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samedi 20 juin 2015

:: Juin 1913, Afrique du Sud : les origines de l'apartheid [LO, juin 2013]

Lorsqu'on parle de l'Afrique du Sud, on pense à l'apartheid, ce système de ségrégation raciale institutionnalisée qui fut instauré par le Parti nationaliste au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, après l'indépendance du pays, système qui fut finalement démantelé au début des années 1990, pour désamorcer la situation explosive créée par la mobilisation de la classe ouvrière noire.
Mais, en réalité, les promoteurs de l'apartheid n'avaient rien inventé. Ils n'avaient fait qu'ériger en système la politique ségrégationniste menée par le colonialisme britannique depuis le début du siècle, politique qui n'avait été que l'expression directe et brutale de l'avidité des compagnies minières britanniques.

Le pillage britannique de l'Afrique du Sud

Tout commença par la découverte dans le Transvaal (la région entourant Johannesburg) de gisements considérables de diamants en 1870, puis d'or en 1886. L'État britannique, qui n'avait eu jusque-là qu'une présence limitée aux deux régions les plus fertiles (celle du Cap et du Natal), entreprit d'étendre son emprise à l'ensemble du territoire, éliminant d'abord le royaume Zoulou, puis écrasant les républiques formées par la vieille émigration néerlandaise des Boers, au terme d'une guerre qui fut l'une des plus sanglantes du 19e siècle. Le capital britannique eut alors les mains libres pour piller les ressources minières du pays. Dans les années qui suivirent, on enregistra pas moins de 299 nouvelles entreprises minières à la cotation de la Bourse de Londres.

Mais encore fallait-il extraire ces minerais. Les énormes réserves d'or du Transvaal étaient de basse teneur. Pour en tirer assez d'or pour satisfaire l'appétit insatiable des actionnaires, il fallait une main-d'oeuvre très nombreuse. Or la population noire du pays n'avait aucune envie d'abandonner les campagnes, où elle parvenait à subsister de l'agriculture et de l'élevage, pour aller se tuer au travail dans les mines des Blancs.

Les compagnies minières eurent donc recours à tous les subterfuges. Elles importèrent des condamnés de droit commun d'Angleterre et de la main-d'oeuvre semi-servile d'autres colonies britanniques et de Chine. Les autorités coloniales essayèrent d'imposer de lourds impôts en argent aux paysans noirs, espérant que, comme dans d'autres colonies africaines où l'argent n'avait pratiquement pas cours dans les campagnes, cela suffirait à contraindre les paysans noirs à aller travailler dans les mines afin de pouvoir payer leurs impôts. Elles instituèrent même un système de passeport intérieur, sous la forme d'un bracelet en métal soudé autour du bras, destiné à faciliter l'arrestation des fuyards.

Mais rien n'y fit. L'appareil colonial, centré sur les villes, ne pouvait pas faire la police dans les campagnes, ni donc empêcher les mineurs noirs d'y prendre la fuite. Et ceci d'autant moins que les conditions de travail dans les mines et l'insalubrité des campements étaient si terribles que la Chambre des mines elle-même reconnaissait un taux annuel de décès de 8 à 10 % parmi les mineurs ! Pour convaincre les mineurs de rester au travail, les compagnies durent se résoudre à l'impensable, en augmentant leur salaire...

L'expropriation de la population noire

Finalement, à partir de 1910, l'État britannique mit en place une solution radicale au manque de main-d'oeuvre dans les mines.

D'abord, les territoires britanniques d'Afrique du Sud furent unifiés dans une Union Sud-Africaine, protectorat britannique placé sous la protection de l'armée coloniale et doté d'un appareil d'État renforcé par une cohorte de fonctionnaires coloniaux. Puis vint toute une série de lois destinées à enfermer la population noire dans un carcan répressif et surtout à la priver de toute possibilité d'échapper à la mine.

C'est ainsi que, d'un trait de plume, le Native Land Act (loi sur le droit à la terre pour la population autochtone) de juin 1913 interdit à la population noire toute activité agricole de subsistance sur 88 % du territoire sud-africain. Sur les 12 % restants, un tiers était inhabitable et le reste, constitué de terres très pauvres, fut divisé en « réserves » dans lesquelles toute la population rurale noire dut s'entasser. La seule solution pour échapper à la famine était désormais d'envoyer les hommes valides travailler là où les Blancs offriraient un salaire. D'un coup, une importante section de la population noire se trouva incorporée de force dans la classe ouvrière, transformée en travailleurs saisonniers faisant le va-et-vient entre les mines et les réserves où étaient enfermées leurs familles.
D'autres lois furent introduites dans la foulée, interdisant aux ouvriers noirs l'accès aux emplois qualifiés ou à toute forme d'apprentissage, et limitant leurs mouvements strictement autour des lieux où ils étaient employés.

À peine ces mesures introduites, les salaires des mineurs noirs furent réduits de 30 %. Mais ils ne furent pas les seuls à payer cette note amère. Les patrons profitèrent de l'abondance de la main-d'oeuvre noire pour baisser les salaires de tous les travailleurs, blancs compris. Qui plus est, 47 % des ouvriers du pays furent déchus de la citoyenneté sud-africaine et se trouvèrent soumis à toutes sortes de restrictions dans leurs mouvements.

L'émergence d'une nouvelle classe ouvrière

La mise en place de ce système d'oppression par l'État britannique, en expulsant la population rurale noire de ses campagnes, eut pour effet de créer une nouvelle classe ouvrière. Celle-ci, soumise à une exploitation féroce, dut apprendre rapidement à utiliser les armes de la lutte de classe.
Jusque-là, le mouvement ouvrier sud-africain avait été centré sur une classe ouvrière blanche peu nombreuse, et animé par des militants d'origine anglaise ayant apporté avec eux les traditions et les préjugés du mouvement ouvrier anglais. Bien que militant, ce mouvement ouvrier était toujours resté faible, paralysé en particulier par ses réticences à rechercher le soutien des ouvriers noirs.

Mais il ne fallut pas attendre longtemps pour que les travailleurs noirs se manifestent à leur tour de façon autonome et, cette fois, sur une tout autre échelle. Dès 1918, les mines d'or du pays connurent une très grande grève. Alors que lors d'une précédente vague de grèves, en 1913, les mineurs blancs n'avaient réussi à mobiliser que 18 000 des leurs, sans vraiment affecter la production, cette fois 71 000 mineurs noirs se joignirent à la grève, forçant à la fermeture les deux tiers des mines d'or de la région du Witwatersrand. La répression fut terrible. Onze grévistes furent abattus et 120 furent blessés dans les affrontements avec l'armée. Mais les grévistes remportèrent néanmoins une hausse de salaire de 11 %.
Le président de la Chambre des mines, sir Evelyn Walters, devait exprimer tout le dépit des siens en ces termes : « Cette grève était bien préparée et disciplinée, et pas du tout une « révolte instinctive ». Elle a montré que des milliers d'hommes d'origines régionales très différentes et appartenant à de multiples communautés rurales peuvent unir leurs forces de façon efficace. C'est un phénomène nouveau, la première véritable grève jamais menée par des travailleurs coloniaux. »

Oui, une nouvelle classe ouvrière était née. Et, par la suite, elle devait en faire voir de toutes les couleurs tant à la bourgeoisie sud-africaine qu'aux trusts internationaux.

François ROULEAU (LO, juin 2013)

samedi 8 novembre 2014

:: 1917, la révolution russe

L’année 1917, l’année trouble, disait Poincaré ; entendez par là l’année où la bourgeoisie vit se dresser devant elle, pour la première fois depuis le début du conflit, le spectre de la révolution.
 
Depuis près de trois ans, la guerre piétinait. Vingt-huit pays belligérants, ayant mobilisé 74 millions d’hommes, s’affrontaient de la Flandre à la Suisse, du golfe de Finlande à la Mer Noire, dans les Balkans et en Asie Mineure.


Les patriotes professionnels avaient chanté la guerre fraîche et joyeuse. Mais dans la boue des tranchées, les soldats qui avaient pu y croire perdirent vite leurs illusions. Le conflit semblait ne devoir jamais se terminer ; des milliers, des millions d’hommes tombaient dans des offensives meurtrières, pour quelques mètres carrés de fange et de barbelés.


Alors, peu à peu, pénétra dans la conscience des soldats la conviction profonde qu’eux seuls pourraient mettre fin à la tuerie.


En mars 1917, pour la première fois, des mutineries éclataient dans la flotte allemande. Elles furent réprimées.


Mais en Russie, le 4 mars (23 février suivant le calendrier Julien en vigueur dans l’Empire des tzars), à l’occasion de la « journée internationale des femmes », la grève générale éclatait à Pétrograd. La plus grande partie de la garnison passait du côté des insurgés et, en cinq jours, l’autocratie s’écroulait.


Certes, le gouvernement provisoire qui se formait alors ne représentait en aucune manière les intérêts des travailleurs. Serviteur fidèle, bien que gêné par les événements, de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers, il entendait ne rien changer à l’ordre social existant, et maintenir le pays dans la guerre.


Mais les masses s’étaient organisées. Elles avaient formé leurs soviets. La révolution ne faisait que commencer.


Les insurgés furent moins heureux en France. En mai, après l’échec de la meurtrière offensive Nivelle sur le Chemin des Dames, la révolte éclatait. Les éléments de 54 divisions se soulevèrent, désertèrent, refusèrent tout service, arborèrent les drapeaux rouges, réclamèrent la paix, menacèrent de marcher sur la capitale. Il n’existait plus que deux divisions sûres entre Soissons et Paris.


La révolte fut brisée, la répression, dirigée par Pétain, sanglante. Et pendant des mois, alors que la révolution continuait à se développer en Russie, plus aucun soulèvement ne se produisit dans les armées en guerre.


Mais le printemps de 1917 avait au moins montré à la bourgeoisie sur quelle poudrière elle était assise.


Il avait aussi montré qu’il ne suffisait pas d’une mutinerie pour en finir avec la guerre, qu’il fallait une véritable révolution, brisant le pouvoir des classes dominantes. Or, s’il suffit de mutins pour faire une mutinerie, il faut des révolutionnaires pour faire une révolution, et il faut même un parti révolutionnaire.


Mais en Russie, il y avait un parti révolutionnaire ; il y avait ce parti bolchévik qui, depuis trois ans, prêchait la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile.


Le parti n’en connut pas moins une période de flottement, au lendemain de Février, lorsque certains dirigeants, dont Staline, prétendirent l’amener à une politique de soutien du gouvernement provisoire.


Mais dès le retour d’émigration de Lénine, en avril, il fit sien le mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux soviets », considérant ceux-ci comme l’embryon du futur État prolétarien.


En fait, bien peu de choses pouvaient empêcher les masses de prendre leur propre sort en mains, si ce n’est leurs préjugés, et les illusions qu’elles nourrissaient sur les autres partis se réclamant du socialisme : les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires.


Au début, c’étaient ces derniers qui détenaient la majorité dans les soviets, et les bolchéviks n’en constituaient qu’une faible minorité. Mais dans les mois qui suivirent, les masses purent faire l’expérience de ce que valaient les promesses des menchéviks et des S-R.


Les travailleurs réclamaient du pain, mais le gouvernement provisoire, soutenu par ces partis, se montrait incapable de conjurer la catastrophe imminente, parce qu’il se refusait à prendre des mesures radicales contre les spéculations de la bourgeoisie.


Les paysans voulaient la terre, mais on leur demandait d’attendre l’Assemblée Constituante et, quand ils voulaient s’emparer eux-mêmes des terres qu’ils cultivaient, on leur envoyait les gendarmes.


Les soldats réclamaient la paix, et le gouvernement du socialiste Kérensky se lançait dans la folle aventure de l’offensive de Juin.


Aussi, malgré la répression qui s’abattit sur les bolchéviks après les Journées de Juillet, leur influence ne cessa-t-elle de croître. Fin août, ils étaient majoritaires dans les soviets de Pétrograd et de Moscou et, les uns après les autres, ceux des villes industrielles allaient tomber entre leurs mains.


L’heure de la révolution prolétarienne avait sonné.


Rien ne ressembla moins à un putsch, au coup de main d’une minorité agissante, que l’insurrection d’Octobre. Ce fut l’insurrection des masses, en ce sens que, même si, sur le plan militaire, elle ne fut exécutée que par une minorité, l’immense majorité des travailleurs et des soldats en avait compris la nécessité.


Et pour eux, ce fut, pourrait-on dire, une insurrection légale. Du moins du point de vue de la légalité soviétique, la seule qui comptait désormais.


En effet, si la date du 25 octobre 1917 restera à jamais liée au souvenir de la première révolution prolétarienne victorieuse, et cela en dépit du changement de calendrier, le processus insurrectionnel s’amorça en réalité plus de 15 jours auparavant.


Le divorce entre le soviet de Pétrograd et le gouvernement provisoire fut effectivement consommé le 7 octobre, lorsque le soviet, qui s’opposait à l’éloignement de la garnison, créa son Comité Militaire Révolutionnaire, et nomma ses commissaires auprès de toutes les unités, isolant ainsi complètement Kérensky et l’État major.


Aucun ordre désormais ne fut plus exécuté sans l’accord des autorités soviétiques. Le soviet se trouvait être le pouvoir de fait. II n’y avait pas un grand pas à franchir pour balayer le gouvernement fantoche. Sous couvert de la préparation de la défense du deuxième congrés des soviets, qui devait tenir ses assises fin octobre, s’organisait l’insurrection.


Celle-ci fut déclenchée dans la nuit du 24 au 25 octobre. Au matin, les bolchéviks étaient maîtres de la plupart des bâtiments publics. Mais ce n’est que dans la nuit suivante que le Palais d’Hiver, siège et dernier bastion du gouvernement provisoire, tomba à son tour.


A la même heure était réuni le Congrès des soviets des députés ouvriers et soldats de toute la Russie. Ce n’étaient pas des députés bien habillés, fleurant le parfum à la mode et arborant de luxueuses serviettes de maroquin.


C’étaient des ouvriers du rang, des soldats en grossier uniforme, des paysans barbus. Et c’est sans doute pour cela qu’ils firent ce qu’aucun gouvernement n’avait encore jamais fait dans l’Histoire : qu’ils traduisirent immédiatement en acte le programme du parti majoritaire, les promesses faites aux masses.


Le premier décret adopté concernait la Paix. Le congrès des soviets proposait à tous les belligérants d’entamer immédiatement des négociations pour la conclusion d’une paix sans annexion ni indemnité, et, en premier lieu, afin d’arrêter, dès l’ouverture des pourparlers, les massacres sans nom de la guerre, une trêve de trois mois.


Mais la révolution ne s’adressait pas qu’aux gouvernements : elle s’adressait aux peuples, aux travailleurs et plus particulièrement, disait-elle, « aux ouvriers conscients des trois nations les plus avancées de l’humanité et des États les plus importants engagés dans la guerre, l’Angleterre, la France et l’Allemagne », et elle les appelait « à mener jusqu’au bout la lutte pour la paix, et en même temps, la lutte pour l’affranchissement des masses laborieuses et exploitées de tout esclavage et de toute exploitation ».


Et quand le Congrès, après avoir adopté cet appel, se leva, quand tous les délégués, debout, entonnèrent l’Internationale, ce ne fut pas seulement l’hymne des travailleurs qui retentit, ce fut vraiment, par-dessus les tranchées, par-dessus les villages incendiés, par-dessus les vastes champs où des millions d’hommes assassinés dormaient de leur dernier sommeil, par-dessus l’Europe en flammes, l’appel à la révolution qui jaillit. « Debout les damnés de la terre », jamais peut-être les vieilles paroles de l’Internationale n’avaient été aussi chargées de sens.

La politique des bolcheviks au pouvoir


Puis, le calme revenu, le Congrès passa au décret sur la terre. Il abolissait « immédiatement et sans aucune indemnité la propriété des propriétaires fonciers », et en faisait la propriété du peuple tout entier. Toute la terre devenait bien nationale. Et la jouissance en était accordée à tous les citoyens qui désirent exploiter la terre par leur travail, « tant qu’ils sont capables de l’exploiter », le travail salarié étant interdit. Ce n’était pas là, bien sûr, une mesure « socialiste ». Ce n’était même pas le programme agraire du Parti bolchévik. Mais c’était ce que voulaient les paysans. Et, disait Lénine, « l’essentiel, c’est que les paysans résolvent eux-mêmes toutes les questions, qu’ils édifient eux-mêmes leur vie. »


Car ce que voulaient les bolchéviks, ce n’était pas construire une société socialiste dans le cadre de la seule Russie. Mieux que quiconque, ils savaient que cela n’avait aucun sens.

Ce qu’ils voulaient, c’était attacher les couches les plus larges du peuple au sort de la révolution socialiste.


Le prolétariat russe ne représentait qu’une faible minorité de la nation, et en son sein les éléments conscients, sachant ce que représentaient exactement la révolution et le socialisme, constituaient une bien plus faible minorité encore.


Mais toute la classe ouvrière savait que seuls, le pouvoir des soviets, les bolchéviks, pouvaient être capables d’assurer le pain et la liberté.


Mais une grande partie de la paysannerie avait pris conscience que seul le pouvoir des soviets pouvait en finir avec les tergiversations, et donner enfin aux paysans la libre jouissance de la terre qu’ils cultivaient.

Mais la majorité des soldats, et des travailleurs qui portaient le poids de la guerre, avait compris que seule la révolution pourrait mettre fin à la guerre.


C’est pour cela qu’ils avaient soutenu la révolution d’octobre.


Et le problème qui se posait aux bolchéviks au pouvoir, ce n’était pas de construire une économie « socialiste », c’était de resserrer toujours davantage l’union des masses travailleuses autour de leur pouvoir.


Le 25 octobre, la Russie était devenue le premier bastion de la révolution socialiste mondiale. Le problème, maintenant, c’était de tenir, en attendant que la révolution embrase à leur tour d’autres pays.


Sous la plume des dirigeants bolchéviks devenus commissaires du peuple, les décrets remplaçaient les textes de propagande. Ils n’auraient d’ailleurs souvent pas eu d’autre valeur immédiate, si les masses ne s’étaient chargées de les appliquer elles-mêmes, car dans les premières semaines de la révolution, le nouveau gouvernement ne possédait aucun appareil central capable de mettre ses textes en pratique.


Mais ce qui faisait la force du nouveau pouvoir, c’était de répondre aux aspirations de millions d’hommes, c’était d’être le pouvoir de millions d’hommes. Car le pouvoir des soviets, ce n’était pas seulement le pouvoir du congrès pan-russe, c’était aussi le pouvoir du soviet de la plus petite ville, du village le plus reculé.


Le parti bolchévik ne comptait certes, en octobre 1917, que quelques dizaines de milliers de membres. Mais en mobilisant la grande masse de tous les exploités, de tous les opprimés de Russie pour la défense du seul pouvoir capable du satisfaire leurs revendications immédiates, il faisait de chacun d’eux un soldat de la révolution socialiste mondiale.


Et quand les bolchéviks parlaient de révolution socialiste mondiale, il ne s’agissait pas d’un rite, ou d’une formule de politesse révolutionnaire. Il s’agissait des fondements mêmes de leur politique.


« Si l’on envisage les choses à l’échelle mondiale, écrivait Lénine en 1918, il est absolument certain que la victoire finale de notre révolution, si elle devait rester isolée, serait sans espoir... » « Nous ne remporterons la victoire finale que lorsque nous aurons réussi à briser, et pour toujours, l’impérialisme international. Mais nous n’arriverons à la victoire qu’avec tous les ouvriers des autres pays, du monde entier. »


Et les bolchéviks ne se contentaient pas d’attendre passivement que la révolution socialiste triomphe dans d’autres pays. Ils se servaient du pouvoir comme de la plus formidable tribune, et dans chacun de leurs actes, on trouve cette préoccupation de savoir quelle répercussion cela pourra avoir sur le développement de la révolution européenne.


Nous les avons vus déjà, lors du vote du décret sur la paix, s’adresser, par-dessus la tète des gouvernants, aux peuples et en premier lieu, aux travailleurs.


C’est le même souci qui anime toutes les tendances du parti lors de la discussion sur la paix de Brest-Litovsk, au début 1918. Si la tendance Boukharine voulait la guerre révolutionnaire, c’était parce qu’elle considérait que l’État ouvrier ne pouvait pas, sans se déconsidérer aux yeux des prolétaires du monde entier, signer une telle paix avec l’impérialisme allemand. Si Trotsky, qui savait l’armée russe hors d’état de mener cette guerre révolutionnaire, était partisan de la formule « ni paix, ni guerre », c’est parce qu’il voulait faire la preuve, devant le prolétariat européen, qu’il n’y avait pas de collusion des bolchéviks avec l’impérialisme allemand. Si Lénine préconisait, en dépit de leur caractère humiliant, d’accepter les conditions de paix des empires centraux, c’est parce qu’il pensait que la révolution en Europe n’était pas encore mûre, et qu’il fallait se préparer à tenir encore des mois en restant isolé.


La construction d’une nouvelle Internationale, destinée à coordonner et à diriger la lutte du prolétariat dans tous les pays du monde, était d’ailleurs au premier rang des préoccupations du parti bolchévik.


Dès 1914, Lénine écrivait : « La Deuxième Internationale a cessé de vivre, une autre Internationale la remplacera. » Et c’est dans cette optique de reconstruire l’Internationale que les bolchéviks avaient participé aux conférences de Zimmervald, en 1915, et de Kienthal, en 1916, qui réunirent des internationalistes appartenant à différents partis socialistes européens.


Les bolchéviks au pouvoir disposaient de moyens accrus pour mener cette tâche à bien. Outre le prestige considérable que leur conférait leur victoire, ils bénéficiaient des énormes moyens matériels qui sont ceux d’un État.


Malheureusement il n’existait pas encore de direction révolutionnaire internationale, ni même, à l’intérieur de chaque pays européen, un parti révolutionnaire capable de jouer le rôle qui avait été celui du parti bolchévik en Russie, quand la vague de soulèvements prolétariens que les révolutionnaires appelaient de leurs voeux déferla sur l’Europe.


Et l’absence d’une telle direction allait se faire cruellement sentir.

[...]

mercredi 2 juillet 2014

:: 14 juillet 1789 : l'intervention des masses populaires parisiennes sur la scène politique

La révolution française déblaya sans aucun doute le terrain pour le développement de la bourgeoisie non seulement en France mais aussi à l'échelle de l'Europe. Et les dirigeants bourgeois qui imposent aujourd'hui leur loi au monde ont, au fond, quelques bonnes raisons de lui être redevables.

Mais, devant la réalité de leur système d'exploitation et du cortège d'horreurs et de massacres qui l'accompagne, la déclamation solennelle de formules telles que "les hommes naissent libres et égaux en droit" devant des Rajiv Gandhi, des Omar Bongo, des Mobutu, etc., sous la houlette des représentants en chef des puissances impérialistes qui pillent la planète, restera comme un sommet d'hypocrisie au milieu de cette hypocrisie générale de la commémoration du Bicentenaire de 1789.

Car que commémorait-on au juste, dans cette circonstance officielle ?

Certainement pas l'ébranlement révolutionnaire qui mit en mouvement des millions de gens du peuple pendant cinq années, qui amena les pauvres des campagnes les plus reculées à s'éveiller à la vie politique et à vouloir y participer à leur manière. Et pas davantage l'enthousiasme que l'événement souleva jusqu'en Amérique latine, avec son pendant : la frayeur et la haine des rois et des princes.

Cet aspect, cette révolution de masse, les hommes politiques, les commentateurs de toute sorte et la plupart des historiens, du moins ceux qui sont à la mode, ont plutôt envie de l'oublier et tendance à le gommer.

Il y a bien-sûr les plus ouvertement réactionnaires, qui rejettent la Révolution tout entière et pour lesquels elle ne fut qu'une "catastrophe" pour la France. Mais parmi tous les autres, y compris les soi-disant héritiers d'une tradition "de gauche", la thèse qui fait fureur (mais elle est loin d'être nouvelle) consiste à diviser la Révolution en deux lots : d'abord une année 1789, touchante et respectable, culminant avec la Déclaration des droits de l'homme du 26 août ; et puis les années 1792-1794 qui, avec leur violence, auraient tout gâché, fait tout "déraper".

En réalité, un processus révolutionnaire d'une telle profondeur et d'une telle ampleur ne se laisse évidemment pas découper en tranches. Il a ses lois et ses enchainements internes. ET lorsque, aujourd'hui, tous ces gens déclarent préférer commémorer 1789, en rejetant ce qu'ils appellent le "dérapage" de 1793, ils ne font la preuve que de leur aversion pour la Révolution tout court.

De l'année 1789 elle-même, ils voudraient ne retenir que les mois de mai et juin, c'est-à-dire la Révolution parlementaire qui, dans le cadre des Etats généraux, cherchait à accoucher d'une variété de monarchie constitutionnelle. Mais il se trouve que la monarchie précisément ne voulait pas d'une constitution limitant son pouvoir. Et il fallut, pour que le roi fasse seulement mine de l'accepter, que les masses populaires interviennent brutalement elles-mêmes sur la scène, à plusieurs reprises. A commencer par le 14 juillet 1789, par cette prise de la Bastille, qui ne fut certes pas "propre", mais bel et bien violente.

***

Les Etats généraux, convoqués par le roi parce que la monarchie était en faillite et avait besoin d'argent, s'étaient réunis le 5 mai. Les bourgeois qui s'y étaient fait élire comme représentants du Tiers état voulurent, forts de leur puissance économique en pleine ascension, de leur "Lumières" et du sentiment de leurs droits, en profiter pour obtenir leur juste place dans l'organisation et la gestion des affaires de l'Etat. Ils voulaient en premier lieu l'égalité civile intégrale et mettre fin aux privilèges dont bénéficiaient ceux qui ne "s'étaient donné que la peine de naître", comme disait le Figaro de Beaumarchais.

Devant la résistance des privilégiés, ils se proclamèrent Assembée nationale le 17 juin, prétention à laquelle le roi opposa une fin de non-recevoir le 23.

Pourtant, ils criaient "Vive le roi" en toute occasion, ils ne recherchaient qu'un arrangement, un modus vivendi avec la monarchie. Mais Louis XVI fit appel à ses troupes de mercenaires étrangers, allemands et suisses, 33 régiments encerclèrent Paris et Versailles. Et alors, devant la menace de la force brutale, et malgré leur audace sur la scène parlementaire, les bourgeois du Tiers Etat se retrouvèrent impuissants. parce qu'ils étaient obsédés par la crainte permanente que le peuple ne s'en mêlât.

***

Le peuple s'en mêlait, en effet. Depuis des mois, des émeutes de la faim, des scènes de pillage éclataient à travers un grand nombre de provinces. Les 27-28 avril, une foule d'ouvriers de Paris s'en prirent à une manufacture de papiers peints dans le quartier de Saint-Antoine. La troupe fit à cette occasion un massacre : le nombre des morts est évalué aujourd'hui à quelque 300. Ce n'était qu'un échantillon de la violence des l'ordre monarchique. Des rancunes et des haines, les masses populaires en avaient accumulé de manière explosive. De la notion de justice, l'armée des magistrats en tout genre qui faisaient torturer, envoyer aux galères ou au bagne "au nom du roi", ne leur avait donné aucune idée. et la toile de fond pour les masses, dans les villes comme dans les campagnes, c'était la menace de la famine, l'affamement perpétuel. On disait qu'un pacte liait les riches, les spéculateurs, les accapareurs de denrées et les "mauvais ministres", pour s'enrichir sur le dos du peuple.

Si la réunion des Etats généraux, le 5 mai, avait soulevé bien des espoirs, la situation pour le peuple ne s'était nullement arrangée sur ce plan au début de l'été. Et le fait que Paris se trouvait encerclé par les troupes, quasiment en état de siège, faisait planer la menace de l'assaut.

Pendant ce temps, l'Assemblée discourait, se montrait inquiète, mais ne prenait aucune initiative. C'est le peuple de Paris qui en prit une, lorsque le 12 juillet lui parvint la nouvelle que le roi renvoyait le seul ministre un peu populaire, Necker. Il entreprit de s'organiser pour se défendre lui-même. Il voulut s'armer, harangué notamment par le jeune journaliste Camille Desmoulins. Portant des cocardes vertes, les artisans, compagnons, petits boutiquiers, ouvriers, se précipitèrent aux Invalides où ils s'emparèrent d'armes. Mais c'est en fin de compte vers la forteresse de la Bastille qu'ils tournèrent leurs regards, pour se procurer des munitions.

La raison de l'attaque de la Bastille, le mardi 14, fut donc très concrète, même si cette Bastille était aussi un symbole de l'arbitraire royal détesté. Dans un premier temps, les assaillants crurent que le gouverneur de la forteresse leur livrait la place : ils s'engouffrèrent dans une première cour, ce qui leur valut un massacre. Les morts ont été dénombrés : 98. Les têtes des deux autorités portées ensuite au bout de piques par la foule, en signe de vengeance, ne constituaient sûrement pas un spectacle bon enfant. Mais que dire de celui de la centaine de simples gens du faubourg Saint-Antoine couchés par terre par la mitraille que ces autorités avaient commandée ?

Parmi les assaillants de la Bastille, des gens d'échoppes et de petits métiers, très peu de bourgeois. Et on ne commémore pas aujourd'hui les noms des Hulin ou du sous-lieutenant Elie, qui rallièrent à eux une partie des soldats des troupes du roi, celui de l'enfant Lavallée qui fut l'un des premiers à monter sur les tours de Pannetier (épicier), de Davanne ou Turnay (charrons)...

*** 

L'histoire officielle retient pourtant les noms de Bailly et de la Fayette, grands récupérateurs de la situation.

 Les notables parisiens, électeurs des députés du Tiers état de Paris, n'avaient pas perdu le nord pendant le tumulte. Dès la nuit du 12 au 13, ils s'étaient rassemblés dans l'Hôtel de ville pour, prudents, organiser une milice bourgeoise. Le mercredi 15, ils nommèrent Bailly comme maire et La Fayette comme commandant de la garde devenue nationale (ce même La Fayette qui, deux ans plus tard, le 17 juillet 1791, fit fusiller au Champ-de-Mars les porteurs d'une pétition républicaine). Le roi dut venir de Versailles à l'Hôtel de Ville et s'incliner devant ces nominations.

Pour l'heure, l'urgence pour Bailly et La Fayette était de désarmer le peuple et de réglementer l'accès à leur milice bourgeoise. Ils sûrent finalement conserver le contrôle des événements et firent remplacer la cocarde verte des insurgés par la cocarde tricolore, en symbole d'union nationale, accepté par le roi. Dès lors, la préoccupation des hommes politiques bourgeois fut de "mettre de justes bornes aux idées exagérées que la multitude se fait de ses droits".

Ainsi, il est bien difficile de voir dans le 14 juillet 1789 une promenade touchante et fraternelle, unanime autour d'un "bon roi" comme le voudrait l'espèce d'image d'Epinal qui en a été donnée depuis.

***

Oui, la société bourgeoise a été enfantée dans la douleur et la violence. En son temps, la révolution bourgeoise en Angleterre avait, elle aussi, décapité un roi, commis pas mal de massacres et connu la dictature de Cromwell, pour pouvoir s'imposer.

Lorsque la Révolution française eut à faire face à la coalition menaçante de tous les rois de l'Europe et à la contre-révolution en France même, elle dut concentrer tous les pouvoirs das une dictature terroriste pour dresser un rempartncontre un possible retour de l'Ancien Régime, et pour cela ses dirigeants de l'heure s'appuyèrent sur le peuple en armes. Ce fut l'audace de Robespierre, Marat, Saint-Just, et c'est ce qui leur vaut l'ingratitude de nos bourgeois d'aujourd'hui et de leurs gens de plume. Pourtant, ils restaient des défenseurs de la propriété privée. Et ils conservèrent le contrôle de ces masses. Dans tout le cours de la Révolution, y compris en 1793, le peuple n'a jamais exercé le pouvoir pour son propre compte : il s'est borné à faire le travail révolutionnaire pour le compte de la classe des bourgeois. Mais s'appuyer sur le peuple en armes, c'est bien dangeureux. N'est-ce pas risquer le "règne de la canaille" ?

A vrai dire, s'ils mettaient toute hypocrisie de côté, les penseurs de la bourgeoisie ne pourraient pas déplorer la violence et le terrorisme en général. Car la violence de leur calsse au pouvoir, ils ne la renient pas ! Les massacreurs d'ouvriers de juin 1848 n'attirent pas plus leur opprobre que ceux de la Commune de Paris qui, rien qu'au cours de la Semaine sanglante, firent plus de morts que les 16 000 victimes de la guillotine en 1793-94. Au spectacle du massacre de juin 1848, Ernest Renan, pourtant bien modéré, s'exclamait : "La classe bourgeoise a prouvé qu'elle était capable de tous les excès de notre première terreur, avec un degré de réflexion et d'égoïsm en plus".

Mais dans la dictature jacobine, ce que ces "penseurs" de la bourgeoisie rejettent en vérité, c'est le rôle des masses mobilisées, des démunis, des affamés ; c'est leur intervention risquant de ne pas s'arrêter aux limites de la propriété privée. C'est ce spectre-là qu'ils cherchent à exorciser en fulminant contre les "excès" de la Révolution. Et à compte, là plupart n'apprécient pas vraiment non plus la prise de la Bastille, d'initiative populaire, et préfèrent pleurnicher sur le triste sort de Marie-Antoinette et autres aristocrates, avec la pointe de nostalgie royaliste qui semble être à la mode...

Tant c'est un exercice ambigu, pour une classe exploiteuse et tous ceux qui s'en font les défenseurs, que de commémorer une intervention révolutionnaire des masses, même si c'est à elle qu'ils doivent l'avènement de leur domination.

Lutte Ouvrière n°1103, 22 juillet 1989


mercredi 19 février 2014

:: Etre communiste révolutionnaire (trotskiste) en 2014 : situation et perspectives

Il est vain de se perdre en conjectures sur la réa­lité d’un retournement de la situation économique ou d’un début de reprise. Des affirmations dans ce sens se multiplient depuis quelques semaines dans les déclarations des hommes politiques au pouvoir. Non seulement ces gens-là n’ont guère de prise sur le fonctionnement de l’économie, mais leurs discours obéissent à bien d’autres motifs que celui de décrire la réalité des choses. Et ce qui est vrai pour tous les gouvernants l’est encore plus pour un gouvernement socialiste. Le seul argument qui le crédibilise auprès de la bourgeoisie, qu’il sert aussi fidèlement que la droite, est d’être plus apte que celle-ci à faire passer des mesures antiouvrières, avec la complicité des dirigeants syndicaux.
 
Les éléments cités pour illustrer la réalité d’une reprise, le redémarrage des affaires aux États-Unis, en particulier dans l’immobilier, la fin du tassement de la croissance en Chine, etc., pèsent bien peu à côté de la montée inexorable du chômage, de la stagnation de la production industrielle, du recul du commerce international. Les commentateurs à l’enthousiasme le plus débridé sont obligés d’admettre que les chiffres avancés pour appuyer leur scénario d’amorce de reprise sont faibles et aléatoires. Et, par-dessus tout, pèsent de plus en plus sur l’économie la finance, les déplacements spéculatifs dont les mouvements erratiques menacent la vie économique mondiale de nouveaux effondrements.

 

La menace financière

 

Au cours des vingt dernières années, l’économie capitaliste a connu une succession de secousses financières plus ou moins généralisées, plus ou moins graves. La dernière en date, celle déclenchée par l’affaire des subprimes en 2007-2008, a failli se traduire par un krach bancaire généralisé, qui aurait eu des conséquences incalculables pour la vie économique. Mais cet effondrement ne s’est pas produit. Moyennant des interventions massives des États et des politiques monétaires, l’économie mondiale a évité un effondrement du type de celui de 1929 avec ses suites.

Les moyens mis en œuvre pour enrayer cette catastrophe ont encore amplifié la financiarisation de l’économie, avec comme conséquence l’aggravation des menaces pour l’avenir ; ils ont aggravé le parasitisme du grand capital et surtout la situation de la classe ouvrière.

La crise s’est traduite par une concentration croissante des capitaux, renforçant encore la mainmise des plus puissants sur le reste de l’économie. Elle a éliminé un certain nombre de canards boiteux du capitalisme. Mais le taux de profit est globalement élevé, les dividendes distribués également. Pour le moment, la grande bourgeoisie n’a pas trop à se plaindre de la crise. Si tant est que les grands bourgeois se préoccupent des intérêts de leur classe, et pas seulement chacun de son propre coffre-fort, la grande bourgeoisie peut se bercer d’un optimisme relatif et attendre les jours meilleurs de la reprise.

Le journal économique Les Échos des 13 et 14 septembre 2013 annonce d’ailleurs triomphalement en une : « Bourse : cinq ans pour effacer la crise du siècle » (la recherche du sensationnel l’emportant pour le rédacteur, qui néglige le fait que le siècle n’a que treize ans !). Cela dit, le constat fait par le quotidien demeure : « Le CAC 40 retrouve son niveau de septembre 2008, au moment de la faillite de Lehman » et, « en un peu plus d’un an, il a progressé de 40 % pour s’installer au-dessus des 4 000 points. »

Ce rebond considérable de la valeur des actions ne donne évidemment qu’une image très approximative de la situation économique réelle. Et, avec la quantité de liquidités déversées en permanence dans l’économie par les États, ce miroir est de plus en plus déformé par la spéculation.

Cette hausse de la Bourse reflète sans doute l’anticipation par le grand capital d’une reprise de l’économie. Mais cela n’en reste pas moins un pari spéculatif. En effet, un des problèmes majeurs de l’économie avec la financiarisation croissante est que les profits de la sphère financière viennent, en dernier ressort, de l’exploitation dans la sphère productive et que, pour reprendre la fameuse expression chère aux boursicoteurs, « l’arbre ne peut pas monter jusqu’au ciel ». Un décalage trop important entre l’économie productive et les anticipations boursières ne peut guère perdurer et l’économie productive finit toujours par se rappeler au bon souvenir des capitalistes.

 

L’optimisme inquiet de la bourgeoisie pour ses profits

 

Le fait est cependant que ce triomphalisme concernant l’avenir illustre l’optimisme présent de la bourgeoisie et son espoir que les profits des entreprises, que l’exploitation accrue de la classe ouvrière a permis de sauvegarder pendant la crise, continueront à prospérer. Et tant que les profits présents font espérer des profits plus élevés demain, au diable l’avenir à plus long terme, quand bien même le journal économique Les Échos, toujours dans son édition des 13 et 14 septembre, affirme dans les pages intérieures que « la grande finance a retrouvé de grands profits. Mais une saine et solide croissance économique n’est toujours pas là . » Ou encore : « La finance demeure intrinsèquement un facteur d’instabilité pour l’économie mondiale. »

Jean-Claude Trichet, ancien président de la Banque centrale européenne (BCE), qui se flatte du rôle des dirigeants des banques centrales – dont lui-même – dans le sauvetage de l’économie, à coups de centaines de milliards, en 2008 et après, ajoute cependant : « Nous sommes encore dans une situation dangereuse. » En en appelant aux États et aux banques pour mettre leurs affaires en ordre, il complète : « Sinon, la période présente n’aura servi qu’à préparer la prochaine crise. »

Depuis son sauvetage par les États en 2008, le système bancaire reste sous perfusion. 85 milliards de dollars par mois déversés rien que par la banque centrale américaine pour racheter des bons du Trésor, des obligations d’État et des crédits hypothécaires, c’est-à-dire pour faire marcher la planche à billets. Mais cette perfusion ne sert même pas à soulager l’économie malade. Elle alimente pour ainsi dire directement la spéculation. Celle qui porte sur les taux de change s’est, à elle seule, accrue de 35 % dans l’année.
La grande crainte des dirigeants américains est néanmoins qu’arrêter la perfusion, si une reprise s’amorçait, provoquerait ce krach financier qu’ils se sont donné tant de mal à éviter en 2008.

Les porte-parole les plus lucides de la bourgeoisie, du genre de Trichet, se gardent bien de donner dans l’optimisme béat. Mais leur mise en garde est une façon aussi de suggérer que, pour les classes populaires, le temps des sacrifices n’est pas terminé.

« Tant que le capitalisme n’aura pas été brisé par une révolution prolétarienne, il vivra les mêmes périodes de hausse et de baisse, il connaîtra les mêmes cycles. (L’alternance entre) les crises et les améliorations (est propre) au capitalisme dès le jour de sa naissance ; elle l’accompagnera jusqu’à sa tombe », écrivait Trotsky, commentant la crise de 1920-1921.

En d’autres termes, les marxistes, en considérant les pulsations cycliques de l’économie capitaliste, n’en concluent nullement qu’une crise conduit à l’effondrement du capitalisme et que la perspective d’une révolution sociale peut résulter de cet effondrement.

La domination de la bourgeoisie sur la société d’aujourd’hui ne s’écroulera que sous l’action consciente de la classe révolutionnaire porteuse de l’avenir, le prolétariat.

Aussi, sur la question de la reprise ou pas, les marxistes n’ont pas plus que quiconque le don de prévoir l’évolution de l’économie. Mais ce sont les porte-voix mêmes de la bourgeoisie qui relèvent la fragilité de l’économie, les menaces qui découlent de la financiarisation, et qui donnent finalement tous les arguments pour douter de la moindre amorce de reprise ailleurs que dans l’optimisme professionnel des dirigeants politiques.

 

Une reprise hypothétique n’arrêterait pas l’offensive de la bourgeoisie contre les exploités

 

Au-delà de la discussion oiseuse sur la réalité d’une prochaine reprise, il est important de comprendre que, si la crise perdure et à plus forte raison si une nouvelle crise financière se traduit par un effondrement brutal de la production, cela aura des conséquences catastrophiques, pour la classe ouvrière comme pour toute la société.

Mais il est tout aussi important de garder à l’esprit que, même si la reprise s’amorçait, cela ne signifierait absolument pas la fin de l’offensive de la bourgeoisie contre la classe ouvrière.
Le grand capital a profité de la crise pour accroître le rapport des forces en sa faveur face à la classe ouvrière.

Sur le plan matériel, c’est une évidence. La condition ouvrière ne cesse de se dégrader au fil de la crise. L’aspect le plus catastrophique de cette dégradation est certainement le chômage, qui écarte de l’activité productive une part croissante de la classe ouvrière, la privant d’un salaire régulier. La généralisation de la précarité, la dégradation des protections sociales s’ajoutent au chômage pour pousser l’ensemble de la classe ouvrière sur la voie de la paupérisation.

Le poids de la fraction paupérisée du prolétariat pèse pour ainsi dire physiquement sur l’ensemble de la classe ouvrière. Le caractère même de la crise, qui a pris la forme d’une dégradation longue et continue, fait qu’un grand nombre de travailleurs sont transformés en chômeurs de longue durée, sans espoir de retrouver du travail.

Le changement du rapport des forces entre la bourgeoisie et le prolétariat se reflète dans le fait qu’en ces années de crise la bourgeoisie a augmenté de façon considérable sa part dans le revenu national au détriment de la classe ouvrière. Il se reflète autant et plus encore dans le moral et dans les consciences. Face à une bourgeoisie triomphante, alors même que son économie est en crise, la classe ouvrière est démoralisée et ne croit pas en l’avenir.

Cette situation est un élément essentiel du rapport de force. Face à la domination du capital sous sa forme la plus parasitaire et la plus abjecte, celle de l’argent-roi, la classe ouvrière se sent désarmée.
Le grand capital a réussi à faire de la crise de son économie une arme de guerre efficace contre la classe ouvrière. Il reprend tout ce qu’il avait dû céder dans les luttes de la classe ouvrière par le passé, ou, à titre préventif, dans la crainte de telles luttes dans un avenir proche.

Même en cas de reprise économique, la bourgeoisie n’a aucune raison de revenir en arrière sur ce que le rapport de force qu’elle a réussi à établir lui a permis d’imposer en défaveur du prolétariat. Elle n’y a pas intérêt politiquement. Elle a un sens aigu du rapport de force avec la classe ouvrière, car la permanence de l’exploitation et le montant de ses profits en dépendent. Et c’est particulièrement frappant en cette période de crise. Car, si la financiarisation de l’économie redistribue les cartes du point de vue de la profitabilité des différentes formes du grand capital, en premier lieu entre des placements financiers, bien plus et plus immédiatement rentables que les investissements productifs, la classe capitaliste s’est bien sortie de la crise jusqu’à maintenant, en parvenant à accroître la plus-value globale extraite de la classe ouvrière. Autrement dit, par l’exploitation accrue de cette dernière. Et cette exploitation accrue est liée au rapport de force.

 

Conscience de classe et rapport de force

 

Le rapport de force global entre la bourgeoisie et le prolétariat est cependant indissociable d’éléments subjectifs, tels le degré de conscience du prolétariat et l’état du mouvement ouvrier organisé qui l’incarne. Et c’est là où les dégâts de la crise actuelle de l’économie capitaliste et de toutes ses conséquences sont les plus graves.

Oh, dans ce domaine, le recul de la conscience de classe du prolétariat est un mouvement qui ne date pas d’hier. La crise présente a surtout poussé très loin une régression de très longue durée ! Depuis des décennies, le réformisme social-démocrate, relayé et aggravé par le stalinisme, a dénaturé, transformé les idées révolutionnaires dont le prolétariat était porteur en édulcorant, en faisant oublier, progressivement ou brutalement, l’idée même de la lutte de classe prolétarienne et ses perspectives historiques.
Dans la présente crise, la bourgeoisie n’éprouve même plus le besoin de déguiser ses préoccupations derrière les discours aussi lénifiants que mensongers de dirigeants se revendiquant en paroles du socialisme ou du communisme. Elle impose, cette fois-ci ouvertement, ses valeurs en les présentant comme celles de toute la société. L’expression « classe ouvrière » elle-même disparaît du vocabulaire pour être remplacée par « classe moyenne ».

Un des signes tangibles de cette évolution est évidemment, en France, la montée du Front national. Elle est, pour le moment, essentiellement électorale. Si cette montée dans les milieux petits-bourgeois constitue une menace grave et pour la classe ouvrière et pour la société, en facilitant la mobilisation de la petite bourgeoisie sur une base réactionnaire et antiouvrière, pour le moment cette menace est potentielle et subordonnée à l’évolution de la situation générale et de la crise. Son aspect le plus inquiétant est l’attraction exercée par le Front national sur la fraction la plus démoralisée et la plus désorientée de la classe ouvrière.
Contrairement à ce que croient les imbéciles et les gauchistes au sens propre du terme, cette influence électorale du FN parmi les travailleurs ne se combat pas avec des slogans du genre « le fascisme ne passera pas », ni en échangeant quelques coups de poing avec les militants d’extrême droite. Le problème fondamental est la nécessité que la classe ouvrière renoue avec ses perspectives de classe et avec les valeurs du mouvement ouvrier.

La montée des pratiques religieuses, de l’influence d’organisations politiques islamistes, le repliement communautaire expriment, par-delà leurs différences profondes, la même évolution réactionnaire que l’influence du Front national.

Car il ne faut pas perdre de vue qu’une partie importante de la classe ouvrière en France, en particulier dans son noyau le plus exploité de l’industrie et du bâtiment, est composée de travailleurs d’origine maghrébine et plus généralement africaine.

 

La responsabilité des ex-partis ouvriers et des bureaucraties syndicales

 

Et c’est là où est grande la responsabilité historique des courants réformistes du mouvement ouvrier, devenus depuis longtemps des partis de gauche de la bourgeoisie. En bradant les valeurs du mouvement ouvrier, en les dénaturant, ils les ont dévalorisées. En cessant de combattre l’ordre bourgeois et, pire, en le servant ouvertement au niveau gouvernemental, ils ont assumé et, pour ce qui est du PS, assument aujourd’hui la responsabilité de toutes ses tares. Et ils les assument plus particulièrement et très directement dans le monde ouvrier.

La pénétration de l’influence du FN aussi bien que, dans un autre ordre d’idées, des courants islamistes réactionnaires repose sur l’affaiblissement de la conscience d’appartenir à une seule et même classe sociale par-delà l’origine, la corporation ou la nationalité. L’individualisme, le chacun pour soi ont largement pris la place du sens de l’intérêt collectif ; la débrouillardise individuelle, celle de l’action et de la solidarité de classe. Le lumpen-prolétariat et son influence corrosive sont aussi anciens que le prolétariat lui-même, et le mouvement ouvrier conscient a toujours eu à les combattre. Mais justement, l’adoration de l’argent facile et la loi de la jungle capitaliste pénètrent d’autant plus facilement dans les quartiers populaires aujourd’hui qu’il n’y a pas, en face, un mouvement ouvrier conscient solide, fier de ses valeurs et de ses combats et capable de les propager, en particulier dans la jeunesse.

Cette conscience-là, si elle a ses racines objectives dans l’identité des intérêts des prolétaires qui ont en commun d’être exploités, résultait de décennies d’activité du mouvement ouvrier conscient. C’est cette activité consciente, volontariste, qui a d’abord été dénaturée puis abandonnée.

Les directions des grands partis qui avaient des liens historiques avec la classe ouvrière, comme les directions syndicales, ont repris à leur compte les idées, les justifications, jusqu’aux mots même de la bourgeoisie : compétitivité, nécessité de rembourser la dette, intérêt national… Ces partis comme ces syndicats n’éprouvent même plus le besoin d’utiliser un certain langage hérité du passé et de la lutte de classe pour tromper les travailleurs, pour dissimuler le fait qu’ils sont au service des intérêts de la bourgeoisie.

Pour ne citer que cet exemple, dès l’aube du mouvement ouvrier politique Marx mettait en garde les prolétaires de son temps contre le fait de laisser pénétrer dans leurs rangs la concurrence, idée propre à la bourgeoisie.

Aujourd’hui, c’est sans honte que partis ex-ouvriers et chefs syndicaux reprennent à leur compte et comme allant de soi le mot et la notion de compétitivité.

Dans le Programme de transition, Trotsky affirmait : « La crise actuelle de la civilisation humaine est la crise de la direction du prolétariat », pour fixer comme tâche aux communistes révolutionnaires de son époque d’« affranchir le prolétariat de la vieille direction dont le conservatisme se trouve en contradiction complète avec la situation catastrophique du capitalisme à son déclin et constitue le principal obstacle au progrès historique ».

Ce programme a été rédigé en 1938, à une époque où la crise de 1929 et ses suites avaient engendré de grandes convulsions sociales, où se posait objectivement la question de savoir qui, de la bourgeoisie ou du prolétariat, allait diriger la société. À cette époque, la classe ouvrière était présente sur la scène politique avec un grand nombre de militants encadrés et organisés. L’incapacité des directions à mener le prolétariat jusqu’au bout de son combat, conduit dans l’impasse notamment en France et plus encore en Espagne par la politique des Fronts populaires, avait débouché sur la Deuxième Guerre impérialiste mondiale.

Les exhortations de Trotsky, dans le Programme de transition, étaient non seulement le constat de la trahison des directions staliniennes et social-démocrates, mais aussi une façon d’affirmer sa conviction que la classe ouvrière saurait se relever.

Dans la crise présente, la crise des directions ne se limite pas aux dirigeants et aux appareils, mais se traduit aussi par l’affaiblissement du milieu militant qui existait dans la classe ouvrière.
Mais l’histoire du mouvement ouvrier a connu bien des périodes plus ou moins longues où, notamment après une défaite, la classe ouvrière a su relever collectivement la tête. Un des aspects de ces reprises de confiance a toujours été la capacité qu’avait le prolétariat de faire émerger en son sein de nouvelles générations de militants.

En parlant du rôle démobilisateur et criminel du stalinisme en Allemagne dans les années qui ont précédé l’arrivée du fascisme au pouvoir, Trotsky affirmait : « La classe ouvrière allemande se relèvera, mais le stalinisme, jamais. »

 

La classe ouvrière relèvera la tête

 

Que la crise continue ou, peut-être plus encore, si une reprise s’amorce, la classe ouvrière retrouvera sa combativité. Bien souvent dans le passé, c’est précisément au moment de la reprise que les luttes ouvrières ont redémarré avec vigueur. Et, dans cette reprise de combativité, un rôle essentiel reviendra aux nouvelles générations qui n’ont pas connu les déceptions du passé.

L’avenir dira autour de quels axes se produira le nouvel élan de la classe ouvrière et autour de quelles idées se retrouveront ses meilleurs éléments militants.

Les appareils réformistes hérités du passé, bien que fossilisés, partiront bien sûr avec un certain avantage, ne serait-ce qu’à cause de leur présence de longue date dans le monde ouvrier. Il serait dans l’ordre des choses que l’éveil de la classe ouvrière passe, dans un premier temps, par le renflouement des vieilles organisations réformistes, tout au plus badigeonnées en rouge, peut-être autour de nouveaux « sauveurs suprêmes » qui auront réussi à faire passer de vieilles idées pour des nouveautés.

Si ces organisations devaient rester les seules à proposer une politique pour la renaissance ouvrière, cela déboucherait inévitablement sur de nouvelles trahisons.

Voilà pourquoi il est vital, et, par certains côtés, plus encore dans cette période de recul, de défendre les perspectives communistes révolutionnaires.

Voilà pourquoi il ne s’agit pas d’ajouter un peu de rouge au langage réformiste ni de trouver de nouveaux terrains de recrutement autour des préoccupations qui concernent la petite bourgeoisie, mais de se revendiquer le plus clairement possible de la lutte de classe du prolétariat et de sa perspective ultime qui est d’arracher le pouvoir à la bourgeoisie afin de changer de fond en comble l’organisation économique et sociale.

Seule la renaissance des luttes ouvrières peut redonner à ces idées force et crédibilité. Les communistes révolutionnaires n’ont pas le pouvoir de susciter cette renaissance, qui résultera de la prise de conscience moléculaire de centaines de milliers, de millions de prolétaires. Mais il faut qu’ils saisissent toutes les occasions politiques et, pour ce qui est de l’avenir immédiat et/ou prévisible, les prochaines échéances électorales sont une de ces occasions de lever le drapeau de l’émancipation sociale.

Affirmer des idées communistes révolutionnaires est, dans la période actuelle, aller à contre-courant. Dans le contexte de triomphe des valeurs de la bourgeoisie, de démoralisation et de recul de la conscience dans la classe ouvrière, défendre les idées communistes révolutionnaires implique de savoir affronter l’hostilité ou, peut-être pire, l’indifférence.

Mais – faut-il le rappeler ? – le courant qui a maintenu le drapeau du communisme révolutionnaire à l’époque où la barbarie nazie et la réaction stalinienne plongeaient le monde dans la plus noire des réactions, quand il était « minuit dans le siècle », l’a fait dans des conditions autrement plus difficiles. Et l’emprise stalinienne sur le mouvement ouvrier ici même, en France, et la chasse aux communistes révolutionnaires se sont prolongées bien au-delà de la mort de Staline.

La réalité objective pèse bien plus lourd que l’activité des communistes révolutionnaires, en tout cas jusqu’à ce qu’un retournement se produise dans l’état d’esprit de la classe ouvrière. Le recul des consciences favorisera les faiseurs de miracles, ceux qui prétendent découvrir de nouveaux chemins alors qu’ils n’ont fait qu’oublier les anciens.

Mais cette période a au moins un avantage qu’il faut saisir, c’est la visibilité qu’elle peut procurer même à de petites organisations. Sur le fond d’apathie et de recul du milieu militant dans la classe ouvrière, ceux qui ne sont pas démoralisés, ceux qui gardent leurs capacités militantes, surtout leurs idées et leur confiance en la capacité de la classe ouvrière à retrouver le chemin de la lutte mais aussi à renouer avec son rôle historique, sont plus perceptibles.

Ils ne seront pas suivis dans un premier temps ? Certes. Mais le jour où la classe ouvrière commencera à chercher des solutions, lorsque les premiers femmes et hommes, les jeunes, retrouveront l’envie d’agir, les militants aujourd’hui isolés seront en situation d’être les points de fixation autour desquels s’aggloméreront des dizaines ou des centaines d’autres.

Personne ne peut prédire quand et comment une telle situation se produira. En tant que marxistes, nous avons la profonde conviction que le communisme révolutionnaire est « l’expression consciente d’un processus inconscient ». Si le prolétariat est capable de reprendre à son compte les idées de lutte de classe et s’il est le seul à pouvoir les pousser jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au renversement du pouvoir de la bourgeoisie, c’est que ces idées résultent du mouvement même de la société, du mouvement même de l’histoire. Tôt ou tard, elles triompheront.

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vendredi 31 mai 2013

:: 27 mai 1943, création du Conseil national de la résistance : l'allégeance du PCF à De Gaulle et à l'ordre bourgeois


Le 27 mai 1943, dans un Paris occupé par l'armée allemande, les délégués de tous les mouvements de résistance, ceux des partis politiques opposés au régime de Vichy ainsi que ceux des syndicats, se réunissaient sur l'initiative de Jean Moulin. Il s'agissait, suivant le vœu de de Gaulle, dont Jean Moulin était le représentant en France occupée, de constituer un organisme officialisant le ralliement de l'ensemble des forces politiques au général réfugié à Londres. En particulier, cette réunion et la création du Conseil national de la résistance qui en découla, concrétisaient le ralliement du Parti communiste français à de Gaulle.

Le PCF, seul parti réellement présent dans la population et particulièrement dans la classe ouvrière, organisateur de différents mouvements de résistance et formé de militants nombreux et dévoués, donnait ainsi à de Gaulle le crédit nécessaire auprès des Alliés d'abord, de la population française ensuite, pour pouvoir prétendre incarner le nouveau pouvoir politique au moment de l'écroulement prévisible du régime de Vichy. Mais pour faire quoi ?

La peur de mouvements révolutionnaires

Au mois de mai 1943, la défaite de l'Allemagne se dessinait et, pour les états-majors et les hommes politiques bourgeois, il s'agissait de préparer la transition. Le souvenir de la fin de la Première Guerre mondiale était encore bien présent. En 1917, après trois années de guerre, les mutineries au front, les grèves à l'arrière, la colère et la haine des fauteurs et profiteurs de guerre, avaient conduit à la révolution en Russie, puis en Allemagne et en Hongrie, et dans nombre d'autres pays à de puissants mouvements contestant le pouvoir de la bourgeoisie. Ce souvenir venait d'ailleurs d'être ravivé, en mars 1943, par les grèves ouvrières d'Italie. Il fallait empêcher que la fin de la guerre entraîne de nouveau de tels mouvements révolutionnaires.
À la question générale du maintien de son ordre social, la bourgeoisie française ajoutait celle du maintien de son empire colonial, source d'une bonne partie de sa richesse. Passer du camp des vaincus, celui de l'Allemagne, au camp des vainqueurs, celui des États-Unis, et retrouver le statut de grande puissance pouvait s'avérer délicat.

Il allait falloir pour cela que l'État, son administration, son armée, soient capables d'assurer l'ordre après le retrait de l'armée allemande et la fin du régime de Vichy. Il allait aussi falloir continuer la guerre, faire repartir l'économie, intervenir immédiatement le cas échéant dans les colonies. Pour tout cela, de Gaulle avait besoin en particulier de l'allégeance du PCF et de son engagement à ne pas mener, à la fin de la guerre, une politique révolutionnaire. Staline, à la tête de l'URSS, avait assuré aux Alliés que les Partis communistes sous sa coupe collaboreraient au rétablissement de l'ordre bourgeois. Ceux-ci avaient d'ailleurs déjà largement montré, dans les années trente, leur rupture totale avec une politique révolutionnaire.

Le programme bourgeois du CNR...

Évidemment, rien ne pouvait se faire sous le simple mot d'ordre du retour à l'ordre ancien, ne serait-ce que parce que la guerre et son cortège d'horreurs étaient justement sortis de celui-ci. Il fallait, particulièrement pour le PCF, un programme, un discours permettant de prétendre que rien ne serait plus jamais comme avant. Le CNR allait donc établir un programme, adopté officiellement le 15 mars 1944, ne proposant rien moins que « l'éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l'économie ». Cela devait se faire par la nationalisation des transports, de l'énergie, d'une partie des finances ; l'existence d'une presse libérée des pressions financières ; la création d'un système de Sécurité sociale et de retraite ; une extension des droits politiques des peuples coloniaux.
Aux travailleurs qui avaient souffert du rationnement, on promettait une amélioration, non chiffrée et qui allait mettre des années à venir. Aux capitalistes, on annonçait « l'établissement d'un impôt progressif sur les bénéfices de guerre et plus généralement sur les gains réalisés au détriment du peuple et de la nation pendant la période d'occupation ».Pour une classe composée dans sa totalité et par nature de profiteurs de guerre ce n'était pas cher payé.

... et son application

Les nationalisations allaient être effectives après la fin de la guerre sous le gouvernement de de Gaulle auquel participèrent des ministres PCF. Mais, loin d'être une mesure « sociale », elles étaient une nécessité pour le redémarrage de l'économie capitaliste et eurent lieu dans tous les pays, en Europe comme au Japon. Les entreprises furent d'ailleurs payées rubis sur l'ongle à leurs propriétaires.

Pour tous droits politiques, les peuples coloniaux eurent dès le 8 mai 1945 les massacres de Sétif, en Algérie, puis encore près de vingt ans de guerres coloniales.

En France, les quelques mesures sociales, comme la mise en place de la Sécurité sociale, ne coûtèrent en fait pas grand-chose à la bourgeoisie et ne furent que le prix à payer pour donner l'illusion d'un progrès social et permettre au PCF de brandir cet alibi.

Dans ces conditions, l'union sacrée de tous les partis derrière de Gaulle pour éviter des troubles révolutionnaires, assurer la continuité de l'État et conserver l'empire, put fonctionner. Et, comme on peut le constater aujourd'hui aux coups qu'elles portent aux travailleurs, les « féodalités économiques et financières » dirigent toujours l'économie, et par là toute la société. Elles n'ont jamais été menacées, ni en 1945 ni après. Et elles doivent d'avoir coulé ces jours heureux, après avoir mis la planète à feu et à sang dans deux guerres mondiales, au fait que la classe ouvrière n'a pas contesté leur pouvoir politique. Par l'intermédiaire des Partis communistes et en particulier en France du PCF, le mouvement ouvrier a été domestiqué et mis au service de la bourgeoisie et de son État. Les prétendues « conquêtes de la Libération » ne furent que le maigre pourboire versé par la bourgeoisie aux appareils politiques et syndicaux encadrant les travailleurs, sous la forme de places dans ses institutions.

C'est ce reniement de toutes les traditions révolutionnaires, cet asservissement volontaire des partis et syndicats ouvriers, qui ont été présentés pendant soixante-dix ans comme un titre de gloire par les dirigeants du PCF et d'une partie de la gauche. Ceux-ci continuent de célébrer le Conseil national de la résistance et son programme comme l'exemple même d'une politique sociale. Mais, s'il démontre quelque chose, c'est surtout leur belle constance dans la tromperie à l'égard des travailleurs.

Paul GALOIS (LO, mai 2013)