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mercredi 19 septembre 2012

:: Gagner la base ouvrière du PCF à une véritable politique communiste et révolutionnaire [LO, 1986]


[...] Du côté de la bourgeoisie, de son système politique et de ses jeux électoraux, les perspectives du Parti Communiste sont aujourd’hui passablement bouchées. Mais cette position d’éternel opposant, au contraire de ce qu’en disent ou en pensent tous les commentateurs qui enterrent le Parti Communiste trois fois par semaine, et tous les réformateurs - pour qui le défaut du Parti Communiste, c’est de ne pas être le Parti Socialiste - n’est cependant pas nécessairement un handicap dans la classe ouvrière. A certains égards, au contraire, cela accrédite l’idée que le Parti Communiste est un adversaire radical de la société bourgeoise, plus radical en tout cas que le Parti Socialiste.
Et la politique que mène la direction du Parti Communiste français par exemple avec son attitude toute récente de critique systématique du Parti Socialiste, avec ses tentatives d’actions spectaculaires dans la classe ouvrière, chez Renault ou ailleurs, c’est précisément de reconquérir cette image de défenseur intransigeant de la classe ouvrière que sa participation gouvernementale a sérieusement ternie.
Il faut que les révolutionnaires connaissent bien la nature et les mécanismes des liens qui unissent le Parti Communiste à la classe ouvrière et qui ne sont certainement pas que des liens électoraux. Sur le plan électoral, le recul du Parti Communiste français est patent. C’est ce recul qui a amené sa direction à quitter le gouvernement pour adopter une attitude plus critique à l’égard du Parti Socialiste. Mais c’est aussi ce recul qui a poussé un certain nombre de cadres, de responsables, de notables du Parti Communiste à se faire les porte-parole de l’attitude inverse, plus ouvertement réformiste, impatiente d’officialiser une politique d’alignement derrière le Parti Socialiste, que la direction a cessé momentanément de prôner.
Bien sûr, la lutte plus ou moins feutrée que cela entraîne dans l’appareil du Parti et parmi ses dirigeants peut pousser les travailleurs communistes du rang à se poser des questions et peut-être à leur trouver des réponses qui ne vont ni dans le sens de Marchais, ni dans le sens de Juquin.
Il faut être attentif à cela. Il faut en tout cas discuter avec les travailleurs communistes, de quelque obédience qu’ils soient, pour peu qu’ils acceptent de discuter politique, pour peu qu’ils acceptent de se demander comment et avec quelle politique le mouvement ouvrier de demain pourrait, en cas de remontée de la combativité, éviter d’en arriver de nouveau à la situation de recul et de démoralisation présents.
Mais force est de constater que, jusqu’à maintenant, on n’a vu apparaître dans cette discussion aucun courant, fut-il minuscule, prônant au sein du Parti Communiste un retour aux traditions de lutte de classe, aux véritables traditions communistes.
Et, dans ces conditions, du débat entre rénovateurs et partisans de la direction actuelle, ne peut sortir rien de bon pour les travailleurs, à supposer que débat il y ait. Juquin et les autres chefs de file actuels des rénovateurs ne représentent pas une politique plus juste, du point de vue des intérêts de la classe ouvrière, que Marchais. La politique de Marchais, qui a conduit le Parti Communiste à la situation où il est, était d’ailleurs la leur. Et il n’y a aucun automatisme qui puisse donner à cette discussion une dynamique conduisant à des positions de lutte de classe : il faudrait pour cela que des hommes, des militants, choisissent consciemment et clairement, au sein du Parti Communiste, une telle politique.
Le recul du Parti Communiste lui-même ne résulte pas d’une montée ouvrière qui aurait débordé la politique du Parti Communiste sur la gauche. Il se fait, au contraire, dans une période de démoralisation de la classe ouvrière et il en est, dans une certaine mesure, l’expression.
Mais c’est dans la perspective d’une nouvelle remontée de la combativité de la classe ouvrière que les révolutionnaires doivent bien connaître le Parti Communiste et bien connaître ses militants. Parce que, en tant que révolutionnaires, nous serons inévitablement, nécessairement, en compétition avec le Parti Communiste, sur la question de savoir dans quelles perspectives politiques s’orientera cette remontée.
En raison de sa situation spéciale, c’est probablement au Parti Communiste que profitera, dans un premier temps, toute remontée ouvrière. Et il faudra que les révolutionnaires soient préparés à lutter politiquement pour disputer cette influence du Parti Communiste.
C’est pourquoi il faudra que les révolutionnaires soient capables de profiter de la période de recul présente pour s’implanter dans un grand nombre d’entreprises ; et qu’ils y aient des militants aussi dévoués que ceux du Parti Communiste. C’est le préalable à tout développement. Mais cela étant, il faut qu’ils soient conscients que, même s’il se produit une remontée, les révolutionnaires resteront nécessairement minoritaires pendant un temps. Il faut qu’ils sachent alors à la fois se soumettre à des majorités qui seront influencées par le Parti Communiste et ses militants, et à la fois défendre ouvertement, clairement, publiquement leur propre politique devant les travailleurs. Et il faudra qu’ils montrent toujours, concrètement, en quoi la politique qu’ils proposent est différente de celle du Parti Communiste.
Enfin, tout en acceptant d’être minoritaires, il faudra que les révolutionnaires se battent pour que les travailleurs se donnent des structures démocratiques pour diriger leurs luttes.
Car même si ces structures démocratiques elles-mêmes refléteront sans doute, dans un premier temps, l’influence du Parti Communiste, c’est uniquement si les travailleurs ont la possibilité de comparer les politiques, de les juger et de trancher, qu’ils pourront dans la dynamique du mouvement dépasser le stade où ils se sentiront représentés par le Parti Communiste. Car le Parti Communiste trahira leurs luttes, à une étape ou à une autre, inévitablement.
Nous disons cela sans aucun esprit d’hostilité vis-à-vis des travailleurs communistes, bien au contraire. Car les travailleurs communistes sont, tout comme les autres travailleurs et peut-être à certains égards, plus que les autres, trahis par la direction et l’appareil de leur parti, qui utilise leur énergie militante mais la canalise finalement toujours au profit du système bourgeois.
Certains de ces militants communistes, même ceux de la classe ouvrière, parce que ce sont ceux-là qui nous importent, sont peut-être définitivement perdus pour la révolution, déformés et corrompus qu’ils ont été par leur parti et par sa politique.
Mais il y a les autres, et même s’ils ne constituent qu’une minorité dans le Parti Communiste, de toutes façons ils représentent dans les entreprises une force numérique et militante supérieure à celle des révolutionnaires.
Et puis, il y a aussi les jeunes, ceux que la simple existence et l’activité militante des précédents attirent en permanence vers l’activité militante.
Mais il n’y aura de véritable parti révolutionnaire, en France comme en Italie, comme ailleurs, que lorsque ces travailleurs communistes, ces militants actuels ou potentiels du Parti Communiste, renoueront avec les idées véritablement communistes, véritablement révolutionnaires. Il n’y aura de véritable Parti Communiste que lorsqu’ils éprouveront le besoin de s’organiser sur la base des idées communistes en se séparant des partis qui portent encore ce nom mais qui, eux, sont définitivement passés, et depuis longtemps, dans le camp de la bourgeoisie.

vendredi 22 juin 2012

:: Le PCF face à la crise de mai 68

Les élections qui couronnèrent le retour à l'ordre consacrèrent la défaite du  PCF et de la Fédération. Survenant après les "victoires" économiques remportées par les travailleurs, leur défaite a pu paraître paradoxale voire inexplicable.


Pour celui qui juge les événements à travers les lunettes électorales, il apparaît qu'au sortir du plus grand mouvement social que la France ait connu, l'opposition se trouve finalement bien plus mal placée qu'aux élections de 1967.

Certes la loi électorale faite sur mesure pour s'ajuster au pouvoir gaulliste, ne pouvait manquer de donner comme à l'accoutumée, la victoire à la majorité. Mais cette victoire fut quant au nombre de sièges, considérable. Et si le mode de scrutin explique bien des choses, il n'explique pas tout. Il y a eu déplacement des voix et poussée à droite. Rien qui ressemble à un raz de marée gaulliste, mais un déplacement des voix des centristes envers la majorité et une perte que l'on peut évaluer à 2 % environ pour le PCF et la Fédération au premier tour.

Cette perte à quoi est-elle due ? Le PCF pour sa part a trouvé une explication. Les excès "gauchistes" ont effrayé l'électeur moyen. La France a eu peur des barricades.

L'analyse de Waldeck Rochet soumise au Comité central du PCF est un assez curieux exercice de style sur le thème conventionnel : comment on réécrit l'histoire. Les excès révolutionnaires — comprenez les barricades, Flins, Sochaux, etc. — furent fomentés par des provocateurs gaullistes ou "gauchistes" (c'est la même chose) afin d'entraîner une victoire écrasante de la majorité aux élections. Si la victorieuse lutte économique entreprise par les travailleurs en grève qui occupaient sagement les usines n'a pu avoir de conséquences politiques par la voie légale des élections, c'est que chaque voiture brûlée par les étudiants retirait des milliers de voix au Parti.

On peut en déduire qu'il y a eu deux sortes de luttes, l'une, économique, conduite de façon responsable par le PCF et l'autre, politique, dévoyée par d'infâmes "gauchistes" dans le but de saboter la première ou du moins d'en anéantir les conséquences politiques.

Que de telles affirmations soient un défi à la vérité — même purement chronologique — ne gêne nullement le PCF Les méfaits du "gauchisme" ainsi présenté doivent lui permettre d'expliquer sa défaite électorale. Et du même coup, ils servent à justifier la ligne politique du parti pendant les événements.

H s'agit donc d'exorciser le démon gauchiste et de soustraire à son influence pernicieuse les malheureux sympathisants et militants du parti qui auraient pu se laisser séduire.

La presse bourgeoise s'est elle-même étonnée de la pauvreté d'un tel raisonnement. Elle feint de déplorer cette utilisation sans nuance du bouc émissaire. Elle qui a axé toute sa propagande électorale sur la peur du complot tota­litaire visant à prendre le pouvoir par l'insurrection !

Mais en fait le PCF et la majorité se retrouvent sur un point : la condamnation des violences révolutionnaires et, à fortiori, de l'insurrection proclamée but ultime des prota­gonistes de mai.

Un tel accord n'est pas fortuit. Bien avant mai, L'Huma­nité dénonçait Cohn Bendit et les enragés de Nanterre avec autant de violence que "Paris-Jour" ou "Minute". Et quand, dans la première phase des événements de mai, celle que l'on pourrait appeler, la phase ascendante, la presse bourgeoise elle-même, du moins la presse à grand tirage, reflétait tant bien que mal la sympathie que la lutte des étudiants rencontrait dans l'opinion, un seul journal dissimulait son opposition ouverte sous un silence caractéristique : L'Humanité.

En fait et partout où ils le pouvaient, les militants du PCF ne cessaient de présenter les étudiants comme des enragés, des incendiaires, des irresponsables dont les actes provocateurs ne pouvaient manquer d'attirer la répression du gouvernement. En somme, si les C.R.S. cognaient, la faute en revenait aux étudiants, ils n'avaient qu'à ne pas résister. Et l'on vit les ouvriers se verrouiller dans leurs usines pour éviter l'entrée des "terroristes" étudiants. A Billancourt, place Nationale, le soir où Sauvageot en tête d'un cortège de deux-mille étudiants, venait saluer la grève avec occupation décrétée l'après-midi aux usines Renault, on put voir des ouvriers sortir précipitamment pour aller garer leur voiture ailleurs "de peur que les étudiants ne les brûlent" ! La peur du provocateur servait d'argument politique au PCF pour isoler ses militants de la "contagion gauchiste".

Ainsi, nul ne fit plus que le PCF pour accréditer l'idée que le mouvement de mai était fauteur de désordres et de guerre civile. Et il le fit avec l'accord du gouvernement. On se souvient de la manifestation organisée par l'U.N.E.F. devant la gare de Lyon. Le même jour le PCF et la CGT orga­nisaient deux manifestations parallèles et pacifiques dont l'une devait se rassembler à la Bastille. Pour fixer les détails du déroulement de la manifestation, l'entrevue Séguy-Grimaud (préfet de police) dura une heure Mais quand les étudiants voulurent se rendre à la Bastille où une heure plus tôt le cortège ouvrier n'avait pas rencontré l'ombre d'un képi de flic, la place était noire de C.R.S. et tous les accès bouclés par des cordons d'hommes armés. On connaît la suite. Ainsi, la CGT et le gouvernement s'étaient entendus pour apporter la preuve que les travailleurs sous la conduite de leurs organisations syndicales étaient raisonnables et pacifiques, alors que les étudiants étaient des "violents" assoiffés de barricades.

La ' grande force tranquille" du prolétariat, réprouvait par la bouche du PCF les "excès" qui allaient au fil des jours devenir des - provocations". Même Flins, même Peugeot devaient être attribués non à l'intervention des CRS mais à celle de provocateurs professionnels dont le chef de file avait nom : Geismar.

A ce moment-là la presse et la radio bourgeoises entonnaient le même refrain et condamnaient unanimement les violences étudiantes. Mais les efforts du PCF pour hurler avec les loups furent bien mal récompensés. Dans son interview par Michel Droit de Gaulle donnait le ton de la campagne électorale. Ces violences que le PCF repoussa avec horreur et énergie, il allait les lui attribuer, directement ou indirectement, il allait même lui attribuer la volonté de s'emparer du pouvoir par l'insurrection.

Ainsi, malgré sa servilité et sa complicité, le PCF allait être lui-même victime du chantage à la guerre civile qu'il avait de toutes ses forces contribué à entretenir. Ses dénégations placardées sur les murs de Paris ne lui servirent à rien. Il avait joué la carte de la peur. Avec infiniment plus de moyens et sans vergogne le gouvernement allait faire de même contre le PCF C'était une tactique payante.

Mais si cet aspect de la propagande gouvernementale remplit en effet parfaitement son rôle pendant les élections, II ne suffit pas pour autant à expliquer l'échec électoral du PCF.

La défaite du PCF c'est aussi, c'est surtout la sanction de toute une politique. La "gauche "stalinienne et réformiste en France s'est montrée résolument incapable de conduire le mouvement jusqu'à la chute du régime gaulliste.

Il n'est pas question de découvrir ici que le PCF n'est pas révolutionnaire et qu'il a trahi la cause ouvrière. C'est une évidence qui appartient depuis longtemps à l'Histoire.

Mais en tant que parti d'opposition parlementaire et adversaire proclamé du gaullisme, le PCF n'a ni pu, ni voulu exploiter la crise ouverte du régime pendant la crise de mai. Pourquoi ? Chantre des voies "pacifiques vers le socialisme", de la conquête démocratique et légale du pouvoir par les élections, en d'autres termes, fidèle partisan de l'ordre bourgeois, le PCF ne pouvait pas ne pas désavouer ce qui venait de la rue. Ce ne sont pas les violences étudiantes qui l'ont effrayé, c'est la crise elle-même.

Le PCF ne l'avait ni voulue, ni prévue. Partie du monde étudiant en général et du milieu "gauchiste" en particulier, elle prit dès le début un caractère politique que le PCF ne pouvait admettre. S'il dut pour un temps composer avec le mouvement, c'est que celui-ci allait toujours de l'avant, entraînant derrière lui des forces de plus en plus nombreuses.

Allumé par l'étincelle "gauchiste", le baril de poudre accumulé à l'Université et dans la jeunesse par des années d'arbitraire policier, avait explosé soudainement ouvrant une brèche dans I' "Etat-fort" gaulliste. Par la brèche devait déferler un mouvement social d'une ampleur sans précédent. En affrontant les CRS de De Gaulle les étudiants mettaient en cause le régime lui-même, ils en révélaient la faiblesse. Pour des millions cie travailleurs ce fut une révélation. Et le 13 mai, le mécontentement et la colère contenus depuis dix ans se donnaient enfin libre cours. On avait l'impression d'une immense libération. La grève avec occupation d'usine en fut la conséquence immédiate. Le drapeau rouge avait fait sa réapparition dans le cortège de la CGT, "l'Internationale" aussi. De crainte d'être emporté par le mouvement, le Parti suivait. Mais il n'avait pas l'initiative. Il ne l'eut jamais.

Par son aspect radical : affrontement violent avec les forces de répression, par l'ampleur des revendications : remise en cause de la société toute entière, par le nombre de jeunes qu'elle pouvait mobiliser, par l'écho qu'elle pouvait recueillir dans les milieux de l'intelligentzia classique (écrivains, enseignants, hommes de théâtres, cinéastes, architectes, peintres, médecins, avocats, etc.), la crise de mai avait incontestablement un caractère révolutionnaire.
Et pour la première fois, le PCF voyait se développer sur sa gauche, un mouvement révolutionnaire de masse, certes encore restreint à certains milieux sociaux, encore confus et divisé, mais suffisamment important pour l'obliger à réagir. Ce mouvement ne mettait pas encore en danger l'hégémonie du PCF sur le monde ouvrier, mais chaque jour plus nombreux étaient les jeunes travailleurs qui le suivaient et les développements de la crise risquaient de favoriser un regroupement capable de "mordre" en milieu ouvrier.

C'est pourquoi le PCF devait s'employer à résoudre au plus vite la crise. La défense de l'ordre bourgeois, même gaulliste, c'était aussi la défense du PCF, la sauvegarde de son influence, de ses moyens d'action, de tout ce qui fait de lui un parti utile pour la bourgeoisie.

C'est ainsi que le PCF, s'il ne s'opposa pas de front au mouvement de mai, ne fut pas à même de l'exploiter politiquement à son profit, car dès le début il se plaça sur la défensive.

Alors que le mouvement de lui-même, et cela apparut très clairement dès le 13 mai, se dirigeait contre le régime gaulliste, contre le gouvernement et contre l'homme qui incarnait tout le pouvoir depuis dix ans ; alors que la rue, spontanément, se lançait à l'assaut du gaullisme, ses chefs traditionnels se rangeaient aux côtés du pouvoir établi. La grève ne doit être qu'économique, disait le PCF, pas d'aventure. En fait, à aucun moment la "gauche" n'est apparue comme la direction naturelle du mouvement. Ce n'était pas en elle que se reconnaissaient les milliers de combattants de mai.

Dans ces conditions, les élections annoncées par de Gaulle perdaient tout signification politique. Ce n'était pas le combat Classique entre la droite et la gauche, car tous les partis à droite comme à gauche étaient au fond d'accord, d'accord pour l'ordre.

Si la grève tenait encore quelques jours, c'est que le PCF n'osait la saborder de front, mais l'issue était fatale. Ainsi, moins d'une semaine après le discours de de Gaulle, l'unanimité était faite à droite comme à gauche pour liquider le mouvement de mai. Les élections n'étaient qu'une grossière manœuvre pour amener le rétablissement de l'ordre.

Il ne s'agissait pas en votant pour la droite ou pour la gauche, de voter pour ou contre le mouvement, il s'agissait de condamner le mouvement de mai au nom d'une politique di droite ou d'une politique de "gauche".

Aucun choix politique n'était en fin de compte laissé à l'électeur.

Mais si la politique de la droite se ramenait à une simple formule : faire confiance à de Gaulle, la "gauche" elle n'avait même pas de programme. Qu'avait-elle à offrir dar les circonstances créées par mai ? Rien. Si ce n'est "l'unie de tous les républicains et de toutes les forces démocratiques pour un programme social avancé". Des mots. De vieux mots, de vieux slogans vides et dépassés. Cette absence de perspective et d'initiative allait plus que tout desservir la gauche. La Fédération semblait inerte devant les événements et PCF, par sa volonté de rétablir l'ordre, ses appels à la modération, à la "sagesse politique" son horreur maintes fois affirmée de la violence, se confondait presque dans sa propagande électorale avec le parti centriste ! En fait la "gauche" traditionnelle avait été mise de côté par les événements eux-mêmes.

Dans ces conditions, la droite était naturellement favorisée. C'était contre elle que le mouvement avait été dirigé. C'était à elle qu'allait de bénéfice de l'ordre revenu. Jouant à fond la carte de la peur du désordre, du complot, de la guerre civile, elle faisait de mai une tentative d'insurrection totalitaire, en dépit de toute vérité. Elle seule pouvait axer sa campagne électorale sur le mouvement en ie travestissant à son gré. Le PCF lui, ne pouvait ni revendiquer la responsabilité et la conduite du mouvement, ni le condamner globalement. Le tour de passe-passe qui lui faisait dénoncer les provocateurs "gauchistes" (apparentés gaullistes) tout en assumant la grève ne pouvait pas le tirer de son inconfortable position. N'ayant jamais dirigé les opérations, ayant au contraire tout fait pour faire avorter la crise, il ne pouvait en tirer aucun bénéfice. Face à la situation le PCF dut se borner à faire pour ainsi dire une campagne "négative". Le mouvement de mai qu'il avait implicitement condamné, ne pouvait lui apporter aucune voix nouvelle, au contraire il ne pouvait que détourner de lui certains électeurs traditionnellement fidèles mais que l'écœurement devait jeter dans l'abstention.

Au lendemain du premier tour des élections "Action", le journal de l'UNEF. et du SNE-Sup titrait "la capitulation ne paie pas". Et en fait, plus qu'une victoire — attendue — de la droite, les élections devaient sanctionner la politique de trahison du PCF.

Des trahisons le PCF en a déjà faites, des défaites électorales, il en a déjà connues. L'une suivant l'autre d'ailleurs parfois. Mais cette fois, il y a quelque chose de nouveau.

La crise révolutionnaire de mai a ébranlé le pouvoir gaulliste, mais elle a ébranlé aussi celui du PCF Tout l'ordre ancien a été remis en question. Et le PCF en tant que partie intégrante de cet ordre l'a été plus que toute autre formation. Des milliers d'hommes sont descendus dans la rue malgré son hostilité et ses calomnies. Il devra bien leur rendre des comptes. Ces milliers de jeunes n'étaient pas anticommunistes. Au contraire, ils retrouvaient le chemin des idées révolutionnaires. La crise de mai ne s'est pas terminée pour eux par une victoire, c'est certain. Mais elle a révélé deux faillites : celle du pouvoir et celle du stalinisme. L'un comme l'autre sont encore en place et se défendent farouchement. Mais leur puissance est menacée et fragile. Mai a créé peut-être les conditions de leur éclatement. Ou du moins la condition fondamentale: c'est-à-dire la possibilité de la création d'un mouvement révolutionnaire ayant l'audience de masses véritables. Certes, le chemin risque d'être long qui mène au parti mais il y mène sûrement.

Et le jour où un tel parti existera, alors le PCF sera de moins en moins capable de sauver la mise à la bourgeoisie.

Lutte Ouvrière, août 1968.


jeudi 14 juin 2012

:: D’où vient le Parti Communiste Français ? #2 (1931-1939)

http://politicobs.canalblog.com/images/front_populaire_1.jpgDu congrès de Tours aux changements annonciateurs du Front Populaire, quinze ans se sont écoulés. Quinze ans, sur lesquels le Parti Communiste Français a passé dix ans dans les moules de la bureaucratie du Kremlin. Le Parti sortira de la « bolchévisation » numériquement affaibli, mal implanté, réduit pour ainsi dire à sa plus simple expression : à l’appareil. Mais cet appareil est achevé, rodé, et il fonctionne à merveille. Sa structure est celle d’un parfait parti stalinien, son obéissance à Moscou sans faille, sa direction homogène : à peu de chose près elle restera la même trente ans durant. Dorénavant, sa dépendance de la bureaucratie russe sera le vecteur-force principal, qui, changeant de sens, mais d’une égale intensité, influencera tous les méandres de sa politique.
L’importance de la période du Front Populaire réside dans le fait que, pour la première fois, le parti acquiert une solide implantation dans les masses. Sur la base d’une politique réformiste, nationaliste, il connaîtra une croissance considérable. A l’instar du Parti Social-Démocrate et en concurrence avec lui, il obtiendra l’accès à la « mangeoire » des surprofits impérialistes. Corollairement devenu parti national dans le plein sens du terme, presque parti gouvernemental, il sera soumis à la pression de sa propre base sociale, de sa propre opinion publique. Représentant les intérêts de la bureaucratie soviétique par sa formation, de ceux de son assise sociale par son implantation, il ne cessera plus d’être soumis à la tension de deux forces antagoniques. Et quand le pacte germano-soviétique et la première phase de la guerre aggraveront cette tension, quand l’impossibilité de concilier deux intérêts alors manifestement contradictoires imposera un choix difficile, le Parti connaîtra ses premiers grands déchirements d’une nature différente de ses crises de croissance. Ils ne seront pas les derniers.
Il n’est pas de notre propos ici de décrire et d’analyser la montée ouvrière des années 35-36, ni même d’examiner dans les faits le rôle joué par le Parti Communiste à cette occasion. D’autant moins que, du point de vue de l’évolution du Parti Communiste, la principale signification de cette montée fut d’avoir donné au Parti une implantation sociale qu’il ne possédait pas auparavant. De quelle nature était cette implantation ? Sur la base de quelle politique fut-elle acquise ? Voilà les questions qui nous intéressent ici. Et pour commencer, quels facteurs ont permis au Parti Communiste de rompre son isolement et de trouver l’adhésion des masses ?
Deux facteurs seront déterminants à cet égard. La remontée ouvrière et le réveil politique général qui poussera des couches nouvelles vers les organisations ouvrières, et la nouvelle orientation de l’Internationale qui donnera a la politique des organisations staliniennes un contenu réformiste et nationaliste.
Peu après la défaite du prolétariat allemand et l’arrivée de Hitler au pouvoir, la bureaucratie soviétique amorce l’un de ces tournants à 180° qui caractérisent sa politique. Se sentant menacée par l’impérialisme allemand, elle va chercher son salut dans un système de sécurité collective. Ce système implique un rapprochement avec les « démocraties occidentales », bénéficiaire de la paix impérialiste de Versailles, donc menacées à ce titre par les revendications allemandes. La France avait une place de choix dans ce plan. Dès lors, le rôle dévolu au Parti Communiste sera de contribuer, dans la mesure de ses forces, à infléchir la politique du gouvernement dans le sens d’une opposition renforcée à l’Allemagne hitlérienne. La dénonciation du traité de Versailles, la veille encore un des leitmotivs de la propagande stalinienne, sera mise au rancart, et le renforcement du potentiel militaire français ouvertement souhaité. Le pacte d’assistance mutuelle signé le 2 mai 1935 entre les gouvernements de l’Union Soviétique et de la France sera suivi d’un communiqué qui déclare que monsieur Staline comprend et approuve pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir sa force armée au niveau de sa sécurité ». Les staliniens emboîtent le pas, abandonnant l’antimilitarisme forcené qui était le leur des années durant, ils découvrent dans l’armée française un des facteurs principaux de la défense de l’URSS. Par voie de conséquence, la lutte pour le renforcement de la « démocratie française » face à la menace fasciste devient une haute vertu révolutionnaire.
Et c’est la que la dialectique de l’histoire va jouer un tour à la bureaucratie soviétique. C’est sur son injonction, et pour la défense de ses intérêts, qu’elle impose au Parti Communiste Français une politique nationaliste et même chauvine. Mais sous la pression de sa nouvelle assise gagnée sur la base de cette politique nationaliste, le Parti Communiste finira par devenir nationaliste pour son propre compte, alors même que ce nationalisme se retourne contre les intérêts de la bureaucratie. Trotsky écrivit à propos d’une évolution qui se déroulait sous ses yeux mais qui n’a abouti à ses conclusions ultimes que de nos jours, que : « Staline a réconcilié les partis communistes des démocraties impérialistes avec leur bourgeoisie nationale. Cette étape est maintenant dépassée. L’entremetteur bonapartiste a accompli son rôle. A partir de maintenant, les com-chauvins doivent se soucier de leur propre sort, dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec la « défense de l’URSS ». »
Il est évident que cette nouvelle orientation vis-à-vis de la politique étrangère du gouvernement français entraînera une orientation à l’avenant dans les autre domaines. Le nationalisme impliquera le réformisme. Le combat pour l’unité de toutes les forces nationales hostiles à l’Allemagne fasciste ou présumées telles, complétera la lutte pour un front international anti-hitlérien. De la politique de « classe contre classe » assimilant sociaux-démocrates et fascistes, on passe presque sans transition à une cour éhontée à ces même sociaux-démocrates et même, sinon surtout, aux radicaux. Si la consolidation du Front Populaire et son arrivée au pouvoir n’était pas possible sans la montée ouvrière et sans la poussée à gauche, si du point de vue de la bourgeoisie il fut accepté parce que susceptible d’endiguer le mouvement populaire, pour le Parti Communiste il répondait à une nécessité qui n’avait rien à voir avec cette montée ouvrière. Pour le Parti Communiste, l’intérêt fondamental du Front Populaire fut d’avoir été l’alliance des forces nationales anti-hitlériennes, alliance dont la constitution était l’objectif majeur du Parti Communiste Français en matière de politique intérieure.
La poussée à gauche, si elle ne jouera qu’un rôle contingent dans la détermination de la politique du Parti Communiste, aura cependant une importance capitale pour deux raisons. D’abord, en renforçant numériquement le Parti et en lui permettant l’acquisition d’un certain nombre de positions au cours des élections municipales, puis législatives, elle lui donnera un poids qu’il n’avait pas auparavant. Ensuite, la nécessité de canaliser et d’endiguer l’explosion sociale rendra les partis socialistes et radicaux bien plus compréhensifs à l’égard du Parti Communiste, dont la collaboration devient fort utile. Ainsi l’afflux même des ouvriers venus vers le Parti Communiste en tant que parti ouvrier, auréolé par ses liens avec les tenants supposés de la Révolution d’Octobre, sera capitalisé par celui-ci en vue de mener une politique nationaliste.
Encore une fois, il n’est pas de notre propos ici d’examiner le rôle contre-révolutionnaire joué par le Parti Communiste pendant la période des grèves ( « il faut savoir terminer une grève » etc.). Toujours est-il que grâce à la montée ouvrière et grâce au Front Populaire, le Parti connaîtra un développement vertigineux. Par rapport à 1932, son électorat a doublé et ses effectifs décuplé.
Par ailleurs, ce serait une erreur de croire que le développement de son implantation n’était dû qu’à d’afflux d’ouvriers en lutte. En fait, il a joué sur deux tableaux. L’attirance de son nationalisme néophyte et de son réformisme de bon aloi, a exercé en milieu petit bourgeois une influence aussi grande que son auréole ternie de parti révolutionnaire en milieu ouvrier. Ayant découvert, sur l’injonction de Moscou, les vertus patriotiques de la marseillaise, du drapeau tricolore, de Jeanne d’Arc et de la démocratie française, le Parti ne perdra plus une occasion de faire vibrer la corde sentimentale du petit-bourgeois chauvin.
Sans être encore tout à fait un « parti comme les autres », le Parti Communiste de l’année 1937 sera bien différent du Parti Communiste version 1932. Il aura une solide implantation sociale, 300 000 membres, 1 500 000 électeurs, 70 députés, deux sénateurs, des centaines de conseillers généraux, plus de deux mille municipalité. L’unification syndicale lui a permis de mettre la main sur les Fédérations les plus importantes de la CGT unifiée. Il est dès lors solidement implanté dans l’aristocratie ouvrière.
Il a cessé de vivre uniquement des subsides de la bureaucratie. Il a sa « mangeoire » nationale propre, alimentée par les surprofits de l’impérialisme français, auxquels il a accès dorénavant grâce - pour reprendre l’expression de Trotsky - « à sa pénétration dans les rangs de la petite bourgeoisie, par son installation dans l’appareil étatique, les syndicats, les parlements, les municipalités, etc. ».
La fin de la poussée à gauche, la retombée de la montée ouvrière et même la chute du premier et du deuxième gouvernement Léon Blum, n’affecteront pas le zèle nationaliste du Parti Communiste. Il y a un double intérêt, car tel est l’ordre de Moscou, mais tel est aussi dorénavant son propre intérêt en tant que parti national. La politique « d’union nationale » est payante, et bien payante. Devant l’usure du Front Populaire, il va même défendre l’idée d’un « Front Français », où seraient inclus, outre les radicaux et les sociaux-démocrates, les libéraux et les modérés. Après l’échec définitif du Front Populaire, il s’empressera de donner son accord à un gouvernement incluant la quasi totalité de l’éventail politique français, de Thorez à Paul Reynaud. Si le projet ne connaît pas de suite, ce n’est pas la faute des communistes.
Le déplacement de plus en plus à droite des gouvernements successifs écarte le Parti Communiste Français des responsabilités quasi gouvernementales qu’il a assumées pendant le Front Populaire. Il continue cependant à aiguillonner le gouvernement, et sa propagande est concentrée sur la réclamation d’une plus grande fermeté vis-à-vis de l’Allemagne. A l’occasion, il votera les crédits de guerre.
Après ces manifestations de nationalisme de plus en plus exacerbé, l’annonce du pacte germano-soviétique le 23 août 1939 va produire l’effet d’une bombe. Renversant sa politique de sécurité collective avec les démocraties occidentales, Staline conclut un pacte de non agression avec l’ennemi de la veille. Dans le conflit qui va éclater quelques jours après, l’URSS se trouvera de fait, du côté de l’Allemagne. Après cinq ans de politique nationaliste anti-allemande, le Parti Communiste se trouvera dans l’obligation de défendre la décision de Staline et ordre lui est donné d’attaquer l’impérialisme de sa propre bourgeoisie, au même titre que celui de l’Allemagne. Après le vote des crédits militaires, après la propagande pour le renforcement du potentiel militaire de la France, il se trouvera dans l’obligation de prêcher le défaitisme révolutionnaire, et le slogan « l’ennemi est sur notre sol ».
Après l’euphorie de l’union nationale, le Parti se heurtera à l’hostilité ouverte de l’opinion publique et d’une partie de sa propre base. Pendant quelques semaines, il essaiera de concilier l’inconciliable. Tout en défendant le pacte germano-soviétique, il déclarera que « les communistes français collaboreront sans aucune réticence à la défense nationale ». Thorez lui-même déclare que « si Hitler, malgré tout, déclenche la guerre, alors qu’il sache bien qu’il trouvera devant lui le peuple de France uni, les communistes au premier rang, pour défendre la sécurité du pays, la liberté et l’indépendance des peuples ».
Obligés de choisir entre l’obéissance à Moscou et les intérêts de l’assise de leur Parti, les dirigeants les plus fidèles hésitent et atermoient. Le déchirement des dirigeants reflète le déchirement de l’ensemble du Parti. Il faudra plusieurs rappels à l’ordre de la part de Moscou et la répression violente de l’État qui s’abat sur le Parti et les militants, en déclenchant une réaction d’autodéfense, pour que le Parti se ressaisisse. A la fin de l’année, il sera à nouveau dans la ligne. Mais il aura perdu 22 de ses parlementaires sur les 72 qu’il comptait, une partie importante de ses dirigeants et de ses militants. Des deux forces contradictoires qui agissent sur lui, la fidélité à Moscou l’a encore emporté. Cependant, non sans mal. Et, à nouveau en butte à la répression, ses journaux interdits, ses dirigeants emprisonnés, ses positions parlementaires et municipales supprimées, il lui faudra une nouvelle période nationaliste, celle de la Résistance et de la Libération, pour qu’il retrouve à nouveau une audience.

mercredi 13 juin 2012

:: D’où vient le Parti Communiste Français ? #1 (1917-1931)

Le PCF, de Tours à Moscou
La formidable vague révolutionnaire de 1917 qui a balayé d’abord le tsar, puis le gouvernement Kerensky, n’était pour les révolutionnaires d’alors que la première de cette marée qui devait emporter les fondements du capitalisme de par le monde. La victoire du prolétariat russe devait être suivie par celle de leurs camarades de l’Occident. L’Internationale Communiste proclamée en 1919 se voulait être l’instrument de combat du prolétariat mondial. Ses sections nationales devaient donner une direction prolétarienne de type bolchevik à la classe ouvrière de chaque pays.
Cependant, si la révolution russe, puis la formation de la IIIe Internationale, ont servi de catalyseur dans le regroupement des meilleurs éléments du mouvement socialiste et syndicaliste, si elles ont entraîné la rupture de fractions plus ou moins importantes des organisations social-démocrates avec la IIe Internationale, si les adhésions à l’Internationale révolutionnaire se multiplièrent, le problème de la formation de directions de type bolchevik n’a pas pour autant été résolu. Une telle direction trempée n’existait en fait qu’en Russie.
Il revenait donc au parti bolchevik la lourde tâche de transmettre aux jeunes sections sa propre expérience, de les éduquer et de les amener à s’éduquer elles-mêmes au combat, de les débarrasser petit à petit des dirigeants les plus marqués par leur passé réformiste, en un mot de forger des directions révolutionnaires dans chaque pays.
Le parti bolchevik n’a pas eu le temps d’accomplir sa tâche. La dégénérescence du premier État ouvrier a entraîné sa propre dégénérescence. Le rôle prédominant du parti bolchevik au sein de l’Internationale Communiste, de facteur révolutionnaire s’est transformé en un obstacle insurmonté, sinon insurmontable, à l’acquisition d’une trempe révolutionnaire par les sections de l’IC. Sous l’influence de la bureaucratie soviétique, l’Internationale elle-même, est devenue une annexe du ministère des affaires étrangères russe et les liens de fraternité révolutionnaire entre sections ont cédé la place à l’obéissance aveugle aux dirigeants du Kremlin. De ce qui fit la force du parti bolchevik et de l’Internationale, Staline n’a gardé qu’une caricature grossière ou des vestiges déformés mais conservés parce qu’utiles à la bureaucratie.
Commencée à l’école de Lénine, la formation des partis dits communistes s’est achevée à celle de Staline. Or, on n’apprend pas à être révolutionnaire à cette école-là. On y apprend tout au plus l’obéissance et la soumission. Mais dans la mesure même où cette soumission à la bureaucratie soviétique excluait la formation et la politique révolutionnaires, elle rendait inévitablement réceptif au réformisme.
Dès lors, et tel est l’aboutissement de l’évolution des partis staliniens occidentaux de masse, rien ne les distingue plus fondamentalement de leurs confrères dits « socialistes » que ce lien de dépendance à Moscou, lui-même soumis à de rudes épreuves.
L’histoire du Parti Communiste Français se place dans ce cadre.
Si quelques éléments venus du syndicalisme révolutionnaire, tel Rosmer par exemple, ont joué un rôle important dans sa formation, son ossature et la quasi-totalité de ses dirigeants étaient ceux du Parti Socialiste, de ce même PS qui a fait si honteusement faillite pendant la guerre. En fait, c’est la grande majorité de ce parti qui a opté pour l’adhésion à la IIIe Internationale et la proportion de trois à un entre les délégués majoritaires et minoritaires au Congrès de Tours était même en deçà de la proportion parmi les membres du parti. Le PC recueillera en effet 130 000 adhérents du PSU contre 30 000 à la SFIO.
Cependant, l’acceptation des 21 conditions de la IIIe Internationale et la nouvelle dénomination de « Communiste » n’ont pas changé d’emblée la nature de la direction du Parti. Quelques mois après, le IIIe Congrès de l’IC accuse les dirigeants français d’être de « détestables opportunistes ». L’intervention de Paul Faure, l’un des dirigeants de la minorité au Congrès de Tours, montre à quel point le « bolchevisme » néophyte de ses adversaires ne lui faisait pas peur : « Laissez-moi vous dire que vous n’êtes pas des inconnus pour moi : je vous connais assez bien pour vous avoir fréquentés souvent. Et quand je vous vois vous instituer, à une heure fixe, communistes éprouvés, je souris et je passe ». Il faut dire que Paul Faure était à même de juger ses anciens amis Marcel Crachin, Frossard et Cie, qui sont passés par les mêmes écoles du réformisme et du social-patriotisme pendant la guerre, que lui-même.
Frossard, premier secrétaire général du nouveau parti, devait déclarer ultérieurement à quel point même les exigences draconiennes des « 21 conditions » étaient sans prise sur l’opportunisme congénital des dirigeants nouvellement communistes. « Nous ne parvenions pas à prendre au sérieux les 21 conditions ».
En fait, les dirigeants de l’Internationale Communiste n’ignoraient pas cette triste réalité. Lénine qui avait l’habitude de dire qu’on n’attrape pas un opportuniste avec des formules, savait parfaitement qu’aucune condition, si draconienne soit-elle, n’écarterait d’emblée tous les réformistes de l’Internationale. Mais dans l’esprit des bolcheviks, la scission du Congrès de Tours, n’était pas l’aboutissement de la lutte pour un parti révolutionnaire en France, elle n’en était que le commencement.
Le nouveau PC dans son ensemble, et ses dirigeants en particulier, héritaient des lourdes tares du long passé social-démocrate réformiste du PSU. Il fallait une transformation profonde des mours, des pratiques, de la politique du Parti, transformation qui signifiait combat, combat de longue haleine.
En fait, il y avait peu de chance de transformer un Cachin, un Frossard, un Verfeuil ou un Fabre en dirigeant bolchevik, il fallait qu’une nouvelle génération, avec de nouvelles traditions révolutionnaires et prolétariennes émerge de la masse des jeunes qui affluaient au Parti car il symbolisait à leurs yeux la Révolution d’Octobre.
Ce combat contre les éléments opportunistes petits-bourgeois, francs-maçons, de la direction du Parti, a marqué les années 1920-1923. Le « problème français » était même une des préoccupations les plus importantes de l’internationale pendant cette période. Les textes publiés dans le livre de Humbert Droz, envoyé de l’IC en France, « L’oeil de Moscou à Paris », témoignent de l’âpreté de la lutte dans le Parti et du faible appui réel dont disposait en fait l’IC en son sein.
Contre une fraction de droite que rien ne distinguait, ni humainement, ni politiquement, des dirigeants de la SFIO, contre le centre hétérogène, fluctuant, à l’image de Marcel Cachin, l’IC ne pouvait compter politiquement que sur une gauche relativement faible, peu éduquée, sectaire et, elle aussi, hétérogène.
C’est seulement après deux ans de lutte, vers le début de 1923, que le Parti a réussi à éliminer de sa direction les éléments les plus notoirement opportunistes, les membres des loges maçonniques, les réformistes qui s’opposaient ouvertement à toute discipline vis-à-vis de l’Internationale. La démission de Frossard du secrétariat général et du Parti le 1er janvier 1924, consacrait en quelque sorte la fin de la première phase de la transformation du Parti.
L’élimination de la droite et d’une partie du centre a mis fin à une longue crise, et la répression du Gouvernement, ainsi que l’arrestation d’un certain nombre de dirigeants (c’était l’époque de la lutte contre l’occupation de la Rhur par l’impérialisme français), vont ressouder l’unité d’un parti hétérogène déchiré par des luttes de fractions et de personnes. Mais même à cette époque-là, l’envoyé de l’Internationale escomptait un déchet de 50 % - 60 % et à condition que « la nouvelle direction travaille bien », avant qu’une consolidation réelle sur une base saine intervienne.
Quelle qu’ait été cependant l’intransigeance de la direction de l’Internationale vis-à-vis des éléments les plus réformistes, son souci constant était d’éduquer le Parti de façon à ce que l’élimination de tel ou tel dirigeant n’apparaisse pas comme le fait d’une soumission aveugle aux ordres d’en haut, mais comme une nécessité pour donner au Parti une direction et une politique saines et révolutionnaires.
Mais pendant les années 1925-26, la mainmise de la fraction stalinienne tant sur l’appareil du parti bolchevik que sur celui de’’Internationale devenait de plus en plus forte.
L’idée même de la possibilité du « socialisme dans un seul pays » énoncée par Staline pour la première fois en 1924 signifiait implicitement un changement fondamental dans la destination de l’Internationale. D’instrument de la révolution mondiale, seul capable de consolider et de parachever l’ouvre commencée par Octobre 17, celle-ci devait devenir un instrument de sauvegarde du statu-quo. D’après la fraction stalinienne, ce dont l’État Ouvrier avait besoin, ce n’était pas de la révolution dans d’autres pays, mais de paix, de tranquillité, de temps nécessaire pour réaliser le « socialisme à pas de tortue ». Dès lors, la tache dévolue à l’Internationale était de garantir à l’URSS cette tranquillité.
Il s’ensuivit tout naturellement que, la préparation de la révolution n’étant plus l’objet assigné aux sections nationales, on n’avait nul besoin de partis moralement, politiquement et organisationnellement capables de diriger le prolétariat vers le combat révolutionnaire.
La trempe et la probité révolutionnaires du militant et du dirigeant passaient au second plan, avant de devenir des péchés mortels, pour céder place à l’obéissance à toute épreuve vis-à-vis des directives du Kremlin. Nul besoin de comprendre pour mieux agir, il suffisait de se soumettre.
Le lent, mais complet tournant de l’Internationale s’est effectué alors que la section française était encore trop jeune, trop peu éduquée, trop peu formée, trop peu débarrassée de sa direction opportuniste, pour déceler ce changement fondamental, et surtout pour s’y opposer. Au contraire, l’opportunisme des dirigeants à la Cachin, les prédisposait, dans le combat qui opposait l’aile révolutionnaire du Parti bolchevik au centrisme de Staline, à soutenir ce dernier.
L’exhortation à la discipline révolutionnaire du temps de l’Internationale de Lénine a donné des fruits tardifs et pourris sous Staline, et c’est au nom de cette « discipline » interprétée comme servilité, que le centre du PC Français va s’attaquer à une gauche trop peu armée pour soutenir le combat.
Au nom de la « bolchévisation » du Parti, l’IC entreprend l’élimination de tous les dirigeants tant soit peu suspects de sympathie vis-à-vis de l’Opposition de Gauche, ou tout simplement un tant soit peu indépendants d’esprit, et la direction épurée agit de même envers des militants de base. Investis de la qualité de bolcheviks, les Sémard, les Cachin, élimineront en 1924-25, tour à tour Souvarine, Monatte, Rosmer, Loriot, ceux qui précisément se rangèrent derrière le drapeau d’octobre dès le début et qui, après avoir été les initiateurs du Parti Communiste en France, en restèrent les éléments les plus sains.
Le Parti ressentira durement les effets de la soi-disant bolchévisation et de la politique de « classe contre classe » qui sera la sienne à la fin des années 20. Ses effectifs baissent d’une manière presque continue jusqu’en 1931. Comptant plus de quatre fois plus de membres que la SFIO au moment de la scission, il se laissera distancer par elle vers 1931. De 130 000 membres en 1920, le nombre de ses adhérents diminuera, 64 000 en 1927, pour n’atteindre que 29 000 en 1931.
La perte des militants est surtout sensible dans les régions industrielles, d’après Fauvet, elle est de 45 % dans celle de Paris, 42 % dans celle de Marseille et 78 % dans le bassin sidérurgique de l’Est.
Ayant hérité d’une fraction importante de la base ouvrière de l’Ancien PSU, la SFIC en perdra rapidement une grande partie. Elle ne conservera une influence et une implantation réelles que dans la région parisienne, dans les couches les plus déshéritées du prolétariat, qui voient en elle le Parti de la Révolution d’Octobre, et dans certaines régions agricoles du centre du pays, en tant que parti le plus radicalement opposé au gouvernement.
Quelles que soient les conséquences néfastes de la politique de la troisième période imposée par le Kremlin, le PC la poursuivra fidèlement tant qu’elle lui sera ordonnée. Les épurations effectuées par la direction stalinienne de l’Internationale auront été efficaces : le Parti dorénavant homogène, est bien tel que le souhaitait la bureaucratie soviétique : d’une obéissance à toute épreuve. Sa politique suivra fidèlement tous les méandres de la politique stalinienne.
Le parti sortira donc de cette période affaibli numériquement, avec une influence réduite, isolé politiquement. Pourtant, c’est pendant cette période qu’il a forgé son unité, qu’il s’est donné les structures qu’on lui connaît aujourd’hui, qu’il a acquis ses cadres, qu’il a éduqué les prototypes des militants staliniens, dévoués, politiquement bornés et obéissants à la direction du Parti, comme celle-ci est obéissante à la bureaucratie soviétique.
C’est donc en parfait parti stalinien que la SFIC affrontera les deux grandes périodes qui, pour des raisons différentes, contribueront à en faire un parti de masse, le plus important Parti de France : la période du Front Populaire d’abord, puis celle de la Résistance et de la Libération.

Lutte de Classe, Série 1967-1968


mardi 23 août 2011

:: Congrès de Tours. Ou comment, à peine né, le Parti communiste allait devenir un parfait parti stalinien

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Lorsque le Congrès de la social-démocratie française se tint à Tours du 25 au 30 décembre 1920, c’était dans un climat d’enthousiasme pour la Révolution d’Octobre et pour les militants bolcheviks qui l’avaient dirigée. La majorité des fédérations ouvrières, en particulier celles du Nord, se prononçait résolument pour l’adhésion à la IIIe Internationale, l’Internationale Communiste, dont les bases venaient d’être jetés à Moscou, et, à la fin du Congrès, le Parti communiste avait gagné 89 fédérations sur les 96 que comptait le Parti Socialiste. 

L’aile droite, représentée par Renaudel et Blum, les centristes autour de Longuet et de Pressemane, consommèrent la scission en rejetant l’adhésion à l’IC. Les 21 conditions imposées pour cette adhésion en août 1920 les éliminaient d’ailleurs pratiquement. Cette rupture, voulue et expliquée par Lénine, devait permettre au jeune Parti de rendre son action plus efficace grâce à la netteté de son programme, « opération salutaire, disait à l’époque Souvarine, propre à rendre force et vie au corps gangrené du Parti ». 

Le parti qui se fondait, Section Française de l’Internationale Communiste, rompait ainsi radicalement avec le courant réformiste et chauvin. Il adoptait le programme révolutionnaire du Komintern, et les principes bolcheviks en matière d’organisation. 

Le Congrès fut tumultueux et passionné, la majorité vibrante d’enthousiasme. On parlait des « russes » avec respect. Lorsque arrivèrent le télégramme de l’exécutif de l’Internationale, puis Clara Zetkin en personne, l’enthousiasme ne connut plus de bornes. L’aube de la révolution prolétarienne en France paraissait proche, et beaucoup en attendant voulaient aider les Russes dans leur lutte contre la coalition des impérialistes. Les orateurs de la majorité s’élevaient violemment contre la conception réformiste du passage « pacifique » au socialisme, soulignant l’aspect violent de la prise du pouvoir en Russie et, lorsque Blum utilisa les vieux arguments des opportunistes à propos de la défense nationale, on l’interrompit en criant « A bas la guerre » et en entonnant l’internationale. 

C’est le « Comité pour l’adhésion à la IIIe internationale », fondé en mai 1919 et son Bulletin communiste datant de mars 1920, qui fournit les meilleurs militants : des syndicalistes révolutionnaires comme Monatte et Rosmer, anciens zimmerwaldiens, des hommes comme Amédée Dunois, Souvarine, qui devint par la suite un des dirigeants du parti, pour être finalement exclu en 1924-25. 

Dans ces conditions la comparaison entre les Thorez, Duclos, Garaudy, et les Rosmer, les Souvarine de 1920 ne peut que laisser perplexe si l’on ne tient pas compte des caractéristiques spécifiques de la tradition sociale-démocrate en France et de la manière dont ils avaient imprégné tout le mouvement ouvrier jusque dans ses racines. Le parti français, composé pour sa plus grande partie de militants de cette social-démocratie, s’il avait verbalement rompu avec le réformisme et le chauvinisme, n’en resta pas moins profondément marqué par cette tradition qui constituait l’héritage d’idéologie démocratique et de moeurs parlementaires. Déjà Lénine avertissait les militants français : « la transformation d’un parti du type parlementaire, disait-il , réformiste dans ses actes, et légèrement coloré d’une teinte révolutionnaire, en parti réellement communiste, est une chose extrêmement difficile. L’exemple de la France montre cette difficulté de la façon, peut-être, la plus évidente » . 

L’histoire du Parti français dans les années qui ont suivi le Congrès de Tours est celle des rechutes et des flottement dans l’opportunisme et le pacifisme. 

Par une réaction, saine mais excessive, contre cet état de choses, les meilleurs éléments du parti, en particulier d’ailleurs les jeunesses, adoptaient souvent une attitude gauchiste qui s’est caractérisée essentiellement par un mépris pour les « dissidents » tel que la plupart étaient farouchement hostiles à l’idée du Front unique avec la social-démocratie et avec la CGT réformiste, Front unique préconisée par le Komintern. On craignait de revenir à la situation d’avant Tours et on méprisait la lutte pour les revendications immédiates. 

Dès le congrès de Marseille, en décembre 1921, la crise s’amorça au sein du parti. Dans un discours prononcé le 2 mars 1922, à la séance du Comité exécutif élargi de l’IC, Trotsky caractérisait ainsi la situation du parti français : « la scission de Tours fixa la ligne de partage fondamentale entre le réformisme et le communisme. Mais c’est un fait absolument indiscutable que le Parti communiste qui a surgi de cette scission a conservé, dans certaines de ses parties, la survivance du Parti réformiste et parlementaire, dont il peut se débarrasser et dont il se débarrassera par des efforts intérieurs en prenant part à la lutte de masse » . 

« Ces survivances du passé, dans certains groupes du parti, se manifestent : 
1 - Par une tendance à rétablir l’unité avec les réformistes. 
2 - Par la tendance à former un bloc avec l’aile radicale de la bourgeoisie. 
3 - Par la substitution du pacifisme humanitaire petits bourgeois à l’antimilitarisme révolutionnaire. 
4 - Par la fausse interprétation des rapports entre le parti et les syndicats. 
5 - Par la lutte contre une direction du parti est vraiment centralisée. 
6 - Par les efforts pour substituer une fédération platonique de partis nationaux à la discipline internationale d’action ». 

[...] de la Seine restait organisée sur une base fédérative et, pourtant, par la voix de Rappoport, le parti tendait à minimiser les divergences. Pendant ce temps une nouvelle tendance s’était fait jour, celle de l’opportunisme paysan représenté par Renaud Jean et Auclair dont les positions étaient proches de celle des socialistes révolutionnaires russes, tendance qui s’ajoutait à la tendance de droite d’Henri Fabre dont le Journal du Peuple était soutenu par Renoult et Frossard, les dirigeants du parti, et à celle d’extrême gauche de Victor Méric. 

Ainsi, dès son origine même, le PC s’est caractérisé par son manque d’homogénéité politique : droite réformiste et pacifiste, des tendances d’un gauchisme outrancier, un centre sans pensée politique nette, enfin une gauche révolutionnaire à peu près conséquente représentée par Souvarine, Rosmer, mais qui n’était qu’une minorité. 

À cette situation s’ajoutait une inculture marxiste généralisée, touchant même les cadres dirigeants. Cela en liaison étroite avec leur origine politique social-démocrate, en rien comparable à la formation sévère reçue par les bolcheviks. A la vérité, le parti manquait de cadres réellement éprouvés. Au début de 1921 Amédée Dunois demandait au Parti de lancer une campagne en vue d’un effort général pour la culture et le niveau intellectuel dans le parti. 

Il préconisait l’organisation de cercle d’études marxistes dans les sections. Il restait donc à faire un important travail d’éducation, de purification, de sélection : « pas d’opportunisme de droite, ni d’inopportunisme de gauche », selon le mot de Radek. 

Le Congrès de tours, s’il fut une grande date dans l’histoire du mouvement ouvrier français, ne s’annonçait pas cependant comme l’aube sans nuage de journées radieuses, mais au contraire comme chargé de difficultés, trop lourd de son passé. la volonté de devenir des révolutionnaires ne manquait pas, l’enthousiasme non plus, mais l’expérience était nulle et les bases de départ on ne peut plus faible. aussi le parti communiste, étroitement lié à l’internationale, vit son destin dépendre essentiellement de celui de l’ic et, par conséquent, de la révolution en urss. dès sa fondation, en 1920-22, la question de son évolution ultérieure se jouait en urss. sa base française étant ce qu’elle était, il n’était même pas question qu’il résistât à la dégénérescence bureaucratique aussi longtemps que le parti russe, le parti bolchevique. 

En URSS en effet, les vieux bolcheviks dirigeants du parti, en opposition avec le cours droitier suivi par la fraction stalinienne, s’il furent calomniés et si leur voix fut étouffée, ne furent pas exclus avant 1927. Connus des masses pour leur rôle pendant la Révolution, il eut été difficile à Staline de les exclure sans un long travail de préparation des esprits. Mais en France la situation n’avait rien de comparable et les meilleurs militants, ceux qui, malgré leurs attitudes souvent gauchistes, étaient restés foncièrement attachés à la cause du prolétariat, étaient restés d’une loyauté et d’une honnêteté scrupuleuse dans leurs rapports avec le parti et avec les masses qu’il influençait, tout ceux-là - les Monatte, les Rosmer, les Dunois - furent éliminés, exclus ou contraints de démissionner dès 1924-1925. Les manoeuvres d’appareil prévalurent, en matière d’organisation, et ce furent les hommes de ces manoeuvres, habiles aux contorsions et souples aux redressements, qui prirent en main le Parti. Dès le Congrès de Paris, d’octobre 1922, les hommes d’appareil firent élire un nouveau comité directeur, remplacèrent à la direction du Bulletin communiste Souvarine par le journaliste radicalisant Paul-Louis et, usant de la méthode des calomnies et des insinuations personnelles, créèrent dans le parti une atmosphère empoisonnée qui n’allait pas tarder à le pourrir complètement. 

À peine né le Parti communiste allait devenir un parfait parti stalinien, et les révolutionnaires français durent encore une fois s’éparpiller en de petits groupes fermés, ou se résoudre à rejoindre les rangs de la social-démocratie en espérant y former une minorité révolutionnaire. Pratiquement en France, depuis Tours, un parti révolutionnaire reste à créer. Ce devait être l’oeuvre de la génération précédente, ce sera la nôtre.