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vendredi 2 août 2013

:: La "bureaucratie trade-unioniste", instrument fondamental de la domination de la bourgeoisie (Trotsky, octobre 1929)

[...] Il y a quelque temps, Monatte m'accusait de sous‑estimer « les dangers de l'étatisme » [6]. Ce reproche n'est pas neuf ; il a son origine dans la lutte de Bakounine contre Marx et il démontre une conception fausse, contradictoire et finalement non prolétarienne de l'Etat.

A l'exception d'un seul pays, le pouvoir étatique dans le monde entier se trouve aux mains de la bourgeoisie. C'est en cela, ce n'est qu'en cela que consiste le danger étatique du point de vue du prolétariat. La tâche historique de celui‑ci est d'arracher des mains de la bourgeoisie l'instrument d'oppression le plus puissant. Les communistes ne nient pas les difficultés, les dangers qui sont liés à la dictature du prolétariat. Mais est‑ce que cela peut diminuer d'un iota la nécessité de s'emparer du pouvoir ? Si le prolétariat tout entier était entraîné par un élan irrésistible à la conquête du pouvoir, ou s'il l'avait déjà conquis, on pourrait, à la rigueur, comprendre tels ou tels avertissements des syndicalistes. Dans son testament, Lénine, on le sait, mettait en garde contre les abus du pouvoir révolutionnaire. La lutte contre les déformations de la dictature du prolétariat, l'opposition la mène depuis qu'elle existe et sans avoir eu besoin de faire des emprunts aux arsenaux des anarchistes.

Mais dans les pays bourgeois le malheur consiste en ce que l'écrasante majorité du prolétariat ne comprend pas comme il faudrait les dangers de l'Etat bourgeois. Par la manière qu'ils ont de traiter la question, les syndicalistes, involontairement bien sûr, concourent à cette attitude de conciliation passive des ouvriers à l'égard de l'Etat du capital. Quand les syndicalistes serinent aux ouvriers opprimés par le pouvoir bourgeois leurs avertissements quant aux dangers d'un Etat du prolétariat, ils jouent un rôle purement réactionnaire. La bourgeoisie répétera volontiers à l'adresse des ouvriers : « Ne touchez pas à l'Etat : c'est un engin plein de dangers pour vous. » Le communiste, lui, dira aux ouvriers : « Les difficultés et les dangers qui se dressent devant le prolétariat au lendemain de la conquête du pouvoir, nous apprendrons à les vaincre sur la base de l'expérience. Mais, à l'heure actuelle, les dangers les plus menaçants résident en ce que notre ennemi de classe tient dans ses mains les rênes du pouvoir et le dirige contre nous. »

Dans la société contemporaine, il n'y a que deux classes qui soient capables de tenir le pouvoir dans leurs mains : la bourgeoisie capitaliste et le prolétariat révolutionnaire : depuis longtemps la petite bourgeoisie a perdu la possibilité économique de diriger les destins de la société moderne. Parfois, dans des accès de désespoir, elle se dresse pour la conquête du pouvoir, même les armes à la main, comme cela s'est passé en Italie en Pologne et dans d'autres pays [7]. Mais les insurrections fascistes n'aboutissent qu'à ce résultat : le nouveau pouvoir devient l'instrument du capital financier sous une forme encore plus dépouillée et brutale. Voilà pourquoi les idéologues les plus représentatifs de la petite bourgeoisie ont peur du pouvoir étatique comme tel. La petite bourgeoisie craint le pouvoir quand il est entre les mains de la grande bourgeoisie parce que celle‑ci l'oppresse et la ruine. Elle le craint aussi quand il est entre les mains du prolétariat, car il sape toutes les conditions de son existence coutumière. Enfin, elle craint le pouvoir quand il tombe dans ses propres mains parce que, de ses mains impuissantes, il passera fatalement aux mains du capital financier ou du prolétariat. Les anarchistes ne voient pas les problèmes révolutionnaires du pouvoir étatique, son rôle historique, ils ne voient que les «dangers de l'étatisme». Les anarchistes antiétatistes sont les représentants les plus fidèles et, pour cette raison, les plus décourageants de la petite bourgeoisie dans son impasse historique.

Oui, les « dangers de l'étatisme » existent aussi sous le régime de la dictature du prolétariat, mais la substance de ces dangers consiste précisément en ce que le pouvoir risque justement de revenir aux mains de la bourgeoisie. Le danger étatique le plus connu et le plus apparent, c'est le bureaucratisme. Mais quel en est le caractère ? Si la bureaucratie ouvrière éclairée pouvait amener la société au socialisme, c'est‑à‑dire jusqu'à la liquidation de l'Etat, nous nous réconcilierions avec une telle bureaucratie. Mais elle a un caractère tout à fait opposé : en se séparant du prolétariat, en s'élevant au­-dessus de lui, la bureaucratie tombe sous l'influence des classes petites‑bourgeoises et peut, par cela même, faciliter le retour du pouvoir aux mains de la bourgeoisie. En d'autres termes, les «dangers étatiques » ne sont en dernière analyse autre chose pour le prolétariat que le danger de rendre le pouvoir à la bourgeoisie.

La question de la source de ce danger bureaucratique est non moins importante. Il serait radicalement faux de croire, de supposer que le bureaucratisme surgisse exclusivement du fait de la conquête du pouvoir par le prolétariat. Non, il n'en est pas ainsi. On peut voir dans les Etats capitalistes les formes les plus monstrueuses du bureaucratisme, précisément dans les syndicats. Il suffit de jeter un coup d'œil sur l'Amérique, l'Angleterre et l'Allemagne. Amsterdam, c'est l'organisation internationale la plus puissante de la bureaucratie syndicale. C'est grâce à elle que se tient maintenant debout l'édifice tout entier du capitalisme, surtout en Europe et particulièrement en Angleterre. S'il n'y avait pas la bureaucratie des trade‑unions, la police, l'armée, les tribunaux, les lords, la monarchie n'apparaîtraient que comme des jouets pitoyables et ridicules devant les masses prolétariennes. C'est par elle que la bourgeoisie existe, non seulement dans la métropole, mais aux Indes, en Egypte et dans les autres colonies. Il faudrait être complètement aveugle pour dire aux ouvriers anglais : «Prenez garde à la conquête du pouvoir et rappelez‑vous toujours que vos syndicats sont l'antidote du danger bureaucratique.» Le marxiste leur dira au contraire : «La bureaucratie trade‑unioniste est l'instrument le plus formidable de votre oppression par l'Etat bourgeois. Il faut arracher le pouvoir des mains de la bourgeoisie et, pour cela, il faut renverser son principal agent : la bureaucratie trade-unioniste.» Entre parenthèses, c'est pour cette raison notamment que l'alliance de Staline avec les briseurs de grève fut à ce point criminelle.

Par l'exemple de l'Angleterre, on voit très clairement combien il est absurde d'opposer comme s'il s'agissait de deux principes différents l'organisation syndicale et l'organisation étatique. En Angleterre plus qu'ailleurs l'Etat repose sur le dos de la classe ouvrière, qui compose l'écrasante majorité de la population du pays. Le mécanisme est tel que la bureaucratie s'appuie directement sur les ouvriers, et l'Etat indirectement, par l'intermédiaire de la bureaucratie trade‑unioniste.

Jusqu'à maintenant nous n'avons pas mentionné le Labour Party qui, en Angleterre, dans ce pays classique des syndicats, est la simple transposition de la même bureaucratie trade‑unioniste. Les mêmes chefs guident les syndicats, trahissent la grève générale, mènent la campagne électorale et siègent, après, dans les ministères. Le Labour Party, les trade‑unions, ce n'est pas deux principes, c'est la division technique du travail. Ensemble, ils constituent l'instrument fondamental de la domination de la bourgeoisie anglaise. On ne peut renverser cette dernière sans renverser la bureaucratie du Labour. Et on ne peut aboutir à ce résultat par l'opposition du syndicat en tant que tel à l'Etat en tant que tel, mais seulement par l'opposition agissante du parti communiste à la bureaucratie du Labour, dans tous les domaines de la vie sociale : dans les trade‑unions, dans les grèves, dans la campagne électorale, au Parlement et au pouvoir. La tâche principale d'un vrai parti du prolétariat consiste à se mettre à la tête des masses ouvrières, syndiquées ou non, pour arracher le pouvoir à la bourgeoisie et frapper à mort les «dangers de l'étatisme» [8].

jeudi 18 octobre 2012

:: Le socialisme français à la veille de la révolution, par Léon Trotsky

La situation intérieure de la France est si riche en contradictions qu'elle semble parfois confuse. Nous recevons trop peu de nouvelles pour pouvoir suivre les évènements dans le détail de leur déroulement. Ces dernières semaines, la radio annonçait des grèves, des manifestations, de l'agitation, bref donnait des nouvelles qui attestaient la montée d'une vague révolutionnaire. Aujourd'hui, les dernières dépêches nous apprennent que la réaction impérialiste s'est assurée une victoire complète dans les élections à la Chambre. Au premier coup d'oeil, quelle éclatante contradiction! Mais la théorie marxiste l'explique parfaitement et, au fond, cette contradiction est bien la meilleure preuve de la validité du marxisme.

Le parlementarisme est un des instruments de la domination de la bourgeoisie. Il cesse d'être adéquat, et l'est de moins en moins au fur et à mesure que l'on approche de l'époque de la révolution prolétarienne. Au moment où le mouvement ouvrier s'engage dans les premières étapes de la guerre civile, les moyens et les actes du parlementarisme apparaissent de plus en plus ouvertement comme le patrimoine des cliques capitalistes, comme l'appareil d'auto-défense de leur classe.

La victoire de la réaction clemenciste aux élections ne dément pas la proximité de la révolution prolétarienne en France, mais au contraire la confirme. Ces contrastes — les progrès de la réaction à la Chambre, ceux de l'insurrection dans les rues — sont des preuves irréfutables qu'en France, dans le pays de la prétendue "république démocratique", la domination du prolétariat ne se réalisera pas par le mécanisme de la démocratie bourgeoise, mais qu'elle devra prendre la forme de la dictature ouverte de classe, et cela d'autant plus que la résistance de la bourgeoisie sera farouche et désespérée.

Dans quelle mesure la France révolutionnaire est-elle préparée sur le plan de la politique et de l'organisation à la dictature du prolétariat ? On doit d'abord reconnaître qu'il faut surmonter d'immenses difficultés. La France a toujours été le pays où des sectes, socialistes et anarchistes, se livraient à des guerres intestines à l'intérieur du mouvement ouvrier. L'unité du parti socialiste n'a été conquise et assurée, après une très cruelle lutte fratricide, que quelques années seulement avant le déclenchement de la guerre impérialiste. La droite, autant que la gauche, a su apprécier à sa valeur cette unité. Depuis lors, l'expérience de la guerre a montré que le parti français, aussi bien que les syndicats, avait été profondément corrompu par le conciliationnisme, le chauvinisme et les préjugés petits-bourgeois répandus dans ce vaste monde.

Le prolétariat français jouit d'un glorieux passé révolutionnaire. La nature et l'histoire l'ont doté d'un superbe tempérament guerrier. Mais, en même temps, il a connu beaucoup de défaites, de désillusions, de perfidies et de trahisons. Avant la guerre, l'unité du parti socialiste et l'organisation syndicaliste constituaient son ultime grand espoir.

L'anéantissement de cette espérance a eu des conséquences désastreuses sur la conscience des ouvriers les plus avancés et le mouvement prolétarien en France s'en est trouvé pour longtemps paralysé. Aujourd'hui que des masses nouvelles et encore politiquement inexpérimentées menacent les confins de. la société bourgeoise, la disproportion entre la vieille organisation et les tâches objectives du mouvement apparaît de plus en plus clairement. D'où non seulement la probabilité, mais encore le caractère inéluctable de puissants mouvements de masses qui risquent de se déclencher avant que la nouvelle organisation soit prête à les diriger.

Il est évidemment urgent de créer, d'avance, des bastions d'organisation à travers le pays, des bastions disposant de l'indépendance nécessaire, dégagés du carcan des vieilles Organisations politiques et syndicales, capables de se mettre rapidement à la tête du mouvement. Nos camarades de France sont précisément en train de se consacrer à cette tache. Si, au début, ces groupes révolutionnaires se révèlent trop faibles pour assurer une authentique direction révolutionnaire, à l'étape suivante, après le premier assaut, ils acquerront rapidement des forces, grandiront et se consolideront dans le cours même de la lutte.

Autant qu'il soit possible d'en juger de loin, cette double tâche : construire une organisation pratiquement toute neuve en assumant simultanément la direction d'un mouvement de masses en voie de développement rapide constitue la principale difficulté du travail révolutionnaire en France aujourd'hui. "Les grèves, dit le courageux syndicaliste révolutionnaire Monatte, fusent de tous côtés. Mais sa situation de faillite «ne permet pas à la C. G. T. de les conduire». Il faut un appareil nouveau. Il n'est pas possible de suspendre le mouvement jusqu'à ce qu'on ait pu bâtir l'organisation nécessaire pour le diriger. D'un autre côté, ces grèves spontanées qui tendent à se transformer en initiatives révolutionnaires ne peuvent mener à la victoire sans l'existence d'une organisation révolutionnaire authentique qui ne mente pas aux travailleurs, qui ne les trompe pas, qui ne les enlise pas dans les cloaques du parlementarisme ou de la collaboration de classes, mais les conduise, sans dévier d'un pouce, vers le but final. Une telle organisation est encore à créer.

«Où va-t-on ? où va-t-on ? De mécontentement en mécontentement, de grève en grève, de grève mi-corporative et mi-politique en grève purement politique, on va tout droit à la faillite de la bourgeoisie, c'est-à-dire à la révolution. Les masses mécontentes font de larges pas sur cette voie.» C'est ce qu'écrit la Vie ouvrière, le journal de Monatte et de Rosmer. Les représentants révolutionnaires du prolétariat français, son noyau communiste aussi bien d'origine socialiste que d'origine syndicaliste — ne sont pas très nombreux, mais ils ont une connaissance claire et complète des objectifs du mouvement prolétarien. Ils auront pour tâche d'intégrer solidement parmi eux les nouveaux dirigeants qui surgissent pendant les grèves, dans les manifestations et, de façon générale, au cours de toutes les actions du mouvement authentique des masses. Leur tache consiste à assumer dès aujourd'hui, sans crainte des difficultés, la direction de ce mouvement spontané, et à constituer sur le terrain leur propre organisation, un appareil né du soulèvement direct du prolétariat.

Pour mener à bien cette tache, ils doivent rompre totalement avec la discipline des organisations qui sont contre-révolutionnaires, puisque opposées aux objectifs fondamentaux du mouvement, en l'occurrence, le parti de Renaudel-Longuet et le syndicat de Jouhaux-Merrheim.

Les masses, certes, n'ont que faiblement répondu à l'appel à la grève du 21 juillet pour protester contre l'intervention de l'entente dans les affaires russes. Ce ne sont pas les ouvriers qui sont à blâmer. Au cours de ces dernières années, les ouvriers en général et les ouvriers français en particulier ont été trompés avec plus de méthode, plus de diabolique habileté que jamais auparavant dans l'histoire : jamais les conséquences n'en ont été aussi tragiques. La majorité de ces dirigeants qui prononçaient de mémorables discours appelant les travailleurs à lutter contre le capitalisme ont revêtu ouvertement en 1914 la livrée de l'impérialisme. Les organisations officielles du syndicat et du parti, associés dans l'esprit des travailleurs à l'idée de leur émancipation, se sont faites les instruments du capitalisme. A partir de là, la classe ouvrière a connu non seulement d'incroyables difficultés d'organisation, mais encore une véritable débâcle idéologique : les difficultés qu'elle doit surmonter pour en sortir sont en proportion du rôle que joue encore la vieille organisation dans la vie des couches ouvrières d'avant-garde.

La classe ouvrière tente héroïquement aujourd'hui. de se remettre debout, de secouer les traces de cette chute. D'où un afflux sans précédent dans les syndicats. En même temps, cette classe ouvrière idéologiquement désarmée et politiquement désorientée, s'efforce, au prix de difficultés, de se forger une nouvelle orientation. Son effort, loin d'être facilité, serait au contraire terriblement freiné si les dirigeants révolutionnaires devaient se confiner dans une attitude d'attentisme. Au lieu de s'enfermer dans le cadre des organisations du vieux parti et des syndicats, ils doivent, devant les masses, faire preuve d'indépendance et de la plus grande résolution.

Quels que soient les motifs invoqués pour préserver l'«unité», les masses révolutionnaires ne comprendraient pas pourquoi les hommes qui les appellent à la révolution continueraient à s'asseoir à la même table que ceux qui les ont dupés, et en particulier que ces individus qui les ont honteusement et cyniquement trahis pendant la guerre. Les masses révolutionnaires estiment à son juste prix l'unité dans la lutte, mais elles ne comprendraient que mal le maintien de l'unité entre les combattants révolutionnaires et la clique de Jouhaux-Merrheim et Renaudel-Longuet.

Dans les conditions présentes, le mot d'ordre de sauvegarde de l'unité a sa source dans la psychologie des organisations officielles, de ces dirigeants, présidents, secrétaires, députés, journalistes, permanents de l'appareil des anciennes organisations du parti et des syndicats qui sentent le sol se dérober sous leurs pas. Le prolétariat a le choix : se morceler, s'éparpiller et hisser ainsi sur le pavois les serviteurs privilégiés de l'impérialisme, ou bien serrer étroitement les rangs pour se soulever contre l'impérialisme. La classe ouvrière a besoin de l'unité révolutionnaire; elle a besoin de l'unité de son soulèvement de classe; mais l'unité des organisations qui ne font que se survivre constitue précisément un obstacle de plus en plus sérieux sur la voie de l'unité du soulèvement révolutionnaire du prolétariat. Les masses ont été désorientées par la guerre. Elles ont aujourd'hui plus qu'avant besoin de clarté dans les idées, de précision dans les mots d'ordre. Elles ont besoin d'une route qui soit droite, de dirigeants qui n'hésitent pas. Chercher, pour des raisons tactiques, à préserver l'«unité», équivaudrait à chercher à pratiquer une caricature de parlementarisme — comme s'il y avait, dans le mouvement révolutionnaire, des «conseils des ministres», avec une opposition, des règlements et des statuts, des enquêtes et des votes de confiance... En demeurant dans la même organisation que les partisans de la collaboration de classes, l'opposition communiste se met du même coup sous la dépendance des "conciliateurs". Elle gaspille son énergie en efforts pour s'adapter au «parlementarisme» des syndicats et du parti. Des questions mineures et des incidents sans portée réelle prennent du coup une importance démesurée aux dépens des questions fondamentales du mouvement révolutionnaire.

La pratique de cette caricature de parlementarisme à l'intérieur des organisations ouvrières a bien d'autres conséquences. Les secrétaires et les présidents, les ministres socialistes, les journalistes et les députés accusent ceux de l'opposition de vouloir prendre leurs fauteuils ou leurs portefeuilles. L'opposition doit se chercher des excuses, se justifier; elle en vient à signet des déclarations où elle affirme son «estime» pour les dirigeants de l'autre bord et laisse entendre qu'elle lutte pour des «principes», non contre des «personnes». Et cette comédie ne fait que consolider les conciliateurs dans les postes qu'ils occupent.

La Vie ouvrière du 24 septembre affirme que le vote de confiance du congrès des métallos ne signifiait pas qu'il endossait la politique de ses dirigeants «conciliateurs», mais seulement qu'il avait ainsi exprimé confiance et sympathie à la personne des secrétaires.

En d'autres termes, c'était un vote sentimental, petit-bourgeois, non une courageuse politique de classe. Le camarade Carron s'attache à démontrer que les délégués qui ont émis ce vote, et surtout les masses qui les suivent, sont complètement d'accord en esprit avec les partisans de la IIIe Internationale. En réalité, s'ils ont voté la confiance en leurs dirigeants, c'est parce qu'ils se sont laissés abuser par les arguments fallacieux selon lesquels il faut combattre les idées et non les personnes. Finalement, en votant la confiance à Merrheim, ils maintiennent à un poste responsable un homme qui prêche l'opportunisme, la conciliation et la soumission au capitalisme.

Au congrès des travailleurs des Postes et Télégraphes, la politique «conciliatrice» de la direction a été approuvée par 197 voix contre 23 et 7 abstentions. Un membre de cette direction, l'internationaliste Victor Roux, écrit que nombre de délégués éprouvaient simplement beaucoup de sympathie pour le secrétaire du syndicat, le conciliateur Borderez dont la valeur morale, dit-il, est incontestée.

«Je reconnais, personnellement, écrit-il, qu'il a rendu de grands services à l'organisation; en des temps difficiles» (La Vie ouvrière, 15 septembre 1919).

Jouhaux, Renaudel, Longuet, Merrheim et d'autres, quels que soient les «services» qu'ils aient pu rendre dans le passé, se comportent aujourd'hui comme des représentants du système bourgeois dont ils constituent le principal soutien. En fonction de ce rôle qui est le leur, c'est dans leur propre intérêt qu'ils s'efforcent de grossir aux yeux du prolétariat toutes les concessions de la bourgeoisie, puisqu'elles sont, après tout, le fruit de leur diplomatie. Tout en critiquant le capitalisme, ils s'efforcent de l'embellir et, après bien des discours, en viennent à leur conclusion, la nécessité de s'adapter — c'est-à-dire de se soumettre — à la domination du capitalisme.

Le pire crime des dirigeants du syndicalisme régnant — Rosmer l'a bien vu — consiste en ce qu'ils «ont remplacé l'action directe de la classe ouvrière par la sollicitation de faveurs auprès du gouvernement». Mais il est impossible de modifier cette tactique contre-révolutionnaire en «sollicitant» à notre tour les social-impérialistes du mouvement syndical et politique. Quand les Jouhaux, Renaudel, Merrheim et Longuet s'emploient à convaincre les députés capitalistes et bourgeois qu'ils doivent faire des concessions à la classe ouvrière, les représentants authentiques du prolétariat ne peuvent pas, eux, perdre leur temps en cherchant à convaincre Renaudel et Longuet de la nécessité d'une lutte révolutionnaire. Pour se débarrasser des députés capitalistes et bourgeois, la classe ouvrière doit chasser de ses organisations les Renaudel et les Longuet.

La lutte contre ces gens-là ne doit pas être menée comme s'il s'agissait d'une querelle de famille ou d'une discussion académique, mais de façon conforme à la gravité de l'enjeu, afin que l'abîme qui nous sépare des social-impérialistes apparaisse dans toute sa profondeur devant la conscience des masses.

Notre devoir est d'utiliser à fond les épouvantables leçons de la guerre impérialiste. Nous devons faire assimiler par les masses l'expérience de la dernière période, et leur faire comprendre qu'elles ne peuvent plus continuer à vivre sous le règne du capitalisme. Nous avons le devoir de porter à son paroxysme, au plus haut degré révolutionnaire, la haine qui s'éveille dans les masses contre le capitalisme, contre les capitalistes, contre l'Etat capitaliste et ses organes. Nous devons apprendre aux masses à haïr non seulement les capitalistes, mais tous ceux qui défendent le capitalisme, qui tentent de dissimuler ses plaies nauséabondes, qui cherchent à excuser ou à minimiser ses crimes.

Après l'échec de la manifestation du 21 juin, Monatte écrivait »Les masses sauront qu'il n'est plus possible désormais d'hésiter et de s'abuser soi-même par de faux espoirs; et qu'il est nécessaire d'épurer sans merci le personnel des syndicats. » (La Vie ouvrière 25 juin 1919).

En politique, la lutte contre des principes faux implique une lutte contre les individus qui les personnifient

Régénérer le mouvement ouvrier signifie chasser de ses rangs tous ceux qui se sont déshonorés en trahissant, tous ceux qui ont sapé la confiance ouvrière dans les mots d'ordre révolutionnaires, qui ont sapé leur confiance en leur propre force. L'indulgence, la sentimentalité, la bienveillance sur des questions de cette nature se paient au prix des intérêts vitaux du prolétariat. Les masses qui s'éveillent exigent que tout soit dit à haute voix, qu'un chat soit appelé un chat, qu'il n'y ait pas de demi-teintes imprécises, mais une démarcation claire et précise en politique, que les traîtres soient boycottés et chassés, que leurs places soient prises par des révolutionnaires dévoués corps et âme à leur cause.

La camarade Louise Saumoneau trace le tableau suivant de la lutte pour répandre l'influence des idées de la IIIe Internationale au cours de la récente campagne électorale : «Nous pouvons toujours poursuivre très facilement la propagande qu'il faut mener à la fois à l'intérieur et à l'extérieur des Organisations dans de larges réunions publiques pendant les élections (...). La résistance à l'Internationale révolutionnaire trouve son principal appui parmi les anciens cadres qui ont Si piètrement dirigé le navire de notre parti pendant la guerre. Nos jeunes et ardents camarades, pleins de zèle révolutionnaire, doivent s'employer et employer leur volonté à acquérir certaines habitudes et connaissances pratiques indispensables au bon fonctionnement d'une organisation. Ces connaissances s'assimilent très vite et pourtant, dans les conditions actuelles de la lutte, elles servent de couverture à toutes sortes de baudruches et contribuent à accentuer la fatale influence de ces cadavres vivants desséchés au sein de nos organisations. Partout il faut que les forces de la jeunesse animent la classe révolutionnaire qui s'est dressée au combat pour la IIIe Internationale; partout il faut qu'elles s'implantent, qu'elles remplacent tous ceux sur qui pèsent les quatre années pendant lesquelles ils ont renié les principes socialistes, et cela, même s'il faut les jeter dehors, tête première.»

Les dirigeants faillis du socialisme et du syndicalisme, révolutionnaires de la phrase hier, dociles capitulards aujourd'hui, refusent d'endosser eux-mêmes la responsabilité de leur reniement et la rejettent sur le prolétariat.

Au Congrès de Lyon, Bidegarray, secrétaire de la Fédération des cheminots, a rejeté sur les masses ouvrières la responsabilité de tout ce qui est arrivé : "Il est sûr que les syndicats ont grandi numériquement. Mais, parmi les travailleurs organisés, il y a beaucoup trop peu de syndicalistes. Les gens s'intéressent seulement à leurs propres problèmes immédiats" "En chaque être humain, philosophe Bidegarray, sommeille un cochon."

Rouger, délégué de Limoges blâme le prolétariat pour tout. C'est de la faute du prolétariat. "Les masses ne sont pas suffisamment éclairées. Elles rejoignent les syndicats seulement pour obtenir l'augmentation des salaires."

Merrheim, secrétaire du syndicat des métallurgistes, fait des effets de tribune avec sa "bonne conscience". C'est que lui, voyez-vous, est allé à Zimmerwald — comme s'il s'était agi d'un pique-nique syndical de plus! Il s'agissait pour lui d'une sorte de petit pèlerinage pacifiste qu'il a entrepris pour apaiser sa conscience. Car lui, Merrheim, s'est battu. Mais il n'a pas pu éveiller les masses. "Non, je n'ai pas trahi la classe ouvrière, c'est la classe ouvrière qui m'a trahi." Voilà ce qu'il a dit, textuellement !

Le syndicaliste Dumoulin, un "honnête" renégat du type Merrheim — zimmerwaldien au début de la guerre, mais compagnon d'armes fidèle de Jouhaux aujourd'hui — déclarait au congrès de Tours du syndicat de l'Enseignement que la France n'était pas prête pour une révolution, car les masses n'étaient pas "mûres". Mais cela ne lui suffit pas, il s'en prend aux enseignants internationalistes et leur reproche... l'état arriéré du prolétariat — comme si l'éducation des masses laborieuses se faisait véritablement dans la misérable école bourgeoise pour enfants de prolétaires, et non dans la puissante école de la vie, sous l'influence des patrons, du gouvernement, de l'Eglise, de la presse bourgeoise, des députés et des "malheureux bergers" du syndicalisme.

Les renégats, les lâches et les sceptiques désormais complètement avilis, s'en vont répétant la même phrase : "Les masses ne sont pas mûres" Que faut-il en conclure ? Seulement ceci : il faut renoncer au socialisme, et pas seulement pour un temps, mais définitivement. Car si les masses qui ont connu la longue école préparatoire de la lutte politique et syndicale, puis les quatre années de massacre, n'ont pas mûri pour la révolution, quand et comment mûriront-elles ? Merrheim et les siens supposent-ils que Clémenceau, vainqueur, va créer, dans les murs de l'Etat capitaliste, un réseau d'"académies" pour l'éducation socialiste des masses ? Si le capitalisme est réellement capable de reproduire d'une génération sur l'autre, les chaînes de l'esclavage du salariat, alors les couches profondes du prolétariat continueront à charrier, de génération en génération, l'obscurantisme et l'ignorance. Si les masses prolétariennes pouvaient atteindre sous le capitalisme un niveau élevé de développement mental et intellectuel, le capitalisme ne serait pas, après tout, si mauvais, et la révolution sociale ne serait pas nécessaire. Mais c'est précisément parce que le capitalisme le maintient dans sa servitude mentale et intellectuelle que le prolétariat doit faire la révolution. C'est sous la direction de l'avant-garde que les masses, qui ne sont pas encore assez mûres, mûriront au cours de la révolution. Si la révolution ne se produit pas, les masses tomberont dans un état de prostration et la société dans son ensemble connaîtra la décadence.

Des millions d'ouvriers nouveaux venus affluent dans les syndicats. En Angleterre, ce grand flux a doublé les effectifs syndicaux, qui atteignent aujourd'hui 5.200.000 membres. En France, le nombre de syndiqués est passé de 400.000 à la veille de la guerre à deux millions aujourd'hui Note. Quels changements cette augmentation numérique entraîne-t-elle dans la politique du syndicalisme ?

«Les ouvriers rejoignent les syndicats dans leurs souci de gains matériels immédiats», déclarent les conciliateurs. C'est complètement faux. L'afflux des ouvriers dans les organisations syndicales ne s'explique pas par de petites questions matérielles il s'explique par un fait colossal, la guerre mondiale. Les masses ouvrières — et pas seulement leurs couches supérieures, mais aussi les plus basses — sont transportées, secouées par cet immense bouleversement historique. Chaque prolétaire a ressenti individuellement, à un degré sans précédent, sa propre impuissance devant la puissante machine de l'impérialisme. L'impérieux besoin de nouer des liens, l'impérieux besoin d'unifier et de consolider les forces ouvrières, s'est fait sentir plus que jamais auparavant. C'est de là que provient l'afflux de millions d'ouvriers dans les syndicats et dans les soviets de députés, dans des organisations qui n'exigent pas une préparation politique spéciale, mais incarnent l'expression la plus générale et la plus directe à la fois de la lutte de la classe ouvrière.

Ayant perdu confiance dans les masses prolétariennes, les réformistes de l'espèce Merrheim-Longuet doivent aller chercher secours chez les représentants "éclairés" et "humanitaires" de la bourgeoisie. En fait, leur nullité politique ne se reflète nulle part mieux que dans leur respectueuse extase devant le » grand démocrate » Woodrow Wilson. Des gens qui prétendent pourtant représenter la classe ouvrière se révèlent capables de croire sérieusement que le capitalisme américain pourrait placer à la tête de son Etat un homme avec qui la classe ouvrière européenne pourrait marcher la main dans la main ? Ces messieurs n'ont apparemment jamais entendu parler ni des véritables raisons de l'entrée en guerre de l'Amérique, ni des répugnants marchandages de Wall Street, ni du rôle même de Wilson à qui les grands capitalistes des Etats-Unis ont donné pour mission de brandir les mots d'ordre du pacifisme philistin afin de couvrir les traces de leurs rapines et de leurs crimes ? Peut-être ont-ils imaginé que Wilson allait contrecarrer les plans de ses capitalistes et imposer son programme contre la volonté de ses milliardaires ? Peut-être ont-ils escompté que Wilson saurait, par ses litanies et ses prêches, contraindre LLoyd George et Clémenceau à s'occuper sérieusement de libérer les peuples faibles et opprimés et d'établir la paix universelle ?

Il n'y a pas très longtemps — après l'édifiante leçon des négociations dites "de paix" de Versailles —, Merrheim, au congrès de LyonNote, s'en prit au syndicaliste Lepetit qui s'était permis — comble de l'horreur — de parler irrespectueusement de M. Wilson. "Personne n'a le droit, proclama-t-il, d'insulter M. Wilson dans un congrès syndical." Quel prix Merrheim fait-il payer pour la tranquillité de sa conscience ? Si son léchage de bottes ne lui est pas payé en dollars — et nous accordons bien volontiers que tel n'est pas le cas — , il n'en demeure pas moins celui d'un laquais rampant devant le "démocrate" puissant par la grâce du dollar. Il faut être tombé au dernier degré de la dégradation morale pour tenter ainsi de rattacher les espoirs de la classe ouvrière aux "honnêtes gens" de la bourgeoisie. Des "chefs" capables d'une telle politique n'ont rien à voir avec le prolétariat révolutionnaire. Il faut les chasser sans. merci. "Les hommes qui ont perpétré tout cela, disait Monatte a Lyon, sont indignes de demeurer les interprètes des idées du mouvement ouvrier français."

Les élections législatives marqueront une étape dans le développement politique en France. Elles signifient la disparition des groupements politiques intermédiaires. A travers la Chambre des députés, la bourgeoisie a remis le pouvoir à l'oligarchie financière, et cette dernière a chargé les généraux de conquérir le pays pour son compte; leur sanglante besogne effectuée, les généraux, d'accord avec les agents de change, utilisent le système parlementaire pour mobiliser les exploiteurs et les vampires, tous ceux qui convoitent, aspirent au butin, tous ceux qu'épouvante l'éveil révolutionnaire des masses.

La Chambre est en train de devenir l'état-major général politique de la contre-révolution. La révolution, elle, est en train de sortir dans la rue et tente de constituer son propre état-major, hors du Parlement.

L'élimination dans le pays, des groupes intermédiaires du centre, radicaux et radicaux-socialistes, annonce inéluctablement un phénomène identique dans le mouvement ouvrier. Longuet et Merrheim ont pu subsister sur la base des espoirs qu'ils mettaient dans les forces réformistes «éclairées» de la société bourgeoise. La faillite de ces dernières condamne à mort la tendance Longuet-Merrheim quand l'objet disparaît, son ombre disparaît aussi.

Toutes les ombres qui sont aujourd'hui entre Renaudel et Loriot, entre Jouhaux et Monatte, disparaîtront de la circulation dans le plus bref délai. Seuls demeureront les deux camps fondamentaux : Clémenceau et ses troupes d'un côté, les communistes révolutionnaires de l'autre.

Il ne peut être seulement question de sauvegarder plus longtemps l' «unité», même formelle, du parti et des syndicats. La révolution prolétarienne doit créer et créera son propre état-major politique central à partir des communistes et des syndicalistes, unis, de la tendance communiste révolutionnaire.

Découragé et dérouté par les révolutions russe et allemande, Kautsky avait accroché tous ses espoirs à la France et à l'Angleterre où, selon lui, l'humanitarisme accoutré des défroques de la démocratie allait enfin l'emporter. Nous pouvons en réalité constater que dans ces pays, au sommet de la société bourgeoise, le pouvoir a été conquis par la réaction de la pire espèce, bestiale, exhalant les vapeurs du chauvinisme, montrant ses crocs, l'oeil injecté de sang. Pour l'affronter, le prolétariat s'est dressé, prêt à assumer sans pitié sa revanche pour toutes les défaites passées, les humiliations, les tortures qu'il a dû subir. Il n'y aura pas de quartier : ce sera une lutte à mort. La classe ouvrière vaincra. La dictature prolétarienne balaiera alors le tas d'ordure de la démocratie bourgeoise et ouvrira la voie au système communiste de la société.

20 novembre 1919.

lundi 18 juillet 2011

:: L' Histoire du mouvement ouvrier d'Edouard Dolléans (1877-1954) en ligne

L' Histoire du mouvement ouvrier d'Edouard Dolléans (1877-1954). En libre accès sur le site Les classiques des sciences sociales

Tome 1 (pdf)
Tome 1Première partie : Éveil
Chapitre I: La misère et l’espérance
a) Une vision quotidienne de la misère
b) La condition ouvrière dans toute la France
Chapitre II : Une classe nouvelle
a) La réaction contre la révolution industrielle
b) La déception des trois glorieuses
Deuxième partie : L’Amitié qui doit nous unir
Chapitre I: Vivre libres en travaillant
Chapitre II : La Rue Transnonain
Troisième partie : L’Expérience chartiste (1836-1843)
Chapitre I: Autonomie du mouvement ouvrier
Chapitre II : Réformisme et lutte de classes
Quatrième partie : Le mouvement ouvrier en face des idéologies
Chapitre I: Des grèves corporatives à l’Union ouvrière
Chapitre II : Frédéric Engels et les Chartistes, précurseus du marxisme
Chapitre III : Proudhon, Karl Marx et le Manifeste Communiste
Cinquième partie : Le feu qui couve (1848-1862)
Chapitre I: 1848
Chapitre II : Le règne des affaires et ses ombres
Sixième partie : La Première Internationale (1862-1870)
Chapitre I: Capacité ouvrière
Chapitre II : L’élan rompu par la guerre
Épilogue : La Commune

Tome 2 (pdf)
Tome 2Première partie : Retours et anticipations (1871-1905)
Chapitre I: La renaissance du syndicalisme (1871-1902). Fernand Pelloutier
Chapitre II : Lénine, Trotsky et la Révolution de 1905
Deuxième partie : Les temps héroïques du syndicalisme
Chapitre I: Internationale politique ou internationale syndicale ?(1889-1900-1909)
Chapitre II : Victor Griffuelhes et la Charte d'Amiens (1902-1908)
Troisième partie : L'élan rompu par la guerre (1909-1916)
Chapitre I: La crise du syndicalisme français et l'approche de la guerre (1909-1914)
Chapitre II : L'Internationale ouvrière et la guerre (1914-1915-1916)
Quatrième partie : Guerre ou paix (1917-1918)
Chapitre I: Lénine et la Révolution d'octobre
Chapitre II : La paix américaine (1917-1918)
Cinquième partie : Démons de guerre et d'après-guerre (1919-1933)
Chapitre I: A la croisée des chemins les frères ennemis (1919)
Chapitre II : De la Troisième Internationale au fascisme (1920-1933)

Tome 3 (pdf)
Tome 3I – Le mouvement ouvrier
II – Révolutions réelles et révolutions fictives
Première partie : « Un monde détraqué, ballotté et plongeant »
Préambule
Chapitre I: Retours de la guerre
Chapitre II : La marche au fascisme
Chapitre III : La Charte du Travail et le corporatisme italien
Chapitre IV : Du spartakisme au national-socialisme
Chapitre V : La Suède, paradoxe historique. Contraste entre deux destins
Deuxième partie : Les libertés en péril
Chapitre I: Staline et la Russie
Chapitre II : Franklin Roosevelt et le peuple américain
Chapitre III : Mai 36
Chapitre IV : Le martyre de l’Espagne
Chapitre V : Les approches de l’épreuve
Chapitre VI : La France meurtrie et déchirée
Troisième partie : Les hésitations de l’histoire
Préambule
Chapitre premier : Les grèves de mars 1943 en Italie
Chapitre II : L’âme de la Résistance italienne et la guerre des Partisans
Chapitre III : Le syndicalisme allemand et la Résistance
Chapitre IV : La reconstruction et Hans Boeckler
Chapitre V : Les deux faces du problème social en Italie
Quatrième partie : Entre le cinéma et la solitude
Préambule
Chapitre I: L’éclatement des métiers et la conscience professionnelle
Chapitre II : Le chant du cygne d’une conception de la vie ouvrière
Chapitre III : La marche à l’inconscient
Cinquième partie : Choisir son Destin
Chapitre I: L’impératif catégorique
Chapitre II : Évolution du syndicalisme américain
Chapitre III : La rupture de l’Internationale

:: "La grève des usines Renault", par Pierre Bois (mai 1947)

Publié dans “La Révolution prolétarienne” du 25 mai 1947 (puis par Lutte Ouvrière).

LA GREVE DES USINES RENAULT

Depuis des mois chez Renault, comme partout, le mécontentement des ouvriers augmentait en même temps qu’augmentaient les difficultés de la vie.
Quelle est la situation chez Renault ? On a souvent dit que Renault était la boîte la plus mal payée de la région parisienne. Ce n’est pas tout à fait exact. En général, dans la métallurgie, les boîtes moyennes et surtout les petites boîtes payent davantage que les grosses entreprises genre Renault ou Citroën. Cela tient à ce que dans les petites boîtes la rationalisation est beaucoup moins poussée que dans les grosses. Les patrons ont intérêt à garder leur personnel qui se compose en grande partie d’ouvriers professionnels. Dans les grosses entreprises, du fait de la rationalisation, le personnel se compose en grande partie d’ouvriers spécialisés, facilement remplaçables.

D’autre part, dans les grosses entreprises, le patronat a les reins plus solides pour résister à la pression ouvrière.

S’il est vrai que les ouvriers des grosses boîtes sont moins payés que ceux des petites, les tarifs dans les grosses entreprises, comme Citroën et Renault, sont sensiblement les mêmes. Il est évident qu’on peut montrer des bulletins de paye de 42 francs et 34,30 frs. chez Renault, tandis qu’on montre des bulletins de 62 francs chez Citroën. Mais l’inverse est également vrai. Tout dépend des conditions de travail et du moment.

Ainsi, dans l’ensemble, avant l’augmentation des 25%, les ouvriers de Renault étaient mieux payés que ceux de chez Citroën. Depuis que les ouvriers de chez Citroën se sont mis en grève et ont failli renverser la voiture de Hénaff (fin février 1947), la moyenne des salaires chez Citroën est sensiblement supérieure à celle de chez Renault.

On a essayé d’expliquer la prétendue infériorité des salaires chez Renault par le fait des nationalisations. Au début de la grève, les ennemis des nationalisations –toute la presse de droite– ont tenté d’expliquer notre grève par la faillite des nationalisations. Et s’ils ont eu l’air d’appuyer notre mouvement au début, ils se sont immédiatement rétractés lorsqu’ils ont vu que le conflit devenait un problème gouvernemental. Les amis des nationalisations ont essayé de faire croire que notre mouvement était uniquement dirigé contre les nationalisations. Tout cela est faux.

En réalité, dès 1945, dans de nombreuses boîtes, notamment chez Citroën, une forte opposition se manifesta, de très nombreuses grèves sporadiques eurent lieu et si elles ne donnèrent que des résultats insignifiants, c’est que la bureaucratie syndicale ne rencontrant pas une opposition organisée suffisamment forte fut à chaque fois en mesure de saboter les mouvements. C’est ainsi que plusieurs camarades, après un travail de quelques mois, furent mis à la porte ou durent prendre leur compte après les brimades conjuguées de la section syndicale et de la direction.

Le mouvement de mécontentement chez Renault, qui a abouti à la grève, n’est pas d’aujourd’hui et il n’est pas non plus particulier à Renault. Chez Renault, comme partout ailleurs, la section syndicale était incapable d’interpréter ce mécontentement. Elle ne s’en souciait pas. Elle vivait en dehors ou au-dessus des ouvriers. Pourtant elle prétendait grouper 17.000 adhérents sur les 30.000 ouvriers. En réalité, la plupart ne payaient plus leurs cotisations. Il n’y avait plus de réunions syndicales et quand, par hasard, il y avait une assemblée, le nombre des présents était infime. Devant la carence de la section syndicale, les ouvriers devaient donc chercher un autre moyen de se défendre.

Aussi nous disions dans le tract qui convoquait au meeting public du lundi 28 avril : “Les organisations dites ouvrières, non seulement ne nous défendent pas, mais encore s’opposent à notre lutte. C’est à nous qu’il appartient de défendre nous-mêmes nos revendications : 1º 10 francs de l’heure sur le taux de base ; 2º Paiement intégral des heures de grève. Seule l’action peut nous donner satisfaction”.

Nous avons déclenché le mouvement. Nous appelons tous les ouvriers à se joindre à nous, à nommer des représentants qui viendront se joindre à notre comité de grève qui siège en permanence au Département 6 (secteur Collas)”.

Notre tract du 6 mai explique la cause du conflit : “En réalité ce sont les dépenses ruineuses de l’Etat qui provoquent l’inflation. M. Ramadier qui fait fonctionner la planche à billets pour couvrir, en partie, ces dépenses, veut en même temps en rendre responsable la classe ouvrière. La classe ouvrière, voilà l’ennemi pour ceux qui parlent au nom des capitalistes. La classe ouvrière doit non seulement supporter tous les sacrifices qu’on lui impose au nom de promesses non tenues ; mais dès qu’elle réclame les choses les plus indispensables pour vivre, on l’accuse, par-dessus le marché, de tous les maux qui sont les conséquences du fait que l”économie est dirigée par une poignée de capitalistes parasites.

Nous voulons la hausse des salaires par rapport aux profits des capitalistes.

“Notre revendication : le minimum vital en fonction du coût de la vie, c’est à-dire garanti par l’échelle mobile, n’est pas une revendication particulière. C’est une revendication qui intéresse toute la classe ouvrière.

“Contrairement à ce qu’on a tenté d’expliquer, la grève Renault na pas eu lieu parce que chez Renault on est plus mal payé que partout ailleurs. Si le tarif de chez Renault est actuellement un peu inférieur à Citroën ou à certaines petites boîtes, il est supérieur au tarif de boîtes même importantes comme le L.M.T., la Radiotechnique, l’Air liquide, etc.

Lorsque nous sommes allés à la Commission du travail, M. Beugnez, le président de cette commission et député M.RP., nous a dît: “Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez Renault, mais je crois qu’il faut ramener le conflit à des proportions techniques.” Pour ces gens-là il fallait limiter le conflit à des proportions techniques. Mais le conflit Renault n’était pas un conflit technique. C’était un conflit social. Les ouvriers de notre usine ont mené un combat d’avant-garde dans un mouvement général Et la meilleure preuve, c’est que la lutte pour la revalorisation des salaires, commencée chez Renault, s’est étendue à tout le pays.

La montée de la grève

Depuis quelques semaines, dans l’usine, se manifestaient divers mouvements qui avaient tous pour origine une revendication de salaire. Tandis que la production a augmenté de 150% en un an (66,5 véhicules en décembre 1945 et 166 en novembre 1946) notre salaire a été augmenté seulement de 22,5 tandis que l’indice officiel des prix a augmenté de 60 à 80%.

Dans l’Ile, c’est pour une question de boni que les gars ont débrayé; à l’Entretien, c’est pour clamer un salaire basé sur le rendement. Au Modelage Fonderie, les ouvriers ont fait une semaine de grève. Ils n’ont malheureusement rien fait pour faire connaître leur mouvement parce qu’ils pensaient que “tout seuls, ils avaient plus de chance d’aboutir”. Au bout d’une semaine de grève, ils ont obtenu une augmentation de 4 francs, sauf pour les P1.

A l’Artillerie aussi, il y a eu une grève. Ce sont les tourneurs qui ont débrayé les premiers, le jeudi 27 février, à la suite d’une descente des chronos. Les autres ouvriers du secteur se sont solidarisés avec le mouvement et une revendication générale d’augmentation de 10 flancs de l’heure ainsi que le réglage à 100% ont été mis en avant. Cela équivalait à la suppression du travail au rendement. Sous la pression de la C.G.T., le travail a repris. Finalement, les ouvriers n’ont rien obtenu, si ce n’est un rajustement du taux de la prime, ce qui leur fait 40 centimes de l’heure.

A l’atelier 5 (trempe, secteur Collas), un débrayage aboutit à une augmentation de 2 francs.

A l’atelier 17 (Matrices), les ouvriers, qui sont presque tous des professionnels, avaient revendiqué depuis trois mois l’augmentation des salaires. N’ayant aucune réponse, ils cessèrent spontanément le travail.

Dans un autre secteur, les ouvriers lancent une pétition pour demander la réélection des délégués avec les résultats suivants : 121 abstentions, 42 bulletins nuls comportant des inscriptions significatives à l’égard de la direction syndicale, 172 au délégué C.G.T., 32 au délégué C.F.T.C.

Au secteur Collas les ouvriers font circuler des listes de pétition contre la mauvaise répartition de la prime de rendement D’autres sections imitent cette manifestation de mécontentement, mais se heurtent à l’opposition systématique des dirigeants syndicaux.

L’atelier 31, secteur Collas, qui avait cessé spontanément le travail par solidarité pour l’atelier 5, n’ayant pu entraîner le reste du département, a été brisé dans son élan par les délégués. On le voit, depuis plusieurs semaines, une agitation grandissante se manifestait Partout volonté d’en sortir, mais partout aussi sabotage systématique des dirigeants syndicaux et manque absolu de direction et de coordination.

La première journée

Le mercredi 23 avril, les ouvriers du secteur Collas (boîtes de vitesse, direction, pignons) élisent parmi eux, en réunion générale, un bureau avec mandat de préparer et de décider l’action dans les meilleures conditions.

Le vendredi 25 avril, à 6 h.30, un piquet est à la porte et distribue un tract du Comité de grève, tandis que l’ordre de grève est affiché.

Le courant a été coupé, chaque transfo est gardé par un piquer. Les portes d’entrée sont également gardées ; une affiche invite les ouvriers a assister à la réunion générale, à 8 heures, dans le hall. Un nouveau vote confirme la grève par une majorité d”environ 85% . Après plusieurs manoeuvres des cégétistes, l’atelier 5 (la Trempe) refuse de se joindre au mouvement. Quoique faisant partie du département 6, il restera toujours à l’écart du Comité de grève.

Le secrétaire général Plaisance, ainsi que les délégués, tout en désapprouvant notre grève promettent de “s”incliner devant les décisions de la majorité”. Une délégation se rend à la direction pour déposer la revendication.

Pendant ce temps, exception faite des piquets qui restent à leur poste, l’ensemble des ouvriers se répand dans les divers ateliers pour les inviter à se joindre à nous. Les moteurs s’arrêtent ; les délégués syndicaux les remettent en route. Quoique certains ouvriers soient au courant du mouvement de grève, la majorité est surprise ; elle hésite devant l’hostilité farouche des délégués.

A 13 heures, profitant de ce qu’il règne dans les autres secteurs une certaine confusion susceptible de démoraliser les ouvriers de Collas, les délégués syndicaux réclament un nouveau vote dans ce secteur. La réponse est ferme : “Nous ne sommes pas des enfants qui changent d’opinion toutes les cinq minutes.” Ils refusent le vote. En fin de journée, la grève tient ferme à Collas. Dans les autres secteurs, la pression des éléments cégétistes a eu raison de l’hésitation des ouvriers. A part quelques secteurs isolés, le travail a repris.

Le meeting de la Place Nationale

Le samedi et le dimanche, peu d’ouvriers sont présents à l’usine, en dehors des piquets. Mais le Comité de grève travaille. II faut étendre la grève à toute l’usine. C’est la seule garantie du succès. Un tract est tiré invitant les ouvriers à se joindre au mouvement ; il sera distribué le lundi matin à toutes les entrées de l’usine. Un meeting est prévu pour le lundi à la place Nationale. II faut que le secteur Collas fasse la démonstration qu’il est décidé à lutter. Il lui faut convaincre les autres secteurs d’agir avec lui. Naturellement, le lundi matin, quand les tracts sont distribués, quelques accrochages ont lieu avec les P.C.F. au Bas-Meudon, à la place Nationale, mais sans gravité.

Au meeting, le Comité de grève appelle les ouvriers à se joindre au mouvement- La revendication est commune, la lutte doit être commune. Les 10 francs intéressent tous les ouvriers ; il faut réaliser l’unité d’action. Les ouvriers, convaincus de la justesse des revendications, apprécient le sentiment de démocratie qui anime le Comité de grève qui les invite à venir s’exprimer. Ils ont compris que l’affaire est sérieuse. A peine le meeting est-il terminé qu’on vient nous chercher pour aller à l’usine O. Un cortège se forme. A notre arrivée, des chaînes entières quittent le travail. A la suite d’un second meeting, un comité de grève est formé à l’usine O.

Pendant tout l’ après-midi le secteur Collas recevra des dizaines de délégations d’ouvriers représentant tantôt leur département, tantôt leur atelier, tantôt un petit groupe de camarades demandant des directives pour mener le combat.

Mardi matin, environ 12.000 ouvriers sont en grève, malgré l’opposition des cégétistes. La direction syndicale se sent débordée. Pour essayer de reprendre le mouvement en main et de le contrôler, elle utilise une première “manoeuvre” en appelant elle-même à la grève générale, dune heure, pour soi-disant appuyer ses propres négociations avec la direction. Mais une fois en grève, les travailleurs de toute l’usine y restent, refusent de limiter le mouvement à une heure et suivent le secteur Collas dans la grève et dans ses revendications.

L’attitude de la direction

Les responsables cégétistes nous ont reproché d’avoir déclenché le mouvement juste au moment où le président-directeur de la régie, M. Lefaucheux, était absent. En fait, M. Lefaucheux est toujours absent. Et depuis plus d’un mois il était saisi de nos revendications.

Le vendredi du déclenchement de la grève, les représentants de la direction se retranchent derrière des formalités légales pour refuser de discuter avec le Comité de grève “qu’ils ne connaissent pas”. Cela n’empêchera pas les mêmes représentants patronaux de venir s’adresser au Comité de grève trois heures plus tard pour réclamer libre passage du matériel dans les départements en grève. Ce qui est évidemment refusé.

Dès le samedi, on apprend que M. Lefaucheux est de retour. Le lundi matin, il discute avec… la section syndicale.

Le mardi 29 avril, après un meeting du Comité de grève, 2.000 ouvriers environ se rendent à la direction. M. Lefaucheux est au ministère. Promesse est faite aux ouvriers que le Comité de grève sera reçu dans la soirée. Mais le soir, lorsque la masse des ouvriers est absente, il refuse, avec le plus grand mépris, de nous recevoir.

Seule la complicité des responsables cégétistes a permis à la direction de refuser de recevoir les délégués du Comité de grève, mandatés par les ouvriers et de ne pas prendre en considération la volonté de ces derniers. La direction avait le plus grand intérêt à discuter avec les responsables cégétistes qui, sous couleur de représenter, eux, les ouvriers, négociaient et manoeuvraient avec la direction pour la reprise du travail.

Le lundi 12 mai, lorsque les ouvriers de Collas décideront de continuer seuls la lutte, M. Lefaucheux invitera les représentants du Comité de grève, en présence de deux délégués syndicaux- N’ayant pas obtenu la reprise du travail, il tentera le lendemain une manoeuvre d’intimidation en venant lui-même s’adresser aux ouvriers, qui le feront déguerpir sous leurs huées parce qu’il refusera de répondre publiquement aux questions du Comité de grève La direction emploiera alors, sans plus de succès du reste, d’autres méthodes d’intimidation. Elle enverra inspecteur du travail nous menacer de poursuites pour entraves à la liberté du travail.

La direction tantôt se raidit et cherche à nous intimider, tantôt essaie les formes paternalistes ; tantôt enfin elle se retranche derrière les décisions gouvernementales. Elle refuse de connaître le Comité de grève. mais, en fin de compte, c’est l’action des grévistes qui tranche les questions et non les discussions des “représentants légaux”.

La maîtrise et les grands bureaux

Ce n’étaient pas les employés et les techniciens qui pouvaient se mettre en avant du conflit. Mais lorsque les ouvriers ont eu donné le coup d’envoi, ils ont suivi le mouvement. Certains éléments se sont même placés à l’avant-garde. En général, le mouvement a bénéficié de la neutralité bienveillante de la maîtrise. L’influence du M.F.A. (Mouvement Français de l’Abondance) parmi le personnel collaborateur est un facteur certain de la sympathie de celui-ci en faveur du mouvement.

Lorsque le secteur Collas a continué seul la grève, la maîtrise, officiellement, n’a pas fait grève (elle a remis les moteurs en route quand la direction lui en a donné l’ordre), mais elle a favorisé le mouvement plutôt qu’elle ne l’a saboté.

Les Grands Bureaux ont été les premiers à suivre le mouvement. Certainement, l’influence de la C.F.T.C., qui voyait avant tout une attaque anti-P.C.F., a favorisé le débrayage des bureaux. Mais dans la lutte, ce sont surtout des éléments étrangers à la C.F.T.C. qui ont eu un rôle dirigeant. Quant à ses adhérents. ils ont agi beaucoup plus en liaison avec le Comité de grève qu’avec leur organisation chrétienne. Celle-ci s’est tenue à l’écart et s’est même désolidarisée du mouvement dès que celui-ci a pris un caractère général, par conséquent préjudiciable au patronat.

La C.G.T. dans le conflit

Les ouvriers du secteur Collas, qui sont à l’origine du conflit, sont pour la grosse majorité des syndiqués à la C.G.T. Mais certains, depuis plusieurs semaines, d’autres depuis plusieurs mois, avaient cessé de payer leurs cotisations, ayant compris la politique de trahison menée par leurs dirigeants syndicaux, comme du reste une forte proportion des ouvriers dans l’ensemble de l’usine.

La C.G.T. est contre la grève, car pour elle maintenant “la grève, c’est l’arme des trusts”.

Le premier jour, L’Humanité ne parle pas de la grève. Encore un de ces nombreux conflits que la bureaucratie syndicale arrivera bien à étouffer… Le deuxième jour, la grève est définie comme étant l’oeuvre d’une poignée de provocateurs.

Chaque jour, un tract du Syndicat des métaux est distribué pour discréditer le Comité, ce “Comité de provocateurs”. Les bonzes répandent les calomnies les plus abjectes qui sont plus souvent des insinuations que des affirmations, car ils sont incapables de reprocher quoi que ce soit aux membres du Comité malgré tout le mal qu’ils se donnent à constituer “leurs dossiers”. C’est ainsi qu’ils se sont servis, pour discréditer le mouvement, d’un certain Salvade que le Comité de grève n’a jamais connu.

Le citoyen Plaisance, après avoir déclaré publiquement à Collas, le lundi matin 28, qu’il se pliait aux décisions de la majorité, n’hésitait pas à déclarer à midi, au meeting de la place Nationale, “qu’une poignée de gaullistes-trotskystes-anarchistes avait voulu faire sauter l’usine.

Les principes les plus élémentaires de la démocratie sont foulés aux pieds. Au meeting de la C.G.T., le même lundi 28 avril, les ouvriers du secteur Collas qui veulent prendre la parole, sont brutalement refoulés, tandis que la voiture haut-parleur s’éloigne sous les huées de la foule. Au meeting de la C.G.T. du mercredi 30 avril, dans l’île, une opposition encore plus brutale repousse les camarades du Comité de grève qui voulaient approcher du micro pour parler. A l’A.O.C. et à l’atelier 176 particulièrement, les cégétistes se sont barricadés pour empêcher tout contact avec l’extérieur.

Les nervis du P.C.F. n’hésitent pas à s’opposer, physiquement, à tout ce qui n’est pas en concordance avec leur politique. A certains endroits, la provocation est flagrante. Ils insultent et brutalisent des grévistes. Si ceux-ci résistent, c’est la bagarre qui justifie l’intervention de la police. Mais ces manoeuvres sont déjouées par la volonté unanime des ouvriers de bannir de telles méthodes. Là où la force aura donné raison au gangstérisme, le discrédit n’en sera que plus affirmé. C’est à la collecte des timbres que ces messieurs s’en apercevront.

La grève qui s’étend oblige la section syndicale à se joindre au mouvement. Evidemment, elle ne reconnaît pas la revendication de 10 francs sur le taux de base. Devant le refus de la direction et du gouvernement de lâcher même les misérables 3 francs de prime que la section syndicale revendique, celle-ci appelle à un débrayage d’une heure.

Mais les travailleurs de la Régie ne sont pas satisfaits. Une fois les machines arrêtées, ils refusent de les remettre en route. Le mardi 29 avril, l’usine compte plus de 20.000 grévistes. Alors la C.G.T. vire encore un peu plus sur la gauche. C’est 10 francs qu’elle réclame maintenant comme “prime à la production”.

Mais ce qui compte avant tout, c’est de faire reprendre le travail aux ouvriers.

Aussi, le vendredi, la section syndicale organise-t-elle un vote pour ou contre la grève sur la base d’une augmentation de 3 francs de prime. C’est une escroquerie, car la section syndicale n’a pas obtenu la prime de 3 francs. Les ouvriers par 11.354 voix contre 8.015 votent la continuation de la grève.

Huit jours se passent, sans que les discussions autour du tapis aient rien apporté de nouveau.

En effet, si de son côté le Comité de grève emploie toutes ses forces à élargir le conflit aux autres usines pour faire capituler le gouvernement (distribution d’un tract dans ce sens par des délégations de grévistes aux autres usines, où ils se heurtent encore au sabotage des délégués cégétistes), le syndicat des métaux, lui, ne cesse de “lancer du sable sur les incendies” qui s’allument çà et là (Unic, Citroën, etc.).

Enfin, les 3 francs sont accordés. Nul doute que si les ouvriers avaient voté la première fois pour la reprise du travail, ils n’auraient rien eu. Néanmoins, le syndicat des métaux clame partout sa victoire. Il faut vite reprendre le travail, car, les 10 francs, nous les aurons dans “le calme et la discipline”. Un second vote est organisé pour demander aux ouvriers de reprendre le travail. Tous les moyens de propagande sont utilisés. La violence est employée contre les distributeurs de tracts du Comité de grève qui appelle à la continuation du mouvement. On demande aux ouvriers de reprendre le travail avec les mêmes conditions qu’ils ont refusées huit jours plus tôt. Il est clair qu’on spécule sur leur lassitude, car peu d’ouvriers ont la possibilité de vivre plus de huit jours sans travailler ; on spécule aussi sur l’hésitation des travailleurs qui voient parfaitement qu’ils n’ont rien à attendre du syndicat, mais qui, dans beaucoup d’endroits, n’ont pas de direction à eux. Même ceux qui rejoignent le Comité de grève, s’ils ont pour la plupart une grande volonté de lutte, manquent cependant encore d’expérience.

Partout les ouvriers sont mécontents de reprendre avec une dérisoire prime de 3 francs. Partout où il y a une direction (secteur Collas, département 88), une forte majorité se prononce pour la continuation de la grève, mais l’ensemble de l’usine se prononce pour la reprise par 12.075 voix contre 6.866. Plus d’un tiers du personnel s’est abstenu.

La grève continue

Quand on apprend le résultat du vote en faveur de la reprise, le vendredi 10 mai, il est déjà 6 heures du soir, la grosse majorité des ouvriers est partie. Ceux qui restent sont pour la continuation de la grève. Mais que feront les autres ?

Le lundi matin, au secteur Collas, les ouvriers arrivent ; les moteurs tournent déjà ; certains ouvriers se mettent au travail, mais sans beaucoup d’entrain. Un peu plus tard, le Comité de grève convoque une réunion dans le hall. Les ouvriers sont pour la grève. On ne peut tout de même pas reprendre avec 3 francs. Le Comité de grève, bien qu’il soit pour la grève, indique les dangers de combattre sans le reste de l’usine. Les ouvriers répondent qu’il ne faut pas s’occuper des autres ; dans notre secteur, la majorité est pour la grève. Les moteurs qui tournaient à vide s’arrêtent à nouveau. Mais comme nous sommes seuls à continuer le combat, il serait vain de croire que l’on peut obtenir les 10 francs. Nous limitons notre revendication au paiement des heures de grève. Le gouvernement continue à se montrer inflexible. A deux reprises, M. Lefaucheux nous affirme que nous n’aurons rien.

Le syndicat des métaux essaie par tous les moyens de dresser les ouvriers de l’usine contre ceux de Collas. Il demande à la direction et au gouvernement d’intervenir contre nous. La grève, au secteur Collas, c’est un complot de 200 hommes. La section syndicale pose cette question mercredi : qui tire les ficelles ? Ce sont les ouvriers de l’usine qui se chargent de répondre le jour même. Malgré les dix jours de grève qu’ils viennent de faire, dans la seule journée de mercredi, ils collectent près de 60.000 frs. pour les grévistes de Collas. Le jeudi, le gouvernement cède devant la ténacité ouvrière et accorde une indemnité de 1.600 francs pour tous les ouvriers de la régie.

La section syndicale, une fois de plus, clame sa victoire, car c’est elle qui a été admise aux délibérations.

Les ouvriers de Collas ne sont pas satisfaits : 1.600 frs. pour trois semaines de grève, c’est peu. Mais on ne peut pas continuer une lutte inégale ; il faut préparer d’autres combats. Le travail reprend, mais dans l’usine les ouvriers ne sont pas dupes : “C’est bien grâce aux gars de Collas si on a eu les 1.600 francs !

Le rôle du secteur Collas

Ce sont les ouvriers de Collas qui ont commencé la grève, ce sont eux qui l’ont terminée. C’est le Comité de grève qui a donné l’ordre de grève, c’est lui qui a donné l’ordre de reprise.

Pour déclencher la grève comme pour la terminer, de même que dans toutes les questions importantes, le Comité de grève a toujours consulté les ouvriers avant d’agir.

Le mouvement est parti de Collas parce que c’est là que s’était constitué un groupe de camarades actifs qui ont d’abord préparé les esprits à un mouvement revendicatif ; dans les derniers temps, les ouvriers s’impatientaient même de ne pas recevoir un ordre de grève. Ces camarades ont ensuite organisé la grève. Cette organisation, à l’origine très faible (une poignée de copains), a révélé, une fois de plus, que les ouvriers sont très actifs quand ils savent pourquoi ils combattent, et qu’ils ont quelque chose de ferme à quoi ils puissent s’accrocher. Non seulement les ouvriers de Collas ont tenu leur secteur en grève pendant trois semaines, mais ils ont été à peu près les seuls à se dépenser avec énergie pour développer le mouvement.

La première semaine, plusieurs fois par jour, ils se sont répandus dans les ateliers pour aller aider des ouvriers à empêcher le sabotage par la section syndicale. Dès que quelque chose ne marchait pas dans un coin, on venait chercher les gars de Collas.

La seconde semaine, toute l’usine étant arrêtée, ce sont encore les ouvriers de Collas, à peu près seuls. qui se répandirent dans de très nombreuses usines de la région parisienne pour inviter les autres ouvriers à nous suivre. Bien souvent ils eurent des accrochages sérieux avec les dirigeants cégétistes. Dans les boîtes où les travailleurs disaient qu’ils attendaient les ordres de la C.G.T., les ouvriers de Collas répondaient : “Vous pouvez attendre longtemps !” Et on sentait dans cette réponse la fierté qu’ils éprouvaient de n’être pas à la merci d’un ordre des bureaucrates. Ils agissaient “seuls”, avec un sens d’autant plus grand de leurs responsabilités.

Nos conclusions

Nous étions entrés en lutte pour arracher les 10 francs sur le taux de base, comme acompte sur le minimum vital calculé sur l’indice des prix. Mais nous avons repris le travail avec l’aumône de 3 francs de “prime”.

Les responsables officiels du syndicat vantent cette “victoire”, cependant déjà annihilée pour les mois à venir par l’inflation (rien que dans les deux dernières semaines, l’Etat vient de mettre en circulation vingt nouveaux milliards de francs-papier). Il n’a pas été question, dans les négociations officielles du syndicat, de garantir notre salaire par l’échelle mobile, c’est-à-dire son calcul sur l’indice des prix.

Mais notre lutte, même sabotée, a-t-elle été inutile ? Tout au contraire ! Si nous avons subi un échec partiel quant aux gains immédiats, nous avons, par contre, réussi à renverser complètement la vapeur.

Nous avons tout d’abord prouvé à tous ceux qui nous croyaient mûrs pour la capitulation, résignés aux bas salaires, à l’esclavage économique, que la classe ouvrière n’a rien perdu de sa capacité de lutter, unie pour la défense de ses intérêts vitaux.

Nous avons secoué le joug de nos soi-disant représentants qui, au lieu d’être les défenseurs de nos revendications, étaient devenus nos gardes-chiourme.

Nous avons obligé la direction patronale à reconnaître le principe du paiement des heures de grève.

Nos revendications, les 10 francs et l’échelle mobile, sont approuvées par la majorité des ouvriers de la France entière (voir les journaux), et la direction syndicale officielle devra lutter réellement pour ces revendications, sinon une deuxième vague ouvrière la jettera elle-même par-dessus bord.

En lançant son appel à la grève générale, le Comité de grève avait affirmé sa conviction que la victoire totale des revendications pouvait être obtenue.

En regard des résultats obtenus, ne pourrait-on pas dire qu’il a été trop optimiste ? Qu’on en juge : il a suffi que deux départements, 6 et 18, continuent la grève, appuyés sur la sympathie active de toute l’usine, pour que la revendication sur laquelle les bonzes syndicaux avaient capitulé - le paiement des heures de grève - soit accordée à toute l’usine. C’est ainsi que nous avons obtenu les 1.600 francs.

Il a suffi, d’autre part, de la grève Renault pour qu’une vague d’augmentations, allant jusqu’à 10 francs, soit accordée dans presque toutes les usines. C’est ainsi que les usines Citroën ont obtenu les 3 francs sans un seul jour de grève.

Il n’y a pas de doute qu’une grève générale aurait arraché la victoire totale. Mais la grève générale était-elle possible ?

La grève générale manifeste sa réalité tous les jours en province et à Paris. La grève générale ce n’est pas une chose qu’on décrète, c’est un mouvement profond surgi de la volonté unanime de toute la classe ouvrière, quand elle a compris qu’il n’y a pas d’autre moyen de lutte. En présence de cette volonté de la classe ouvrière, on peut seulement agir de deux façons ; soit, comme l’a fait le Comité de grève, donner le maximum de forces à l’action ouvrière en l’unifiant en un seul combat livré par la classe ouvrière pour des objectifs communs : la grève générale ; soit, comme la fraction dirigeante de la C.G.T. et de la C.F.T.C., fractionner les luttes ouvrières, les séparer artificiellement les unes des autres, les mener dans l’impasse des primes.
 Or, de même que la grève Collas, le vendredi 25 avril, avait entraîné dans la lutte toute l’usine Renault, la continuation de la grève dans toute l’usine aurait entraîné dans la lutte ouverte toute la classe ouvrière.

De la lutte que nous venons de mener, il reste prouvé que la grève est l’arme revendicative essentielle des travailleurs. Il reste prouvé également que, quelles que soient les manoeuvres intéressées, pour ou contre la grève, de tous les pêcheurs en eau trouble, la volonté unanime des travailleurs est capable de triompher de tous les obstacles.

Dans nos prochaines luttes, nous entrerons mieux préparés et nous obtiendrons ce que nous n’avons pu obtenir cette fois-ci.

25 mai 1947, Pierre BOIS