « la fin de l’histoire ». Rien moins que cela ! octobre 1917 ayant voulu ouvrir la voie à un avenir débarrassé du capitalisme, la disparition de l’URSS, selon eux, signifiait qu’il n’y avait d’autre avenir que le présent de la société bourgeoise. Un présent qui, n’en déplaise à tous ces gens, remet comme jamais à l’ordre du jour la lutte contre un système capitaliste qui mène l’humanité à sa perte.
À la fin des années vingt, la victoire du stalinisme sur l’Opposition trotskyste n’avait cependant pas suffi à assurer la stabilité du régime. Les parvenus au pouvoir avaient des raisons de craindre que, tôt ou tard, leur position dominante se trouve remise en question par la classe ouvrière. En effet, même privée de son parti, elle avait acquis une longue expérience de lutte que portaient humainement des centaines de milliers d’anciens participants à ses luttes révolutionnaires. Un autre danger menaçait le régime. Il venait des anciennes classes possédantes qui n’avaient pas renoncé à prendre leur revanche. Et elles reprenaient force et assurance à mesure que les staliniens éliminaient l’avant-garde révolutionnaire.
La politique empirique d’un régime ayant rompu avec le bolchevisme, et n’ayant d’autre objectif que de durer, contribuait à accroître de tels dangers. Et cela d’autant plus que, individuellement, les bureaucrates se souciaient comme d’une guigne de pareils risques, préoccupés uniquement qu’ils étaient de profiter sans entraves de leur position.
Les privilèges des bureaucrates ne reposaient pas, comme ceux des capitalistes, sur la propriété privée des moyens de production, justification dans la société bourgeoise de l’appropriation privée des fruits de l’exploitation des travailleurs. Ils provenaient du parasitisme qu’ils exerçaient sur une société telle que la révolution avait permis de la transformer, une fois expropriée la bourgeoisie. Leurs prélèvements sur l’économie et la façon ­antidémocratique qu’ils avaient de diriger la société tendaient à vider de leur sens et à compromettre les acquis de la révolution. Mais les bureaucrates ne cherchèrent pas à remettre en question la collectivisation des moyens de production ainsi que d’échange, ni la planification de l’économie, car c’était précisément de cette base que,en la parasitant, ils tiraient leurs privilèges.
Toutefois, les aléas des luttes de pouvoir au sein des cercles dirigeants, ainsi que le risque toujours présent que triomphe la contre-révolution – comme lorsque, au tournant des années trente, la politique stalinienne de collectivisation forcée des terres dressa contre elle, et contre l’État ouvrier que la paysannerie en rendait responsable, la grande majorité des campagnes dans ce pays encore essentiellement rural – amenèrent le régime à prendre des mesures radicales pour assurer sa propre pérennité.
Pour protéger la dictature sociale de sa caste, le régime imposa à toute la société une discipline de fer qui allait rapidement reposer sur la dictature d’un chef, érigé en arbitre suprême, Staline. La classe ouvrière, la paysannerie enrôlée dans les kolkhozes ou envoyée construire les nouveaux combinats industriels, furent soumis à un féroce régime de caserne. Un retard de plus de dix minutes au travail pouvait valoir l’envoi en camp. L’intelligentsia dut applaudir au culte de la personnalité de Staline, à ses lubies, aux conceptions réactionnaires qu’il imposait dans les domaines de l’art, de la culture et des sciences, au risque de finir derrière des barbelés.
La logique répressive de la dictature s’ajoutant au fait que le régime devait également se protéger de l’irresponsabilité de sa propre caste privilégiée, les bureaucrates eux-mêmes se trouvèrent rapidement sous la menace permanente d’une exécution sur ordre du tyran.
Les crises internes succédant aux tensions croissantes sur la scène internationale – montée du nazisme, révolution espagnole, course à la guerre, invasion hitlérienne, victoire sur le nazisme rendue possible grâce aux sacrifices et au courage de la population soviétique alors que la direction stalinienne avait désorganisé l’Armée rouge, reconstruction d’un pays dévasté sur fond de début de guerre froide… – Staline put imposer sa dictature personnelle sur la société pendant plus de deux décennies.
Mais en 1953, à la mort du tyran, les choses allaient changer radicalement. Non pour la classe ouvrière et pour le reste de la population, mais pour les bureaucrates : ils obtinrent des successeurs de Staline de ne plus avoir à craindre pour leur tête, ni même bientôt pour leur place.
Sous la tutelle de Brejnev, chef de la bureaucratie de 1964 (date de la chute de Khrouchtchev) à son décès en 1982, un consensus s’établit entre le Kremlin et l’ensemble de la couche privilégiée : chacun vaquait à ses affaires pourvu que cela ne compromette pas les positions établies des uns et des autres, et surtout la stabilité du système.

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mardi 24 janvier 2012

:: 24 janvier 1919 : appel pour la formation de L'internationale communiste, par Lénine et Trotsky


Le 24 janvier 1919.


Chers camarades,


"Pendant la guerre et la Révolution, on a constaté, avec une évidence totale, non seulement que les vieux partis socialistes et sociaux-démocrates sont en faillite complète, et avec eux la Deuxième Internationale, non seulement aussi que les éléments modérés de la vieille social-démocratie (ceux dits du «centre») sont incapables d'une action révolutionnaire réelle ; mais, en plus, que les grandes lignes d'une véritable Internationale révolutionnaire sont déjà clairement définies.


L'élan gigantesque de la révolution mondiale, qui pose sans cesse de nouveaux problèmes, le danger de voir l'alliance des Etats capitalistes, qui s'organisent contre la révolution sous la bannière hypocrite de la Société des Nations, étrangler cette révolution ; les tentatives des partis sociaux-traîtres de se rassembler et, après s'être mutuellement amnistiés, d'aider leurs gouvernements et leurs bourgeoisies à décevoir les classes laborieuses une fois de plus ; enfin, l'énorme expérience révolutionnaire qui s'est constituée et l'internationalisation de tout le processus révolutionnaire - tout cela nous conduit à prendre l'initiative de poser la date de convocation d'un congrès international des partis prolétariens révolutionnaires.


A notre avis, la nouvelle Internationale devrait être fondée sur les thèses suivantes, avancées ici comme une plate-forme et élaborées d'après le programme de la Ligue Spartakiste en Allemagne et du Parti communiste (bolchevique) en Russie.


1) L'époque actuelle est celle de la désintégration et de l'effondrement de tout le système capitaliste mondial, ce qui impliquera l'écroulement de la civilisation européenne tout entière, si le capitalisme et ses contradictions insolubles ne sont pas détruits.


2) La tâche du prolétariat, à présent, est de s'emparer du pouvoir politique sans attendre. La prise du pouvoir politique consiste dans la destruction de l'appareil étatique de la bourgeoisie et dans l'organisation d'un nouvel appareil prolétarien de gouvernement.


3) Ce nouvel appareil de gouvernement devrait réaliser la dictature de la classe ouvrière (et en quelques régions aussi du demi-prolétariat rural, i.e. les paysans pauvres), c'est-à-dire qu'il devrait être un instrument de la suppression systématique des classes exploitantes et leur expropriation. Non pas une fausse démocratie bourgeoise - cette forme hypocrite de la domination de l'oligarchie financière - avec son égalité purement formelle, mais la démocratie prolétarienne, qui permet de donner la liberté aux masses travailleuses ; pas le parlementarisme, mais le self-government de ces masses par leurs organes élus ; pas la bureaucratie capitaliste, mais des organes administratifs, créés par les masses elles-mêmes, avec leur réelle participation à l'administration du pays et à la construction du socialisme - voilà ce que devrait être l'Etat prolétarien. Le pouvoir exercé par des soviets ou des organisations similaires, sa forme concrète (...)


4) En vue de sauvegarder la révolution socialiste, de la défendre contre ses ennemis intérieurs et extérieurs, d'assister d'autres sections nationales du prolétariat en lutte, il est essentiel que la bourgeoisie et ses agents soient complètement désarmés, et le prolétariat armé.


5) La situation mondiale demande à présent le maximum de contacts entre les différentes parties du prolétariat révolutionnaire et une alliance étroite entre les pays où la révolution socialiste a déjà triomphé.


6) La méthode fondamentale de lutte est l'action de masse par le prolétariat, action allant jusqu'au conflit armé ouvert avec la puissance politique du Capital (...)"


Lénine et Trotski

lundi 24 octobre 2011

:: De la IIIème à la IVème Internationale, une histoire méconnue

Extrait du Cercle Léon Trotsky (Voix Ouvrière) le 28 février 1966

La IVème Internationale est issue historiquement de la IIIème Internationale Communiste fondée au lendemain de la Révolution Russe. Mais l'isolement de cette dernière entraîna sa dégénérescence et celui du Parti Bolchévique dont le poids était déterminant à l'intérieur de l'Internationale.
Et la stalinisation du Parti Bolchévique entraîna celle du Komintern.
Dès 1923 Trotsky engagea la lutte contre la bureaucratie qui envahissait l'Etat et le Parti. Avec l'Opposition de gauche il essaya de combattre la politique de Staline qui mettait en péril les conquêtes de la Révolution d'Octobre (Comité Anglo-Russe en 1926, Révolution Chinoise, politique de concessions puis d'extermination envers les koulaks).
Rejoint par Zinoviev et Kamenev en 25-26, abandonné par ceux-ci un an plus tard, il se retrouve seul en 1928 ; l'Opposition de Gauche groupe à l'époque un grand nombre de militants de valeur, vieux bolchéviques qui ont fait Octobre.
L'enterrement de Joffé en 1927 sera leur dernière manifestation publique.
Deux ans plus tard en 1929, Trotsky est exilé hors d'URSS et Staline pour la première fois fait assassiner un sympathisant de l'opposition : Blumkine. L'exemple de Blumkine montrait en quelque sorte aux trotskystes d'Union Soviétique le seul avenir qui les attendait : la balle dans la nuque.
Le découragement dû au manque de perspective révolutionnaire, la possibilité de se rendre utile à la Patrie Socialiste, vont entraîner redditions et capitulations chez de nombreux membres de l'Opposition.
En 1929 Karl Radek militant des mouvements ouvriers polonais, allemand et russe capitule. Il est suivi d'Ivan Nikitich Smirnov, surnommé le Lénine de Sibérie, le vainqueur de Koltchak, de Serge Mratchkovsky, dirigeant de l'Opposition, d'Ivan Smilga chef de la Baltique, de Preobrajensky co-auteur avec Boukharine de "l'A.B.C. du Communisme".
Puis en 1934, Christian Rakovsky, lié à Trotsky depuis la Première guerre mondiale où ensemble ils écrivent le journal russe internationaliste de Paris : "Nache Slovo", Rakovsky, le Président du Conseil des Commissaires du Peuple d'Ukraine, capitule à son tour.
Mais d'autres comme Vladimir Smirnov, dirigeant de l'insurrection d'Octobre à Moscou, comme Solntsev, refusent de se plier au diktat stalinien. Le premier, devenu aveugle par suite des privations en isolateur disparaîtra sans avoir capitulé, le second, jeune bolchevik, mourra d'épuisement en janvier 1936 après une grève de la faim.
Mais Staline prépare la plus effroyable boucherie que le mouvement révolutionnaire ait connue. De 1936 à 1938 il va éliminer toute la vieille garde bolchevique au cours des sinistres mascarades de justice socialiste baptisées "Procès de Moscou".
En août 1936 sont jugés et exécutés : Zinoviev, Kamenev, Evdokimov, Bakaiev, I.N. Smirnov, Mratchkovsky, Ter Vaganian. Le 23 août, Tomsky mis en cause au cours du procès se suicidera. Du 23 au 30 janvier 1937, Piatakov et Mouralov seront exécutés. Du 2 au 13 mars 1938 Boukharine, Rykov, Rakovsky - et ce sont seulement là les plus connus - tous avoueront "être à la solde des impérialistes et avoir voulu tuer Staline".
Dans la Russie le massacre commence. Des milliers de bolcheviks obscurs, dont l'histoire n'a pas retenu les noms seront éliminés.
Évidemment les trotskystes n'échappent pas à la règle. Dans le tome III de sa biographie sur Trotsky, Deutscher a montré la fin des trotskystes au camp de Vorkouta. Arrivés à la mine durant l'été 1936, ils refusaient de travailler plus de huit heures par jour (le règlement exigeait dix et douze heures). Ils organisaient meetings et manifestations lors des procès de Moscou. Ils ignoraient systématiquement le règlement des camps. De mars à mai 1938 ils furent tous exécutés.
Mais le massacre ne touche pas seulement le Parti russe.
Tous les révolutionnaires étrangers se trouvant à Moscou sont eux aussi victimes des purges. Nous pouvons citer les Allemands Neumann, Remmele, le spartakiste Heckert ; les polonais Adolph Warsky, ami de Rosa Luxembourg, un des fondateurs de la Social-Démocratie polonaise et vétéran du P.C. Polonais, Lensky et Bronsky combattants de la Révolution Russe, Wera Kostzewa.
Le 17 décembre 1936 la Pravda annonce que "l'épuration des éléments trotskystes et anarcho—syndicalistes a commencé en Espagne et sera exécutée jusqu'au bout avec la même énergie qu'en URSS". Le 17 mai 1937 débutera la répression contre les anarchistes, les trotskystes et les militants du P.O.UM.
Comme l'écrivait Trotsky le 20 février 1938 dans la brochure consacrée à la mémoire de son fils Léon Sédov assassiné par la Guépéou :
"De cette génération ainée, dans les rangs de laquelle nous sommes entrés à la fin du siècle dernier, tous, sans exception, ont été balayés de la scène. Ce que n'ont pu faire les bagnes du tzar, la déportation rigoureuse, les besoins des années d'émigration, la guerre civile et les maladies, Staline l'a fait comme le fléau le plus malfaisant de la Révolution. Après la génération ainée, a été anéantie la meilleure partie de la génération moyenne, c'est à dire celle qu'a suscitée 1917 et qui a reçu sa formation des 24 armées du front révolutionnaire".
Ainsi Staline, par une fureur sanguinaire qui lui valait une place d'honneur au Panthéon des massacreurs d'ouvriers, laissant loin derrière les Thiers, Dollfus, Hitler et autres Franco, faisait disparaître des milliers de révolutionnaires socialistes, hommes qui quelques années auparavant avaient fait trembler la bourgeoisie de tous les pays.
Il ne traduisait par là que la peur de la bureaucratie russe devant toute révolution. Il est bon de se rappeler aujourd'hui, alors que certains osent se dire révolutionnaires en se réclamant de Staline, qu'avant de devenir le petit père des peuples, le sinistre Géorgien fut d'abord leur bourreau.
Dès le début de son exil, Trotsky espère que Staline expulsera à l'étranger d'autres militants de l'Opposition. Mais son espoir est déçu. Il est seul, bien seul. Et après le massacre de la Vieille Garde, il reste désormais l'unique maillon qui puisse transmettre l'héritage d'Octobre aux générations nouvelles.
La tâche qu'il entreprend est impressionnante. Il s'agit pour, lui de regrouper les révolutionnaires afin de continuer la lutte pour la Révolution. Mais se dressent contre cette poignée de militants non seulement la bourgeoisie et son appareil de répression, nais aussi la clique stalinienne et ses complices des différents P.C.
Très rapidement des agents provocateurs staliniens s'infiltrent dans le mouvement trotskyste, trahissant , suscitant partout suspicion et semant le trouble quand ils n'assassinent pas. Le meilleur exemple est celui de Marc Zborowsky, dit Etienne, agent provocateur stalinien, le meilleur ami et on l'apprit plus tard, l'assassin de Sedov, le fils de Trotsky. Il dirigera à la mort de Sedov le bulletin de l'Opposition et représentera la Section russe à la Conférence de fondation de la IVème Internationale en 1938. Huit secrétaires politiques de Trotsky sont successivement abattus et en Espagne tous les trotskystes sont massacrés.
De plus, l'énorme appareil du Komintern se sert de ses milliers de journaux pour déverser sur eux des flots de calomnies.
Mais malgré les tortures, les assassinats, les calomnies, les dénonciations, malgré les conditions de vie et de militantisme effroyables, les militants trotskystes tiennent bon et font preuve d'un courage admirable.
Mais parmi les militants trotskystes, les seuls qui aient eu une véritable formation bolchevique étaient ceux d'Union Soviétique.
A l'étranger les groupes qui soutiennent Trotsky sont formée pour la plupart d'hommes courageux, d'intellectuels brillants, dévoués tout entier à la cause de la Révolution. Mais ils ressemblent peu aux militants bolcheviks qui eux, se sont formés au cours des longues années de répression, qui ont subi le feu de deux révolutions et d'une guerre civile. Ils ignorent totalement ce qu'est la discipline bolchevique et le travail au sein de la classe ouvrière. Mais leur faiblesse n'est finalement que celle de la IIIème Internationale. Créée par le Parti Bolchevique sur une base programmatique, l'Internationale Communiste regroupa un certain nombre d'organisations les unes révolutionnaires, les autres plus ou moins opportunistes. Et les vingt et une conditions qui dressaient une barrière contre les opportunistes furent facilement tournées.
En France au Congrès de Tours, c'est la majorité du P.S. qui vota l'adhésion à la IIIème Internationale. Non seulement ces gens n'avaient pas de formation bolchevique mais beaucoup d'entre eux étaient des réformistes notoires.
Aussi les militants gagnés par le mouvement trotskyste viennent soit de la IIème, soit de la IIIème Internationale, à leur déclin, qui sont de bien mauvaises écoles de militantisme. Dès cette époque les militants communistes sont formés au détriment du travail en profondeur et en plus sans formation bolchevique. Les trotskystes sont de plus isolés de la classe ouvrière car aux yeux de milliers de travailleurs les Partis Communistes qui se réclament de la Révolution Russe apparaissent comme des partis révolutionnaires. Car si le mouvement trotskyste compte des militants et sympathisants de grande valeur comme Trotsky lui-même, Rosmer, Cannon aux U.S.A., l'italien Blasco, il n'a pas de cadres moyens liés aux masses et capables de former l'armature d'un parti révolutionnaire.
Chassé du mouvement ouvrier par le stalinisme, le mouvement trotskyste recrutera surtout chez les intellectuels. "La prédominance des intellectuels dans une organisation [révolutionnaire], écrit Trotsky, est inévitable dans la première période de son développement".
Mais ces intellectuels pendant des années de 1928 à 1933 n'ont pas eu la possibilité de militer sur le terrain des luttes ouvrières et n'ont pas eu de formation ni de traditions véritablement communistes.
Tout cela confère au mouvement trotskyste un caractère petit-bourgeois qui rendent aléatoire tout développement ultérieur de la IVème Internationale. Et si dans la première période de son développement la prédominance d'intellectuels est obligatoire le fait que cette prédominance se perpétue entraîne obligatoirement des déformations politiques et organisationnelles. Nous essaierons de montrer les conséquences qu'eurent l'influence du milieu petit-bourgeois et son idéologie dans les rangs des révolutionnaires de la IVème Internationale.
Lors de la proclamation de la IVème Internationale en 1938, toute une partie des trotskistes, considérait cette décision comme prématurée et arbitraire. Des groupes trotskystes refusèrent donc l'appellation de IVème Internationale et continuèrent à militer "Pour une IVème Internationale".
La proclamation de la IVème Internationale était-elle prématurée ? NON, nous ne le pensons pas. Bien entendu à cette époque, Trotsky le premier ne pensait pas pouvoir construire réellement avant la guerre toute proche la IVème Internationale.
Elle existait certes, avec des sections dans de nombreux pays. Mais nulle part pratiquement ces sections n'étaient numériquement nombreuses, ce qui n'était pas très grave, mais nulle part liées aux masses, ce qui l'était plus.
Il fallait la créer cependant, cc n'était pas une erreur, car il était nécessaire de proclamer aux yeux de tous les travailleurs la valeur de l'Internationalisme devant les trahisons nationalistes et chauvines des partis staliniens et sociaux-démocrates.
La guerre mondiale ne pouvait pas manquer de provoquer une situation, une crise révolutionnaire, Il fallait que les masses aient un drapeau internationaliste auquel se rallier. A Zimmerwald et à Kienthal les internationalistes avaient, durant la première guerre mondiale planté les jalons d'une future Internationale. Là, les militants de la IVème Internationale s'y prenaient à l'avance et ils ne pouvaient pas ne pas le faire !
Cela eut été un renoncement aux responsabilités de l'heure. Cela devait être fait indépendamment du succès escompté à court terme. Car pour Trotsky et ses camarades il fallait répondre présent aux tâches du moment et non pas attendre des jours meilleurs pour faire leur devoir vis-à-vis de leur classe.
Si Trotsky n'avait pas créé la IVème Internationale, Isaac Deutscher lui aurait certainement décerné un satisfecit, mais ni nous, ni vous ne serions ici aujourd'hui.
L'assassinat de Léon Trotsky deux ans plus tard fut une perte irréparable pour le mouvement ouvrier en général et la IVème Internationale en particulier.
De son vivant Trotsky réussissait à maintenir le mouvement trotskyste dans une cohésion très relative dans le domaine politique. Il représentait à lui seul l'acquis théorique d'un demi-siècle de luttes ouvrières et de révolution. Il était, sans vouloir vexer personne, la seule tête théorique de la IVème Internationale et sa direction. Et de plus, il masquait de sa personne l'opportunisme plus ou moins latent des sections.