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lundi 31 août 2015

:: Italie, août 1922 : la « grève légalitaire » face à la montée du fascisme

La grève générale du début du mois d'août 1922 fut la dernière tentative de mettre un coup d'arrêt à la montée du fascisme. Son échec allait ouvrir la voie à la prise du pouvoir par Mussolini trois mois plus tard, en octobre, à l'issue de la Marche sur Rome. Mais elle démontra aussi que la classe ouvrière aurait eu toutes les possibilités d'empêcher la victoire du fascisme.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, entre 1919 et 1920, l'Italie avait été secouée par une vague révolutionnaire. Au cours de ce biennio rosso (les deux années rouges), la classe ouvrière occupa les usines et la paysannerie les terres. Mais en septembre 1920 il devint évident que les dirigeants réformistes du Parti socialiste italien (PSI) et les chefs syndicaux de la Confédération générale du travail (CGL) ne voulaient pas de la révolution. Mais la bourgeoisie, elle, voulut écarter tout risque et organisa la contre-offensive, finançant et armant les Faisceaux, qui allaient donner leur nom aux bandes fascistes de Mussolini.

Celles-ci regroupaient d'anciens officiers, des nationalistes désoeuvrés, des petits bourgeois ruinés, pour faire le coup de poing contre les syndicats et jouer les briseurs de grève. Tant que le prolétariat italien était à l'offensive, ces bandes n'eurent qu'une influence toute relative. Mais le reflux des luttes, après septembre 1920, leur laissa le champ libre.

LES PREMIÈRES OFFENSIVES FASCISTES

L'expédition punitive devint le mode opératoire du fascisme. Plusieurs centaines, voire des milliers de militants fascistes concentraient leurs forces sur une localité, saccageaient les sièges des partis et des syndicats ouvriers, détruisaient les rédactions des journaux de gauche, incendiaient les bourses du travail. Ils poussaient à la démission les municipalités socialistes, passaient à tabac ou assassinaient les militants.

La première grande offensive fasciste se déroula au début de 1921 en Emilie-Romagne, là où les syndicats paysans avaient réussi à imposer aux propriétaires terriens leur contrôle sur l'embauche de la main-d'oeuvre agricole. La terreur organisée par les bandes de Mussolini permit aux propriétaires de casser les reins des organisations ouvrières. Après quoi les bandes fascistes, enhardies, s'attaquèrent à de plus grandes villes, puis à celles du Nord.

Les bandes fascistes agissaient en toute impunité, avec la complicité active des autorités et le soutien des grands propriétaires terriens et des industriels. Souvent, à la veille d'une attaque, la police ou l'armée préparaient elles-mêmes le terrain en désarmant et en emprisonnant les militants. La justice fonctionnait à sens unique. Les fascistes coupables de meurtre étaient acquittés par les tribunaux, qui en revanche avaient la main lourde contre les militants ouvriers.

En moins de deux ans, Mussolini réussit à structurer ses bandes armées au sein d'un mouvement discipliné et centralisé qui devint le Parti national fasciste (PNF). Munies de fusils fournis par l'armée, commandées par des officiers de carrière, les bandes fascistes se déplaçaient en camions, compensant leur faible nombre par la mobilité.

Le mouvement fasciste passa ainsi de 17 000 adhérents en 1919 à 30 000 en 1920 et 310 000 fin 1921. Au cours du premier semestre de l'année 1921, les bandes fascistes incendièrent et détruisirent pas moins de 25 maisons du peuple, 59 bourses du travail, 86 coopératives, 43 ligues paysannes, 50 sections socialistes, plusieurs journaux ouvriers.

FORCE DU MOUVEMENT OUVRIER... ET PASSIVITÉ DE SES DIRIGEANTS

La classe ouvrière était affaiblie, mais en 1921 le mouvement ouvrier organisé représentait toujours une force importante. La CGL regroupait 2 320 000 syndiqués, le Parti socialiste italien 4 367 sections et 217 000 adhérents. Le mouvement coopératif socialiste comptait 25 000 coopératives de consommation, de production et de crédit. De son côté, la Confédération syndicale catholique revendiquait près d'un million d'adhérents. La très grande majorité de la population et de la classe ouvrière était profondément hostile au fascisme. Sans l'aide financière de la bourgeoisie et le soutien de l'appareil d'État, mais aussi sans la passivité des dirigeants ouvriers, les fascistes n'auraient pu faire grand-chose.
Les tentatives de répondre comme il se devait à la violence fasciste ne manquèrent pas. Ainsi apparurent les Arditi del Popolo, association d'anciens combattants issus des milieux populaires et socialistes, qui se proposait de combattre le fascisme les armes à la main. Cette tentative fut très vite désavouée par le Parti socialiste. Quant au Parti communiste d'Italie, né quelques mois plus tôt de la scission du Parti socialiste, en janvier 1921, il restait très minoritaire et ses jeunes dirigeants, Bordiga et Gramsci, ne surent et ne purent prendre les initiatives nécessaires, par manque d'expérience, face à la rapidité et à la violence avec laquelle le fascisme surgit.

Le développement de la violence fasciste posait la question d'organiser la défense de la classe ouvrière avec ses propres moyens. Cela aurait voulu dire impulser la création de milices ouvrières dans les usines, les quartiers, les villes, organiser et coordonner la défense des organisations ouvrières afin de rendre coup pour coup aux bandes fascistes. Mais Turati, leader des socialistes réformistes, justifia l'immobilisme de son parti en ces termes : « Il faut avoir le courage d'être un lâche. » À un maire socialiste confronté aux violences, il écrivit en avril 1921 : « Ne répondez pas aux provocations des fascistes, ne leur donnez pas de prétextes, ne répondez pas aux injures, soyez bons, soyez des saints. (...) Tolérez, compatissez, pardonnez aussi. » Alors que les fascistes s'apprêtaient à écraser la classe ouvrière, Turati lui conseillait de se laisser conduire à l'abattoir.

Durant le premier semestre de l'année 1922, les expéditions fascistes redoublèrent de violence. Souvent les travailleurs réagirent contre les attaques, mais sans coordination d'une ville à l'autre, le PSI et la CGL refusant d'envisager une riposte générale. Il fallut attendre le 31 juillet 1922 pour que l'Alliance du travail, qui regroupait les syndicats ouvriers les plus importants, dont la CGL, appelle à une grève générale. Le but de ce qu'on allait appeler la « grève légalitaire » n'était pas de préparer la classe ouvrière à écraser les fascistes, mais d'appeler au respect de la légalité bourgeoise... au moment même où la bourgeoisie donnait carte blanche aux fascistes.

Face à un mouvement ouvrier dont les chefs indiquaient d'avance les limites de leur action, les fascistes saisirent l'occasion de faire une démonstration, lançant un ultimatum exigeant des grévistes qu'ils reprennent le travail et intervenant directement dans un certain nombre d'endroits. Les chefs du Parti socialiste, de la CGL et de l'Alliance du travail capitulèrent rapidement, décidant la fin de la grève pour le 3 août à midi. En même temps les fascistes lançaient leurs troupes à l'assaut des villes ouvrières, d'autant plus courageusement qu'ils savaient qu'ils ne rencontreraient pas de résistance.

LES JOURNÉES DE PARME

Il y eut cependant une exception notable, à Parme. Sous la direction de membres des Arditi del Popolo et notamment du député socialiste Guido Picelli, les militants ouvriers socialistes, communistes, anarchistes organisèrent un véritable front pour la défense militaire de la ville. Celle-ci se couvrit de barricades tandis que la population se mobilisait pour soutenir les combattants, repoussant les assauts successifs d'une troupe de 15 000 fascistes dirigée par Italo Balbo, un des lieutenants de Mussolini. Au bout de cinq jours, ceux-ci, démoralisés, n'eurent plus d'autre choix que de battre en retraite.

À l'issue de cette grève du début août 1922, la démonstration était faite que les dirigeants du mouvement ouvrier italien n'appelleraient en aucun cas les travailleurs à se battre contre les fascistes. À l'inverse, l'exemple de Parme montrait que ces derniers n'avaient de courage que quand ils se sentaient les plus forts et qu'on aurait pu les vaincre, à condition de faire à l'échelle nationale ce qui s'était fait dans cette ville. Mais cela aurait signifié de la part des dirigeants socialistes être prêts à aller jusqu'au bout d'une contre-offensive ouvrière, en fait jusqu'à la révolution.

C'est ce dont ils ne voulaient à aucun prix, ouvrant la voie à la dictature de Mussolini, que la classe ouvrière italienne allait subir pendant plus de vingt ans.

René CYRILLE (LO n°2298)

samedi 20 juin 2015

:: Italie, juin 1914 : la « semaine rouge » d'Ancône [LO, juin 2014]

Début juin 1914, un mouvement de protestation se propagea dans toute l'Italie à partir d'Ancône, entraînant des dizaines de milliers d'ouvriers dans une grève générale ponctuée de manifestations et d'affrontements avec la police et l'armée. À quelques semaines de l'éclatement du premier conflit mondial, cette « semaine rouge » montrait que des possibilités existaient bel et bien pour une politique révolutionnaire, la seule qui aurait pu entraver la marche à la guerre.

Bien qu'arrivée tardivement dans l'arène, l'Italie était, à la veille de la guerre, en concurrence avec les autres puissances impérialistes pour le partage des colonies et des marchés. Le pays n'était parvenu à l'indépendance et à l'unité politique que quelques dizaines d'années auparavant mais, malgré son retard sur les autres, la grande industrie s'y développait, principalement au nord.

La classe ouvrière moderne, concentrée dans de grandes usines, s'organisait principalement dans le Parti socialiste et le syndicat CGL (Confédération générale du travail). Les ouvriers agricoles de la plaine du Pô et de certaines régions du sud de l'Italie avaient également un poids important. Les organisations anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires, représentés par l'USI (Union syndicale italienne), jouaient aussi un rôle non négligeable au sein du mouvement ouvrier.

Fondée en 1912 et regroupant anarchistes et syndicalistes en rupture avec la CGL, qu'ils jugeaient désormais trop inféodée au Parti socialiste réformiste, l'USI était influente dans les bourses du travail d'Emilie-Romagne, à Parme, Bologne, Piacenza, organisant de nombreuses grèves et menant une active propagande antimilitariste.

Pour contrer la montée du mouvement ouvrier, les gouvernements bourgeois tentèrent d'associer au pouvoir l'aile la plus réformiste du Parti socialiste. C'est dans ce but qu'en 1912 le Premier ministre Giolitti lança une réforme électorale qui donnait le droit de vote à des millions d'hommes. Le suffrage n'était pas encore universel, mais il dépassait désormais très largement la petite minorité du suffrage censitaire. En même temps, afin de s'assurer une majorité stable, Giolitti négocia l'appui électoral des catholiques et put remporter les élections de 1913.

La politique réformiste ne trouvait cependant pas beaucoup d'écho dans une classe ouvrière italienne qui comptait parmi les plus mal payées d'Europe occidentale et où les conditions de vie ressemblaient à ce qu'elles avaient été un demi-siècle plus tôt à Paris ou Londres. Et cette tentative de canaliser la lutte de classe et l'expression des contradictions sociales dans le débat parlementaire fut démentie moins d'un an plus tard, par l'explosion de la « semaine rouge ».

Une explosion de colère...

La guerre coloniale menée en Libye, de 1912 à 1913, avait entraîné une mobilisation antimilitariste de la part de l'aile radicale des socialistes, ainsi que des anarchistes et des syndicalistes révolutionnaires. Des comités contre les bataillons disciplinaires, où étaient envoyés les soldats récalcitrants, avaient été créés. C'est dans ce contexte que se produisirent les deux épisodes qui allaient mettre le feu aux poudres : le soldat Augusto Masetti, qui avait tiré sur son colonel, fut jugé fou et interné dans un asile pénitentiaire, tandis que le syndicaliste révolutionnaire Antonio Moroni était envoyé dans un bataillon disciplinaire pour ses idées antimilitaristes.

Le 7 juin 1914, un meeting de soutien aux deux soldats eut lieu à Ancône : le militant anarchiste Errico Malatesta, Pietro Nenni, alors républicain mais qui allait devenir un dirigeant socialiste, le secrétaire de la bourse du travail et d'autres militants prirent la parole devant une foule nombreuse. À la fin du meeting, alors que la foule s'organisait en cortège, les troupes ouvrirent le feu, tuant trois manifestants. L'indignation devant ces morts embrasa la ville : en quelques heures, Ancône tomba aux mains des manifestants, qui formèrent un comité révolutionnaire. Les carabiniers et les policiers durent se réfugier dans leurs casernes.

La nouvelle fit rapidement le tour du pays et dans des dizaines de villes, de Turin, la grande ville industrielle du nord, à Milan, Naples ou Bari dans le sud, un puissant mouvement de grève commença, ponctué de violents combats de rues. Dans certaines villes, les manifestants prirent d'assaut les casernes et s'emparèrent des centres de décision et des moyens de communication. La révolte, rejointe par les cheminots qui se déclarèrent en grève à partir du 9 juin, paralysait le pays, bloquait le mouvement des troupes et des forces de répression, faisait vaciller le pouvoir bourgeois. Dans de nombreuses villes, les travailleurs cherchaient à prendre le contrôle du territoire, comme cela s'était produit à Ancône et dans quelques zones de Romagne.

... sans direction politique

Devant ce raz-de-marée, la CGL, dirigée par les réformistes, dut appeler à la grève générale, se contentant d'enregistrer une situation qui s'était développée non seulement sans elle mais contre son gré. De son côté l'USI, en tant quesyndicaliste révolutionnaire, se félicitait du développement de la grève et des manifestations d'une ville à l'autre, mais s'avérait incapable de donner des objectifs politiques et une organisation à cette explosion de colère du prolétariat.

Du côté de la bourgeoisie, le Premier ministre de l'époque, Salandra, qui succédait à Giolitti, appliqua la même politique que ses prédécesseurs. Après avoir cherché à s'opposer au mouvement, il le laissa se développer, misant sur l'absence d'une direction conséquente et sachant aussi qu'il pouvait compter sur les réformistes du Parti socialiste pour l'endiguer et sauver ainsi la mise au gouvernement et à la bourgeoisie italienne. Et c'est bien ce qui se produisit.

Dès le soir du 10 juin, la direction de la CGL déclara la fin de la grève générale. Malgré cette trahison ouverte, la grève continua dans de nombreuses villes pendant plusieurs jours. Les affrontements firent des dizaines de morts et des centaines de blessés. Des milliers de manifestants furent arrêtés. La grève ne cessa totalement que le 15 juin, lorsque des détachements de l'armée débarquèrent à Ancône pour reprendre le contrôle de la ville.

Cette semaine de lutte montra le potentiel révolutionnaire du prolétariat italien. Mais elle mit aussi en évidence les limites de l'aile radicale du Parti socialiste et la trahison complète de son aile réformiste, la première s'avérant incapable d'offrir une perspective révolutionnaire, la seconde étant désormais complètement liée à la bourgeoisie.

La Première Guerre mondiale allait éclater quelques semaines plus tard, trouvant dans toute l'Europe un prolétariat désarmé politiquement par la trahison de ses dirigeants. Ni la « semaine rouge » d'Ancône ni les mouvements qui se produisirent encore des mois plus tard en Italie n'allaient empêcher le pays d'entrer en guerre un an après, en mai 1915, et de mener ses ouvriers et ses paysans au massacre. Mais elle annonçait aussi déjà les mouvements révolutionnaires qui allaient se dresser contre la guerre, des mutineries dans les tranchées à la révolte de Turin en août 1917, jusqu'à la révolution russe de février et octobre de la même année. L'alternative était bien : la guerre ou la révolution.

Nadia CANTALE (LO, juin 2014)

mercredi 17 juin 2015

:: Le 1968 italien [LO, juin 2008]

Après la guerre, les premiers gouvernements italiens auxquels participèrent le Parti Communiste et le Parti Socialiste s'engagèrent dans l'effort de reconstruction, en intensifiant au maximum l'exploitation des travailleurs avec la complicité des syndicats. Puis, après l'exclusion du PCI et du PSI du gouvernement et la victoire électorale de la Démocratie Chrétienne en 1948, et grâce aux financements du plan Marshall, la croissance économique se consolida. Sur le plan politique ce fut la domination de la Démocratie Chrétienne, alliée avec les autres petits partis centristes, et l'ingérence étouffante du Vatican dans la vie politique et dans la vie sociale.

À partir du milieu des années 1950, on assista à un abandon de plus en plus rapide des campagnes. Ce mouvement, plus encore que des campagnes vers les villes, était un déplacement du sud au nord du pays, en direction du « triangle industriel ». Les travailleurs de l'industrie allaient représenter jusqu'à 44,4 % de la population active en 1971, avec des millions de nouveaux ouvriers non qualifiés et que les directions réformistes contrôlaient difficilement.

La jeunesse entre en scène

En juillet 1960, une bataille de rue éclata à Gênes pour empêcher le congrès du MSI néo-fasciste qui devait se dérouler dans cette ville. On vit surgir au premier rang une nouvelle génération de jeunes travailleurs, ceux qu'on appela les « maillots rayés ». Une autre bataille importante fut celle de Piazza Statuto à Turin en juillet 1962. Des milliers de travailleurs protestèrent devant le siège du syndicat UIL contre l'accord bidon signé par ce syndicat avec la Fiat. Il y eut des affrontements violents entre de jeunes travailleurs, en grande partie des immigrés du sud, et la police.

Sa rapide transformation imposait au capitalisme italien d'avoir une main-d'oeuvre plus qualifiée, pour mieux affronter les problèmes entraînés par sa croissance. Il fallait pour cela que le niveau d'instruction de la population augmente. Ainsi des millions de jeunes accédèrent aux études secondaires. Les étudiants dans les universités passèrent de 190 000 en 1946 à 620 000 en 1969. Ils n'étaient plus seulement des fils de bourgeois ou de petits-bourgeois ; pour la première fois beaucoup venaient de familles de travailleurs salariés.

Avant même 1968, des milliers de jeunes, qui par la suite allaient être au premier rang du mouvement, firent des expériences collectives.

En 1966 un étudiant socialiste trouva la mort au cours d'un raid fasciste à l'université de Rome, un fait qui suscita une forte indignation populaire. La même année encore, dans un pays confit de morale catholique, un petit journal publié par les élèves du lycée Parini de Milan fit scandale pour avoir, dans le monde figé de l'école italienne, traité des moeurs des jeunes, y compris de leurs moeurs sexuelles.
Mais ce fut à la fin de 1966 que des milliers de jeunes firent une expérience qui les marqua profondément. Le 4 novembre, après des pluies torrentielles, l'Arno déborda, inondant Florence et faisant 70 morts et 12 000 sans-abri. Le patrimoine culturel, à commencer par la Bibliothèque nationale où des milliers de volumes furent submergés par la boue, subit des dommages incalculables. Des milliers de jeunes, de façon spontanée ou organisée, se dirigèrent sur la ville pour exprimer leur solidarité. L'expérience ainsi acquise collectivement allait se retrouver dans les luttes des années suivantes.

Luttes étudiantes et ouvrières

Les premières protestations étudiantes commencèrent déjà en février 1967, à Pise, et au mois de novembre suivant à Turin et à l'Université catholique de Milan. Les facultés furent occupées en protestation contre l'augmentation des droits universitaires, contre l'école qualifiée d' « école de classe », mais également contre la guerre du Vietnam dont la télévision parlait chaque jour. Au fil des semaines, le mouvement devint toujours plus politique.

En janvier 1968 commença une vague d'occupations dans les universités et les lycées. Il y eut des occupations d'universités de Trente à Catane, de Rome à Milan, de Pise à Lecce. À Rome, le 1er mars, la police et les étudiants voulant réoccuper la faculté d'architecture s'affrontèrent durement. Il y eut 478 étudiants blessés, ainsi que 150 policiers, et de nombreuses arrestations. Le mouvement allait continuer toute l'année et des manifestations ouvrières commencèrent à s'y associer, comme chez Pirelli de Milan ou à Valdagno, dans la province de Vicence, où les ouvriers protestant contre l'augmentation des cadences et contre des licenciements abattirent la statue de Gaetano Marzotto, père fondateur des usines textiles du même nom, et à Pise où ouvriers et étudiants furent côte à côte pour la première fois et affrontèrent la police.

Après l'été et la rentrée scolaire, le mouvement reprit vigueur. L'automne fut la grande période des écoles secondaires, qui furent occupées à Rome et dans des dizaines d'autres villes. En même temps le mécontentement ouvrier continuait à croître, s'exprimant par une grève générale le 14 octobre. Il y eut de nouveau des affrontements entre manifestants et policiers à Florence, à Reggio de Calabre et à Turin devant les grilles de la Fiat. L'année se conclut le 2 décembre en Sicile avec l'assassinat par la police de deux ouvriers agricoles en grève. « L'année des ouvriers », 1969, commençait, au cours de laquelle des centaines de milliers de travailleurs, à l'exemple des ouvriers des grandes usines du Nord, allaient descendre dans la rue contre ce capitalisme dont le boom s'était construit sur leur exploitation.

Des forces politiques dépassées par le mouvement

Le rôle des forces politiques de la gauche organisée, en particulier au début du mouvement, fut très limité. Elles furent surprises par celui-ci et ce n'est qu'au cours des années suivantes, quand il allait refluer, que le PCI, en tant que force de loin la plus organisée, allait réussir à attirer une nouvelle génération venue à la politique en 1968.

Les groupes de l'opposition antistalinienne, qui n'avaient survécu après la Seconde Guerre mondiale que comme minorités restreintes, ne réussirent pas à se renforcer et à se régénérer avec l'explosion du mouvement. La tendance bordiguiste « liquida » le mouvement comme un phénomène de protestation d' « intellectuels petits-bourgeois réactionnaires ». Les trotskystes payèrent chèrement la désastreuse tactique de l'entrisme pratiquée les années précédentes. N'ayant pas construit une organisation indépendante et autonome, ils ne purent intervenir de manière coordonnée dans le mouvement. En outre un grand nombre de leurs jeunes adhérents allaient être influencés par la « mode » maoïste et abandonner le trotskysme, dont le rôle dans les luttes ouvrières allait être marginal.

Des luttes de 1968 et de 1969 allaient naître des organisations qui eurent un certain poids, se définissant comme « communistes ». Très liées à la spontanéité des luttes, influencées par le maoïsme, elles n'avaient pas de projet sérieux de construction d'un parti. Leur vie éphémère finit avec le reflux des luttes, un grand nombre de leurs militants allaient être regagnés par le réformisme. Quelques-uns, en particulier ceux qui provenaient de Lotta Continua et de Potere Operaio (Pouvoir Ouvrier), s'engagèrent dans le terrorisme armé, tandis que d'autres se retiraient de la politique.

En Italie le vieux mécanisme scolaire, héritier de la vieille société agricole et industrielle, se trouva en crise du fait du développement impétueux de l'économie d'après-guerre, de l'industrialisation accélérée, de la disparition du vieux monde paysan et du processus de prolétarisation qui en découlait. L'école et l'université, construites pour ce monde désormais dépassé par la pleine maturité impérialiste de l'Italie (c'était les années au cours desquelles les grands groupes, Fiat, l'ENI, etc. commençaient à se placer avec succès sur le marché mondial) entrèrent en crise en tant qu'instruments de transmission des valeurs bourgeoises aux jeunes générations étudiantes, crise qui porta à l'explosion du mouvement.
Ainsi s'ouvrait la possibilité de conquérir à la cause du prolétariat une génération de futurs intellectuels qui sinon, de façon « naturelle », allaient finir par se mettre au service de la bourgeoisie pour renforcer sa domination. L'occasion fut perdue pour l'essentiel, du fait de l'absence d'une avant-garde révolutionnaire, fût-elle restreinte, ayant eu des idées et un programme clair pour la construction du parti. Une grande part des protagonistes de 1968, ceux qui n'abandonnèrent pas la politique, furent rapidement récupérés par la bourgeoisie et par ses partis.

Cet article est extrait du n° 81 du journal de nos camarades italiens, L'Internazionale

lundi 18 juillet 2011

:: "L’'éternelle' question du parti ouvrier" (par L'Internazionale, UCI, Italie]

Trouvé sur le Forum des amis de LO, traduit par com_71, le premier article du premier numéro de la "Lotta di classe" (sur le site de l'Internazionale). Merci à com_71 !
testolinternazionale.pngL’"éternelle" question du parti ouvrier : considérations pratiques
La construction du parti est, depuis des décennies, au centre d'interminables discussions, de polémiques et d'élaborations dans les milieux restreints du marxisme militant. Dans le langage des journalistes de tabloïd ou des show télévisés on pourrait dire qu'elle nous torture.
Pourrait-il en être différemment ? Absolument pas : il n'existe pas de parti ouvrier révolutionnaire depuis au moins la seconde moitié des années 20 du XXe siècle. La défaite de la révolution d'Octobre, avec la vague réactionnaire qui s’en est suivie, a signifié la transformation du jeune mouvement communiste international en un appendice du régime stalinien et de ses intérêts diplomatiques, d'une part, et, de l'autre, la plus grande répression et le plus grand bain de sang que le mouvement ouvrier ait jamais connu. La conséquence a été dans un premier temps le renforcement, dans quelques pays européens comme la France et l'Italie, dans les années qui ont immédiatement suivi la seconde guerre mondiale, de partis communistes (seulement de nom), avec une base de masse mais absolument hostiles à une politique reflétant les intérêts de la classe ouvrière contre la bourgeoisie de leur propre pays. Ensuite, bien avant l’effondrement du "socialisme réel", ces partis ont perdu toujours plus de leur poids politique dans la classe ouvrière et ont acquis, en particulier dans le cas italien, les caractéristiques de partis tout à fait réformistes.
Il est normal, que depuis tout ce temps les groupes minoritaires représentant, de manière divisée, le mouvement communiste révolutionnaire, héritiers plus ou moins directs des oppositions de gauche au stalinisme, aient tenté beaucoup de voies et aient élaboré les théories les plus diverses sur la construction ou la reconstruction du parti ouvrier. Il est donc vraiment difficile de dire quelque chose de nouveau sur ce sujet.
La crise de Rifondazione Communiste, pour parler de la situation italienne, a donné une nouvelle impulsion à l'intérêt sur la question du parti. La chose concerne, naturellement, un milieu extrêmement minoritaire fait de petits groupes et de militants individuels qui viennent s’ajouter à ceux qui, depuis longtemps, s'organisent, agissent et réfléchissent en partant de l'héritage politique de Marx, de Lénine et de Trotski.
Il serait erroné d’ironiser sur la petite taille de ces groupes de militants en rapport avec épelle grandiose de construire un parti qui représente la voix de millions de travailleurs. Dans l'immédiat, en effet, la construction d’un parti de masse n'est pas et ne peut pas être à l'ordre du jour mais par contre l’est la formation d'un noyau de cadres qui constitueront l'ossature de ce parti dans un futur que nous espérons pas trop lointain.
Les militants qui ont fait l’expérience d’un parti comme Rifondazione Communiste, et plus encore s'ils sont passés au PCI, n'ont absolument aucune idée de ce que peut être une phase de préparation, de sélection et de formation de cadres. Ils ont tendance à se démoraliser face aux petits nombres d’assistants aux réunions, de militants, de journaux diffusés. Ils sont portés à mesurer tout à l’aune des beaux temps qui s’en sont allés et, pour cette raison, ils sont portés à suivre tous les "mouvements" qu'ils promettent d'élargir leur audience, en négligeant complètement leur propre formation et celles des autres.
La responsabilité de celui qui milite depuis longtemps dans le mouvement révolutionnaire est de ne pas se laisser démoraliser par l'état d'esprit de ces camarades tout en sachant leur indiquer une voie crédible d'engagement politique dans laquelle s’investir.
Il n'existe pas encore un parti ouvrier comparable en cohérence révolutionnaire et en enracinement social aux vieux partis socialistes des débuts des années 1900 ou au parti bolchevik de Lénine, il n'existe pas personne qui puisse parler au nom de ces expériences du passé. Alors l'attitude plus juste en concernant les rapports entre des groupes et courants du mouvement révolutionnaire qui veulent s’atteler à la tâche de la construction du parti est surtout de confronter les expériences concrètes. Autrement le "débat" continuera à ne pas en être tout à fait un ou à être un échange stérile de formules et d’anathèmes adressés à ceux qui ne se conforment pas à de telles formules.
Il s’agit de dépasser le sectarisme ? Oui, certes. Même si il faut être réaliste. En effet, souvent un petit groupe est forcé, en quelque sorte, à être "sectaire". La pression extérieure, le climat réactionnaire dans lequel nous sommes plongés, forcent ceux qui ont conservé un capital politique fait d'études, analyses et d’expériences, menées parfois au prix de grands sacrifices, à conserver fidèlement et intégralement celles qui représentent une identité inaliénable, peut-être mûrie au cours de décennies.
En disant cela, sans prétention à apporter une quelconque vérité révélée, nous proposons quelques éléments de réflexion sur la question de parti, pas seulement dans un sens général mais dans celui de l’examen des problèmes concrets et des questions qui se posent ici et maintenant.

Le parti est-t-il nécessaire ?
Des marxistes ne peuvent que répondre affirmativement à cette question. La nécessité du parti ouvrier, c'est-à-dire d’un organe au travers duquel la classe ouvrière peut exercer son rôle indépendant vis-à-vis à toutes les autres classes de la société, est un élément de principe. La de base sociale d’un tel parti existe-t-elle encore ? Oui, et elle est au contraire plus vaste qu’avant. Ceci est vrai à l’échelle mondiale, c'est-à-dire selon l'horizon stratégique du mouvement marxiste. En effet, s'il ne veut pas être réduit à prêcher un internationalisme "platonique", le marxisme révolutionnaire devra étendre ses organisations bien au-delà des frontières d'un seul pays et se fixer la tâche d’appeler à fonder une nouvelle Internationale ouvrière. Mais même pour ne parler que du pays où se déroule notre action, l'Italie, il faut dire qu'ils y a 14 millions de salariés, dont une grande partie dans des activités directement productives. Il s'agit du groupe social statistiquement plus important de la population active.
Le fait que la perception des travailleurs par la société soit celle d’un groupe au rôle maintenant marginal est seulement un reflet de leur faiblesse, comme classe, vis-à-vis de la bourgeoisie et des classes "cultivées" qui la soutiennent et sont mobilisés en permanence pour en louer le régime. Une classe faible est une classe qui n'a même pas la conscience d'en être une. Pour atteindre ceci les moyens politiques à travers desquels la classe dominante contrôle les travailleurs ont changé. Point n’est besoin, aujourd'hui, d’un parti ouvrier-bourgeois, un parti social-démocrate qui feigne seulement d'être l'expression politique du monde du travail. Aujourd'hui sont suffisantes les références génériques à l'"honnêteté", à la lutte contre la "corruption", au "bien du Pays", aux "opportunités partagées". Des soupes idéologiques bonnes pour toutes les classes sociales, de récemment enrichies avec la crainte sécuritaire et la bataille contre l'immigration clandestine.
Dans cette situation, faire de la propagande pour l'unité de la classe ouvrière, dans toutes ses composantes, signifie déjà se mesurer avec le problème de la construction d'un parti ouvrier. Comment cette propagande peut être efficace ? Quels moyens et quels arguments employer pour la rendre convaincante ? Comment le savoir et quels moyens on nous sont donnés pour le mesurer ?
Voilà un premier terrain de comparaison intéressant entre des groupes politiques se réclamant du marxisme révolutionnaire.

L'importance du programme
Il y a fondamentalement deux courants qui, historiquement, ont incarné le marxisme révolutionnaire en Italie. L’un, qui a même été le plus influent, est celui qui est souvent appelé, sans trop de précision, "bordiguiste", du nom du premier secrétaire du Parti Communiste d'Italie en 1921, l’autre est le courant trotskiste. Chacun des deux a subi des crises et scissions en tous genres.
Si même nous admettons une insurmontable séparation programmatique entre ces deux courants principaux, on ne peut pas en dire autant de tous les morceaux qui en sont issus. Aussi bien les "bordiguistes" que les "trotskistes", chacun de leur côté, partageaient au départ, les mêmes principes programmatiques acceptés, au moins formellement par leurs adhérents. Malgré cela, cependant, crises et scissions se sont succédées pendant des décennies et aujourd'hui ont disparu les groupes qui se sont usés ou délités ou encore sont morts de "mort naturelle", il y en pourtant encore quelques dizaines qui revendiquent la cohérence et la continuité programmatique par rapport à la souche d’origine.
Que leçon peut-on en tirer ? Un programme partagé par tous ses membres est la base même, pour une organisation marxiste digne de ce nom, de son action politique. On ne peut pas en douter. Le problème cependant est de comprendre toutes les facettes de la signification du mot programme.
Un programme communiste n’est bien sûr pas seulement une énumération d’objectifs ou de revendications, mais aussi une série d'acquisitions théoriques et de généralisations politiques. Ce patrimoine d'idées et de méthodes de lutte politique ne peut être assimilé par tous les membres actifs d'un groupe qu’au cours d'une longue période de relations réciproques dans lesquelles s’établissent ces rapports de confiance réciproque qui sont le ciment indispensable de chaque regroupement de forces militantes, au moins dans sa phase initiale. Ces mêmes rapports de confiance, ensuite, aideront à dépasser les divergences qui inévitablement se développeront dans l'application concrète des principes programmatiques.
Ceci, nous croyons-nous, la route à suivre pour développer une façon commune de sentir et soupeser la réalité politique et sociale dans laquelle on agit. C’est ce que Trotski voulait dire lorsqu’il parlait du programme comme langue commune à tous les membres du parti. Nous rappelons ça non pas parce que nous sommes convaincus d’avoir finalement résolu le problème de l’oeuf de Christophe Colomb, mais parce que nous voyons que souvent les efforts majeurs de différents groupes de formation récente vont dans la direction d'une "perfection" programmatique, qui, soit dit en passant, n'est pas jamais atteinte, et qu'ils finissent par absorber trop d'énergie et par susciter trop d'attente. Comme si le développement d'une organisation dépendait d'un document programmatique ou d'un corps d'analyse bien écrits plus que du dévouement, de la conviction et des capacités politiques et d'organisation de ses militants.

Pour quel type de parti faut-il se battre ?
Indiquer aux travailleurs la perspective d'un parti, basé sur le marxisme révolutionnaire, signifie d’abord prendre la responsabilité d'en adopter rapidement beaucoup de traits caractéristiques. Indubitablement pour que l'expression "parti ouvrier" ait un sens il faut qu'il s’agisse d'une organisation vaste et d'une ramifiée, identifiée par la partie plus combative des travailleurs comme son parti. Si nous posons la question en ces termes, nous parlons de milliers de militants et de millions de sympathisants. Au dessous de cette ordre de grandeur il n'y a pas de parti. Il n’y a que des groupes, plus ou moins importants.
En tout cas, l'éloignement de cette perspective ne signifie pas le renoncement à en mettre en oeuvre la partie permise par les circonstances présentes. En outre, si la formation du parti ouvrier doit constituer une partie principale des sujets de la propagande révolutionnaire, cette propagande réussira à être d’autant plus efficace et moins abstraite que grand sera le nombre, parmi les travailleurs ou les jeunes auxquels elle est adressée, de ceux qui la verront, dans la limite du possible, mise en pratique.
Nous nous battons pour un parti fondé sur les meilleures expériences du mouvement ouvrier organisé. Sur le plan programmatique, ceci signifie se baser sur le marxisme et sur son application politique révolutionnaire ainsi qu’il nous a été transmis, par ceux-là qui ont noms : Marx et d'Engels, Lénine et de Trotski.
Sur le plan de l’organisation nous défendons l'idée d'un parti discipliné et centralisé comme le furent la social-démocratie allemande et le parti bolchévik. Mais la discipline, dans un parti réellement communiste, ne signifie pas soumission acritique à un appareil, à un leader ou à un groupe dirigeant. La discipline doit jaillir d'un choix bien pesé de la part de chaque membre du parti ; en adhérant au parti il choisit d’adhérer à son programme, de s'engager au maximum de ses possibilités dans une activité organisée, de contribuer au financement de cette activité. Il accepte de se soumettre, sur le plan de l'action politique, aux décisions de parti. Mais, en même temps, il a le droit de déterminer tous les choix du parti, selon le principe du centralisme démocratique. Il a le droit de se tourner vers tout le parti, c'est-à-dire vers tous ses membres, pour défendre ses idées, non seulement dans le cours des assemblées et des congrès, mais en permanence ; avec des moyens spécifiques comme, par exemple, des bulletins intérieurs, dont la circulation doit être garantie par tous les organes du parti. Le centre dirigeant doit être élu par les des militants et non pas autoproclamé.
Plus vite ce « parti idéal » se mettra en pratique, mieux ce sera. En commençant à fréquenter les réunions ou à prendre part aux initiatives du groupe politique marxiste révolutionnaire un travailleur sera frappé par le sérieux et de la continuité du déroulement de l'activité, par les interprétations justes des principaux faits politiques qui l’entourent, mais aussi par le style du travail, inspiré vraiment et uniquement de la tradition marxiste et léniniste. Au contraire de ce qui arrive dans les partis bourgeois, dans un groupe de marxistes révolutionnaires les mots ne sont pas séparés des faits et ceux qui parlent, proposent ou critiquent sont les mêmes que ceux qui « font, agissent, assument les responsabilités, accomplissent les tâches pratiques ». Un groupe communiste révolutionnaire doit s'engager au maximum à dépasser dans les faits, en son sein, dans les limites du possible, la division entre travail manuel et travail intellectuel typique des sociétés de classes.
Pour cet objectif, et pour faire de la démocratie interne une réalité, il est nécessaire de soigner particulièrement la formation des militants. Les progrès politiques des membres du groupe doivent être une préoccupation permanente. Les camarades plus experts pourvus d'un bagage politique et théorique plus riche ont le devoir de transmettre au plus grand nombre possible de membres du groupe leurs connaissances. D'autre part chaque membre doit être encouragé à se cultiver à travers la lecture, non seulement des textes marxistes mais aussi, par exemple, des meilleurs romans qui traitent, d’une façon ou d’une autre, des rapports sociaux, des conditions de vie de la classe ouvrière, de la psychologie des diverses classes sociales, etc.

Les militants ouvriers
Le lieu de travail, particulièrement s'il s'agit d'une grande fabrique ou d'une grande entreprise de services, n'est pas seulement le terrain naturel d'intervention pour un groupe politique marxiste, il est aussi un lieu où le militant est jugé par ses camarades de travail pas seulement pour ce qu’il dit mais aussi et surtout pour ce qu’il fait. Au travers de ses militants chaque groupe révolutionnaire fait, tôt ou tard, cette expérience.
Dans une grande entreprise la lutte de classe n'est pas un évènement lointain. Elle est vécue, en ce moment surtout subie, presque quotidiennement. La pression patronale passe très souvent par les petites vexations de la direction. Le militant révolutionnaire devra exposer la meilleure manière pour que les travailleurs se défendent : de la lettre de réclamation jusqu'à la grève d'un secteur ou de l'entreprise toute entière. Sans hâta excessive, sans fuite dans en avant qui isole, en cherchant toujours à marcher avec la majorité des travailleurs.
S'il s'est montré à ses camarades de travail comme une personne déterminée, cohérente, disponible pour se mettre en avant, mais en même temps avec « la tête sur les épaules », le militant révolutionnaire sera plus écouté et pris sérieusement lorsque il parlera de politique. Le respect qu’il se sera gagné dans le lieu de travail sera transmis en grande partie au groupe politique avec lequel il commencera à être identifié.
Le sérieux est, au bout du compte, dans une situation où il est question de travailler à poser les bases d'un futur parti ouvrier, la chose fondamentale. Nous avons dit qu'il n'existe aujourd'hui aucune organisation d'inspiration marxiste révolutionnaire qui puisse se définir comme un vrai parti soit pour le nombre de ses membres, soit pour le degré d’enracinement et d'influence dans la classe ouvrière. Ceci est vrai pour l'Italie et, pour ce que nous en savons, pour les autres pays de capitalistes avancés. Mais il est vrai que dans beaucoup de ces pays il y a des organisations qui ont atteint et se sont maintenues à des dimensions qui ne sont déjà plus celles de petits groupes d'une poignée de militants. Si nous enquêtons dans l'histoire de ces organisations, nous voyons que le trait qui les unit est vraiment le caractère de sérieux qui en a marqué les premiers pas, aussi une manière diversifiée d'entendre le programme et la stratégie marxiste.
De quel type de sérieux nous parlons ? Nous parlons essentiellement du sérieux que nous pourrions qualifier de professionnel. Le sérieux de l'artisan qui, ayant compris le projet auquel il doit travailler, fait ce qu’il doit faire, sans se décourager en affrontant les difficultés du travail de la matière sur laquelle il agit, en sachant que plus est grand et ambitieux le projet, plus il nécessitera des heures ou des journées de travail dont le résultat apparaît toujours, aux yeux de qui ne connaît pas le métier, trop modeste, et dont les phases individuelles semblent banales et inutilement fatigantes à qui rêve à l'oeuvre finale déjà toute belle et toute prête.
À quelques uns il pourra sembler que nous sommes trop arrêtés sur des questions de peu d’importance ou que nous avons réduit tout à une sorte de bréviaire du bon militant et du bon groupe marxiste. Mais une discussion qui se déroule entre des personnes intéressées concrètement à développer d'un travail politique marxiste parmi les travailleurs, et c’est vers celles-ci surtout que nous nous tournons avec cette revue, doit partir des problèmes pratiques et de ce qu’on peut faire dans la situation actuelle : des pas, souvent très petits, qui pourront nous approcher à l'objectif que nous considérons tous de première importance : construire un parti ouvrier, marxiste et révolutionnaire.