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lundi 28 septembre 2015

:: Septembre 1957 : le mouvement noir en lutte contre la ségrégation scolaire à Little Rock

Le 24 septembre 1957, Little Rock, capitale de l'Arkansas, offrait un spectacle inédit : le président Eisenhower y avait envoyé l'armée et les parachutistes, toute une division aéroportée, pour faire entrer dans le lycée de Central High, jusqu'alors réservé aux Blancs, neuf élèves noirs. La détermination de la population noire à briser une ségrégation qui privait de fait les Noirs du droit à l'éducation, tenant tête à la violence haineuse des racistes, obligeait le président à intervenir.


C'est trois ans plus tôt, en 1954, au terme d'une bataille juridique menée par l'aile modérée du mouvement noir, que la Cour suprême avait déclaré illégale la ségrégation scolaire qui, dans le sud des États-Unis, interdisait aux élèves noirs de fréquenter des collèges jusqu'alors réservés aux élèves blancs. Mais les réticences des dirigeants politiques et de l'appareil d'État à faire respecter les quelques mesures en faveur des droits des Noirs, que ceux-ci avaient réussi à obtenir de la Cour suprême après des luttes courageuses et opiniâtres, encourageaient les racistes à s'opposer par la force à tout début d'application, en particulier dans le sud des États-Unis.

Si bien que lorsque le maire de Little Rock tenta un tout début de déségrégation dans un seul lycée de la ville en y inscrivant neuf élèves noirs, le gouverneur de l'État, qui cherchait l'appui des racistes pour sa réélection, encouragea ces derniers à se mobiliser et fit savoir, la veille de la rentrée scolaire, le 2 septembre, qu'il mobiliserait la Garde nationale contre les élèves noirs, et que, s'il le fallait, " le sang coulerait dans les rues ". Ces propos, raconte une militante noire, " électrifièrent Little Rock. Le lendemain matin, ils choquèrent les États-Unis. À midi, ils horrifiaient le monde entier. "

Le 3 septembre 1957, neuf élèves noirs se présentèrent donc à l'entrée du lycée. Les racistes ainsi qu'une unité de la Garde nationale, baïonnette au canon, les empêchèrent de pénétrer. Mais ils refusèrent d'intégrer une école noire et la Garde nationale resta campée devant le lycée pendant des jours, jusqu'à ce qu'Eisenhower convainque le gouverneur de bien vouloir retirer ses troupes.

Celui-ci finit par obtempérer mais en appelant, à la télévision, les élèves noirs à renoncer à se présenter au lycée, ce qui revenait à appeler tous les racistes à se mobiliser pour les en empêcher. Le 23 septembre, des centaines de ségrégationistes se massèrent devant le lycée. Ils tabassèrent trois journalistes noirs pris pour des parents d'élèves, pendant que les neuf lycéens, escortés par la police municipale, réussissaient à pénétrer dans le lycée par une porte latérale.

Dès qu'ils apprirent la nouvelle, la foule des racistes mena l'assaut contre le lycée. La police réussit à en extraire les neuf élèves et à les reconduire chez eux. Ils avaient échappé au lynchage. Mais la tension était à son comble dans la ville. Et les autorités avaient tout lieu de craindre que la population noire se mobilise tout entière pour faire respecter ses droits.

Après tout, c'est bien ce qui venait de se passer à Montgomery en Alabama, où toute la population noire de la ville avait fait bloc et s'était organisée avec un courage sans faille pour boycotter les bus de la ville pendant une année entière jusqu'à obtenir, en décembre 1956, la fin de la ségrégation dans ces transports publics.

Un peu partout dans le pays, des incidents plus ou moins graves témoignaient d'une révolte profonde des Noirs contre les humiliations qu'on leur faisait subir et d'une volonté d'affirmer leur dignité d'homme et de femme, quel qu'en soit le prix. Voilà qui ne pouvait qu'effrayer les autorités.

Devant la tension croissante, le maire de Little Rock demanda donc l'intervention des troupes fédérales. Le lendemain, 24 septembre, le président Eisenhower décidait d'envoyer ses troupes. Et c'est escortés de parachutistes et de jeeps avec des mitrailleuses que les neuf élèves noirs purent intégrer le lycée. Ils durent encore affronter pendant des mois les vexations et les quolibets des élèves racistes. " Tous les matins pendant neuf mois nous nous levions, nous cirions nos chaussures, et nous partions à la guerre ", déclara l'un des neuf élèves.

Cette obstination, qui puisait sa force dans un mouvement noir en plein développement, fut aussi un stimulant et un exemple pour les adversaires de la ségrégation. Il fallut encore deux ans de lutte pour que Little Rock commence une déségrégation progressive. Mais cette affaire nourrit la colère et la mobilisation d'une génération qui entendait briser la ségrégation dans les écoles, mais aussi dans les universités, les restaurants et tous les lieux publics jusqu'alors interdits aux Noirs.

Tout ce qui fut obtenu alors le fut grâce à ces luttes menées avec courage et acharnement.

Vincent GELAS (LO n°2043)

samedi 20 juin 2015

:: Juin 1913, Afrique du Sud : les origines de l'apartheid [LO, juin 2013]

Lorsqu'on parle de l'Afrique du Sud, on pense à l'apartheid, ce système de ségrégation raciale institutionnalisée qui fut instauré par le Parti nationaliste au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, après l'indépendance du pays, système qui fut finalement démantelé au début des années 1990, pour désamorcer la situation explosive créée par la mobilisation de la classe ouvrière noire.
Mais, en réalité, les promoteurs de l'apartheid n'avaient rien inventé. Ils n'avaient fait qu'ériger en système la politique ségrégationniste menée par le colonialisme britannique depuis le début du siècle, politique qui n'avait été que l'expression directe et brutale de l'avidité des compagnies minières britanniques.

Le pillage britannique de l'Afrique du Sud

Tout commença par la découverte dans le Transvaal (la région entourant Johannesburg) de gisements considérables de diamants en 1870, puis d'or en 1886. L'État britannique, qui n'avait eu jusque-là qu'une présence limitée aux deux régions les plus fertiles (celle du Cap et du Natal), entreprit d'étendre son emprise à l'ensemble du territoire, éliminant d'abord le royaume Zoulou, puis écrasant les républiques formées par la vieille émigration néerlandaise des Boers, au terme d'une guerre qui fut l'une des plus sanglantes du 19e siècle. Le capital britannique eut alors les mains libres pour piller les ressources minières du pays. Dans les années qui suivirent, on enregistra pas moins de 299 nouvelles entreprises minières à la cotation de la Bourse de Londres.

Mais encore fallait-il extraire ces minerais. Les énormes réserves d'or du Transvaal étaient de basse teneur. Pour en tirer assez d'or pour satisfaire l'appétit insatiable des actionnaires, il fallait une main-d'oeuvre très nombreuse. Or la population noire du pays n'avait aucune envie d'abandonner les campagnes, où elle parvenait à subsister de l'agriculture et de l'élevage, pour aller se tuer au travail dans les mines des Blancs.

Les compagnies minières eurent donc recours à tous les subterfuges. Elles importèrent des condamnés de droit commun d'Angleterre et de la main-d'oeuvre semi-servile d'autres colonies britanniques et de Chine. Les autorités coloniales essayèrent d'imposer de lourds impôts en argent aux paysans noirs, espérant que, comme dans d'autres colonies africaines où l'argent n'avait pratiquement pas cours dans les campagnes, cela suffirait à contraindre les paysans noirs à aller travailler dans les mines afin de pouvoir payer leurs impôts. Elles instituèrent même un système de passeport intérieur, sous la forme d'un bracelet en métal soudé autour du bras, destiné à faciliter l'arrestation des fuyards.

Mais rien n'y fit. L'appareil colonial, centré sur les villes, ne pouvait pas faire la police dans les campagnes, ni donc empêcher les mineurs noirs d'y prendre la fuite. Et ceci d'autant moins que les conditions de travail dans les mines et l'insalubrité des campements étaient si terribles que la Chambre des mines elle-même reconnaissait un taux annuel de décès de 8 à 10 % parmi les mineurs ! Pour convaincre les mineurs de rester au travail, les compagnies durent se résoudre à l'impensable, en augmentant leur salaire...

L'expropriation de la population noire

Finalement, à partir de 1910, l'État britannique mit en place une solution radicale au manque de main-d'oeuvre dans les mines.

D'abord, les territoires britanniques d'Afrique du Sud furent unifiés dans une Union Sud-Africaine, protectorat britannique placé sous la protection de l'armée coloniale et doté d'un appareil d'État renforcé par une cohorte de fonctionnaires coloniaux. Puis vint toute une série de lois destinées à enfermer la population noire dans un carcan répressif et surtout à la priver de toute possibilité d'échapper à la mine.

C'est ainsi que, d'un trait de plume, le Native Land Act (loi sur le droit à la terre pour la population autochtone) de juin 1913 interdit à la population noire toute activité agricole de subsistance sur 88 % du territoire sud-africain. Sur les 12 % restants, un tiers était inhabitable et le reste, constitué de terres très pauvres, fut divisé en « réserves » dans lesquelles toute la population rurale noire dut s'entasser. La seule solution pour échapper à la famine était désormais d'envoyer les hommes valides travailler là où les Blancs offriraient un salaire. D'un coup, une importante section de la population noire se trouva incorporée de force dans la classe ouvrière, transformée en travailleurs saisonniers faisant le va-et-vient entre les mines et les réserves où étaient enfermées leurs familles.
D'autres lois furent introduites dans la foulée, interdisant aux ouvriers noirs l'accès aux emplois qualifiés ou à toute forme d'apprentissage, et limitant leurs mouvements strictement autour des lieux où ils étaient employés.

À peine ces mesures introduites, les salaires des mineurs noirs furent réduits de 30 %. Mais ils ne furent pas les seuls à payer cette note amère. Les patrons profitèrent de l'abondance de la main-d'oeuvre noire pour baisser les salaires de tous les travailleurs, blancs compris. Qui plus est, 47 % des ouvriers du pays furent déchus de la citoyenneté sud-africaine et se trouvèrent soumis à toutes sortes de restrictions dans leurs mouvements.

L'émergence d'une nouvelle classe ouvrière

La mise en place de ce système d'oppression par l'État britannique, en expulsant la population rurale noire de ses campagnes, eut pour effet de créer une nouvelle classe ouvrière. Celle-ci, soumise à une exploitation féroce, dut apprendre rapidement à utiliser les armes de la lutte de classe.
Jusque-là, le mouvement ouvrier sud-africain avait été centré sur une classe ouvrière blanche peu nombreuse, et animé par des militants d'origine anglaise ayant apporté avec eux les traditions et les préjugés du mouvement ouvrier anglais. Bien que militant, ce mouvement ouvrier était toujours resté faible, paralysé en particulier par ses réticences à rechercher le soutien des ouvriers noirs.

Mais il ne fallut pas attendre longtemps pour que les travailleurs noirs se manifestent à leur tour de façon autonome et, cette fois, sur une tout autre échelle. Dès 1918, les mines d'or du pays connurent une très grande grève. Alors que lors d'une précédente vague de grèves, en 1913, les mineurs blancs n'avaient réussi à mobiliser que 18 000 des leurs, sans vraiment affecter la production, cette fois 71 000 mineurs noirs se joignirent à la grève, forçant à la fermeture les deux tiers des mines d'or de la région du Witwatersrand. La répression fut terrible. Onze grévistes furent abattus et 120 furent blessés dans les affrontements avec l'armée. Mais les grévistes remportèrent néanmoins une hausse de salaire de 11 %.
Le président de la Chambre des mines, sir Evelyn Walters, devait exprimer tout le dépit des siens en ces termes : « Cette grève était bien préparée et disciplinée, et pas du tout une « révolte instinctive ». Elle a montré que des milliers d'hommes d'origines régionales très différentes et appartenant à de multiples communautés rurales peuvent unir leurs forces de façon efficace. C'est un phénomène nouveau, la première véritable grève jamais menée par des travailleurs coloniaux. »

Oui, une nouvelle classe ouvrière était née. Et, par la suite, elle devait en faire voir de toutes les couleurs tant à la bourgeoisie sud-africaine qu'aux trusts internationaux.

François ROULEAU (LO, juin 2013)

mercredi 9 mars 2011

:: La résistible ascension électorale du FN [par LO, 1990]

[...] L’extrême-droite française a poussé sur le même terreau que ses semblables partout en Europe : la stagnation économique, le chômage croissant, le renforcement de la position du patronat et la démoralisation que tout cela entraîna dans la classe ouvrière. Mais le gouvernement de l’Union de la Gauche et sa politique anti-ouvrière ont fertilisé le terreau. Le Pen doit plus à l’Union de la Gauche et sa politique qu’à ses propres talents de démagogue d’être devenu la figure de proue de l’extrême-droite en Europe.


Ce n’est pas qu’une fraction de la classe ouvrière ou des quartiers pauvres ait commencé à s’égarer, dès ce moment-là, du côté du Front National. Ce dernier commença par mordre sur l’électorat traditionnel de la droite, sur ces petits entrepreneurs, ces commerçants, ces artisans, sur cette fraction de la petite bourgeoisie aux réflexes, aux comportements les plus crasses, dont Le Pen exprime tout haut la xénophobie, le racisme, l’anticommunisme viscéral et la haine de « l’égalitarisme », c’est-à-dire de la classe ouvrière. Mais face à ce milieu et à sa pression, la classe ouvrière était silencieuse, ayant à subir elle-même dans ses rangs les effets délétères de cette pression.

Cela fait donc sept ans que le Front National est devenu, sur le plan de l’influence électorale, un véritable parti. Il talonne la droite classique - et dépasse la plupart des formations qui composent cette droite classique. Dans certaines régions, il est même devenu le principal parti de droite. Pour l’instant, un parti purement électoral ayant pour ambition affichée de conquérir le maximum de positions dans le cadre des institutions de la démocratie bourgeoise. Ambition refrénée sur le plan parlementaire depuis la disparition du scrutin de liste et son remplacement par le scrutin majoritaire qui le prive de députés. Mais l’élection à Dreux, en décembre 1989, de la première députée du Front National sous le régime du scrutin majoritaire montre comment le scrutin majoritaire qui défavorisait le Front National tant qu’il était minoritaire par rapport à la droite classique, peut au contraire le favoriser s’il arrive en tête.

Malgré les origines de son noyau dirigeant, dont une partie avait été formée dans le cadre de groupuscules fascisants, le Front National n’a pas accompagné jusqu’à présent son activité politique par des actions violentes systématiques. Il ne cherche pas- ou pas encore - à agir dans la rue, ni contre les travailleurs en général, ni contre les travailleurs émigrés en particulier, ni contre les militants de gauche ou d’extrême-gauche. Il persiste à affirmer que sa stratégie est purement parlementaire. Et, pour l’instant, ses actes visibles correspondent à la stratégie affirmée. Le gaullisme du RPF ou le poujadisme, représentaient en leur temps une menace physique plus immédiate contre les travailleurs et les militants de gauche.

Mais même en tant que « simple » phénomène électoral, l’importance prise par le Front national reflète la progression des idées réactionnaires. Les élections constituent un thermomètre. Ce thermomètre montre ce qui se passe dans les têtes et les consciences d’une partie de la petite bourgeoisie, mais aussi parmi un certain nombre de travailleurs les moins conscients ou les plus démoralisés.

[...]

Un des aspects les plus significatifs de la situation est précisément à quel point Le Pen et le Front National pèsent sur la caste politique. Tout se passe pour l’instant dans le théâtre d’ombres parlementaire - mais ce qui s’y passe montre à quel point tous ces politiciens libéraux, voire prétendument socialistes, sont pleutres face à l’extrême-droite, alors même que celle-ci ne manie pas ou pas encore, les gourdins, mais seulement ses scores électoraux.

Pour la droite dite libérale, par ailleurs éclatée et en proie à une guerre de chefs, l’attitude à l’égard du Front National peut être objet de polémiques tactiques ou de déclamations, mais sur un fond d’alignement croissant sur les positions du Front national. Au point que Le Pen a pu, récemment, à propos des gestes faits par Giscard en direction de l’électorat lepéniste, ricaner sur l’ex-président de la République « qui préfère être élu sur mes idées que d’être battu sur les siennes. »
Mais il n’y a pas que la droite libérale qui s’aligne sur l’extrême-droite en frétillant dans tous les sens pour freiner, sans succès, le grignotage de ses positions électorales par le Front National. La gauche gouvernementale, tout en prétendant faire de « la lutte contre le racisme » son cheval de bataille, recule en abandonnant même les quelques mièvreries pseudo-humanistes qui lui tenaient lieu d’idéologie face à la droite et l’extrême-droite.

La gauche et la droite se livrent depuis plusieurs mois à une sorte de duo, tantôt à contretemps, tantôt à l’unisson, pour mettre « le problème posé par l’immigration » au centre de la vie politique. La gauche gouvernementale aura contribué tout autant que la droite à cette propagande autant insidieuse qu’abjecte qui consiste à affirmer tranquillement que ce sont les travailleurs immigrés qui posent un problème (les travailleurs, car comme chacun sait, les milliardaires étrangers, les ex-dictateurs déchus style Duvalier, les émirs du pétrole vivant sur la Côte d’Azur ne sont pas des immigrés et ne sont pas concernés par ce débat). Manière de dire que les responsables de la montée du racisme, ce sont les travailleurs émigrés eux-mêmes - par leur seule existence peut-être ! - et pas la démagogie permanente du Front national ! Le « socialiste » Laurent Fabius, alors premier ministre fraîchement émoulu, poussait cette complaisance de ses congénères à l’égard du Front National et de ses idées jusqu’à dire que le mouvement lepéniste posait à propos de l’émigration « les vraies questions », même s’il y apportait de « fausses réponses ». Hypocrisie « socialiste » oblige, les dirigeants du PS ne s’en prenaient pas « aux immigrés » en général... » mais « aux immigrés clandestins ». Ce n’est tout de même pas de leur faute si on ne peut pas distinguer, à leur figure, les « bons » émigrés des « mauvais » et si, en conséquence, les contrôles policiers, les mesures vexatoires se multiplient pour tous. En reprenant à son compte une « politique de fermeté à l’égard de l’immigration clandestine » , et les expulsions expéditives, le gouvernement « socialiste » a largement apporté sa part dans la création d’un climat fortement teinté de racisme où chaque individu au faciès maghrébin ou à la peau noire est virtuellement un immigré, et où chaque immigré est virtuellement un immigré clandestin susceptible des rigueurs de la loi, de la police et pourquoi pas de l’opinion publique. Le Pen, avec son racisme étalé, n’avait qu’à engranger à son profit cette propagande insidieuse, en se payant le luxe de paraître moins faux-jeton que les faux antiracistes de la gauche gouvernementale.

Si donc la xénophobie et le racisme ont acquis droit de cité, c’est très exactement pour les mêmes raisons et par les mêmes mécanismes que l’exaltation du profit, de l’enrichissement et de la propriété privée ; parce que la gauche gouvernementale elle-même a repris ces idées, les a véhiculées, en les édulcorant, ou encore en les exprimant seulement de façon un peu plus hypocrite que l’extrême-droite.

[...]

La poussée réactionnaire que les votes en faveur du Front national expriment sur le plan électoral se manifeste dans une multitude d’aspects de la vie sociale. Tout cela crée un climat, pèse sur la conscience de la classe ouvrière. La pression de la petite bourgeoisie réactionnaire sur la classe ouvrière est pour l’instant politique et morale. Elle s’exerce dans le sens de créer, d’aggraver des clivages au sein de la classe ouvrière ; de dresser des travailleurs d’origine française contre les travailleurs émigrés ; de dresser des travailleurs du privé contre les travailleurs dépendant de l’État ; de dresser les chômeurs contre les « privilégiés » qui ont du travail, etc.

La fraction de la petite bourgeoisie qui véhicule ces idées, se contente pour l’instant de propos de bistrots... et de votes en faveur de Le Pen. La violence, lorsque, sporadiquement, il y en a, est le fait d’individus plus ou moins paumés ou excités, pas de masses. Pour la petite bourgeoisie, globalement, la situation économique n’est pas mauvaise. A sa façon, elle touche quelques retombées de l’enrichissement de la bourgeoisie obtenue par l’abaissement du niveau de vie de la classe ouvrière. Elle est encline à considérer que c’est l’ordre normal des choses et qu’en conséquence, des réactions de travailleurs pour se défendre, surtout s’il s’agit de travailleurs émigrés - ou de ces « fainéants de fonctionnaires » - constituent une atteinte à l’économie et avant tout, à leurs économies. Mais elle préfère exprimer ces idées, et quelques autres insanités réactionnaires, en mettant un bulletin dans l’urne plutôt que de risquer de prendre des coups. La masse des Dupont-la-Joie devient plus bruyante, mais elle préfère s’en remettre à Le Pen, qui a le double avantage d’exprimer toutes les insanités réactionnaires qu’elle aime entendre, sans lui demander de mettre la main à la pâte. Elle n’éprouve pas le besoin de prendre elle-même son sort en main et la crise ne la met nullement dans une situation difficile au point d’éprouver ce besoin.

Cela peut changer. La crise peut s’aggraver, atteindre la petite bourgeoisie. Le travail préparatoire de l’extrême-droite aura alors été fait. Il aura orienté politiquement cette petite bourgeoisie en lui donnant des cibles à frapper, le jour où elle sera poussée à frapper. Et les reculades et les reniements sur le théâtre d’ombres parlementaire d’aujourd’hui anticipent sur ce qui pourrait se passer demain sur la scène sociale.

Et puis, on ne doit pas sous-estimer les aspects internationaux des choses. La situation économique qui n’est pas dramatique en France - et plus généralement, dans les pays les plus riches - peut le devenir et l’est déjà dans une certaine mesure, dans l’Est de l’Europe, désormais réintégré dans le giron de l’occident capitaliste. Avec le passé stalinien qui a déconsidéré le communisme ; avec le nationalisme ambiant, le risque d’émergence de bandes d’extrême-droite agissantes n’est pas une hypothèse d’école. Si cela était, cela encouragerait ceux qui, en France, ont les même tentations.

Il serait nécessaire pour la classe ouvrière de se préparer à cette éventualité. Non pas en menant aujourd’hui les combats de demain, mais au moins, en menant ceux d’aujourd’hui. D’abord, en défendant ses conditions d’existence, tout simplement. La classe ouvrière a besoin de reprendre confiance en elle-même, en sa propre capacité de se défendre, pour empêcher que ses éléments les plus faibles, ou les plus mal placés - les chômeurs par exemple - cherchent un exutoire du côté des charlatans d’extrême-droite. On ne peut pas combattre l’ombre électorale d’un rapport de forces entre classes par des réactions électorales. Le slogan « voter pour la gauche pour faire barrage au Front National » est une stupidité. En outre, c’est faire peu de cas de la responsabilité du Parti Socialiste, de ses ministres et de ses députés, dans la situation matérielle et morale de la classe ouvrière (comme c’est faire peu de cas de la responsabilité du Parti Communiste d’avoir promu, cautionné le Parti Socialiste).

La montée du Front National est un fait politique. La classe ouvrière devrait s’y opposer sur le terrain politique. Ceux qui tirent précisément argument de la montée du Front National et du danger que la propagation des idées réactionnaires constituent pour toute la société, pour prêcher à la classe ouvrière « l’unité de tous contre le Front National », pour lui prêcher d’oublier - ou de ne pas réapprendre - la lutte de classe au profit de la « lutte contre le racisme », trompent les travailleurs. L’unité de tous dans la « lutte contre le racisme » signifie dans les conditions actuelles l’alignement des travailleurs derrière ces prétendus antiracistes que sont Chirac, Pasqua ou même ce Rocard qui, pour justifier sa pression croissante sur les travailleurs immigrés, va en répétant que « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ».

Il se peut que, la situation économique se maintenant sans s’aggraver, le Front National s’ajoute seulement et se substitue partiellement, pour une période, aux partis de droite plus anciens et passablement usés. On en a vu d’autres - y compris dans des périodes où existaient des partis ouvriers dignes de ce nom. Mais si le Front National devait se révéler le fourrier d’un futur parti fasciste, la classe ouvrière ne pourrait absolument pas compter sur des « antiracistes » comme ceux qui occupent aujourd’hui le devant de la scène. La seule question qui a un intérêt est celle de savoir avec quelle rapidité une fraction au moins de la classe ouvrière retrouvera sa conscience politique pour opposer ses propres valeurs aux idées réactionnaires d’une extrême-droite encore purement électorale ; et sa combativité pour s’opposer physiquement à une extrême-droite qui serait tentée d’exercer la violence contre la classe ouvrière ou une de ses composantes. En d’autre termes, avec quelle rapidité la classe ouvrière retrouvera la conscience de ses intérêts de classe et renouera avec ses méthodes d’action de classe.

[le texte intégral de la LDC 22 juin 1990, Lutte Ouvrière]