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lundi 31 août 2015

:: Été 1941 : l'attaque hitlérienne contre l'URSS

« Nous entrons dans l'année 1941 avec un sentiment de joie et de confiance complète dans l'avenir radieux de notre pays », écrivait la Pravda le 31 décembre 1940. « Le Parti et le gouvernement ont énormément travaillé à accroître la puissance militaire de l'URSS, la force défensive et la préparation militaire du peuple. »

Or six mois plus tard, lorsque les armées hitlériennes envahirent l'Union Soviétique le 22 juin 1941 au matin, ce fut un désastre pour la population russe, non préparée à cette éventualité.

En une demi-journée, 1 200 avions soviétiques furent détruits, dont 800 qui étaient restés cloués au sol, parmi les plus modernes de la flotte soviétique. En deux semaines, les troupes allemandes pénétrèrent sur cinq cents kilomètres à l'intérieur de l'URSS. À la fin de l'été elles atteignaient Leningrad, dont elles firent le siège durant tout l'hiver, s'approchaient de Moscou et occupaient la presque totalité de l'Ukraine.

Une politique d'alliances et de compromissions qui isola l'URSS face à l'Allemagne nazie

Si l'Armée rouge se révéla incapable de s'opposer à cette avance, ce fut avant tout pour des raisons politiques. L'offensive allemande marquait la rupture de l'alliance entre le gouvernement de Hitler et celui de Staline, conclue deux ans plus tôt, le 23 août 1939, lors de la signature du Pacte germano-soviétique, accueillie avec stupeur par de nombreux travailleurs et militants communistes.

Ce pacte était symptomatique de la politique de la bureaucratie russe, qui avait tourné le dos à toute politique révolutionnaire, privant ainsi l'URSS du soutien des classes ouvrières et de la crainte qu'une révolution prolétarienne éclate dans leur pays suscitait parmi les dirigeants impérialistes. Staline se tourna vers un jeu diplomatique hasardeux en direction des grandes puissances impérialistes, en essayant de jouer sur leurs rivalités.

Après l'arrivée au pouvoir des nazis en janvier 1933, Staline tenta un rapprochement avec l'Allemagne qui ne déboucha pas. La victoire de Hitler marquait le début du compte à rebours vers une nouvelle guerre mondiale où l'existence même de l'URSS pouvait être remise en cause. Staline opéra alors un tournant et se rapprocha de la France et de la Grande-Bretagne. Tel fut le sens des accords Laval-Staline de 1935, dont le but affirmé était de défendre la « démocratie » contre le fascisme. Cette alliance se traduisit en 1936 par le soutien aux gouvernements de Front populaire en France et en Espagne.

Mais on put vite mesurer le peu de fiabilité de ces alliés impérialistes de l'URSS. En septembre 1938, les dirigeants anglais et français signèrent avec Hitler les Accords de Munich, qui acceptaient l'annexion de la Tchécoslovaquie par l'Allemagne. Sentant que l'expansionnisme allemand s'orientait vers l'est, avec la complicité des Franco-Anglais, Staline fit une nouvelle volte-face et chercha en 1939 l'alliance de son adversaire d'hier, en signant le Pacte germano-soviétique.

Ce pacte permit à l'Allemagne et à l'URSS de se partager la Pologne. Mais les appétits de conquête vers l'est de Hitler n'étaient que provisoirement calmés. Car, loin de garantir sa sécurité à l'URSS, le dépeçage de la Pologne laissait à Hitler les mains libres pour entamer, dans un premier temps, l'offensive à l'ouest. Trotsky écrivait : « Ses victoires (de Hitler) à l'Ouest ne sont qu'une gigantesque préparation pour un gigantesque mouvement vers l'Est ».

Cette politique de compromission avec les États impérialistes, jusque dans leur pire incarnation avec le régime nazi, n'épargna à l'URSS ni la guerre, ni les ravages qu'elle produisit sur le territoire.

L'incurie de la bureaucratie stalinienne

Jusqu'à la veille de l'invasion de l'URSS par les troupes hitlériennes, Staline voulut faire croire à la solidité de son alliance avec Hitler. Une semaine avant l'offensive allemande l'agence soviétique Tass affirmait : « Les rumeurs n'ont cessé de se multiplier quant à une guerre prochaine entre l'Union soviétique et l'Allemagne... Il n'y a rien là qu'une vaste tentative des puissances hostiles à l'Allemagne, qui souhaitent une extension du conflit... Les milieux soviétiques considèrent comme dénuées de tout fondement les rumeurs selon lesquelles l'Allemagne aurait l'intention de rompre le pacte et d'attaquer l'URSS. Quant au transfert des troupes allemandes vers les zones septentrionales et orientales de l'Allemagne durant cette dernière semaine, on peut penser qu'il s'agit de mener à bien des tâches militaires dans les Balkans et que ces mouvements ont été dictés par des motifs qui sont étrangers aux relations germano-soviétiques ! »

Et pourtant, dans la partie de Pologne occupée par l'Allemagne, les armées hitlériennes construisaient de vastes réseaux de communication en prévision d'une attaque de l'URSS dont Hitler n'avait jamais fait mystère. Il était clair qu'après avoir stabilisé ses conquêtes à l'ouest du continent européen, l'Allemagne nazie se retournerait vers l'est. Même la bureaucratie russe le pressentait, malgré son aveuglement. Sauf qu'elle ne la prévoyait pas si proche, malgré les rapports qui lui parvenaient, malgré les mouvements de la Wehrmacht dans les Balkans et en Roumanie, qui resserraient l'étau autour de l'URSS, malgré les 500 vols de reconnaissance effectués par l'aviation allemande pendant les six mois précédant l'invasion. Pire, selon les clauses définies par le Pacte germano-soviétique, l'URSS continua jusqu'au bout à fournir les matières premières dont l'Allemagne avait besoin pour son industrie de guerre, cuivre, chrome, manganèse, etc., dans un but « d'apaisement », dans le fol espoir que cette servilité devant l'État nazi écarterait le danger !

Après l'invasion de l'URSS en juin 1941, Staline et la clique au pouvoir rejetèrent toute la responsabilité de l'avancée fulgurante de l'armée nazie sur l'impréparation de l'Armée rouge et l'incompétence des officiers. C'était passer sous silence le fait que, pendant les purges de 1937-1938, Staline avait décapité l'Armée rouge, éliminant physiquement, selon les évaluations de Trotsky, quelque 30 000 officiers et sous-officiers.

Si finalement, après trois ans de guerre sur son territoire, l'URSS parvint à se libérer de l'occupation nazie, au prix de millions de morts, ce ne fut pas grâce à la politique de Staline et de sa coterie de bureaucrates au pouvoir, mais grâce aux sacrifices et à l'héroïsme de la population.

Marianne LAMIRAL

mercredi 26 août 2015

:: 23 août 1939 : signature du pacte germano-soviétique


Le 23 août 1939, à Moscou, Ribbentrop et Molotov, les ministres des Affaires étrangères respectifs de l'Allemagne nazie et de l'URSS, signèrent un pacte de non-agression. Staline espérait ainsi contenir les ambitions de conquête d'Hitler vers l'est. Illusion de courte durée, puisque deux ans plus tard l'Allemagne nazie envahissait la Russie soviétique.

Pour défendre l'URSS menacée par l'expansionnisme de l'Allemagne nazie, Staline ne comptait pas sur la politique révolutionnaire qui avait été celle du jeune État soviétique, en 1917. Depuis la fin des années vingt, il avait tourné le dos à toute idée de révolution prolétarienne. À partir de 1934, il privilégia l'alliance, bien illusoire d'ailleurs, avec les États capitalistes comme la France (pacte Laval-Staline). Ce fut la politique « d'alliance des démocraties » et des « Fronts populaires » contre « les agresseurs fascistes ». En France, les dirigeants du Parti Communiste abandonnèrent toute idée de révolution sociale. Le PC devint nationaliste et même chauvin. Il se transforma en champion de la défense nationale. Pour lui, le conflit qui s'annonçait n'avait plus le caractère d'une guerre inter-impérialiste, mais celui d'un affrontement des « démocraties » contre le « fascisme ».

Face aux revendications de l'Allemagne nazie sur les Sudètes, en Tchécoslovaquie, Chamberlain pour la Grande-Bretagne et Daladier pour la France signèrent les accords de Munich, en 1938, avec Hitler et Mussolini. Ce fut une capitulation sans condition où ils donnèrent la Tchécoslovaquie en pâture à Hitler, espérant ainsi retarder la guerre. Chamberlain comme Daladier, représentants respectifs de leur bourgeoisie, laissaient ainsi les mains libres à Hitler pour son expansion à l'est et espéraient bien que celui-ci finisse par régler son compte à Staline. Tenu volontairement à l'écart de cette paix impérialiste par ses anciens alliés d'hier, Staline fit volte-face et signa un pacte avec Hitler.

Ce pacte scandalisa l'opinion bourgeoise et social-démocrate. En fait, il était dans la continuité de la politique menée par Staline depuis 1935, qui recherchait à échapper à la guerre grâce à une alliance avec un des deux camps impérialistes. Mais il incluait en outre des clauses secrètes prévoyant le partage de la Pologne entre l'Allemagne et la Russie, dont la mise en oeuvre fin septembre désorienta encore plus les Partis Communistes et les dizaines de milliers de militants pour qui Hitler, fossoyeur de la classe ouvrière allemande, était l'ennemi mortel des travailleurs.

Un virage diplomatique à 180° de la bureaucratie stalinienne

Cettte politique démoralisa et désorienta les classes populaires, et les militants communistes de ces « prétendues démocraties », comme l'écrivait Trotsky. En France, l'annonce de ce pacte fit l'effet d'une bombe. Certains militants communistes refusèrent d'y croire. D'autres le justifièrent en parlant de manoeuvre de Staline pour gagner du temps. De nombreux militants, écoeurés, déchirèrent leur carte. Des députés donnèrent publiquement leur démission et prirent des distances avec leur ancien parti. Tout comme le firent à leur tour nombre d'intellectuels, compagnons de route du parti. Et comment pouvait-t-il en être autrement, après avoir expliqué depuis 1934, à des centaines de milliers de militants, que l'ennemi c'était le fascisme ? Staline vendait désormais du pétrole et du manganèse à Hitler, expliquant que le peuple allemand aimait son Führer et que l'Allemagne était victime du « bloc impérialiste » anglo-français !

En France, la répression s'abat sur le Parti Communiste

Le pacte isola la Russie sur le plan international. En France, le gouvernement accentua la répression contre le Parti Communiste, qui avait déjà commencé au lendemain des accords de Munich. Le 25 août 1939, les deux quotidiens du PC l'Humanité et Ce Soir furent interdits, tandis que les distributeurs de tracts et les colleurs d'affiches communistes étaient systématiquement arrêtés. Le 2 septembre, la France déclara la guerre à l'Allemagne, qui avait envahi la Pologne la veille. Daladier demanda des crédits militaires supplémentaires et les députés communistes les votèrent ! Mais le gouvernement se fichait comme d'une guigne des actes de loyalisme du PCF qu'il qualifiait de « parti de l'étranger ». Lorsque la Russie envahit à son tour la Pologne, le 17 septembre, la chasse aux communistes fut ouverte. Le 26 septembre, le Parti Communiste et toutes les organisations communistes, liées ou pas au PCF, furent dissoutes par décret-loi adopté en Conseil des ministres à l'unanimité. Le PCF n'avait plus d'existence légale et fut réduit à l'activité clandestine. Le 8 octobre, les premiers députés communistes furent arrêtés. Daladier autorisa l'internement administratif, le 18 novembre. Durant les neuf mois qui suivirent la signature du pacte, la police française opéra 15 000 perquisitions et arrêta plus de 5 500 militants communistes français et étrangers résidant en France. En avril 1940 le décret Sérol - du nom d'Albert Sérol, ministre de la Justice et député SFIO (socialiste) de la Loire, ancien ministre de Léon Blum - autorisait la peine de mort pour qui nuirait à la défense nationale. Ce décret visait essentiellement les militants communistes.

Cette répression brutale porta un coup d'arrêt à l'intégration du PCF au sein de la société bourgeoise, commencée quelques années plus tôt avec la politique du Front Populaire. Elle provoqua toutefois un réflexe de solidarité chez les militants communistes, y compris ceux écoeurés par le pacte germano-soviétique. Le Parti Communiste entra alors dans une période difficile où, pour survivre dans la clandestinité, il dut affronter non seulement la répression de la police de Vichy, mais aussi celle de l'occupation allemande. Il connut de nouveau un succès à partir de 1942-1943, alors que l'URSS attaquée par l'Allemagne était redevenue alliée des impérialismes anglais et américain, puis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Mais sur la base d'une politique nationaliste « d'Union sacrée ».

Il n'était plus d'ailleurs la « section française » d'une Internationale Communiste que Staline avait dissoute en mai 1943 pour complaire à ses alliés anglo-américains, mais le Parti Communiste Français. Ce qu'il est resté.

René CYRILLE (LO n°2142)

mercredi 17 juin 2015

:: 1948-1949 : le blocus de Berlin, épreuve de force entre l'impérialisme et l'Union soviétique [LO, juillet 2008]


Le 24 juin 1948 débutait le " blocus de Berlin ", qui allait être le premier affrontement de la Guerre froide entre les ex-alliés de la guerre et de l'après-guerre, les puissances occidentales rangées derrière les États-Unis d'une part, l'URSS et ses alliés d'autre part. Ce blocus devait durer jusqu'au 12 mai 1949, où l'URSS céda en rouvrant les voies de circulation menant à Berlin.

Depuis 1945, l'Allemagne vaincue n'existait plus en tant qu'État indépendant. Elle était découpée en quatre zones d'occupation, russe à l'est, américaine, anglaise et française à l'ouest, chacune sous commandement militaire. L'ancienne capitale, Berlin, enclavée dans la zone soviétique, était elle-même divisée en quatre zones d'occupation. Ce partage s'inscrivait dans la lignée des accords conclus entre les trois pays alliés contre l'Allemagne : les États-Unis, la Grande-Bretagne et l'Union soviétique (la France n'ayant été admise au rang de puissance occupante que plus tardivement).

Une alliance contre les peuples.

L'alliance entre les États-Unis, la Grande-Bretagne et l'Union soviétique se constitua pendant la guerre, quand l'Allemagne attaqua l'Union soviétique en 1941. Cette alliance s'avéra indispensable aux pays impérialistes, qui avaient besoin de la force militaire russe, avec ses millions d'hommes, pour vaincre l'Allemagne. À la fin de la guerre, cette alliance allait également leur être utile pour empêcher tout soulèvement révolutionnaire.

Les dirigeants impérialistes avaient en mémoire la période révolutionnaire de 1917-1919, à la fin de la Première Guerre mondiale qui avait instauré un État ouvrier en Russie et menacé le système capitaliste en Europe, notamment en Allemagne. Leur crainte de voir une révolution éclater était d'autant forte que toute l'Europe avait été ravagée par cinq années de guerre et que la majorité des pays occupés militairement avaient subi le régime de la terreur nazie. Le reflux des armées allemandes risquait de laisser un vide étatique dangereux pour l'ordre capitaliste. Ils avaient besoin de la force militaire de l'URSS pour maintenir l'ordre dans sa zone en attendant que des appareils d'État se mettent en place. Mais, d'autre part, ils avaient aussi besoin du poids que le régime stalinien possédait dans la classe ouvrière, au travers des Partis Communistes, pour s'opposer à toute velléité révolutionnaire et faire accepter à la population des sacrifices pour reconstruire l'économie capitaliste.

Cette alliance fut symbolisée par les accords des conférences de Téhéran, en décembre 1943, et Yalta en février 1945, qui allait devenir le symbole du " partage du monde " en zones d'influence, et ceux de Postdam, en juillet 1945.

Pour l'Allemagne, les accords de Postdam prévoyaient " une éventuelle reconstruction de la vie politique sur des bases démocratiques " - ce qui dans le contexte signifiait l'ordre capitaliste.

Dans la zone qu'elle occupait, l'administration militaire soviétique put s'appuyer, pour reconstituer un appareil d'État, sur les anciens dirigeants du Parti Communiste qui s'étaient réfugiés en URSS et qui avaient survécu aux purges des années 1936-1938. Mais, tout comme les dirigeants des pays impérialistes qui de leur côté trouvèrent peu de personnel politique pas trop compromis avec le régime hitlérien, ils firent appel à des gens qui avaient été de loyaux serviteurs du nazisme.

Il fallait aussi reconstruire l'économie du pays. L'URSS le fit en nationalisant les grandes entreprises ainsi que les vastes domaines agricoles - après s'être payée au titre de réparations en démontant des usines et en prenant des marchandises, comme le fit par ailleurs la France. Les Occidentaux, qui ne voulaient pas au centre de l'Europe d'un État exsangue incapable de contenir une éventuelle expansion de l'URSS, favorisèrent la remise en route de l'économie à coups de milliards de dollars fournis par les États-Unis, les seuls à pouvoir en payer le prix.

Les débuts de la guerre froide.

Plus le danger d'une révolution s'éloignait en Europe, et plus les rapports se tendirent entre l'URSS et les États impérialistes. Déjà en 1946, parlant du glacis que l'Union soviétique avait instauré autour d'elle en Europe de l'Est, le Premier ministre britannique Churchill parlait du " rideau de fer " qui s'était " abattu sur l'Europe ". L'année suivante, le 12 mars 1947, le président américain Truman exposait sa doctrine du " containment ", disant qu'il fallait " contenir le communisme en accordant une aide économique et financière, mais aussi militaire, aux pays considérés comme menacés par celui-ci ". Le plan Marshall, formellement un plan d'aide économique à l'Europe pour l'aider à se reconstruire, avait pour objectif politique d'attirer dans la sphère occidentale les États d'Europe centrale qui appartenaient à la zone soviétique. L'année 1947 marquait ainsi la fin de l'alliance entre la bureaucratie soviétique et l'impérialisme issue de la Seconde Guerre mondiale.

La Guerre froide qui débutait accéléra la création de deux États allemands. La division du territoire correspondait en gros à la position des armées à la fin de la guerre. Mais dès décembre 1946, déjà, les Britanniques et les Américains avaient fusionné leurs zones respectives. Le 3 avril 1948, la zone occidentale bénéficia de la " loi d'aide économique à l'Europe " (c'est-à-dire le plan Marshall) et reçut 1,4 milliard de dollars, qui s'ajoutaient aux 2 milliards déjà versés. En juin fut créée une monnaie unique pour la zone occidentale, le Deutsche Mark, isolant encore plus la partie de l'Allemagne occupée par l'Union soviétique. Cette dernière riposta en organisant le blocus de Berlin.

Le blocus de berlin.

Berlin, de par sa position, cristallisa la crise, puisque les Occidentaux avaient besoin de traverser la zone sous contrôle soviétique pour ravitailler la ville. En réponse à la création de cette monnaie unique, le gouvernement militaire soviétique suspendit le 23 juin la fourniture de courant et de charbon dans la partie ouest de la ville et, le lendemain, interdit aux Occidentaux d'emprunter les routes, canaux et voies ferrées qui reliaient la zone occidentale à Berlin.

Cependant Staline n'osa pas s'opposer aux communications par voie aérienne. Abattre pour cela des avions américains, cela aurait été prendre le risque d'un conflit ouvert avec les USA.

Les dirigeants américains mirent alors en place un gigantesque pont aérien pour ravitailler la ville, et ils assurèrent l'essentiel des transports, faisant en même temps la démonstration de leur puissance. Trois couloirs aériens reliaient Berlin à l'Ouest, et ils permirent qu'un avion atterrisse toutes les trois minutes. Chaque jour furent livrées quelque 8 000 tonnes de marchandises : charbon, essence, matières premières, vivres, etc. En tout, pendant les dix mois que dura le blocus, plus de 278 000 vols allaient être assurés, dont près de 190 000 par les États-Unis.

La bureaucratie stalinienne finit par reculer devant cette démonstration de force et le blocus fut levé le 12 mai 1949. Les voies terrestres furent rouvertes, mais le pont aérien fut maintenu jusqu'à la fin septembre.
Le blocus accéléra la séparation de l'Allemagne en deux États. Le 23 mai 1949 fut créée à l'ouest la République fédérale allemande (RFA), tandis qu'à l'est la République démocratique allemande (RDA) naissait officiellement en octobre 1949.

L'impérialisme américain sortit finalement avec succès de cette partie de poker menteur que fut le premier affrontement de la Guerre froide.

Marianne LAMIRAL (LO, juillet 2008)

dimanche 9 novembre 2014

:: 1989 : la fin du "bloc soviétique", la désagrégation du stalinisme, mais pas la fin du communisme

Certains dans les milieux bourgeois pavoisent parce que ce serait la fin du communisme ! Ceux-là n’auront pas des lendemains qui chantent ! Car la disparition par forfait du prétendu « bloc soviétique » aujourd’hui, pas plus que son existence pendant 40 ans, n’a jamais eu à voir avec le communisme... si ce n’est qu’il en était une odieuse contre-façon. La plus grande escroquerie du siècle ! 

Mais laissons les anti-communistes les plus frustres se féliciter du déclin de l’URSS sur la scène mondiale. Les politiciens ou journalistes liés aux milieux dirigeants américains eux, n’éprouvent pas la même jubilation. De leur côté, il y a une inquiétude évidente.


« Est-ce que le déclin de l’URSS est la clé d’un futur plus stable ? » , demande un certain Goldberg dans une revue de Washington. L’auteur n’est pas du tout sûr de la réponse ! « Beaucoup de gens prétendent », dit-il « que les démocraties sont forcément beaucoup plus pacifiques que les dictatures. Cela n’a rien d’évident, et l’histoire ne le prouve pas. En réalité, la guerre froide était dans le monde un élément de stabilité ». Et ce journaliste bourgeois américain ne raisonne pas seulement en fonction du bloc soviétique. Il ne constate pas seulement que les bureaucrates soviétiques ont contribué, depuis des décennies, au maintien de l’ordre impérialiste mondial. Il constate aussi que la division du monde a aidé les Américains à maintenir l’ordre dans leur bloc, dans ce « bloc occidental » rendu peut-être aujourd’hui plus fragile.

La prétendue « menace soviétique » ou autre « main de Moscou », a indéniablement aidé les Américains à faire passer leurs intérêts pour ceux de l’ensemble de l’humanité, du « monde libre » ils disaient. Et à faire accepter au monde entier, et en particulier aux travailleurs des pays riches, sans qu’ils réagissent, sans qu’ils se sentent vraiment concernés, quarante ans de massacres dans le Tiers-Monde. Aujourd’hui évidemment que la « menace soviétique » a fait son temps, est-ce que ça ne va pas être aussi pour l’impérialisme américain la « vérité des prix » ?

Les dirigeants américains s’inquiètent déjà pour la « solidarité occidentale » qui paraîtra vraisemblablement moins évidente, entre puissances impérialistes elles-mêmes, dont on constate qu’elles sont plus ou moins solidaires jusqu’à présent, mais néanmoins rivales. Et si les contradictions inter-impérialistes s’exacerbaient, est-ce que l’absence de ce « bloc soviétique » présenté comme irréductiblement opposé et antagoniste et contre lequel il fallait serrer les rangs, ne pourrait pas favoriser la réapparition de luttes âpres entre États impérialistes ? Est-ce que la tension des relations internationales entre le Japon et les États-Unis, entre l’Allemagne et le Japon, ou entre l’Allemagne et l’Angleterre ne pourrait pas être encouragée ? Cela dépend de la concurrence économique entre les impérialismes, certes. Leur lutte n’est pas à son état critique. Mais c’est un fait que si l’impérialisme américain n’apparaît plus comme le chef inconteste d’un bloc, le monde peut repartir...comme en 1914, ou comme en 1940 !

Nous n’en sommes pas là. Pas encore du moins, et pour le moment, ce qui inquiète les dirigeants du monde impérialiste, c’est la situation dans les pays pauvres. En fait dans tous les pays qui ne sont pas les quelques métropoles impérialistes.

L’économie impérialiste, même si elle ne retrouve pas la croissance des années 1950 à 1973 qui a marqué son « âge d’or » dit avoir surmonté les crises les plus graves des quinze ans passés, et connaître à nouveau une « reprise », lente mais sûre.

Le renforcement apparent de l’impérialisme n’est pas dû à sa dynamique économique interne ou à son absence de contradictions, ou à la puissance de l’économie de marché.

Entre les deux guerres, c’est son économie, ses contradictions, qui l’avaient conduit à une crise catastrophique génératrice de la crise révolutionnaire des années 30 et de la guerre mondiale qui a clos la même décennie.

Et si l’impérialisme s’est sorti sans encombre de la crise sociale et politique des années 30, c’est grâce à la trahison de la bureaucratie soviétique. Ce fut une intervention politique volontaire, car ces dirigeants craignaient la révolution prolétarienne encore plus, si c’est possible, que les dirigeants impérialistes pouvaient la craindre.

La Deuxième Guerre mondiale fut crainte par tous les dirigeants impérialistes, car ils avaient l’expérience de la façon dont la première s’était terminée, par une gigantesque crise révolutionnaire que avait secoué toute l’Europe et une partie de l’Asie.

Quand ils se sont engagés, à leur corps défendant, dans la Deuxième Guerre mondiale, ils savaient que la guerre à laquelle ils étaient acculés par les « mérites » de leur économie de marché, portait en elle ce risque majeur.

Mais Staline avait fait massacrer, dans la même décennie de 1930 à 1940, des dizaines de milliers de militants révolutionnaires, de militants communistes, en avaient démoralisé bien d’autres encore, avait laissé sacrifier des dizaines de milliers de militants communistes au fascisme en Allemagne, avait corrompu, du haut en bas, le mouvement ouvrier européen.

Et de plus, durant la guerre, il apporta un appui décisif à la politique impérialiste des alliés en stérilisant dans l’oeuf toute posibilité pour le prolétariat européen ou asiatique de retrouver spontanément la voie révolutionnaire.

Enfin, dans l’immédiat après-guerre, les dirigeants de l’URSS n’ouvrirent pas à l’immense réservoir de forces constitué par les révolutions coloniales, la possibilité de se transformer en révolution prolétarienne, facteur d’extension possible de détruire l’impérialisme, au lieu simplement de le gêner très momentanément.

Aujourd’hui les dirigeants de la bureaucratie russe ont joué leur partie jusqu’au bout et ils en sont victime. car l’impérialisme a survécu là où il aurait pu mourir mille fois, en prenant l’apparence, aux yeux du monde entier, d’un régime fort, idéal, en expansion, et qu’aucun autre régime, aucune autre société, ne peut contester.

Ceux qui annoncent aujourd’hui une « reprise économique » l’interprêtent en tout cas comme le fruit d’une exploitation toujours plus dure des travailleurs et des masses populaires, d’un creusement dramatique des inégalités. Autant dans les pays riches que dans les pays pauvres, même si les effets n’y sont encore les mêmes.

Et c’est ce qui inquiète les dirigeants de l’impérialisme. Ils savent bien que la prétendue disparition du communisme n’est pas un véritable succès politique pour eux. Ils savent bien que la prétendue reprise économique n’est est pas un non plus. Ils savent qu’ils n'ont pas à pavoiser. Ils savent que tout est pour le pire dans leur meilleur des mondes.

Ils savent qu’un système où on peut perdre chaque année davantage d’argent sur les tables de jeu du Nevada que les États-Unis n’en consacrent à l’aide au pays sous-développés, ou encore qu’un système où les Américains peuvent dépenser davantage en un an pour nourrir leurs chiens que ne dépensent les 600 millions de personnes qui ont faim dans le monde, qu’un tel système n’est ni défendable, ni tenable.

Un dénommé Georges Kennan, prétendu théoricien de la théorie du containment de l’URSS, en 1947, explique qu’il n’y avait vraiment plus rien à endiguer en URSS. Seulement des profits à y faire, peut-être. Par contre « s’il y a un danger réel pour les USA, c’est en nous-mêmes » écrit-il, « dans le Tiers Monde et sa misère » ... « c’est cela qu’on a aujourd’hui à « contenir » ».

Oui, ce n’est plus un « bloc » que l’impérialisme a à endiguer. C’est un monde. Et si les quelque quatre milliards 900 millions de prolétaires de la planète (à supposer qu’il y ait même cent millions de riches) décidaient d’en finir avec l’Apartheid par l’argent, on ne serait pas si loin que cela du communisme, et du vrai.

Car ce qu’on peut conclure de ces décennies d’explosion, puis de dégénérescence et de déclin de l’URSS, c’est que si le stalinisme a perdu, peut-être définitivement, la partie contre l’impérialisme, la classe ouvrière, elle, n’a perdu que des batailles mais pas la guerre de classe qui ne cessera qu’avec l’exploitation.



jeudi 14 juin 2012

:: D’où vient le Parti Communiste Français ? #2 (1931-1939)

http://politicobs.canalblog.com/images/front_populaire_1.jpgDu congrès de Tours aux changements annonciateurs du Front Populaire, quinze ans se sont écoulés. Quinze ans, sur lesquels le Parti Communiste Français a passé dix ans dans les moules de la bureaucratie du Kremlin. Le Parti sortira de la « bolchévisation » numériquement affaibli, mal implanté, réduit pour ainsi dire à sa plus simple expression : à l’appareil. Mais cet appareil est achevé, rodé, et il fonctionne à merveille. Sa structure est celle d’un parfait parti stalinien, son obéissance à Moscou sans faille, sa direction homogène : à peu de chose près elle restera la même trente ans durant. Dorénavant, sa dépendance de la bureaucratie russe sera le vecteur-force principal, qui, changeant de sens, mais d’une égale intensité, influencera tous les méandres de sa politique.
L’importance de la période du Front Populaire réside dans le fait que, pour la première fois, le parti acquiert une solide implantation dans les masses. Sur la base d’une politique réformiste, nationaliste, il connaîtra une croissance considérable. A l’instar du Parti Social-Démocrate et en concurrence avec lui, il obtiendra l’accès à la « mangeoire » des surprofits impérialistes. Corollairement devenu parti national dans le plein sens du terme, presque parti gouvernemental, il sera soumis à la pression de sa propre base sociale, de sa propre opinion publique. Représentant les intérêts de la bureaucratie soviétique par sa formation, de ceux de son assise sociale par son implantation, il ne cessera plus d’être soumis à la tension de deux forces antagoniques. Et quand le pacte germano-soviétique et la première phase de la guerre aggraveront cette tension, quand l’impossibilité de concilier deux intérêts alors manifestement contradictoires imposera un choix difficile, le Parti connaîtra ses premiers grands déchirements d’une nature différente de ses crises de croissance. Ils ne seront pas les derniers.
Il n’est pas de notre propos ici de décrire et d’analyser la montée ouvrière des années 35-36, ni même d’examiner dans les faits le rôle joué par le Parti Communiste à cette occasion. D’autant moins que, du point de vue de l’évolution du Parti Communiste, la principale signification de cette montée fut d’avoir donné au Parti une implantation sociale qu’il ne possédait pas auparavant. De quelle nature était cette implantation ? Sur la base de quelle politique fut-elle acquise ? Voilà les questions qui nous intéressent ici. Et pour commencer, quels facteurs ont permis au Parti Communiste de rompre son isolement et de trouver l’adhésion des masses ?
Deux facteurs seront déterminants à cet égard. La remontée ouvrière et le réveil politique général qui poussera des couches nouvelles vers les organisations ouvrières, et la nouvelle orientation de l’Internationale qui donnera a la politique des organisations staliniennes un contenu réformiste et nationaliste.
Peu après la défaite du prolétariat allemand et l’arrivée de Hitler au pouvoir, la bureaucratie soviétique amorce l’un de ces tournants à 180° qui caractérisent sa politique. Se sentant menacée par l’impérialisme allemand, elle va chercher son salut dans un système de sécurité collective. Ce système implique un rapprochement avec les « démocraties occidentales », bénéficiaire de la paix impérialiste de Versailles, donc menacées à ce titre par les revendications allemandes. La France avait une place de choix dans ce plan. Dès lors, le rôle dévolu au Parti Communiste sera de contribuer, dans la mesure de ses forces, à infléchir la politique du gouvernement dans le sens d’une opposition renforcée à l’Allemagne hitlérienne. La dénonciation du traité de Versailles, la veille encore un des leitmotivs de la propagande stalinienne, sera mise au rancart, et le renforcement du potentiel militaire français ouvertement souhaité. Le pacte d’assistance mutuelle signé le 2 mai 1935 entre les gouvernements de l’Union Soviétique et de la France sera suivi d’un communiqué qui déclare que monsieur Staline comprend et approuve pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir sa force armée au niveau de sa sécurité ». Les staliniens emboîtent le pas, abandonnant l’antimilitarisme forcené qui était le leur des années durant, ils découvrent dans l’armée française un des facteurs principaux de la défense de l’URSS. Par voie de conséquence, la lutte pour le renforcement de la « démocratie française » face à la menace fasciste devient une haute vertu révolutionnaire.
Et c’est la que la dialectique de l’histoire va jouer un tour à la bureaucratie soviétique. C’est sur son injonction, et pour la défense de ses intérêts, qu’elle impose au Parti Communiste Français une politique nationaliste et même chauvine. Mais sous la pression de sa nouvelle assise gagnée sur la base de cette politique nationaliste, le Parti Communiste finira par devenir nationaliste pour son propre compte, alors même que ce nationalisme se retourne contre les intérêts de la bureaucratie. Trotsky écrivit à propos d’une évolution qui se déroulait sous ses yeux mais qui n’a abouti à ses conclusions ultimes que de nos jours, que : « Staline a réconcilié les partis communistes des démocraties impérialistes avec leur bourgeoisie nationale. Cette étape est maintenant dépassée. L’entremetteur bonapartiste a accompli son rôle. A partir de maintenant, les com-chauvins doivent se soucier de leur propre sort, dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec la « défense de l’URSS ». »
Il est évident que cette nouvelle orientation vis-à-vis de la politique étrangère du gouvernement français entraînera une orientation à l’avenant dans les autre domaines. Le nationalisme impliquera le réformisme. Le combat pour l’unité de toutes les forces nationales hostiles à l’Allemagne fasciste ou présumées telles, complétera la lutte pour un front international anti-hitlérien. De la politique de « classe contre classe » assimilant sociaux-démocrates et fascistes, on passe presque sans transition à une cour éhontée à ces même sociaux-démocrates et même, sinon surtout, aux radicaux. Si la consolidation du Front Populaire et son arrivée au pouvoir n’était pas possible sans la montée ouvrière et sans la poussée à gauche, si du point de vue de la bourgeoisie il fut accepté parce que susceptible d’endiguer le mouvement populaire, pour le Parti Communiste il répondait à une nécessité qui n’avait rien à voir avec cette montée ouvrière. Pour le Parti Communiste, l’intérêt fondamental du Front Populaire fut d’avoir été l’alliance des forces nationales anti-hitlériennes, alliance dont la constitution était l’objectif majeur du Parti Communiste Français en matière de politique intérieure.
La poussée à gauche, si elle ne jouera qu’un rôle contingent dans la détermination de la politique du Parti Communiste, aura cependant une importance capitale pour deux raisons. D’abord, en renforçant numériquement le Parti et en lui permettant l’acquisition d’un certain nombre de positions au cours des élections municipales, puis législatives, elle lui donnera un poids qu’il n’avait pas auparavant. Ensuite, la nécessité de canaliser et d’endiguer l’explosion sociale rendra les partis socialistes et radicaux bien plus compréhensifs à l’égard du Parti Communiste, dont la collaboration devient fort utile. Ainsi l’afflux même des ouvriers venus vers le Parti Communiste en tant que parti ouvrier, auréolé par ses liens avec les tenants supposés de la Révolution d’Octobre, sera capitalisé par celui-ci en vue de mener une politique nationaliste.
Encore une fois, il n’est pas de notre propos ici d’examiner le rôle contre-révolutionnaire joué par le Parti Communiste pendant la période des grèves ( « il faut savoir terminer une grève » etc.). Toujours est-il que grâce à la montée ouvrière et grâce au Front Populaire, le Parti connaîtra un développement vertigineux. Par rapport à 1932, son électorat a doublé et ses effectifs décuplé.
Par ailleurs, ce serait une erreur de croire que le développement de son implantation n’était dû qu’à d’afflux d’ouvriers en lutte. En fait, il a joué sur deux tableaux. L’attirance de son nationalisme néophyte et de son réformisme de bon aloi, a exercé en milieu petit bourgeois une influence aussi grande que son auréole ternie de parti révolutionnaire en milieu ouvrier. Ayant découvert, sur l’injonction de Moscou, les vertus patriotiques de la marseillaise, du drapeau tricolore, de Jeanne d’Arc et de la démocratie française, le Parti ne perdra plus une occasion de faire vibrer la corde sentimentale du petit-bourgeois chauvin.
Sans être encore tout à fait un « parti comme les autres », le Parti Communiste de l’année 1937 sera bien différent du Parti Communiste version 1932. Il aura une solide implantation sociale, 300 000 membres, 1 500 000 électeurs, 70 députés, deux sénateurs, des centaines de conseillers généraux, plus de deux mille municipalité. L’unification syndicale lui a permis de mettre la main sur les Fédérations les plus importantes de la CGT unifiée. Il est dès lors solidement implanté dans l’aristocratie ouvrière.
Il a cessé de vivre uniquement des subsides de la bureaucratie. Il a sa « mangeoire » nationale propre, alimentée par les surprofits de l’impérialisme français, auxquels il a accès dorénavant grâce - pour reprendre l’expression de Trotsky - « à sa pénétration dans les rangs de la petite bourgeoisie, par son installation dans l’appareil étatique, les syndicats, les parlements, les municipalités, etc. ».
La fin de la poussée à gauche, la retombée de la montée ouvrière et même la chute du premier et du deuxième gouvernement Léon Blum, n’affecteront pas le zèle nationaliste du Parti Communiste. Il y a un double intérêt, car tel est l’ordre de Moscou, mais tel est aussi dorénavant son propre intérêt en tant que parti national. La politique « d’union nationale » est payante, et bien payante. Devant l’usure du Front Populaire, il va même défendre l’idée d’un « Front Français », où seraient inclus, outre les radicaux et les sociaux-démocrates, les libéraux et les modérés. Après l’échec définitif du Front Populaire, il s’empressera de donner son accord à un gouvernement incluant la quasi totalité de l’éventail politique français, de Thorez à Paul Reynaud. Si le projet ne connaît pas de suite, ce n’est pas la faute des communistes.
Le déplacement de plus en plus à droite des gouvernements successifs écarte le Parti Communiste Français des responsabilités quasi gouvernementales qu’il a assumées pendant le Front Populaire. Il continue cependant à aiguillonner le gouvernement, et sa propagande est concentrée sur la réclamation d’une plus grande fermeté vis-à-vis de l’Allemagne. A l’occasion, il votera les crédits de guerre.
Après ces manifestations de nationalisme de plus en plus exacerbé, l’annonce du pacte germano-soviétique le 23 août 1939 va produire l’effet d’une bombe. Renversant sa politique de sécurité collective avec les démocraties occidentales, Staline conclut un pacte de non agression avec l’ennemi de la veille. Dans le conflit qui va éclater quelques jours après, l’URSS se trouvera de fait, du côté de l’Allemagne. Après cinq ans de politique nationaliste anti-allemande, le Parti Communiste se trouvera dans l’obligation de défendre la décision de Staline et ordre lui est donné d’attaquer l’impérialisme de sa propre bourgeoisie, au même titre que celui de l’Allemagne. Après le vote des crédits militaires, après la propagande pour le renforcement du potentiel militaire de la France, il se trouvera dans l’obligation de prêcher le défaitisme révolutionnaire, et le slogan « l’ennemi est sur notre sol ».
Après l’euphorie de l’union nationale, le Parti se heurtera à l’hostilité ouverte de l’opinion publique et d’une partie de sa propre base. Pendant quelques semaines, il essaiera de concilier l’inconciliable. Tout en défendant le pacte germano-soviétique, il déclarera que « les communistes français collaboreront sans aucune réticence à la défense nationale ». Thorez lui-même déclare que « si Hitler, malgré tout, déclenche la guerre, alors qu’il sache bien qu’il trouvera devant lui le peuple de France uni, les communistes au premier rang, pour défendre la sécurité du pays, la liberté et l’indépendance des peuples ».
Obligés de choisir entre l’obéissance à Moscou et les intérêts de l’assise de leur Parti, les dirigeants les plus fidèles hésitent et atermoient. Le déchirement des dirigeants reflète le déchirement de l’ensemble du Parti. Il faudra plusieurs rappels à l’ordre de la part de Moscou et la répression violente de l’État qui s’abat sur le Parti et les militants, en déclenchant une réaction d’autodéfense, pour que le Parti se ressaisisse. A la fin de l’année, il sera à nouveau dans la ligne. Mais il aura perdu 22 de ses parlementaires sur les 72 qu’il comptait, une partie importante de ses dirigeants et de ses militants. Des deux forces contradictoires qui agissent sur lui, la fidélité à Moscou l’a encore emporté. Cependant, non sans mal. Et, à nouveau en butte à la répression, ses journaux interdits, ses dirigeants emprisonnés, ses positions parlementaires et municipales supprimées, il lui faudra une nouvelle période nationaliste, celle de la Résistance et de la Libération, pour qu’il retrouve à nouveau une audience.

lundi 18 juillet 2011

:: Hommage de Léon Trotsky à Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg

Texte de Trotsky en réaction à l'assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht par une milice du gouvernement social-démocrate
Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, Léon Trotsky, 18 janvier 1919
  • L'inflexible Karl Liebknecht
Nous venons d'éprouver la plus lourde perte. Un double deuil nous atteint.
Deux chefs ont été brutalement enlevés, deux chefs dont les noms resteront à jamais inscrits au livre d'or de la révolution prolétarienne : Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg.
Le nom de Karl Liebknecht a été universellement connu dès les premiers jours de la grande guerre européenne.
Dans les premières semaines de cette guerre, au moment où le militarisme allemand fêtait ses premières victoires, ses premières orgies sanglantes, où les armées allemandes développaient leur offensive en Belgique, détruisaient les forteresses belges, où les canons de 420 millimètres promettaient, semble-t-il, de mettre tout l'univers aux pieds de Guillaume II, au moment où la social-démocratie officielle, Scheidemann et Ebert en tête , s'agenouillait devant le militarisme allemands et l'impérialisme allemands auxquels tout semblait se soumettre — le monde extérieur avec la France envahie au nord et le monde intérieur non seulement avec la caste militaire et la bourgeoisie, mais aussi avec les représentants officiels de la classe ouvrière — dans ces sombres et tragiques journées, une seule voix s'éleva en Allemagne pour protester et pour maudire : celle de Karl Liebknecht.
Et cette voix retentit par le monde entier .En France, où l'esprit des masses ouvrières se trouvait alors sous la hantise de l'occupation allemande où le parti des social-patriotes au pouvoir prêchait une lutte sans trêve ni merci contre l'ennemi qui menaçait Paris, la bourgeoisie et les chauvins eux-mêmes reconnurent que seul Liebknecht faisait exception aux sentiments qui animaient le peuple allemand tout entier.
Liebknecht, en réalité, n'était déjà plus isolé : Rosa Luxembourg , femme du plus grand courage, luttait à ses côtés, bien que les lois bourgeoises du parlementarisme allemand ne lui aient pas permis de jeter sa protestation du haut de la tribune, ainsi que l'avait fait Karl Liebknecht. Il convient de remarquer qu'elle était secondée par les éléments les plus conscients de la classe ouvrière, où la puissance de sa pensée et de sa parole avaient semé des germes féconds. Ces deux personnalités, ces deux militants, se complétaient mutuellement et marchaient ensemble au même but.
Karl Liebknecht incarnait le type du révolutionnaire inébranlable dans le sens le plus large de ce mot. Des légendes sans nombre se tissaient autour de lui, entourant son nom de ces renseignements et de ces communications dont notre presse était si généreuse au temps où elle était au pouvoir.
Karl Liebknecht était — hélas ! nous ne pouvons plus en parler qu'au passé — dans la vie courante, l'incarnation même de la bonté et de l'amitié. On peut dire que son caractère était d'une douceur toute féminine, dans le meilleur sens de ce mot, tandis que sa volonté de révolutionnaire, d'une trempe exceptionnelle, le rendait capable de combattre à outrance au nom des principes qu'il professait. Il l'a prouvé en élevant ses protestations contre les représentants de la bourgeoisie et des traîtres social-démocrates du Reichstag allemand, où l'atmosphère était saturée des miasmes du chauvinisme et du militarisme triomphants. Il l'a prouvé lorsque, il leva, sur la place de Potsdam, à Berlin, l'étendard de la révolte contre les Hohenzollern et le militarisme bourgeois.
Il fut arrêté. Mais ni la prison, ni les travaux forcés n'arrivèrent à briser sa volonté et, délivré par la révolution de novembre, Liebknecht se mit à la tête des éléments les plus valeureux de la classe ouvrière allemande.
  • Rosa Luxembourg — Puissance de ses idées.
Le nom de Rosa Luxembourg est moins connu dans les autres pays et en Russie, mais on peut dire, sans craindre d'exagérer, que sa personnalité ne le cède en rien à celle de Liebknecht.
Petite de taille, frêle et maladive, elle étonnait par la puissance de sa pensée .
J'ai dit que ces deux leaders se complétaient mutuellement. L'intransigeance et la fermeté révolutionnaire de Liebknecht se combinaient avec une douceur et une aménité féminines, et Rosa Luxembourg, malgré sa fragilité, était douée d'une puissance de pensée virile.
Nous trouvons chez Ferdinand Lassalle des appréciations sur le travail physique de la pensée et sur la tension surnaturelle dont l'esprit humain est capable pour vaincre et renverser les obstacles matériels ; telle était bien l'impression de puissance que donnait Rosa Luxembourg lorsqu'elle parlait à la tribune, entourée d'ennemis. Et ses ennemis étaient nombreux. Malgré sa petite taille et la fragilité de toute sa personne, Rosa Luxembourg savait dominer et tenir en suspens un large auditoire, même hostile à ses idées.
Par la rigueur de sa logique, elle savait réduire au silence ses ennemis les plus résolus, surtout lorsque ses paroles s'adressaient aux masses ouvrières.
  • Ce qui aurait pu arriver chez nous pendant les journées de juillet

Nous savons trop bien comment procède la réaction pour organiser certaines émeutes populaires. Nous nous souvenons tous des journées que nous avons vécues en juillet dans le murs de Pétrograd, alors que les bandes noires rassemblées par Kérensky et Tseretelli contre les bolcheviks organisaient le massacre des ouvriers, assommant les militants, fusillant et passant au fil de la baïonnette les ouvriers isolés surpris dans la rue. Les noms des martyrs prolétariens, tel celui de Veinoff, sont encore présents à l'esprit de la plupart d'entre nous. Si nous avons conservé alors Lénine, si nous avons conservé Zinoviev, c'est qu'ils ont su échapper aux mains des assassins. Il s'est trouvé alors parmi les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires des voix pour reprocher à Lénine et à Zinoviev de se soustraire au jugement, tandis qu'il leur eût été si facile de se laver de l'accusation élevée contre eux, et qui les dénonçait comme des espions allemands. De quel tribunal voulait-on parler ? De celui probablement auquel on mena plus tard Liebknecht, et à mi-chemin duquel Lénine et Zinoviev auraient été fusillés pour tentative d'évasion ? Telle aurait été sans nul doute la déclaration officielle. Après la terrible expérience de Berlin, nous avons tout lieu de nous féliciter de ce que Lénine et Zinoviev se soient abstenus de comparaître devant le tribunal du gouvernement bourgeois.
  • Aberration historique
Perte irréparable, trahison sans exemple ! Les chefs du parti communiste allemand ne sont plus. Nous avons perdu les meilleurs de nos frères, et leurs assassins demeurent sous le drapeau du parti social-démocrate qui a l'audace de commencer sa généalogie à Karl Max ! Voilà ce qui se passe, camarades ! Ce même parti, qui a trahi les intérêts de la classe ouvrière dès le début de la guerre, qui a soutenu le militarisme allemand, qui a encouragé la destruction de la Belgique et l'envahissement des provinces françaises du Nord, ce parti dont les chefs nous livraient à nos ennemis les militaristes allemands aux jours de la paix de Brest-Litovsk ; ce parti et ses chefs — Scheidemann et Ebert — s'intitulent toujours marxistes tout en organisant les bandes noires qui ont assassiné Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg !
Nous avons déjà été les témoins d'une semblable aberration historique, d'une semblable félonie historique, car le même tour a déjà été joué avec le christianisme. Le christianisme évangélique, idéologie de pêcheurs opprimés, d'esclaves, de travailleurs écrasés par la société idéologie du prolétariat , n'a-t-il pas été accaparé par ceux qui monopolisaient la richesse par les rois, les patriarches et les papes ? Il est hors de doute que l'abîme qui sépare le christianisme primitif tel qu'il surgit de la conscience du peuple et des bas-fonds de la société, est séparé du catholicisme et des théories orthodoxes par un abîme tout aussi profond que celui qui s'est maintenant creusé entre les théories de Marx, fruits purs de la pensée et des sentiments révolutionnaires, et les résidus d'idées bourgeoises dont trafiquent les Scheidemann et les Ebert de tous les pays.
  • Le sang des militants assassinés crie vengeance !
Camarades ! Je suis convaincu que ce crime abominable sera le dernier sur la liste des forfaits commis par les Scheidemann et les Ebert. Le prolétariat a supporté longtemps les iniquités de ceux que l'histoire a placés à sa tête ; mais sa patience est à bout et ce dernier crime ne restera pas impuni. Le sang de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg crie vengeance ; il fera parler les pavés des rues de Berlin et ceux de la place de Potsdam, où Karl Liebknecht a le premier levé l'étendard de la révolte contre les Hohenzollern. Et ces pavés — n'en doutez pas — serviront à ériger de nouvelles barricades contre les exécuteurs de basses oeuvres, les chiens de garde de la société bourgeoise — contre les Scheidemann et les Ebert !
  • La lutte ne fait que commencer
Scheidemann et Ebert ont étouffé, pour un moment, le mouvement Spartakiste (communistes allemands) ; ils ont tué deux des meilleurs chefs de ce mouvement et peut-être fêtent-ils encore à l'heure qu'il est leur victoire ; mais cette victoire est illusoire, car il n'y a pas encore eu, en fait, d'action décisive. Le prolétariat allemand ne s'est pas encore soulevé pour conquérir le pouvoir politique. Tout ce qui a précédé les événements actuels n'a été de sa part qu'une puissante reconnaissance pour découvrir les positions de l'ennemi. Ce sont les préliminaires de la bataille, mais ce n'est pas encore la bataille même. Et ces manoeuvres de reconnaissance étaient indispensables au prolétariat allemand, de même qu'elles nous étaient indispensables dans les journées de Juillet.
  • Le rôle historique des journées de juillet
Vous connaissez le cours des événements et leur logique intérieure. A la fin de février 1917 (ancien style), le peuple avait renversé l'autocratie, et pendant les premières semaines qui suivirent, il sembla que l'essentiel était accompli. Les hommes de nouvelle trempe qui surgissent des autres partis — des partis qui n'avaient jamais joué chez nous un rôle dominant — ces hommes jouirent au début de la confiance ou plutôt de la demi-confiance des masses ouvrières.
Mais Pétrograd se trouvait comme il le fallait — à la tête du mouvement ; en février, comme en juillet, il représentait l'avant-garde appelant les ouvriers à une guerre déclarée contre le gouvernement bourgeois, contre les ententistes, c'est cette avant-garde qui accomplit les grandes manoeuvres de reconnaissance.
Elle se heurta précisément, dans les journées de juillet, au gouvernement de Kérensky.
Ce ne fut pas encore la révolution, telle que nous l'avons accomplie en octobre : ce fut une expérience dont le sens n'était pas encore clair à ce moment à l'esprit des masses ouvrières.
Les travailleurs de Pétrograd s'étaient bornés à déclarer la guerre de Kérensky ; mais dans la collision qui eut lieu, ils purent se convaincre et prouver aux masses ouvrières du monde entier qu'aucune force révolutionnaire réelle ne soutenait Kérensky et que son parti était composé des forces réunies de la bourgeoisie, de la garde blanche et de la contre-révolution.
Comme il vous en souvient, les journées de juillet se terminèrent pour nous par une défaite au sens formel de ce mot : les camarades Lénine et Zinoviev furent contraints de se cacher. Beaucoup d'entre nous furent emprisonnés ; nos journaux furent bâillonnés, le soviet des députés ouvriers et soldats réduit à l'impuissance, les typographies ouvrières saccagées, les locaux des organisations ouvrières mis sous scellés ; les bandes noires avaient tout envahi, tout détruit.
Il se passait à Pétrograd exactement ce qui s'est passé en janvier 1919 dans les rues de Berlin ; mais pas in instant nous n'avons douté alors de ce que les journées de juillet ne seraient que le prélude de notre victoire.
Ces journées nous ont permis d'évaluer le nombre et la composition des forces de l'ennemi ; elles ont démontré avec évidence que le gouvernement de Kérensky et de Tseretelli représentait en réalité un pouvoir au service des bourgeois et des gros propriétaires contre-révolutionnaires.
  • Les mêmes faits se sont produits à Berlin
Des événements analogues ont eu lieu à Berlin. A Berlin, comme à Pétrograd, le mouvement révolutionnaire a devancé celui des masses ouvrières arriérées. Tout comme chez nous, les ennemis de la classe ouvrière criaient : « Nous ne pouvons pas nous soumettre à la volonté de Berlin ; Berlin est isolé ; il faut réunir une Assemblée Constituante et la transporter dans une ville provinciale de traditions plus saines. Berlin est perverti par la propagande de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg ! » Tout ce qui a été entrepris dans ce sens chez nous, toutes les calomnies et toute la propagande contre-révolutionnaire que nous avons entendues ici, tout cela a été répandu en traduction allemande par Scheidemann et Ebert contre le prolétariat berlinois et contre les chefs du Parti communiste, Liebknecht et Rosa Luxembourg . Il est vrai que cette campagne de reconnaissances a revêtu en Allemagne des proportions plus larges que chez nous, mais cela s'explique par le fait que les Allemands répètent une manoeuvre qui a déjà été accomplie une fois chez nous ; de plus, les antagonismes de classes sont plus nettement établis chez eux.
Chez nous, camarades, quatre mois se sont écoulés entre la révolution de février et les journées de juillet.
Il a fallu quatre mois au prolétariat de Pétrograd pour éprouver la nécessité absolue de descendre dans la rue afin d'ébranler les colonnes qui servaient d'appui au temple de Kérensky et de Tseretelli.
Quatre mois se sont écoulés après les journées de juillet avant que les lourdes réserves de la province arrivassent à Pétrograd, nous permettant de compter sur une victoire certaine et de monter à l'assaut des positions de la classe ennemie en octobre 1917 ou en novembre, nouveau style).
En Allemagne où la première explosion de la révolution a eu lieu en novembre, les événements correspondant à nos journées de juillet la suivent déjà au début de janvier. Le prolétariat allemand accomplit sa révolution selon un calendrier plus serré. Là où il nous a fallu quatre mois, il ne lui en faut plus que deux.

Et nul doute que cette mesure proportionnelle se poursuivra jusqu'au bout. Des journées de juillet allemandes à l'octobre allemand il ne se passera peut-être pas quatre mois comme chez nous ; Il ne se passera peut-être pas deux mois.
Et les coups de feu tirés dans le dos de Karl Liebknecht ont, n'en doutez pas, réveillé de puissants échos par toute l'Allemagne . Et ces échos ont dû sonner comme un glas funèbre aux oreilles des Scheidemann et des Ebert.
Nous venons ici de chanter le Requiem pour Karl Lieblnecht et Rosa Luxembourg. Nos chefs ont péri. Nous ne les reverrons plus. Mais combien d'entre vous camarades, les ont-ils approchés de leur vivant ? Une minorité insignifiante.
Et néanmoins, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg ont toujours été présents parmi vous.
Dans vos réunions, dans vos congrès vous avez souvent élu Karl Liebknecht président d'honneur . Absent, il assistait à vos réunions, il occupait la place d'honneur à votre table. Car le nom de Karl Liebknecht ne désigne pas seulement une personne déterminée et isolée, ce nom incarne pour nous tout ce qu'il y a de bon, de noble et de grand dans la classe ouvrière, dans son avant-garde révolutionnaire.
C'est tout cela que nous voyons en Karl Liebknecht. Et quand l'un d'entre nous voulait se représenter un homme invulnérablement cuirassé contre la peur et la faiblesse ; un homme qui n'avait jamais failli — nous nommons Karl Liebknecht.
Il n'était pas seulement capable de verser son sang (ce n'est peut-être pas le trait le plus grand de son caractère), il a osé lever la voix au camp de nos ennemis déchaînés, dans une atmosphère saturée des miasmes du chauvinisme, alors que toute la société allemande gardait le silence et que la militarisme primait. Il a osé élever la voix dans ces conditions et dire ceci : « Kaiser, généreux, capitalistes et vous — Scheidemann qui étouffez la Belgique, qui dévastez le nord de la France, qui voulez dominer le monde entier — je vous méprise, je vous hais, je vous déclare la guerre et cette guerre je la mènerai jusqu'au bout.
Camarades si l'enveloppe matérielle de Liebknecht a disparu, sa mémoire demeure et demeurera ineffaçable !
Mais avec le nom de Karl Liekbnecht celui de Rosa Luxembourg se conservera à jamais dans les fastes du mouvement révolutionnaire universel.
Connaissez-vous l'origine des légendes des saints et de leur vie éternelle ? Ces légendes reposent sur le besoin qu'éprouvent les hommes de conserver la mémoire de ceux qui, placés à leur tête, les ont servis dans le bien et la vérité ; elles reposent sur le besoin de les immortaliser en les entourant d'une auréole de pureté.
Camarades, les légendes sont superflues pour nous ; nous n'avons nul besoin de canoniser nos héros — la réalité des événements que nous vivons actuellement nous suffit, car cette réalité est par elle-même légendaire.
Elle éveille une puissance légendaire dans l'âme de nos chefs, elle crée des caractères qui s'élèvent au-dessus de l'humanité.
Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg vivront éternellement dans l'esprit des hommes. Toujours, dans toutes les réunions où nous évoquions Liebknecht nous avons senti sa présence et celle de Rosa Luxembourg avec une netteté extraordinaire — presque matérielle.
Nous la sentons encore, à cette heure tragique, qui nous unit spirituellement avec les plus nobles travailleurs d'Allemagne, d'Angleterre et du monde entier tous accablés par le même deuil, par la même immense douleur.
Dans cette lutte et dans ces épreuves nos sentiments aussi ne connaissent pas de frontières.
  • Rosa Luxembourg et Karl liebknecht sont nos frères spirituels
Liebknecht n'est pas à nos yeux un leader allemand, pas plus que Rosa Luxembourg n'est une socialiste polonaise qui s'est mise à la tête des ouvriers allemands... Tous deux sont nos frères ; nous sommes unis à eux par des liens moraux indissolubles.
Camarades ! cela nous ne répéterons jamais assez car Liebknecht et Rosa Luxembourg avaient des liens étroits avec le prolétariat révolutionnaire russe.
La demeure de Liebknecht à Berlin était le centre de ralliement de nos meilleurs émigrés.
Lorsqu'il s'agissait de protester au parlement allemand ou dans la presse allemande contre les services que rendaient les impérialistes allemands à la réaction russe c'est à Karl Liebknecht que nous nous adressions. Il frappait à toutes les portes et agissait sur tous les cerveaux — y compris ceux de Scheidemann et d'Ebert — pour les déterminer à réagir contre les crimes de l'impérialisme.
Rosa Luxembourg avait été à la tête du parti social-démocrate polonais qui forme aujourd'hui avec le parti socialiste le Parti Communiste.
En Allemagne, Rosa Luxembourg avait, avec le talent qui la caractérisait, approfondi la langue et la vie politique du pays ; elle occupa bientôt un poste de plus en vue dans l'ancien parti social-démocrate.
En 1905, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg prirent part à tous les événements de la révolution russe. Rosa Luxembourg fut même arrêtée en sa qualité de militante active puis relâchée de la citadelle de Varsovie sous caution ; c'est alors qu'elle vint illégalement (1906) à Pétrograd où elle fréquenta nos milieux révolutionnaires, visitant dans les prisons ceux d'entre nous qui étaient alors détenus et nous servant dans le sens le plus large de ce mot d'agent de liaison avec le monde socialiste d'alors. Mais en plus de ces relations toutes personnelles, nous gardons de notre communion morale avec elle — de cette communion que crée la lutte au nom des grands principes et des grands espoirs — le plus beau souvenir.
Nous avons partagé avec elle le plus grand des malheurs qui aient atteint la classe ouvrière universelle — la banqueroute honteuse de la IIe Internationale, au mois d'août 1914. Et c'est avec elle encore que les meilleurs d'entre nous ont élevé le drapeau de la IIIe Internationale et l'ont tenu fièrement dressé sans faillir un seul instant.

Aujourd'hui, camarades, dans la lutte que nous poursuivons, nous mettons en pratique les préceptes de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg. Ce sont leurs idées qui nous animent quand nous travaillons, dans Pétrograd sans pain et sans feu , à la construction du nouveau régime soviétiste ; et quand nos armées avancent victorieusement sur tous les fronts c'est encore l'esprit de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg qui les anime.
A Berlin, l'avant-garde du Parti Communiste n'avait pas encore pour se défendre de forces puissamment organisées ; elle n'avait pas encore d'armée rouge comme nous n'en avions pas dans les journées de juillet quand la première vague d'un mouvement puissant mais organisé fut brisée par des bandes organisées quoique peu nombreuses. Il n'y a pas encore d'armée rouge en Allemagne mais il y a une en Russie ; l'armée rouge est un fait ; elle s'organise et croît en nombre tous les jours.
Chacun de nous se fera un devoir d'expliquer aux soldats comment et pourquoi ont péri Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg ce qu'ils étaient et quelle place leur mémoire doit occuper dans l'esprit de tout soldat, de tout paysan ; ces deux héros sont entrés à jamais dans notre panthéon spirituel.
Bien que le flot de la réaction ne cesse de monter en Allemagne, nous ne doutons pas un instant que l'octobre rouge n'y soit proche.
Et nous pouvons bien dire en nous adressant à l'esprit des deux grands défunts : Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, vous n'êtes plus de ce monde, mais vous restez parmi nous ; nous allons vivre et lutter sous le drapeau de vos idées, dans l'auréole de votre charme moral et nous jurons si notre heure vient, de mourir debout face à l'ennemi comme vous l'avez fait, Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht.

L. TROTSKY
  [source : Le Forum des amis de Lutte Ouvrière] 
 

samedi 15 janvier 2011

:: 15 janvier 1919 : assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg

Texte de Trotsky en réaction à l'assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht par une milice du gouvernement social-démocrate [source : Le Forum des amis de Lutte Ouvrière
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Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, Léon Trotsky, 18 janvier 1919
L'inflexible Karl Liebknecht
Nous venons d'éprouver la plus lourde perte. Un double deuil nous atteint.
Deux chefs ont été brutalement enlevés, deux chefs dont les noms resteront à jamais inscrits au livre d'or de la révolution prolétarienne : Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg.
Le nom de Karl Liebknecht a été universellement connu dès les premiers jours de la grande guerre européenne.
Dans les premières semaines de cette guerre, au moment où le militarisme allemand fêtait ses premières victoires, ses premières orgies sanglantes, où les armées allemandes développaient leur offensive en Belgique, détruisaient les forteresses belges, où les canons de 420 millimètres promettaient, semble-t-il, de mettre tout l'univers aux pieds de Guillaume II, au moment où la social-démocratie officielle, Scheidemann et Ebert en tête , s'agenouillait devant le militarisme allemands et l'impérialisme allemands auxquels tout semblait se soumettre — le monde extérieur avec la France envahie au nord et le monde intérieur non seulement avec la caste militaire et la bourgeoisie, mais aussi avec les représentants officiels de la classe ouvrière — dans ces sombres et tragiques journées, une seule voix s'éleva en Allemagne pour protester et pour maudire : celle de Karl Liebknecht.


Et cette voix retentit par le monde entier .En France, où l'esprit des masses ouvrières se trouvait alors sous la hantise de l'occupation allemande où le parti des social-patriotes au pouvoir prêchait une lutte sans trêve ni merci contre l'ennemi qui menaçait Paris, la bourgeoisie et les chauvins eux-mêmes reconnurent que seul Liebknecht faisait exception aux sentiments qui animaient le peuple allemand tout entier.
Liebknecht, en réalité, n'était déjà plus isolé : Rosa Luxembourg , femme du plus grand courage, luttait à ses côtés, bien que les lois bourgeoises du parlementarisme allemand ne lui aient pas permis de jeter sa protestation du haut de la tribune, ainsi que l'avait fait Karl Liebknecht. Il convient de remarquer qu'elle était secondée par les éléments les plus conscients de la classe ouvrière, où la puissance de sa pensée et de sa parole avaient semé des germes féconds. Ces deux personnalités, ces deux militants, se complétaient mutuellement et marchaient ensemble au même but.
Karl Liebknecht incarnait le type du révolutionnaire inébranlable dans le sens le plus large de ce mot. Des légendes sans nombre se tissaient autour de lui, entourant son nom de ces renseignements et de ces communications dont notre presse était si généreuse au temps où elle était au pouvoir.
Karl Liebknecht était — hélas ! nous ne pouvons plus en parler qu'au passé — dans la vie courante, l'incarnation même de la bonté et de l'amitié. On peut dire que son caractère était d'une douceur toute féminine, dans le meilleur sens de ce mot, tandis que sa volonté de révolutionnaire, d'une trempe exceptionnelle, le rendait capable de combattre à outrance au nom des principes qu'il professait. Il l'a prouvé en élevant ses protestations contre les représentants de la bourgeoisie et des traîtres social-démocrates du Reichstag allemand, où l'atmosphère était saturée des miasmes du chauvinisme et du militarisme triomphants. Il l'a prouvé lorsque, il leva, sur la place de Potsdam, à Berlin, l'étendard de la révolte contre les Hohenzollern et le militarisme bourgeois.
Il fut arrêté. Mais ni la prison, ni les travaux forcés n'arrivèrent à briser sa volonté et, délivré par la révolution de novembre, Liebknecht se mit à la tête des éléments les plus valeureux de la classe ouvrière allemande.
·          Rosa Luxembourg — Puissance de ses idées.
Le nom de Rosa Luxembourg est moins connu dans les autres pays et en Russie, mais on peut dire, sans craindre d'exagérer, que sa personnalité ne le cède en rien à celle de Liebknecht.
Petite de taille, frêle et maladive, elle étonnait par la puissance de sa pensée.
J'ai dit que ces deux leaders se complétaient mutuellement. L'intransigeance et la fermeté révolutionnaire de Liebknecht se combinaient avec une douceur et une aménité féminines, et Rosa Luxembourg, malgré sa fragilité, était douée d'une puissance de pensée virile.
Nous trouvons chez Ferdinand Lassalle des appréciations sur le travail physique de la pensée et sur la tension surnaturelle dont l'esprit humain est capable pour vaincre et renverser les obstacles matériels ; telle était bien l'impression de puissance que donnait Rosa Luxembourg lorsqu'elle parlait à la tribune, entourée d'ennemis. Et ses ennemis étaient nombreux. Malgré sa petite taille et la fragilité de toute sa personne, Rosa Luxembourg savait dominer et tenir en suspens un large auditoire, même hostile à ses idées. Par la rigueur de sa logique, elle savait réduire au silence ses ennemis les plus résolus, surtout lorsque ses paroles s'adressaient aux masses ouvrières.

·      Ce qui aurait pu arriver chez nous pendant les journées de juillet
Nous savons trop bien comment procède la réaction pour organiser certaines émeutes populaires. Nous nous souvenons tous des journées que nous avons vécues en juillet dans le murs de Pétrograd, alors que les bandes noires rassemblées par Kérensky et Tseretelli contre les bolcheviks organisaient le massacre des ouvriers, assommant les militants, fusillant et passant au fil de la baïonnette les ouvriers isolés surpris dans la rue. Les noms des martyrs prolétariens, tel celui de Veinoff, sont encore présents à l'esprit de la plupart d'entre nous. Si nous avons conservé alors Lénine, si nous avons conservé Zinoviev, c'est qu'ils ont su échapper aux mains des assassins. Il s'est trouvé alors parmi les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires des voix pour reprocher à Lénine et à Zinoviev de se soustraire au jugement, tandis qu'il leur eût été si facile de se laver de l'accusation élevée contre eux, et qui les dénonçait comme des espions allemands. De quel tribunal voulait-on parler ? De celui probablement auquel on mena plus tard Liebknecht, et à mi-chemin duquel Lénine et Zinoviev auraient été fusillés pour tentative d'évasion ? Telle aurait été sans nul doute la déclaration officielle. Après la terrible expérience de Berlin, nous avons tout lieu de nous féliciter de ce que Lénine et Zinoviev se soient abstenus de comparaître devant le tribunal du gouvernement bourgeois.
·         Aberration historique
Perte irréparable, trahison sans exemple ! Les chefs du parti communiste allemand ne sont plus. Nous avons perdu les meilleurs de nos frères, et leurs assassins demeurent sous le drapeau du parti social-démocrate qui a l'audace de commencer sa généalogie à Karl Max ! Voilà ce qui se passe, camarades ! Ce même parti, qui a trahi les intérêts de la classe ouvrière dès le début de la guerre, qui a soutenu le militarisme allemand, qui a encouragé la destruction de la Belgique et l'envahissement des provinces françaises du Nord, ce parti dont les chefs nous livraient à nos ennemis les militaristes allemands aux jours de la paix de Brest-Litovsk ; ce parti et ses chefs — Scheidemann et Ebert — s'intitulent toujours marxistes tout en organisant les bandes noires qui ont assassiné Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg !
Nous avons déjà été les témoins d'une semblable aberration historique, d'une semblable félonie historique, car le même tour a déjà été joué avec le christianisme. Le christianisme évangélique, idéologie de pêcheurs opprimés, d'esclaves, de travailleurs écrasés par la société idéologie du prolétariat , n'a-t-il pas été accaparé par ceux qui monopolisaient la richesse par les rois, les patriarches et les papes ? Il est hors de doute que l'abîme qui sépare le christianisme primitif tel qu'il surgit de la conscience du peuple et des bas-fonds de la société, est séparé du catholicisme et des théories orthodoxes par un abîme tout aussi profond que celui qui s'est maintenant creusé entre les théories de Marx, fruits purs de la pensée et des sentiments révolutionnaires, et les résidus d'idées bourgeoises dont trafiquent les Scheidemann et les Ebert de tous les pays.
·          Le sang des militants assassinés crie vengeance !
Camarades ! Je suis convaincu que ce crime abominable sera le dernier sur la liste des forfaits commis par les Scheidemann et les Ebert. Le prolétariat a supporté longtemps les iniquités de ceux que l'histoire a placés à sa tête ; mais sa patience est à bout et ce dernier crime ne restera pas impuni. Le sang de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg crie vengeance ; il fera parler les pavés des rues de Berlin et ceux de la place de Potsdam, où Karl Liebknecht a le premier levé l'étendard de la révolte contre les Hohenzollern. Et ces pavés — n'en doutez pas — serviront à ériger de nouvelles barricades contre les exécuteurs de basses oeuvres, les chiens de garde de la société bourgeoise — contre les Scheidemann et les Ebert !
·           La lutte ne fait que commencer
Scheidemann et Ebert ont étouffé, pour un moment, le mouvement Spartakiste (communistes allemands) ; ils ont tué deux des meilleurs chefs de ce mouvement et peut-être fêtent-ils encore à l'heure qu'il est leur victoire ; mais cette victoire est illusoire, car il n'y a pas encore eu, en fait, d'action décisive. Le prolétariat allemand ne s'est pas encore soulevé pour conquérir le pouvoir politique. Tout ce qui a précédé les événements actuels n'a été de sa part qu'une puissante reconnaissance pour découvrir les positions de l'ennemi. Ce sont les préliminaires de la bataille, mais ce n'est pas encore la bataille même. Et ces manoeuvres de reconnaissance étaient indispensables au prolétariat allemand, de même qu'elles nous étaient indispensables dans les journées de Juillet.

·    Le rôle historique des journées de juillet
Vous connaissez le cours des événements et leur logique intérieure. A la fin de février 1917 (ancien style), le peuple avait renversé l'autocratie, et pendant les premières semaines qui suivirent, il sembla que l'essentiel était accompli. Les hommes de nouvelle trempe qui surgissent des autres partis — des partis qui n'avaient jamais joué chez nous un rôle dominant — ces hommes jouirent au début de la confiance ou plutôt de la demi-confiance des masses ouvrières.
Mais Pétrograd se trouvait comme il le fallait — à la tête du mouvement ; en février, comme en juillet, il représentait l'avant-garde appelant les ouvriers à une guerre déclarée contre le gouvernement bourgeois, contre les ententistes, c'est cette avant-garde qui accomplit les grandes manoeuvres de reconnaissance.
Elle se heurta précisément, dans les journées de juillet, au gouvernement de Kérensky.
Ce ne fut pas encore la révolution, telle que nous l'avons accomplie en octobre : ce fut une expérience dont le sens n'était pas encore clair à ce moment à l'esprit des masses ouvrières.
Les travailleurs de Pétrograd s'étaient bornés à déclarer la guerre de Kérensky ; mais dans la collision qui eut lieu, ils purent se convaincre et prouver aux masses ouvrières du monde entier qu'aucune force révolutionnaire réelle ne soutenait Kérensky et que son parti était composé des forces réunies de la bourgeoisie, de la garde blanche et de la contre-révolution.
Comme il vous en souvient, les journées de juillet se terminèrent pour nous par une défaite au sens formel de ce mot : les camarades Lénine et Zinoviev furent contraints de se cacher. Beaucoup d'entre nous furent emprisonnés ; nos journaux furent bâillonnés, le soviet des députés ouvriers et soldats réduit à l'impuissance, les typographies ouvrières saccagées, les locaux des organisations ouvrières mis sous scellés ; les bandes noires avaient tout envahi, tout détruit.
Il se passait à Pétrograd exactement ce qui s'est passé en janvier 1919 dans les rues de Berlin ; mais pas in instant nous n'avons douté alors de ce que les journées de juillet ne seraient que le prélude de notre victoire.
Ces journées nous ont permis d'évaluer le nombre et la composition des forces de l'ennemi ; elles ont démontré avec évidence que le gouvernement de Kérensky et de Tseretelli représentait en réalité un pouvoir au service des bourgeois et des gros propriétaires contre-révolutionnaires.
·         Les mêmes faits se sont produits à Berlin
Des événements analogues ont eu lieu à Berlin. A Berlin, comme à Pétrograd, le mouvement révolutionnaire a devancé celui des masses ouvrières arriérées. Tout comme chez nous, les ennemis de la classe ouvrière criaient : « Nous ne pouvons pas nous soumettre à la volonté de Berlin ; Berlin est isolé ; il faut réunir une Assemblée Constituante et la transporter dans une ville provinciale de traditions plus saines. Berlin est perverti par la propagande de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg ! » Tout ce qui a été entrepris dans ce sens chez nous, toutes les calomnies et toute la propagande contre-révolutionnaire que nous avons entendues ici, tout cela a été répandu en traduction allemande par Scheidemann et Ebert contre le prolétariat berlinois et contre les chefs du Parti communiste, Liebknecht et Rosa Luxembourg . Il est vrai que cette campagne de reconnaissances a revêtu en Allemagne des proportions plus larges que chez nous, mais cela s'explique par le fait que les Allemands répètent une manoeuvre qui a déjà été accomplie une fois chez nous ; de plus, les antagonismes de classes sont plus nettement établis chez eux.
Chez nous, camarades, quatre mois se sont écoulés entre la révolution de février et les journées de juillet.
Il a fallu quatre mois au prolétariat de Pétrograd pour éprouver la nécessité absolue de descendre dans la rue afin d'ébranler les colonnes qui servaient d'appui au temple de Kérensky et de Tseretelli.
Quatre mois se sont écoulés après les journées de juillet avant que les lourdes réserves de la province arrivassent à Pétrograd, nous permettant de compter sur une victoire certaine et de monter à l'assaut des positions de la classe ennemie en octobre 1917 ou en novembre, nouveau style).
En Allemagne où la première explosion de la révolution a eu lieu en novembre, les événements correspondant à nos journées de juillet la suivent déjà au début de janvier. Le prolétariat allemand accomplit sa révolution selon un calendrier plus serré. Là où il nous a fallu quatre mois, il ne lui en faut plus que deux.
Et nul doute que cette mesure proportionnelle se poursuivra jusqu'au bout. Des journées de juillet allemandes à l'octobre allemand il ne se passera peut-être pas quatre mois comme chez nous ; Il ne se passera peut-être pas deux mois.
Et les coups de feu tirés dans le dos de Karl Liebknecht ont, n'en doutez pas, réveillé de puissants échos par toute l'Allemagne . Et ces échos ont dû sonner comme un glas funèbre aux oreilles des Scheidemann et des Ebert.
Nous venons ici de chanter le Requiem pour Karl Lieblnecht et Rosa Luxembourg. Nos chefs ont péri. Nous ne les reverrons plus. Mais combien d'entre vous camarades, les ont-ils approchés de leur vivant ? Une minorité insignifiante.
Et néanmoins, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg ont toujours été présents parmi vous.
Dans vos réunions, dans vos congrès vous avez souvent élu Karl Liebknecht président d'honneur . Absent, il assistait à vos réunions, il occupait la place d'honneur à votre table. Car le nom de Karl Liebknecht ne désigne pas seulement une personne déterminée et isolée, ce nom incarne pour nous tout ce qu'il y a de bon, de noble et de grand dans la classe ouvrière, dans son avant-garde révolutionnaire.
C'est tout cela que nous voyons en Karl Liebknecht. Et quand l'un d'entre nous voulait se représenter un homme invulnérablement cuirassé contre la peur et la faiblesse ; un homme qui n'avait jamais failli — nous nommons Karl Liebknecht.
Il n'était pas seulement capable de verser son sang (ce n'est peut-être pas le trait le plus grand de son caractère), il a osé lever la voix au camp de nos ennemis déchaînés, dans une atmosphère saturée des miasmes du chauvinisme, alors que toute la société allemande gardait le silence et que la militarisme primait. Il a osé élever la voix dans ces conditions et dire ceci : « Kaiser, généreux, capitalistes et vous — Scheidemann qui étouffez la Belgique, qui dévastez le nord de la France, qui voulez dominer le monde entier — je vous méprise, je vous hais, je vous déclare la guerre et cette guerre je la mènerai jusqu'au bout.
Camarades si l'enveloppe matérielle de Liebknecht a disparu, sa mémoire demeure et demeurera ineffaçable !
Mais avec le nom de Karl Liekbnecht celui de Rosa Luxembourg se conservera à jamais dans les fastes du mouvement révolutionnaire universel.
Connaissez-vous l'origine des légendes des saints et de leur vie éternelle ? Ces légendes reposent sur le besoin qu'éprouvent les hommes de conserver la mémoire de ceux qui, placés à leur tête, les ont servis dans le bien et la vérité ; elles reposent sur le besoin de les immortaliser en les entourant d'une auréole de pureté.
Camarades, les légendes sont superflues pour nous ; nous n'avons nul besoin de canoniser nos héros — la réalité des événements que nous vivons actuellement nous suffit, car cette réalité est par elle-même légendaire.
Elle éveille une puissance légendaire dans l'âme de nos chefs, elle crée des caractères qui s'élèvent au-dessus de l'humanité.
Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg vivront éternellement dans l'esprit des hommes. Toujours, dans toutes les réunions où nous évoquions Liebknecht nous avons senti sa présence et celle de Rosa Luxembourg avec une netteté extraordinaire — presque matérielle.
Nous la sentons encore, à cette heure tragique, qui nous unit spirituellement avec les plus nobles travailleurs d'Allemagne, d'Angleterre et du monde entier tous accablés par le même deuil, par la même immense douleur.
Dans cette lutte et dans ces épreuves nos sentiments aussi ne connaissent pas de frontières.
·          Rosa Luxembourg et Karl liebknecht sont nos frères spirituels
Liebknecht n'est pas à nos yeux un leader allemand, pas plus que Rosa Luxembourg n'est une socialiste polonaise qui s'est mise à la tête des ouvriers allemands… Tous deux sont nos frères ; nous sommes unis à eux par des liens moraux indissolubles. Camarades ! cela nous ne répéterons jamais assez car Liebknecht et Rosa Luxembourg avaient des liens étroits avec le prolétariat révolutionnaire russe.
La demeure de Liebknecht à Berlin était le centre de ralliement de nos meilleurs émigrés.
Lorsqu'il s'agissait de protester au parlement allemand ou dans la presse allemande contre les services que rendaient les impérialistes allemands à la réaction russe c'est à Karl Liebknecht que nous nous adressions. Il frappait à toutes les portes et agissait sur tous les cerveaux — y compris ceux de Scheidemann et d'Ebert — pour les déterminer à réagir contre les crimes de l'impérialisme.
Rosa Luxembourg avait été à la tête du parti social-démocrate polonais qui forme aujourd'hui avec le parti socialiste le Parti Communiste.
En Allemagne, Rosa Luxembourg avait, avec le talent qui la caractérisait, approfondi la langue et la vie politique du pays ; elle occupa bientôt un poste de plus en vue dans l'ancien parti social-démocrate.
En 1905, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg prirent part à tous les événements de la révolution russe. Rosa Luxembourg fut même arrêtée en sa qualité de militante active puis relâchée de la citadelle de Varsovie sous caution ; c'est alors qu'elle vint illégalement (1906) à Pétrograd où elle fréquenta nos milieux révolutionnaires, visitant dans les prisons ceux d'entre nous qui étaient alors détenus et nous servant dans le sens le plus large de ce mot d'agent de liaison avec le monde socialiste d'alors. Mais en plus de ces relations toutes personnelles, nous gardons de notre communion morale avec elle — de cette communion que crée la lutte au nom des grands principes et des grands espoirs — le plus beau souvenir.
Nous avons partagé avec elle le plus grand des malheurs qui aient atteint la classe ouvrière universelle — la banqueroute honteuse de la IIe Internationale, au mois d'août 1914. Et c'est avec elle encore que les meilleurs d'entre nous ont élevé le drapeau de la IIIe Internationale et l'ont tenu fièrement dressé sans faillir un seul instant.
Aujourd'hui, camarades, dans la lutte que nous poursuivons, nous mettons en pratique les préceptes de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg. Ce sont leurs idées qui nous animent quand nous travaillons, dans Pétrograd sans pain et sans feu , à la construction du nouveau régime soviétiste ; et quand nos armées avancent victorieusement sur tous les fronts c'est encore l'esprit de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg qui les anime.
A Berlin, l'avant-garde du Parti Communiste n'avait pas encore pour se défendre de forces puissamment organisées ; elle n'avait pas encore d'armée rouge comme nous n'en avions pas dans les journées de juillet quand la première vague d'un mouvement puissant mais organisé fut brisée par des bandes organisées quoique peu nombreuses. Il n'y a pas encore d'armée rouge en Allemagne mais il y a une en Russie ; l'armée rouge est un fait ; elle s'organise et croît en nombre tous les jours. Chacun de nous se fera un devoir d'expliquer aux soldats comment et pourquoi ont péri Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg ce qu'ils étaient et quelle place leur mémoire doit occuper dans l'esprit de tout soldat, de tout paysan ; ces deux héros sont entrés à jamais dans notre panthéon spirituel.
Bien que le flot de la réaction ne cesse de monter en Allemagne, nous ne doutons pas un instant que l'octobre rouge n'y soit proche.
Et nous pouvons bien dire en nous adressant à l'esprit des deux grands défunts : Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, vous n'êtes plus de ce monde, mais vous restez parmi nous ; nous allons vivre et lutter sous le drapeau de vos idées, dans l'auréole de votre charme moral et nous jurons si notre heure vient, de mourir debout face à l'ennemi comme vous l'avez fait, Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht.
Léon TROTSKY