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mercredi 26 octobre 2011

:: Pierre Tresso (Blasco), Quatrième Internationale (section française), assassiné par les stalinens en octobre 1943

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Le 26 ou 27 octobre 1943, (la date reste incertaine), quatre militants trotskystes étaient assassinés dans le maquis Wodli en Haute-Loire. Pietro Tresso, Abraham Sadek, Maurice Sieglmann et Jean Reboul furent exécutés par les staliniens avec lesquels, le 1er octobre, ils s'étaient évadés de la prison du Puy-en-Velay.

(...) Tresso était un des fondateurs du PC italien. Sous le pseudonyme de « Blasco », il représentait la direction de la Quatrième Internationale au sein de la section française et esayait de maintenir la liaison avec la direction à New York. Il fut arrêté à Marseille en avril 1941 avec Albert Demazière et Jean Reboul, Abraham Sadek, lui, avait été condamné à Lyon dans une autre affaire et envoyé à la prison du Puy. Quant à Maurice Sieglmann, il s'y trouvait déjà. Demazière s'évada du Puy avec ses quatre camarades mais il parvint, par chance, à échapper à la mort en perdant par hasard le contact avec ce maquis. (...)

A partir de 1935-1936, la bureaucratie russe mena une guerre à mort, dans tout le mouvement communiste international, contre tous ceux qui, comme Trotsky, Blasco et ses camarades, étaient restés fidèles au vrai communisme, celui de Marx, Engels et Lénine, celui qui avait permis la victoire de la révolution prolétarienne en Russie en 1917. Les staliniens les combattaient parce qu'ils craignaient plus que tout qu'existent, sur leur gauche, des militants défendant des idées révolutionnaires authentiques. En empêchant ainsi que se constitue une direction révolutionnaire du prolétariat, ils espéraient consolider le pouvoir de la bureaucratie russe. Cette lutte, commencée en Russie, s'étendit en Espagne, en Pologne, au Mexique, en France, au Vietnam, en Grèce, en Albanie, etc. La bureaucratie stalinienne, née elle-même de l'échec de la révolution mondiale, impulsa ainsi l'une des plus formidables périodes de recul du mouvement ouvrier qui, au lieu de consolider l'Etat ouvrier russe, allait conduire au résultat inverse : son éclatement.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, à travers la résistance, le PCF, qui cherchait à se faire reconnaître par la bourgeoisie française comme un parti responsable, choisit de placer le mouvement ouvrier français à la remorque d'un des représentants de celle-ci, le général de Gaulle. En même temps que les staliniens faisaient taire, y compris par le meurtre, les trotskystes qui représentaient les intérêts indépendants du prolétariat, le PCF cautionna en 1944-45 la remise en place des institutions bourgeoises et de la plupart des hommes de Vichy (type Papon). Le PCF désarma les siens, remit la classe ouvrière au travail, l'obligeant par sa présence dans les entreprises du pays à supporter l'immense effort de remise en route de l'économie capitaliste entre 1944 et 1947.

Les crimes du maquis du Wodli ne sont donc pas un simple épisode scandaleux de l'histoire de la Résistance, mais un révélateur du contenu de la politique réactionnaire menée alors par les staliniens : en essayant d'écarter les idées révolutionnaires de la classe ouvrière, le stalinisme, succédant à la social-démocratie, a contribué pour toute une époque à faire douter le prolétariat de ses capacités à changer le monde. Les effets néfastes de cette orientation, véritable crime politique, pèsent encore sur notre sort aujourd'hui. (..)

Jacques FONTENOY (extraits d'un article de Lutte Ouvrière n° 1500)

BLASCO (Pietro Tresso)
Extraits d'un article de Pierre Frank (dans l'Internationale, 1965)

Né à Magré (province de Vicence) en 1893, il rejoignit les Jeunesses socialistes italiennes à l'âge de 14 ans, et fut poursuivi au cours de la première guerre mondiale. En 1921, au congrès de Livourne, il fut parmi les fondateurs du Parti communiste italien. Il fut élu au Comité central de ce parti en 1925 et ensuite au Bureau politique. En 1930, il fut exclu du parti ainsi que deux autres membres du Bureau politique. La direction du P.C. italien se trouvait en exil en France. Les exclus, Blasco, Feroci, Santini, qui vivaient alors à Paris, rejoignirent l'Opposition de gauche, Blasco participa à la Conférence de Copenhague en 1932 lors du séjour de Trotsky dans cette ville, et à la Conférence de fondation de la IVème Internationale en 1938. Pendant la guerre, il prit part à la lutte clandestine des trotskystes en France, fut arrêté en 1942 et condamné à dix ans de travaux forcés par le tribunal militaire de Marseille pour activité illégale en militant pour la IVème Internationale. Enfermé à la prison du Puy, il fut libéré avec tous les les détenus de cette prison par le maquis en octobre 1943. Ceux-ci restèrent dans le maquis. Mais, peu après cette libération de prison, on n'eut plus de nouvelles de Blasco et des trois autres trotskystes libérés dans les mêmes conditions. On n'a jamais retrouvé leurs corps. Les quelques indications recueillies immédiatement à la fin de la guerre permettent de penser avec beaucoup de certitude que les dirigeants staliniens du maquis de la Haute-Loire, en exécution d'ordres, éliminèrent physiquement les trotskystes.

Voici brièvement résumée la vie de Blasco. Je ne puis évoquer celle-ci sans rappeler qu'il joua un rôle important dans la vie de l'organisation trotskyste en France où il vécut dans les années d'émigration, et qu'il contribua de manière très sensible à son travail et, surtout, à la formation de ses militants, en premier lieu de ses dirigeants. Le mouvement trotskyste en France, par suite de tout un concours de circonstances, ne conserva guère de vieux dirigeants communistes, il fut pris en mains par des jeunes qui n'avaient jamais occupé de fonctions même à un niveau moyen dans le mouvement de masse. Cette inexpérience vint s'ajouter aux multiples difficultés que connaissait l'Opposition de gauche sous la répression stalinienne. Dans ces conditions, Blasco qui, autant que les dures conditions matérielles auxquelles il était soumis pour gagner sa vie le permettaient dans ces années de misère, de chômage, de répression, participa au travail de direction dans notre mouvement, apporta la plus précieuse des contributions à la formation politique des jeunes militants qui en assumaient la direction. Sans comparaison, certes, avec l'apport immense de Trotsky, sa contribution avait cependant pour elle cet avantage d'être sous la forme d'une présence personnelle, presque quotidienne, et qu'elle aida souvent à faire ce passage, si malaisé pour les hommes encore inexpérimentés, de la ligne théoriquement définie à son application pratique.

Blasco fut un des peu nombreux cadres dirigeants de l'Internationale communiste (il participa à des congrès de celle-ci ainsi qu'à des congrès de l'Internationale syndicale rouge) que la dégénérescence stalinienne ni ne corrompit en bureaucrate ni ne détruisit comme communiste et qui, fidèle à l'appel de la Révolution d'Octobre, poursuivit la lutte dans les rangs du mouvement trotskyste jusqu'à son dernier souffle de vie.

P.F.

lundi 24 octobre 2011

:: De la IIIème à la IVème Internationale, une histoire méconnue

Extrait du Cercle Léon Trotsky (Voix Ouvrière) le 28 février 1966

La IVème Internationale est issue historiquement de la IIIème Internationale Communiste fondée au lendemain de la Révolution Russe. Mais l'isolement de cette dernière entraîna sa dégénérescence et celui du Parti Bolchévique dont le poids était déterminant à l'intérieur de l'Internationale.
Et la stalinisation du Parti Bolchévique entraîna celle du Komintern.
Dès 1923 Trotsky engagea la lutte contre la bureaucratie qui envahissait l'Etat et le Parti. Avec l'Opposition de gauche il essaya de combattre la politique de Staline qui mettait en péril les conquêtes de la Révolution d'Octobre (Comité Anglo-Russe en 1926, Révolution Chinoise, politique de concessions puis d'extermination envers les koulaks).
Rejoint par Zinoviev et Kamenev en 25-26, abandonné par ceux-ci un an plus tard, il se retrouve seul en 1928 ; l'Opposition de Gauche groupe à l'époque un grand nombre de militants de valeur, vieux bolchéviques qui ont fait Octobre.
L'enterrement de Joffé en 1927 sera leur dernière manifestation publique.
Deux ans plus tard en 1929, Trotsky est exilé hors d'URSS et Staline pour la première fois fait assassiner un sympathisant de l'opposition : Blumkine. L'exemple de Blumkine montrait en quelque sorte aux trotskystes d'Union Soviétique le seul avenir qui les attendait : la balle dans la nuque.
Le découragement dû au manque de perspective révolutionnaire, la possibilité de se rendre utile à la Patrie Socialiste, vont entraîner redditions et capitulations chez de nombreux membres de l'Opposition.
En 1929 Karl Radek militant des mouvements ouvriers polonais, allemand et russe capitule. Il est suivi d'Ivan Nikitich Smirnov, surnommé le Lénine de Sibérie, le vainqueur de Koltchak, de Serge Mratchkovsky, dirigeant de l'Opposition, d'Ivan Smilga chef de la Baltique, de Preobrajensky co-auteur avec Boukharine de "l'A.B.C. du Communisme".
Puis en 1934, Christian Rakovsky, lié à Trotsky depuis la Première guerre mondiale où ensemble ils écrivent le journal russe internationaliste de Paris : "Nache Slovo", Rakovsky, le Président du Conseil des Commissaires du Peuple d'Ukraine, capitule à son tour.
Mais d'autres comme Vladimir Smirnov, dirigeant de l'insurrection d'Octobre à Moscou, comme Solntsev, refusent de se plier au diktat stalinien. Le premier, devenu aveugle par suite des privations en isolateur disparaîtra sans avoir capitulé, le second, jeune bolchevik, mourra d'épuisement en janvier 1936 après une grève de la faim.
Mais Staline prépare la plus effroyable boucherie que le mouvement révolutionnaire ait connue. De 1936 à 1938 il va éliminer toute la vieille garde bolchevique au cours des sinistres mascarades de justice socialiste baptisées "Procès de Moscou".
En août 1936 sont jugés et exécutés : Zinoviev, Kamenev, Evdokimov, Bakaiev, I.N. Smirnov, Mratchkovsky, Ter Vaganian. Le 23 août, Tomsky mis en cause au cours du procès se suicidera. Du 23 au 30 janvier 1937, Piatakov et Mouralov seront exécutés. Du 2 au 13 mars 1938 Boukharine, Rykov, Rakovsky - et ce sont seulement là les plus connus - tous avoueront "être à la solde des impérialistes et avoir voulu tuer Staline".
Dans la Russie le massacre commence. Des milliers de bolcheviks obscurs, dont l'histoire n'a pas retenu les noms seront éliminés.
Évidemment les trotskystes n'échappent pas à la règle. Dans le tome III de sa biographie sur Trotsky, Deutscher a montré la fin des trotskystes au camp de Vorkouta. Arrivés à la mine durant l'été 1936, ils refusaient de travailler plus de huit heures par jour (le règlement exigeait dix et douze heures). Ils organisaient meetings et manifestations lors des procès de Moscou. Ils ignoraient systématiquement le règlement des camps. De mars à mai 1938 ils furent tous exécutés.
Mais le massacre ne touche pas seulement le Parti russe.
Tous les révolutionnaires étrangers se trouvant à Moscou sont eux aussi victimes des purges. Nous pouvons citer les Allemands Neumann, Remmele, le spartakiste Heckert ; les polonais Adolph Warsky, ami de Rosa Luxembourg, un des fondateurs de la Social-Démocratie polonaise et vétéran du P.C. Polonais, Lensky et Bronsky combattants de la Révolution Russe, Wera Kostzewa.
Le 17 décembre 1936 la Pravda annonce que "l'épuration des éléments trotskystes et anarcho—syndicalistes a commencé en Espagne et sera exécutée jusqu'au bout avec la même énergie qu'en URSS". Le 17 mai 1937 débutera la répression contre les anarchistes, les trotskystes et les militants du P.O.UM.
Comme l'écrivait Trotsky le 20 février 1938 dans la brochure consacrée à la mémoire de son fils Léon Sédov assassiné par la Guépéou :
"De cette génération ainée, dans les rangs de laquelle nous sommes entrés à la fin du siècle dernier, tous, sans exception, ont été balayés de la scène. Ce que n'ont pu faire les bagnes du tzar, la déportation rigoureuse, les besoins des années d'émigration, la guerre civile et les maladies, Staline l'a fait comme le fléau le plus malfaisant de la Révolution. Après la génération ainée, a été anéantie la meilleure partie de la génération moyenne, c'est à dire celle qu'a suscitée 1917 et qui a reçu sa formation des 24 armées du front révolutionnaire".
Ainsi Staline, par une fureur sanguinaire qui lui valait une place d'honneur au Panthéon des massacreurs d'ouvriers, laissant loin derrière les Thiers, Dollfus, Hitler et autres Franco, faisait disparaître des milliers de révolutionnaires socialistes, hommes qui quelques années auparavant avaient fait trembler la bourgeoisie de tous les pays.
Il ne traduisait par là que la peur de la bureaucratie russe devant toute révolution. Il est bon de se rappeler aujourd'hui, alors que certains osent se dire révolutionnaires en se réclamant de Staline, qu'avant de devenir le petit père des peuples, le sinistre Géorgien fut d'abord leur bourreau.
Dès le début de son exil, Trotsky espère que Staline expulsera à l'étranger d'autres militants de l'Opposition. Mais son espoir est déçu. Il est seul, bien seul. Et après le massacre de la Vieille Garde, il reste désormais l'unique maillon qui puisse transmettre l'héritage d'Octobre aux générations nouvelles.
La tâche qu'il entreprend est impressionnante. Il s'agit pour, lui de regrouper les révolutionnaires afin de continuer la lutte pour la Révolution. Mais se dressent contre cette poignée de militants non seulement la bourgeoisie et son appareil de répression, nais aussi la clique stalinienne et ses complices des différents P.C.
Très rapidement des agents provocateurs staliniens s'infiltrent dans le mouvement trotskyste, trahissant , suscitant partout suspicion et semant le trouble quand ils n'assassinent pas. Le meilleur exemple est celui de Marc Zborowsky, dit Etienne, agent provocateur stalinien, le meilleur ami et on l'apprit plus tard, l'assassin de Sedov, le fils de Trotsky. Il dirigera à la mort de Sedov le bulletin de l'Opposition et représentera la Section russe à la Conférence de fondation de la IVème Internationale en 1938. Huit secrétaires politiques de Trotsky sont successivement abattus et en Espagne tous les trotskystes sont massacrés.
De plus, l'énorme appareil du Komintern se sert de ses milliers de journaux pour déverser sur eux des flots de calomnies.
Mais malgré les tortures, les assassinats, les calomnies, les dénonciations, malgré les conditions de vie et de militantisme effroyables, les militants trotskystes tiennent bon et font preuve d'un courage admirable.
Mais parmi les militants trotskystes, les seuls qui aient eu une véritable formation bolchevique étaient ceux d'Union Soviétique.
A l'étranger les groupes qui soutiennent Trotsky sont formée pour la plupart d'hommes courageux, d'intellectuels brillants, dévoués tout entier à la cause de la Révolution. Mais ils ressemblent peu aux militants bolcheviks qui eux, se sont formés au cours des longues années de répression, qui ont subi le feu de deux révolutions et d'une guerre civile. Ils ignorent totalement ce qu'est la discipline bolchevique et le travail au sein de la classe ouvrière. Mais leur faiblesse n'est finalement que celle de la IIIème Internationale. Créée par le Parti Bolchevique sur une base programmatique, l'Internationale Communiste regroupa un certain nombre d'organisations les unes révolutionnaires, les autres plus ou moins opportunistes. Et les vingt et une conditions qui dressaient une barrière contre les opportunistes furent facilement tournées.
En France au Congrès de Tours, c'est la majorité du P.S. qui vota l'adhésion à la IIIème Internationale. Non seulement ces gens n'avaient pas de formation bolchevique mais beaucoup d'entre eux étaient des réformistes notoires.
Aussi les militants gagnés par le mouvement trotskyste viennent soit de la IIème, soit de la IIIème Internationale, à leur déclin, qui sont de bien mauvaises écoles de militantisme. Dès cette époque les militants communistes sont formés au détriment du travail en profondeur et en plus sans formation bolchevique. Les trotskystes sont de plus isolés de la classe ouvrière car aux yeux de milliers de travailleurs les Partis Communistes qui se réclament de la Révolution Russe apparaissent comme des partis révolutionnaires. Car si le mouvement trotskyste compte des militants et sympathisants de grande valeur comme Trotsky lui-même, Rosmer, Cannon aux U.S.A., l'italien Blasco, il n'a pas de cadres moyens liés aux masses et capables de former l'armature d'un parti révolutionnaire.
Chassé du mouvement ouvrier par le stalinisme, le mouvement trotskyste recrutera surtout chez les intellectuels. "La prédominance des intellectuels dans une organisation [révolutionnaire], écrit Trotsky, est inévitable dans la première période de son développement".
Mais ces intellectuels pendant des années de 1928 à 1933 n'ont pas eu la possibilité de militer sur le terrain des luttes ouvrières et n'ont pas eu de formation ni de traditions véritablement communistes.
Tout cela confère au mouvement trotskyste un caractère petit-bourgeois qui rendent aléatoire tout développement ultérieur de la IVème Internationale. Et si dans la première période de son développement la prédominance d'intellectuels est obligatoire le fait que cette prédominance se perpétue entraîne obligatoirement des déformations politiques et organisationnelles. Nous essaierons de montrer les conséquences qu'eurent l'influence du milieu petit-bourgeois et son idéologie dans les rangs des révolutionnaires de la IVème Internationale.
Lors de la proclamation de la IVème Internationale en 1938, toute une partie des trotskistes, considérait cette décision comme prématurée et arbitraire. Des groupes trotskystes refusèrent donc l'appellation de IVème Internationale et continuèrent à militer "Pour une IVème Internationale".
La proclamation de la IVème Internationale était-elle prématurée ? NON, nous ne le pensons pas. Bien entendu à cette époque, Trotsky le premier ne pensait pas pouvoir construire réellement avant la guerre toute proche la IVème Internationale.
Elle existait certes, avec des sections dans de nombreux pays. Mais nulle part pratiquement ces sections n'étaient numériquement nombreuses, ce qui n'était pas très grave, mais nulle part liées aux masses, ce qui l'était plus.
Il fallait la créer cependant, cc n'était pas une erreur, car il était nécessaire de proclamer aux yeux de tous les travailleurs la valeur de l'Internationalisme devant les trahisons nationalistes et chauvines des partis staliniens et sociaux-démocrates.
La guerre mondiale ne pouvait pas manquer de provoquer une situation, une crise révolutionnaire, Il fallait que les masses aient un drapeau internationaliste auquel se rallier. A Zimmerwald et à Kienthal les internationalistes avaient, durant la première guerre mondiale planté les jalons d'une future Internationale. Là, les militants de la IVème Internationale s'y prenaient à l'avance et ils ne pouvaient pas ne pas le faire !
Cela eut été un renoncement aux responsabilités de l'heure. Cela devait être fait indépendamment du succès escompté à court terme. Car pour Trotsky et ses camarades il fallait répondre présent aux tâches du moment et non pas attendre des jours meilleurs pour faire leur devoir vis-à-vis de leur classe.
Si Trotsky n'avait pas créé la IVème Internationale, Isaac Deutscher lui aurait certainement décerné un satisfecit, mais ni nous, ni vous ne serions ici aujourd'hui.
L'assassinat de Léon Trotsky deux ans plus tard fut une perte irréparable pour le mouvement ouvrier en général et la IVème Internationale en particulier.
De son vivant Trotsky réussissait à maintenir le mouvement trotskyste dans une cohésion très relative dans le domaine politique. Il représentait à lui seul l'acquis théorique d'un demi-siècle de luttes ouvrières et de révolution. Il était, sans vouloir vexer personne, la seule tête théorique de la IVème Internationale et sa direction. Et de plus, il masquait de sa personne l'opportunisme plus ou moins latent des sections.

dimanche 23 octobre 2011

:: Construire la IVème Internationale... Mais sérieusement

[...] Une Internationale révolutionnaire est plus que jamais nécessaire. De plus, le fait que ces camarades ne mettent aucun préalable, le fait aussi qu'il ne s'agisse pas d'une adhésion formelle à un bout de la IVème qui se proclame la seule, la vraie, l'authentique direction révolutionnaire du prolétariat, mais qu'il s'agit d'essayer de travailler ensemble, sans s'illusionner sur l'importance de nos forces, nous incite d'autant plus à prendre part à cette conférence.

Mais, bien que la tenue de la conférence constitue un premier pas en avant dans le regroupement d'organisations révolutionnaires, ce premier pas ne garantit nullement le succès de la tentative. Car les organisations du C.I. nous semblent aborder de manière fausse un certain nombre de problèmes et ces fautes risquent de compromettre gravement l'avenir. Nous avons donc l'intention lors de la conférence, de prendre toutes nos responsabilités et de lutter pour que le Comité International corrige ses faiblesses et que, mieux armé, il s'attaque résolument à la tâche qu'il s'est fixé.

1°) Tout d'abord sur le plan théorique il est nécessaire de réanalyser le monde moderne à la lumière de la théorie marxiste. Il ne s'agit pas pour nous de remettre en cause l'analyse de la nature de l'Union Soviétique. Celle qu'en a donné Trotsky est la complète complète faite jusqu'à présent et sa valeur nous parait totale ! Mais le C.I. a hérité d'un certain nombre d'analyses de la IVe Internationale qui elles, nous paraissent radicalement fausses. Et sur le plan théorique, cela conduit ces camarades à d'insolubles contradictions. Par exemple, ces camarades parlent de l'Etat ouvrier chinois et de l'Etat bourgeois cubain. Pourtant, si nous analysons le processus qui a conduit à la formation de ces deux Etats, nous ne voyons aucune différence de nature entre eux. Mais alors que leur analyse de l'Etat cubain s'est faite après leur rupture avec le courant pabliste, leur analyse de la Chine est celle qu'ils ont héritée directement et sans changer une ligne, de la IVème Internationale dite pabliste. Et le fait qu'ils puissent faire coexister deux conceptions d'un même phénomène montre de leur part un manque de rigueur certain dans l'emploi des méthodes d'analyse marxistes, il prouva que ces camarades ne font pas assez attention à la théorie, malgré leurs affirmations.

Quelle sera la nature de notre intervention ?

Et bien longtemps après leur rupture avec Pablo, ces camarades soutiennent encore la théorie des Etats ouvriers dégénérés ou déformés dans le glacis. L'expression figure dans 1a résolution éditée par le C.I.

2°) Ensuite, il est de la plus haute importance d'analyser clairement les causes qui ont conduit à l'échec de la IVème Internationale. C'est la la condition "sine qua non" pour ne pas retomber dans les mêmes erreurs et aboutir aux mêmes échecs. Et l'analyse que donne le C.I. de l'échec de la IVème Internationale est celle aussi d'une certaine insuffisance théorique. Nous lisons entre autres dans le texte du C.I. :
"l'opportunisme petit-bourgeois sous la forme d'une tendance révisionniste cristallisée pénétrant toutes les sections du mouvement trotskyste, a détruit la IVème Internationale... (p. 9), puis, plus loin : "un tel centre (c'est-à-dire le S.I. de Pablo) ne discutait pas des expériences vivantes des sections dans le cours du développement du programme et de la théorie marxiste, mais, au lieu de cela, il laissait les sections sans direction, ou bien intervenait bureaucratiquement (sur la base des statuts les plus "bolchevik") pour imposer une ligne internationale aux sections" (p. 17).

Mais d'où venait cette tendance révisionniste ? Comment a-t-elle pu non seulement se développer, mais aussi triompher dans l'Internationale ? Nous n'avons nulle part une explication satisfaisante de ce phénomène. Les méthodes bureaucratiques de Pablo n'expliquent rien. Une partie des groupes rattachés au Comité International et qui avaient rompu politiquement et organisationnellement avec Pablo en 1953, l'ont rejoint dix ans plus tard, sans pression bureaucratique possible. Une autre explication aussi peu satisfaisante est celle qui énonce que :
"... la dégénérescence révisionniste au sein de la IVème Internationale est un phénomène de classe de caractère international correspondant aux besoins de l'impérialisme dans sa phase ultime de contradictions extrêmes et de dépendance pour sa survie, de la bureaucratie stalinienne, de la social-démocratie et des dirigeants nationalistes" (p. 16).


Faire de la situation objective (la crise de l'impérialisme) une des causes de la destruction de la IVème Internationale, c'est finalement faire endosser ses propres responsabilités à la "situation". Si cela peut expliquer l'apparition d'une tendance petite-bourgeoise dans la IVème Internationale, cela n'explique absolument pas pourquoi cette tendance a rallié à elle la majorité des sections.

Car loin de voir dans le pablisme un corps étranger, pénétrant la IVe Internationale, l'immense majorité des sections a reconnu en Pablo sa propre image. Image petite bourgeoise, bien sûr, opportuniste, bien sûr, mais c'est parce que depuis la mort de Trotsky, la IVème Internationale était une organisation opportuniste et petite-bourgeoise.

Affirmer que l'échec de la IVème Internationale est du à Pablo, à ses méthodes organisationnelles, à sa politique, c'est grandir considérablement son importance. C'est faire de lui une espèce d'escroc politique de génie qui non seulement arriverait à mystifier des centaines de militants révolutionnaires, mais à faire que ceux-ci se transforment, par une "transcroissance sui generis" sans doute, en opportunistes petit-bourgeois, en couverture de gauche de la bureaucratie, en flanc-gardes de la bourgeoisie.

Ces camarades ne voient pas les vrais problèmes car ils se mettent un bandeau sur les yeux. Et ce bandeau s'appelle Pablo. Mais à marcher les yeux bandés, on risque la chute. Et si la cécité de ces camarades persiste, cette chute sera l'échec de notre entreprise commune.
Notre intervention dans cette tentative de réunification consistera donc aussi à tenter d'amener ces camarades à analyser correctement les causes de la dégénérescence de la IVème.
C'est-à-dire que non seulement nous défendrons l'analyse qui est la nôtre et que je viens d'exposer ce soir mais nous défendrons aussi, ce qui en est le corollaire, les méthodes organisationnelles propres à tenter d'écarter des organisations trotskystes les éléments petit-bourgeois et opportunistes.

Lorsqu'une tendance petite-bourgeoise apparut à la veille du la guerre au sein de la section américaine le S.W.P., Trotsky, que personne n'accusera je suppose de sous-estimer l'importance de l'élaboration théorique et politique, conseilla fermement aux trotskystes américains toute une série de mesures organisationnelles pour mettre à l'épreuve les militants d'origine petite-bourgeoise.

Cette préoccupation de se préserver des éléments petit-bourgeois n'apparaît nulle part, et pour cause, dans le texte du C.I. et, de plus, dans le domaine politique, ces camarades font preuve de pratiques opportunistes qui nous procurent de grandes craintes quant au succès de notre entreprise commune.

3°) En effet, le fait qu'ils n'analysent pas correctement les causes de l'échec de la IVème Internationale les conduit naturellement à négliger les symptômes de la maladie qui a fait mourir la IVème Internationale que peuvent présenter leurs propres organisations. Nous négligerons ici les reproches et les critiques qui pourraient paraître polémiques pour ne prendre qu'un exemple.

Manifestement dans la résolution du C.I. un certain nombre de phrases et d'affirmations sont incontestablement le résultat de compromis politiques. Nous dirons même théoriques, en particulier, justement, à propos de l'analyse de la nature des pays du "glacis soviétique". Que des divergences existent au sein du C.I. ou même à l'intérieur des organisations qui y sont affiliées c'est normal. Mais qu'un texte d'orientation soit mi-chèvre, mi-chou pour ne choquer personne, c'est une façon peu sérieuse de procéder, et qui peut être grave pour l'avenir, de deux points de vue différents.

D'abord ce genre de compromis est l'indice d'une certaine façon de poser, ou plutôt de ne pas poser les problèmes politiques. On peut envisager beaucoup de compromis mais certes pas sur plan des idées. On doit exprimer clairement accords et désaccords mais ne pas rédiger un texte qui ne reflète ni la position des uns, ni celle des autres et qui sert à façonner une bien piètre unité de façade. Et qui veut-on, qui espère-t-on tromper ?

D'un autre point de vue, cela est grave pour l'avenir car cela déconsidère du point de vue théorique et du point de vue organisationnel la direction internationale que l'on veut reconstituer. Ce n'est qu'avec beaucoup de rigueur, et aucun compromis de cette sorte, que la future IVème Internationale pourra gagner le crédit politique nécessaire à l'autorité sur toutes les sections. Il faut que cette Internationale puisse être un centre d'attraction, un guide révolutionnaire du monde entier.

La résolution du C.I. ne laisse pas bien augurer de cela et pour gagner et mériter la confiance de tous, à notre avis, ces camarades devront là aussi faire un effort pour écarter de leur méthodologie des pratiques politiques qui ne sont ni marxistes, ni bolcheviques, ni trotskystes.
Notre critique dans ce domaine sera fraternelle et autant que possible constructive car nous sommes les premiers à souhaiter que l'Internationale Révolutionnaire renaisse mais elle sera ferme car il ne faut pas compter sur nous pour accepter des compromis de cette sorte ou même les voir sans les dénoncer.

4°) Tels seront les points essentiels de notre participation à la discussion, Nous ne nous faisons cependant guère d'illusions sur les difficultés de cette reconstruction. Il se peut que très facilement les camarades du C.I. fassent leur l'analyse que nous faisons.
Bien plus difficile sera la mise en accord de la pratique quotidienne avec cette analyse. Les différents groupes de la IVème Internationale ne sont toujours pas implantés réellement dans la classe ouvrière.

La pression de l'entourage petit-bourgeois est toujours aussi sensible que par le passé. Se délimiter de cet entourage est chose bien difficile surtout quand les évènements politiques font que les succès que nos idées rencontrent sont toujours plus grands en milieu intellectuel que dans le milieu des ouvriers d'industrie. Même des pratiques militantes et organisationnelles rigoureuses ne mettent pas à l'abri de cette pression et de ses répercussions politiques. Nous avons nous-mêmes à le vivre tout les jours.

Mais une chose est certaine et nous pouvons malheureusement le dire avec la même assurance qu'en 1944 :

Si les militants et les organisations du C.I. ne se penchent pas immédiatement sur ces questions en se, donnant les moyens moraux et matériels de les régler, leur tentative, et la notre donc, car nous sommes solidaires, sera un nouvel échec.

Il faudra attendre plusieurs années encore pour que, dans différents pays, de nouvelles générations venues au trotskisme dans d'autres conditions peut-être, reconstruisent pour de bon une Internationale Révolutionnaire qu'il faudra très certainement appeler Vème Internationale car elle consacrerait l'échec définitif de toute une génération de militants.

Nous ne le souhaitons pas. Nous espérons militer suffisamment sérieusement pour être un facteur suffisant pour que cette tentative-ci soit la bonne.

dimanche 21 août 2011

:: Bâtir une nouvelle Internationale : méthodologie organisationnelle

Pour avoir déclaré, lors de la conférence mondiale d’avril 66, que la IVe Internationale était morte, et qu’il fallait la reconstruire, les organisations invitantes du CI nous ont mis en demeure de tirer - si nous l’osions - les conclusions logiques de nos affirmations, à savoir le rejet du programme et du titre. Car de la faillite de la IIe Internationale Lénine avait déduit la nécessité de créer la IIIe et d’établir un nouveau programme, de la faillite de la IIIe, Trotsky avait conclu à la nécessité de proclamer la IVe et son programme. Il était somme toute parfaitement logique que rejetant l’enfant avec l’eau de la baignoire, nous proclamions la nécessité de créer la Ve Internationale et entreprenions l’élaboration d’un nouveau programme. Et d’ajouter en substance : « La faillite de la IIe était liée au développement d’une force sociale, le réformisme, la dégénérescence de la IIIe était lié à la naissance et au développement d’une autre force sociale, le stalinisme, à quelle force sociale est donc liée la dégénérescence de la IVe ? Or on n’a vu aucune force sociale distincte de celles qui ont fait naître et se développer le réformisme et le stalinisme, se dégager au sein de la société. » Conclusion la IVe n’a pu dégénérer.
Ce raisonnement repose en fait sur une escroquerie. Il est évident que la faillite de la IVe Internationale ne repose pas sur le développement d’une nouvelle force sociale. Elle n’a même pas eu assez d’existence réelle pour s’appuyer sur quoi que ce soit. Et c’est bien là son drame.
Il faut manquer de mesure ou d’honnêteté pour comparer, sur ce point la IVe Internationale à celles qui l’ont précédée. Ce ne sont pas seulement des principes ou des programmes que ces Internationales ont trahis, ce sont aussi des millions d’hommes qu’elles avaient rassemblés et organisés en fonction d’un but fondamental : la révolution sociale. Ces millions d’hommes représentaient l’avant-garde de la classe ouvrière internationale. Et cette avant-garde, il avait fallu d’abord la gagner aux idées socialistes et révolutionnaires. Cela n’a jamais été une tâche faciles. Quel qu’ait été leur degré de dégénérescence ou de corruption, les IIe et IIIe Internationales, avaient d’abord commencé par drainer vers elles les espoirs des meilleurs combattants ouvriers.
Stalinisme et réformisme furent le résultat dialectique des rapports du parti, des masses qu’ils dirigeaient et de la société dans laquelle ils s’étaient développés, à une époque historique donnée. Mais l’histoire de la IVe est celle de son isolement. Elle n’a cessé de subir l’énorme pression du milieu extérieur et des conditions de l’époque sans jamais influer sur eux. Aussi, point n’est besoin d’aller chercher à l’extérieur de la IVe Internationale des forces sociales toutes neuves et complaisamment écloses pour la corrompre. L’analogie historique, toute formelle ne sert qu’à camoufler la réalité et non à l’expliquer. Réformisme et stalinisme furent des trahisons des masses ouvrières et de leur avant-garde organisée au profit de la bourgeoisie et de la bureaucratie stalinienne. La IVe Internationale elle, n’a trahi personne car elle n’avait gagné personne. Elle n’a jamais eu, du moins dans les pays capitalistes avancés (Europe et Amérique), la moindre influence sur les masses ouvrières et leurs luttes. La IVe Internationale n’a jamais été une direction pour le mouvement ouvrier qui, dans la plupart des cas, ne la connaît même pas. C’est une constatation pénible mais indubitable. Et quand un parti trotskyste a réussi à devenir un parti influent, à Ceylan, ce fut sur des bases petites-bourgeoises qui l’amenèrent même à la rupture avec le pablisme.
Toute la question est de savoir si cet isolement est lié organiquement aux idées et au programme trotskyste ou s’il y avait une autre voie de développement possible et laquelle.
Rappeler les conditions extraordinairement difficiles dans lesquelles naquit et se développa l’opposition de gauche, puis la IVe Internationale, ne suffit pas à expliquer son isolement persistant. Le poids des conditions historiques est considérable, mais le révolutionnaire ne doit jamais en être écrasé. La vocation militante est étrangère à tout fatalisme.
Née dans une époque de défaite internationale du prolétariat, de montée grandissante du fascisme, à l’époque de l’extermination des bolchéviks-léninistes en Union Soviétique, en période de reflux du mouvement ouvrier, la IVe Internationale allait contre le courant et la situation objective lui était incontestablement défavorable.
Trotsky connaissait mieux que personne cette situation. Mieux que personne il savait les défauts et les faiblesses des jeunes cadres de la IVe. Il savait qu’en période de recul ouvrier ce sont essentiellement les intellectuels qui gardent confiance dans les idées révolutionnaires et dans l’avenir.
« Une tendance révolutionnaire nouvelle, qui va contre le courant général dominant de l’histoire à un moment donné, se cristallise d’abord autour d’hommes qui sont plus ou moins coupés de la vie nationale, dans quelque pays que ce soit : et c’est précisément pour eux qu’il est le plus difficile de pénétrer dans les nasses. Bien entendu, nous devons critiquer la composition sociale de notre organisation et la modifier, mais nous devons aussi comprendre qu’elle n’est pas tombée du ciel, qu’elle est déterminée au contraire aussi bien par la situation objective que par le caractère de notre mission historique en cette période. »
Et Trotsky d’ajouter : « Cela ne veut pas dire que nous puissions nous satisfaire d’une telle situation. » Et plus loin appréciant le caractère des militants français il précisait : « Il y a en France des camarades comme Naville et d’autres, qui sont venus à nous, il y a quinze, seize ans, alors qu’ils étaient encore de tout jeunes gens. Ce sont maintenant des hommes mûrs, et, pendant toute leur vie consciente, ils n’ont reçu que des coups, subi que des défaites, et ils en ont l’habitude. Ils apprécient hautement la justesse de leurs conceptions, ils sont capables de bonnes analyses, mais ils n’ont jamais été capables de pénétrer dans les masses, d’y travailler, ils n’ont jamais pu apprendre à le faire. Or il est terriblement nécessaire de regarder ce qui se passe dans les masses. » (Trotsky avril 39, interview par CLR James)
« Nous sommes l’avant-garde de l’avant-garde » disait encore Trotsky et c’était bien ce que représentait la IVe Internationale.
Dans le temps minimum qui séparait alors la fondation de la IVe de la guerre prévisible, la tâche de l’heure était de gagner l’avant-garde. Les sections de l’Internationale n’avaient ni le temps ni les moyens de créer à partir de leur propre développement le parti nécessaire, encore moins celui de conquérir les masses.
Après l’échec des pourparlers de fusion avec le PSOP de Marceau Pivert, une minorité de la section française de la IVe (POI), entra individuellement dans le PSOP, tandis que la majorité était exclue de la IVe. A la veille de la guerre il n’y avait donc plus de section en France reconnue par la IVe.
« La IVe Internationale ne porte plus de responsabilité pour le POI et ne le reconnaît plus comme section. » (Juillet 39). En septembre, la deuxième guerre mondiale devait éclater, entraînant la dissolution des organisations d’extrême gauche et l’éclatement du PSOP aussi bien que des différents groupes trotskystes français. Matériellement, en France du moins, la IVe avait cessé d’exister. Et l’on peut ajouter sans crainte de se tromper qu’elle n’avait pas eu le temps de vivre.
Septembre 1338 congrès de fondation de la IVe, septembre 1939 débuts de la deuxième guerre mondiale, août 1940 assassinat de Léon Trotsky. La IVe n’avait pas gagné l’avant-garde, elle avait perdu son théoricien et son organisateur.
Il restait un drapeau, il restait un programme, il restait enfin de nombreuses organisations se réclamant du trotskyste. C’était une base de départ infiniment plus faible qu’en 1938, mais c’était quand même une base de départ.
L’époque elle aussi avait changé, la guerre mondiale n’avait pas suscité une vague révolutionnaire comparable à celle de 1917-18, l’alliance contre-révolutionnaire de la bureaucratie du Kremlin et de l’impérialisme avait su prévenir et contenir le mouvement des masses, mais le courant n’était plus à la défaite. Si l’ordre bourgeois ne sortait pas ébranlé de la guerre, il n’en était pas moins profondément précaire et miné de l’intérieur (le mouvement d’indépendance des colonies sera une manifestation de cette faiblesse et de ces contradictions). La tache des révolutionnaires se trouvait dictée par ces nouvelles conditions.
Il fallait construire le parti et l’Internationale.
Une Internationale n’existe, en tant que direction du mouvement ouvrier mondial, que lorsque ses sections existent. En 1938 l’Internationale était proclamée, mais ses actions n’avaient, dans la plupart des cas, qu’une existence embryonnaire. Sa force était dans l’avenir, elle donnait aux futurs cadres du mouvement ouvrier un programme et un espoir, elle assurait, en la personne de Léon Trotsky, le lien vivant avec le passé révolutionnaire et la tradition bolchévique. L’Internationale décapitée pouvait et devait survivre, mais il fallait donner chair et vie au programme. Il fallait que les sections se donnent à la tâche de construction d’organisations bolcheviques, c’est-à-dire liées aux masses, en contact réel avec la classe ouvrière. C’est-à-dire ce type de tâche que, selon Trotsky lui-même - cf. citation plus haut - les cadres de la IVe n’avaient pas appris à faire.
En fait, les organisations trotskystes officielles allaient se révéler totalement incapables de se lier aux masses. Non parce qu’elles se réclamaient du Trotskysme, mais parce que leur pratique organisationnelle, leur conception donc du travail nécessaire, étaient étrangères ou bolchevisme. Leur composition petite-bourgeoise, circonstancielle et même inévitable à une époque donnée, allait devenir un défaut insurmontable ou en tout cas insurmonté.
Ce n’est pas une tare congénitale du trotskysme. Ce n’est pas davantage une conséquence de l’époque ou du stalinisme (ou plus récemment du pablisme). Il était possible de mener une autre politique, c’est ce qu’a voulu prouver le groupe qui est à l’origine des VOIX OUVRIERE actuelles.
Voici ce qu’écrivaient nos camarades en 1943 : « Nous nous sommes engagés depuis le début de la guerre, dans la création d’une organisation de type révolutionnaire bolchevique. Le Bolchevisme implique, avec une politique juste (qui pour nous est celle définie dans « La IVe Internationale et la Guerre » et « le programme de Transition » qui continue la ligne des quatre premiers congrès de l’IC), un contact réel et étendu avec la classe ouvrière, la participation quotidienne à ses luttes, il s’inspire des intérêts quotidiens et permanents de la classe ouvrière. Pour se dire Parti Bolchevique, il faut avoir un certain poids organisationnel qui permette la conduite de la lutte des classes dans tout le pays, il faut avoir des traditions de luttes ouvrières. Il faut avoir un bilan de luttes politiques favorables. »
Ce n’était pas une résolution de congrès, ce n’était pas une motion destinée à rassurer l’organisation sur la pureté de ses intentions et sa fidélité au bolchevisme. C’était une orientation politique qui devait guider et qui guide encore toute notre conception et notre pratique du travail quotidien indispensable au sein de la classe ouvrière. Gagner l’avant-garde et se lier aux masses, ne sont pas des tâches antagonistes. Elles sont au contraire complémentaires. Parce qu’ils étaient contre le courant, mais aussi par vocation personnelle, par nature et par formation, les militants trotskystes d’avant-guerre n’avaient su mener que la première tâche. Les camarades qui sont à l’origine de l’UC actuelle essayaient vainement à l’époque de montrer que l’autre tache était tout aussi indispensable, tout aussi urgente, ils ne furent pas entendus, ou du moins ils ne furent pas compris. Or, le bilan de l’expérience trotskyste d’avant-guerre était en fin de compte négatif. Il fallait en tirer les conclusions nécessaires. Pour gagner l’avant-garde, il ne suffisait pas de brandir le drapeau et d’exposer le programme. La justesse des idées trotskystes ne s’imposerait aux meilleurs éléments déjà organisés de la classe ouvrière française que lorsqu’une organisation trotskyste, même faible numériquement, aurait un bilan de luttes favorables à présenter. Un tel bilan ne pouvait pas surgir du néant, il supposait un travail systématique, régulier et quotidien dans les entreprises. Un type de travail qui n’avait rien à voir avec l’élan sporadique qui pousse les trotskystes à apparaître à la porte des usines, une ou deux fois l’an, avec des feuilles de propagande tellement peu en rapport avec les préoccupations quotidiennes des ouvriers, qu’elles en deviennent presque risibles (voir le tract de Posadas appelant les travailleurs de chez Renault à soutenir par la grève générale les masses gabonaises, lors de l’intervention des parachutistes français. Ou encore le tract de l’OCI, diffusé aux usines Babcock par des instituteurs bien intentionnés, proposant des moyens de lutter contre les licenciements, dans une entreprise qui n’est précisément pas touchée par les licenciements). Ce n’est pas de la naïveté, c’est l’aboutissement prévisible d’un manque de contact avec la réalité.
Il n’est pas possible, à notre époque, d’espérer gagner la classe ouvrière aux idées révolutionnaires en venant vendre la presse politique trotskyste aux portes des usines. Ce n’est pas une vérité éternelle, mais une conséquence du stalinisme : les travailleurs tant de fois abusés et abandonnés, sont devenus méfiants, ils n’accorderont leur confiance politique qu’à des organisations et des hommes qu’ils auront pu juger dans le domaine qui leur est familier : les problèmes rencontrés à l’usine. C’est donc vers les usines et les problèmes concrets des travailleurs que doit s’orienter le travail de l’organisation révolutionnaire.
Il ne s’agit évidemment pas d’envoyer les intellectuels à l’usine. La classe ouvrière n’a pas besoin de faux ouvriers venus sur le tas leur montrer l’exemple et leur prêcher la bonne parole. S’il est un domaine où les bonnes intentions ne suffisent pas, c’est bien celui de l’entreprise. Les ouvriers n’éprouvent que méfiance ou bienveillance ironique pour l’étudiant aux blanches mains qui vient par idéal partager leur sort. Ils savent que ce travailleur éphémère ne sera jamais des leurs et qu’il peut du jour au lendemain se recaser dans la société bourgeoise à la place que sa formation lui a assurée. Comme toute forme de charité - et en dernière analyse, c’en est une - elle se double d’un mépris inconscient. Nous laissons ce rôle aux prêtres ouvriers, toute catégorie.
Non. Il s’agit de mettre l’activité des intellectuels révolutionnaires au service des travailleurs. C’est-à-dire de faire du travail en direction des travailleurs, sous toutes ses formes, techniques, rédactionnelles, organisationnelles, etc..., la préoccupation essentielle des jeunes intellectuels qui viennent à l’organisation révolutionnaire. Il s’agit qu’ils écrivent des articles destinés aux travailleurs. Non pas des ouvrages de marxisme vulgaire et simplifié à l’usage des ouvriers, mais des articles qui répondent aux préoccupations des ouvriers, qui s’inspirent de leurs problèmes et y donnent des solutions claires. Il faut que l’activité intellectuelle de ces militants s’attache à la réalité concrète de l’exploitation sous toutes ses formes et dans toutes ses conséquences.
Mais la rédaction n’est pas tout, il faut aussi fabriquer le matériel et le diffuser. Et apprendre aux jeunes à considérer cet aspect du travail comme tout aussi important que le travail rédactionnel proprement dit. Car il n’y a pas pour un militant intellectuel d’activité plus noble que d’autres, et il y a malheureusement beaucoup plus de jeunes étudiants prêts à écrire - et bien souvent n’importe quoi - que disposés à aller jusqu’au bout de leur tâche et à se rendre à 6 heures du matin aux portes des entreprises. Ce n’est pas seulement une question de dévouement ; c’est aussi une question d’honnêteté intellectuelle. Et ce n’est d’ailleurs qu’en ayant un contact direct avec ceux auxquels on s’adresse que l’on peut apprendre la valeur des mots et des idées et à ne pas dire n’importe quoi. Il s’agit enfin d’animer des cercles ouvriers, de gagner aux idées socialistes les travailleurs les plus conscients, de les instruire et d’apprendre d’eux ce que pensent et ce que ressentent les masses. Ce n’est pas une conception originale de notre part de l’action révolutionnaire, c’était celle des militants bolcheviques, qui avaient compris que seule la classe ouvrière pouvait vaincre, à l’aide d’un parti entièrement dévoué à sa cause.
Il n’y a pas d’autre chemin pour faire pénétrer les idées révolutionnaires dans l’avant-garde de la classe ouvrière. Le socialisme n’est pas une production automatique de la lutte des classes. Pour gagner les ouvriers au socialisme, il faut et il a toujours fallu des intellectuels. Mais des intellectuels ayant rompu moralement avec leur milieu social, leur classe, leur position assise dans la société bourgeoise, et surtout avec les façons d’agir et de penser de leur milieu d’origine. Ces intellectuels entièrement dévoués à la classe ouvrière, c’étaient les militants professionnels du parti bolchévique. Ce type de militant, que la IVe Internationale précisément n’a pas pu et pas su former.
Cette sélection rigoureuse des individus, ce long apprentissage du métier de militant n’est évidemment pas naturelle et se situe aux antipodes de la mentalité petite-bourgeoise. Aussi exige-t-elle pour une organisation naissante, et d’autant plus sensible à la pression du milieu extérieur qu’elle est plus faible numériquement et politiquement, une attention de tous les instants, une constante préoccupation. Mais c’est là précisément qu’intervient la conscience révolutionnaire. Cela implique une croissance organisationnelle lente - au moins dans ses débuts - mais infiniment plus saine et plus solide, que celle de ces partis d’adhérents qui naissent et périssent comme les champignons. La IVe Internationale a connu après la guerre une période faste puisqu’elle comptait disait-elle plusieurs centaines de militants. Son effondrement n’en est que plus démonstratif, et c’est le résultat non pas d’une politique fausse, mais de moeurs organisationnelles détestables.
C’est parce qu’elles se sont toujours refusées à sélectionner les jeunes intellectuels qui venaient à elles selon ce critère-là, parce qu’elles se sont montrées incapables de les transformer en militants totalement dévoués à la classe ouvrière, que les organisations de la IVe Internationale n’ont pu pénétrer dans les masses ou même plus simplement avoir le contact avec elles. C’est de là que vient la faillite organisationnelle de l’Internationale et ses errements politiques ultérieurs.

[Lutte de classe n°10, décembre 1967]

lundi 18 juillet 2011

:: Le 3 septembre 1938 : proclamation de la IVe Internationale

Dernier chapitre du « Programme de Transition », rédigé par Trotsky début 1938, et qui fût le « Manifeste » de la nouvelle Internationale.
Sous le drapeau de la IVe Internationale
Des sceptiques demandent : mais le moment est-il venu de créer une nouvelle Internationale ? Il est impossible, disent-ils de créer une Internationale « artificiellement »; seuls, de grands événements peuvent la faire surgir, etc. Toutes ces objections démontrent seulement que des sceptiques ne sont pas bons à créer une nouvelle Internationale. En général, ils ne sont bons à rien.
La IVe Internationale est déjà surgie de grands événements : les plus grandes défaites du prolétariat dans l'Histoire. La cause de ces défaites, c'est la dégénérescence et la trahison de la vieille direction. La lutte des classes ne tolère pas d'interruption. La Troisième Internationale, après la Deuxième, est morte pour la révolution. Vive la IVe Internationale !
Mais les sceptiques ne se taisent pas : « Est-ce déjà le moment de la proclamer maintenant ? » La IVe Internationale, répondons-nous, n'a pas besoin d'être « proclamée ». ELLE EXISTE ET ELLE LUTTE. Elle est faible ? Oui, ses rangs sont encore peu nombreux, car elle est encore jeune. Ce sont, jusqu'à maintenant, surtout des cadres. Mais ces cadres sont le seul gage de l'avenir. En dehors de ces cadres, il n'existe pas, sur cette planète, un seul courant révolutionnaire qui mérite réellement ce nom. Si notre Internationale est encore faible en nombre, elle est forte par la doctrine, le programme, la tradition, la trempe incomparable de ses cadres. Que celui qui ne voit pas cela aujourd'hui reste à l'écart. Demain, ce sera plus visible.
La IVe Internationale jouit dès maintenant de la haine méritée des staliniens, des sociaux-démocrates, des libéraux bourgeois et des fascistes. Elle n'a ni ne peut avoir place dans aucun des Fronts populaires. Elle s'oppose irréductiblement à tous les groupements politiques liés à la bourgeoisie. Sa tâche, c'est de renverser la domination du capital. Son but, c'est le socialisme. Sa méthode, c'est la révolution prolétarienne.
Sans démocratie intérieure, il n'y a pas d'éducation révolutionnaire. Sans discipline, il n'y a pas d'action révolutionnaire. Le régime intérieur de la IVe Internationale est fondé sur les principes du centralisme démocratique : liberté complète dans la discussion, unité complète dans l'action.
La crise actuelle de la civilisation humaine est la crise de la direction du prolétariat. Les ouvriers avancés réunis au sein de la IV° Internationale montrent à leur classe la voie pour sortir de la crise. Ils lui proposent un programme fondé sur l'expérience internationale de la lutte émancipatrice du prolétariat et de tous les opprimés du monde. Ils lui proposent un drapeau que ne souille aucune tache.
Ouvriers et ouvrières de tous les pays, rangez-vous sous le drapeau de la Quatrième Internationale !
C'est le drapeau de votre victoire prochaine !