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mardi 16 juin 2015

:: La vague de grèves de juin 1936 : une « grandiose pression » des ouvriers sur les classes dirigeantes [LO, mai et juin 2006]


Du 8 au 12 juin 1936, la vague de grèves avec occupation qui avait commencé à se développer à partir de la mi-mai atteignait son maximum en France, et ce malgré la signature des accords Matignon, signés dans la nuit du 7 au 8 juin, sur lesquels le patronat comptait pour tout faire rentrer dans l'ordre.

L'extension des occupations d'usine, qui montrait la profondeur de la combativité ouvrière, avait fait craindre aux bourgeois de tout perdre: leurs usines, leurs propriétés, leurs capitaux et jusqu'au droit de continuer à prospérer par l'exploitation.

Le gouvernement socialiste de Léon Blum, soutenu activement par le Parti Communiste et la CGT, était venu à leur secours. Représentants patronaux et syndicaux s'étaient réunis, sous la présidence de Léon Blum. Les accords Matignon apportaient aux travailleurs la reconnaissance du droit syndical, le principe des contrats collectifs, l'institution des délégués ouvriers élus, ainsi qu'un réajustement des salaires de 7 à 15%. Pour tous les participants à cette réunion, il s'agissait de tenter de mettre un terme au mouvement gréviste.

Mais la signature de ces accords n'arrêta pas les grèves. Bien au contraire. Les travailleurs enregistraient bien sûr le recul que représentaient les accords Matignon, mais ils ne le jugeaient pas suffisant. Jacques Danos et Marcel Gibelin racontent dans leur livre intitulé Juin 36 que le patron de l'usine Sauter et Harlé, voulant inciter dès le 9 juin les ouvriers à reprendre le travail, décida de s'adresser directement à eux sans passer par le comité de grève. Il fut aussitôt obligé de s'enfuir sous une haie de poings levés tandis que les métallos scandaient: «À la porte!» et chantaient l'Internationale.
En fait, du 8 au 12 juin, les grèves se développèrent de plus belle. Après les métallos, ce furent les travailleurs du bâtiment qui furent appelés à se mettre en grève dès le 8 juin. Ce même jour, la grève était quasiment totale dans les grands magasins. La grève éclatait également le 8 juin dans les assurances. Bien des travailleurs, employés des Galeries Lafayette, de la Samaritaine ou du Bon Marché, ou serveurs des cafés et des restaurants, se mettaient en grève pour la première fois. La grève s'étendit à tout le pays. Pour ne donner qu'un exemple, le journal conservateur le Temps indiquait le 9 juin que huit à neuf dixièmes des entreprises étaient en grève dans le Nord et le Pas-de-Calais.

C'est sous cette « grandiose pression » exercée par les travailleurs sur les classes dirigeantes, pour reprendre l'expression utilisée par Trotsky en juillet 1936, que le gouvernement fit voter de nouvelles lois sur les congés payés et les 40 heures.

Les dirigeants syndicaux et des partis de gauche allaient alors mettre tout leur poids dans la balance pour arrêter le mouvement. Les dirigeants de la CGT multiplièrent les réunions dans les usines pour tenter de faire reprendre le travail. Ainsi le représentant de la CGT Gauthier déclarait, le 9 juin, devant 700 délégués des usines de la métallurgie parisienne en grève: «Sans doute les accords CGT-CGPF (le Medef de l'époque) ne contiennent pas toutes les dispositions que désiraient les métallos. Mais il ne faut pas perdre de vue que nous vivons dans d'autres conditions qu'auparavant; ainsi pouvons-nous envisager la reprise du travail, en restant vigilants.»

De leur côté, les dirigeants du PCF réunissaient militants et sympathisants, dans les usines, dans les quartiers, pour expliquer que «tout n'est pas possible maintenant». Maurice Thorez, le dirigeant du Parti Communiste Français, martelait qu'il fallait «savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue. Il faut même savoir consentir au compromis si toutes les revendications n'ont pas été encore acceptées, mais que l'on a obtenu la victoire sur les plus essentielles des revendications.» «Il faut savoir terminer une grève» fut le leitmotiv de tous les discours des dirigeants communistes à partir du 12 juin. Ainsi, bien qu'avec beaucoup de difficultés, le PC et la CGT finirent par parvenir à faire reprendre le travail, ne permettant pas à la classe ouvrière d'aller jusqu'au bout des possibilités de sa lutte.

Aujourd'hui, la plupart de ceux qui évoquent Juin 36 ne parlent que des congés payés, et comme s'ils découlaient de la victoire électorale du Front Populaire. Avec bien souvent des arrière-pensées électoralistes pour 2007. Mais ce que montre l'exemple de Juin36, c'est que les travailleurs, comme toujours, n'ont obtenu quelques avancées que par la lutte. Et aussi qu'ils doivent se méfier comme de la peste de leurs faux amis que sont les dirigeants des partis «socialiste» et «communiste», plus soucieux de servir la bourgeoisie que de défendre les intérêts de la classe ouvrière.

Aline RETESSE (LO, juin 2006)

Une déclaration édifiante

Quelques années après la vague de grèves sans précédent de mai-juin 1936, Léon Blum, s'expliquant sur la période, rapportait: «Les représentants de la CGT ont dit aux représentants du grand patronat: Nous nous engageons à faire tout ce que nous pourrons, mais nous ne sommes pas sûrs d'aboutir. Quand on a une marée comme celle-là, il faut lui laisser le temps de s'étaler. Et puis c'est maintenant que vous allez peut-être regretter d'avoir systématiquement profité des années de déflation et de chômage pour exclure de vos usines tous les militants syndicalistes. Ils n'y sont plus pour exercer sur leurs camarades l'autorité qui serait nécessaire pour exécuter nos ordres.» Et il poursuivait: «Et je vois encore Monsieur Richemont (un membre de la délégation patronale, membre de l'Union des industries métallurgiques et mécaniques), qui était assis à ma gauche, baisser la tête en disant: "C'est vrai, nous avons eu tort."»

Blum fit cette déclaration devant la Cour de Riom, devant laquelle il avait été traduit par le régime de Vichy. Mais elle reflétait si bien sa pensée que le Parti Socialiste la publia au lendemain de la guerre.

dimanche 16 juin 2013

:: 1936, le sursaut du monde ouvrier

Sous la plume de beaucoup de commentateurs, l’année 1936 évoque des événements essentiellement français, et la conquête des premiers congés payés par la classe ouvrière. Ce n’est pourtant là qu’un aspect mineur d’une secousse sociale et politique qui concerna plusieurs pays, et dont l’issue n’a pas fini d’influencer l’histoire de l’humanité. La décennie s’était ouverte, avec quelques semaines d’avance, par le « jeudi noir » du 25 octobre 1929, qui avait vu l’écroulement de la Bourse de New York, premier signe de la grande crise économique qui devait mener à la Seconde Guerre mondiale. 

Partie des États-Unis, la crise frappa rapidement l’Europe, et en premier lieu l’économie allemande que les conséquences du traité de Versailles imposé par les vainqueurs de 1918 avaient fragilisée. Il s’en suivit la montée du nazisme, auquel la bourgeoisie allemande ouvrit les portes du pouvoir le 30 janvier 1933, pour briser la classe ouvrière et pour préparer une guerre destinée à remettre en cause le partage du monde, tel que les vainqueurs l’avaient remanié quinze ans plus tôt.

Un an plus tard, en février 1934, la classe ouvrière autrichienne fut brisée, ses organisations interdites, malgré une héroïque résistance armée des travailleurs. Cette arrivée des nazis au pouvoir en Allemagne, l’interdiction des deux plus grands partis ouvriers du monde capitaliste et de toutes les organisations syndicales, l’internement dans des camps de concentration...

La suite dans la brochure de Lutte Ouvrière ici.

Table des matières :
  • 1936, LE SURSAUT DU MONDE OUVRIER - p.3
  • AUTRICHE, FÉVRIER 1934 - p.9
  • EN URSS, LE PREMIER PROCÈS DE MOSCOU - p.12
  • EN FRANCE, LES GRÈVES DE MAI-JUIN - p.23
  • LES CONQUÊTES SOCIALES - p.51
  • LE FRONT POPULAIRE ET LES FEMMES - p.59
  • ESPAGNE, LA RÉVOLUTION ÉTOUFFÉE - p.65
  • DANS LES COLONIES - p.83
  • D’AUTRES LUTTES OUVRIÈRES EN EUROPE - p.103
  • LA LAME DE FOND DU MOUVEMENT OUVRIER AMÉRICAIN - p.113


jeudi 14 juin 2012

:: D’où vient le Parti Communiste Français ? #2 (1931-1939)

http://politicobs.canalblog.com/images/front_populaire_1.jpgDu congrès de Tours aux changements annonciateurs du Front Populaire, quinze ans se sont écoulés. Quinze ans, sur lesquels le Parti Communiste Français a passé dix ans dans les moules de la bureaucratie du Kremlin. Le Parti sortira de la « bolchévisation » numériquement affaibli, mal implanté, réduit pour ainsi dire à sa plus simple expression : à l’appareil. Mais cet appareil est achevé, rodé, et il fonctionne à merveille. Sa structure est celle d’un parfait parti stalinien, son obéissance à Moscou sans faille, sa direction homogène : à peu de chose près elle restera la même trente ans durant. Dorénavant, sa dépendance de la bureaucratie russe sera le vecteur-force principal, qui, changeant de sens, mais d’une égale intensité, influencera tous les méandres de sa politique.
L’importance de la période du Front Populaire réside dans le fait que, pour la première fois, le parti acquiert une solide implantation dans les masses. Sur la base d’une politique réformiste, nationaliste, il connaîtra une croissance considérable. A l’instar du Parti Social-Démocrate et en concurrence avec lui, il obtiendra l’accès à la « mangeoire » des surprofits impérialistes. Corollairement devenu parti national dans le plein sens du terme, presque parti gouvernemental, il sera soumis à la pression de sa propre base sociale, de sa propre opinion publique. Représentant les intérêts de la bureaucratie soviétique par sa formation, de ceux de son assise sociale par son implantation, il ne cessera plus d’être soumis à la tension de deux forces antagoniques. Et quand le pacte germano-soviétique et la première phase de la guerre aggraveront cette tension, quand l’impossibilité de concilier deux intérêts alors manifestement contradictoires imposera un choix difficile, le Parti connaîtra ses premiers grands déchirements d’une nature différente de ses crises de croissance. Ils ne seront pas les derniers.
Il n’est pas de notre propos ici de décrire et d’analyser la montée ouvrière des années 35-36, ni même d’examiner dans les faits le rôle joué par le Parti Communiste à cette occasion. D’autant moins que, du point de vue de l’évolution du Parti Communiste, la principale signification de cette montée fut d’avoir donné au Parti une implantation sociale qu’il ne possédait pas auparavant. De quelle nature était cette implantation ? Sur la base de quelle politique fut-elle acquise ? Voilà les questions qui nous intéressent ici. Et pour commencer, quels facteurs ont permis au Parti Communiste de rompre son isolement et de trouver l’adhésion des masses ?
Deux facteurs seront déterminants à cet égard. La remontée ouvrière et le réveil politique général qui poussera des couches nouvelles vers les organisations ouvrières, et la nouvelle orientation de l’Internationale qui donnera a la politique des organisations staliniennes un contenu réformiste et nationaliste.
Peu après la défaite du prolétariat allemand et l’arrivée de Hitler au pouvoir, la bureaucratie soviétique amorce l’un de ces tournants à 180° qui caractérisent sa politique. Se sentant menacée par l’impérialisme allemand, elle va chercher son salut dans un système de sécurité collective. Ce système implique un rapprochement avec les « démocraties occidentales », bénéficiaire de la paix impérialiste de Versailles, donc menacées à ce titre par les revendications allemandes. La France avait une place de choix dans ce plan. Dès lors, le rôle dévolu au Parti Communiste sera de contribuer, dans la mesure de ses forces, à infléchir la politique du gouvernement dans le sens d’une opposition renforcée à l’Allemagne hitlérienne. La dénonciation du traité de Versailles, la veille encore un des leitmotivs de la propagande stalinienne, sera mise au rancart, et le renforcement du potentiel militaire français ouvertement souhaité. Le pacte d’assistance mutuelle signé le 2 mai 1935 entre les gouvernements de l’Union Soviétique et de la France sera suivi d’un communiqué qui déclare que monsieur Staline comprend et approuve pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir sa force armée au niveau de sa sécurité ». Les staliniens emboîtent le pas, abandonnant l’antimilitarisme forcené qui était le leur des années durant, ils découvrent dans l’armée française un des facteurs principaux de la défense de l’URSS. Par voie de conséquence, la lutte pour le renforcement de la « démocratie française » face à la menace fasciste devient une haute vertu révolutionnaire.
Et c’est la que la dialectique de l’histoire va jouer un tour à la bureaucratie soviétique. C’est sur son injonction, et pour la défense de ses intérêts, qu’elle impose au Parti Communiste Français une politique nationaliste et même chauvine. Mais sous la pression de sa nouvelle assise gagnée sur la base de cette politique nationaliste, le Parti Communiste finira par devenir nationaliste pour son propre compte, alors même que ce nationalisme se retourne contre les intérêts de la bureaucratie. Trotsky écrivit à propos d’une évolution qui se déroulait sous ses yeux mais qui n’a abouti à ses conclusions ultimes que de nos jours, que : « Staline a réconcilié les partis communistes des démocraties impérialistes avec leur bourgeoisie nationale. Cette étape est maintenant dépassée. L’entremetteur bonapartiste a accompli son rôle. A partir de maintenant, les com-chauvins doivent se soucier de leur propre sort, dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec la « défense de l’URSS ». »
Il est évident que cette nouvelle orientation vis-à-vis de la politique étrangère du gouvernement français entraînera une orientation à l’avenant dans les autre domaines. Le nationalisme impliquera le réformisme. Le combat pour l’unité de toutes les forces nationales hostiles à l’Allemagne fasciste ou présumées telles, complétera la lutte pour un front international anti-hitlérien. De la politique de « classe contre classe » assimilant sociaux-démocrates et fascistes, on passe presque sans transition à une cour éhontée à ces même sociaux-démocrates et même, sinon surtout, aux radicaux. Si la consolidation du Front Populaire et son arrivée au pouvoir n’était pas possible sans la montée ouvrière et sans la poussée à gauche, si du point de vue de la bourgeoisie il fut accepté parce que susceptible d’endiguer le mouvement populaire, pour le Parti Communiste il répondait à une nécessité qui n’avait rien à voir avec cette montée ouvrière. Pour le Parti Communiste, l’intérêt fondamental du Front Populaire fut d’avoir été l’alliance des forces nationales anti-hitlériennes, alliance dont la constitution était l’objectif majeur du Parti Communiste Français en matière de politique intérieure.
La poussée à gauche, si elle ne jouera qu’un rôle contingent dans la détermination de la politique du Parti Communiste, aura cependant une importance capitale pour deux raisons. D’abord, en renforçant numériquement le Parti et en lui permettant l’acquisition d’un certain nombre de positions au cours des élections municipales, puis législatives, elle lui donnera un poids qu’il n’avait pas auparavant. Ensuite, la nécessité de canaliser et d’endiguer l’explosion sociale rendra les partis socialistes et radicaux bien plus compréhensifs à l’égard du Parti Communiste, dont la collaboration devient fort utile. Ainsi l’afflux même des ouvriers venus vers le Parti Communiste en tant que parti ouvrier, auréolé par ses liens avec les tenants supposés de la Révolution d’Octobre, sera capitalisé par celui-ci en vue de mener une politique nationaliste.
Encore une fois, il n’est pas de notre propos ici d’examiner le rôle contre-révolutionnaire joué par le Parti Communiste pendant la période des grèves ( « il faut savoir terminer une grève » etc.). Toujours est-il que grâce à la montée ouvrière et grâce au Front Populaire, le Parti connaîtra un développement vertigineux. Par rapport à 1932, son électorat a doublé et ses effectifs décuplé.
Par ailleurs, ce serait une erreur de croire que le développement de son implantation n’était dû qu’à d’afflux d’ouvriers en lutte. En fait, il a joué sur deux tableaux. L’attirance de son nationalisme néophyte et de son réformisme de bon aloi, a exercé en milieu petit bourgeois une influence aussi grande que son auréole ternie de parti révolutionnaire en milieu ouvrier. Ayant découvert, sur l’injonction de Moscou, les vertus patriotiques de la marseillaise, du drapeau tricolore, de Jeanne d’Arc et de la démocratie française, le Parti ne perdra plus une occasion de faire vibrer la corde sentimentale du petit-bourgeois chauvin.
Sans être encore tout à fait un « parti comme les autres », le Parti Communiste de l’année 1937 sera bien différent du Parti Communiste version 1932. Il aura une solide implantation sociale, 300 000 membres, 1 500 000 électeurs, 70 députés, deux sénateurs, des centaines de conseillers généraux, plus de deux mille municipalité. L’unification syndicale lui a permis de mettre la main sur les Fédérations les plus importantes de la CGT unifiée. Il est dès lors solidement implanté dans l’aristocratie ouvrière.
Il a cessé de vivre uniquement des subsides de la bureaucratie. Il a sa « mangeoire » nationale propre, alimentée par les surprofits de l’impérialisme français, auxquels il a accès dorénavant grâce - pour reprendre l’expression de Trotsky - « à sa pénétration dans les rangs de la petite bourgeoisie, par son installation dans l’appareil étatique, les syndicats, les parlements, les municipalités, etc. ».
La fin de la poussée à gauche, la retombée de la montée ouvrière et même la chute du premier et du deuxième gouvernement Léon Blum, n’affecteront pas le zèle nationaliste du Parti Communiste. Il y a un double intérêt, car tel est l’ordre de Moscou, mais tel est aussi dorénavant son propre intérêt en tant que parti national. La politique « d’union nationale » est payante, et bien payante. Devant l’usure du Front Populaire, il va même défendre l’idée d’un « Front Français », où seraient inclus, outre les radicaux et les sociaux-démocrates, les libéraux et les modérés. Après l’échec définitif du Front Populaire, il s’empressera de donner son accord à un gouvernement incluant la quasi totalité de l’éventail politique français, de Thorez à Paul Reynaud. Si le projet ne connaît pas de suite, ce n’est pas la faute des communistes.
Le déplacement de plus en plus à droite des gouvernements successifs écarte le Parti Communiste Français des responsabilités quasi gouvernementales qu’il a assumées pendant le Front Populaire. Il continue cependant à aiguillonner le gouvernement, et sa propagande est concentrée sur la réclamation d’une plus grande fermeté vis-à-vis de l’Allemagne. A l’occasion, il votera les crédits de guerre.
Après ces manifestations de nationalisme de plus en plus exacerbé, l’annonce du pacte germano-soviétique le 23 août 1939 va produire l’effet d’une bombe. Renversant sa politique de sécurité collective avec les démocraties occidentales, Staline conclut un pacte de non agression avec l’ennemi de la veille. Dans le conflit qui va éclater quelques jours après, l’URSS se trouvera de fait, du côté de l’Allemagne. Après cinq ans de politique nationaliste anti-allemande, le Parti Communiste se trouvera dans l’obligation de défendre la décision de Staline et ordre lui est donné d’attaquer l’impérialisme de sa propre bourgeoisie, au même titre que celui de l’Allemagne. Après le vote des crédits militaires, après la propagande pour le renforcement du potentiel militaire de la France, il se trouvera dans l’obligation de prêcher le défaitisme révolutionnaire, et le slogan « l’ennemi est sur notre sol ».
Après l’euphorie de l’union nationale, le Parti se heurtera à l’hostilité ouverte de l’opinion publique et d’une partie de sa propre base. Pendant quelques semaines, il essaiera de concilier l’inconciliable. Tout en défendant le pacte germano-soviétique, il déclarera que « les communistes français collaboreront sans aucune réticence à la défense nationale ». Thorez lui-même déclare que « si Hitler, malgré tout, déclenche la guerre, alors qu’il sache bien qu’il trouvera devant lui le peuple de France uni, les communistes au premier rang, pour défendre la sécurité du pays, la liberté et l’indépendance des peuples ».
Obligés de choisir entre l’obéissance à Moscou et les intérêts de l’assise de leur Parti, les dirigeants les plus fidèles hésitent et atermoient. Le déchirement des dirigeants reflète le déchirement de l’ensemble du Parti. Il faudra plusieurs rappels à l’ordre de la part de Moscou et la répression violente de l’État qui s’abat sur le Parti et les militants, en déclenchant une réaction d’autodéfense, pour que le Parti se ressaisisse. A la fin de l’année, il sera à nouveau dans la ligne. Mais il aura perdu 22 de ses parlementaires sur les 72 qu’il comptait, une partie importante de ses dirigeants et de ses militants. Des deux forces contradictoires qui agissent sur lui, la fidélité à Moscou l’a encore emporté. Cependant, non sans mal. Et, à nouveau en butte à la répression, ses journaux interdits, ses dirigeants emprisonnés, ses positions parlementaires et municipales supprimées, il lui faudra une nouvelle période nationaliste, celle de la Résistance et de la Libération, pour qu’il retrouve à nouveau une audience.

jeudi 29 mars 2012

:: Espagne 1931-1937 : la politique de front populaire contre la révolution ouvrière

jeudi 3 novembre 2011

:: 1936 : le gouvernement de Front populaire sauveur de l’ordre bourgeois

Les années trente et la politique de Front populaire contre les intérêts politiques de la classe ouvrière

Face à la crise et à la menace de l’extrême droite...

Lorsque, à partir de 1933, la question de l’unité de la classe ouvrière dans l’action se posait de nouveau de façon aiguë, la politique unitaire proposée par le Parti Communiste n’avait plus rien à voir avec la politique de Front unique préconisée par la Troisième Internationale à ses débuts.
Mais, à vrai dire, de par ses perspectives politiques, le Parti Communiste lui-même n’avait plus grand-chose à voir avec ce qu’il avait l’ambition de devenir au temps de Lénine et de Trotsky. Il n’était plus ce parti qui voulait le renversement du capitalisme pour instaurer une société nouvelle, une société communiste, un parti qui s’efforçait dans chaque situation de conduire jusqu’au bout de leurs possibilités les luttes de la classe ouvrière. S’il regroupait encore les meilleurs militants de la classe ouvrière, son appareil, ses cadres étaient de plus en plus sélectionnés dans l’obéissance à la bureaucratie stalinienne de l’URSS. Pour s’orienter dans les événements, le PCF n’avait plus pour boussole les intérêts politiques de la classe ouvrière, mais les exigences de la bureaucratie stalinienne.
Ce n’était plus un authentique Parti Communiste, décidé à faire prévaloir au sein de la classe ouvrière la politique la plus adaptée à la situation, qui faisait face au Parti Socialiste, ce Parti Socialiste qui, de son côté, était par ses perspectives et sa direction un parti de la bourgeoisie, même s’il conservait encore à l’époque une audience importante dans la classe ouvrière.
La classe ouvrière était pourtant confrontée à une situation menaçante.
Menaçante sur le plan économique, en ces débuts des années trente, où la grande crise avait ébranlé l’économie dans ses fondements, poussant des centaines de milliers de travailleurs vers le chômage, la misère et la soupe populaire. Menaçante plus encore peut-être sur le plan politique. En 1933, Hitler avait pris le pouvoir en Allemagne sans que le mouvement ouvrier allemand, bien plus puissant pourtant que le mouvement ouvrier en France, parvienne à l’en empêcher, sans même qu’il ait sérieusement engagé le combat. Les hordes nazies au pouvoir entreprirent la destruction systématique de l’ensemble du mouvement ouvrier organisé par la répression et par la terreur.
En France, le renforcement des ligues fascistes montrait que le mouvement ouvrier français n’était pas à l’abri d’une menace semblable. Mais ni le Parti Socialiste, ni le Parti Communiste, n’offrirent de perspective politique et ne proposèrent de moyens organisationnels concrets pour affronter cette montée du danger représenté par l’extrême droite.
Après 1933, tout comme dans la période précédente, la SFIO continuait à ronronner sur la nécessité de faire confiance à la démocratie afin de faire barrage aux ligues fascistes. Le Parti Communiste était, lui, dans un cours sectaire qui consistait à considérer le Parti Socialiste comme aussi dangereux pour la classe ouvrière que l’étaient les fascistes. Les socialistes, baptisés par le Parti Communiste « social-fascistes » étaient devenus des ennemis à combattre à l’égal des fascistes.
Mais cet apparent radicalisme verbal masquait l’absence d’une politique juste qui mette en avant des moyens réels de faire face à la menace bien concrète que représentait l’extrême droite.
En somme, tout se passa en France, pendant les quelques mois qui suivirent l’arrivée de Hitler au pouvoir, comme si la défaite sans combat de la classe ouvrière allemande n’avait pas eu lieu.

... les travailleurs imposent l’unité dans les luttes

Le 6 février 1934, les ligues fascistes descendirent dans la rue et déclenchèrent une nuit d’émeute, montrant qu’elles étaient capables d’aller au-delà des attaques ponctuelles contre les organisations ouvrières et les militants de gauche. La direction du Parti Socialiste et celle du Parti Communiste réagirent chacune de leur côté.
Le Parti Socialiste et la CGT réformiste ainsi que diverses organisations de gauche ne prévoyaient de répliquer que le 12 février par une grève générale et des manifestations. Le Parti Communiste et la CGT-U lancèrent un appel à une manifestation pour le 9 février, qui fut marquée par de durs affrontements. Il y eut plusieurs tués parmi les manifestants.
Le Parti Communiste, encore dans son cours sectaire, refusa de se joindre à la journée du 12 février. On pouvait lire encore dans l’Humanité du 11 février : « la classe ouvrière condamnera avec dégoût les chefs socialistes qui ont le cynisme et l’audace de prétendre entraîner les ouvriers à la lutte contre le fascisme au chant de la Marseillaise et de l’Internationale ». Le Parti Communiste avait sans doute raison de se montrer choqué par la Marseillaise, mais les causes de son refus étaient bien plus profondes et bien moins justes car elles aboutissaient à la division, à la coupure, face à une situation qui exigeait une riposte de l’ensemble de la classe ouvrière que ces querelles d’appareils désorientaient. La direction du Parti Communiste attendit le dernier moment pour se rallier à la journée du 12 en appelant ses militants et ses sympathisants à se constituer en cortège séparé.
Malgré cela, non seulement la journée du 12 février fut un succès au niveau des grèves et des manifestations, mais les manifestants ouvriers transformèrent cette journée en une riposte unitaire en dépit des choix des directions des deux partis ouvriers. Lors de la manifestation, en effet, aux cris de « unité, unité » les manifestants réalisèrent de fait la fusion des deux cortèges, imposant du même coup aux états-majors politiques et syndicaux le « front unique » dans la lutte qu’ils se refusaient à mettre en place jusque-là.
Ces journées montrèrent que la classe ouvrière avait la conscience de la nécessité de faire barrage aux fascistes et que nombre de travailleurs sentaient bien que les bandes fascistes ne s’en prenaient pas simplement à telle ou telle organisation mais, en s’attaquant aux militants, visaient l’ensemble du mouvement ouvrier organisé et, au-delà encore, la classe ouvrière dans son ensemble.
Tout comme ces travailleurs sentaient aussi que cette situation exigeait une riposte aux actions de l’extrême droite pour défendre les locaux des organisations ouvrières, protéger les militants et les grévistes. La conscience de la classe ouvrière était en avance sur celle des partis qui se réclamaient d’elle.

Le revirement du Parti Communiste

Il fallut pourtant attendre plusieurs mois encore pour que le Parti Communiste rompe brusquement avec sa politique sectaire.
Mais la cause de ce revirement n’était ni la pression unitaire des masses populaires, ni la grogne des militants qui se montraient sensibles à cette pression. L’ordre de ce virage politique était venu de Staline.
Car depuis l’arrivée de Hitler au pouvoir, l’URSS stalinienne se sentait menacée. Prenant un virage à 180 degrés en 1934, ses dirigeants qui n’avaient plus, depuis dix ans, l’optique de développer les luttes révolutionnaires dans le monde recherchèrent des alliances diplomatiques et militaires avec les gouvernements des démocraties occidentales. Du coup, en France, le Parti Communiste reçut la consigne de sortir de son isolement et de rompre avec la théorie du « social-fascisme ». D’où l’orientation unitaire qu’il mit en avant à partir de la mi-1934, orientation qui se concrétisa au début du mois de juillet de la même année par la signature avec la SFIO d’un « pacte d’unité d’action » contre le fascisme et la guerre, puis par la mise en oeuvre de la politique de Front populaire.
S’agissait-il de proposer enfin aux travailleurs et aux organisations ouvrières des objectifs communs correspondant à leurs intérêts de classe ? S’agissait-il de réaliser des actions communes pour faire face aux bandes fas¬cistes ? S’agissait-il d’agir pour élargir et généraliser les grèves qui devenaient de plus en plus nombreuses et de plus en plus radicales, en donnant aux travailleurs en lutte des perspectives communes ? S’agissait-il, devant la ruine de l’économie, conséquence de la crise, de proposer des solutions correspondant aux intérêts de la classe ouvrière, quitte à s’en prendre à ce fameux « mur de l’argent » que dénonçaient verbalement même les dirigeants du Parti Socialiste ? S’agissait-il de s’en prendre à la propriété privée ? S’agissait-il enfin d’entraîner dans le sillage de la classe ouvrière les fractions de la petite bourgeoisie les plus touchées par cette crise économique et à qui finalement la classe ouvrière aurait été la seule capable d’offrir des perspectives ?
Eh bien non ! L’objectif du Parti Communiste était tout autre. Pour lui, le Front populaire n’était qu’une entente au sommet avec le Parti Socialiste, se plaçant sur le terrain du parlementarisme.

Le Front populaire : une alliance électorale anti-ouvrière

Rien à voir avec une politique de Front unique destinée à unir la classe ouvrière sur des objectifs de lutte. Il s’agissait d’une sorte de réédition, en pire peut-être parce que la situation était plus grave, de la politique de Bloc des Gauches, des années 1924 dont le PC, non seulement acceptait d’être une composante, mais dont il se faisait l’artisan.
Ainsi quand, à l’automne 1934, les ministres radicaux quittèrent le cabinet Doumergue, les dirigeants du Parti Communiste furent les premiers à proposer à leurs alliés socialistes « d’étendre le pacte aux radicaux » afin de sceller « l’alliance des classes moyennes avec la classe ouvrière ».
Oh ! bien sûr, il aurait été nécessaire de tout faire pour offrir aux fractions de la petite bourgeoisie victimes des effets de la crise, désorientées et en colère, d’autres perspectives que celles que leur proposaient les démagogues fascistes. Mais, pour les rallier aux combats de la classe ouvrière en montrant que leurs intérêts convergeaient, il ne fallait surtout pas contribuer à réhabiliter ce Parti radical, au moment même où la baisse de ses résultats électoraux montrait combien il s’était discrédité auprès de sa clientèle électorale traditionnelle, la petite bourgeoisie.
Ce parti qui comptait dans ses rangs des gens comme Herriot et Daladier, qui avait trempé dans toutes les combinaisons gouvernementales de la Troisième République, qui en février 1934 avait capitulé devant les Ligues fascistes et passé la main au gouvernement réactionnaire de Doumergue, qui était impliqué dans tous les scandales de l’époque, était présenté par le Parti Communiste comme un allié privilégié, la pierre angulaire de l’alliance dans la lutte contre le fascisme.

Un allié qu’il ne fallait surtout pas effrayer, ni gêner par des références à la lutte de classe.

L’aspect réactionnaire et anti-ouvrier de cette alliance ne tarda pas à apparaître. En août 1935, par exemple, d’importantes grèves éclatèrent contre les décrets-lois imposés par Laval qui amputaient de 3 à 10 % les salaires des fonctionnaires, des ouvriers des arsenaux et des cheminots. A Brest, à Toulon, les affrontements avec les forces de l’ordre tournèrent à l’émeute, faisant plusieurs morts parmi les travailleurs. Les dirigeants du Parti Communiste et de la CGT-U pesèrent alors de tout leur poids aux côtés de la CGT réformiste pour empêcher l’extension du mouvement et ramener le calme. Au lendemain de ces émeutes, le PC, faisant l’amalgame entre les agissements du gouvernement, ceux des Croix-de-Feu et les réactions des ouvriers qui s’étaient défendus, condamna ces derniers.
Dans l’Humanité du 7 août 1935, Duclos expliquait : « Nous attachons un trop grand prix à notre collaboration avec le Parti Radical pour ne pas nous dresser contre les provocateurs ». Pour lutter contre les bandes fascistes, le Parti Communiste se contentait de réclamer l’application des récentes lois contre les « ligues fascistes ».
Le programme du Front populaire fut publié en janvier 1936 : il s’alignait sur les propositions des radicaux. A longueur de colonnes on pouvait lire dans l’Humanité que le Parti Communiste préconisait « un soutien incessant des masses » au Front populaire, c’est-à-dire au futur gouvernement socialiste et radical, si le Front populaire remportait les élections.
Lorsque, fin janvier 1936, les ministres radicaux démissionnèrent du gouvernement Laval, le futur allié des nazis dans le régime de Pétain, provoquant sa chute, l’Humanité déclara : « Tout gouvernement décidé à appliquer impitoyablement la loi aux factieux, à suivre une politique de sécurité collective en appliquant honnêtement des sanctions efficaces à l’agresseur, à assurer des élections libres et à garantir les paiements de l’État sans frapper les pauvres, peut compter sur notre soutien loyal ». On chercherait vainement dans cette déclaration une référence aux intérêts de la classe ouvrière.
La CGT fut réunifiée, mais pas pour donner une impulsion aux luttes que ni le Parti Socialiste, ni le Parti Communiste n’entendaient encourager.

La montée des luttes aboutit à une grève générale sans précédent

Les élections du 21 avril et du 3 mai 1936 virent la victoire électorale des partis du Front populaire. L’Humanité cria « Victoire » et le Parti Communiste accorda tout naturellement son soutien au gouvernement de Léon Blum, lui signant un chèque en blanc. L’un de ses dirigeants, Jacques Duclos, affirma le 11 mai : « Notre soutien ne sera pas à éclipses et c’est pourquoi nous ne demanderons point au gouvernement de demain plus qu’il ne pourra donner ». Le Parti Communiste ne demanda pas à participer à ce gouvernement mais expliqua son attitude aux travailleurs en déclarant seulement que « la présence des communistes au ministère servirait de prétexte aux campagnes acharnées de la réaction ». Il faut dire que s’il avait demandé à participer, ses partenaires lui auraient sans doute refusé cette participation.
C’est peu dire que la formidable vague de grèves qui entraîna la classe ouvrière juste après les résultats électoraux n’était ni voulue, ni souhaitée, ni même approuvée par les partis du Front populaire. Cette grève reflétait même une certaine défiance de la part de la classe ouvrière à l’égard des promesses du Front populaire qui considérait qu’elle serait mieux servie par elle-même que par les politiciens qui prétendaient la représenter.
La classe ouvrière n’avait pas attendu l’investiture du nouveau gouvernement pour agir, avec une ampleur sans précédent.
Les grèves illimitées dans les usines, les bureaux, les magasins, confluèrent en une grève générale qui, dans les derniers jours de mai se transforma en vague d’occupations d’usines à propos desquelles le Parti Communiste, qui tentait de calmer le jeu, affirmait à qui voulait l’entendre qu’elles ne remettaient absolument pas en cause la propriété bourgeoise.
Ce mouvement aurait pu être le début d’une contestation plus profonde et plus radicale du système capitaliste et de l’ordre bourgeois si les grévistes, organisés dans des comités où tous se retrouvaient au coude à coude, s’étaient vu proposer des objectifs politiques que permettait et exigeait même la situation.
Mais ils ne les trouvèrent ni du côté des socialistes à qui les élections venaient de confier la gestion de la crise, ni du côté du Parti Communiste qui s’acharnait à réclamer l’ordre et le respect de la légalité bourgeoise en répétant que « tout n’est pas possible » et en dénonçant comme traîtres les trotskystes qui affirmaient que la grève devait se donner d’autre perspective que celle de se mettre à la remorque de ce Front populaire.

Le gouvernement de Front populaire sauveur de l’ordre bourgeois

Il existe sur toute cette période de multiples témoignages qui montrent la profondeur de la mobilisation ouvrière, de la politisation des travailleurs. Mais l’un des témoignages les plus probants est celui de Léon Blum lui-même, lors de son procès à Riom, en mars 1942, quand il expliqua que son gouvernement avait sauvé l’ordre bourgeois. Plaidoyer de circonstance, destiné à innocenter un politicien que Vichy accusait d’avoir mis le feu aux poudres ? Constatons qu’après la guerre, ni lui, ni ses amis ne l’ont jamais prétendu.
Voilà en quels termes Léon Blum s’exprima, le 10 mars 1942 :
« Je vous demande messieurs de vous souvenir. Rappelez-vous que les 4 et 5 juin, il y avait un million de grévistes. Rappelez-vous que toutes les usines de la région parisienne étaient occupées. Rappelez-vous que le mouvement gagnait d’heure en heure et de proche en proche la France entière (...).
La panique, la terreur étaient générales. Je n’étais pas sans rapports moi-même avec les représentants du grand patronat... Je me souviens qu’on me disait ou me faisait dire par des amis communs : Alors quoi ? c’est la révolution ? Alors quoi ? Qu’est-ce qu’on va nous prendre ? Qu’est-ce qu’on va nous laisser ? »
Et Blum d’expliquer comment il fut prié par Albert Lebrun, le président de la République de ne pas attendre l’investiture légale de son gouvernement pour prendre des mesures :
« Monsieur Lebrun me répondit alors : « les ouvriers ont confiance en vous. Puisque vous ne pouvez convoquer la Chambre avant samedi, et que certainement dans votre déclaration ministérielle vous allez leur promettre le vote immédiat des lois qu’ils réclament, alors, je vous en prie, dès demain, adressez-vous à eux par la voie de la radio. Dites-leur que le Parlement va se réunir, que, dès qu’il sera réuni, vous allez lui demander le vote rapide et sans délai des lois dont le vote figure sur les cahiers de revendications en même temps que le relèvement des salaires. Ils vous croiront, ils auront confiance en vous, peut-être ce mouvement s’arrêtera-t-il ? »
Et d’ajouter encore comment Lambert Ribot, un des représentants du patronat, le contacta pour que, c’est toujours Léon Blum qui parle :
« Je m’efforce d’établir un contrat entre les organisations patronales suprêmes comme le Comité des Forges et la Confédération générale de la production et d’autre part la CGT » (..) « Sans doute, ajoutait-il, j’aurais tenté de moi-même l’accord Matignon. Mais je dois dire que l’initiative première est venue du grand patronat ».
Et Blum cite les propos des dirigeants de la CGT à propos de l’évacuation des usines :
« Nous nous engageons à faire tout ce que nous pourrons et nous le ferons. Mais nous vous avertissons tout de suite. Nous ne sommes pas sûrs d’aboutir. Quand on a affaire à un mouvement comme celui-là, à une marée comme celle-là, il faut lui laisser le temps de s’étaler. Et puis c’est maintenant que vous allez peut-être regretter d’avoir systématiquement profité des années de déflation et de chômage pour exclure de vos usines tous les militants syndicalistes. Ils n’y sont plus. Ils ne sont plus là pour exercer sur leurs camarades l’autorité qui serait nécessaire pour faire exécuter nos ¬ordres ».
Et Blum de commenter :
« Je vois encore monsieur Richemont qui était assis à ma gauche baisser la tête en disant : C’est vrai, nous avons eu tort. »
Face à une mobilisation qui lui avait fait craindre de tout perdre, la bourgeoisie avait donc cédé les 40 heures, les congés payés et des augmentations substantielles de salaire. Mais le Parti Communiste avait mis tout son poids pour endiguer le mouvement.
Au lendemain des Accords Matignon, Thorez expliquait : « Il faut savoir terminer une grève » ! Le ministérialisme sans ministre du Parti Communiste avait joué pleinement son rôle pour stopper la lutte de classe, du moins du côté de la classe ouvrière, et sauver l’essentiel pour la bourgeoisie.
Les efforts conjugués des partis de gauche, de la CGT réunifiée et du gouvernement de Front populaire réussirent, non sans mal, à saboter la grève de juin 1936. Mais le rôle du Front populaire ne s’arrêta pas là. Une fois l’élan brisé, ces politiciens bourgeois allaient profiter du reflux des luttes pour aider le patronat à reprendre aux travailleurs ce qu’il avait été obligé de céder sous la pression de la grève.
Prenant prétexte du réarmement de l’Allemagne, au nom de la défense nationale, le Parti Communiste et la CGT contribuèrent à faire accepter des attaques contre les 40 heures et le niveau de vie des travailleurs.
Pourtant, la classe ouvrière continuait à faire preuve de combativité et résistait comme elle pouvait, face à une bourgeoisie qui voulait prendre sa revanche. Mais soucieux d’honorer ses engagements à l’égard de ses alliés socialistes et radicaux, le Parti Communiste se garda bien de développer une démarche et une politique qui auraient pu unifier les grèves et enrayer la démoralisation qui atteignait la classe ouvrière.
Quand finalement, un mot d’ordre de grève générale fut lancé en novembre 1938, il était déjà bien trop tard. Cette grève se solda par un échec et des milliers de militants furent licenciés. La classe ouvrière en sortit démoralisée et politiquement désarmée face à la guerre qui approchait.
Alors qu’il s’agissait de la même Chambre de Front populaire, issue des élections d’avril-mai 1936, la direction du Parti Communiste soutint des gouvernements de plus en plus réactionnaires, dont le gouvernement Daladier, un radical. Ce même Daladier était à la tête du gouvernement qui interdit le Parti Communiste en septembre 1939, à la veille de la déclaration de guerre. Et c’est encore cette même chambre des députés qui vota les pleins pouvoirs à Pétain, au lendemain de la capitulation française de juin 1940.

[extrait de la LDC 69]