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lundi 9 janvier 2012

:: A propos de La Véritable histoire de LO, Robert Barcia (alias Hardy) au micro de Pierre Weill [France Inter, 2003]


  • Pierre Weill: Robert Barcia, bonsoir.
  • Hardy: Bonsoir.
  • PW: Vous êtes un dirigeant historique de Lutte Ouvrière, vous publiez chez Denoël "La véritable histoire de Lutte Ouvrière". Alors, ce qu'il faut dire, c'est que vous avez toujours fui les journalistes. On savait que vous existiez, que vous aviez un rôle clé au sein de Lutte Ouvrière, mais vous viviez dans une sorte de clandestinité... Pourquoi ?
  • H: Bon, d'abord.. "Toujours" connu.. Que vous saviez depuis "toujours" que j'existais, ça, c'est faux : vous savez depuis 1998 que j'existe, c'est-à-dire depuis 5 ans...
  • PW: C'est pas mal déjà..
  • H: Ce n'est pas "toujours". Sur 60 ans de militantisme, c'est pas "toujours". Là, il y a quelques exagérations. Et vous ne vous êtes intéressés à Lutte Ouvrière, réellement, qu'à partir de 1995, où Arlette Laguiller a obtenu 5% des suffrages à l'élection présidentielle...
  • PW: Non, on a commencé à bien connaitre Lutte Ouvrière lorsque le phénomène Arlette Laguiller a pu s'imposer, dès 1974, où elle a fait quand même une campagne très remarquée.
  • H: C'est vrai. C'était "remarqué". Avec amusement, avec une certaine faveur...
  • PW: On aimait sa sincérité, son naturel... Même si on n'était pas d'accord.
  • H: Oui, oui, et je pense qu'il faut toujours l'aimer. Mais à partir de 1995, elle a commencé à gêner. Alors il y a eu des réactions, et des réactions péjoratives, des calomnies... Quant à moi, je...
  • PW: Attendez : quelles calomnies ? 
  • H: Que nous serions une secte...
  • PW: Oui, oui, on va en parler, on va en parler..
  • H: Bien, ce sont des calomnies. Je peux le dire dès maintenant. Et je le répéterai... Arlette Laguiller était le porte-parole de Lutte Ouvrière. C'est elle qui apparaissait, c'est elle qui est apparue pour se présenter à cette présidentielle. Et, à partir de là, c'est la presse qui la médiatisée. Quand un journaliste nous téléphonait pour parler à Arlette Laguiller, on lui disait : "Elle n'est pas libre, elle travaille au Crédit Lyonnais, il faut que vous veniez entre midi et 2 heures pour la voir parce qu'elle travaille... Mais on peut vous faire rencontrer un autre dirigeant de Lutte Ouvrière"... Bon, en bien, ça n'intéressait personne. C'était Arlette qui intéressait, pas qui que ce soit d'autre..
  • PW: Je sais tout de même, depuis ces dernières années, que votre nom n'apparaissait pas. Vous étiez extrêmement discret. On a même, à un moment donné... Des gens on essayé de comprendre : vous aviez un autre pseudonyme : Girardot. Il y a toujours une sorte de mystère autour de Robert Barcia, son dirigeant...
  • H: Attendez, attendez : c'est classique dans les organisations trotskistes. Krivine a un pseudo. Vous le connaissez son pseudo ?
  • PW: Non, non...
  • H: La liste du comité central de la Ligue communiste, ce ne sont que des prénoms ou des pseudos. Besancenot, il a un pseudo...
  • PW:  Pour ceux qui ne sont pas des spécialistes, pourquoi cette pratique de pseudos ?
  • H: C'est parce que, vous savez, quand on milite dans les entreprises, et bien sur tous les règlements d'entreprise, absolument tous, il est noté qu'il est interdit de faire de la politique ou de faire de la propagande politique à l'intérieur des entreprises. Dès qu'on entre dans une entreprise, dès qu'on franchit la porte, on perd ses droits civiques. On n'a plus le droit de faire de la politique. On peut avoir une activité syndicale, mais on ne peut plus faire de politique. Or, nos militants font de la politique dans les entreprises. Certains peuvent le faire ouvertement, mais pas d'autres.. Quand vous êtes en contrat à durée déterminée, vous ne pouvez pas vous permettre d'enfreindre le règlement. Et oui, même, la répression existe dans un certain nombre d'entreprises.
  • PW: Donc, votre pseudo, c'est Hardy
  • H: Oui.
  • PW: Quelle est celui d'Arlette Laguiller ? 
  • H: Bizet
  • PW: Je ne savais pas.. Bon, on le saura maintenant... Evidemment, quand on vit un peu, comme vous, dans le secret, ça entraîne automatiquement des rumeurs. On a beaucoup parlé de vous : dirigeant historique d'un parti trotskiste, on a dit - comble le l'hérésie - que vous étiez un patron en fait. Que vous étiez patron de sociétés para-médicales. En fait, vous avez participé à des SARL, ou à une SARL...
  • H: J'ai participé à une SARL il y a déjà pas mal d'année. J'avais quitté mon emploi (parce que j'étais salarié), j'avais quitté mon emploi pour participer à une réunion internationale d'une organisation trotskiste et que je n'avais pas eu l'autorisation de m'absenter (parce que, quand on est salarié, on n'est pas entièrement libre...), et je m'étais installé comme travailleur indépendant. Et puis, au bout de deux trois ans... - je travaillais avec des amis, et comme je ne voulais pas les exploiter... - et bien nous nous sommes mis en société. Y a-t-il là quelque chose d'extraordinaire ? On devient un "patron" à cause de ça ?
  • PW: Non, non, c'est un trotskiste qui participe au système... Vous collaborez..
  • H: Ecoutez, enfin, je reprends l'exemple de la Ligue communiste : elle a une SARL, l'imprimerie qui édite son journal. Elle a une SCI, une société civile immobilière, qui est le nouveau siège qu'elle a acheté... Alors, il y a un  gérant là-dessus, ce sont des "patrons" tout ça, avec parfois des salariés... La LCR (je m'excuse, je ne voudrais.. je ne critique pas la LCR), elle a eu...
  • PW: Vous n’arrêtez pas d'en parler !
  • H: Oui, mais par comparaison ! On tend à nous faire passer comme une organisation réellement à part. Mais nous ne sommes pas à part, et même peut-être moins... La LCR a eu jusqu'à 140 salariés (c'est elle qui le dit), et après elle en a eu beaucoup moins, il a fallu qu'elle en licencie... Krivine est connu, Besancenot est connu... Krivine est connu, mais quand il s'est présenté la première fois en 1969, qui dirigeait l'organisation à laquelle il appartenait ? Qui dirigeait ? Pas lui. Un vieux.
  • PW: Un gourou, comme vous ? Caché...
  • H: Il s'appelait Pierre Frank, il avait aussi un pseudonyme. Son nom était connu parce qu'il avait milité depuis longtemps, mais c'était le dirigeant de l’organisation, la IVe Internationale, à laquelle avait adhéré Krivine.
  • PW: C'est quand même bizarre cette pratique de secret qui est... comme ça : un dirigeant qui se cache, qui est dans l'ombre... Je vous aurais invité il y a deux ans, vous m'auriez dit non. Et là, subitement..
  • H: Vous ne m'AURIEZ pas invité il y a deux ans ! C'est parce qu'un journaliste a crée le mythe du secret, que ça a créé...
  • PW: Vous avez participé à ce mythe du secret..
  • H: Mais non : c'est parce qu'un journaliste a raconté un tas d'histoires sur moi, dont pas mal de fausses, ou d'exagérées ; j'ai trouvé un éditeur quand je l'ai décidé et l'éditeur m'a ouvert les portes des studios. Comprenez : vous me dîtes "depuis toujours", mais quand en 1968, on a crée Lutte Ouvrière, je serais venu frapper à la porte d'un studio quelconque, même le dernier des studios, le plus petit des studios, en disant : "je suis le dirigeant d'un groupe de 20 militants", ou "de 200 militants", "un groupe qui aura beaucoup de notoriété dans 20 ans", est-ce que vous m'auriez invité ?
  • PW: Mais maintenant Lutte ouvrière est un mouvement connu grâce à Arlette Laguiller, vous avez mis le temps, vous avez mis le temps...
  • H: Mais non, je n'ai pas mis le temps : j'ai attendu que les élections passent..
  • PW: Il y en a eu plusieurs..
  • H: Mais non, il n'y en a pas eu tellement. Là, parce que coup sur coup, vous avez eu les régionales, vous avez eu les législatives, vous avez eu une présidentielle...
  • PW: 74, 81..
  • H: Non, non, je ne parle pas de 74, je parle du moment à partir duquel on a vraiment commencé à s’intéresser à nous..
  • PW: Bon, parlons un peu de Lutte Ouvrière. Vous faîtes un peu figure - j'emploi encore ce mot - de gourou, et on pense à une secte. Et on découvre (d'ailleurs, vous le dîtes dans ce livre) qu'un militant qui s'engage dans Lutte Ouvrière, et bien Lutte ouvrière lui donne certains conseils concernant sa vie privée.
  • H: Ce n'est pas vrai !
  • PW: Par exemple, le mariage n'est pas conseillé, et faire des enfants n'est pas conseillé non plus
  • H: Ce n'est pas vrai !
  • PW: Vous le dîtes dans le livre !
  • H: Ce n'est pas dit comme ça ! Ce n'est pas dit "conseillé" ! Vous exagérez, là... C'est une déformation de l'information
  • PW: Non, non, pas du tout : vous dîtes : "le mariage est contraire à nos idées". C'est écrit noir sur blanc.
  • H. Oui : le mariage est contraire à nos idées ! Mais ce n'est pas se mêler de la vie privée, c'est avoir des opinions politiques et sociales. Ouvrez le Manifeste communiste ! Ecrit en 1848 par Karl Marx, et vous avez déjà la question du mariage, la question des droits de la femme... Et les socialistes, les communistes, les bolcheviques...
  • PW: Mais en quoi le mariage pose un problème à un militant de Lutte Ouvrière ? Expliquez-moi ça.
  • H: Parce que... Alors, Monsieur, je vais vous raconter l'histoire du mariage, ne serait-ce qu'en France... Une femme mariée perdait une grande partie de ses droits en se mariant. Il n'y a que depuis quelques années - il n'y pas tellement longtemps - qu'elle peut louer un appartement sans l'autorisation du mari, de prendre un travail sans l'autorisation du mari. Ça s'est produit après la guerre, après la Deuxième guerre mondiale. Une femme perdait une partie de ses droits, elle devenait mineure.. Le logement du couple, la résidence du couple, était décidé par le mari, pas par la femme. Et..
  • PW: Et les enfants ? Une femme qui a des enfants ne peut pas être une bonne militante de Lutte Ouvrière ? 
  • H: Mais si, elle peut devenir une bonne militante. Ecoutez, au comité central... on ne dit pas ça comme ça : on dit qu'il y a des choix à faire. On dit qu'il y a des niveau de militantisme où on ne peut pas élever convenablement des jeunes enfants. Des niveaux, comme dans beaucoup d'activité... Il y a des activité, des métiers où on peut se dire qu'il est déconseillé - mais c'est un choix, pas une obligation - de... On peut adhérer à Lutte Ouvrière et avoir des enfants. Beaucoup de nos dirigeants ont des enfants... Arlette Laguiller, elle n'en a pas, d'accord.
  • PW: Bizet, elle s'appelle Bizet.
  • H: Non, elle s'appelle Arlette Laguiller.
  • PW: Non, mais maintenant, je connais son pseudo.
  • H: Vous lisez mal vos confrères, parce que ça fait des années que c'est révélé.
  • PW: J'étais absent de France pendant très longtemps..
  • H: Bah, vous avez des excuses...
  • PW: Robert Barcia, je voudrais qu'on parle un petit peu d'Arlette Laguiller.
  • H: La-G-U-I-ller.
  • PW: LaGUIller. Comment l'avez-vous trouvée en 1974 ? Comment l'avez-vous propulsée pour cette élection présidentielle ?
  • H: Nous ne l'avons pas "propulsée". Nous l'avons trouvée parce que c'était l'une de nos camarades depuis déjà quelques années. Nous voulions présenter un candidat à l'élection présidentielle. Nous étions encore sur le coup de la campagne d'Alain Krivine, une campagne un peu désastreuse, dirigée aux limites du Quartier latin, et nous ne voulions pas donner dans le même défaut, dans le même travers... Alors, nous avions décidé à l'avance de prendre une femme. Et une travailleuse.
  • PW: Attendez, vous dîtes "nous". C'est "nous", ou c'est vous ?
  • H: Mais c'est nous, évidement ! Vous croyez que notre direction n'est pas collégiale ? Mais si, c'est collégial. Tout le reste, c'est du baratin ! Des histoires. Moi, je ne dirige rien de spécial... Ecoutez, j'ai 75 ans : ce n'est pas à 75 ans que je vais me propulser à travers toute la France pour diriger !... Parce que diriger, c'est ça. 
  • PW: Je ne parle pas maintenant, mais dans le passé...
  • H: Dans le passé, on était 20 bonshommes à Paris. Alors, vous savez, il n'y avait pas grand chose à diriger... Mais ce n'est pas moi qui l'aie choisie.
  • PW: Vous n'êtes pas son mentor ?
  • H: Mais non ! Tout ça, c'est du phallocratisme... Qui a choisi Besancenot ? Qui est le mentor de Besancenot ? Pourquoi on ne dit pas que Besancenot est "une marionnette" entre les mains de Krivine ? On le dit d'Arlette, pourquoi ? Parce que ce sont des phallocrates qui disent ça, parce qu'on n'est pas sorti du Moyen-Age, parce qu'on n'est pas sorti de ces âneries-là ! On en dit pas cela de Besancenot : on dira il est gentil, etc, le "petit facteur"... Et il est gentil, je peux vous dire que c'est un garçon intelligent, qui a plein de qualité, mais..
  • PW: Il est la marionnette de Krivine
  • H: Mais non, il n'est pas la marionnette de Krivine. Je ne dit pas ça, c'est vous qui le dîtes !
  • PW: C'est vous qui avez employé le mot ! C'est vous qui avez...
  • H: Je dis : pourquoi on dit : "Arlette est la marionnette d'Hardy" ? Et pourquoi on ne dit pas ça de Besancenot ? Parce que Besancenot est un homme, et qu'Arlette est une femme. Voilà pourquoi on le dit... Pourquoi vous essayez de me le faire dire ? C'est un vieux truc. Je n'aurai pas milité pendant 60 ans si je tombais dans vos chausse-trappes. C'est vous qui le dîtes ! C'est vous qui essayer de me le faire dire !
  • PW: Mais pas du tout : c'est vous qui avez dit : "Besancenot est la marionnette de Krivine", je l'ai entendu, on peut réécouter l'émission..
  • H: Oui, on écoutera l'enregistrement.. Je dis : pourquoi on ne dit pas que "Besancenot est la marionnette de Krivine" ? Et la réponse est : parce qu'il est un homme. 
  • PW: Alors, avec Arlette Laguiller, comment ça se passe ? Vous la conseillez, vous lui suggérez des idées quand il y a une campagne..
  • H: Les derniers six mois, j'ai dû la voir quatre fois...
  • PW: Mais au moment d'une élection présidentielle, au moment-test, comment ça se passe ? Comment est-ce que vous, dirigeant historique, intervenez ?
  • H: Attendez, "dirigeant historique"... Je ne vous ai pas repris, parce qu'il faudrait vous reprendre sur tout.. Mais je ne suis pas un dirigeant historique ! Qu'est-ce que ça veut dire, "dirigeant historique" ? Ce ne sont que des mots de journalistes, mais ce ne sont pas nos mots.
  • PW: Donc, le livre qui est sorti, c'est le livre d'un simple militant de Lutte Ouvrière ? 
  • H: De l'un des dirigeants et de l'un des fondateurs de Lutte Ouvrière. Mais "d'un des". Le principal dirigeant de Lutte Ouvrière, et de Voix Ouvrière qui a précédé, c'était un dénommé Pierre Bois. Vous ne le connaissez pas parce que vous vous en foutez de Pierre Bois. Mais c'était notre dirigeant principal. Il est mort il y a un an. Il a dirigé la grève de Renault 47 qui a fait sortir les ministres communistes, qui a chassé les ministres communistes du gouvernement. Il avait son nom dans l'annuaire, il vivait sous son nom : Pierre Bois,  il militait à Lutte Ouvrière, il était à la direction, il était absolument connu, il suffisait de le demander pour le trouver.. eh bien, personne, aucun journaliste ne s'est intéressé à lui... Aucun, aucun, absolument aucun !.. Bon, parce qu'ils s'en foutaient...
  • PW: Je termine...
  • H: Bon, maintenant, il y a un parfum de scandale autour de ma personne, ça fait vendre le livre, très bien.. mais c'est ridicule !
  • PW: D'un mot, je reviens sur un des derniers chapitres du livre qui s'appelle "Aujourd'hui et demain", dans lequel vous parlez des idéaux de Lutte Ouvrière, et vous préconisez, vous le dites: la liberté pour le peuple, pour le travailleur, c'est la dictature du prolétariat. En gros, vous dîtes qu'élire des dirigeants tous les cinq ans, c'est une apparence de démocratie. En un mot, c'est le slogan, "élections, pièges à cons", c'est ça ?
  • H: Mais non, mais non, mais non. Je dis qu'il faut révoquer, qu'il faut être susceptible de révoquer... Je ne dis pas ça comme ça, vous traduisez...
  • PW: J'interprète un peu...
  • H: Je dis : en France, comme dans le monde, il y a une dictature.. Vous comprenez : aujourd'hui..
  • PW: Et vous voulez la remplacer par une autre dictature ?..
  • H: Attendez, attendez, laissez-moi finir mes phrases... Il y a une dictature des trusts, des grandes entreprises, qui licencient, qui ruinent une région, qui balancent tout ce qu'ils veulent, qui polluent les côtes, depuis la Mer du Nord jusqu'à l'Espagne. Et personne n'y peut rien ! Ils sont intouchables ! Ils sont absolument intouchables ! Ils peuvent licencier. Ils peuvent faire ce qu'ils veulent. Ils peuvent menacer, en disant : "si vous nous gêner, si vous nous empêcher de polluer, et bien nous irons ailleurs, on va investir ailleurs. Et bien, cela, c'est la dictature économique de la bourgeoisie. C'est la dictature économique de la bourgeoisie. Ce n'est pas une dictature politique ici, je n'ai pas dit ça, je ne le dirais pas : je dis : il y a une dictature économique de la bourgeoisie.
  • PW: Mais les élections sont là pour chasser les dirigeants ! 
  • H: Oui, on remplace les dirigeants, mais on mène la même politique ! Et vous ne me direz pas le contraire. Que ce soit Jospin ou Raffarin, personne n'empêche les plans de licenciement. Ils pleurent, en disant "c'est très mal", mais ils ne les empêchent pas. Ils ne peuvent pas les empêcher !.. Alors nous, nous voulons un régime démocratique. Vous savez : Marx, Lénine, voulaient des régimes démocratiques. Ce que nous appelons, ce que Marx appelait la "dictature du prolétariat", c'était la dictature économique du prolétariat, c'est-à-dire ôter à la bourgeoisie, ôter aux grandes puissances financières les moyens de faire pression sur la vie sociale. Nous sommes pour le régime le plus démocratique, nous sommes pour les élections, nous sommes pour les parlements, mais avec des élus révocables par ceux qui les ont élus. Ce qui n'est pas le cas ici.
  • PW: Robert Barcia, vous êtes très bon au micro, vous auriez pû faire un très bon candidat. Ce n'était pas la peine de prendre Arlette laguiller et de vous cacher.
  • H: Je ne me suis pas caché ! 
  • PW: Robert Barcia, La..
  • H: Nous ne voulions pas présenter un Krivine...
  • PW: ...Véritable Histoire de Lutte Ouvrière...
  • H: ... présenter un intellectuel, parce que ça ne représente pas notre organisation, nos buts. Nos buts, c'est de promouvoir des travailleurs, promouvoir des femmes... Nous, nous sommes féministes, et nous choisissons une femme comme candidat !
  • PW: Merci beaucoup !

vendredi 11 novembre 2011

:: La notion de dictature du prolétariat est-elle dépassée ?

Pour beaucoup, la “dictature du prolétariat”, c'est de l'histoire ancienne. La considérant dépassée, le PCF l'a abandonné en 1976 (pour préparerl'union de la gauche) et la LCR en 2003 (pour préparer l'union de la gauche anticapitaliste).
Il ne faudrait pourtant pas l'oublier : la notion de “dictature du prolétariat” constitue aujourd'hui plus que jamais un des aspects fondamentaux des valeurs défendues par les militants du mouvement ouvrier révolutionnaire.
Le texte suivant, extrait d'une brochure de LO publiée en 1976 ("Le Parti Communiste Français et la dictature du prolétariat"), montre combien la notion de “dictature du prolétariat”, loin d'être anachronique, reste essentielle. 
1. — D'où vient le terme “dictature du prolétariat”
Cette idée-là a été l'une des idées originales de Karl Marx, l'un des fonda­teurs de la doctrine marxiste — le marxisme — à laquelle se réfèrent tous les partis socialistes, tous les partis communistes et bien d'autres encore dont les maoistes et les trotskystes et même certains États, comme l'URSS et les Démo­craties Populaires, ou la Chine et Cuba. Marx a même écrit que le mérite qui lui revient n'est pas d'avoir découvert l'existence des classes, ni leur lutte entre elles, ce que d'autres avaient fait avant lui, mais d'avoir démontré “que la lutte de classe conduit nécessairement à la dictature du prolétariat” (cité par Lénine). C'est donc une idée à laquelle Marx tenait particulièrement.
2. — Mais qu'est-ce qu'il entendait par là ?
Évidemment pas que le prolétariat devait construire un régime dont la liberté serait bannie.
D'abord, il faut dire que Marx utilisait ce mot de prolétariat pour désigner les ouvriers de l'industrie naissante à son époque. Il voulait un mot qui dis­tingue ces ouvriers des villes surpeuplées des habitants des villes du siècle d'avant qui étaient des artisans, c'est-à-dire des travailleurs certes, mais des travailleurs qui possédaient leur boutique et leurs outils, en un mot leurs instruments de travail.
Il voulait aussi les distinguer des travailleurs de la terre du Moyen-Age, qui ne possédaient rien et étaient vendus avec la terre qu'ils cultivaient : les serfs. Les serfs étaient un reste du Moyen-Age, mais les ouvriers de l'industrie étaient un phénomène nouveau, une classe nouvelle, apparue avec les débuts de l'industrialisation, qui allait en augmentant à l'époque de Marx et qui existe encore largement aujourd'hui, alors que les serfs n'existent plus et qu'il faut chercher pour trouver un artisan dans les villes modernes.
Il fallait aussi un mot qui distingue les ouvriers de l'industrie des paysans libres, qui possédaient leur terre ou la louaient librement et qui sont martres chez eux.
Le prolétaire est celui qui travaille, en ville, dans l'industrie, c'est-à-dire pas chez lui mais chez un autre, et qui ne possède ni les instruments avec lesquels il travaille — l'usine — ni le produit de son travail, contrairement à l'artisan et au paysan. Marx a utilisé le mot de prolétaire parce que, dans l'ancienne Rome, les prolétaires étaient ces citoyens romains qui étaient certes des citoyens libres comme les autres, mais qui ne possédaient rien à eux et qui devaient donc accepter de travailler pour d'autres, comme des esclaves, qui étaient normalement les seuls à devoir travailler. C'est-à-dire des gens qui avaient la liberté . . . d'être esclaves.
Le mot a eu beaucoup de succès puisque, de nos jours, il n'est pas besoin d'un volume pour savoir ce qu'est un “prolo” dans le langage des faubourgs.
3. — Alors, cette dictature du prolétariat, c'était sans doute qu'à force d'être malheureux, les prolétaires devaient se venger ?
Mais non. Pas du tout. Pour Marx, il n'était question ni de vengeance, ni de privation de liberté pour les non-prolétaires et encore moins pour les prolétaires évidemment.
Marx a défendu toute sa vie la démocratie et même, d'ailleurs, la démo­cratie bourgeoise, puisqu'il a passé une partie de sa vie sous la dictature prussienne.
Mais c'est exprès qu'il employait ce terme, car il pensait que, quand les ouvriers et les bourgeois combattaient l'absolutisme prussien, ils se battaient contre la même dictature, mais ne combattaient pas pour la même démo­cratie.
Et c'est pour bien distinguer la démocratie des ouvriers de celle des bourgeois que Marx parlait de dictature du prolétariat.
Marx voulait mettre en garde les ouvriers pauvres et incultes contre la démocratie des bourgeois qui, dans la réalité, est une démocratie seulement pour les riches. Dans cette démocratie, les ouvriers auraient certes plus ou moins la liberté, mais comme le prolétariat de Rome, ils auraient surtout la liberté d'être esclaves, la liberté de se faire exploiter pour permettre aux autres de profiter de la démocratie.
4. — Mais pourquoi, quand même, parler de dictature ?
Ce que disait Marx, c'est que, par exemple, Rome avait été à certains moments de son histoire un empire, c'est-à-dire une dictature, et à d'autres une république, c'est-à-dire une démocratie, mais qu'à tout moment, dictature ou démocratie, l'esclavage, légal, avait existé. Et les esclaves, Ies9/10èmesde la population, étaient privés de tous les droits, et la démocratie ou la dicta­ture pour 1/10ème de la population, cela ne changeait pas le fait que c'était tout le temps la dictature pour les esclaves. Marx disait que la démocratie des citoyens romains, comme la dictature d'un empereur sur les citoyens romains, reposaient l'une et l'autre, de toute façon, sur la dictature — démocratique ou autocratique — des esclavagistes sur les esclaves.
Par exemple, on parle, pour la France d'avant 1789, de monarchie absolue. C'est par opposition à une époque encore antérieure qu'on appelait la féoda­lité, où la monarchie n'était pas absolue, c'est-à-dire que le roi avait moins de pouvoir personnel.
Mais est-ce que, sous la monarchie absolue, les serfs avaient moins de liberté que pendant la féodalité ? Eux, pas du tout. Ils n'étaient pas concernés par la chose et, dans la mesure où ils le furent, il y avait même un peu moins d'oppression pour eux après qu'avant.
Non, ceux qui étaient seulement concernés, c'étaient les nobles qui participaient à peu près démocratiquement, entre eux, au pouvoir sous la féodalité et subissaient la dictature du roi sous la monarchie absolue.
Alors, Marx a enseigné que la démocratie bourgeoise la plus libérale, la république parlementaire la plus démocratique, étaient des démocraties pour la classe bourgeoise, qui gouverne alors démocratiquement entre ses membres, mais que cela cachait toujours plus ou moins bien la dictature économique — voire militaire et policière — de la bourgeoisie sur le prolétariat et sur les autres classes pauvres.
Par exemple, dans la France d'aujourd'hui, nous avons le droit d'aller chaque semaine de Paris à Nice ou de Brest àStrasbourg et même plus loin si nous le voulons. Il ne nous faut ni passeport intérieur comme en URSS, ni autorisation. Nous en avons le droit, et c'est déjà bien, c'est vrai. Mais le pouvons-nous ? Non. Nous n'en avons — tous ceux qui liront cette brochure — sûrement pas les moyens. Les bourgeois, eux, le peuvent. Ils sont de ce point de vue plus libres que nous. Plus exactement, ils peuvent profiter pleinement de toutes les libertés. Dans le même ordre d'idées, chacun d'entre nous a le droit d'aller faire un tour dans le Concorde. Mais à part quelques-uns à qui on a fait l'aumône d'un passage gratuit — il y en a même un qui en est mort de saisissement — ce n'est que quelques favorisés qui pourront le faire réel­lement. Ceux-là sont plus libres que les autres, ceux sur qui s'exerce la dic­tature de l'argent, voire du chômage.
Le promoteur qui vend des appartements sur plans à des dupes dont il encaisse les économies et qui lève le pied — en Concorde, cela va plus vite — en laissant dupes et appartements en plans, n'est-il pas, et, surtout, ne restera-t-il pas plus libre que la mère de famille qu'on emprisonne parce qu'elle n'a pas payé quelques traites de sa télévision, et qui ne sait même pas qu'on est en démocratie et qu'avec une simple carte d'identité, elle aurait le droit de quitter la France, de partir à l'étranger. Et c'est pourquoi, alors que tout le monde est libre en France, il y a finalement dans les prisons énormément plus de pauvres que de riches.
5. — Alors, Marx voulait sans doute dire qu'il valait mieux la dictature avec le prolétariat, voire avec le socialisme ou le communisme, que la démocratie avec la bourgeoisie, avec le capitalisme ?
Cela, c'est ce que disaient ses ennemis de son temps. Mais cela ne le faisait pas changer d'idée, ni de terme. Car ce qu'il voulait dire, c'était autre chose.
D'abord, il disait que la démocratie (bourgeoise bien sûr, car il n'y en avait pas d'autre) c'était le meilleur régime que pouvait espérer la classe ouvrière sous la dictature de la bourgeoisie ; et que, de toutes les formes que pouvait prendre cette dictature de fait, c'était la démocratie la plus souhaitable et la plus utile pour la classe ouvrière.
Mais ce qu'il voulait surtout, c'est que la classe ouvrière n'oublie jamais que la plus démocratique des républiques bourgeoises cachait cette dictature et qu'en conséquence, si la classe ouvrière avait un jour à prendre le pouvoir — et Marx considérait cela comme inéluctable — elle ne devrait pas oublier de se donner les moyens et la force de conserver et de consolider ce pouvoir. Aussi, derrière le régime démocratique qu'elle installerait — bien plus démocratique encore que celui de la bourgeoisie — elle devrait installer la dictature du pro­létariat, afin de garantir et de sauvegarder la démocratie pour les pauvres.
Il ne s'agissait pas d'empêcher riches et bourgeois de profiter de la liberté ou de la démocratie, il s'agissait de les empêcher d'en profiter plus que les autres, voire de confisquer l'une ou l'autre à leur profit exclusif.
6. — N'aurait-ce pas été de meilleure propagande de trouver un autre terme ?
Sur le plan de la propagande, cela aurait été sûrement meilleur. D'ailleurs, d'autres, du vivant et après la mort de Marx, s'en sont rendu compte et ont fait de la propagande surtout avec le terme de démocratie socialiste, pour l'opposer à démocratie bourgeoise. Mais nous verrons cela plus loin, avec Lénine.
Pour Marx, l'avantage de l'expression “Dictature du prolétariat”, c'est que cela mettait en garde les travailleurs sur les illusions qu'ils auraient pu avoir sur le passage pacifique du capitalisme au socialisme. Le Parlement, c'est la façade : derrière il y a l'armée, la police, tout un tas d'hommes armés qui obéissent au Parlement dans certaines circonstances et ne lui obéissent plus à d'autres. L'État, c'est eux. Ils sont les mercenaires de la bourgeoisie et la classe ouvrière devra les remplacer complètement si elle veut aller du capita­lisme au socialisme. On l'a vu avant guerre en Italie, en Espagne, en Allemagne et, il n'y a pas si longtemps, au Chili. Il ne suffit pas d'être majoritaire au Parlement, il faut encore avoir les armes et que la bourgeoisie n'en ait plus. C'est cela le message de Marx et c'est cela qu'il voulait rappeler en parlant de dictature du prolétariat.
7. — Oui, mais Marx n'avait pas connu le fascisme, par exemple, ni le stali­nisme et, après les expériences que nous avons faites depuis cinquante ans, le mot dictature évoque vraiment trop de choses sinistres.
C'est un peu ce que dit Marchais. Mais c'est oublier que Marx avait vécu au temps de la dictature de Bismarck, qu'à l'Est de l'Europe il y avait le Tsar en Russie, un pays où le servage n'était même pas officiellement aboli et qui, en plus, opprimait la Pologne ; c'est oublier qu'au moment même où il écrivait tout cela, en juin 1848, on fusillait les ouvriers dans les rues de Paris, qu'en mai 1871, après la Commune de Paris, Thiers en fit encore massacrer 50.000, sans compter ceux qu'il envoya au bagne. Alors, la dictature,Karl Marx la connaissait. Mais c'est justement parce qu'il la connaissait qu'il voulait mettre les ouvriers en garde : la démocratie bourgeoise fusillait les ouvriers, en 48 comme en 71. Alors, il fallait que la classe ouvrière se révolte, détruise l'État de la bourgeoisie, construise le sien (son armée) et installe une forme de démocratie bien plus large et bien plus libre que celle de la bourgeoisie, mais derrière laquelle veilleraient les fusils et les hommes de l'État ouvrier, c'est-à-dire une démocratie derrière laquelle il y aurait la dictature du prolétariat, comme il y a la dictature de la bourgeoisie derrière la plus républicaine des républiques chilienne, espagnole ou française. Sinon, la démocratie était un piège et ceux qui seraient massacrés seraient toujours les mêmes : ceux qui n'ont pas les armes. Ce que Marx voulait dire, pour que ce soit gravé dans la tête de chaque ouvrier, c'est qu'il fallait installer un nouveau régime, démo­cratique oui, mais avec ce changement fondamental que les armes seront entre les mains des prolétaires et pas entre celles des mercenaires de la bourgeoisie.
8. - Et Lénine ?
Lénine voyait la chose exactement comme Marx. Il a surtout insisté pour rappeler cet enseignement de Marx que ses successeurs, les sociaux-démocrates justement, ceux qu'on appelle aujourd'hui les socialistes, avaient quelque peu passé sous silence.
Le principal ouvrage de Lénine sur la question a été écrit en août 1917, au cœur de la Révolution Russe, et en pleine guerre mondiale : il était destiné à combattre les idées répandues par les sociaux-démocrates.
Ces derniers, comme le nom qu'ils avaient l'indique, mettaient l'accent sur la démocratie et oubliaient volontairement de distinguer le capitalisme avec dictature de la bourgeoisie du passage au socialisme avec dictature du prolé­tariat. Pour eux, depuis le début du siècle, le passage du capitalisme au socia­lisme devait se faire graduellement, par la conquête démocratique de la majo­rité au Parlement. En Europe, il y avait, avant 1914, de grands partis sociaux-démocrates ; et en particulier en France et en Allemagne. Tout d'ailleurs semblait leur donner raison jusqu'en août 1914, où a éclaté la Première Guerre Mondiale.
Alors, le Parti Social-Démocrate Allemand découvrit que l'Allemagne (de Guillaume II) avait comme ennemi … le tsar autocratique de toutes les Russies. Qu'il fallait donc que le parti des ouvriers allemands mette en veilleuse la lutte des classes et aide l'empereur d'Allemagne, paraît-il allié des ouvriers, à tordre le cou du Tsar.
En France, le Parti Social-Démocrate, qui rencontrait peu de temps auparavant les camarades allemands dans la même organisation internationale (la llème Internationale) décida qu'il devait faire une Union Sacrée avec la bourgeoisie française, jusqu'à la victoire, contre le militarisme allemand et son empereur. On oublia pudiquement qu'on était allié avec le Tsar et avec le roi d'Angleterre …
En Angleterre, d'ailleurs, les socialistes firent de même, ainsi qu'en Italie, en Belgique et dans toute l'Internationale. Les syndicats allemands, les Trades Unions anglais, la C G T française rivalisèrent de patriotisme pour envoyer les prolétaires, qu'ils étaient censés représenter et défendre, aller s'entretuer pour la gloire des généraux de chaque nation et des capitalistes et des ban­quiers de tous les pays.
C'est ainsi que, petite histoire mais triste réalité, lorsque les soldats alle­mands étaient bombardés par les Anglais et qu'un obus n'explosait pas, ils pouvaient lire sur le fonds de l'engin “licenced Krupp” ; le fair-play des marchands de mort anglais exigeait non seulement de payer des royalties — des intérêts — par l'intermédiaire des banques suisses neutres pour des brevets Krupp aux magnats allemands de l'armement, mais encore de le dire ouver­tement.
Et les ouvriers anglais, qui travaillaient dans les usines d'armement an­glaises, suaient, au nom de la défense de la patrie, des profits dont une partie allait aux capitalistes allemands. Les soldats allemands qui mouraient sous les obus avaient le privilège de savoir que cela rapportait encore un peu à leurs exploiteurs.
Les Français, eux, avaient la consolation de savoir que leurs obus, Schneider du Creusot, de Wendel, etc, étaient bien français et que les intérêts des capitalistes français et allemands étaient inconciliables. Mais c'est justement pour cela qu'il y avait la guerre, c'est pour les intérêts de Schneider et de de Wendel qu'ils se battaient et mouraient.
Voilà la situation où la classe ouvrière d'Europe avait été conduite par la social-démocratie, en cette année 1917 où Lénine avait voulu rappeler que la démocratie bourgeoise c'était en fait la dictature de la bourgeoisie et qu'il n'y aurait pas d'émancipation de la classe ouvrière sans renversement des rôles.
9. — Mais Lénine n'a-t-il pas mis un peu plus l'accent sur la dictature et un peu moins sur la démocratie ?
Les sociaux-démocrates étaient, comme partout en Europe, au pouvoir au moment où Lénine écrivait son livre. Et en Russie, ce n'était pas mieux qu'ailleurs, la duperie était encore pire.
Quelques mois auparavant, en effet, les ouvriers, les paysans et les soldats russes excédés par la guerre avaient renversé, spontanément le tsarisme. Des soviets — on dirait aujourd'hui des comités — d'ouvriers, de soldats, de pay­sans avaient un peu partout remplacé le pouvoir disparu.
Un gouvernement, composé en grande partie de sociaux-démocrates, s'était formé. Il avait, après quelques hésitations, proclamé la République et voulait organiser l'élection d'une Assemblée constituante destinée à rem­placer les soviets. Mais, en attendant, il continuait la guerre, laissant les généraux tsaristes en place, ne touchait pas au corps des officiers et laissait les soldats sous leur autorité.
C'est alors qu'il y eut la seconde Révolution Russe, celle d'Octobre 17, qui porta le parti de Lénine jusque-là minoritaire au pouvoir, à travers le pou­voir de cette multitude de comités d'usines, de quartiers, de casernes, de régiments, de villages, ce qu'on appela pour cela le pouvoir des soviets, et qui fut la première dictature du prolétariat et des paysans pauvres du monde.
Et Lénine, s'il était fier de cette dictature du prolétariat, c'est à cause de sa démocratie ; voici ce qu'il en écrivait :
« La démocratie prolétarienne est un million de fois plus démocratique que « n'importe quelle démocratie bourgeoise ; le pouvoir des soviets est des « mi/fions de fois plus démocratique que la plus démocratique des républiques bourgeoises.,.
« Parmi les pays bourgeois les plus démocratiques, en est-il un seul dans le « monde où, dans sa masse, l'ouvrier moyen, le salarié agricole moyen ou, « en général, le semi-prolétaire des campagnes, c'est-à-dire le représentant « de fa masse opprimée, de l'énorme majorité de la population, jouissent, « ne serait-ce qu'à peu près, d'une liberté aussi grande qu'en Russie soviétique « d'organiser des réunions, dans les meilleurs locaux, d'une liberté aussi « grande d'avoir, pour exprimer leurs idées, défendre leurs intérêts, les plus « grandes imprimeries et les meilleurs stocks de papier ; d'une liberté aussi « grande d'appeler justement des hommes de leur classe à gouverner et à « “policer” l'État ?».
10. — Alors, en URSS, c'est la dictature du prolétariat ?
Au temps de Lénine, indiscutablement. Le mot figure même dans la première constitution de la République Soviétique, la Constitution de 1918, dont l'article 9 dit :
« Le principal but de la Constitution […], pour la période transitoire actuelle, consiste dans l'établissement de la dictature du prolétariat urbain et rural et de la paysannerie la plus pauvre sous la forme d'un pouvoir soviétique pan-russe puissant en vue de l'écrasement total de la bourgeoisie, de l'abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme et de l'instauration du socialisme, où il n'y aura ni division en classes ni pouvoir d'État ».
Et à l'époque, nous l'avons vu, cette dictature se présentait comme une démocratie large, riche, complète pour la classe ouvrière et pour les classes populaires, qui disposaient alors de tous les moyens pour exercer toutes les libertés.
Mais, par la suite, le régime russe a vu apparaître, dans ses organes diri­geants, le pouvoir sans partage d'une petite minorité d'hommes sur l'appareil de l'État. Cela a été la période de la dictature stalinienne et, à l'apogée de cette dictature en 1936 — les années où elle fut la pire, où il n'y eut plus aucune liberté pour la classe ouvrière ni pour personne — Staline fit rédiger une nouvelle Constitution où le mot dictature du prolétariat ne figurait plus.
Dans l'actuelle Constitution soviétique, cette notion n'a pas été réintro­duite.
On peut estimer qu'il y a la même distance entre le régime russe et la démocratie prolétarienne qu'entre le fascisme et la démocratie bourgeoise. Le régime russe représente quand même, d'une façon déformée, la dictature du prolétariat, tout comme le fascisme représente la dictature de la bour­geoisie ; mais, dans un cas comme dans l'autre, il n'y a aucune liberté pour personne. Mais, comme on le voit alors, même les dirigeants de l'URSS n'osent pas parler de dictature du prolétariat pour leur régime, ils préfèrent que sa Constitution ressemble à une Constitution bourgeoise, comme c'est le cas actuellement. Et, là encore, on peut se rendre compte que la Constitution dite libérale de l'URSS actuelle cache les camps de concentration et les hôpitaux psychiatriques policiers, alors que la Constitution de 1918, qui se revendiquait de la dictature du prolétariat, représentait la liberté.
11. — Depuis quand le terme de “Dictature du prolétariat” figurait-il dans les statuts du Parti Communiste Français ?
Depuis sa création en 1920. L'Internationale Communiste avait été créée en 1919 à cause de la faillite de la Deuxième Internationale et des partis sociaux-démocrates qui la composaient. Les dirigeants de ceux-ci avaient par­ticipé à presque tous les gouvernements des pays belligérants et même, dans l'immédiat après-guerre, dirigèrent très souvent la répression anti-ouvrière.
Les travailleurs, les révolutionnaires ne pouvaient pas rester dans ces partis et dans la Deuxième Internationale. C'est pourquoi la Troisième Internatio­nale s'est créée.
Mais il fallait que les partis et les hommes qui adhéreraient à cette Troi­sième Internationale aient rompu avec la mentalité et les pratiques des chefs sociaux-démocrates. Il fallait qu'ils ne soient pas seulement attirés par la vague d'enthousiasme qui poussait tous les ouvriers révolutionnaires du monde à soutenir la Russie des Soviets. C'est pourquoi la Troisième Internationale imposa 21 conditions à accepter pour y appartenir, et l'une de ces conditions était de se prononcer pour la dictature du prolétariat. C'était donc, pour des gens qui furent à l'origine des partis et de l'Internationale Communiste, un critère déterminant pour se distinguer des sociaux-démocrates — ceux qu'on appela par la suite socialistes, pour les distinguer des communistes.
Nous avons vu que, de Marx à Lénine, ce critère a été d'importance.
12.— Comment le Parti Communiste Français justifie-t-il l'abandon de la dictature du prolétariat dans ses statuts ?
D'abord avec des arguments soi-disant de “bon sens”.Marchais a dit : « Le mot dictature a une signification insupportable » et « Même le mot prolétariat ne convient plus ». Mais on l'a vu, pour Marx, la dictature avait déjà une signification insupportable et, s'il l'employait quand même, c'est parce qu'il considérait qu'il était vital pour les travailleurs de comprendre qu'ils auraient à se défendre. On a vu que ce n'était incompatible, ni pour Marx, ni pour Lénine avec la plus large démocratie pour tous, mais garantie par la force au service des travailleurs. Marchais le sait bien ; s'il ne se donne pas la peine d'expliquer ce que signifie la dictature du prolétariat pour un marxiste, ce n'est pas parce que le terme le gêne — pourquoi le gênerait-t-il d'ailleurs aujourd'hui plus qu'hier — c'est pour des raisons bien plus pro­fondes. Et c'est la principale explication. Marchais a dit : « L'expression de “Dictature du prolétariat” ne recouvre pas la politique du P C F aujourd'hui. Ce n'est pas seulement une question formelle, c'est une question de fond ».
Cela veut dire que, pour le P C F, la dictature du prolétariat est incom­patible avec la ligne qu'il défend, à savoir la participation du Parti Commu­niste au gouvernement aux côtés des socialistes. C'est-à-dire la politique des sociaux-démocrates qu'a combattue Lénine et contre laquelle s'est constituée la Troisième Internationale. Cette politique n'est, au mieux, qu'un moyen de faire supporter aux travailleurs les maux du capitalisme en les endormant avec
des promesses et, au pire, de laisser le champ libre aux menées bellicistes de la bourgeoisie comme en 1914, ou de lui laisser préparer les pires dictatures comme au Chili.
13. — Mais n'est-ce pas quand même à cause des affaires comme celle de Pliouchtch ou à cause des camps de concentration que le P C F veut se démarquer de ce qui se passe en Union Soviétique en abandonnant le terme de dictature du prolétariat ?
Si c'était réellement les camps de concentration et les hôpitaux psychia­triques pour oppositionnels qui préoccupaient le P C F, on ne pourrait qu'ap­plaudir des deux mains à ce qu'il cherche à s'en démarquer.
Mais ces camps de concentration ne datent pas d'aujourd'hui. Leur exis­tence était largement connue, ne serait-ce que par les témoignages des com­munistes authentiques qui y furent enfermés en raison de leur opposition au stalinisme. Et cela depuis trente ou quarante ans déjà ! Non seulement le P C F ne s'en est jamais fait l'écho, mais il criait à la calomnie. Il n'y a pas si longtemps, il justifiait franchement l'absence de libertés en URSS et la terreur policière, quand il n'en chantait pas les louanges.
Bien des travailleurs se souviennent avec quel acharnement le P C F présentait l'insurrection ouvrière de Budapest en 1956 comme un soulève­ment fasciste, pour mieux justifier l'intervention des chars de l'URSS. Lorsque, en 1968, les mêmes chars sont intervenus en Tchécoslovaquie, le P C F avait une attitude plus prudente. Mais s'il est allé cette fois-là jusqu'à désapprouver timidement cette intervention, il en est resté là.
Alors, bien sûr, on pourrait se dire qu'il vaut mieux tard que jamais et que, cette fois-ci, le P C F veut réellement que des affaires comme celle de Pliouchtch n'aient plus lieu en Union Soviétique.
Mais ce n'est justement pas le P C F qui a porté à la connaissance de l'opinion publique l'affaire Pliouchtch, ce n'était pas lui qui était à l'origine de la campagne pour sa libération.
Il s'est simplement résolu à s'associer à une campagne qui sensibilisait l'opinion publique.
Il a simplement saisi l'occasion et le prétexte pour, sous une justification libérale, accomplir un nouveau pas dans la voie du compromis et de la servilité vis-à-vis des hommes politiques de la bourgeoisie française.
14. — Mais à qui le P C F voulait-il plaire en abandonnant la dictature du prolétariat et en se démarquant de l'Union Soviétique ? Au Parti Socia­liste ?
Non. Tout en étant associés par le Programme commun, le Parti Commu­niste et le Parti Socialiste sont également concurrents. Ils veulent gagner les mêmes électeurs. On voit que, depuis deux ans, le Parti Socialiste progresse dans l'électorat et, en particulier, au détriment du Parti Communiste. Une partie des électeurs, partisans du Programme commun, considèrent que puisque le programme est le même, il vaut encore mieux voter pour le parti qui dénonce le stalinisme et la dictature en URSS que pour celui qui a l'air de s'en réclamer. En se démarquant de l'Union Soviétique, le P C F ne cherche pas à faire plaisir au P S, il cherche au contraire à lui enlever un argument. Mais dans cette concurrence entre P C F et P S, le résultat le plus clair c'est que le P C F ressemble de plus en plus au Parti Socialiste.
Etre associé au stalinisme est sans doute un handicap pour le P C F dans sa rivalité avec le Parti Socialiste, même aux yeux d'une partie de l'opinion ouvrière. Mais renoncer à la dictature du prolétariat, ce n'est pas rompre avec le stalinisme et ses méthodes. Ce n'est pas la dictature du prolétariat qui a éloigné certains ouvriers du P C F, ce sont les méthodes staliniennes … Or, ces méthodes, le P C F n'y renonce pas. Par contre, abandonner la référence à la dictature du prolétariat, c'est renoncer à construire la démocratie pour les ouvriers. En faisant cela, le P C F choisit dans son programme et ses statuts de ressembler encore un peu plus au parti de Jules Moch, Guy Mollet, Defferre et Mitterrand.
15. — Veut-il plaire alors à l'opinion publique bourgeoise ?
Fondamentalement, oui. Le Parti Communiste Français veut accéder au pouvoir dans le cadre de la société existante. Or cette société est dominée par la bourgeoisie.
Alors le P C F ne peut devenir un parti respectable comme les autres qu'en étant admis, comme tel, par la bourgeoisie.
A plus forte raison, le P C F ne peut espérer parvenir au gouvernement, ce conseil d'administration des affaires politiques de la bourgeoisie, qu'avec l'accord entier de celle-ci.
Et l'opinion publique bourgeoise, celle qui est de droite comme celle qui se prétend de gauche, reproche au P C F à la fois ses liens avec l'Union Soviétique et ses références, même formelles, à la révolution et au commu­nisme. Abandonner explicitement certaines de ces références, comme la dictature du prolétariat, et se démarquer de l'Union Soviétique, est une manière pour le P C F de montrer publiquement qu'il est sensible aux exi­gences de la bourgeoisie, et qu'il est prêt à les satisfaire.
16. — L'abandon de la référence à la dictature du prolétariat changera-t-il quelque chose pour le Parti Communiste ? Aura-t-il plus de chances de devenir un parti de gouvernement ?
Cela n'est même pas dit.
En abandonnant cette référence, le P C F a fait un pas de plus pour montrer à la bourgeoisie qu'il renie ses origines et qu'au fond il n'y a pas de raison qu'il subisse un traitement à part, puisqu'il ressemble de plus en plus au Parti Socialiste qui, lui, est accepté par la bourgeoisie comme un parti à part entière.
Mais le P C F n'est pas au bout de ses peines. La bourgeoisie veut plus encore. Elle veut que le P C F fasse la preuve qu'il est prêt, tout comme le Parti Socialiste, à perdre toute influence dans la classe ouvrière plutôt que de faire quelque chose de gênant ou de nuisible à la bourgeoisie.
Elle veut que le P C F fasse la preuve qu'il n'est plus sensible à des criti­ques venues de sa gauche, comme il l'est encore aujourd'hui.
En 1968, par exemple, le P C F, par l'intermédiaire de la C G T, a joué un rôle décisif dans la généralisation de la grève. Pourquoi a-t-il agi de cette ma­nière, ce que la bourgeoisie lui a reproché par la suite ?
Parce qu'il craignait d'être débordé sur sa gauche, parce qu'il craignait de perdre de l'influence sur la classe ouvrière et peut-être même de se saborder, comme il s'est sabordé en milieu étudiant pour s'être opposé à la lutte des étudiants.
Eh bien, la bourgeoisie demande au P C F d'être prêt à se saborder, plutôt que de nuire aux intérêts des possédants.
Mais pour donner ces preuves à la bourgeoisie, le P C F sera obligé de sacrifier son audience dans les usines, de sacrifier tout ce qui fait qu'aux yeux des travailleurs, il apparaft plus comme le parti des travailleurs que le Parti Socialiste.
Quand il ressemblera complètement au Parti Socialiste, alors la bour­geoisie pourra l'accepter. Mais il ne lui servira alors plus à rien.

vendredi 7 octobre 2011

:: Thèses de Lénine sur la démocratie bourgeoise et la dictature prolétarienne - 4 mars 1919

1. La croissance du mouvement révolutionnaire prolétarien dans tous les pays suscite les efforts convulsifs de la bourgeoisie et des agents qu’elle possède dans les organisations ouvrières pour découvrir les arguments philosophico-politiques capables de servir à la défense de la domination des exploiteurs. La condamnation de la dictature et la défense de la démocratie figurent au nombre de ces arguments. Le mensonge et l’hypocrisie d’un tel argument répété à satiété dans la presse capitaliste et à la conférence de l’Internationale jaune de Berne en février 1919 sont évidents pour tous ceux qui ne tentent pas de trahir les principes fondamentaux du socialisme.

2. D’abord, cet argument s’appuie sur les conceptions de « démocratie en général » et de « dictature en général », sans préciser la question de la classe. Poser ainsi le problème, en dehors de la question de classes, en prétendant considérer l’ensemble de la nation, c’est proprement se moquer de la doctrine fondamentale du socialisme, à savoir la doctrine de la lutte de classes, acceptée en paroles, mais oubliée en fait par les socialistes passés dans le camp de la bourgeoisie. Car, dans aucun pays civilisé, dans aucun pays capitaliste, il n’existe de démocratie en général : il n’y a que la démocratie bourgeoise. Il ne s’agit pas davantage de la dictature exercée par la classe opprimée, c’est-à-dire par le prolétariat, sur les oppresseurs et les exploiteurs, sur la classe bourgeoise, dans le but de triompher de la résistance des exploiteurs luttant pour leur domination.

3. L’histoire enseigne qu’aucune classe opprimée n’est jamais parvenue à la domination, et n’a pu y parvenir sans passer par une période de dictature pendant laquelle elle s’empare du pouvoir politique et abat par la force la résistance désespérée, exaspérée, qui ne s’arrête devant aucun crime, qu’ont toujours opposée les exploiteurs. La bourgeoisie dont aujourd’hui la domination est soutenue par les socialistes qui pérorent sur la dictature en général et qui se démènent en faveur de la démocratie en général a conquis le pouvoir dans les pays civilisés au prix d’une série d’insurrections, de guerres civiles, de l’écrasement par la force — des rois, des nobles, des propriétaires d’esclaves — et par la répression des tentative de restauration.

Des milliers de fois, les socialistes de tous les pays ont expliqué au peuple le caractère de classe de ces révolutions bourgeoises, dans leurs livres, dans leurs brochures, dans les résolutions de leurs congrès, dans leurs discours de propagande. C’est pourquoi cette défense actuelle de la démocratie bourgeoise au moyen de discours sur la « dictature en général », tous ces cris et ces pleurs contre la dictature du prolétariat sous prétexte de condamner « la dictature en général », ne sont qu’une trahison véritable du socialisme, qu’une désertion caractérisée au profit de la bourgeoisie, qu’une négation du droit du prolétariat à sa révolution prolétarienne. C’est défendre le réformisme bourgeois, précisément à l’heure où il a fait faillite dans le monde entier, alors que la guerre a créé un état de choses révolutionnaire.

4. Tous les socialistes en démontrant le caractère de classe de la civilisation bourgeoise, de la démocratie bourgeoise, du parlementarisme bourgeois, ont exprimé cette idée déjà formulée, avec le maximum d’exactitude scientifique par Marx et Engels que la plus démocratique des républiques bourgeoises ne saurait être autre chose qu’une machine à opprimer la classe ouvrière à la merci de la bourgeoisie, la masse des travailleurs à la merci d’une poignée de capitalistes. Il n’y a pas un seul révolutionnaire, pas un seul marxiste parmi ceux qui crient aujourd’hui contre la dictature et pour la démocratie qui n’ait juré ses grands dieux devant les ouvriers qu’il acceptait cette vérité fondamentale du socialisme ; et maintenant que le prolétariat révolutionnaire est en fermentation et en mouvement, qu’il tend à détruire cette machine d’oppression et à conquérir la dictature du prolétariat, ces traîtres au socialisme voudraient faire croire que la bourgeoisie a donné aux travailleurs la « démocratie pure », comme si la bourgeoisie avait renoncé à toute résistance et était prête à obéir à la majorité des travailleurs, comme si, dans une république démocratique, il n’y avait pas une machine gouvernementale faite pour opérer l’écrasement du travail par le capital.

5. La Commune de Paris, que tous ceux qui veulent passer pour socialistes honorent en paroles, parce qu’ils savent que les masses ouvrières sont pleines d’une vive et sincère sympathie pour elle, a montré avec une particulière netteté la relativité historique, la valeur limitée du parlementarisme bourgeois et de la démocratie bourgeoise, institutions marquant un très grand progrès par rapport à celles du moyen-âge, mais exigeant nécessairement une réforme fondamentale à l’époque de la révolution prolétarienne. Marx, qui a apprécié mieux qu’aucun autre l’importance historique de la Commune, a prouvé en l’analysant le caractère d’exploitation de la démocratie et du parlementarisme bourgeois, régime sous lequel les classes opprimées recouvrent le droit de décider en un seul jour pour une période de plusieurs années quel sera le représentant des classes possédantes qui représentera et opprimera le peuple au Parlement. Et c’est à l’heure où le mouvement soviétiste embrassant le monde entier, continue aux yeux de tous l’œuvre de la Commune que les traîtres du socialisme oublient l’expérience concrète de la Commune de Paris, et répètent les vieilles sornettes bourgeoises sur la « démocratie en général ». La Commune n’était pourtant pas une institution parlementaire.

6. La valeur de la Commune consiste, ensuite en ce qu’elle a tenté de bouleverser, de détruire de fond en comble l’appareil gouvernemental bourgeois dans l’administration, dans la justice, dans l’armée, dans la police, en le remplaçant par l’organisation autonome des masses ouvrières, sans reconnaître aucune distinction des pouvoirs législatif et exécutif.

Toutes les démocraties bourgeoises contemporaines, sans excepter la République allemande que les traîtres du socialisme appellent prolétarienne en dépit de la vérité, conservent au contraire le vieil appareil gouvernemental. Ainsi, il se confirme une fois de plus, de façon absolument évidente, que tous ces cris en faveur de la démocratie ne servent en réalité qu’à défendre la bourgeoisie et ses privilèges de classe exploiteuse.

7. La liberté de réunion peut être prise pour exemple des principes de la démocratie pure. Tout ouvrier conscient qui n’a pas rompu avec sa classe, comprendra du premier coup qu’il serait insensé de permettre la liberté de réunion aux exploiteurs, dans un temps et dans les circonstances où des exploiteurs s’opposent à leur déchéance et défendent leurs privilèges. La bourgeoisie, quand elle était révolutionnaire, soit en Angleterre en 1649, soit en France en 1793, n’a jamais accordé la liberté de réunion aux monarchistes ni aux nobles qui appelaient les troupes étrangères et « se réunissaient » pour organiser des tentatives de restauration. Si la bourgeoisie d’aujourd’hui, qui depuis longtemps est devenue réactionnaire, réclame du prolétariat qu’il garantisse à l’avance, malgré toute la résistance que feront les capitalistes à leur expropriation, la liberté de réunion pour les exploiteurs, les ouvriers ne pourront que rire de l’hypocrisie de cette bourgeoisie.

D’autre part, les ouvriers savent très bien que la liberté de réunion, même dans la république bourgeoise la plus démocratique, est une phrase vide de sens, puisque les riches possèdent les meilleurs édifices publics et privés, ainsi que le loisir nécessaire pour se réunir sous la protection de cet appareil gouvernemental bourgeois. Les prolétaires de la ville et de la campagne et les petits paysans, c’est-à-dire l’immense majorité de la population, ne possèdent ni l’un ni l’autre. Tant qu’il en est ainsi, l’égalité, c’est-à-dire la démocratie pure est un leurre. Pour conquérir la véritable légalité, pour réaliser vraiment la démocratie au profit des travailleurs, il faut préalablement enlever aux exploiteurs toutes les riches demeures publiques et privées, il faut préalablement donner des loisirs aux travailleurs, il faut que la liberté de leurs réunions soit protégée par des ouvriers armés et non point par les officiers hobereaux ou capitalistes avec des soldats à leur dévotion.

C’est seulement alors que l’on pourra, sans se moquer des ouvriers, des travailleurs, parler de liberté de réunion et d’égalité. Or, qui peut accomplir cette réforme, sinon l’avant-garde des travailleurs, le prolétariat, par le renversement des exploiteurs et de la bourgeoisie ?

8. La liberté de la presse est également une des grandes devises de la démocratie pure. Encore une fois, les ouvriers savent que les socialistes de tous les pays ont reconnu des millions de fois que cette liberté est un mensonge, tant que les meilleures imprimeries et les plus gros stocks de papier sont accaparés par les capitalistes, tant que subsiste le pouvoir du capital dans le monde entier avec d’autant plus de clarté, de netteté et de cynisme que le régime démocratique et républicain est plus développé, comme par exemple en Amérique. Afin de conquérir la véritable égalité et la vraie démocratie dans l’intérêt des travailleurs, des ouvriers et des paysans, il faut commencer par enlever au capital la faculté de louer les écrivains, d’acheter et de corrompre des journaux et des maisons d’édition, et pour cela il faut renverser le joug du capital, renverser les exploiteurs, briser leur résistance. Les capitalistes appellent liberté de la presse la faculté pour les riches de corrompre la presse, la faculté d’utiliser leurs richesses pour fabriquer et pour soutenir la soi-disant opinion publique. Les défenseurs de la « démocratie pure » sont en réalité une fois de plus des défenseurs du système vil et corrompu de la domination des riches sur l’instruction des masses ; ils sont ceux qui trompent le peuple et le détournent avec de belles phrases mensongères, de cette nécessité historique d’affranchir la presse de son assujettissement au capital. De véritable liberté ou égalité, il n’y en aura que dans le régime édifié par les communistes, dans lequel il serait matériellement impossible de soumettre la presse directement ou indirectement au pouvoir de l’argent, dans lequel rien n’empêchera chaque travailleur, ou chaque groupe de travailleurs, de posséder ou d’user, en toute égalité, du droit de se servir des imprimeries et du papier de l’Etat.

9. L’histoire du xixe siècle et du xxe siècle nous a montré, même avant la guerre, ce qu’était la fameuse démocratie pure sous le régime capitaliste. Les marxistes ont toujours répété que plus la démocratie était développée, plus elle était pure, plus aussi devait être vive, acharnée et impitoyable la lutte des classes, et plus apparaissait purement le joug du capital et la dictature de la bourgeoisie. L’affaire Dreyfus de la France républicaine, les violences sanglantes des détachements soudoyés et armés par les capitalistes contre les grévistes dans la république libre et démocratique d’Amérique, ces faits et des milliers d’autres semblables découvrent cette vérité qu’essaye en vain de cacher la bourgeoisie, que c’est précisément dans les républiques les plus démocratiques que règnent en réalité la terreur et la dictature de la bourgeoisie, terreur et dictature qui apparaissent ouvertement chaque fois qu’il semble aux exploiteurs que le pouvoir du capital commence à être ébranlé.

10. La guerre impérialiste de 1914-1918 a définitivement manifesté, même aux yeux des ouvriers non éclairés, ce vrai caractère de la démocratie bourgeoise, même dans les républiques les plus libres — comme caractère de dictature bourgeoise. C’est pour enrichir un groupe allemand ou anglais de millionnaires ou de milliardaires qu’ont été massacrés des dizaines de millions d’hommes et qu’a été instituée la dictature militaire de la bourgeoisie dans les républiques les plus libres. Cette dictature militaire persiste, même après la défaite de l’Allemagne dans les pays de l’Entente. C’est la guerre qui, mieux que tout, a ouvert les yeux aux travailleurs, a arraché les faux appas à la démocratie bourgeoise, a montré au peuple tout l’abîme de la spéculation et du lucre pendant la guerre et à l’occasion de la guerre. C’est au nom de la liberté et de l’égalité que la bourgeoisie a fait cette guerre ; c’est au nom de la liberté et de l’égalité que les fournisseurs aux armées ont amassé des richesses inouïes. Tous les efforts de l’Internationale jaune de Berne n’arriveront pas à dissimuler aux masses le caractère d’exploitation actuellement manifeste de la liberté bourgeoise, de l’égalité bourgeoise, de la démocratie bourgeoise.

11. Dans le pays capitaliste le plus développé d’Europe, en Allemagne, les premiers mois de cette complète liberté républicaine, apportée par la défaite de l’Allemagne impérialiste, ont révélé aux ouvriers allemands et au monde entier le caractère de classe de la république démocratique bourgeoise. L’assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg est un événement d’une importance historique universelle, non seulement par la mort tragique des hommes et des chefs les meilleurs de la vraie Internationale prolétarienne et communiste, mais encore parce qu’il a manifesté dans l’Etat le plus avancé d’Europe et même, on peut le dire, du monde entier, la véritable essence du régime bourgeois. Si des gens en état d’arrestation, c’est-à-dire pris par le pouvoir gouvernemental des social-patriotes sous sa garde, ont pu être tués impunément par des officiers et des capitalistes, c’est que la république démocratique dans laquelle un pareil événement a été possible n’est que la dictature de la bourgeoisie. Les gens qui expriment leur indignation au sujet de l’assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg, mais qui ne comprennent pas cette vérité, ne font que montrer par là leur bêtise ou leur hypocrisie. La liberté, dans une des républiques du monde les plus libres et les plus avancées, dans la république allemande, est la liberté de tuer impunément les chefs du prolétariat en état d’arrestation, et il ne peut en être autrement, tant que subsiste le capitalisme, car le développement du principe démocratique, loin d’affaiblir, ne fait que surexciter la lutte de classes qui, par suite des répercussions et des influences de la guerre, a été portée à son point d’ébullition.

Dans tout le monde civilisé, on expulse aujourd’hui les bolcheviks, on les poursuit, on les emprisonne, comme par exemple dans une des plus libres républiques bourgeoises, en Suisse ; on massacre les bolcheviks en Amérique, etc… Du point de vue de la démocratie en général ou de la démocratie pure, il est tout à fait ridicule que les Etats civilisés et avancés, démocratiques, armés jusqu’aux dents, craignent la présence de quelques dizaines d’hommes venus de la Russie retardataire, affamée, ruinée, de cette Russie que, dans leurs dizaines de millions d’exemplaires, les journaux bourgeois appellent sauvage, criminelle, etc… Il est clair que les conditions sociales dans lesquelles une contradiction aussi criante a pu naître réalisent en réalité la dictature de la bourgeoisie.

12. Dans un tel état de choses, la dictature du prolétariat n’est pas seulement absolument légitime, en tant qu’instrument propre au renversement des exploiteurs et à l’écrasement de leur résistance, mais encore absolument indispensable pour toute la masse laborieuse, comme le seul moyen de défense contre la dictature de la bourgeoisie qui a causé la guerre et qui prépare de nouvelles guerres.

Le point le plus important, que ne comprennent pas les socialistes et qui constitue leur myopie théorique, leur emprisonnement dans les préjugés bourgeois et leur trahison politique envers le prolétariat, c’est que dans la société capitaliste, dès que s’aggrave la lutte des classes qui est à sa base, il n’y a pas de milieu entre la dictature de la bourgeoisie et la dictature du prolétariat. Tous les rêves d’une solution intermédiaire ne sont que lamentations réactionnaires de petits bourgeois.

La preuve en est apportée par l’expérience du développement de la démocratie bourgeoise et du mouvement ouvrier depuis plus d’un siècle dans tous les pays civilisés et en particulier par l’expérience des cinq dernières années. C’est aussi la vérité qu’enseigne toute la science de l’économie politique, tout le contenu du marxisme qui explique par quelle nécessité économique naît la dictature de la bourgeoisie, et comment elle ne peut être remplacée que par une classe développée multipliée, fortifiée et devenue très cohérente par le développement même du capitalisme, c’est-à-dire la classe des prolétaires.

13. Une autre erreur théorique et politique des socialistes, consiste à ne pas comprendre que les formes de la démocratie ont constamment changé pendant le cours des siècles, depuis ses premiers germes dans l’antiquité, à mesure qu’une classe dominante était remplacée par une autre. Dans les anciennes républiques de la Grèce, dans les cités du moyen-âge, dans les pays capitalistes civilisés, la démocratie revêt des formes diverses et un degré d’adaptation différent. Ce serait la plus grande sottise de croire que la révolution la plus profonde dans l’histoire de l’humanité, que le passage du pouvoir, pour la première fois au monde, d’une minorité d’exploiteurs à la majorité d’exploités, puisse se produire dans les vieux cadres de la démocratie bourgeoise et parlementaire, puisse se produire sans brisures nettes, sans que se créent de nouvelles institutions incarnant ces nouvelles conditions de vie, etc…

14. La dictature du prolétariat ressemble à la dictature des autres classes parce qu’elle est provoquée, comme toute espèce de dictature, par la nécessité de réprimer violemment la résistance de la classe qui perd la domination politique. Le point fondamental qui sépare la dictature du prolétariat de celle des autres classes, de la dictature des éléments féodaux au moyen-âge, de la dictature de la bourgeoisie dans tous les pays civilisés capitalistes, consiste en ce que la dictature des éléments féodaux et de la bourgeoisie était l’écrasement violent de la résistance de l’énorme majorité de la population, de la classe laborieuse, tandis que la dictature du prolétariat est l’écrasement, par la force, de la résistance des exploiteurs, c’est-à-dire d’une infime minorité de la population : les propriétaires fonciers et les capitalistes.

Il s’ensuit encore que la dictature du prolétariat entraîne inévitablement non seulement une modification des formes et des institutions démocratiques en général, mais encore une modification telle qu’elle aboutit à une extension jusqu’alors inconnue du principe démocratique en faveur des classes opprimées par le capitalisme, en faveur des classes laborieuses. En effet, la forme de la dictature du prolétariat, déjà élaborée en fait, c’est-à-dire le pouvoir des Soviets en Russie, le Raete Système en Allemagne, les Shop Stewards Committees et autres institutions analogues dans les autres pays, signifie précisément et réalise pour les classes laborieuses, c’est-à-dire pour l’énorme majorité de la population, une faculté rapide de profiter des droits et libertés démocratiques comme il n’y en a jamais eu, même d’approchants, dans les républiques bourgeoises les meilleures et les plus démocratiques.

L’essence du pouvoir des Soviets consiste en ce que la base constante et unique de tout le pouvoir gouvernemental, c’est l’organisation des masses jadis opprimées par les capitalistes, c’est-à-dire les ouvriers et les demi-prolétaires (paysans n’exploitant pas le travail d’autrui et ayant constamment besoin de vendre une partie au moins de leur force de travail). Ce sont ces masses qui, même dans les républiques bourgeoises les plus démocratiques, tout en jouissant de l’égalité selon la loi, étaient écartées en réalité par des milliers de coutumes et de manœuvres de toute participation à la vie politique, de tout usage de droits et de libertés démocratiques et qui maintenant sont appelées à prendre une part considérable et obligatoire, une part décisive à la gestion démocratique de l’Etat.

15. L’égalité de tous les citoyens, indépendamment du sexe, de la religion, de la race, de la nationalité, que la démocratie bourgeoise a toujours et partout promise, mais n’a réalisée nulle part et qu’étant donné la domination du capitalisme, elle ne pouvait pas réaliser, le pouvoir des Soviets ou la dictature du prolétariat la réalise tout d’un coup et complètement, car seul il est en état de réaliser le pouvoir des ouvriers qui ne sont pas intéressés à la propriété privée, aux moyens de production, à la lutte pour leur partage et leur distribution.

16. La vieille démocratie, c’est-à-dire la démocratie bourgeoise et le parlementarisme, était organisée de telle façon que les masses laborieuses étaient de plus en plus éloignées de l’appareil gouvernemental. Le pouvoir des Soviets, c’est-à-dire la dictature du prolétariat, est au contraire construit de façon à rapprocher les masses laborieuses de l’appareil gouvernemental. Au même but tend la réunion du pouvoir législatif et exécutif dans l’organisation soviétiste de l’Etat, ainsi que la substitution aux circonscriptions électorales territoriales d’unités de travail, comme les usines et les fabriques.

17. Ce n’est pas seulement sous la monarchie que l’armée était un instrument d’oppression. Elle l’est restée dans toutes les républiques bourgeoises, même les plus démocratiques. Seul le pouvoir des Soviets, en tant qu’organisation permanente des classes opprimées par le capitalisme est capable de supprimer la soumission de l’armée au commandement bourgeois et de fondre réellement le prolétariat avec l’armée, en réalisant l’armement du prolétariat et le désarmement de la bourgeoisie, sans lesquels est impossible le triomphe du socialisme.

18. L’organisation soviétiste de l’Etat est adaptée au rôle directeur du prolétariat comme classe concentrée au maximum et éduquée par le capitalisme. L’expérience de toutes les révolutions et de tous les mouvements des classes opprimées, l’expérience du mouvement socialiste dans le monde entier nous enseignent que seul le prolétariat est en état d’unifier et de conduire les masses éparses et retardataires de la population laborieuse et exploitée.

19. Seule l’organisation soviétiste de l’Etat peut réellement briser d’un coup et détruire définitivement le vieil appareil bourgeois, administratif et judiciaire qui s’est conservé et devait inévitablement se conserver sous le capitalisme, même dans les républiques les plus démocratiques, puisqu’il était de fait le plus grand empêchement à la mise en pratique des principes démocratiques en faveur des ouvriers et des travailleurs. La Commune de Paris a fait, dans cette voie, le premier pas d’une importance historique universelle ; le pouvoir des Soviets a fait le second.

20. L’anéantissement du pouvoir gouvernemental est le but que se sont proposés tous les socialistes. Marx le premier. Sans réalisation de ce but, la vraie démocratie, c’est-à-dire l’égalité et la liberté, est irréalisable. Or, le seul moyen pratique d’y arriver est la démocratie soviétiste ou prolétarienne, puisque, appelant à prendre une part réelle et obligatoire au gouvernement les organisations des masses laborieuses, elle commence dès maintenant à préparer le dépérissement complet de tout gouvernement.

21. La complète banqueroute des socialistes réunis à Berne, leur incompréhension absolue de la démocratie prolétarienne nouvelle apparaissent particulièrement dans ce qui suit : le 10 février 1919, Branting clôturait à Berne la conférence internationale de l’Internationale jaune. Le 11 février 1919, à Berlin, était imprimé dans le journal de ses coreligionnaires Die Freiheit une proclamation du parti des Indépendants au prolétariat. Dans cette proclamation est reconnu le caractère bourgeois du gouvernement de Scheidemann, auquel on reproche son désir d’abolir les Soviets appelés les messagers et les défenseurs de la Révolution, auquel on demande de légaliser les Soviets, de leur donner les droits politiques, le droit de vote contre les décisions de l’Assemblée Constituante, le référendum demeurant juge en dernier ressort.

Cette proclamation dénote la complète faillite des théoriciens qui défendaient la démocratie sans comprendre son caractère bourgeois. Cette tentative ridicule de combiner le système des Soviets, c’est-à-dire la dictature du prolétariat, avec l’Assemblée Constituante, c’est-à-dire la dictature de la bourgeoisie, dévoile jusqu’au bout, à la fois la pauvreté de pensée des socialistes jaunes et des social-démocrates, leur caractère réactionnaire de petits bourgeois et leurs lâches concessions devant la force irrésistiblement croissante de la nouvelle démocratie prolétarienne.

22. En condamnant le bolchevisme, la majorité de l’Internationale de Berne, qui n’a pas osé voter formellement un ordre du jour correspondant à sa pensée, par crainte des masses ouvrières, a agi justement de son point de vue de classe. Cette majorité est complètement solidaire des mencheviks et socialistes révolutionnaires russes, ainsi que des Scheidemann allemands.

Les mencheviks et socialistes révolutionnaires russes, en se plaignant d’être poursuivis par les bolcheviks, essayent de cacher le fait que ces poursuites sont causées par la part prise par les mencheviks et les socialistes révolutionnaires à la guerre civile du côté de la bourgeoisie contre le prolétariat. Les Scheidemann et leur parti ont déjà montré de la même façon en Allemagne qu’ils prenaient la même part à la guerre civile du côté de la bourgeoisie contre les ouvriers.

Il est, par suite, tout. à fait naturel que la majorité des participants de l’Internationale jaune de Berne se soit prononcée contre les bolcheviks ; par là s’est manifesté, non point le désir de défendre la démocratie pure, mais le besoin de se défendre eux-mêmes, chez des gens qui sentent et qui savent que dans la guerre civile ils sont du côté de la bourgeoisie contre le prolétariat.

Voilà pourquoi, du point de vue de la lutte de classes, il est impossible de ne pas reconnaître la justesse de la décision de la majorité de l’Internationale jaune. Le prolétariat ne doit pas craindre la vérité, mais la regarder en face et tirer les conclusions qui en découlent.

Sur la base de ces thèses, et en considération des rapports des délégués des différents pays, le congrès de l’Internationale Communiste déclare que la tâche principale des partis communistes, dans les diverses régions où le pouvoir des Soviets n’est pas encore constitué, consiste en ce qui suit :



1°   Éclairer le plus largement les masses de la classe ouvrière sur la signification historique de la nécessité politique et pratique d’une nouvelle démocratie prolétarienne, qui doit prendre la place de la démocratie bourgeoise et du parlementarisme ;

2°   Élargir et organiser des Soviets dans tous les domaines de l’industrie, dans l’armée, dans la flotte, parmi les ouvriers agricoles et les petits paysans ;

3°  Conquérir, à l’intérieur des Soviets, une majorité communiste, sûre et consciente.