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lundi 28 septembre 2015

:: Afrique du Sud : 12 septembre 1977, l'assassinat de Steve Biko

Le 12 septembre 1977 Steve Biko, leader du Mouvement de la Conscience Noire (Black Consciousness Movement), mouvement anti-apartheid qu'il avait fondé, était froidement assassiné dans sa cellule par les tortionnaires du régime sud-africain. Le gouvernement tenta de faire croire qu'il était mort à cause d'une " grève de la faim ". Le ministre de la Justice de l'époque déclara même, avec cynisme, que sa mort " le laissait froid ". L'assassinat de ce dirigeant du mouvement anti-apartheid (Nelson Mandela était en prison) ne fit pas taire la contestation. Au contraire, celle-ci s'amplifia, d'abord au sein du pays, mais aussi au niveau international. Les instances internationales telles que l'ONU, qui avaient jusqu'alors marqué une certaine bienveillance à l'égard du régime raciste sud-africain, furent contraintes, pour la première fois, de prendre des sanctions.

La vie militante de Steve Biko, médecin de 30 ans, se confond avec celle des masses sud-africaines en lutte contre le régime de l'apartheid et pour leur émancipation sociale. Cette politique de ségrégation raciale, mise en place par le Parti National en 1948 en Afrique du Sud, prétendait se justifier par le développement séparé des races : les Blancs, minoritaires, descendants des colons blancs, dirigeaient le pays, occupaient les postes politiques, détenaient les usines, les grandes propriétés foncières, tandis que les Noirs, majoritaires, étaient considérés comme des citoyens de seconde zone dans leur propre pays. Ils étaient parqués dans des ghettos (les townships) et des réserves appelées " bantoustans ".

Le pouvoir réprimait violemment le moindre signe de contestation et de révolte. Le Parti Communiste mais aussi l'ANC (l'African National Congress) étaient interdits. Leurs dirigeants étaient arrêtés, emprisonnés, voire assassinés. Bien que la répression du régime sud-africain fût féroce, comme à Sharpeville en 1960 où les forces de répression tirèrent sur la foule, les Noirs d'Afrique du Sud s'organisaient et contestaient de plus en plus le régime raciste blanc. Le mouvement ouvrier s'organisait. Des syndicats se formaient dans la clandestinité. La jeunesse scolarisée se politisait.

Steve Biko prit part à toutes les luttes anti-apartheid de l'époque et devint l'un des leaders nationalistes de la population noire des plus en vue. Il fut plusieurs fois arrêté et jeté en prison.

En juin 1976, le gouvernement décida d'imposer aux élèves noirs l'afrikaans, c'est-à-dire la langue des colonisateurs boers (les premiers colons hollandais). Cela fut à l'origine des émeutes de la jeunesse scolarisée dans le ghetto noir de Soweto, situé dans la banlieue de Johannesburg.

Cette humiliation supplémentaire poussa la jeunesse dans la rue, tant la haine accumulée contre le régime était profonde. La répression des émeutes de Soweto fut sanglante. La police tira sur les jeunes, lâcha les chiens, tandis que tanks et hélicoptères quadrillaient les quartiers pauvres. Le bilan de la répression fut de 1 000 blessés et 1 300 arrestations et environ 600 morts selon les chiffres officiels, sans doute près d'un millier. Le gouvernement accentua la répression en jetant en prison les militants politiques et syndicaux afin de tenter de décapiter le mouvement de contestation populaire. Arrêté et torturé, Steve Biko fut parmi les victimes. Mais les luttes contre le régime de l'apartheid n'en continuèrent pas moins, jusqu'à son abolition en 1991.

Le gouvernement sud-africain, auquel participent désormais Blancs et Noirs, vient de célébrer en grande pompe le trentième anniversaire de la mort de Steve Biko et lui rend hommage. Mais, malgré les changements politiques de ces dernières années, la population noire d'Afrique du Sud est toujours frappée dans sa très grande majorité par la pauvreté, le chômage et la misère. Soweto reste un ghetto comme il y en a encore tant d'autres. 87 % des terres cultivables sont toujours aux mains des grands propriétaires fonciers blancs. Si la ségrégation raciale officialisée fait désormais partie du passé, la ségrégation sociale subsiste pour les masses noires pauvres.

R.C. (LO n°2042)

Le film Le Cri de la Liberté (Cry Freedom), du réalisateur Richard Attenborough, sorti en 1987, retrace la vie militante de Steve Biko et son assassinat par les forces de l'ordre ségrégationnistes. Il met en évidence toute la période de montée des luttes anti-apartheid du peuple sud-africain, évoquant notamment les émeutes de Soweto en 1976.

samedi 20 juin 2015

:: Juin 1913, Afrique du Sud : les origines de l'apartheid [LO, juin 2013]

Lorsqu'on parle de l'Afrique du Sud, on pense à l'apartheid, ce système de ségrégation raciale institutionnalisée qui fut instauré par le Parti nationaliste au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, après l'indépendance du pays, système qui fut finalement démantelé au début des années 1990, pour désamorcer la situation explosive créée par la mobilisation de la classe ouvrière noire.
Mais, en réalité, les promoteurs de l'apartheid n'avaient rien inventé. Ils n'avaient fait qu'ériger en système la politique ségrégationniste menée par le colonialisme britannique depuis le début du siècle, politique qui n'avait été que l'expression directe et brutale de l'avidité des compagnies minières britanniques.

Le pillage britannique de l'Afrique du Sud

Tout commença par la découverte dans le Transvaal (la région entourant Johannesburg) de gisements considérables de diamants en 1870, puis d'or en 1886. L'État britannique, qui n'avait eu jusque-là qu'une présence limitée aux deux régions les plus fertiles (celle du Cap et du Natal), entreprit d'étendre son emprise à l'ensemble du territoire, éliminant d'abord le royaume Zoulou, puis écrasant les républiques formées par la vieille émigration néerlandaise des Boers, au terme d'une guerre qui fut l'une des plus sanglantes du 19e siècle. Le capital britannique eut alors les mains libres pour piller les ressources minières du pays. Dans les années qui suivirent, on enregistra pas moins de 299 nouvelles entreprises minières à la cotation de la Bourse de Londres.

Mais encore fallait-il extraire ces minerais. Les énormes réserves d'or du Transvaal étaient de basse teneur. Pour en tirer assez d'or pour satisfaire l'appétit insatiable des actionnaires, il fallait une main-d'oeuvre très nombreuse. Or la population noire du pays n'avait aucune envie d'abandonner les campagnes, où elle parvenait à subsister de l'agriculture et de l'élevage, pour aller se tuer au travail dans les mines des Blancs.

Les compagnies minières eurent donc recours à tous les subterfuges. Elles importèrent des condamnés de droit commun d'Angleterre et de la main-d'oeuvre semi-servile d'autres colonies britanniques et de Chine. Les autorités coloniales essayèrent d'imposer de lourds impôts en argent aux paysans noirs, espérant que, comme dans d'autres colonies africaines où l'argent n'avait pratiquement pas cours dans les campagnes, cela suffirait à contraindre les paysans noirs à aller travailler dans les mines afin de pouvoir payer leurs impôts. Elles instituèrent même un système de passeport intérieur, sous la forme d'un bracelet en métal soudé autour du bras, destiné à faciliter l'arrestation des fuyards.

Mais rien n'y fit. L'appareil colonial, centré sur les villes, ne pouvait pas faire la police dans les campagnes, ni donc empêcher les mineurs noirs d'y prendre la fuite. Et ceci d'autant moins que les conditions de travail dans les mines et l'insalubrité des campements étaient si terribles que la Chambre des mines elle-même reconnaissait un taux annuel de décès de 8 à 10 % parmi les mineurs ! Pour convaincre les mineurs de rester au travail, les compagnies durent se résoudre à l'impensable, en augmentant leur salaire...

L'expropriation de la population noire

Finalement, à partir de 1910, l'État britannique mit en place une solution radicale au manque de main-d'oeuvre dans les mines.

D'abord, les territoires britanniques d'Afrique du Sud furent unifiés dans une Union Sud-Africaine, protectorat britannique placé sous la protection de l'armée coloniale et doté d'un appareil d'État renforcé par une cohorte de fonctionnaires coloniaux. Puis vint toute une série de lois destinées à enfermer la population noire dans un carcan répressif et surtout à la priver de toute possibilité d'échapper à la mine.

C'est ainsi que, d'un trait de plume, le Native Land Act (loi sur le droit à la terre pour la population autochtone) de juin 1913 interdit à la population noire toute activité agricole de subsistance sur 88 % du territoire sud-africain. Sur les 12 % restants, un tiers était inhabitable et le reste, constitué de terres très pauvres, fut divisé en « réserves » dans lesquelles toute la population rurale noire dut s'entasser. La seule solution pour échapper à la famine était désormais d'envoyer les hommes valides travailler là où les Blancs offriraient un salaire. D'un coup, une importante section de la population noire se trouva incorporée de force dans la classe ouvrière, transformée en travailleurs saisonniers faisant le va-et-vient entre les mines et les réserves où étaient enfermées leurs familles.
D'autres lois furent introduites dans la foulée, interdisant aux ouvriers noirs l'accès aux emplois qualifiés ou à toute forme d'apprentissage, et limitant leurs mouvements strictement autour des lieux où ils étaient employés.

À peine ces mesures introduites, les salaires des mineurs noirs furent réduits de 30 %. Mais ils ne furent pas les seuls à payer cette note amère. Les patrons profitèrent de l'abondance de la main-d'oeuvre noire pour baisser les salaires de tous les travailleurs, blancs compris. Qui plus est, 47 % des ouvriers du pays furent déchus de la citoyenneté sud-africaine et se trouvèrent soumis à toutes sortes de restrictions dans leurs mouvements.

L'émergence d'une nouvelle classe ouvrière

La mise en place de ce système d'oppression par l'État britannique, en expulsant la population rurale noire de ses campagnes, eut pour effet de créer une nouvelle classe ouvrière. Celle-ci, soumise à une exploitation féroce, dut apprendre rapidement à utiliser les armes de la lutte de classe.
Jusque-là, le mouvement ouvrier sud-africain avait été centré sur une classe ouvrière blanche peu nombreuse, et animé par des militants d'origine anglaise ayant apporté avec eux les traditions et les préjugés du mouvement ouvrier anglais. Bien que militant, ce mouvement ouvrier était toujours resté faible, paralysé en particulier par ses réticences à rechercher le soutien des ouvriers noirs.

Mais il ne fallut pas attendre longtemps pour que les travailleurs noirs se manifestent à leur tour de façon autonome et, cette fois, sur une tout autre échelle. Dès 1918, les mines d'or du pays connurent une très grande grève. Alors que lors d'une précédente vague de grèves, en 1913, les mineurs blancs n'avaient réussi à mobiliser que 18 000 des leurs, sans vraiment affecter la production, cette fois 71 000 mineurs noirs se joignirent à la grève, forçant à la fermeture les deux tiers des mines d'or de la région du Witwatersrand. La répression fut terrible. Onze grévistes furent abattus et 120 furent blessés dans les affrontements avec l'armée. Mais les grévistes remportèrent néanmoins une hausse de salaire de 11 %.
Le président de la Chambre des mines, sir Evelyn Walters, devait exprimer tout le dépit des siens en ces termes : « Cette grève était bien préparée et disciplinée, et pas du tout une « révolte instinctive ». Elle a montré que des milliers d'hommes d'origines régionales très différentes et appartenant à de multiples communautés rurales peuvent unir leurs forces de façon efficace. C'est un phénomène nouveau, la première véritable grève jamais menée par des travailleurs coloniaux. »

Oui, une nouvelle classe ouvrière était née. Et, par la suite, elle devait en faire voir de toutes les couleurs tant à la bourgeoisie sud-africaine qu'aux trusts internationaux.

François ROULEAU (LO, juin 2013)

mardi 11 juin 2013

:: Afrique du Sud - La fin de l'apartheid, ou la continuation de la politique anti-ouvrière sous une autre forme

Texte intégral de l'exposé n°118 du 29 janvier 2010