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samedi 24 octobre 2015

:: Nuremberg, octobre 1946 : le vrai procès de la guerre mondiale n'a pas été fait


Le 1er octobre 1946, au terme de presque un an de débats, de centaines de milliers de témoignages et de déclarations, le tribunal international réuni à Nuremberg, en Allemagne, rendait son verdict. Sur 21 dirigeants de premier rang de l'Allemagne nazie, accusés de "complot, de crimes contre la paix, de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité", onze étaient condamnés à mort et exécutés (sauf Goering qui s'était entre-temps suicidé), sept à des peines de prison et trois étaient acquittés.

Ce verdict avait pour fonction de désigner aux peuples du monde les responsables de la Deuxième Guerre mondiale et de ses ravages, avec toute la solennité d'un tribunal représentant les quatre grandes puissances victorieuses.

Mais c'était surtout un cérémonial, destiné à occulter le fait que les responsables de cette boucherie impérialiste se trouvaient aussi bien du côté des juges que du côté des accusés.

Les populations sous le choc

En 1946, tout le monde était sous le choc des massacres, des destructions provoqués par la guerre : les villes et les gares détruites, les morts et les déportations qui avaient frappé chaque famille. Six millions de Juifs avaient été exterminés ; l'Allemagne avait eu 8 millions de morts, 7 millions de prisonniers, ses villes étaient en ruines. A Nuremberg, le procès s'était ouvert dans les rares bâtiments publics de la ville qui étaient encore debout. Cette même désolation, la plupart des autres pays, en Europe, en Orient, l'avaient subie.

Et les effets de la guerre n'étaient pas près de disparaître, même lorsque les derniers prisonniers libérés des camps furent rentrés chez eux et que les 10 millions de Russes, de Polonais et d'Allemands déplacés par les modifications de frontières eurent trouvé une terre d'accueil. Le travail intensif, dangereux, à peine payé, et le ravitaillement rationné furent le lot quotidien de la majorité de la population durant des années.

A tous ces désastres, il fallait trouver des responsables.

Les grands patrons pro-nazis épargnes

C'est à cela qu'allait servir le procès des dignitaires nazis jugés à Nuremberg. C'était bien évidemment des crapules, des organisateurs de la guerre et des massacres. Mais ce conflit mondial n'était pas né uniquement des décisions de cerveaux malades des dirigeants allemands. Il était le produit de l'affrontement des intérêts économiques entre impérialismes rivaux pour l'appropriation des colonies et des marchés. Il avait opposé, au départ, deux pays presque dépourvus de colonies, l'Allemagne et l'Italie, aux deux principales puissances coloniales, la Grande-Bretagne et la France.

Mais, pour faire oublier ces racines économiques de la guerre, le procès évitait soigneusement de s'en prendre aux patrons allemands, pourtant responsables d'avoir financé, armé, poussé au pouvoir les nazis. Il avait été envisagé d'accuser le patron sidérurgiste Gustav Krupp, qui était tout un symbole de cette attitude. Mais les alliés vainqueurs décidèrent de dissocier son cas, "pour raisons de santé".

Les responsabilités escamotées

Il ne s'agissait donc pas, comme on voulait le faire croire, d'oppositions entre démocraties et nazisme ou fascisme. D'ailleurs les dirigeants anglais et français avaient dès le début montré le plus grand respect pour les régimes de Mussolini et de Hitler, qui avaient si bien su mater leur classe ouvrière. "Plutôt Hitler que le Front Populaire", rabâchaient la droite et le patronat français. Mais bien sûr ces sympathies n'empêchaient pas que les affaires restent les affaires, et il n'était pas question de céder la Tunisie, le Maroc ou les colonies d'Afrique centrale.

Les Etats-Unis étaient, quant à eux, entrés dans la guerre fin 1941 pour donner un coup d'arrêt à la mainmise japonaise sur l'Asie du Sud-Est.

Les dirigeants staliniens, dans leur cécité politique et militaire, avaient signé un pacte avec Hitler, qui s'était traduit par l'écrasement et le partage de la Pologne, sans leur éviter l'invasion par l'armée hitlérienne. Il était parmi les pendus de Nuremberg, ce même Ribbentrop qui avait signé avec Molotov le 23 août 1939, sous l'oeil paternel de Staline, le pacte germano-soviétique.

S'agissant de crimes de guerre, les Alliés ne s'étaient pas privés d'en commettre : massacres de civils, bombardements terroristes, camps de concentration... La guerre avait même vu aux Etats-Unis une recrudescence de l'antisémitisme, entre autres formes de racisme. Leur guerre à eux aussi avait été une sale guerre, car c'était, elle aussi, une guerre contre les peuples.

Ces responsabilités et ces complicités avec les criminels nazis, c'est ce que le procès de Nuremberg tentait d'escamoter. Au même moment, un cérémonial identique se déroulait à Tokyo. Les Etats-Unis et la Chine de Tchang Kaï-chek organisaient le procès à grand spectacle de 28 dirigeants japonais, désignés comme les responsables de la guerre dans le Pacifique.

Dans tous les pays européens qui avaient été occupés par les troupes allemandes, des procès d'épuration se tenaient, qui prétendaient éliminer les mauvais dirigeants et visaient à exonérer tous les autres. Que ce soit en France, en Belgique, en Italie, en Autriche ou en Allemagne même, cette épuration aboutit, au prix de quelques condamnations médiatiques, à consolider l'essentiel de l'appareil d'Etat. Car par ailleurs, les nazis allemands ou autrichiens furent blanchis par milliers, et aussitôt recyclés dans le nouvel appareil d'Etat "démocratique". En France, Papon ne fut pas le seul à s'en tirer ; il fut même nommé "compagnon de la Libération" !

C'est que les Etats avaient besoin de personnel qualifié et efficace, de hauts fonctionnaires, mais aussi de policiers, de militaires, d'administrateurs pour mener leur politique. Les Etats-Unis et l'URSS de leur côté avaient fait une ample moisson de scientifiques et d'espions allemands. Et il y avait de l'ouvrage pour tous ces gens-là : en juillet 1946 eurent lieu les essais nucléaires américains à Bikini ; en septembre, la Grande-Bretagne déclenchait la guerre civile contre la Résistance grecque ; en novembre, la flotte française écrasait Haiphong sous les bombes.

Les puissances impérialistes, qui venaient de condamner les responsables allemands de la guerre mondiale, entendaient bien continuer à maintenir leur empire sur la planète entière.

Vincent GELAS (LO n°1733)

lundi 11 novembre 2013

:: "Les années 1880-1914 furent celles du capitalisme triomphant..."

Les années 1880-1914 furent celles du capitalisme triomphant. Les progrès techniques et industriels furent fulgurants. Qu’on s’imagine qu’une seule génération a vu l’invention de l’électricité, de l’automobile, du tramway, du métro, l’éclairage des villes, les ascenseurs, le téléphone et même l’avion. Toute la société finit par être bouleversée par l’industrie et ses mutations. Dans tous les domaines, des entreprises apparaissaient, se développaient, partaient à la conquête des marchés, quand elles n’en créaient pas carrément.
Certaines des entreprises créées à cette époque allaient connaître un bel avenir, par exemple celle de la famille Ricqlès. Avant de se spécialiser dans les boissons et bonbons à la menthe, les Ricqlès avaient commencé dans le textile en Alsace au début du XIXe siècle. Mais ils quittèrent l’Alsace en 1871, quand celle-ci devint allemande, pour aller s’installer à Elbeuf, à quelque 700 km. « Les ouvriers suivirent à pied », raconte simplement la petite fille de la famille. L’usine installée à Elbeuf faisait travailler 1 200 ouvrières. Cette famille bourgeoise, comme tant d’autres, avait le sens de la charité. La grand mère apportait donc généreusement des bonbons - made in Elbeuf - à toute nouvelle accouchée.
Quant à l’entreprise Bolloré, elle était déjà au début du XXe siècle fournisseur de tous les géants américains du tabac, et une cigarette sur dix dans le monde était roulée dans du papier Bolloré. Il n’y avait jamais de grève chez les Bolloré, véritables dictateurs locaux ; et un ouvrier fut un jour renvoyé pour avoir refusé que ses enfants aillent à la messe.
L’invention du pneumatique en caoutchouc fit surgir un certain nombre de firmes. La maison Michelin, datant du milieu du XIXe siècle, prit son essor à la fin du siècle. En 1891, l’invention du pneu démontable de bicyclette donna la victoire à un coureur cycliste équipé par Michelin lors d’une course Paris-Brest. On raconte quand même que les frères Michelin avaient pris le soin de faire mettre des clous sur le parcours pour crever les pneus de tous les concurrents et forcer la victoire de leur poulain qui avait des pneus démontables...
Toute cette période de développement économique fut aussi marquée par une série de crises et de dépressions. En effet, même en pleine expansion du capitalisme, les crises se reproduisent régulièrement, car elles font partie du fonctionnement normal du système, elles lui servent de régulateur. Elles permettent aux entreprises industrielles ou bancaires les plus performantes de racheter les plus petites ou de les couler définitivement. Après chaque crise, les entreprises se retrouvent moins nombreuses, plus concentrées, plus grandes. Certaines sociétés ont ainsi profité des crises du XIXe siècle pour former de véritables empires, en englobant toutes les activités de leur secteur.
Évidemment dans la sidérurgie les de Wendel et les Schneider ont fondé de tels empires avec des mines, des hauts fourneaux, des usines mécaniques ou mêmes des chantiers navals.
Le phénomène de concentration et de monopole fut encore plus rapide et marquant dans les industries nouvelles ou innovantes comme la chimie. Au départ, de nombreuses entreprises étaient l’oeuvre d’un homme ou d’une famille comme la famille Poulenc, la famille Roussel ou encore un certain Alfred Rangot, qui prit le nom de son beau-père : Péchiney. En 1910, Péchiney, spécialisé dans l’aluminium, participait avec deux autres producteurs seulement à une association monopolisant la vente d’aluminium. En 1912, l’entente des producteurs d’aluminium devint internationale pour s’implanter aux États-Unis et en Norvège.
Saint-Gobain, ancienne manufacture royale des verreries, se tourna vers la chimie. Dès 1886, des accords furent passés et l’essentiel de la production se retrouva dans les mains de cinq entreprises, dominées en fait par Saint-Gobain. Il y aura 24 usines de ce groupe dans le monde en 1914, employant 20 000 ouvriers.
Le mythique capitalisme de libre concurrence avait fait long feu. Les ententes, les cartels, les entreprises imposant leurs lois, leurs prix, leur volonté étaient devenus monnaie courante. Avec une stabilité étonnante, car les groupes dominant l’économie en France à la fin du XIXe siècle, sont quasiment les mêmes que ceux qui dominent l’économie, en ce début de XXIe siècle.
Tous ces groupes ayant acquis des positions de force sur les marchés, faisant obéir les gouvernements, se lancèrent à la conquête des marchés étrangers. Ce fut le temps de l’impérialisme.
Les capitaux en trop grand nombre sur le marché national, furent exportés sous la forme de prêts aux États - comme les fameux emprunts russes. États qui finirent par devenir dépendants du capital européen, à cause de leurs dettes.
L’exportation de capitaux fut parfois plus directe encore. En 1913, Schneider prit des participations dans l’entreprise tchèque Skoda. À la même époque, il partageait avec Krupp (son concurrent allemand) la direction des usines Poutilov en Russie. Usines qui, concentrant des milliers d’ouvriers, furent un des foyers de la révolution russe de 1917.
La conquête de marchés étrangers, de champs d’investissements nouveaux et de matières premières poussa à la colonisation. À la fin du XIXe siècle, les politiciens français, Jules Ferry en tête, se firent donc les chantres de cette colonisation. Nombre de bourgeois trouvèrent les moyens de faire des profits à travers la colonisation. En commençant par le pillage des richesses et l’exploitation de toutes les populations avec le travail forcé, le portage y compris pour les femmes et les enfants. Pour bien des peuples colonisés, le capitalisme triomphant, c’était le triomphe de la barbarie.
Dans cette période, la bourgeoisie française trouva aussi son système politique adéquat. Jusque là, seuls les bourgeois les plus puissants fréquentaient les allées du pouvoir et pesaient sur ses décisions. La République et son système parlementaire donnaient une plus large place à la bourgeoisie moyenne, celle qui dominait la « bonne société » des villes de province, ses députés, son préfet, son évêque et ses notables. De quoi peser pour obtenir le détour d’une ligne de chemin de fer ou d’une route pour desservir l’usine locale. Ce système et son verni démocratique avaient aussi l’avantage de souder autour de la grande bourgeoisie une bonne partie de la population : les petits-bourgeois, les paysans, voire l’aristocratie ouvrière.
Mais la République restait une dictature contre la classe ouvrière. Les lois sociales ont dû être arrachées une à une au patronat arc-bouté sur ses privilèges et ses profits. De nombreuses luttes se soldèrent par des affrontements violents. Le premier mai 1891 l’armée tirait sur les manifestants à Fourmies faisant neuf morts. En 1907 de nouveau des affrontements dans le Sud-Ouest avec les viticulteurs. Des morts encore dans la banlieue parisienne en 1907 lors de grèves.
Les organisations patronales se mobilisèrent contre le mouvement ouvrier. En 1901, le Comité des forges créait l’UIMM, spécialisée - déjà ! - dans le « traitement des problèmes sociaux ! ». C’est dire que la caisse noire de l’UIMM pour briser les grèves ne date pas de cet été. Certes, dernièrement, Gautier Sauvagnac affirmait : «  Il n’y a jamais eu de corruption, de financement politique, d’achat de parlementaires, ou de signatures lors d’un accord syndical, jamais. » Mais quinze jours après, on apprenait que l’UIMM avait versé 550 000 euros pour soutenir le trust PSA confronté aux cinq cents grévistes de son usine d’Aulnay.
Au début du XXe siècle, la période était révolue où la bourgeoisie était une classe porteuse de progrès économique. S’annonçaient alors les catastrophes que l’impérialisme allait coûter à l’humanité.

La guerre : au bonheur des riches et des grands bourgeois

En 1914, les impérialismes européens, pour se repartager le monde et le dépecer à leur avantage, déclenchèrent la première guerre mondiale. Dans toute l’Europe, soixante-dix millions d’hommes partirent comme soldats. Dix millions ne revinrent jamais. Le monde sembla s’embourber dans l’horreur des tranchées. Les hommes qui ne perdirent pas la vie, perdirent la tête devant tant de massacres, tant de morts. Anatole France clamait : « On croit mourir pour sa patrie, on meurt pour les banquiers » ! Ce ne sont pas seulement les banquiers mais toute la grande bourgeoisie qui bénéficia de cette guerre.
D’abord les marchands de canons évidemment. Les de Dietrich par exemple. Depuis la fin du XIXe siècle, ils avaient un pied de chaque côté de la frontière profitant ainsi, aussi bien du marché allemand que du marché français. La première guerre mondiale fit exploser leurs profits. Pendant les quatre années de guerre, ils firent plus de bénéfices que lors des seize années précédentes. Et pour faire bonne mesure, on trouvait un de Dietrich député au Reichstag pendant que d’autres de ses enfants étaient dans l’armée française.
L’autre industrie qui gagna énormément dans la guerre, ce fut l’automobile, mais pas toujours en fabriquant des voitures. Toutes les grandes firmes automobiles surent obtenir des marchés juteux de l’État.
En 1915, André Citroën décrochait un contrat pour un million d’obus. Pour les fabriquer, il obtint aussi de l’État, une aide pour la construction d’une usine géante, quai de Javel à Paris. Les obus furent livrés avec plusieurs mois de retard. Un rapport établit que Citroën avait vendu ces obus deux fois plus cher que le prix du marché. Il ne fut jamais publié. En revanche les aides de l’État lui permirent de moderniser et d’introduire le travail à la chaîne dans cette usine tournant principalement avec une main-d’oeuvre féminine sous-payée.
Berliet s’enrichit dans les camions ; Renault avec les tracteurs, les avions, les chars, sans oublier les fameux taxis de la Marne.
Quant aux Peugeot, après avoir prospéré dans différents domaines, comme on l’a vu, ils s’étaient lancés dans l’automobile avant la guerre. L’usine de Sochaux fut fondée en 1912 et produisait déjà 4 000 voitures en 1913. Pendant la guerre, la société Peugeot reçut 26 millions de l’État pour fabriquer des moteurs d’avions de chasse, dont aucun ne sera jamais livré, mais cela lui permit d’agrandir ses installations.
D’autres entreprises profitèrent des commandes de guerre. Dans la chimie, Péchiney fut un des premiers à se consacrer à la production de guerre et à profiter des aides de l’État. Le ministère de l’armement construisit et équipa à son profit une usine à Saint-Auban.
C’est aussi grâce à la guerre que se forgea l’empire Boussac. Marcel Boussac, né en 1889 dans une famille de négociants en tissus, fut mobilisé en 1914 mais trouva immédiatement le moyen de ne pas aller au front et mit la main sur des usines dans les Vosges. Il vendit pour 75 millions de francs de fournitures à l’armée, entre 1914 et 1918 : chemises, caleçons, étuis de masques à gaz. La guerre fit sa fortune. En 1918, il pouvait donc racheter des usines défaillantes et se retrouvait à la tête de 15 000 ouvriers.
Bien souvent les patrons ont grugé l’État et se sont enrichis sur le dos des soldats. La société de moteurs d’avions Gnome et Rhône (future SNECMA) vendit ses pièces à l’armée trois fois leur prix réel. Une grande société de pêcherie, La Morue française, livra aux troupes 600 tonnes de poissons avariés. Il faut dire que le sous-secrétaire d’État au ravitaillement, Joseph Thierry, était également administrateur de cette société...
Les profits dégagés pendant la guerre furent faramineux. Globalement c’est toute la grande bourgeoisie qui en sortit renforcée et enrichie. Pendant que les rentiers, les bourgeois moyens ou petits se retrouvaient ruinés, la haute bourgeoisie elle, vit ses positions assurées, sa fortune augmentée.
Certains historiens ont mis en avant la mort au combat de nombreux fils de bourgeois, pour montrer qu’ils avaient aussi payé la guerre. Mais cela ne prouve qu’une chose : c’est qu’en plus d’avoir envoyé à la mort plus de dix millions de fils de paysans et d’ouvriers, la bourgeoisie était prête aussi à sacrifier une partie de ses propres enfants sur l’autel de ses profits.

vendredi 15 juin 2012

:: D’où vient le Parti Communiste Français ? #3 (1939-1953)













Le Pacte germano-soviétique fut un rude coup pour le Parti Communiste Français. L’opposition totale et manifeste entre la politique de la bureaucratie soviétique et celle de la bourgeoisie française ne laissait pas de place aux louvoiements, aux tergiversations. Il fallait choisir. Après de violents déchirements, le Parti a choisi de défendre la politique de la bureaucratie. Mais il a payé cher ce choix. Son assise sociale, acquise sur la base de cinq années de politique nationaliste, réformiste, s’effondrait. Interdit, pourchassé, il perdit ses municipalités, ses députés et ses élus de toutes sortes, le contrôle d’une grande partie des syndicats, enfin tout ce qui lui donnait une fonction, un rôle social au sein de la société capitaliste. Habitué, cinq années durant, à naviguer le vent en poupe, soutenu par une opinion publique favorable à son « défensisme », à sa sagesse de parti national de fraîche date, il se brisait après 1939 contre cette même vague chauvine qui l’avait porté auparavant.
Tout comme au début des années 30, le PC est à nouveau réduit à quelque chose près, à l’appareil. Cependant, la férocité même de la répression gouvernementale va contrebalancer dans une certaine mesure, tout au moins au niveau de l’appareil, les conséquences disloquantes du tournant de 1939. Restructurer, consolider l’appareil, l’adapter aux conditions de clandestinité est une question de vie ou de mort. La répression ne laisse pas au Parti le temps de cuver sa crise, ni aux militants la possibilité de peser leur choix. Et c’est finalement sous Daladier et bien avant l’invasion allemande que le PC se rode à la lutte clandestine et refait l’expérience des prisons et des camps.
En considérant superficiellement les choses, et surtout après cinq ans de politique platement chauvine, cette période de deux ans qui va jusqu’à l’invasion de l’URSS par Hitler, pourrait apparaître comme un retour à l’internationalisme prolétarien de la part du Parti. En fait, ces cinq ans ne sont pas passés sans traces, et le PC était déjà organiquement incapable de mener une politique prolétarienne dans quelque domaine que ce soit. S’il renvoyait dos à dos les deux camps impérialistes, c’était au nom de l’intérêt national bien compris. Comme le proclamait l’Humanité clandestine : « Ni soldats de l’Angleterre avec de Gaulle ! Ni soldats de l’Allemagne avec Pétain ! Vive l’Union de la nation française. » Le combat pour « l’indépendance de la France » reste le leitmotiv de la propagande stalinienne, seulement le nom de Churchill s’ajoute et parfois supplante celui de Hitler comme ennemi principal de cette indépendance.
Cependant, le nationalisme n’est pas quelque chose d’abstrait. Il doit se concrétiser par la soumission à la politique de la bourgeoisie nationale. La bourgeoisie française et son « opinion publique » n’avaient que faire du nationalisme abstrait du PC qui, malgré ce nationalisme, restait en porte-à-faux jusqu’au 22 juin 1941.
L’invasion de l’URSS par l’armée allemande sera considérée par le Parti comme une véritable délivrance. Après deux ans d’interruption, la fidélité à la bureaucratie soviétique et la conformité aux intérêts nationaux : (c’est-à-dire ceux de la bourgeoisie nationale) agissent à nouveau dans le même sens.
Le Parti suivra avec d’autant plus d’enthousiasme l’ordre du Kremlin de se jeter avec toutes ses forces dans le combat contre l’Allemagne, que ce combat lui permettra de retrouver sa place dans « l’unité nationale », tout au moins dans celle qui s’est formée autour de de Gaulle. Le PC redevient ce qu’il s’est fait une vocation d’être : le parti des patriotes.
Dès lors, il n’est plus question de renvoyer dos à dos les impérialismes anglo-saxon et allemand. L’adhésion sans réserve de l’URSS au bloc des pays « démocratiques » en opposition au bloc fasciste, impose au Parti une politique unitaire vis-à-vis de tout ce qui n’est pas pro-allemand. Le PC se distingue dorénavant des autres organisations anti-allemandes que par une combativité plus grande et par un chauvinisme plus répugnant.
Quoique toujours en clandestinité et en butte à une répression encore plus grande, le Parti retrouve une audience : à la base d’abord, non seulement il apparaît à nouveau comme un parti national, mais comme le parti national le plus, sinon le seul, organisé, entrainé, rodé au combat. Il va contrôler la quasi-totalité des organisations de résistance intérieure ; il attire et organise tous ceux qui désirent combattre l’occupation. Au sommet ensuite, le Parti fait le voe d’allégeance aux représentants de l’impérialisme français auprès des alliées, à de Gaulle en particulier.
Le 4 avril 1944, pour la première fois dans son histoire, deux représentants du PC, Grenier et Billoux, entrent dans un gouvernement bourgeois, ou ce qui en tient lieu : le Comité français de Libération Nationale de de Gaulle. C’est la reconnaissance et la consécration de son rôle par les représentants politiques pro-alliés de la bourgeoisie française.
Mêlant la faucille et le marteau à la croix lorraine, le Parti s’efforce de s’identifier avec la Résistance et y parvient, sous la houlette de de Gaulle il est vrai. Il va sacrifier des milliers de militants à l’autel de l’entente avec la bourgeoisie. Mais il aura acquis d’apparaître dans la France libérée main dans la main avec les autres formations, et même en parti au pouvoir.
Il est impossible de comprendre l’évolution actuelle du Parti Communiste Français sans pénétrer la signification et les conséquences de sa politique pendant cette période qu’il a acquis l’implantation qui est aujourd’hui encore, la sienne, et qui, en dernier ressort, détermine sa nature.
De l’entrée en guerre de l’URSS jusqu’au début de la guerre froide, pendant près de six ans, les intérêts de la bureaucratie soviétique coïncident avec ceux des impérialistes alliées en général et de la bourgeoisie française en particulier : vaincre l’Allemagne d’abord, puis assurer que la transition de la guerre à la paix se fasse sans heur et sans mal, autrement dit sans menace de révolution prolétarienne.
La politique d’union sacrée sans pudeur, plus totale et plus ouverte que celle jamais réalisée par un parti social-démocrate en 1914 poursuivie par le PCF comme par les autres partis staliniens n’était somme toute, que le pendant local de la Sainte-Alliance entre la bureaucratie et l’impérialisme symbolisée par Yalta. En ce sens, le chauvinisme puis la politique franchement contre-révolutionnaire du Parti n’était que le reflet des intérêts de la bureaucratie russe. Il n’en reste pas moins qu’en « faisant retrousser les manches », en aidant le redémarrage de la production capitaliste, en aidant la reconstitution de l’appareil d’État, on contrôlant et brisant toute initiative ouvrière, le PCF remplissait une fonction sociale propre (nationale) : la même que celle qui fut dévolue au lendemain de la première guerre à l’appareil social-démocrate. L’assise sociale qu’il a acquise ce faisant était de la même nature que celle de la social-démocratie. Le PCF l’a acquise d’ailleurs, sinon au détriment des socialistes - puisque ceux-ci connurent aussi un relatif développement - du moins en concurrence avec eux.
Le développement du parti, l’accroissement de son implantation furent vertigineux. Ses effectifs passèrent de 333 000 en 1937 à 545 000 fin 1945 et à 804 000 en 1946. Son électorat, de l’ordre de 1 500 000 électeurs (15 % des suffrages) en 1937 passe à 5 400 000 (28 % des suffrages) en 1946. Cette influence accrue se concrétisait par 158 sièges de député (sur 544), par la conquête de milliers de municipalités, des places de conseillers généraux. Enfin le Parti détenait des places dans le gouvernement, dans l’appareil étatique.
Parmi ces centaines de milliers de nouveaux venus qui gonflèrent les effectifs du PC et ces millions qui votèrent pour lui, bien peu le faisaient parce qu’ils le considéraient comme un parti révolutionnaire. Il était à leurs yeux un parti de gauche, certes, mais surtout le parti de la Résistance et encore davantage un parti au pouvoir. Il est même à constater qu’alors que le Parti connaît un énorme afflux de petits bourgeois patriotards ou tout simplement affairistes vers ses rangs, il ne progressera que peu, ou reculera même dans les régions industrielles du Nord, de la Région Parisienne et du Sud-Est (d’après Fauvet, Histoire du PCF).
Solidement implanté dans la petite bourgeoisie, dans l’aristocratie ouvrière par l’intermédiaire de la conquête de l’appareil CGT, dans les administrations locales, le Parti Communiste le restera jusqu’aujourd’hui. L’assise sociale actuelle du Parti date des années 1945-1946. Elle fut acquise grâce à une politique commandée par les impératifs de la défense de la bureaucratie. Mais elle sera et est encore une serre chaude pour tout un ensemble d’influences nationales foncièrement étrangères à celles de Moscou.
Cette coïncidence des intérêts des deux pôles d’où partent les lignes de force qui déterminent la politique du Parti n’a certes pas duré. Le début de la guerre froide, en mettant fin à la Sainte-Alliance internationale, a mis fin aussi à l’Union Sacrée si bénéfique au PC Pendant six ans, le Parti sera à nouveau rejeté par toutes les formations mêmes oppositionnelles et contraint, en même temps, à une politique plus dure.
Pour les mêmes raisons qu’en 1939, le Parti Communiste connaîtra des flottements en 1947, quand, à nouveau, les intérêts de la bureaucratie et ceux de la bourgeoisie divergent. Cette divergence d’intérêts lui coûtera sa place au gouvernement, sa position de parti au pouvoir. Moscou aura bien du mal à resserrer les liens et à rappeler le PCF à l’ordre. A la réunion du Cominform qui se tiendra quelques mois après la fin de la participation gouvernementale, le Parti Communiste Français sera particulièrement sur la sellette. Il sera accusé de « s’être laissé manoeuvrer par Ramadier et Blum », on lui reprochera de continuer à se présenter comme parti gouvernemental, etc... Il est vrai que de telles attitudes furent deux ans auparavant, non seulement pardonnées, mais recommandées par Moscou. Seulement, le PCF s’est si bien trouvé dans la paix du parti gouvernemental qu’il était prêt à continuer de l’être pour son propre compte, même contre le désir du Kremlin.
Si malgré tout, les tensions entre le PCF et la bureaucratie n’ont pas entraîné de rupture, si malgré ses hésitations le PCF a, encore une fois, pris le virage, c’est que d’une part, il ne perdit pas tout et d’autre part, ce qu’il perdit, il ne pouvait pas ne pas le perdre.
La bourgeoisie française ne tenait plus à la participation gouvernementale du PC ; donc en cette matière, le Parti n’avait pas le choix. D’un autre côté, s’il fut repoussé dans l’opposition et même dans l’isolement au sein de l’opposition, il ne perdra ni ses municipalités, ni ses parlementaires, ni sa mainmise sur la CGT, en un mot, il gardera tout ce qui fait sa force, il gardera son assise. Rien de comparable donc à la débâcle de 1939.
Si dans les années 1951-1952, l’anti-américanisme virulent, les actions aventuristes du type de la manifestation contre Ridgway, imposés au Parti, entraînèrent un certain fléchissement de son influence, la perte du tiers de ses effectifs et d’une partie de son électorat, il n’a jamais été vraiment à contre-courant. Au fond, la petite bourgeoisie s’accommodait fort bien de ce nationalisme anti-américain. L’isolement du Parti était politique, mais n’impliquait pas de rupture avec les couches qui lui ont permis de se développer.
Depuis 1953, après le vote pour Mendès, et surtout depuis 1956, après le vote des pouvoirs spéciaux pour Guy Mollet, le Parti a rompu cet isolement politique vis-à-vis des autres formations. Il a déjà réintégré l’opposition officielle. 


[source]

jeudi 11 novembre 2010

:: Parution : Alfred Döblin : coffret "Novembre 1918" [Agone]

Alfred Döblin
Coffret Novembre 1918. Une révolution allemande
Ce coffret réunit les quatres volumes de Novembre 1918. Une révolution allemande (parus entre octobre 2008 et mai 2009) :

Bourgeois et soldats (tome 1)
Peuple trahi (tome 2)
Retour du front (tome 3)
Karl & Rosa (tome 4) 



Récit des derniers jours de la présence allemande en Alsace-Lorraine, Bourgeois et soldats installe le roman au milieu de l’agitation, soldats révoltés et population civile mêlés : officiers provisoirement détrônés et bourgeoisie locale en spectatrice ricanante ; amours qui se font et se défont; petits trafics, chapardages, et enfin les drapeaux tricolores cousus à la va-vite…

Les deuxième et troisième tomes de Novembre 1918, écrits de début 1939 à mi-1940, Peuple trahi et Retour du front avaient été conçus comme un seul volume : où l’on découvre le Berlin de la misère et celui des profiteurs de guerre, des bourgeois insouciants, des petites et grandes canailles… ; ce sont aussi, entremêlées, grandes et petites manœuvres : au niveau des États, les affrontements autour du Traité de Versailles, qui décideront de l’avenir de l’Europe ; au niveau individuel, les engagements et trahisons, d’amour et de politique, prélude au dénouement sanglant du dernier tome.

Écrit en 1942 depuis un exil dont l’auteur ne peut espérer la fin tant le nazisme semble triompher, Karl et Rosa donne le dernier acte de l’évanouissement d’un espoir : que l’ordre ancien disparaisse avec la fin de la Grande Guerre. Personnages historiques et de fiction se croisent ici pour rendre le drame de l’écrasement de la révolution spartakiste, prélude funeste au siècle qui commençait.


Lire l’Hommage à Alfred Döblin par Michel Vanoosthuyse (30 octobre 2007)

Lire le compte rendu de la conférence « L’Actualité politique d’Antigone à travers le roman d’Alfred Döblin Novembre 1918, une révolution allemande » organisé par l’Association orléanaise Guillaume Budé (22 novembre 2008)

Alfred Döblin (1878–1957) est né au sein de la bourgeoise juive. Il déménage très tôt pour Berlin, ville qui a profondément influencé son œuvre et où il vivra jusqu’à son exil à Paris en 1933 – qu’il fuira en 1940 pour les Etats-Unis. Pendant la Première Guerre mondiale, déclaré inapte au service sur le front, il est affecté comme médecin militaire en Lorraine puis en Alsace, expérience qui nourrit le premier des quatre tomes du roman historique Novembre 1918. Le succès, dès sa parution, de Berlin Alexanderplatz (1929), cache une œuvre immense, encore largement méconnue, une situation dont Döblin souffrira lorsqu’en 1945 il revient dans une Allemagne où ce contestataire sans drapeau n’a plus de place et peine désormais à se faire éditer. C’est pendant la rédaction du dernier tome de Novembre 1918, consacré à l’écrasement de la révolution spartakiste, qu’il s’est converti au catholicisme.
 

:: 11 novembre 1918 : la fin d'une boucherie qui en annonçait d'autres

Il y a 92 ans, le 11 novembre 1918, finissait la Première Guerre mondiale. Le fracas des canons et le sifflement des obus se taisaient enfin sur le front occidental, dans les campagnes, les villages et les villes dévastés par plus de quatre ans de guerre.

Un par un, les alliés de l'Empire allemand avaient signé un armistice : la Bulgarie le 30 septembre, l'Empire ottoman le 27 octobre, l'Autriche-Hongrie le 3 novembre. Le 11 novembre enfin, en forêt de Compiègne, l'armistice était signé entre l'Allemagne et les représentants militaires français, agissant au nom des Alliés de l'Entente (France, Angleterre, États-Unis, Italie). Le camp des Empires centraux sortait de la guerre défait, tandis que celui de l'Entente remportait la victoire, pour autant du moins qu'on puisse utiliser ce mot pour un aussi sinistre résultat.

15 millions de morts... pourquoi ?

Du côté des peuples, les morts, les blessés, les invalides, les veuves, les orphelins se comptaient par millions. Les historiens dénombrent environ 9 millions de morts sous l'uniforme : 2 000 000 pour la Russie, 1 800 000 pour l'Allemagne, 1 500 000 pour l'Autriche-Hongrie, 1 400 000 pour la France, 900 000 Britanniques, 600 000 Italiens, 400 000 Ottomans... En France, un mobilisé sur six n'était pas revenu, 10 % des hommes actifs. Les populations civiles n'avaient pas été épargnées : on comptait 2 000 000 de morts civils en Russie, 1 000 000 en Serbie et Autriche-Hongrie, 800 000 en Allemagne, 800 000 en Roumanie du fait de la famine, des bombardements, sans compter le massacre des Arméniens ni les ravages de la grippe « espagnole », d'autant plus meurtrière qu'elle frappait des populations épuisées.

Et tout cela pourquoi ? Dans les manuels d'histoire, le déclenchement de ces quatre années de meurtres de masse est généralement présenté comme la conséquence d'un fait presque anecdotique, l'assassinat par un étudiant serbe, le 28 juin 1914, de l'archiduc François-Ferdinand de Habsbourg, héritier de la couronne impériale austro-hongroise. Il y eut ensuite l'ultimatum puis, le 28 juillet, la déclaration de guerre de l'Autriche-Hongrie, soutenue par l'Allemagne, à la Serbie ; la mobilisation russe ; puis en réponse la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie de Nicolas II le 1er août, et à la France le 3 août. De déclaration de guerre en déclaration de guerre, les autres pays furent alors entraînés dans le tourbillon, le Royaume-Uni, le Japon, l'Empire ottoman, plus tard l'Italie. Le jeu des alliances aidant, dans presque toute l'Europe 70 millions d'hommes furent mobilisés et, à partir d'avril 1917, 4 millions de soldats américains.

En fait l'attentat du 28 juin n'avait fait que fournir un prétexte au déclenchement d'un conflit qui se préparait depuis longtemps. Deux camps s'étaient graduellement formés, autour de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie d'une part, et autour de la France, de la Russie tsariste et du Royaume-Uni d'autre part. Entre ces deux camps, les bruits de bottes ne cessaient de retentir : à propos du Maroc, entre la France et l'Allemagne, en 1905 ; entre la Serbie, la Russie et l'Autriche-Hongrie en 1908 ; à nouveau à propos du Maroc en 1911 ; puis ce furent, en 1912 et 1913, des conflits incessants dans les Balkans.

après le partage impérialiste, le repartage

Une course effrénée aux armements battait son plein entre les grandes puissances, en particulier entre l'Allemagne et la Grande-Bretagne pour la domination des mers. Les gouvernements faisaient voter des lois renforçant sans cesse la taille des armées. Car, à l'échelle mondiale, la concurrence entre États européens était parvenue à un point critique.

Les conquêtes coloniales avaient, dans la seconde moitié du XIXe siècle, placé la Grande-Bretagne largement en tête des pillards : en 1876, elle étendait sa domination sur 22 millions de kilomètres carrés et 250 millions d'hommes. La France la suivait de loin, mais s'était imposée en Algérie, au Sénégal, en Côte-d'Ivoire, au Gabon, à Madagascar, en Nouvelle-Calédonie, en Indochine. À la fin du XIXe siècle, la Belgique, l'Allemagne et l'Italie s'étaient également frayé une place dans la course aux colonies. En Afrique, en 1914, seuls le Liberia et l'Éthiopie étaient encore juridiquement indépendants : 122 millions d'Africains étaient sous la domination de l'un ou l'autre des États européens. La situation était semblable en Asie, en Océanie, tandis que l'Amérique du Sud était dominée par l'impérialisme britannique auquel les USA rêvaient de succéder.

Dans ce monde entièrement partagé, il ne pouvait plus y avoir désormais que des repartages. Les capitaux accumulés dans les pays impérialistes cherchaient des débouchés dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux, non dans le but de les développer mais avant tout de s'assurer des profits en retour. « Le capitalisme s'est transformé en un système universel d'oppression coloniale et d'asphyxie financière de l'immense majorité de la population du globe par une poignée de pays « avancés ». Et le partage de ce butin se fait entre deux ou trois rapaces de puissance mondiale, armés de pied en cap [...] qui entraînent toute la terre dans leur guerre pour le partage de leur butin », écrivait Lénine en 1916.

La guerre, produit du capitalisme

La fin de la guerre aurait pu être aussi celle de ce système. En Russie, en 1917, les travailleurs avaient réussi à abattre le tsarisme et à instaurer un pouvoir ouvrier, celui des soviets. En Allemagne, ce même mois de novembre 1918 fut celui de la chute du Kaiser et de la révolution des conseils ouvriers. D'autres mouvements révolutionnaires allaient suivre dans toute l'Europe, en Hongrie, en Italie. Malheureusement la bourgeoisie, avec l'aide des partis socialistes réformistes, réussirait à reprendre la situation en main et à isoler la Russie révolutionnaire, qui deviendrait l'URSS.

Au plus fort de la guerre, dans l'horreur des tranchées, beaucoup avaient juré que celle-ci serait bien la « der des der », car ils pensaient qu'après cette expérience jamais une humanité raisonnable ne pourrait envisager de retomber à un tel degré d'abomination. Il n'allait pas en être ainsi. Ni la défaite des Empires centraux, ni la « victoire » des Alliés, ni les partages de territoires auxquels ceux-ci allaient se livrer pour se répartir le butin ne résoudraient les problèmes du capitalisme.

Dans l'Italie victorieuse mais épuisée par la guerre, l'échec de la révolution allait permettre au mouvement fasciste de Mussolini de prendre le pouvoir dès 1922. Dans l'Allemagne vaincue, la défaite de la révolution ouvrirait la voie aux mouvements d'extrême droite prônant la revanche et s'inspirant de l'exemple italien. À peine la Première Guerre mondiale pour le partage du monde terminée, on pouvait sentir poindre la seconde, qui viserait à remettre en cause le partage organisé par les traités de paix de 1919. Et en effet, après le krach boursier de 1929, la crise économique généralisée ouvrirait la voie au nazisme en Allemagne. La marche à la guerre allait reprendre.

« Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage », avait dit Jean Jaurès, assassiné trois jours avant la déclaration de guerre du 3 août 1914. Deux fois au cours du XXe siècle, le système capitaliste s'est montré capable de précipiter le monde dans des guerres généralisées. Et si, depuis 1945, l'incontestable supériorité des USA a empêché tout conflit ouvert entre impérialistes, les rivalités entre ceux-ci ont entretenu, sinon provoqué, d'innombrables guerres dans le Tiers Monde, au total presque aussi meurtrières et destructrices.

Aujourd'hui, en cette période de crise financière, le système impérialiste montre qu'au fond il n'est pas moins fou en 2008 qu'il ne l'était en 1914, en 1929 ou en 1939. Ce système aberrant, injuste, basé sur la recherche effrénée du profit, comporte toujours pour l'humanité la même menace de plongée dans la barbarie. C'est d'abord de cela qu'il faut se souvenir aujourd'hui, et dont il faut tirer les leçons.

LO novembre 2008.

jeudi 4 novembre 2010

:: Le 4 novembre 1918 commençait la Révolution allemande

La première guerre mondiale fut à l'origine d'une vague révolutionnaire qui ébranla le monde bourgeois. En Russie bien évidemment, mais aussi dans les citadelles de l'impérialisme, et en particulier, la plus puissante d'entre elles : l'Allemagne.

Le 4 novembre 1918, après quatre années d'une guerre meurtrière, les marins de la flotte allemande mouillée à Kiel se mutinaient et hissaient le drapeau rouge sur les navires de guerre. Ils refusaient de servir encore une fois de chair à canon dans l'opération sans espoir que leur état-major voulait entreprendre contre les vaisseaux anglais. D'autres mutineries avaient déjà éclaté, qui avaient été réprimées dans le sang. Mais cette fois-ci, la vague partie de Kiel s'étendit à toute l'Allemagne, balayant le trône de l'empereur.

 
Karl Liebknecht s’adresse à la foule (9 novembre 1918)
 
1918 : les peuples sont à bout

D'un bout à l'autre du front, la révolte couvait contre cette boucherie sans nom dans laquelle les gouvernements bourgeois avaient jeté leurs peuples en août 1914. À l'est, en février 1917, la révolution russe avait renversé le tsarisme. Depuis cette date, les soldats russes contestaient la nécessité de mourir pour une cause qui n'était pas la leur. Et en octobre 1917, à peine les ouvriers et les paysans s'étaient-ils emparés du pouvoir, que leur soviet lançait à tous les peuples un appel à la paix immédiate. En France, après l'offensive suicidaire du Chemin des Dames en avril 1917, des troupes avaient refusé de marcher. L'état-major, sous les ordres de Pétain, avait fusillé des soldats pour l'exemple. En Allemagne, en juillet 1917, les équipages de plusieurs navires s'étaient mutinés. La guerre sur mer ne le cédait en rien en horreur à celle des tranchées. Le conseil de guerre avait condamné à mort leurs dirigeants et deux d'entre eux avaient été exécutés sans délai. À l'arrière aussi, malgré l'état de siège, les travailleuses et les travailleurs faisaient de plus en plus entendre leur voix contre la famine et la continuation de la guerre. En janvier 1918, 500 000 grévistes avaient bravé la répression à Berlin.

Les marins allemands refusent de se sacrifier

Dès le mois d'octobre 1918, sentant la situation intenable sur le front et à l'arrière, les dirigeants allemands prenaient des contacts en vue de pourparlers de paix. Il s'agissait pour eux d'éviter l'effondrement militaire et aussi de prévenir l'explosion sociale qu'ils sentaient venir. Mais l'état-major de la marine, lui, voulait son baroud d'honneur en mer du Nord. Le 28 octobre, les équipages reçurent l'ordre d'appareiller. Les marins, n'ayant aucune envie de sombrer pavillon haut pour la gloire de l'Allemagne impériale, manifestèrent à bord. Un millier d'entre eux furent arrêtés. Mais cette fois-ci, cela ne s'est pas passé comme en juillet 1917. Des meetings se sont tenus à terre. Marins et soldats de la garnison fraternisèrent et manifestèrent ensemble. Des conseils furent élus. Rapidement, les officiers furent débordés.
En vain, le gouvernement dépêcha sur place un dirigeant de ce Parti Social-Démocrate qui soutenait la guerre depuis le début, Noske, afin d'éteindre l'incendie en cédant aux revendications des révoltés. Il était déjà trop tard.

La révolution s'étend

Tout de suite, les marins propagèrent l'insurrection dans les villes voisines. Lubeck, Brême et d'autres villes de la côte se révoltèrent à leur tour le lendemain, 5 novembre. Puis ce fut le tour de villes plus éloignées, sans contact direct avec les marins : Francfort, Munich, Chemnitz. Partout des conseils d'ouvriers, de soldats, prirent le pouvoir. En quelques jours la révolution s'étendit à tout le pays et le 10 novembre Berlin, le siège du pouvoir central, se souleva à son tour. L'empereur Guillaume II abdiqua, avant de s'enfuir. Karl Liebknecht, libéré quinze jours plus tôt de la prison que lui avait value son opposition à la guerre, faisait proclamer, du balcon du palais impérial dont s'étaient emparés les ouvriers, “la république socialiste allemande”.
La bourgeoisie et l'état-major allemands, paniqués à l'idée qu'ils pourraient être emportés à leur tour par la tourmente qui venait de balayer la dynastie des Hohenzollern, appelèrent au pouvoir les dirigeants du vieux Parti Social-Démocrate. Ils savaient pouvoir compter sur eux pour canaliser puis, dès qu'ils le pourraient, étrangler la révolution. Et ils y réussirent malheureusement trois mois plus tard, dans un bain de sang, assurant au capitalisme un sursis que les peuples de la planète n'ont pas encore fini de payer de nouvelles horreurs. Mais en ce début du mois de novembre 1918, avec cette révolution allemande qui venait de triompher en quelques jours et qui semblait devoir faire sa jonction avec la révolution russe, l'espoir semblait enfin se concrétiser pour les travailleurs et les révolutionnaires de tous les pays de renverser la bourgeoisie à l'échelle du monde.

Daniel MESCLA

Lutte Ouvrière n°1582 du 6 novembre 1998.
 
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De la première boucherie mondiale à la révolution...

En 1917, alors que la Première Guerre mondiale entrait dans sa quatrième année, la situation était déjà explosive en Allemagne à cause de cette guerre qui s'éternisait. L'Empire allemand de Guillaume II dut affronter des grèves, comme celle du 16 avril 1917 à Berlin où, à l'annonce de la diminution de la ration de pain, 300 000 ouvriers cessèrent le travail, et des mutineries, comme celle des marins en août 1917.

En mars 1917, pour obtenir « le pain, la paix, la terre », les travailleurs russes avaient jeté à bas le régime tsariste et formé des soviets (conseils, en russe), et huit mois plus tard, en novembre 1917 (octobre de l'ancien calendrier orthodoxe), ils avaient pris le pouvoir. Cette prise du pouvoir par les travailleurs russes encourageait les travailleurs allemands, eux aussi exaspérés par la misère et la guerre, à suivre leur exemple pour mettre fin à cette boucherie

Quand s'ouvrirent les pourparlers de paix de Brest-Litovsk entre le pouvoir soviétique et le pouvoir impérial allemand, l'espoir fut immense de voir la guerre enfin prendre fin.

En janvier 1918, des grèves éclatèrent de nouveau. Le 14 janvier 1918, des ouvriers autrichiens se mirent en grève pour exiger une paix « sans annexions ni contributions de guerre » et un meilleur ravitaillement. Ils constituèrent à Vienne un conseil ouvrier avec lequel le gouvernement fut contraint de traiter. À Berlin, le 28 janvier 1918, près de 400 000 ouvriers et ouvrières cessèrent le travail. Dans les usines, on procéda à l'élection de délégués qui constituèrent un comité central de grève et formulèrent des revendications précises : paix sans annexions, amélioration du ravitaillement, rétablissement des droits et libertés publics, libération des prisonniers politiques. Partout, suivant l'exemple des travailleurs russes, des conseils se formaient. Mais après un moment d'affolement, début février 1918, les autorités allemandes reprirent le dessus et la répression s'abattit.

Le 3 mars 1918 à Brest-Litovsk était signée la paix avec la Russie soviétique, contrainte d'accepter les conditions très dures qui lui étaient imposées par l'Allemagne de Guillaume II. La population allemande épuisée, démoralisée, ne voyait plus d'issue à la guerre. Mais le feu couvait toujours sous la cendre.

L'imminence de la défaite ranime le mouvement révolutionnaire...

C'est l'imminence de la défaite de l'Allemagne qui allait de nouveau déchaîner la tempête. Fin octobre 1918, le front s'effondrait. L'inutilité des sacrifices consentis pendant quatre ans se révélait brutalement. Ce fut à Kiel, une des bases de la marine de guerre, qu'éclatèrent les premiers événements révolutionnaires. Les marins de Kiel, qui craignaient que leurs officiers n'envisagent une dernière sortie meurtrière, un baroud d'honneur, s'insurgèrent le 3 novembre 1918.

Le 4 novembre, malgré la répression qui s'était abattue la veille, d'autres unités de l'armée entrèrent en rébellion. On comptait ce jour-là environ 20 000 mutinés. Deux semaines plus tard un délégué de Kiel relata ainsi les circonstances de l'insurrection des marins : « C'est à cette réunion du lundi (4 novembre) que fut décidée la grève générale du mardi. Pour éviter que des éléments timorés ne se rendent à leur travail, nous fîmes occuper les usines par les soldats. De fait, le mardi la grève fut totale. Pas un fonctionnaire, pas un apprenti n'alla travailler.

Dès le mardi matin, on désigna une délégation chargée de négocier avec le gouverneur ; les camarades étaient accompagnés de plusieurs marins. On exigea du gouverneur qu'il fasse relâcher les matelots emprisonnés. S'ils n'étaient pas relâchés, tous les navires de la rade pointeraient leurs canons sur la ville. Si vous connaissez Kiel, vous comprendrez ce que cela signifie. Le gouverneur, lui, le savait : il a cédé sur-le-champ et fait libérer les prisonniers. (...) Réunis le mardi à 5 heures, nous avons élu président du conseil ouvrier le camarade Garbe, secrétaire du syndicat des métallurgistes. Un conseil de soldats fut constitué également. »

La révolution, comme une traînée de poudre

Le général Groener, le chef d'état-major de l'armée, ne mesurant pas la profondeur du mouvement, refusa l'abdication de l'empereur réclamée par les insurgés. Mais la révolution faisait tache d'huile. Des détachements de marins se rendaient dans les villes voisines et s'en rendaient maîtres facilement.

La révolution gagna ainsi Hambourg, puis tout le nord de l'Allemagne. Et dans le Sud, le 8 novembre, le conseil d'ouvriers, de soldats et de paysans de Munich annonça à la population la création d'une République socialiste de Bavière. Le 9 novembre la révolution gagna Berlin. Les travailleurs berlinois contraignirent de fait l'empereur à abandonner le pouvoir.

Les conseils d'ouvriers et de soldats surgissaient de partout. Des milliers de militants, issus pour la plupart des rangs du Parti social-démocrate allemand, le SPD, et qui pour beaucoup avaient accepté les sacrifices demandés au nom de l'effort de guerre, espéraient cette fois que la fin de la guerre marquerait l'avènement du socialisme. Ils ne voulaient plus attendre. Le renversement du capitalisme leur semblait proche.

Mais les dirigeants du Parti socialiste allemand avaient malheureusement un tout autre point de vue. En 1914 ils avaient voté les crédits de guerre, se rangeant ainsi derrière leur propre bourgeoisie. Ils avaient engagé les travailleurs à verser leur sang pour la patrie, c'est-à-dire pour l'empereur, les banquiers et les marchands de canons. Au moment des événements de Kiel, Ebert, un des dirigeants du SPD, fit cette réflexion significative : « Si l'empereur n'abdique pas, la révolution socialiste est inévitable. Moi, je ne veux pas de cette révolution : je la hais comme je hais le péché. »

Après l'abdication de l'empereur Guillaume II, le 10 novembre Ebert constitua pourtant un gouvernement baptisé « Conseil des commissaires du peuple ». Mais il n'était en rien l'émanation d'un pouvoir ouvrier. Il soutenait en parole la révolution pour mieux préparer dans l'ombre, en complicité avec l'état-major, la répression et le rétablissement de l'autorité de l'État et de la bourgeoisie, ceux-là mêmes qui portaient la responsabilité de la guerre. Cependant, le 11 novembre, il signait en hâte l'armistice mettant fin à la guerre.

Quant aux conseils d'ouvriers et de soldats, ils restaient dans leur majorité sous l'influence des dirigeants sociaux-démocrates, qui faisaient d'ailleurs tout pour en garder le contrôle. En janvier et en mars 1919, c'est avec la bénédiction de ces dirigeants que les « corps francs » et autres forces de répression écraseraient à Berlin le prolétariat révolutionnaire.

Mais en ce mois de novembre 1918, le renversement de l'ordre capitaliste ne semblait plus un rêve lointain. La révolution commencée en Russie en 1917 paraissait en passe de se transformer en une révolution européenne et d'abattre le système capitaliste à l'échelle du continent.

Aline RETESSE 
 

mercredi 27 octobre 2010

:: Conseil National de la Résistance (CNR), petit rappel critique

En France, à la sortie de la guerre, le Parti communiste revendiquait un million de militants. Il avait une influence considérable dans la classe ouvrière. Il contrôlait des centaines de municipalités avec une présence militante dans toutes les cités ouvrières. Directement ou par l’intermédiaire d’associations culturelles, sportives ou caritatives, le PC influençait de larges pans du monde du travail.

Entre 1944 et 1947, le PCF mit tout ce crédit au service de la bourgeoisie en participant pour la première fois au gouvernement sous la tutelle de De Gaulle. Dans cette période où des millions de travailleurs attendaient que leur sort change après les années de privations, il leur fit accepter le maintien des tickets de rationnement, les salaires de misère et les conditions de travail exécrables.
Le principal instrument du PC pour encadrer la classe ouvrière était la CGT. Au congrès d’avril 1946, renforcés par un afflux massif vers les syndicats, les communistes étaient devenus majoritaires. Les militants se transformèrent en véritables contremaîtres dans les principales usines du pays. Benoît Frachon, co-secrétaire général de la CGT, déclarait par exemple en 1944 : « gagner la bataille de la production est aussi important que d’avoir gagné la bataille de la Libération ».

La participation du PCF au gouvernement ne dura que le temps de remettre en selle tout l’appareil d’État. Mais l’intégration des syndicats, y compris de la CGT à majorité communiste, fut bien plus durable.

La bourgeoisie ne voulait pas seulement restaurer son appareil d’État. Elle voulait aussi reconstruire son appareil de production, détruit par la guerre, non renouvelé depuis des lustres, sans financer elle-même les investissements nécessaires. C’est pour ces raisons que les gouvernements nationalisèrent des pans entiers de l’économie, des banques aux charbonnages en passant par le gaz et l’électricité.

Le rôle des syndicats fut d’aider au redémarrage de la production. C’est pour faciliter ce rôle d’encadrement des travailleurs par les syndicalistes que furent créés les Comités d’entreprises qui n’eurent jamais de réel droit de regard ni sur les comptes ni sur la marche des usines.

C’est pour fournir au patronat une main-d’œuvre en bonne santé, tout en mutualisant les coûts et en maintenant des salaires faibles, que fut créée la Sécurité sociale.

Toutes ces dispositions furent prises avant même la fin de la guerre, au sein du Conseil National de la Résistance, le CNR, auquel la CGT participait. Ces structures de collaboration, organismes de Sécurité sociale, Conseil Economique et Social, Comités d’entreprises, etc., absorbèrent des milliers de militants. Roger Linet, responsable de la CGT-métallurgie, confiait dans ses mémoires que la CGT eut du mal à trouver assez de militants expérimentés pour occuper tous les postes à pourvoir.

Les structures paritaires ou les comités d’entreprises rapportaient également des ressources financières aux syndicats et réduisaient le poids des syndiqués sur la vie de ceux-ci. Elles transformaient des militants en petits chefs du personnel gérant cantines et autres œuvres sociales. En outre ces militants échappaient au travail dans l’atelier ou le bureau, se coupaient des préoccupations et du contrôle des travailleurs.

Pour augmenter encore le poids des bureaucraties syndicales, le CNR garantissait le monopole de la représentation des travailleurs à une liste fermée de syndicats : seules la CGT, la CFTC et la CGC pouvaient présenter au premier tour des candidats pour les délégués du personnel. FO et la CFDT furent ajoutées par la suite.

Toutes ces dispositions, prises dans le cadre du CNR, allaient dans le même sens : augmenter l’autonomie des appareils syndicaux vis-à-vis des travailleurs, limiter le contrôle des syndiqués sur leurs propres syndicats et accroître la dépendance des organisations syndicales vis-à-vis de l’appareil d’État.