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mercredi 17 juin 2015

:: Juin 68 à Renault Flins et Peugeot Sochaux [LO, juin 2008]

Les CRS tentent d'imposer la reprise par la force... mais relancent la grève !

Début juin 1968, pour accélérer la reprise du travail, le gouvernement choisit d'envoyer les CRS reprendre de force des usines occupées, notamment Renault Flins et Peugeot Sochaux. Ces deux tentatives échouèrent, car la combativité ouvrière restait forte malgré les manoeuvres du gouvernement, du patronat et des centrales syndicales pour en finir avec la plus grande grève ouvrière que le pays ait connue.

La fin de la grève et la reprise à Renault Flins

À Renault Flins, le 4 juin, les grévistes avaient brûlé les urnes pour empêcher un vote sur la reprise du travail. Mais le 6 juin, dans la nuit, les half-tracks des CRS défonçaient les grilles de l'usine. En réponse, le vendredi 7 juin, 5 000 ouvriers se rassemblaient devant l'usine, bien décidés à ne pas reprendre le travail.

Les dirigeants syndicaux avaient prévu un meeting aux Mureaux, à 4 km de l'usine, mais ils durent le tenir à 300 mètres du cordon de policiers gardant l'entreprise. Les ouvriers imposèrent aussi aux dirigeants syndicaux que les étudiants présents puissent exprimer leur soutien, ce que fit Alain Geismar.
À 10 h 30, la police chargeait les ouvriers de retour devant l'usine, à coups de matraques et de gaz lacrymogènes. Les travailleurs ripostèrent en lançant des cailloux. La police dégagea les abords de l'usine. Les représentants syndicaux, eux, disparurent, non sans avoir incité les travailleurs à ne pas se défendre et en répandant des calomnies contre les gauchistes, ce qui visait aussi bien les ouvriers combatifs que les étudiants présents. Les uns et les autres, repoussés par les policiers, se retrouvèrent dans les champs autour de l'usine. Tout l'après-midi, les policiers leur firent la chasse avec une brutalité qui indigna la population.

Samedi 8 au matin, il y eut un meeting aux Mureaux où parlèrent la CGT, la CFDT, le PCF et le maire, de la FGDS (Fédération de la gauche démocrate et socialiste, ancêtre du Parti Socialiste). Le représentant du PCF stigmatisa les " provocateurs venus de l'extérieur ", c'est-à-dire les étudiants solidaires et non pas les policiers ! Il était à l'unisson de l'Humanité qui dénonçait les " commandos Geismar " organisant " la provocation contre les grévistes de Renault ". Des huées saluèrent cette déclaration. À nouveau, les ouvriers exigèrent " la parole aux étudiants ". Après le meeting, des travailleurs demandaient des comptes aux militants du PCF sur la politique de leurs dirigeants. En deux jours, les ouvriers de Flins apprirent beaucoup, surtout sur leurs faux amis.

Les policiers, eux, continuèrent leur chasse à l'homme. Le lundi 10 juin dans l'après-midi, ce fut le drame : un lycéen maoïste, Gilles Tautin, 17 ans, poursuivi par des gendarmes, se jeta dans la Seine pour leur échapper et s'y noya. Devant l'émotion soulevée, la direction de Renault fit marche arrière. Les CRS abandonnèrent l'occupation. Les ouvriers de Flins la reprirent et celle-ci continua jusqu'au 17 juin. À cette date, la fin de la grève fut votée à une courte majorité. À la reprise du travail, les chefs comme les responsables syndicaux se firent discrets. Mais deux jours plus tard, la direction refusait de renouveler le contrat de deux ouvriers " meneurs " et prétendait rétablir les cadences d'avant la grève. La colère explosa à nouveau et la moitié des ouvriers débrayèrent sur-le-champ. La nuit, la CFDT et les ouvriers les plus combatifs parlaient de relancer la grève, mais la CFDT céda au refus de la CGT, et les travailleurs reprirent le travail.

À Peugeot Sochaux, les CRS tuent deux ouvriers

Chez Peugeot à Sochaux, le 8 juin, les dirigeants syndicaux étaient décidés à mettre un terme à une occupation qui durait depuis le 17 mai. Ils appelèrent les ouvriers à manifester en ville, pour pouvoir plus facilement disperser les piquets de grève restés à l'usine. Ceux-ci comprirent la manoeuvre. Des ouvriers prirent une voiture sono pour aller expliquer à ceux de la manifestation ce qui se tramait dans leur dos. Malgré cela, à minuit, l'usine était évacuée et le travail était censé reprendre le lundi 10 juin.

Mais ce jour-là, les ouvriers des ateliers de fabrication de carrosserie débrayèrent et firent le tour de l'usine pour mettre les autres secteurs en grève. À 13 heures, l'occupation était votée à nouveau. Les travailleurs exigaient l'élection d'un nouveau Comité central de grève (celui de la précédente occupation avait plutôt été une intersyndicale) " avec des délégués de chaque secteur choisis par les travailleurs eux-mêmes ".

Vu la situation dans le pays (reprises partout et attaque des CRS à Flins), l'assemblée générale de discussion des grévistes avait conscience que le gouvernement mais aussi les dirigeants syndicaux et les représentants des partis de gauche pesaient pour la reprise. Ils n'en furent pas moins surpris de voir débarquer à 3 heures du matin des centaines de CRS. Les ouvriers se défendirent au corps à corps contre des assaillants cherchant l'affrontement.

L'agressivité des CRS était manifeste et des travailleurs d'autres entreprises se joignirent à la lutte. Les CRS occupaient l'usine, mais ils étaient désormais assiégés par les ouvriers. Les policiers n'en sortaient que pour repousser la foule et recevaient alors cailloux et billes d'acier.

Les syndicats et les dirigeants de gauche organisèrent une manifestation de protestation contre les violences policières. Mais, arrivés devant l'usine, les manifestants la prirent d'assaut. Des ouvriers commencèrent à secouer un command-car de CRS. Paniqués, les CRS armés de mousquetons se dégagèrent en tirant, tuant un ouvrier. La colère monta d'un cran. Les ouvriers poursuivaient les CRS qui, en s'enfuyant, jetaient derrière eux des grenades offensives. Deux travailleurs perdirent un pied, un autre fut amputé d'un bras et il y eut de nombreux blessés. Un deuxième ouvrier fut tué, le souffle d'une grenade l'ayant fait tomber d'une palissade.

Le 11 juin, les CRS se retiraient. La grève se prolongea jusqu'au 19 juin, mais l'usine n'était plus occupée. En reprenant le travail, les ouvriers de Peugeot avaient tous en tête le souvenir de leurs camarades morts, Pierre Beylot et Henri Blanchet.

Une combativité ouvrière intacte

En envoyant ainsi les CRS contre les ouvriers de Flins et de Peugeot, le gouvernement entendait faire une démonstration de force, destinée à la fois aux travailleurs qui restaient en grève et à l'électorat réactionnaire.

Ayant choisi de ne gêner en rien la campagne électorale et de pousser partout à la reprise du travail, la CGT (et avec elle le PCF) comme les autres centrales syndicales avaient abandonné les grévistes de chaque entreprise à leurs seules forces. L'échec des CRS à mettre fin aux occupations d'usine à Renault Flins et à Peugeot Sochaux souligna donc qu'en Mai 68, ce n'était pas la combativité des travailleurs qui manquait à l'appel, mais une direction ouvrière indépendante décidée à aller jusqu'au bout des possibilités du mouvement.

En refusant de reprendre le travail sous la menace policière, les travailleurs de Renault Flins et de Peugeot Sochaux imposèrent au gouvernement de retirer ses CRS. Le prix à payer fut élevé puisqu'un lycéen trouva la mort à Flins et deux ouvriers à Sochaux mais, dans ces deux usines, la combativité ouvrière put s'exprimer, et elle resta élevée les années suivantes.

Cela montra aussi que la majorité des grévistes de Mai 68 attendaient plus que ce que les directions syndicales avaient accepté à Grenelle. D'ailleurs ceux qui prolongèrent leur lutte obtinrent souvent un peu plus. Mais, surtout, ils mirent en évidence une leçon qui est toujours valable. La grève est par excellence l'arme des travailleurs mais, s'ils ne veulent pas que leur action soit dévoyée comme elle l'a été en 1968 par des dirigeants qui ne voulaient surtout pas remettre en cause l'ordre bourgeois, les travailleurs doivent la contrôler de bout en bout. Car, comme le disait Karl Marx, " l'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes " !

Jacques FONTENOY (LO, juin 2008)

lundi 18 juillet 2011

:: "La grève des usines Renault", par Pierre Bois (mai 1947)

Publié dans “La Révolution prolétarienne” du 25 mai 1947 (puis par Lutte Ouvrière).

LA GREVE DES USINES RENAULT

Depuis des mois chez Renault, comme partout, le mécontentement des ouvriers augmentait en même temps qu’augmentaient les difficultés de la vie.
Quelle est la situation chez Renault ? On a souvent dit que Renault était la boîte la plus mal payée de la région parisienne. Ce n’est pas tout à fait exact. En général, dans la métallurgie, les boîtes moyennes et surtout les petites boîtes payent davantage que les grosses entreprises genre Renault ou Citroën. Cela tient à ce que dans les petites boîtes la rationalisation est beaucoup moins poussée que dans les grosses. Les patrons ont intérêt à garder leur personnel qui se compose en grande partie d’ouvriers professionnels. Dans les grosses entreprises, du fait de la rationalisation, le personnel se compose en grande partie d’ouvriers spécialisés, facilement remplaçables.

D’autre part, dans les grosses entreprises, le patronat a les reins plus solides pour résister à la pression ouvrière.

S’il est vrai que les ouvriers des grosses boîtes sont moins payés que ceux des petites, les tarifs dans les grosses entreprises, comme Citroën et Renault, sont sensiblement les mêmes. Il est évident qu’on peut montrer des bulletins de paye de 42 francs et 34,30 frs. chez Renault, tandis qu’on montre des bulletins de 62 francs chez Citroën. Mais l’inverse est également vrai. Tout dépend des conditions de travail et du moment.

Ainsi, dans l’ensemble, avant l’augmentation des 25%, les ouvriers de Renault étaient mieux payés que ceux de chez Citroën. Depuis que les ouvriers de chez Citroën se sont mis en grève et ont failli renverser la voiture de Hénaff (fin février 1947), la moyenne des salaires chez Citroën est sensiblement supérieure à celle de chez Renault.

On a essayé d’expliquer la prétendue infériorité des salaires chez Renault par le fait des nationalisations. Au début de la grève, les ennemis des nationalisations –toute la presse de droite– ont tenté d’expliquer notre grève par la faillite des nationalisations. Et s’ils ont eu l’air d’appuyer notre mouvement au début, ils se sont immédiatement rétractés lorsqu’ils ont vu que le conflit devenait un problème gouvernemental. Les amis des nationalisations ont essayé de faire croire que notre mouvement était uniquement dirigé contre les nationalisations. Tout cela est faux.

En réalité, dès 1945, dans de nombreuses boîtes, notamment chez Citroën, une forte opposition se manifesta, de très nombreuses grèves sporadiques eurent lieu et si elles ne donnèrent que des résultats insignifiants, c’est que la bureaucratie syndicale ne rencontrant pas une opposition organisée suffisamment forte fut à chaque fois en mesure de saboter les mouvements. C’est ainsi que plusieurs camarades, après un travail de quelques mois, furent mis à la porte ou durent prendre leur compte après les brimades conjuguées de la section syndicale et de la direction.

Le mouvement de mécontentement chez Renault, qui a abouti à la grève, n’est pas d’aujourd’hui et il n’est pas non plus particulier à Renault. Chez Renault, comme partout ailleurs, la section syndicale était incapable d’interpréter ce mécontentement. Elle ne s’en souciait pas. Elle vivait en dehors ou au-dessus des ouvriers. Pourtant elle prétendait grouper 17.000 adhérents sur les 30.000 ouvriers. En réalité, la plupart ne payaient plus leurs cotisations. Il n’y avait plus de réunions syndicales et quand, par hasard, il y avait une assemblée, le nombre des présents était infime. Devant la carence de la section syndicale, les ouvriers devaient donc chercher un autre moyen de se défendre.

Aussi nous disions dans le tract qui convoquait au meeting public du lundi 28 avril : “Les organisations dites ouvrières, non seulement ne nous défendent pas, mais encore s’opposent à notre lutte. C’est à nous qu’il appartient de défendre nous-mêmes nos revendications : 1º 10 francs de l’heure sur le taux de base ; 2º Paiement intégral des heures de grève. Seule l’action peut nous donner satisfaction”.

Nous avons déclenché le mouvement. Nous appelons tous les ouvriers à se joindre à nous, à nommer des représentants qui viendront se joindre à notre comité de grève qui siège en permanence au Département 6 (secteur Collas)”.

Notre tract du 6 mai explique la cause du conflit : “En réalité ce sont les dépenses ruineuses de l’Etat qui provoquent l’inflation. M. Ramadier qui fait fonctionner la planche à billets pour couvrir, en partie, ces dépenses, veut en même temps en rendre responsable la classe ouvrière. La classe ouvrière, voilà l’ennemi pour ceux qui parlent au nom des capitalistes. La classe ouvrière doit non seulement supporter tous les sacrifices qu’on lui impose au nom de promesses non tenues ; mais dès qu’elle réclame les choses les plus indispensables pour vivre, on l’accuse, par-dessus le marché, de tous les maux qui sont les conséquences du fait que l”économie est dirigée par une poignée de capitalistes parasites.

Nous voulons la hausse des salaires par rapport aux profits des capitalistes.

“Notre revendication : le minimum vital en fonction du coût de la vie, c’est à-dire garanti par l’échelle mobile, n’est pas une revendication particulière. C’est une revendication qui intéresse toute la classe ouvrière.

“Contrairement à ce qu’on a tenté d’expliquer, la grève Renault na pas eu lieu parce que chez Renault on est plus mal payé que partout ailleurs. Si le tarif de chez Renault est actuellement un peu inférieur à Citroën ou à certaines petites boîtes, il est supérieur au tarif de boîtes même importantes comme le L.M.T., la Radiotechnique, l’Air liquide, etc.

Lorsque nous sommes allés à la Commission du travail, M. Beugnez, le président de cette commission et député M.RP., nous a dît: “Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez Renault, mais je crois qu’il faut ramener le conflit à des proportions techniques.” Pour ces gens-là il fallait limiter le conflit à des proportions techniques. Mais le conflit Renault n’était pas un conflit technique. C’était un conflit social. Les ouvriers de notre usine ont mené un combat d’avant-garde dans un mouvement général Et la meilleure preuve, c’est que la lutte pour la revalorisation des salaires, commencée chez Renault, s’est étendue à tout le pays.

La montée de la grève

Depuis quelques semaines, dans l’usine, se manifestaient divers mouvements qui avaient tous pour origine une revendication de salaire. Tandis que la production a augmenté de 150% en un an (66,5 véhicules en décembre 1945 et 166 en novembre 1946) notre salaire a été augmenté seulement de 22,5 tandis que l’indice officiel des prix a augmenté de 60 à 80%.

Dans l’Ile, c’est pour une question de boni que les gars ont débrayé; à l’Entretien, c’est pour clamer un salaire basé sur le rendement. Au Modelage Fonderie, les ouvriers ont fait une semaine de grève. Ils n’ont malheureusement rien fait pour faire connaître leur mouvement parce qu’ils pensaient que “tout seuls, ils avaient plus de chance d’aboutir”. Au bout d’une semaine de grève, ils ont obtenu une augmentation de 4 francs, sauf pour les P1.

A l’Artillerie aussi, il y a eu une grève. Ce sont les tourneurs qui ont débrayé les premiers, le jeudi 27 février, à la suite d’une descente des chronos. Les autres ouvriers du secteur se sont solidarisés avec le mouvement et une revendication générale d’augmentation de 10 flancs de l’heure ainsi que le réglage à 100% ont été mis en avant. Cela équivalait à la suppression du travail au rendement. Sous la pression de la C.G.T., le travail a repris. Finalement, les ouvriers n’ont rien obtenu, si ce n’est un rajustement du taux de la prime, ce qui leur fait 40 centimes de l’heure.

A l’atelier 5 (trempe, secteur Collas), un débrayage aboutit à une augmentation de 2 francs.

A l’atelier 17 (Matrices), les ouvriers, qui sont presque tous des professionnels, avaient revendiqué depuis trois mois l’augmentation des salaires. N’ayant aucune réponse, ils cessèrent spontanément le travail.

Dans un autre secteur, les ouvriers lancent une pétition pour demander la réélection des délégués avec les résultats suivants : 121 abstentions, 42 bulletins nuls comportant des inscriptions significatives à l’égard de la direction syndicale, 172 au délégué C.G.T., 32 au délégué C.F.T.C.

Au secteur Collas les ouvriers font circuler des listes de pétition contre la mauvaise répartition de la prime de rendement D’autres sections imitent cette manifestation de mécontentement, mais se heurtent à l’opposition systématique des dirigeants syndicaux.

L’atelier 31, secteur Collas, qui avait cessé spontanément le travail par solidarité pour l’atelier 5, n’ayant pu entraîner le reste du département, a été brisé dans son élan par les délégués. On le voit, depuis plusieurs semaines, une agitation grandissante se manifestait Partout volonté d’en sortir, mais partout aussi sabotage systématique des dirigeants syndicaux et manque absolu de direction et de coordination.

La première journée

Le mercredi 23 avril, les ouvriers du secteur Collas (boîtes de vitesse, direction, pignons) élisent parmi eux, en réunion générale, un bureau avec mandat de préparer et de décider l’action dans les meilleures conditions.

Le vendredi 25 avril, à 6 h.30, un piquet est à la porte et distribue un tract du Comité de grève, tandis que l’ordre de grève est affiché.

Le courant a été coupé, chaque transfo est gardé par un piquer. Les portes d’entrée sont également gardées ; une affiche invite les ouvriers a assister à la réunion générale, à 8 heures, dans le hall. Un nouveau vote confirme la grève par une majorité d”environ 85% . Après plusieurs manoeuvres des cégétistes, l’atelier 5 (la Trempe) refuse de se joindre au mouvement. Quoique faisant partie du département 6, il restera toujours à l’écart du Comité de grève.

Le secrétaire général Plaisance, ainsi que les délégués, tout en désapprouvant notre grève promettent de “s”incliner devant les décisions de la majorité”. Une délégation se rend à la direction pour déposer la revendication.

Pendant ce temps, exception faite des piquets qui restent à leur poste, l’ensemble des ouvriers se répand dans les divers ateliers pour les inviter à se joindre à nous. Les moteurs s’arrêtent ; les délégués syndicaux les remettent en route. Quoique certains ouvriers soient au courant du mouvement de grève, la majorité est surprise ; elle hésite devant l’hostilité farouche des délégués.

A 13 heures, profitant de ce qu’il règne dans les autres secteurs une certaine confusion susceptible de démoraliser les ouvriers de Collas, les délégués syndicaux réclament un nouveau vote dans ce secteur. La réponse est ferme : “Nous ne sommes pas des enfants qui changent d’opinion toutes les cinq minutes.” Ils refusent le vote. En fin de journée, la grève tient ferme à Collas. Dans les autres secteurs, la pression des éléments cégétistes a eu raison de l’hésitation des ouvriers. A part quelques secteurs isolés, le travail a repris.

Le meeting de la Place Nationale

Le samedi et le dimanche, peu d’ouvriers sont présents à l’usine, en dehors des piquets. Mais le Comité de grève travaille. II faut étendre la grève à toute l’usine. C’est la seule garantie du succès. Un tract est tiré invitant les ouvriers à se joindre au mouvement ; il sera distribué le lundi matin à toutes les entrées de l’usine. Un meeting est prévu pour le lundi à la place Nationale. II faut que le secteur Collas fasse la démonstration qu’il est décidé à lutter. Il lui faut convaincre les autres secteurs d’agir avec lui. Naturellement, le lundi matin, quand les tracts sont distribués, quelques accrochages ont lieu avec les P.C.F. au Bas-Meudon, à la place Nationale, mais sans gravité.

Au meeting, le Comité de grève appelle les ouvriers à se joindre au mouvement- La revendication est commune, la lutte doit être commune. Les 10 francs intéressent tous les ouvriers ; il faut réaliser l’unité d’action. Les ouvriers, convaincus de la justesse des revendications, apprécient le sentiment de démocratie qui anime le Comité de grève qui les invite à venir s’exprimer. Ils ont compris que l’affaire est sérieuse. A peine le meeting est-il terminé qu’on vient nous chercher pour aller à l’usine O. Un cortège se forme. A notre arrivée, des chaînes entières quittent le travail. A la suite d’un second meeting, un comité de grève est formé à l’usine O.

Pendant tout l’ après-midi le secteur Collas recevra des dizaines de délégations d’ouvriers représentant tantôt leur département, tantôt leur atelier, tantôt un petit groupe de camarades demandant des directives pour mener le combat.

Mardi matin, environ 12.000 ouvriers sont en grève, malgré l’opposition des cégétistes. La direction syndicale se sent débordée. Pour essayer de reprendre le mouvement en main et de le contrôler, elle utilise une première “manoeuvre” en appelant elle-même à la grève générale, dune heure, pour soi-disant appuyer ses propres négociations avec la direction. Mais une fois en grève, les travailleurs de toute l’usine y restent, refusent de limiter le mouvement à une heure et suivent le secteur Collas dans la grève et dans ses revendications.

L’attitude de la direction

Les responsables cégétistes nous ont reproché d’avoir déclenché le mouvement juste au moment où le président-directeur de la régie, M. Lefaucheux, était absent. En fait, M. Lefaucheux est toujours absent. Et depuis plus d’un mois il était saisi de nos revendications.

Le vendredi du déclenchement de la grève, les représentants de la direction se retranchent derrière des formalités légales pour refuser de discuter avec le Comité de grève “qu’ils ne connaissent pas”. Cela n’empêchera pas les mêmes représentants patronaux de venir s’adresser au Comité de grève trois heures plus tard pour réclamer libre passage du matériel dans les départements en grève. Ce qui est évidemment refusé.

Dès le samedi, on apprend que M. Lefaucheux est de retour. Le lundi matin, il discute avec… la section syndicale.

Le mardi 29 avril, après un meeting du Comité de grève, 2.000 ouvriers environ se rendent à la direction. M. Lefaucheux est au ministère. Promesse est faite aux ouvriers que le Comité de grève sera reçu dans la soirée. Mais le soir, lorsque la masse des ouvriers est absente, il refuse, avec le plus grand mépris, de nous recevoir.

Seule la complicité des responsables cégétistes a permis à la direction de refuser de recevoir les délégués du Comité de grève, mandatés par les ouvriers et de ne pas prendre en considération la volonté de ces derniers. La direction avait le plus grand intérêt à discuter avec les responsables cégétistes qui, sous couleur de représenter, eux, les ouvriers, négociaient et manoeuvraient avec la direction pour la reprise du travail.

Le lundi 12 mai, lorsque les ouvriers de Collas décideront de continuer seuls la lutte, M. Lefaucheux invitera les représentants du Comité de grève, en présence de deux délégués syndicaux- N’ayant pas obtenu la reprise du travail, il tentera le lendemain une manoeuvre d’intimidation en venant lui-même s’adresser aux ouvriers, qui le feront déguerpir sous leurs huées parce qu’il refusera de répondre publiquement aux questions du Comité de grève La direction emploiera alors, sans plus de succès du reste, d’autres méthodes d’intimidation. Elle enverra inspecteur du travail nous menacer de poursuites pour entraves à la liberté du travail.

La direction tantôt se raidit et cherche à nous intimider, tantôt essaie les formes paternalistes ; tantôt enfin elle se retranche derrière les décisions gouvernementales. Elle refuse de connaître le Comité de grève. mais, en fin de compte, c’est l’action des grévistes qui tranche les questions et non les discussions des “représentants légaux”.

La maîtrise et les grands bureaux

Ce n’étaient pas les employés et les techniciens qui pouvaient se mettre en avant du conflit. Mais lorsque les ouvriers ont eu donné le coup d’envoi, ils ont suivi le mouvement. Certains éléments se sont même placés à l’avant-garde. En général, le mouvement a bénéficié de la neutralité bienveillante de la maîtrise. L’influence du M.F.A. (Mouvement Français de l’Abondance) parmi le personnel collaborateur est un facteur certain de la sympathie de celui-ci en faveur du mouvement.

Lorsque le secteur Collas a continué seul la grève, la maîtrise, officiellement, n’a pas fait grève (elle a remis les moteurs en route quand la direction lui en a donné l’ordre), mais elle a favorisé le mouvement plutôt qu’elle ne l’a saboté.

Les Grands Bureaux ont été les premiers à suivre le mouvement. Certainement, l’influence de la C.F.T.C., qui voyait avant tout une attaque anti-P.C.F., a favorisé le débrayage des bureaux. Mais dans la lutte, ce sont surtout des éléments étrangers à la C.F.T.C. qui ont eu un rôle dirigeant. Quant à ses adhérents. ils ont agi beaucoup plus en liaison avec le Comité de grève qu’avec leur organisation chrétienne. Celle-ci s’est tenue à l’écart et s’est même désolidarisée du mouvement dès que celui-ci a pris un caractère général, par conséquent préjudiciable au patronat.

La C.G.T. dans le conflit

Les ouvriers du secteur Collas, qui sont à l’origine du conflit, sont pour la grosse majorité des syndiqués à la C.G.T. Mais certains, depuis plusieurs semaines, d’autres depuis plusieurs mois, avaient cessé de payer leurs cotisations, ayant compris la politique de trahison menée par leurs dirigeants syndicaux, comme du reste une forte proportion des ouvriers dans l’ensemble de l’usine.

La C.G.T. est contre la grève, car pour elle maintenant “la grève, c’est l’arme des trusts”.

Le premier jour, L’Humanité ne parle pas de la grève. Encore un de ces nombreux conflits que la bureaucratie syndicale arrivera bien à étouffer… Le deuxième jour, la grève est définie comme étant l’oeuvre d’une poignée de provocateurs.

Chaque jour, un tract du Syndicat des métaux est distribué pour discréditer le Comité, ce “Comité de provocateurs”. Les bonzes répandent les calomnies les plus abjectes qui sont plus souvent des insinuations que des affirmations, car ils sont incapables de reprocher quoi que ce soit aux membres du Comité malgré tout le mal qu’ils se donnent à constituer “leurs dossiers”. C’est ainsi qu’ils se sont servis, pour discréditer le mouvement, d’un certain Salvade que le Comité de grève n’a jamais connu.

Le citoyen Plaisance, après avoir déclaré publiquement à Collas, le lundi matin 28, qu’il se pliait aux décisions de la majorité, n’hésitait pas à déclarer à midi, au meeting de la place Nationale, “qu’une poignée de gaullistes-trotskystes-anarchistes avait voulu faire sauter l’usine.

Les principes les plus élémentaires de la démocratie sont foulés aux pieds. Au meeting de la C.G.T., le même lundi 28 avril, les ouvriers du secteur Collas qui veulent prendre la parole, sont brutalement refoulés, tandis que la voiture haut-parleur s’éloigne sous les huées de la foule. Au meeting de la C.G.T. du mercredi 30 avril, dans l’île, une opposition encore plus brutale repousse les camarades du Comité de grève qui voulaient approcher du micro pour parler. A l’A.O.C. et à l’atelier 176 particulièrement, les cégétistes se sont barricadés pour empêcher tout contact avec l’extérieur.

Les nervis du P.C.F. n’hésitent pas à s’opposer, physiquement, à tout ce qui n’est pas en concordance avec leur politique. A certains endroits, la provocation est flagrante. Ils insultent et brutalisent des grévistes. Si ceux-ci résistent, c’est la bagarre qui justifie l’intervention de la police. Mais ces manoeuvres sont déjouées par la volonté unanime des ouvriers de bannir de telles méthodes. Là où la force aura donné raison au gangstérisme, le discrédit n’en sera que plus affirmé. C’est à la collecte des timbres que ces messieurs s’en apercevront.

La grève qui s’étend oblige la section syndicale à se joindre au mouvement. Evidemment, elle ne reconnaît pas la revendication de 10 francs sur le taux de base. Devant le refus de la direction et du gouvernement de lâcher même les misérables 3 francs de prime que la section syndicale revendique, celle-ci appelle à un débrayage d’une heure.

Mais les travailleurs de la Régie ne sont pas satisfaits. Une fois les machines arrêtées, ils refusent de les remettre en route. Le mardi 29 avril, l’usine compte plus de 20.000 grévistes. Alors la C.G.T. vire encore un peu plus sur la gauche. C’est 10 francs qu’elle réclame maintenant comme “prime à la production”.

Mais ce qui compte avant tout, c’est de faire reprendre le travail aux ouvriers.

Aussi, le vendredi, la section syndicale organise-t-elle un vote pour ou contre la grève sur la base d’une augmentation de 3 francs de prime. C’est une escroquerie, car la section syndicale n’a pas obtenu la prime de 3 francs. Les ouvriers par 11.354 voix contre 8.015 votent la continuation de la grève.

Huit jours se passent, sans que les discussions autour du tapis aient rien apporté de nouveau.

En effet, si de son côté le Comité de grève emploie toutes ses forces à élargir le conflit aux autres usines pour faire capituler le gouvernement (distribution d’un tract dans ce sens par des délégations de grévistes aux autres usines, où ils se heurtent encore au sabotage des délégués cégétistes), le syndicat des métaux, lui, ne cesse de “lancer du sable sur les incendies” qui s’allument çà et là (Unic, Citroën, etc.).

Enfin, les 3 francs sont accordés. Nul doute que si les ouvriers avaient voté la première fois pour la reprise du travail, ils n’auraient rien eu. Néanmoins, le syndicat des métaux clame partout sa victoire. Il faut vite reprendre le travail, car, les 10 francs, nous les aurons dans “le calme et la discipline”. Un second vote est organisé pour demander aux ouvriers de reprendre le travail. Tous les moyens de propagande sont utilisés. La violence est employée contre les distributeurs de tracts du Comité de grève qui appelle à la continuation du mouvement. On demande aux ouvriers de reprendre le travail avec les mêmes conditions qu’ils ont refusées huit jours plus tôt. Il est clair qu’on spécule sur leur lassitude, car peu d’ouvriers ont la possibilité de vivre plus de huit jours sans travailler ; on spécule aussi sur l’hésitation des travailleurs qui voient parfaitement qu’ils n’ont rien à attendre du syndicat, mais qui, dans beaucoup d’endroits, n’ont pas de direction à eux. Même ceux qui rejoignent le Comité de grève, s’ils ont pour la plupart une grande volonté de lutte, manquent cependant encore d’expérience.

Partout les ouvriers sont mécontents de reprendre avec une dérisoire prime de 3 francs. Partout où il y a une direction (secteur Collas, département 88), une forte majorité se prononce pour la continuation de la grève, mais l’ensemble de l’usine se prononce pour la reprise par 12.075 voix contre 6.866. Plus d’un tiers du personnel s’est abstenu.

La grève continue

Quand on apprend le résultat du vote en faveur de la reprise, le vendredi 10 mai, il est déjà 6 heures du soir, la grosse majorité des ouvriers est partie. Ceux qui restent sont pour la continuation de la grève. Mais que feront les autres ?

Le lundi matin, au secteur Collas, les ouvriers arrivent ; les moteurs tournent déjà ; certains ouvriers se mettent au travail, mais sans beaucoup d’entrain. Un peu plus tard, le Comité de grève convoque une réunion dans le hall. Les ouvriers sont pour la grève. On ne peut tout de même pas reprendre avec 3 francs. Le Comité de grève, bien qu’il soit pour la grève, indique les dangers de combattre sans le reste de l’usine. Les ouvriers répondent qu’il ne faut pas s’occuper des autres ; dans notre secteur, la majorité est pour la grève. Les moteurs qui tournaient à vide s’arrêtent à nouveau. Mais comme nous sommes seuls à continuer le combat, il serait vain de croire que l’on peut obtenir les 10 francs. Nous limitons notre revendication au paiement des heures de grève. Le gouvernement continue à se montrer inflexible. A deux reprises, M. Lefaucheux nous affirme que nous n’aurons rien.

Le syndicat des métaux essaie par tous les moyens de dresser les ouvriers de l’usine contre ceux de Collas. Il demande à la direction et au gouvernement d’intervenir contre nous. La grève, au secteur Collas, c’est un complot de 200 hommes. La section syndicale pose cette question mercredi : qui tire les ficelles ? Ce sont les ouvriers de l’usine qui se chargent de répondre le jour même. Malgré les dix jours de grève qu’ils viennent de faire, dans la seule journée de mercredi, ils collectent près de 60.000 frs. pour les grévistes de Collas. Le jeudi, le gouvernement cède devant la ténacité ouvrière et accorde une indemnité de 1.600 francs pour tous les ouvriers de la régie.

La section syndicale, une fois de plus, clame sa victoire, car c’est elle qui a été admise aux délibérations.

Les ouvriers de Collas ne sont pas satisfaits : 1.600 frs. pour trois semaines de grève, c’est peu. Mais on ne peut pas continuer une lutte inégale ; il faut préparer d’autres combats. Le travail reprend, mais dans l’usine les ouvriers ne sont pas dupes : “C’est bien grâce aux gars de Collas si on a eu les 1.600 francs !

Le rôle du secteur Collas

Ce sont les ouvriers de Collas qui ont commencé la grève, ce sont eux qui l’ont terminée. C’est le Comité de grève qui a donné l’ordre de grève, c’est lui qui a donné l’ordre de reprise.

Pour déclencher la grève comme pour la terminer, de même que dans toutes les questions importantes, le Comité de grève a toujours consulté les ouvriers avant d’agir.

Le mouvement est parti de Collas parce que c’est là que s’était constitué un groupe de camarades actifs qui ont d’abord préparé les esprits à un mouvement revendicatif ; dans les derniers temps, les ouvriers s’impatientaient même de ne pas recevoir un ordre de grève. Ces camarades ont ensuite organisé la grève. Cette organisation, à l’origine très faible (une poignée de copains), a révélé, une fois de plus, que les ouvriers sont très actifs quand ils savent pourquoi ils combattent, et qu’ils ont quelque chose de ferme à quoi ils puissent s’accrocher. Non seulement les ouvriers de Collas ont tenu leur secteur en grève pendant trois semaines, mais ils ont été à peu près les seuls à se dépenser avec énergie pour développer le mouvement.

La première semaine, plusieurs fois par jour, ils se sont répandus dans les ateliers pour aller aider des ouvriers à empêcher le sabotage par la section syndicale. Dès que quelque chose ne marchait pas dans un coin, on venait chercher les gars de Collas.

La seconde semaine, toute l’usine étant arrêtée, ce sont encore les ouvriers de Collas, à peu près seuls. qui se répandirent dans de très nombreuses usines de la région parisienne pour inviter les autres ouvriers à nous suivre. Bien souvent ils eurent des accrochages sérieux avec les dirigeants cégétistes. Dans les boîtes où les travailleurs disaient qu’ils attendaient les ordres de la C.G.T., les ouvriers de Collas répondaient : “Vous pouvez attendre longtemps !” Et on sentait dans cette réponse la fierté qu’ils éprouvaient de n’être pas à la merci d’un ordre des bureaucrates. Ils agissaient “seuls”, avec un sens d’autant plus grand de leurs responsabilités.

Nos conclusions

Nous étions entrés en lutte pour arracher les 10 francs sur le taux de base, comme acompte sur le minimum vital calculé sur l’indice des prix. Mais nous avons repris le travail avec l’aumône de 3 francs de “prime”.

Les responsables officiels du syndicat vantent cette “victoire”, cependant déjà annihilée pour les mois à venir par l’inflation (rien que dans les deux dernières semaines, l’Etat vient de mettre en circulation vingt nouveaux milliards de francs-papier). Il n’a pas été question, dans les négociations officielles du syndicat, de garantir notre salaire par l’échelle mobile, c’est-à-dire son calcul sur l’indice des prix.

Mais notre lutte, même sabotée, a-t-elle été inutile ? Tout au contraire ! Si nous avons subi un échec partiel quant aux gains immédiats, nous avons, par contre, réussi à renverser complètement la vapeur.

Nous avons tout d’abord prouvé à tous ceux qui nous croyaient mûrs pour la capitulation, résignés aux bas salaires, à l’esclavage économique, que la classe ouvrière n’a rien perdu de sa capacité de lutter, unie pour la défense de ses intérêts vitaux.

Nous avons secoué le joug de nos soi-disant représentants qui, au lieu d’être les défenseurs de nos revendications, étaient devenus nos gardes-chiourme.

Nous avons obligé la direction patronale à reconnaître le principe du paiement des heures de grève.

Nos revendications, les 10 francs et l’échelle mobile, sont approuvées par la majorité des ouvriers de la France entière (voir les journaux), et la direction syndicale officielle devra lutter réellement pour ces revendications, sinon une deuxième vague ouvrière la jettera elle-même par-dessus bord.

En lançant son appel à la grève générale, le Comité de grève avait affirmé sa conviction que la victoire totale des revendications pouvait être obtenue.

En regard des résultats obtenus, ne pourrait-on pas dire qu’il a été trop optimiste ? Qu’on en juge : il a suffi que deux départements, 6 et 18, continuent la grève, appuyés sur la sympathie active de toute l’usine, pour que la revendication sur laquelle les bonzes syndicaux avaient capitulé - le paiement des heures de grève - soit accordée à toute l’usine. C’est ainsi que nous avons obtenu les 1.600 francs.

Il a suffi, d’autre part, de la grève Renault pour qu’une vague d’augmentations, allant jusqu’à 10 francs, soit accordée dans presque toutes les usines. C’est ainsi que les usines Citroën ont obtenu les 3 francs sans un seul jour de grève.

Il n’y a pas de doute qu’une grève générale aurait arraché la victoire totale. Mais la grève générale était-elle possible ?

La grève générale manifeste sa réalité tous les jours en province et à Paris. La grève générale ce n’est pas une chose qu’on décrète, c’est un mouvement profond surgi de la volonté unanime de toute la classe ouvrière, quand elle a compris qu’il n’y a pas d’autre moyen de lutte. En présence de cette volonté de la classe ouvrière, on peut seulement agir de deux façons ; soit, comme l’a fait le Comité de grève, donner le maximum de forces à l’action ouvrière en l’unifiant en un seul combat livré par la classe ouvrière pour des objectifs communs : la grève générale ; soit, comme la fraction dirigeante de la C.G.T. et de la C.F.T.C., fractionner les luttes ouvrières, les séparer artificiellement les unes des autres, les mener dans l’impasse des primes.
 Or, de même que la grève Collas, le vendredi 25 avril, avait entraîné dans la lutte toute l’usine Renault, la continuation de la grève dans toute l’usine aurait entraîné dans la lutte ouverte toute la classe ouvrière.

De la lutte que nous venons de mener, il reste prouvé que la grève est l’arme revendicative essentielle des travailleurs. Il reste prouvé également que, quelles que soient les manoeuvres intéressées, pour ou contre la grève, de tous les pêcheurs en eau trouble, la volonté unanime des travailleurs est capable de triompher de tous les obstacles.

Dans nos prochaines luttes, nous entrerons mieux préparés et nous obtiendrons ce que nous n’avons pu obtenir cette fois-ci.

25 mai 1947, Pierre BOIS

:: "La grève Renault d'avril-mai 1947" de Pierre Bois #2


La grève est déclenchée
Vendredi 25 avril, les premiers ouvriers qui arrivent à 6 h 15 pour commencer à 6 h 30 trouvent un piquet à la porte qui distribue un tract très court. Ce n'est pas un tract ordinaire. C'est un ordre du Comité de grève. Ordre donné au nom des travailleurs qui ont mandaté le Comité :
ORDRE DE GREVE
Le Comité de Grève, composé des camarades :
Quatrain Bois Merlin Lévêque = atelier 31
Vayer = magasin
Shartmann Lopez = atelier 30
Alvarez = atelier 101
Faynsilberg = atelier 317
Delaunoy Gadion = atelier 236
élu démocratiquement à la majorité des ouvriers à la réunion générale du 23 avril 1947 et mandaté pour engager la bataille des Ift francs lance le mot d'ordre de grève aux ouvriers des départements 6 et 18 pour le VENDREDI 25 AVRIL à 6 h 30 du matin. La revendication présentée est :
1°) 10 francs d'augmentation de l'heure sur le taux de base.
2°) Paiement des heures de grève.
Le Comité de Grève met en garde les ouvriers contre certains élé­ments défaitistes qui n'hésitent pas à affirmer à l'avance que nous serons battus. Ces gens ont une telle peur de NOTRE VICTOIRE qu'ils ont déjà tenté des manœuvres policières de mouchardage pour sabrer l'autorité des membres du Comité.
Le Comité de Grève invite les ouvriers en grève à se conformer strictement aux directives qui leur seront données.
Dans le combat que nous engageons, chaque ouvrier aura une tâche précise à remplir. Nous devons être disciplinés et résolus. Ce que chacun fait TOUS les jours pour le patron, nous! devons être capables de le faire pour nous-mêmes. La victoire est à ce prix.
TOUS UNIS DANS L'ACTION, ET NOUS ARRACHERONS NOS LEGITIMES REVENDICATIONS.
Le 25-4-47.
Le Comité de Grève.

Les ouvriers arrivent, lisent l'ordre de grève. La plupart restent habil­lés et attendent l'arrivée des ouvriers de la « normale » à 7 h 1/2, puis l'heure du meeting à 8 heures. Quelques-uns sont sceptiques, il leur est difficile de se débarrasser de leurs habitudes. Ils vont au vestiaire, enfilent leur « bleu », lentement se dirigent vers leur machine.
Fin avril, à 6 h 30, il ne fait pas encore très clair. Ils actionnent l'in­terrupteur. Tiens ! pas de lumière ! Ils appuient sur le bouton de mise en marche de leur machine. Rien. Cette fois, on dirait bien que c'est la grève.
Ceux qui y ont cru dès le départ et ne se sont pas déshabillés vien­nent les regarder. Ils sourient d'un air narquois. « Alors, tu n'a pas lu le tract, tu ne sais pas que c'est la grève. Tu ferais mieux d'aller te rhabiller, le courant n'est pas près de revenir. Regarde un peu ! » En effet, au fond de l'atelier, là où se trouve un transformateur sur lequel on lit : « courant 5.000 volts danger », les grilles de sécurité ont été enlevées, la manivelle est abaissée, le courant coupé et un piquet d'une dizaine de grévistes monte la garde.
A un moment donné, un chef qui vient d'arriver n'en croit pas ses yeux, il s'approche du piquet : « Vous avez coupé le courant, il faut le remettre tout de suite, il y a des appareils de sécurité qui ne peuvent fonctionner sans courant ; vous risquez de tout faire sauter. » Imperturbable, un membre des piquets de grève lui rétorque : « T'en fais pas, papa, on a pris nos précautions et si tu as la trouille tu n'as qu'à retourner dans les toiles retrouver bobonne. » A la porte, les piquets de grève distribuent l'ordre de grève à tous les ouvriers qui arrivent. La plupart gagnent le terre-plein où ils sont invités au meeting. Quelques-uns, trop heureux de voir que « ça marche », retournent arroser ça au bistrot qui est à l'entrée des ateliers.
A 8 heures, le meeting commence dans le hall. P. Bois rappelle les raisons de cette grève. Il explique aux grévistes les raisons qui ont amené le Comité de grève à déclencher la grève ce vendredi : « Maintenant l'action est engagée. Elle ira jusqu'au bout. » II demande une dernière fois aux ouvriers de confirmer leur choix et de s'engager. « Si nous sommes des mauviettes, il est encore temps de reculer. Sinon, en avant ! »
Pour ce dernier vote, P. Bois demande aux ouvriers du Département qui sont pour la grève de se placer sur sa gauche. La grande masse des travailleurs prend place à gauche. Ceux qui sont contre à droite. Les délégués et quelques membres du P.C. se retrouvent seuls à droite. Les abstentions au fond de l'assistance.' L'ensemble des blouses blanches et quelques blouses grises gagnent le fond. Le vote est acquis. La grève est effective.
Le secrétaire général du syndicat, Plaisance, qui est venu assister au meeting, demande alors la parole. Il n'approuve pas cette grève mais en tant que militant responsable de la C.G.T. il a assisté au vote (sourires de l'assemblée) et il s'incline devant les décisions des travailleurs, des 10 francs sur le taux de base. Plaisance, le secrétaire de la C.G.T., et quelques délégués se joignent à elle. Plaisance, le secrétaire de la C.G.T., et quelques délégués se joignent à elle. Les membres de la délégation, des ouvriers du secteur Collas, sont ahuris de voir avec quelle aisance les « responsables » syndicaux se dépla­cent dans les bureaux, sourient aux grands caïds, leur serrent la main. Vraiment ils sont bien de la maison. Mais, malgré leur connaissance des lieux et des personnes, quand la délégation arrive devant le bureau du président-directeur général Lefau-cheux, il n' y a personne pour la recevoir. M. Lefaucheux est, paraît-il, au Cameroun. Nous sommes reçus par le directeur du personnel et quelques autres grands « pontes » qui ne peuvent rien faire sans M. Lefaucheux. L'entrevue est vite terminée. Pierre Bois dit alors au directeur du personnel, M. Le Garrec, qui demande aux membres de la délégation de reprendre le travail en atten­dant le retour du directeur général : « Nous constatons que vos pouvoirs sont limités. Nous vous aurons prévenu. Si Monsieur Lefaucheux veut voir son usine remarcher qu'il se dépêche de rentrer pour nous accorder les 10 francs sur le taux de base. »
Aux Départements 6 et 18, le Comité de grève s'organise. Il prend pos­session d'un bureau. Il reçoit des informations, donne des ordres. Quel­ques ouvriers en liesse font des stages un peu trop prolongés au bistrot. Le Comité de grève décide de ne laisser sortir les ouvriers que sur pré­sentation d'un bon de sortie signé par lui. Des consignes sont données aux piquets qui exécutent scrupuleusement. Au Comité, on est plus large. On délivre facilement un bon de sortie sauf à ceux qui commencent à avoir la langue un peu trop pâteuse. Ils sont peu nombreux et la grande majorité des ouvriers approuvent cette mesure. Ils ont la fierté de leur mouvement et ne voudraient pas qu'il soit entaché des excès de quelques individus qui ne se contrôlent pas. Tout se passe d'ailleurs très bien et sans heurts. Parallèlement, à la demande du Comité de grève, se sont constitués des groupes d'ouvriers qui se répandent dans l'usine pour appeler les travailleurs à se mettre en grève. Des ateliers entiers débrayent, mais les délégués et les militants de la C.G.T. remettent les moteurs en route, exhortant les travailleurs à ne pas se laisser entraîner.
Il s'ensuit une assez grande confusion. Dans les ateliers, les ouvriers débrayent, reprennent le travail, redébrayent. Ce n'est qu'aux Départements 6 et 18 que la grève est totale : les ateliers sont fermés, les camions qui doivent passer par ce secteur pour aller d'un atelier à l'autre sont stoppés. Il n'y a que l'atelier 5 (Trempe-Cémentation), celui qui avait débrayé seul un mois plus tôt, dominé par un stalinien de choc, qui continue
imperturbablement son travail. Les grévistes des Départements 6 et 18 les laissent travailler. Les portes sont bouclées, quand ils n'auront plus de pièces ils finiront bien par rejoindre le mouvement ou s'arrêter. D'ailleurs, des femmes de cet atelier qui font un travail absolument épouvantable sympathisent déjà avec les grévistes.
A un moment, le directeur du personnel vient au Département deman­der au responsable du Comité de grève de laisser passer les camions. Devant son refus, il le menace :
- Vous prenez un gros risque, il y a entrave à la liberté du travail.
- Pardon, c'est vous qui faites entrave au droit de grève, mais si vous voulez demander vous-même aux ouvriers de saboter leur grève vous avez la parole.
- Présenté comme cela vous avez le beau rôle. »
Et le monsieur quitte les lieux.
A midi, place Nationale, Plaisance, secrétaire du syndicat C.G.T., harangue les travailleurs : « Ce matin, une bande d'anarcho-hitléro-trotskystes a voulu faire sau­ter l'usine. » Protestation indignée de ceux qui savent. Etonnement de ceux qui ne sont pas au courant.
Ce premier vendredi de grève se termine sur deux visites. Plaisance, secrétaire de la C.G.T., qui, le matin, avait dit aux ouvriers de Collas que bien qu'il n'approuvait pas ce mouvement il se ralliait aux décisions des travailleurs, se voit vivement reprocher son attitude de midi où il a prétendu que des bandes « d'énergumènes anarcho-hitléro-trots-kystes » avaient voulu faire sauter l'usine. Il est pris sérieusement à partie par des ouvriers et tente de se justi­fier en prétendant « qu'en 1936, faire sauter une usine cela voulait dire la mettre en grève ». « - Enfin, les copains, vous ne vous souvenez plus ! » Vieux renard hypocrite va ! il devra quitter l'atelier sous les huées des ouvriers et surtout des ouvrières.
C'est également le directeur du personnel, M. Le Garrec, qui vient voir ce qui se passe et essayer d'influencer les travailleurs. Il faut signaler que Le Garrec avait pris sa carte du P.C.F. à la « Libération », sans doute pour augmenter son autorité sur le personnel dans cette période délicate, suivant en cela l'exemple du P.D.G. Lefaucheux qui était devenu également président de France-U.R.S.S. Un ouvrier espagnol qui a participé à l'insurrection des Asturies en 1934, qui a fait la guerre d'Espagne à Barcelone et qui est membre du Comité de grève, le prend alors à partie : « Monsieur le directeur, hier c'est vous qui commandiez « l'ousine », demain c'est peut-être la police, mais aujourd'hui ce sont les ouvriers. Vous n'avez rien à faire ici. » Interloqué, le directeur du personnel rétorque : « Je ne discute pas avec les étrangers. » Ce qui lui vaut cette réplique : « Monsieur le Directeur, il y a un étranger ici, c'est vous. Ici il n'y a que des ouvriers et le bourgeois qui se présente, l'étranger c'est vous parce que vous n'êtes pas de la même classe, forr les travailleurs il n'y a pas de patrie, il n'y a que des classes. Allé ! Ouste ! Sortez. »
Bonne leçon d'internationalisme donnée au directeur « communiste ».

La grève se développe
Le samedi et le dimanche, les ateliers en grève sont occupés par quelques piquets, mais rien d'important ne se passe. La décision, c'est lundi que nous la connaîtrons. Le Comité de grève s'y prépare.
Le lundi matin, il distribue un tract où il demande à tous les travail­leurs de l'usine de se joindre à ceux du secteur Collas déjà en grève. Il les invite à un meeting place Nationale à 12 h 30.
Des groupes de grévistes se présentent aux portes de l'usine pour distribuer le tract du Comité de grève. Dans de nombreux secteurs ils sont agressés par des militants du P.C.F. Cela les rend furieux. « Quoi, non seulement ils sont contre la grève, mais en plus ils nous tabassent ! »
Pendant toute la matinée, les grévistes du secteur Collas préparent le meeting de 12 h 30. Ils savent que le P.C.P. et la C.G.T. risquent de venir en force avec des voitures munies de haut-parleurs pour saboter le meeting. Ils préparent des porte-voix en carton et en tôle. Le comité de grève décide que si le P.C.F. et la C.G.T. viennent avec des voitures haut-parleurs qui couvrent la voix de leurs orateurs, ils tien­dront le meeting à l'intérieur de l'usine.
Dès 11 heures, les grévistes de Collas se répandent dans les ateliers pour appeler au meeting (sauf les piquets qui restent à leur poste). Comme le vendredi, cela entraîne des débrayags, des reprises, des redébrayages. A 12 h 30, les groupes se rapprochent de la place Nationale qui est déjà noire de monde. Dans la rue, quatre voitures haut-parleurs. Deux des syndicats, une de L'Humanité et une quatrième bien plus puissante. P. Bois, à la tête du cortège, prend contact avec les groupes qui ont parcouru les ateliers. « Ça y est, ils ont amené la grosse artillerie. Il va falloir faire notre meeting à l'intérieur de l'usine. » Soudain, un camarade vient vers nous : « Alors, qu'est-ce que vous faites, pourquoi êtes-vous arrêtés ? »
-Tu n'as pas vu, il va falloir rester à l'intérieur. Avec toutes leurs radios, dehors on ne pourra pas se faire entendre. »
- Mais non, venez, la plus grosse c'est à nous. Les Jeunesses socia­listes tiennent leur congrès. Ce matin, ils sont venus nous voir. Nous leur avons demandé s'ils ne savaient pas où on pourrait trouver une voiture-­radio. Ils ont accepté de nous prêter la leur, et à l'ceil ! Venez dehors, les communistes sont malades. »
Et de fait, nous pouvons tenir notre meeting. Notre haut-parleur est plus puissant que les trois autres réunis. Dès la fin du meeting, nous nous dirigeons vers l'usine O située à 1 km de là. Quand nous arrivons ça débraye.
A notre retour à Collas, le bureau du Comité de grève est submergé par des dizaines de délégations. Certains viennent en isolés, d'autres vien­nent au nom de leur atelier, d'autres encore se sont fait élire et représen­tent un Département entier. Le soir, plus de 10.000 travailleurs sont en grève.

La C.G.T. prend le train en marche
Le lendemain, mardi 29 avril, dès le matin il y a 12.000 grévistes. La C.G.T, tente alors une manœuvre. Elle organise un débrayage de 11 h à 12 h pour soutenir ses revendications (voir tract en annexe). Personne n'est dupe. Ceux qui n'étaient pas encore en grève débrayent à 11 h, mais ils ne reprendront pas le travail. A partir de ce moment la grève est totale dans toute l'usine.
Dans l'après-midi, les grévistes de Collas vont manifester à plus de 2.000 à la Direction. Lefaucheux est absent, il est au ministère. Le soir, à son retour, le nombre de manifestants ayant sérieusement diminué, il refuse de recevoir le Comité de grève. Il essaye même de jouer au dur : « Dans la Résistance on m'appelait le commandant Gildas », voulant montrer par là qu'il ne se laisse pas influencer.
Le lendemain, mercredi 30 avril, le Comité Central de Grève qui s'est constitué autour du Comité de grève de Collas lance l'ordre de grève géné­rale à toute l'usine. En fait, la grève est déjà effective depuis la veille, mais le Comité Central de Grève en donnant cet ordre, au nom des nombreuses délé­gations qui ont constitué un Comité Central de Grève de 105 membres, tient à prendre la responsabilité du mouvement. La C.G.T., dans un tract calomniateur, annonce un meeting pour le soir au square Henri-Barbusse. Puis, finalement, elle décide de tenir son meeting dans l'Ile dans le but de reprendre la situation en main. Pendant ce temps, le Comité Central de Grève délibère. Mais brus­quement, on vient l'informer que des commandos cégétistes sont en train de « balayer » les piquets de grève. Le C.C.G. suspend sa séance et se rend dans l'Ile où il tente sans succès de parler au meeting de la C.G.T. Au retour, des énervés de la C.G.T. menacent de liquider des membres du Comité de grève en les « balançant » dans la Seine. Des ouvriers s'in­terposent et, finalement, tout rentre dans le calme.
Le soir, les staliniens s'organisent pour venir déloger les grévistes de Collas qui occupent leur Département. La défense s'organise : caisses de boulons, de pignons, air comprimé pour pulvériser de l'acide, etc. Apprenant que les grévistes de Collas sont prêts à la riposte, les cégétistes renoncent à leur projet.
Jeudi 1er mai, le défilé cégétiste a lieu de la République à la Concorde. Le Comité de grève tire un tract à 100.000 exemplaires qui sera diffusé sur le parcours du défilé. Ce tract qui appelle à la grève générale est tiré aux Entreprises de Presse Béaumur. Les ouvriers de cette entreprise abandonnent leur salaire pour le tirage de ce tract en signe de solidarité. Sur le parcours de la manifestation du l«r mai, de nombreux accro­chages, parfois violents, ont lieu entre les membres du service d'ordre cégétiste et les grévistes auxquels se sont joints des membres des Jeu­nesses socialistes.
Le 2 mai, le Comité de grève envoie de nombreuses délégations à la porte des entreprises pour appeler les travailleurs à la lutte. Partout ils rencontrent la sympathie des travailleurs qui, dans de nombreux secteurs, se mettent eux aussi en grève. Mais le plus souvent les nervis du Parti communiste provoquent des bagarres et le travail reprend. Ainsi, chez Citroën Balard et à la S.N.E.C.M.A. Kellermann. Dans l'usine, la C.G.T. intensifie sa campagne de calomnies. Elle orga­nise un référendum pour ou contre la continuation de la grève prévenant les travailleurs que la solution du conflit est subordonnée à une décision du gouvernement. 21.286 travailleurs prennent part au vote :
11.354 s'expriment pour la continuation de la grève.
8.015 s'expriment pour la reprise du travail. ',.."•
1 009 votent nul.
538 s'abstiennent.
La C.G.T. s'incline devant cette décision des travailleurs, mais elle continue sa campagne de dénigrement.
Le Comité de grève est informé par l'intermédiaire d'employés tra­vaillant dans les bureaux que des gens « bien placés » pourraient lui ména­ger une entrevue avec le ministre du Travail Daniel Meyer. Ne voulant négliger aucune possibilité de règlement du conflit, une délégation du Comité de grève se rend chez un certain M. Gallienne. Très vite, les délégués se rendent compte qu'ils sont chez un ancien bras droit de Louis Renault qui voudrait essayer de manœuvrer le Comité de grève dans une opération anti-nationalisation. Ils arrêtent là toute dis­cussion.
Le 8 mai, le Comité de grève obtient une entrevue avec un député M.R.P., Beugniez, président de la Commission du Travail à l'Assemblée Nationale. Ce monsieur veut surtout voir s'il n'y a pas dans ce conflit des élé­ment anti-cégétistes qui pourraient favoriser la C.F.T.C. Nous lui disons son fait et il est vraiment déçu de constater notre détermination.

C'est la reprise Collas continue seul
Le vendredi 9 mai, la C.G.T. publie un tract où elle annonce que la Direction a acordé 3F de l'heure sur la prime de production. Sur cette base, elle appelle les ouvriers à reprendre le travail. Par 12.075 voix contre 6.866 le personnel décide la reprise. Mais au secteur Collas d'où est partie la grève la grande majorité est pour la continuation de la lutte.
Le lundi 12 mai, le travail doit donc reprendre. Mais le Comité de grève estime que si la grève doit cesser, la reprise doit se faire dans l'ordre comme le déclenchement du conflit. Il convoque donc les travailleurs à un meting dès le matin à 8 heures. Mais les travailleurs ne sont nullement décidés à capituler. Le responsable du Comité de grève, P. Bois, explique alors : « Si nous n'avons pas pu faire plier la Direction sur la revendication essentielle des 10F sur le taux de base alors que toute l'usine était en grève il serait utopique d'espérer une victoire en poursuivant la lutte dans un seul secteur. Malgré tout nous ne pouvons accepter une défaite. » II propose de continuer la lutte jusqu'au paiement des heures de grève.
L'inspecteur du travail vient essayer de démoraliser les grévistes en leur jouant le petit couplet de l'entrave à la liberté du travail. Rien n'y fait. Les travailleurs votent à une très forte majorité pour la proposition du responsable du Comité de grève. La solidarité s'organise. Dans la seule journée du lundi de la reprise, 50.000 francs sont collectés par les autres secteurs de l'usine qui ont repris le travail, faisant par là la preuve qu'ils ne sont nullement hostiles aux grévistes de Collas. La C.G.T. intensifie sa campagne de dénigrement et de calomnies, trai­tant les grévistes « d'énervés », « d'agités », de « diviseurs » et exigeant que le ministre du Travail, Daniel Meyer, prenne des mesures pour faire tourner l'usine.
Mais le secteur Collas ne tourne pas, il paralyse le reste de l'usine et la Direction s'inquiète. Elle fait savoir au Comité de grève qu'elle est prête à recevoir une délégation dt Comité de grève, mais « accompagnée des délégués régulièrement élus ». Le Comité de grève accepte. Bien sûr, la Direction veut sauver la face en recevant d'une façon non officielle le Comité de grève. Mais chacun comprend cette astuce juri­dique, et personne ne voit de compromission à se faire accompagner par des délégués qui ont toujours été hostiles au mouvement. Ceux-ci d'ailleurs non plus ne se sentent nullement gênés de se compro­mettre avec les « hitléro-trotskystes » du Comité de grève, trop heureux de l'honneur que leur fait le patron en leur demandant, en bons larbins qu'ils sont, d'ouvrir sa porte aux « énervés ». Le président-directeur général commence un discours où il met en garde le Comité de grève contre les dangers de la poursuite du conflit : danger pour l'entreprise, danger pour la nationalisation, danger pour les ouvriers. Pierre Bois lui fait observer qu'au point où en sont les choses il lui est très facile d'écarter tous ces dangers en accordant le paiement des heures de grève. Pierre Lefaucheux essaie alors de jouer la carte sentimentale : « Je sais, monsieur Bois, que si vous dites à vos camarades de repren­dre le travail ils le feront et je vous demande de le faire. »
Pierre Bois bondit à ces paroles : « Vous me demandez de trahir mes camarades, il est inutile de conti­nuer cette discussion.
- Ne vous fâchez pas, je ne voulais pas vous offenser.
- Vous l'avez fait, mais si vous pensez que les travailleurs sont près à capituler, vous pouvez vous-même aller le leur demander. »
C'est un coup de poker, P. Bois pense bien que Lefaucheux va se dérober :
- Eh bien, c'est entendu. Je vais leur parler.
- Bien, nous allons annoncer votre visite. »
Les membres du Comité de grève sortent, suivis de Lefaucheux et de ses directeurs. Des camarades partent, en avant pour préparer une estrade au direc­teur : la plateforme bien huileuse d'un camion. Arrivé au Département, P. Bois monte le premier sur l'estrade impro­visée et appelle les ouvriers. S'adressant à Lefaucheux devant les travailleurs assemblés, il lui dit :
« Monsieur le directeur, vous êtes loi dans un secteur en grève. En tant que responsable du Comité de grève, il m'appartient de vous accueil­lir et de vous présenter à mes camarades.
« Camarades, voici M. Lefaucheux qui vient vous demander de saboter vous-mêmes votre mouvement. Il ne veut pas payer les heures de grève, mais il voudrait vous voir reprendre le travail. Il a prétendu que vous n'aviez guère envie de continuer la grève et que si vous ne repreniez pas le travail c'est parce que je vous influençais. Je lui ai proposé d'essayer de venir vous influencer dans l'autre sens, ce qu'il va essayer de faire. Monsieur le directeur, vous avez la parole. »
M. Lefaucheux est blême. « Ce n'est pas très sport », dit-il. Puis il fait son discours dans un silence glacial. Quand il a fini, les travailleurs lui font une conduite de Grenoble pour le raccompagner, cha­cun lui réclamant le paiement des heures de grève et les 10F.

La direction cède
Le vendredi 16 mai, la Direction, « dans le but de créer un climat favorable à la production », propose une somme de 1.600 francs pour la reprise et une avance de 900 francs pour tous les travailleurs (avance qui, d'ailleurs, sera définitivement accordée par la suite). C'est en fait, donner satisfaction d'une façon déguisée à la revendi­cation du paiement des heures de grève réclamée par le Comité de grève. Sur cette base, le lundi 19, après une dernière assemblée des grévistes, le Comité de grève propose la reprise du travail. Celle-ci a lieu après une réunion et un vote.
Les ouvriers du secteur Collas ne se sentent nullement battus. Ils ont commencé avant les autres, fini après les autres et par leur ténacité ils ont obtenu le paiement déguisé des heures de grève pour tous. En effet, l'ensemble des travailleurs a fait grève du 29-4 au 12-5, ce qui fait huit jours ouvrables. Alors que le salaire d'un O.S. était d'environ 7.000 francs par mois (20 jours ouvrables) pour un O.S., la reprise s'est faite avec une indemnisation des heures perdues de 2.500 francs. Pour la majeure partie de l'usine, les travailleurs n'ont rien perdu.
A Collas, évidemment, les ouvriers ont fait grève depuis le 25 avril jusqu'au 16 mai, ce qui fait quinze jours ouvrables. Ils ont donc perdu un peu d'argent dont une partie d'ailleurs a été rattrapée par les collectes. Mais les travailleurs de Collas n'étaient pas du tout déçus. Ils avaient mené une grève eux-mêmes. Malgré l'hostilité de la C.G.T. ils avaient tenu. Ils avaient même gagné. Bien sûr, les 3 francs de prime étaient, qu'on le veuille ou non, à leur actif. Ensuite, le paiement des heures de grève sans être une victoire c'était un succès. Et cet ouvrier de Collas n'était pas peu fier quand il racontait comment un autre ouvrier de l'usine lui avait dit : « N'empêche que c'est bien grâce à vous, les gars des Pignons, si on a eu les 1.600 et les 900 balles. »
Mais les travailleurs de Collas étaient aussi heureux et fiers d'avoir vaincu les contraintes. A la fois celles de la maîtrise et celles de la bureau­cratie. Pour eux, leur secteur c'était une petite République où régnait la liberté et la démocratie. « Chez nous, il n'y a pas de chefs, c'est nous qui décidons », disait fiè­rement un ouvrier. Ils étaient fiers de leur mouvement parce qu'ils y parti­cipaient vraiment.
Chaque matin et souvent plusieurs fois par jour se tenait une assem­blée générale où on décidait de ce que l'on allait faire. D'abord les piquets, puis les délégations aux autres ateliers dans la première semaine, aux autres entreprises dans la seconde. Et puis la solidarité. Des groupes partaient dès le matin chez les com­merçants ou à la porte des entreprises avec le macaron du Comité de grève et des troncs scellés. Non pas que l'on craignait que certains gré­vistes mettent de l'argent dans leur poche, mais les ouvriers voulaient que ça soit « régulier ». Le soir, l'argent était compté. Les délégations d'entreprises apportaient, elles aussi, leur soutien moral et le produit de leurs collectes. Tout était inscrit et affiché au Comité de grève. Tout fut distribué équi-tatalement à la fin de la grève, les travailleurs ayant pu vivre sur leur paye pendant toute la durée du conflit. Rappelons que le Comité de grève avait pris la précaution de déclen­cher l'action le lendemain de la paye.
Du côté cégétiste c'était différent, l'argent rentrait aussi sous forme de collectes ou de dons de syndicats. Un jour, la C.G.T. annonça que les grévistes pourraient recevoir... 1 kg de morue et 1 kg de lentilles ! ! ! On en parla longtemps à Collas, des len­tilles et de la morue de la C.G.T. La C.G.T. avait aussi demandé aux tra­vailleurs de s'inscrire pour des secours éventuels. Ce fut un beau tollé quand le responsable du Comité de grève prit la parole dans une assemblée générale pour dire : « Ceux qui se sont faits inscrire pour les secours de la C.G.T. ne vont pas tarder à être servis. » En effet, grâce à notre équipe de nettoyage des ateliers, nous avions pu retrouver la liste des inscrits... au fond d'une poubelle. Petits détails, bien sûr, mais qui montrent bien la différence entre un mouvement conduit par les ouvriers eux-mêmes et une action dirigée bureaucratiquement.


La C.G.T. crie victoire
La C.G.T., après avoir violemment dénoncé les « irresponsables » du « comité des provocateurs » qui ont poursuivi seuls la grève malgré ses appels à la reprise (voir tract en annexe), s'octroie, bien entendu, le bénéfice de la nouvelle victoire. Elle n'hésite pas à écrire que c'est « la section syndicale » qui, « en poursuivant son action » (?), a obtenu les 1.600 francs pour tous. Elle précise même : « CETTE VICTOIRE fut obtenue après deux nouvelles heures de discussion par notre délégation dans le bureau du ministre du Travail Daniel Meyer et en présence de la Direction. »
Deux heures de discussion pour la C.G.T. ou une semaine de grève supplémentaire pour le secteur Collas ? les rédacteurs du tract ne reculent ni devant les mensonges les plus évidents ni devant le ridicule. Ils sont passés maîtres dans l'art de fabriquer la vérité à posteriori. Mais ils ont pour eux l'énorme « force de frappe » de la C.G.T. et disposent de moyens de propagande exceptionnels. En fait, ce tract est caractéristique de l'attitude de la C.G.T. tout au long de cette grève.
On l'a vu. La C.G.T. s'est, au début, opposé fermement et brutalement à la grève. Mais elle a su ensuite, heure par heure, prendre les virages nécessaires pour ne pas se laisser déborder. Quand elle a vu qu'elle ne pourrait pas briser la détermination du secteur Collas, elle a cherché à l'isoler politiquement et matériellement. La campagne de calomnies s'est intensifiée alors même que la C.G.T. participait à la grève. C'est au travers de ces tactiques complémentaires que la direction syndicale poursuivait un même but : reprendre l'initiative et la direction du mouvement en réduisant l'influence du Comité de grève au seul secteur Collas, décidé­ment irrécupérable. Et, on l'a vu aussi, ça n'a pas été chose facile. La C.G.T. a cru s'en tirer une première fois en appelant à une heure de grève sur toute l'entreprise. Mais les travailleurs n'ont pas voulu reprendre le travail à la fin du débrayage officiel. Et quand, le mercredi 30 avril, le Comité de grève a donné l'ordre de grève générale à toute l'usine, la C.G.T., devant le succès de cette consigne, a été contrainte d'organiser un vote à bulletin secret. Le vendredi 2 mai, la grève étant ratifiée, la C.G.T. s'est retrouvée à la tête du conflit Renault et a multiplié fiévreusement les entrevues avec la Direction et avec le ministère du Travail pour trouver un compromis acceptable.
Il apparaît clairement que la C.G.T. n'ayant pu endiguer la vague du mécontentement ouvrier chez Renault, a choisi au soir du 2 mai de prendre la direction du mouvement afin de mieux le contrôler. C'est une tactique .qui est désormais traditionnelle mais, en 1947, elle est le produit d'un choix politique. Un choix que le P.C.F. se résigne à faire, conscient de toutes les conséquences politiques qu'il ne peut manquer d'entraîner. Mais c'est un choix fondamental et qui est parfaitement significatif de la nature contra­dictoire et de la politique du P.C.F. en France.
Le P.C.F. participait au gouvernement depuis 1944. Lors du dernier remaniement ministériel (le 22 janvier 47, le nouveau président de la Répu­blique, Vincent Auriol, un socialiste, a chargé Ramadier, un autre socia­liste, de former le nouveau cabinet). Le P.C.F. a obtenu des postes sans précédent : Maurice Thorez, ministre d'Etat, est vice-président du Conseil. François Billoux a obtenu le portefeuille tant convoité de la Défense natio­nale et, bien entendu, Ambroise Croizat conserve le ministère du Travail et de la Sécurité sociale. Un autre communiste, Georges Marrane, est ministre de la Santé. Quant à Charles Tillon, il a reçu, cette fois, le poste de ministre de la Reconstruction et dé l'Urbanisme.
Les ministres sont liés par la solidarité gouvernementale. C'est dire qu'ils ne peuvent pas voter contre le gouvernement sous peine de s'en voir rejetés. Sur bien des points, le P.C.F., pour ménager sa base ouvrière, s'oppose respectueusement dans sa presse à la politique gouvernemen­tale, mais il a trouvé des expédients pour continuer à « participer » au gouvernement tout en affichant ses velléités d'opposition. C'est ainsi qu'au sujet de la guerre d'Indochine, les ministres « communistes » votent la confiance au gouvernement tandis que les députés « communistes » (ils sont 183) s'abstiennent. De même façon, le 16 avril 47, alors que le prési­dent du Conseil demande la levée de l'immunité parlementaire des trois députés malgaches, tenus pour responsables de l'insurrection qui s'est déclenchée là-bas le 29 mars, les ministres communistes quittent la réunion du Conseil de Cabinet pour ne pas avoir à prendre position.
Néanmoins, ces démonstrations réglées et admises d'avance par les partenaires gouvernementaux du P.C.F. ne remettent pas en cause sa parti­cipation au gouvernement. Pour la grève Renault il va en être autrement.
Dès le 30 avril, alors que la grève n'a pas été encore votée officielle­ment chez Renault, mais alors que 20.000 travailleurs ont déjà arrêté le travail et suivent ainsi les consignes du Comité de grève, le Bureau poli­tique du P.C.F. dénonce « le refus de réajuster équitablement les salaires des travailleurs » et Maurice Thorez, en Conseil des ministres, annonce que le P.C.F. se désolidarise de la politique des prix et de blocage des salaires pratiquée par le gouvernement. C'est le début de la « crise ». Ramadier, président du Conseil, feint de croire que le P.C.F. va profiter du l«r mai pour organiser des troubles ! Il fait mettre en place un dispositif de sécurité discret autour de l'Elysée et de divers ministères. Il envoie aux commandants des régions militaires l'ordre de « préavis de dispositif d'alerte » et fait revenir à Paris, Edouard Herriot, président de la Chambre, malade, pour remplacer Auriol, le prési­dent de la République en voyage. Cette panique ostentatoire recouvre la décision de Ramadier de rom­pre avec les ministres communistes. En effet, pour consommer la rupture, il décide de porter le débat devant l'Assemblée nationale afin d'obliger les ministres en désaccord à manifester clairement leur position par un vote public.
Le vendredi 2 mai, selon un scénario prévu d'avance, le gouvernement est donc interpellé à l'Assemblée par un député socialiste (à la demande de Ramadier), sur le problème des salaires et des prix. Le vote de con­fiance est fixé au 4 mai.
Le 4 mai, par 360 voix contré 186, la confiance est votée au gouver­nement. Les ministres communistes, comme tous les députés communistes ont vote contre le gouvernement. Le soir-même, Ramadier demande aux ministres communistes leur démission. Ils la refusent. Ramadier leur enlève alors la délégation de pouvoir qu'il leur avait donnée. Et le Journal officiel du 5 mai enregistre le décret portant modifica­tion de la composition du gouvernement en ces termes : « Les fonctions de MM. Maurice Thorez, ministre d'Etat, vice-président (lu Conseil, François Billoux, ministre de la Défense nationale, Ambroise Croizat, ministre du Travail et de la Sécurité sociale, Charles Tillon minis­tre de la Reconstruction et de l'Urbanisme, sont considérées comme ayant ims fin, a la suite du vote qu'ils ont émis à l'Assemblée nationale le 4 mai 1947 »
Le cinquième ministre communiste, Georges Marrane, ministre de la'Santé, n est pas révoqué car il n'a pas pris part au vote, n'étant pas députe. Ils démissionne le jour-même.
Le tripartisme a vécu.


Conclusions
La grève Renault d'avril-mai 1947 a été à l'époque un événement important à plus d'un titre. D'abord parce que, grâce à elle, les travailleurs ont renoué avec la tradition des luttes passées, en redé­couvrant la grève comme arme de classe. Ensuite parce que la grève Renault a redonné une impulsion considérable au mouvement ouvrier. Comme l'écrivait Pierre Monatte : « Renault a ouvert l'écluse et une vague de grèves a déferlé sur la France. » Après mai 47, de nombreuses usines entreront à leur tour en grève, suivies par les cheminots et, quelques mois plus tard, par les mineurs. Enfin, sur le plan politique, elle a été la cause directe de la fin de la participation communiste au gouvernement qui durait, vaille que vaille, depuis la « Libération », sous De Gaulle d'abord, au travers du tripartisme ensuite. Enfin et surtout, cette grève, déclen­chée et dirigée par les militants révolutionnaires s'appuyant sur la comba­tivité des travailleurs contre le patronat, l'Etat et les directions syndicales, a montré que des militants pouvaient, dans un de ses fiefs ouvriers con­tester tiu P.C.F. son « monopole » de fait sur la classe ouvrière, et qu'ils étaient bien les seuls à défendre réellement les intérêts aussi bien immé­diats que lointains des travailleurs.
La sortie des ministres P.C.F. du gouvernement tripartite n'est pas un phénomène secondaire. Même si la situation internationale devait, tôt ou tard, entraîner cette éviction, il n'en reste pas moins qu'en avril 47, ce sont les ministres P.CJF. qui ont choisi de rompre la coalition et sur un problème national. Ce problème est celui des rapports du P.C.F. avec la classe ouvrière. Ce sont des rapports difficiles et contradictoires.
Comme toutes les organisations réformistes dont le rôle fondamen­tal est de défendre les intérêts de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier, le P.C.F., dans sa politique quotidienne, se trouve soumis à deux types de pression antagonistes. Celle de sa base et de la classe ouvrière d'une part, celle de la bourgeoisie d'autre part. Le plus souvent cette con­tradiction se résoud par une politique revendicative « raisonnable » qui permet au mécontentement ouvrier de s'exprimer sans pour autant remet­tre en cause ni le fonctionnement normal du système capitaliste, ni la domination politique de la bourgeoisie. Mais lorsque la pression ouvrière devient plus forte, lorsque le mécontentement des travailleurs ne se laisse. plus canaliser dans des actions limitées et contrôlées, alors la marge de manœuvre de la bureaucratie réformiste devient plus étroite encore. jSelon le degré de combativité ouvrière, selon la menace plus ou moins grave qu'elle fait peser sur l'ordre social, les organisations se voient contraintes de « marcher » avec les travailleurs au moins jusqu'à un certain point et parfois même de les devancer pour ne pas perdre tout leur crédit auprès d'eux. (C'est ce qui s'est passé en mai 68.) Cela entraîne évidemment une certaine coupure avec la bourgeoisie, coupure très relative, éminemment tactique et transitoire et.qui comporte toute une série de degrés diffé rents selon l'importance de la crise sociale, mais qui ne va jamais jusqu'à la rupture définitive. Au contraire même. Car lorsque la classe ouvrière va jusqu'à menacer directement la domination de la bourgeoisie, jusqu'à se donner ses propres organes de combat et de pouvoir, les organisations réformistes, et toute l'histoire le prouve, choisissent ouvertement le camp de la bourgeoisie et s'opposent irréductiblement aux travailleurs.
Cela ne s'est pas encore produit en France. Quelle qu'ait été la puis­sance du mouvement gréviste, il ne s'est jamais donné une direction auto­nome de lutte et le P.C.F. a toujours pu faire « terminer une grève ». Mais il n'en reste pas moins que le P.C.F. peut — et il l'a montré depuis 1947 —, ne serait-ce qu'en mai 1968 déclencher la grève, y compris la grève géné­rale.
En 1947, sommé de choisir entre sa participation au gouvernement, c'est-à-dire son intégration tant souhaitée dans la vie politique bourgeoise et le soutien aux luttes grévistes qui se développent, le P.C.F. a choisi ce soutien. Pourquoi ?
Parce que le P.C.F., suspect aux yeux de la bourgeoisie française à causes de ses attaches avec l'U.R.S.S., ne dispose pour pouvoir se faire accepter par la bourgeoisie que d'un seul atout : son influence sur la classe ouvrière française. Perdre cette influence, c'est perdre sa seule carte. C'est s'engager sur la voie qui a conduit la S.F.I.O. à n'être plus aujourd'hui qu'un fantôme de parti ouvrier. Le P.C.F. n'y consentira qu'en cas de crise fondamentale, c'est-à-dire en période directement pré-révolu­tionnaire.
Ce n'était pas le cas en mai 1947 comme ce ne fut pas le cas en mai 68. Et le P.C.F. a pu, quitte à se déconsidérer politiquement quelque peu aux yeux de la bourgeoisie, se placer publiquement aux côtés des travailleurs en grève.
Ce choix politique est évidemment destiné à affermir et renforcer son emprise sur le mouvement ouvrier, c'est dire que dans le temps qu'il étend ou soutient la grève, le P.C.F. attaque ouvertement et très violem­ment les « irresponsables », les « gauchistes » (le mot n'était pas encore à la mode en 1947) qui ont déclenché le conflit. La lecture des tracts C.G.T. Renault publiés en annexe de cette brochure est à cet égard édifiante. On a retrouvé semblable prose en mai 1968. On la retrouve aujourd'hui en mai 1971 dans l'actuel conflit Renault. « Jamais le P.C.F. ne se laissera déborder sur sa gauche », aurait déclaré Duclos à l'Assemblée Nationale. C'est en tout cas la politique qu'il a suivie depuis, et qui explique la vio­lence de sa « haine » contre les « gauchistes ».
Mais c'est aussi, et le P.C.F. en est parfaitement conscient, là que réside son point faible. En menant au jour le jour une politique nationaliste réformiste, inefficace et démoralisante, le P.C.F. prête flanc aux attaques venant de sa gauche. L'opposition respectueuse dans laquelle il se can­tonne aussi bien sur le plan politique que sur le plan revendicatif est totalement dépourvue de perspectives et de rentabilité. Et quand les travailleurs veulent défendre leur niveau de vie ou leur sécurité, ils doivent le faire 'malgré les « communistes » ou même contre eux. A cet égard aussi la grève Renault d'avril-mai 47 est riche d'enseignements. La défense des salaires, la C.G.T. en parlait mais ne faisait rien pour la faire aboutir, l'action des militants de l'Union Communiste chez Renault a été de mettre en évidence cette contradiction, en engageant la lutte, de mettre en contra­diction l'ensemble des travailleurs avec la politique d'inertie concertée du syndicat.
Et la grève Renault d'avril 47 a indiqué ce qu'il était possible de faire en pareil cas. Bien sûr, le divorce entre la classe ouvrière et le P.C.F. n'a pas été consommé, sauf peut-être au secteur Collas. Le groupe de révo­lutionnaires qui a mené cette action était trop faible, trop jeune, trop peu connu pour pouvoir conduire l'expérience au-delà de ce qui a été fait chez Renault. Mais son mérite aura été de montrer concrètement, par une poli­tique et un comportement justes au travers d'une action qui a eu des répercussions nationales, la direction du travail à entreprendre, et les perspectives qui s'offraient réellement aux révolutionnaires qui accepte­raient de se colleter avec le P.C.F. au sein même de la classe ouvrière.
Ces perspectives, elles existent toujours, elles sont même aujourd'hui encore plus apparentes. Le P.C.F. n'est plus au gouvernement, mais le rôle de frein joué par la C.G.T. et le P.C.F. devient de plus en plus manifeste pour un nombre de travailleurs sans cesse plus grand. Cette prise de conscience reste diffuse car il manque au sein des entreprises les militants révolutionnaires qui sauraient la concrétiser. C'est le rôle de l'avant-garde révolutionnaire aujourd'hui de remédier rapidement, le plus rapidement possible, à cette absence. C'est la tâche que se sont fixés les militants de Lutte Ouvrière, et qu'ils accomplissent quotidiennement. Ce faisant, ils ont conscience de continuer le travail entrepris par les militants de l'Union Communiste, travail qui a permis en 1947 la première grande grève de l'après-guerre.