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mercredi 19 février 2014

:: Etre communiste révolutionnaire (trotskiste) en 2014 : situation et perspectives

Il est vain de se perdre en conjectures sur la réa­lité d’un retournement de la situation économique ou d’un début de reprise. Des affirmations dans ce sens se multiplient depuis quelques semaines dans les déclarations des hommes politiques au pouvoir. Non seulement ces gens-là n’ont guère de prise sur le fonctionnement de l’économie, mais leurs discours obéissent à bien d’autres motifs que celui de décrire la réalité des choses. Et ce qui est vrai pour tous les gouvernants l’est encore plus pour un gouvernement socialiste. Le seul argument qui le crédibilise auprès de la bourgeoisie, qu’il sert aussi fidèlement que la droite, est d’être plus apte que celle-ci à faire passer des mesures antiouvrières, avec la complicité des dirigeants syndicaux.
 
Les éléments cités pour illustrer la réalité d’une reprise, le redémarrage des affaires aux États-Unis, en particulier dans l’immobilier, la fin du tassement de la croissance en Chine, etc., pèsent bien peu à côté de la montée inexorable du chômage, de la stagnation de la production industrielle, du recul du commerce international. Les commentateurs à l’enthousiasme le plus débridé sont obligés d’admettre que les chiffres avancés pour appuyer leur scénario d’amorce de reprise sont faibles et aléatoires. Et, par-dessus tout, pèsent de plus en plus sur l’économie la finance, les déplacements spéculatifs dont les mouvements erratiques menacent la vie économique mondiale de nouveaux effondrements.

 

La menace financière

 

Au cours des vingt dernières années, l’économie capitaliste a connu une succession de secousses financières plus ou moins généralisées, plus ou moins graves. La dernière en date, celle déclenchée par l’affaire des subprimes en 2007-2008, a failli se traduire par un krach bancaire généralisé, qui aurait eu des conséquences incalculables pour la vie économique. Mais cet effondrement ne s’est pas produit. Moyennant des interventions massives des États et des politiques monétaires, l’économie mondiale a évité un effondrement du type de celui de 1929 avec ses suites.

Les moyens mis en œuvre pour enrayer cette catastrophe ont encore amplifié la financiarisation de l’économie, avec comme conséquence l’aggravation des menaces pour l’avenir ; ils ont aggravé le parasitisme du grand capital et surtout la situation de la classe ouvrière.

La crise s’est traduite par une concentration croissante des capitaux, renforçant encore la mainmise des plus puissants sur le reste de l’économie. Elle a éliminé un certain nombre de canards boiteux du capitalisme. Mais le taux de profit est globalement élevé, les dividendes distribués également. Pour le moment, la grande bourgeoisie n’a pas trop à se plaindre de la crise. Si tant est que les grands bourgeois se préoccupent des intérêts de leur classe, et pas seulement chacun de son propre coffre-fort, la grande bourgeoisie peut se bercer d’un optimisme relatif et attendre les jours meilleurs de la reprise.

Le journal économique Les Échos des 13 et 14 septembre 2013 annonce d’ailleurs triomphalement en une : « Bourse : cinq ans pour effacer la crise du siècle » (la recherche du sensationnel l’emportant pour le rédacteur, qui néglige le fait que le siècle n’a que treize ans !). Cela dit, le constat fait par le quotidien demeure : « Le CAC 40 retrouve son niveau de septembre 2008, au moment de la faillite de Lehman » et, « en un peu plus d’un an, il a progressé de 40 % pour s’installer au-dessus des 4 000 points. »

Ce rebond considérable de la valeur des actions ne donne évidemment qu’une image très approximative de la situation économique réelle. Et, avec la quantité de liquidités déversées en permanence dans l’économie par les États, ce miroir est de plus en plus déformé par la spéculation.

Cette hausse de la Bourse reflète sans doute l’anticipation par le grand capital d’une reprise de l’économie. Mais cela n’en reste pas moins un pari spéculatif. En effet, un des problèmes majeurs de l’économie avec la financiarisation croissante est que les profits de la sphère financière viennent, en dernier ressort, de l’exploitation dans la sphère productive et que, pour reprendre la fameuse expression chère aux boursicoteurs, « l’arbre ne peut pas monter jusqu’au ciel ». Un décalage trop important entre l’économie productive et les anticipations boursières ne peut guère perdurer et l’économie productive finit toujours par se rappeler au bon souvenir des capitalistes.

 

L’optimisme inquiet de la bourgeoisie pour ses profits

 

Le fait est cependant que ce triomphalisme concernant l’avenir illustre l’optimisme présent de la bourgeoisie et son espoir que les profits des entreprises, que l’exploitation accrue de la classe ouvrière a permis de sauvegarder pendant la crise, continueront à prospérer. Et tant que les profits présents font espérer des profits plus élevés demain, au diable l’avenir à plus long terme, quand bien même le journal économique Les Échos, toujours dans son édition des 13 et 14 septembre, affirme dans les pages intérieures que « la grande finance a retrouvé de grands profits. Mais une saine et solide croissance économique n’est toujours pas là . » Ou encore : « La finance demeure intrinsèquement un facteur d’instabilité pour l’économie mondiale. »

Jean-Claude Trichet, ancien président de la Banque centrale européenne (BCE), qui se flatte du rôle des dirigeants des banques centrales – dont lui-même – dans le sauvetage de l’économie, à coups de centaines de milliards, en 2008 et après, ajoute cependant : « Nous sommes encore dans une situation dangereuse. » En en appelant aux États et aux banques pour mettre leurs affaires en ordre, il complète : « Sinon, la période présente n’aura servi qu’à préparer la prochaine crise. »

Depuis son sauvetage par les États en 2008, le système bancaire reste sous perfusion. 85 milliards de dollars par mois déversés rien que par la banque centrale américaine pour racheter des bons du Trésor, des obligations d’État et des crédits hypothécaires, c’est-à-dire pour faire marcher la planche à billets. Mais cette perfusion ne sert même pas à soulager l’économie malade. Elle alimente pour ainsi dire directement la spéculation. Celle qui porte sur les taux de change s’est, à elle seule, accrue de 35 % dans l’année.
La grande crainte des dirigeants américains est néanmoins qu’arrêter la perfusion, si une reprise s’amorçait, provoquerait ce krach financier qu’ils se sont donné tant de mal à éviter en 2008.

Les porte-parole les plus lucides de la bourgeoisie, du genre de Trichet, se gardent bien de donner dans l’optimisme béat. Mais leur mise en garde est une façon aussi de suggérer que, pour les classes populaires, le temps des sacrifices n’est pas terminé.

« Tant que le capitalisme n’aura pas été brisé par une révolution prolétarienne, il vivra les mêmes périodes de hausse et de baisse, il connaîtra les mêmes cycles. (L’alternance entre) les crises et les améliorations (est propre) au capitalisme dès le jour de sa naissance ; elle l’accompagnera jusqu’à sa tombe », écrivait Trotsky, commentant la crise de 1920-1921.

En d’autres termes, les marxistes, en considérant les pulsations cycliques de l’économie capitaliste, n’en concluent nullement qu’une crise conduit à l’effondrement du capitalisme et que la perspective d’une révolution sociale peut résulter de cet effondrement.

La domination de la bourgeoisie sur la société d’aujourd’hui ne s’écroulera que sous l’action consciente de la classe révolutionnaire porteuse de l’avenir, le prolétariat.

Aussi, sur la question de la reprise ou pas, les marxistes n’ont pas plus que quiconque le don de prévoir l’évolution de l’économie. Mais ce sont les porte-voix mêmes de la bourgeoisie qui relèvent la fragilité de l’économie, les menaces qui découlent de la financiarisation, et qui donnent finalement tous les arguments pour douter de la moindre amorce de reprise ailleurs que dans l’optimisme professionnel des dirigeants politiques.

 

Une reprise hypothétique n’arrêterait pas l’offensive de la bourgeoisie contre les exploités

 

Au-delà de la discussion oiseuse sur la réalité d’une prochaine reprise, il est important de comprendre que, si la crise perdure et à plus forte raison si une nouvelle crise financière se traduit par un effondrement brutal de la production, cela aura des conséquences catastrophiques, pour la classe ouvrière comme pour toute la société.

Mais il est tout aussi important de garder à l’esprit que, même si la reprise s’amorçait, cela ne signifierait absolument pas la fin de l’offensive de la bourgeoisie contre la classe ouvrière.
Le grand capital a profité de la crise pour accroître le rapport des forces en sa faveur face à la classe ouvrière.

Sur le plan matériel, c’est une évidence. La condition ouvrière ne cesse de se dégrader au fil de la crise. L’aspect le plus catastrophique de cette dégradation est certainement le chômage, qui écarte de l’activité productive une part croissante de la classe ouvrière, la privant d’un salaire régulier. La généralisation de la précarité, la dégradation des protections sociales s’ajoutent au chômage pour pousser l’ensemble de la classe ouvrière sur la voie de la paupérisation.

Le poids de la fraction paupérisée du prolétariat pèse pour ainsi dire physiquement sur l’ensemble de la classe ouvrière. Le caractère même de la crise, qui a pris la forme d’une dégradation longue et continue, fait qu’un grand nombre de travailleurs sont transformés en chômeurs de longue durée, sans espoir de retrouver du travail.

Le changement du rapport des forces entre la bourgeoisie et le prolétariat se reflète dans le fait qu’en ces années de crise la bourgeoisie a augmenté de façon considérable sa part dans le revenu national au détriment de la classe ouvrière. Il se reflète autant et plus encore dans le moral et dans les consciences. Face à une bourgeoisie triomphante, alors même que son économie est en crise, la classe ouvrière est démoralisée et ne croit pas en l’avenir.

Cette situation est un élément essentiel du rapport de force. Face à la domination du capital sous sa forme la plus parasitaire et la plus abjecte, celle de l’argent-roi, la classe ouvrière se sent désarmée.
Le grand capital a réussi à faire de la crise de son économie une arme de guerre efficace contre la classe ouvrière. Il reprend tout ce qu’il avait dû céder dans les luttes de la classe ouvrière par le passé, ou, à titre préventif, dans la crainte de telles luttes dans un avenir proche.

Même en cas de reprise économique, la bourgeoisie n’a aucune raison de revenir en arrière sur ce que le rapport de force qu’elle a réussi à établir lui a permis d’imposer en défaveur du prolétariat. Elle n’y a pas intérêt politiquement. Elle a un sens aigu du rapport de force avec la classe ouvrière, car la permanence de l’exploitation et le montant de ses profits en dépendent. Et c’est particulièrement frappant en cette période de crise. Car, si la financiarisation de l’économie redistribue les cartes du point de vue de la profitabilité des différentes formes du grand capital, en premier lieu entre des placements financiers, bien plus et plus immédiatement rentables que les investissements productifs, la classe capitaliste s’est bien sortie de la crise jusqu’à maintenant, en parvenant à accroître la plus-value globale extraite de la classe ouvrière. Autrement dit, par l’exploitation accrue de cette dernière. Et cette exploitation accrue est liée au rapport de force.

 

Conscience de classe et rapport de force

 

Le rapport de force global entre la bourgeoisie et le prolétariat est cependant indissociable d’éléments subjectifs, tels le degré de conscience du prolétariat et l’état du mouvement ouvrier organisé qui l’incarne. Et c’est là où les dégâts de la crise actuelle de l’économie capitaliste et de toutes ses conséquences sont les plus graves.

Oh, dans ce domaine, le recul de la conscience de classe du prolétariat est un mouvement qui ne date pas d’hier. La crise présente a surtout poussé très loin une régression de très longue durée ! Depuis des décennies, le réformisme social-démocrate, relayé et aggravé par le stalinisme, a dénaturé, transformé les idées révolutionnaires dont le prolétariat était porteur en édulcorant, en faisant oublier, progressivement ou brutalement, l’idée même de la lutte de classe prolétarienne et ses perspectives historiques.
Dans la présente crise, la bourgeoisie n’éprouve même plus le besoin de déguiser ses préoccupations derrière les discours aussi lénifiants que mensongers de dirigeants se revendiquant en paroles du socialisme ou du communisme. Elle impose, cette fois-ci ouvertement, ses valeurs en les présentant comme celles de toute la société. L’expression « classe ouvrière » elle-même disparaît du vocabulaire pour être remplacée par « classe moyenne ».

Un des signes tangibles de cette évolution est évidemment, en France, la montée du Front national. Elle est, pour le moment, essentiellement électorale. Si cette montée dans les milieux petits-bourgeois constitue une menace grave et pour la classe ouvrière et pour la société, en facilitant la mobilisation de la petite bourgeoisie sur une base réactionnaire et antiouvrière, pour le moment cette menace est potentielle et subordonnée à l’évolution de la situation générale et de la crise. Son aspect le plus inquiétant est l’attraction exercée par le Front national sur la fraction la plus démoralisée et la plus désorientée de la classe ouvrière.
Contrairement à ce que croient les imbéciles et les gauchistes au sens propre du terme, cette influence électorale du FN parmi les travailleurs ne se combat pas avec des slogans du genre « le fascisme ne passera pas », ni en échangeant quelques coups de poing avec les militants d’extrême droite. Le problème fondamental est la nécessité que la classe ouvrière renoue avec ses perspectives de classe et avec les valeurs du mouvement ouvrier.

La montée des pratiques religieuses, de l’influence d’organisations politiques islamistes, le repliement communautaire expriment, par-delà leurs différences profondes, la même évolution réactionnaire que l’influence du Front national.

Car il ne faut pas perdre de vue qu’une partie importante de la classe ouvrière en France, en particulier dans son noyau le plus exploité de l’industrie et du bâtiment, est composée de travailleurs d’origine maghrébine et plus généralement africaine.

 

La responsabilité des ex-partis ouvriers et des bureaucraties syndicales

 

Et c’est là où est grande la responsabilité historique des courants réformistes du mouvement ouvrier, devenus depuis longtemps des partis de gauche de la bourgeoisie. En bradant les valeurs du mouvement ouvrier, en les dénaturant, ils les ont dévalorisées. En cessant de combattre l’ordre bourgeois et, pire, en le servant ouvertement au niveau gouvernemental, ils ont assumé et, pour ce qui est du PS, assument aujourd’hui la responsabilité de toutes ses tares. Et ils les assument plus particulièrement et très directement dans le monde ouvrier.

La pénétration de l’influence du FN aussi bien que, dans un autre ordre d’idées, des courants islamistes réactionnaires repose sur l’affaiblissement de la conscience d’appartenir à une seule et même classe sociale par-delà l’origine, la corporation ou la nationalité. L’individualisme, le chacun pour soi ont largement pris la place du sens de l’intérêt collectif ; la débrouillardise individuelle, celle de l’action et de la solidarité de classe. Le lumpen-prolétariat et son influence corrosive sont aussi anciens que le prolétariat lui-même, et le mouvement ouvrier conscient a toujours eu à les combattre. Mais justement, l’adoration de l’argent facile et la loi de la jungle capitaliste pénètrent d’autant plus facilement dans les quartiers populaires aujourd’hui qu’il n’y a pas, en face, un mouvement ouvrier conscient solide, fier de ses valeurs et de ses combats et capable de les propager, en particulier dans la jeunesse.

Cette conscience-là, si elle a ses racines objectives dans l’identité des intérêts des prolétaires qui ont en commun d’être exploités, résultait de décennies d’activité du mouvement ouvrier conscient. C’est cette activité consciente, volontariste, qui a d’abord été dénaturée puis abandonnée.

Les directions des grands partis qui avaient des liens historiques avec la classe ouvrière, comme les directions syndicales, ont repris à leur compte les idées, les justifications, jusqu’aux mots même de la bourgeoisie : compétitivité, nécessité de rembourser la dette, intérêt national… Ces partis comme ces syndicats n’éprouvent même plus le besoin d’utiliser un certain langage hérité du passé et de la lutte de classe pour tromper les travailleurs, pour dissimuler le fait qu’ils sont au service des intérêts de la bourgeoisie.

Pour ne citer que cet exemple, dès l’aube du mouvement ouvrier politique Marx mettait en garde les prolétaires de son temps contre le fait de laisser pénétrer dans leurs rangs la concurrence, idée propre à la bourgeoisie.

Aujourd’hui, c’est sans honte que partis ex-ouvriers et chefs syndicaux reprennent à leur compte et comme allant de soi le mot et la notion de compétitivité.

Dans le Programme de transition, Trotsky affirmait : « La crise actuelle de la civilisation humaine est la crise de la direction du prolétariat », pour fixer comme tâche aux communistes révolutionnaires de son époque d’« affranchir le prolétariat de la vieille direction dont le conservatisme se trouve en contradiction complète avec la situation catastrophique du capitalisme à son déclin et constitue le principal obstacle au progrès historique ».

Ce programme a été rédigé en 1938, à une époque où la crise de 1929 et ses suites avaient engendré de grandes convulsions sociales, où se posait objectivement la question de savoir qui, de la bourgeoisie ou du prolétariat, allait diriger la société. À cette époque, la classe ouvrière était présente sur la scène politique avec un grand nombre de militants encadrés et organisés. L’incapacité des directions à mener le prolétariat jusqu’au bout de son combat, conduit dans l’impasse notamment en France et plus encore en Espagne par la politique des Fronts populaires, avait débouché sur la Deuxième Guerre impérialiste mondiale.

Les exhortations de Trotsky, dans le Programme de transition, étaient non seulement le constat de la trahison des directions staliniennes et social-démocrates, mais aussi une façon d’affirmer sa conviction que la classe ouvrière saurait se relever.

Dans la crise présente, la crise des directions ne se limite pas aux dirigeants et aux appareils, mais se traduit aussi par l’affaiblissement du milieu militant qui existait dans la classe ouvrière.
Mais l’histoire du mouvement ouvrier a connu bien des périodes plus ou moins longues où, notamment après une défaite, la classe ouvrière a su relever collectivement la tête. Un des aspects de ces reprises de confiance a toujours été la capacité qu’avait le prolétariat de faire émerger en son sein de nouvelles générations de militants.

En parlant du rôle démobilisateur et criminel du stalinisme en Allemagne dans les années qui ont précédé l’arrivée du fascisme au pouvoir, Trotsky affirmait : « La classe ouvrière allemande se relèvera, mais le stalinisme, jamais. »

 

La classe ouvrière relèvera la tête

 

Que la crise continue ou, peut-être plus encore, si une reprise s’amorce, la classe ouvrière retrouvera sa combativité. Bien souvent dans le passé, c’est précisément au moment de la reprise que les luttes ouvrières ont redémarré avec vigueur. Et, dans cette reprise de combativité, un rôle essentiel reviendra aux nouvelles générations qui n’ont pas connu les déceptions du passé.

L’avenir dira autour de quels axes se produira le nouvel élan de la classe ouvrière et autour de quelles idées se retrouveront ses meilleurs éléments militants.

Les appareils réformistes hérités du passé, bien que fossilisés, partiront bien sûr avec un certain avantage, ne serait-ce qu’à cause de leur présence de longue date dans le monde ouvrier. Il serait dans l’ordre des choses que l’éveil de la classe ouvrière passe, dans un premier temps, par le renflouement des vieilles organisations réformistes, tout au plus badigeonnées en rouge, peut-être autour de nouveaux « sauveurs suprêmes » qui auront réussi à faire passer de vieilles idées pour des nouveautés.

Si ces organisations devaient rester les seules à proposer une politique pour la renaissance ouvrière, cela déboucherait inévitablement sur de nouvelles trahisons.

Voilà pourquoi il est vital, et, par certains côtés, plus encore dans cette période de recul, de défendre les perspectives communistes révolutionnaires.

Voilà pourquoi il ne s’agit pas d’ajouter un peu de rouge au langage réformiste ni de trouver de nouveaux terrains de recrutement autour des préoccupations qui concernent la petite bourgeoisie, mais de se revendiquer le plus clairement possible de la lutte de classe du prolétariat et de sa perspective ultime qui est d’arracher le pouvoir à la bourgeoisie afin de changer de fond en comble l’organisation économique et sociale.

Seule la renaissance des luttes ouvrières peut redonner à ces idées force et crédibilité. Les communistes révolutionnaires n’ont pas le pouvoir de susciter cette renaissance, qui résultera de la prise de conscience moléculaire de centaines de milliers, de millions de prolétaires. Mais il faut qu’ils saisissent toutes les occasions politiques et, pour ce qui est de l’avenir immédiat et/ou prévisible, les prochaines échéances électorales sont une de ces occasions de lever le drapeau de l’émancipation sociale.

Affirmer des idées communistes révolutionnaires est, dans la période actuelle, aller à contre-courant. Dans le contexte de triomphe des valeurs de la bourgeoisie, de démoralisation et de recul de la conscience dans la classe ouvrière, défendre les idées communistes révolutionnaires implique de savoir affronter l’hostilité ou, peut-être pire, l’indifférence.

Mais – faut-il le rappeler ? – le courant qui a maintenu le drapeau du communisme révolutionnaire à l’époque où la barbarie nazie et la réaction stalinienne plongeaient le monde dans la plus noire des réactions, quand il était « minuit dans le siècle », l’a fait dans des conditions autrement plus difficiles. Et l’emprise stalinienne sur le mouvement ouvrier ici même, en France, et la chasse aux communistes révolutionnaires se sont prolongées bien au-delà de la mort de Staline.

La réalité objective pèse bien plus lourd que l’activité des communistes révolutionnaires, en tout cas jusqu’à ce qu’un retournement se produise dans l’état d’esprit de la classe ouvrière. Le recul des consciences favorisera les faiseurs de miracles, ceux qui prétendent découvrir de nouveaux chemins alors qu’ils n’ont fait qu’oublier les anciens.

Mais cette période a au moins un avantage qu’il faut saisir, c’est la visibilité qu’elle peut procurer même à de petites organisations. Sur le fond d’apathie et de recul du milieu militant dans la classe ouvrière, ceux qui ne sont pas démoralisés, ceux qui gardent leurs capacités militantes, surtout leurs idées et leur confiance en la capacité de la classe ouvrière à retrouver le chemin de la lutte mais aussi à renouer avec son rôle historique, sont plus perceptibles.

Ils ne seront pas suivis dans un premier temps ? Certes. Mais le jour où la classe ouvrière commencera à chercher des solutions, lorsque les premiers femmes et hommes, les jeunes, retrouveront l’envie d’agir, les militants aujourd’hui isolés seront en situation d’être les points de fixation autour desquels s’aggloméreront des dizaines ou des centaines d’autres.

Personne ne peut prédire quand et comment une telle situation se produira. En tant que marxistes, nous avons la profonde conviction que le communisme révolutionnaire est « l’expression consciente d’un processus inconscient ». Si le prolétariat est capable de reprendre à son compte les idées de lutte de classe et s’il est le seul à pouvoir les pousser jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au renversement du pouvoir de la bourgeoisie, c’est que ces idées résultent du mouvement même de la société, du mouvement même de l’histoire. Tôt ou tard, elles triompheront.

[source]

lundi 10 juin 2013

:: Les retraites : faire face aux attaques contre la classe ouvrière

Texte intégral de l'exposé n°92 du 31 janvier 2003

samedi 14 avril 2012

:: La gauche au gouvernement, comment ça marche ? (ou pas)

mardi 23 août 2011

:: Derrière la stratégie "anti-sarkozyste" de la gauche réformiste...

Depuis l’accession de Sarkozy au pouvoir, la seule stratégie électorale du Parti socialiste consiste à attendre que Sarkozy se déconsidère. Le Parti socialiste n’a rien à proposer sur le plan social, rien à proposer face à la crise et ses conséquences désastreuses et ne propose rien. Il attend que la politique de la droite fasse regretter la gauche et la renforce. Il est tout à fait dans la logique de cette « stratégie » que de faire de Sarkozy et de sa cour les responsables de tous les maux qui frappent ce pays. L’objectif de battre Sarkozy sur le plan électoral devient, explicitement ou en creux, la réponse à tout : au chômage, à la dégradation des conditions d’existence des classes populaires et tout le reste.

Ce n’est pas seulement stupide, bien que cela le soit. C’est très intéressé de la part du Parti socialiste. Gonfler l’importance de Sarkozy est une façon de dissimuler derrière la marionnette du père Fouettard ceux qui tirent les ficelles, le patronat, la grande bourgeoisie. Les mesures prises contre le monde du travail, contre les classes populaires, le sont parce qu’elles correspondent à des intérêts de classe bien plus puissants que la petite personne du président de la République.

Même dans l’opposition, le Parti socialiste reste un parti responsable vis-à-vis de la bourgeoisie. Il sait que si, d’aventure, il revient au pouvoir, il devra gouverner pour le compte de celle-ci, comme il l’a toujours fait lorsqu’il a été au gouvernement. D’où l’extrême prudence du Parti socialiste, même éloigné du pouvoir, vis-à-vis de toute promesse que les classes populaires pourraient prendre au sérieux en lui demandant des comptes le cas échéant.

À sa façon, la gauche réformiste participe à la fabrication d’un Sarkozy omniprésident. Pas seulement par cet aspect accessoire qui a les faveurs des commentateurs qui glosent sur les divisions de la gauche face à une droite plus ou moins unie derrière Sarkozy.

En s’en prenant à Sarkozy, le Parti socialiste contribue à l’installer sur un piédestal. Il y a un peu plus de quarante ans, la gauche réformiste, à l’époque surtout le Parti communiste, a contribué à tisser autour de De Gaulle la légende d’un pouvoir fort contre lequel il n’y avait rien à faire, y compris à une époque où ce pouvoir était usé et déclinant. Jusqu’à ce que Mai 1968 dissipe la légende et transforme l’homme du pouvoir fort en un président désemparé allant chercher secours auprès du général Massu et son armée stationnant en Allemagne. Et De Gaulle, c’était autre chose que Sarkozy !

Que le Parti socialiste substitue à la lutte de classe sociale les affrontements électoraux, c’est dans l’ordre des choses. Si le Parti socialiste a besoin du vote des classes populaires pour arriver au pouvoir, une fois installé il mènera une variante de la même politique antiouvrière que mène la droite au pouvoir.

C’est vrai même à des périodes où l’aggravation de la crise ne donne pas aux rapports de classes un caractère aussi dur qu’en ce moment. Si la droite et la gauche se distinguent dans leur langage, s’il y a une différence dans la nature de certaines mesures que l’une et l’autre prennent en fonction de ce qui plaît à leur électorat, sur le fond social l’une et l’autre défendent la domination, les intérêts de la grande bourgeoisie.

Oui, les choses se passent ainsi en toutes circonstances. Mais, en cette période de crise où la grande bourgeoisie est engagée dans une guerre féroce contre les classes laborieuses pour préserver ses profits, elle ne tolère et ne tolèrera aucun écart, même de langage, sur les questions qui sont essentielles pour ses intérêts.

Soit dit en passant, il est significatif que, à en juger par les derniers sondages, le meilleur cheval pour représenter le Parti socialiste dans la course présidentielle soit Dominique Strauss-Kahn. Cet homme, nommé avec l’aide de Sarkozy à la tête du Fonds monétaire international, une des institutions les plus symboliques de la bourgeoisie, montre à quel point lui comme ses semblables sont formés, dressés, pour être de bons gérants pour le compte de la grande bourgeoisie.

Encore une fois, que le Parti socialiste s’efforce de réduire la lutte de classe à la caricature dérisoire des compétitions électorales, c’est dans l’ordre des choses. Ce qui devrait l’être moins, c’est que les formations qui prétendent se situer sur la gauche du Parti socialiste en fassent autant. Et, cependant, non seulement du côté du Parti communiste ou du Parti de gauche, mais même du côté du NPA, « battre Sarkozy » devient ou redevient sinon l’unique objectif, du moins celui qui conditionne tout le reste.

Ce faisant, d’ailleurs, ils donnent au Parti socialiste les verges pour les battre. À six mois des élections régionales, mais à deux ans encore des élections présidentielle et législatives, le seul argument de « vente » du Parti socialiste se limite à l’affirmation que, puisque c’est lui qui est le plus à même de battre la droite sarkozyste, les autres devraient s’aligner derrière lui.

Et c’est ainsi qu’en cette période de crise où la classe ouvrière et les classes populaires sont confrontées à la véritable guerre de classe que leur mène le grand patronat, la droite comme la gauche institutionnelle se retrouvent à refaire de l’affrontement gauche - droite sur le terrain électoral, la clé de l’avenir.

Que Sarkozy suscite dans les classes populaires la haine qu’il mérite est normal. Mais le rôle de ceux qui ne confondent pas la réalité des choses avec leur reflet électoral devrait être de montrer la réalité des rapports de classes, la réalité du pouvoir de la bourgeoisie derrière l’homme politique qui l’incarne aujourd’hui, d’une manière particulièrement cynique, il est vrai.

La question politique clé des années à venir n’est certainement pas celle d’une alternative électorale à Sarkozy. La question clé est de savoir comment, quand, le prolétariat retrouvera confiance en lui-même pour imposer ses propres objectifs politiques à la bourgeoisie, au grand patronat, quels que soient leurs représentants politiques du moment à l’Élysée ou à Matignon. Il n’y a pas de véritable « alternative politique » dans les combinaisons électorales, avec ou sans le Modem, avec ou sans le Parti socialiste. L’alternative politique ne pourra venir que d’en bas, de l’intervention consciente des masses exploitées, de leur irruption dans la vie politique avec leurs objectifs de classe.

Extrait de la Lutte de classe 123, novembre 2009.

:: "Voilà 4 mois maintenant que Mitterrand est président de la République..." [sept. 1981, @LutteOuvriere]


La gauche au gouvernement de la bourgeoisie
 
Le texte ci-dessous est extrait du meeting de Lutte Ouvrière, tenu à la Mutualité le 25 septembre.

Voilà quatre mois maintenant que Mitterrand est président de la République. Quatre mois que le gouvernement socialiste promet le changement. Quatre mois que les travailleurs attendent.
Mais cela fait aussi quatre mois que les prix continuent d’augmenter et le chômage de s’accroître.
De juin à fin août, les prix ont augmenté officiellement de 4,8 %, ce qui correspond à un rythme annuel de 17 %.
Le cap des 1 800 000 chômeurs a été franchi en juin. En un an, le chômage a augmenté de plus d’un quart, 26 % exactement, et il continue d’augmenter.
Le gouvernement Mitterrand-Mauroy prétend depuis quatre mois que sa priorité, c’est l’emploi. Mauroy s’est présenté comme un « chef de guerre dans la lutte contre le chômage » et il a fait connaître la semaine dernière son plan d’attaque.
Eh bien, le moins qu’on puisse dire, c’est que ce fameux plan qui devait nous étonner par son audace, témoigne, en effet, d’une certaine audace du gouvernement qui n’hésite pas à présenter comme radicales et originales les vieilles recettes du gouvernement Barre. Car c’est bien de cela qu’il s’agit.
Mauroy, comme Barre, prétend relancer l’économie en subventionnant les patrons. Il promet de les aider à prospérer, donc - prétend Mauroy - , à embaucher.
En fait, Mauroy lui-même ne se fait guère d’illusions sur l’impact de son plan contre le chômage, puisque l’objectif avoué de ces mesures est de créer - ou de maintenir - 210 000 emplois.
Ça, ce sont les objectifs du gouvernement. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils sont modestes ! Et il n’est pas dit que les embauches réelles atteignent ce chiffre. Mais même si les objectifs du gouvernement étaient remplis, cela ne suffirait même pas à réduire le nombre total de chômeurs. Car au rythme actuel, c’est 300 000 chômeurs supplémentaires qu’il y aurait en juin prochain.
Même en admettant donc que le plan Mauroy permette de maintenir ou de créer 200 000 emplois, on approcherait tout de même les deux millions de chômeurs officiels en juin... si tout va bien, si l’on peut dire, c’est-à-dire si la crise ne s’accélère pas encore.
Non, la guerre que Mauroy prétend mener contre le chômage n’est pas sérieuse. Ses objectifs sont si dérisoires que force est de constater qu’il ment tout simplement aux travailleurs quand il prétend que son souci majeur, c’est le chômage. Car le nouveau gouvernement sait fort bien que la politique qui consiste à distribuer de l’argent aux patrons ne crée aucune embauche. Lui qui vient de faire dresser le bilan du gouvernement précédent, il est bien placé pour le savoir.
Pendant des années, ce sont des dizaines et des dizaines de milliards que le gouvernement Barre a distribué au patronat sous forme de subventions, de prêts, de pactes pour l’emploi, d’aides de toutes sortes... et on connaît le résultat. Et Mitterrand et Mauroy le connaissent aussi !
Dans un contexte de crise, les patrons se contentent d’empocher les subventions, d’embaucher à bas prix ceux qu’ils auraient embauché de toute façon, mais ils ne créent pas d’emplois nouveaux.
Alors, si le gouvernement nous ressort aujourd’hui la même vieille politique qu’avait mené Barre pendant longtemps, ce n’est pas par souci d’efficacité contre le chômage.
C’est bien plutôt pour démontrer aux patrons que le gouvernement socialiste sait être aussi prodigue que le gouvernement précédent et qu’en tout état de cause, les patrons n’ont rien à craindre de lui, bien au contraire.

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Un plan de séduction du patronat

Le plan Mauroy n’est pas un plan de guerre contre le chômage, c’est un plan de séduction du patronat.
D’ailleurs, tout son discours à la Chambre la semaine dernière était fait pour rassurer les patrons et faire appel à leur bonne volonté. Mauroy a réaffirmé qu’il n’était pas question de toucher à la liberté des chefs d’entreprise. Le gouvernement est là pour les aider, pas pour les contraindre.
« Jamais le gouvernement n’a pensé que les créations d’emplois pourraient se faire sans ou contre les chefs d’entreprise » a-t-il déclaré.
« Je souhaite que les entreprises comprennent notre détermination à les aider et ce qu’il leur appartient de faire en réponse à notre attitude. La balle est dans leur camp » .
D’ailleurs, Mauroy a réaffirmé une nouvelle fois qu « ’il ne peut y avoir de dualité à la direction d’une entreprise » et que « le comité d’entreprise ne peut avoir de droit de veto, en particulier sur les licenciements » .
Mauroy l’avait déjà clairement dit le 6 septembre dans son discours de Douai : « il n’est nullement question de remettre en cause le droit de décider du chef d’entreprise, ni d’instaurer je ne sais quel droit de veto sur les licenciements » , droit de veto qui, soit dit en passant, figurait dans le manifeste adopté par le Parti Socialiste le 24 janvier dernier... juste avant les élections.
A l’époque, il fallait gagner les voix des travailleurs. Aujourd’hui, il s’agit de rassurer les patrons ; et on leur promet sur tous les tons, la liberté, la liberté de licencier à leur guise, celle d’embaucher s’ils le veulent bien.
Bref, Mauroy est aux petits soins. « Que les chefs d’entreprise qui s’émeuvent prennent la peine de ,nous écouter » supplie-t-il, « qu’ils forment leur opinion à partir de nos actes et non en fonction de leurs préjugés ». Si certains patrons pensaient que le gouvernement socialiste était là pour défendre les travailleurs et faire payer les patrons, ils n’ont qu’à ouvrir les yeux.
Le gouvernement n’a-t-il pas multiplié les actes de bonne volonté à leur égard, aux frais des contribuables bien sûr. Et Mauroy de rappeler qu’à peine le gouvernement avait décidé d’augmenter le SMIC, il avait immédiatement décidé aussi de débourser plus de deux milliards et demi pour payer 50 % des charges sociales à la place des patrons. Et Mauroy de rappeler que dès le mois de juin, le gouvernement avait augmenté de quatre milliards l’enveloppe des prêts à long terme aux entreprises, de cinq milliards les prêts consentis par le Fonds de Développement Économique et Social, etc.
Eh oui, Mauroy en la matière a fait mieux que Barre. Il a réussi à rajouter en quelques semaines, 15 milliards d’aides et de subventions diverses aux 17 milliards que Barre avait prévu. C’est presque le double !

Des subventions ...

Et ce n’est pas fini, puisque le plan Mauroy, en droite ligne de ce qui a été fait depuis quatre mois, débloque encore quelques milliards de plus d’aides et de subventions aux entreprises. Aux petites et aux grosses ! Augmentation des prêts, des aides au développement régional, des aides à l’innovation, des exonérations de taxes, des aides à la création d’emplois, etc.

Des commandes d’état...

Quant aux juteuses commandes d’État, elles ne risquent pas non plus de se tarir puisque Mauroy prévoit tout un programme de grands travaux - dont certains seront utiles à la population comme la construction de logements ou l’amélioration des transports publics urbains - , mais dont d’autres seront surtout des dépenses de prestige qui impliquent des choix qui ne correspondent pas forcément aux besoins prioritaires de la population comme le chantier de la Villette, les liaisons ferroviaires à grande vitesse, les six grands stades (quelques dizaines de petits stades seraient sûrement plus utiles aux sportifs), ou le fameux tunnel sous la Manche qui ne présente aucun caractère d’urgence dans un moment où on nous dit qu’il faut faire des sacrifices.
Quant aux dépenses franchement inutiles ou même nuisibles, les dépenses militaires, il n’est pas question d’y toucher, bien au contraire. Elles seront encore alourdies par le 7e sous-marin nucléaire, les porte-avions à propulsion nucléaire, et peut-être bientôt, la bombe à neutrons.
Dilapider l’argent de l’État dans des commandes qui ne sont pas toujours utiles à la population et qui sont parfois même franchement nuisibles, c’est encore une façon de subventionner les grosses entreprises. Et c’est bien dans la droite ligne de la politique du gouvernement précédent.
Le gouvernement socialiste ne veut pas lésiner sur les dépenses pour se concilier les bonnes grâces des chefs d’entreprise. Cela coûte très cher, mais il est prêt à payer le prix fort pour gagner la confiance des bourgeois.
Les bourgeois, ça ne les émeut pas outre mesure. Ils ont l’habitude. Giscard, Barre, avaient déjà tellement fait pour eux qu’il est bien difficile au gouvernement socialiste d’acheter leur adhésion à coups de milliards. Il s’y emploie tout de même pour leur montrer au moins qu’il ne fait pas plus mal.
Mais Mauroy veut démontrer qu’il peut faire encore mieux, et emporté par son zèle à vouloir convaincre les patrons, il a même lâché le morceau : « Les chefs d’entreprise comprendront-ils que la gauche au pouvoir apporte aux entrepreneurs ce que la droite n’a jamais pu leur assurer : un climat social de négociation et non d’affrontement » .

...et en prime la paix sociale

Bref, c’est Mauroy qui le dit : pour les patrons, la gauche, c’est encore mieux que la droite puisque non seulement elle continue à leur distribuer les deniers publics, mais en prime, elle leur promet la paix sociale.
Voilà les travailleurs avertis. Le gouvernement socialiste se sert du crédit que les travailleurs veulent bien lui accorder pour gagner les bonnes grâces des patrons ! Le voilà le principal titre de gloire de Mauroy auprès des patrons : c’est de faire tenir tranquille les travailleurs. Et il s’en vante publiquement. Non, décidément, Mauroy n’a pas manqué d’audace dans son discours.
Mais qu’est-ce que vous voulez, il est bien obligé de mettre les points sur les i, puisque les patrons font grise mine.
C’est qu’en France, les représentants naturels du patronat sont les hommes politiques de droite : ce sont eux qui ont presque toujours gouverné le pays. C’est avec eux que les patrons ont l’habitude de s’entendre depuis 23 ans. Et ni la classe politique, ni la bourgeoisie, ne sont préparés à l’alternance.

Et pourtant la droite proteste violemment

Et bien qu’à chaque fois que le Parti Socialiste ait été au pouvoir, il ait bien servi les intérêts de la bourgeoisie, elle ne lui fait pas de cadeaux.
Les dirigeants socialistes ont beau faire une cour effrénée aux patrons, il en faudrait encore beaucoup plus pour que la plupart des bourgeois gros ou petits, liés par une multitude de liens aux hommes politiques de la droite, pardonnent aux socialistes de leur avoir pris la place. Et le commun des bourgeois reproche aux politiciens du Parti Socialiste même le peu de démagogie à laquelle ils se sont livrés pour se faire élire. Et pourtant ils avaient bien pris soin de faire le moins possible de promesses inconsidérées. Oh, la bourgeoisie sait bien que ce sont des paroles en l’air, mais elle n’a aucune raison d’accepter - même pour tromper le peuple - que l’on fasse mine de la traîner dans la boue en chantant les vertus du socialisme. Et elle attend des dirigeants socialistes qu’ils se renient encore et encore. Aux politiciens du Parti Socialiste de se débrouiller ensuite avec les travailleurs et les pauvres gens qu’ils ont trompés pour parvenir au pouvoir. Ce n’est pas là le problème des bourgeois et ils n’ont ni pitié ni tendresse pour les politiciens du Parti Socialiste. Ce n’est pas eux qui leur ont demandé de venir au pouvoir, et ils n’ont aucune raison, ni envie, de leur faciliter la tâche.
Il n’est que de lire après le discours de Mauroy l’éditorial du journal Les Échos, bien révélateur d’une mauvaise foi du patronat qui ne désarme pas. Les Échos se moque franchement du gouvernement qui « cherche désespérément à convaincre les chefs d’entreprise de croire en sa bonne étoile et qui donnerait volontiers la lune à celui qui saurait désarmer la méfiance des investisseurs » . Et Les Échos ajoute « Depuis des années, l’entreprise privée, qu’elle soit grande ou petite, est présentée par les socialistes comme l’adversaire à abattre ; depuis des mois, la gauche prêche les vertus de l’étatisation et le contrôle tatillon de l’initiative individuelle pour contraindre le mur de l’argent à céder ; depuis des semaines, les ministres se répandent en propos vengeurs sur la nécessité de mettre au pas les affaires. Et on voudrait que les chefs d’entreprises, qui ont des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, se jettent à corps perdu dans la bataille pour l’emploi ! » « Bien fou serait aujourd’hui l’homme ou la femme qui, voyant le gouvernement jeter l’argent par les fenêtres, confisquer les fruits d’un dur labeur, assécher les ressources de ses administrations, se lancerait dans le moindre projet d’avenir » .
Que des hommes politiques de droite, Barre en tête, ne désarment pas, c’est après tout logique puisqu’ils cherchent à récupérer les places perdues. Et le jeu politicien qui amène Barre à dénoncer un gouvernement qui ne réussira pas à « associer la lutte contre l’inflation et la lutte contre le chômage » et qui explique sans humour que « la détérioration de l’emploi est toujours la sanction d’une politique incohérente » , cela peut faire sourire. Mais que les patrons refusent de se laisser séduire par la gauche qui déploie tant d’efforts pour eux, voilà ce que Mauroy doit trouver bien ingrat de leur part.
Les patrons à qui le gouvernement distribue des dizaines de milliards, se sont mis par exemple à pousser des cris d’orfraie à propos du projet d’impôt sur la fortune. Un impôt tout symbolique puisqu’à l’origine, il ne devait concerner que 200 000 familles dont les fortunes sont supérieures à trois millions de francs et qui auraient dû payer de 0,5 à1,5 % d’impôt. Et encore, il y avait des abattements de trois à cinq millions, prévus en particulier sous prétexte de préserver l’outil de travail, lequel a bon dos. Bref, le gouvernement qui avait promis de faire payer les riches se devait de faire un mini-geste, quasi symbolique, pour faire patienter les travailleurs qui, eux, n’ont pas droit aux milliards.
Eh bien, les bourgeois n’ont rien voulu savoir. Ceyrac lui-même a protesté : « Chaque jour, on nous dit qu’il faut faire payer les riches. Mais on s’apercevra très vite que cela ne signifie rien, parce qu’il n’y aura pas assez de riches pour faire face à l’immensité des dépenses supplémentaires. On sera donc amené à faire payer les moins riches » « Or, il faut prendre garde à ne pas décourager ceux qui entreprennent et ceux qui osent » « il n’est pas possible de séparer les entrepreneurs des entreprises » « et en taxant la fortune des entrepreneurs, on met les entreprises en danger » , etc.
Et Mitterrand, si désireux de ne pas déplaire aux bourgeois, vient de faire machine arrière en promettant, lors de sa conférence de presse, qu’une bonne partie des sommes dues au titre de cet impôt pourront être déduites si elles sont investies dans l’entreprise.
Autant dire que si cela est retenu, Mitterrand vient d’offrir à tous les capitalistes le moyen de ne payer pratiquement aucun impôt sur la fortune.
Il faut dire que les bourgeois ont vite compris que la grogne était payante et que c’était encore la meilleure façon d’obtenir des concessions supplémentaires d’un gouvernement si empressé à leur plaire.
Et c’est bien ce qui s’est passé aussi pour les nationalisations.

Nationalisations : les patrons ont fait monter les enchères

Certes, même dans les plus inconsidérées de ses promesses électorales, le Parti Socialiste n’a jamais envisagé de nationaliser sans indemniser les actionnaires. Et pourtant il serait normal, il serait juste, d’exiger des grands patrons, comme Dassault, qui possèdent d’énormes empires industriels et décident à eux seuls du sort de dizaines de milliers de travailleurs, qu’ils rendent à la société ce qui n’est après tout que des biens sociaux qu’il est aberrant de laisser dans les mains d’un seul individu ou d’une petite poignée d’actionnaires. Et Dassault aurait encore bien assez d’argent pour vivre une retraite paisible.
Mais là où l’idée même d’indemnisation devient encore plus choquante, c’est quand il s’agit, comme c’est le cas, d’entreprises dont la prospérité depuis des dizaines d’années provient de la manne de l’État. Car, c’est à coup de subventions et de commandes de l’État que la CGE, Thomson ou les autres, tout comme Dassault d’ailleurs, ont pu vivre et prospérer. Ce sont les deniers publics qui ont fait leur fortune et il faut aujourd’hui leur payer leur fortune une deuxième fois. C’est tout de même un comble.
Mais les socialistes ne veulent pas toucher, si peu que ce soit, aux privilèges de la haute bourgeoisie. D’ailleurs les nationalisations ne sont pas destinées à léser les bourgeois, bien au contraire.
La nationalisation des banques va faciliter la mise de leurs fonds à disposition de l’industrie. Mauroy déclarait d’ailleurs à Douai que « les entreprises publiques sont, ou le seront demain plus encore, le fer de lance d’une renaissance industrielle qui profitera à tous » .
La nationalisation des maisons-mères des cinq grands groupes industriels fera d’autant mieux travailler les filiales puisque l’État se propose d’investir massivement, et donc de passer de grosses commandes par le biais des entreprises nationalisées au privé.
Mais même si c’était pour profiter ensuite à tous les bourgeois, il n’était pas question pour le gouvernement socialiste d’en léser un seul. Mais malgré les intentions explicites du gouvernement, depuis des semaines, la droite et les milieux d’affaires ont mené campagne pour faire monter les enchères. Et on a vu en quelques semaines, le gouvernement s’incliner, reculer et accorder finalement un cadeau supplémentaire d’environ dix milliards de francs aux actionnaires.
Et pourtant, l’indemnisation prévue à l’origine était déjà rondelette. Sous prétexte de ne pas léser les petits porteurs, le gouvernement avait décidé d’arroser copieusement les gros sur la base de la valeur de leurs actions sur les trois dernières années. Et cela faisait déjà vingt-cinq milliards à débourser pour l’État.
L’affaire était déjà tellement intéressante que le cours de ces actions était monté, ces dernières semaines, en prévision justement de la nationalisation. Le gouvernement a même dû arrêter la cotation en bourse pour éviter la spéculation sur cette bonne affaire. Et dans les jours qui suivirent, ce sont les actions des filiales de ces sociétés, et celles des sociétés présumées nationalisables, mais qui n’avaient pas été retirées du marché, qui ont grimpé très rapidement.
D’ailleurs, un journal comme le Financial Times qu’on ne peut suspecter d’indulgence vis-à-vis du gouvernement socialiste, estimait que la proposition d’indemnisation du gouvernement était, selon ses propres termes, « tout à fait généreuse » , du même ordre que ce qu’elle aurait été sous un gouvernement de droite.
Cela n’a pas empêché en France les critiques de fuser de partout. Aussi bien de la droite que des milieux d’affaire. Quant au syndic des agents de change, il estima, par exemple, que si l’indemnisation des actionnaires n’est pas supérieure de 50 % à la moyenne des cours en bourse, les actionnaires seraient volés ! Et cela, sous prétexte que c’est la règle dans les OPA, les offres publiques d’achat, qui consistent à allécher les actionnaires pour pouvoir leur racheter leurs actions.
Eh bien, le gouvernement a maintenant accepté de verser une rallonge de près de 20 %. Ce n’est plus une indemnité, c’est tout simplement un cadeau. En somme, il suffit que les bourgeois ouvrent la bouche pour qu’on leur donne satisfaction. Mais ils n’en sont pas plus reconnaissants pour autant. Ils en veulent encore plus. Les Échos par exemple, titrait le 24 septembre« Indemnisation : pas de quoi pavoiser » et réclamait un mode de calcul qui permettrait aux actionnaires de toucher pour chaque action 60 % de plus que sa valeur actuelle.
Le porte-parole des actionnaires de St-Gobain reproche, lui, au gouvernement, de payer en « monnaie de singe ». Car il estime qu’il faudrait tenir compte de la dépréciation du franc depuis trois ans pour évaluer la valeur des actions.
Et chacun a son idée pour réclamer encore des milliards supplémentaires. Les Échos daté du 25 septembre 1981 ne prend d’ailleurs même plus de gants et menace carrément le gouvernement de procès. « Il ne restera aux victimes de la spoliation - car c’est bien d’une spoliation qu’il s’agit - qu’à mettre en œuvre toutes les ressources de la démocratie pour empêcher l’irréparable de s’accomplir » .
Il est vrai que la veille le même journal menaçait carrément le gouvernement d’un coup de force au nom du peuple évidemment « ce même peuple qui a délibérément choisi hier de donner les rênes du pouvoir à la gauche n’aura demain aucun scrupule, aucune hésitation, à les lui enlever, fût-ce de force, pour peu que ses espoirs profonds se trouvent déçus » .
Le gouvernement a accepté sans broncher les sarcasmes, les injures et les rebuffades de la part de ces messieurs les bourgeois. Et surtout il paie - en disant merci encore. Mauroy a eu par exemple cette formule unique pour définir la nationalisation de Dassault, « la formule retenue est un hommage à un ingénieur de grand talent qui a fait beaucoup pour les ailes françaises » . C’est tout dire !
Et en effet, l’État qui détient déjà 20 % des actions de la société Dassault, rachètera 31 % à Dassault contre le montant des droits de sa succession, environ un milliard de francs. Seulement voilà, il y a à Cannes, une autre société Dassault, la Société Centrale d’Études Marcel Dassault, qu’il n’est pas question de nationaliser, elle, et qui, outre qu’elle possède tout ou partie d’un certain nombre d’entreprises (I’Électronique Marcel Dassault, les Trois-Quartiers, les cinémas Gaumont, l’Institut Mérieux, la Banque Vernes, Jours de France), possède aussi les terrains et les usines de la première société Dassault, celle qui va être nationalisée, et les plans des avions qu’on y fabrique. Si la première société Dassault est nationalisée, elle devra donc payer à la seconde loyers et redevances qui, soyons-en sûrs, seront calculés au prix fort.
Alors, oui, Dassault qui se vante d’avoir déjà été nationalisé deux fois, sans s’en porter plus mal, bien au contraire, a de quoi être content de sa troisième nationalisation.

Dans le plan mauroy, rien ou presque pour les travailleurs

On le voit, le gouvernement socialiste n’est pas près d’ébranler le mur de l’argent sur lequel Mitterrand dit lui-même que bien des gens se sont cassé la tête. Au contraire, il s’incline, pour ne pas dire qu’il se met à plat ventre devant.
Et dans six mois, dans un an, il dira aux travailleurs que, décidément, il a fait tout ce qu’il a pu, mais qu’il s’est heurté à la mauvaise volonté des patrons qui ont saboté ses efforts.
En attendant, il demande aux travailleurs de patienter.
Comme il n’est pas question de toucher si peu que ce soit aux intérêts des patrons, le gouvernement ne peut guère dans cette période de crise donner satisfaction aux travailleurs et les faire patienter éternellement.
Delors, le ministre de l’Économie, prétend qu’une politique économique, c’est 50 % d’économie et 50 % de psychologie. 50 % de psychologie à l’usage des travailleurs et 50 % d’économie sous forme de subventions aux patrons sans doute.
Car depuis quatre mois, qu’y a-t-il eu pour les travailleurs ? Le gouvernement s’est contenté de faire un geste en juin, avec le relèvement du SMIC et des allocations familiales, histoire de dire aux travailleurs qu’ils ne perdraient rien à patienter, que le gouvernement ne les oubliait pas.
Mais ce n’était pas beaucoup plus qu’un geste. D’abord parce que les autres salaires n’ont pas suivi et parce que, même les smicards ont vu bien souvent les 10 % leur passer en grande partie sous le nez, les patrons, sur recommandation du CNPF, s’étant empressés d’intégrer dans le salaire toute une série de primes qui diminuaient d’autant le réajustement qu’ils étaient censés effectuer. Alors, on peut dire que les salaires n’ont guère bougé. Les prix par contre ont sérieusement augmenté et c’est le gouvernement lui-même qui en a donné l’exemple.
Cela ne l’empêche pas de fustiger les petits commerçants, les désignant ainsi au mécontentement populaire. Mais c’est tout de même bien le gouvernement qui est responsable des hausses du gaz, de l’électricité, des loyers, des tarifs de la SNCF, des transports en commun de la région parisienne, des deux augmentations de l’essence, de celle des péages d’autoroute, des tarifs postaux, sans oublier les tabacs.
Cette cascade de hausses suivie, bien sûr, de l’augmentation de tous les produits de consommation courante, a sérieusement écorné le pouvoir d’achat des travailleurs. Et on peut bien dire que, depuis quatre mois, s’il y a eu un changement en ce qui concerne le pouvoir d’achat des travailleurs, c’est plutôt à la baisse qu’à la hausse !
Et ce n’est pas fini puisque Mauroy a demandé dans son discours aux travailleurs d’accepter de « privilégier la réduction de la durée du travail par rapport à la revendication d’une hausse du pouvoir d’achat ».
DES EXPÉDIENTS QUI, TOUS, PORTENT ATTEINTE AUX SALAIRES
Bref, on travaillera moins, mais on gagnera moins. D’ailleurs, Mauroy a carrément déclaré « nous nous proposons de pallier le déficit d’emplois par une formule simple : un nouveau partage du travail » . Et il met les points sur les i en précisant qu’il faudra un« partage des revenus coïncidant avec le partage du travail » .
Et alors là, le gouvernement a plein d’idées dans son sac pour changer la vie des travailleurs :
- la réduction de la durée hebdomadaire du travail à 39 heures, puis à 35 heures, en réduisant les salaires ;
- le travail à mi-temps, permettant d’embaucher deux travailleurs sur le même poste avec chacun la moitié de la paie ;
- la semaine de quatre jours pour les fonctionnaires avec 20 % de salaire en moins ;
- et même une année entière de vacances qu’il faudra se payer en versant régulièrement une partie de son salaire dans une caisse spéciale !
Il fallait y penser : inciter les gens à partir en chômage volontaire pendant un an, en se cotisant à l’avance pour se payer leur propre allocation chômage, et appeler cela vacances, ou année sabbatique. En voilà par exemple une idée lumineuse pour combattre le chômage !
Non, Mauroy n’a pas oublié les travailleurs dans son discours à la Chambre. Il a toutde suite pensé à eux quand il a eu fini de distribuer les milliards et qu’il a été question de demander des sacrifices au nom de la solidarité avec les chômeurs. Pour faire passer la pilule, il a tout de même promis une loi sur la retraite à 60 ans et l’extension de la préretraite à tous les travailleurs de 55 ans qui le souhaitent. Maisc’est bien la seule promesse envers les travailleurs qui sera tenue. Et ce n’est pas un cadeau puisque c’est eux qui paient pour leur retraite. Et, dans la situation actuelle, les ouvriers paient même beaucoup plus pendant leur vie active, que ce qu’ils reçoivent pendant leur retraite. Les OS par exemple, ne touchent en moyenne que 85 % de ce qu’ils ont versé et les manœuvres 66 % seulement. Alors pour eux, l’abaissement de l’âge de la retraite ce n’est que la réparation partielle d’un vol manifeste.
Mais à part l’abaissement de l’âge de la retraite, il n’y aura rien, mais rien, de changé. Les jeunes auront toujours droit au pacte pour l’emploi, inventé par Barre, qui permet aux patrons de les exploiter à bas prix pendant quelques mois, avant de les rejeter sur le pavé. Il est vrai que Mauroy a débaptisé la formule. Désormais, il s’agit du « plan avenir jeunes ». Histoire de faire oublier qu’il se contente de copier Barre. Mais il n’y a bien que le nom qui change et le publicitaire Seguela, qui vient de recevoir presque huit millions de francs lourds pour lancer une campagne de publicité pour ce fleuron de l’ancien régime, reconnaît tout de go que « le produit, « le pacte pour l’emploi », reste le même que sous le régime précédent, mais c’est la psychologie qui change ». Cela ne suffira peutêtre pas pour que lesjeunes ne s’aperçoivent pas que, pour eux, le changement c’est qu’il n’ya pas de changement. L’une des innovations du gouvernement, pour leur éviter le chômage, n’est-elle pas le maintien à douze mois du service militaire ? Il fallait y penser. Comme il fallait penser à leur demander d’en reprendre pour six mois ou un an (de service civil, cette fois) pour surveiller les forêts et les parcs nationaux. Tout cela arrangera probablement les statistiques du gouvernement, mais sans doute pas le niveau de vie des familles à qui le salaire d’un ou de plusieurs enfants continuera à manquer. Et c’est toujours la classe ouvrière qui continuera à supporter tout le poids du chômage.
Non, décidément, depuis quatre mois, il n’y a eu de changement ni pour les patrons qui ont pu continuer à puiser dans les caisses de l’État, ni pour les travailleurs surqui lacrise pèsetoujours aussi lourdement.

Les nationalisations, une arme bidon contre le chômage

Mais le gouvernement nous dit que ce qui va changer, ce sont les nationalisations qui vont lui permettre de contrôler la vie économique, de l’impulser et qui vont lui servir de levier dans la lutte contre le chômage.
Mais là encore, on peut douter que les nationalisations changent grand chose pour les travailleurs. Car des entreprises nationalisées et des entreprises publiques, il y en a déjà. Elles représentent dans l’économie du pays une part deux fois plus importante que les nationalisations à venir.
Mais jusqu’ici, le gouvernement ne s’est pas servi de cet atout-là pour agir sur le chômage. Chez Renault, les travailleurs continuent à faire plus de 41 heures, les cadences sont de plus en plus dures et la Régie prévoit, malgré cela, du chômage technique le mois prochain, exactement comme dans une entreprise privée. Ce n’est pourtant pas la mauvaise volonté d’un chef d’entreprise privée qui empêche le gouvernement d’y instaurer les 35 heures, de diminuer les cadences et d’embaucher en conséquence !
Et dans les services publics, qu’est-ce qui empêche le gouvernement d’embaucher massivement les centaines de milliers de personnes qui seraient nécessaires à leur bon fonctionnement ?
Pour 1981, le gouvernement n’a décidé la création que de 55 000 emplois publics. Pour les hôpitaux par exemple, il a embauché en tout et pour tout pour l’instant 2000 personnes. Cela a fait 66 personnes de plus pour l’ensemble des quarante établissements de l’Assistance Publique à Paris.
C’est tout simplement ridicule par rapport aux besoins. La CGT a chiffré à 120 000 le nombre de postes supplémentaires nécessaires dans tout le pays.
Mais même les 12 000 postes d’enseignants créés sont très très loin du compte puisqu’il manque encore des enseignants dans bien des établissements et que 40 000 jeunes sont restés à la porte des lycées d’enseignement professionnel faute de place.
Quant aux 12 000 emplois créés dans les postes, ils n’empêchent pas le courrier de mettre parfois trois jours pour traverser le pays. Ce n’est pas étonnant : les syndicats ont chiffré à 50 000 le nombre d’emplois supplémentaires nécessaires.
Alors oui, le gouvernement aurait de quoi en créer, directement, tout de suite, des emplois utiles à la collectivité.
Mais cela, c’est au compte-gouttes qu’il le fait. L’année prochaine, Mauroy n’envisage de créer que 61 000 emplois publics. Ce n’est pas beaucoup plus et on est bien loin des 210 000 emplois publics promis par Mitterrand dans les dix-huit mois. Et on est encore plus loin des 450 000 emplois publics que la CGT, elle, estime nécessaire de créer rapidement.
C’est que le gouvernement n’a décidé de consacrer que sept cents millions pour l’année 1981 à la création de postes de fonctionnaires Mais c’est quinze milliards de subventions supplémentaires qu’il a accordés aux patrons et c’est trente milliards d’indemnités qu’il va généreusement accorder à une poignée d’actionnaires.
C’est vingt-deux milliards de dettes dont il fait cadeau aux entreprises de la sidérurgie. Tous ces milliards ne créeront pas un seul emploi alors qu’ils auraient pu payer les salaires de centaines de milliers de personnes, si le gouvernement les avaient consacrés à créer directement des emplois utiles, au lieu d’en faire cadeau aux patrons, en faisant mine de croire que les patrons, eux, vont faire l’effort d’embaucher. Mais pourquoi donc les patrons embaucheraient-ils alors que l’État, lui, s’y refuse !
Les nouvelles nationalisations ne vont rien changer à cette politique. Les travailleurs, en tant que contribuables, vont avoir à payer fort cher pour indemniser les actionnaires, mais ils ne verront pas le chômage diminuer pour autant.
Barre disait que la priorité des priorités était la lutte contre l’inflation, même au prix d’un accroissement du nombre des chômeurs. Et avec lui, on a eu le chômage, mais aussi l’inflation.
Mauroy, lui, dit qu’il faut lutter en priorité contre le chômage, même si l’État s’endette et que l’inflation s’accélère un peu.
Alors, avec Mauroy, on aura la hausse des prix, mais aussi le chômage ! Comme avec Barre !
Il s’agit pour le gouvernement socialiste, tout comme pour les gouvernements de droite, d’aider les entreprises àassurer leur prospérité malgré la crise, et c’est à cela que passe le plus clair de l’argent de l’État.
Il n’est pas là pour aider les travailleurs à se protéger d’une crise dont ils ne sont pas responsables, mais il est là au contraire pour aider les patrons à ne pas faire les frais des à-coups de leur propre système.

Les travailleurs auront à se défendre

C’est dire que les travailleurs n’ont rien à en attendre. Et la patience que le gouvernement leur demande ne leur apportera rien. Au contraire, ils ont tout à perdre à se montrer patients, car chaque mois qui passe alourdit un peu plus la facture qu’on leur fait payer.
Chaque mois qui passe, ce sont des chômeurs en plus et des revenus en moins dans les familles ouvrières.
Chaque mois qui passe, ce sont les prix qui grimpent et les salaires qui se traînent derrière.
Et chaque mois qui passe, c’est encore un peu plus d’argent qui est distribué à d’autres.
Alors, pourquoi les travailleurs, eux, accepteraient-ils de voir peu à peu réduire, non pas leurs profits ou leur fortune - ils n’en ont pas - mais leur niveau de vie ?
Le gouvernement ne veut pas s’en prendre aux patrons. Mais les travailleurs ont les moyens, eux, de les rendre un peu moins arrogants, un peu moins gourmands et de les contraindre à faire leur part de sacrifices.
Pour la classe ouvrière, le choix est clair. Ou subir avec résignation les coups du patronat et s’apprêter à payer la crise de plus en plus cher, que le gouvernement soit socialiste ou pas, car cela ne change rien.
Ou alors riposter, se défendre, au moins sur les deux terrains dont dépend son avenir, c’est-à-dire combattre le chômage en imposant la répartition du travail entre tous sans diminution de salaire, en interdisant les licenciements, en obligeant les entreprises, nationalisées ou pas, à réduire les horaires et à embaucher du personnel.
C’est-à-dire aussi combattre la dégradation de son niveau de vie en imposant l’échelle mobile des salaires, le réajustement automatique et mensuel des salaires en fonction de la hausse des prix.
Nous les révolutionnaires nous pensons que la classe ouvrière a la force de se défendre, et que, si elle n’attend pas du gouvernement ce qu’il ne peut pas et ne veut pas lui donner, elle saura gagner la guerre que lui ont déclarée les patrons.