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lundi 28 septembre 2015

:: Afrique du Sud : 12 septembre 1977, l'assassinat de Steve Biko

Le 12 septembre 1977 Steve Biko, leader du Mouvement de la Conscience Noire (Black Consciousness Movement), mouvement anti-apartheid qu'il avait fondé, était froidement assassiné dans sa cellule par les tortionnaires du régime sud-africain. Le gouvernement tenta de faire croire qu'il était mort à cause d'une " grève de la faim ". Le ministre de la Justice de l'époque déclara même, avec cynisme, que sa mort " le laissait froid ". L'assassinat de ce dirigeant du mouvement anti-apartheid (Nelson Mandela était en prison) ne fit pas taire la contestation. Au contraire, celle-ci s'amplifia, d'abord au sein du pays, mais aussi au niveau international. Les instances internationales telles que l'ONU, qui avaient jusqu'alors marqué une certaine bienveillance à l'égard du régime raciste sud-africain, furent contraintes, pour la première fois, de prendre des sanctions.

La vie militante de Steve Biko, médecin de 30 ans, se confond avec celle des masses sud-africaines en lutte contre le régime de l'apartheid et pour leur émancipation sociale. Cette politique de ségrégation raciale, mise en place par le Parti National en 1948 en Afrique du Sud, prétendait se justifier par le développement séparé des races : les Blancs, minoritaires, descendants des colons blancs, dirigeaient le pays, occupaient les postes politiques, détenaient les usines, les grandes propriétés foncières, tandis que les Noirs, majoritaires, étaient considérés comme des citoyens de seconde zone dans leur propre pays. Ils étaient parqués dans des ghettos (les townships) et des réserves appelées " bantoustans ".

Le pouvoir réprimait violemment le moindre signe de contestation et de révolte. Le Parti Communiste mais aussi l'ANC (l'African National Congress) étaient interdits. Leurs dirigeants étaient arrêtés, emprisonnés, voire assassinés. Bien que la répression du régime sud-africain fût féroce, comme à Sharpeville en 1960 où les forces de répression tirèrent sur la foule, les Noirs d'Afrique du Sud s'organisaient et contestaient de plus en plus le régime raciste blanc. Le mouvement ouvrier s'organisait. Des syndicats se formaient dans la clandestinité. La jeunesse scolarisée se politisait.

Steve Biko prit part à toutes les luttes anti-apartheid de l'époque et devint l'un des leaders nationalistes de la population noire des plus en vue. Il fut plusieurs fois arrêté et jeté en prison.

En juin 1976, le gouvernement décida d'imposer aux élèves noirs l'afrikaans, c'est-à-dire la langue des colonisateurs boers (les premiers colons hollandais). Cela fut à l'origine des émeutes de la jeunesse scolarisée dans le ghetto noir de Soweto, situé dans la banlieue de Johannesburg.

Cette humiliation supplémentaire poussa la jeunesse dans la rue, tant la haine accumulée contre le régime était profonde. La répression des émeutes de Soweto fut sanglante. La police tira sur les jeunes, lâcha les chiens, tandis que tanks et hélicoptères quadrillaient les quartiers pauvres. Le bilan de la répression fut de 1 000 blessés et 1 300 arrestations et environ 600 morts selon les chiffres officiels, sans doute près d'un millier. Le gouvernement accentua la répression en jetant en prison les militants politiques et syndicaux afin de tenter de décapiter le mouvement de contestation populaire. Arrêté et torturé, Steve Biko fut parmi les victimes. Mais les luttes contre le régime de l'apartheid n'en continuèrent pas moins, jusqu'à son abolition en 1991.

Le gouvernement sud-africain, auquel participent désormais Blancs et Noirs, vient de célébrer en grande pompe le trentième anniversaire de la mort de Steve Biko et lui rend hommage. Mais, malgré les changements politiques de ces dernières années, la population noire d'Afrique du Sud est toujours frappée dans sa très grande majorité par la pauvreté, le chômage et la misère. Soweto reste un ghetto comme il y en a encore tant d'autres. 87 % des terres cultivables sont toujours aux mains des grands propriétaires fonciers blancs. Si la ségrégation raciale officialisée fait désormais partie du passé, la ségrégation sociale subsiste pour les masses noires pauvres.

R.C. (LO n°2042)

Le film Le Cri de la Liberté (Cry Freedom), du réalisateur Richard Attenborough, sorti en 1987, retrace la vie militante de Steve Biko et son assassinat par les forces de l'ordre ségrégationnistes. Il met en évidence toute la période de montée des luttes anti-apartheid du peuple sud-africain, évoquant notamment les émeutes de Soweto en 1976.

mercredi 26 août 2015

:: Août 1968 à Prague : les tanks contre le "Printemps"


Le 21 août 1968, les tanks des troupes du pacte de Varsovie - qui regroupait autour de l'URSS ses satellites d'Europe centrale et orientale - envahissaient la Tchécoslovaquie pour mettre un terme à ce qu'on appelait le " Printemps de Prague ".


Les dirigeants du Kremlin voyaient d'un mauvais oeil les changements qui se produisaient depuis des mois à la tête de la Tchécoslovaquie dite " socialiste ", d'autant qu'ils s'accompagnaient d'un air de liberté jamais vu pour sa population. Eux et les dirigeants des autres Démocraties populaires (les pays de l'Est sur lesquels Staline avait établi son emprise après 1945) craignaient qu'un tel exemple ne suscite des émules dans la région.

Dans la période qui avait suivi la mort de Staline, l'État alors unique des Tchèques et des Slovaques était sans doute, de toutes les démocraties populaires, celui qui avait le moins causé de souci à Moscou. Gottwald, le Staline tchèque, était mort la même année que le " petit père des peuples ". Un autre stalinien, Novotny, lui avait succédé sans que grand-chose ne change à la tête de la Tchécoslovaquie durant 15 ans.

L'équipe Novotny faisait figure d'anachronisme rescapé de la " déstalinisation ". Mais à la direction du PC, des voix commençaient à réclamer des réformes comme il y en avait eu en Hongrie ou en Pologne. Des changements aussi, et d'abord que Novotny ne cumule plus les postes de chef du parti et de chef de l'État.

Fin 1967, le congrès des écrivains tchécoslovaques mit sur la sellette le régime et Novotny, sans que des arrestations pleuvent sur les " fautifs ". Après une réforme économique, avortée aussitôt que lancée, c'était un nouveau signe du fait que Novotny ne tenait plus vraiment la barre.

Le printemps en janvier ?

C'est dans ce contexte qu'un membre de la direction, le Slovaque Dubcek, s'imposa comme l'homme du compromis entre les clans du pouvoir. Début janvier 1968, Novotny dut lui céder la tête du parti. En mars, il perdit la présidence de la République. Et en avril, le quatuor " réformateur " - Dubcek, Svoboda (chef de l'État), Smrkovsky (président du parlement), Cernik (Premier ministre) - élimina l'ancienne équipe des organes dirigeants.

Pour vaincre la résistance des novotnistes, Dubcek et ses alliés avaient quêté l'approbation du Kremlin. Mais il avaient aussi l'appui de la jeunesse universitaire, que Novotny avait fait matraquer fin 1967, des écrivains et des journalistes, qui étalèrent sur la place publique les turpitudes de l'ancienne équipe.
Tout l'hiver, la population avait été tenue à l'écart des luttes au sommet. Et cela servait d'argument à Dubcek qui, auprès de Moscou, pouvait se targuer d'avoir la situation bien en main. Mais les choses changeaient : l'effervescence de l'intelligentsia gagnait toute la population.

Dans les universités, les usines, les bureaux, on se passionnait pour les débats sur le passé, les réformes à venir, la " voie tchécoslovaque vers le socialisme ", annoncée par Dubcek et vilipendée par Brejnev. La nouvelle direction promettait d'abolir la censure (qui ne s'exerçait déjà plus), d'épurer la police politique, de châtier les auteurs des crimes staliniens, de donner plus de champ à l'Église. En écho aux aspirations slovaques, l'État allait se doter d'une structure fédérale. Autre projet : établir une distinction nette entre le gouvernement et le parti.

Il s'agissait essentiellement de promesses. Mais elles soulevaient d'espoir tout un peuple. Et il faisait bloc derrière Dubcek en qui il plaçait sa confiance.

Le talon de fer de la bureaucratie russe

Si Dubcek contrôlait la situation en Tchécoslovaquie, et face aux PC des " pays frères " se posait en apôtre de " la transition à une qualité nouvelle de la société socialiste ", les dirigeants du pacte de Varsovie, craignant que le vent de libéralisation qui soufflait à Prague ne finisse par atteindre leurs pays, se faisaient de plus en plus menaçants. Le 15 juillet, ils lancèrent un ultimatum, enjoignant aux autorités de Prague de sévir contre " les forces antisocialistes menaçantes ". Le 21 août, les tanks de l'armée soviétique passaient à l'action.

Le camp des puissances impérialistes poussa des hauts cris. Mais il n'était pas mécontent que la bureaucratie se charge à nouveau du sale travail, en mettant un terme à une effervescence populaire au coeur de l'Europe. Car ce phénomène aurait pu être contagieux. Dans les pays de l'Est et peut-être au-delà. Après tout, la grève générale de mai-juin 68 en France venait juste de prendre fin. Et puis, au moment où l'impérialisme américain était embourbé dans la guerre du Vietnam, impopulaire aux États-Unis même, leurs dirigeants se frottaient les mains : une fois encore, les héritiers de Staline donnaient du socialisme l'image hideuse de leurs crimes.

La logique de la capitulation

En attendant, le secrétaire général du Parti Communiste d'Union soviétique, Brejnev, se heurtait à un mur. La population tchécoslovaque s'efforçait de paralyser l'armée d'invasion, s'adressant à ses soldats, sabotant la signalisation routière. Face à cette unanimité agissante, le Kremlin qui n'avait ni appui local, ni équipe de rechange, se trouvait dans une situation difficile.

C'est Dubcek qui le tira d'embarras en signant " les accords de Moscou ". Entérinant l'intervention, ils justifiaient l'occupation sous prétexte d'éviter le pire. Cela n'évita pas le sang de couler quand des jeunes affrontaient, seuls, les forces d'occupation et, de plus en plus souvent, la police de Dubcek. Cela n'évita pas le désespoir de tout un peuple qui, ayant placé ses espoirs dans un homme, le vit se faire le complice de la " normalisation ". Jusqu'à ce que celle-ci étant désormais en route, Dubcek, devenu inutile, soit éjecté de ses fonctions.

Pierre LAFFITTE (LO n°2090)



mercredi 24 juin 2015

:: Le 27 juin (14 juin) 1905 commençait la mutinerie du cuirassé Potemkine ["Pavillon rouge", LO, 26 juin 1962]

Le 27 juin 1905 au matin, le cuirassé Kniaz Potemkine Tavritchesky était encore l’orgueil de la flotte de la Mer Noire. C’était le plus moderne, le mieux armé de tous ses bâtiments, et il se trouvait sans doute déjà, dans les milieux socialistes, des esprits « réalistes » pour expliquer qu’avec un matériel militaire d’une telle puissance, la révolution n’était plus possible.

Au soir du même jour, drapeau rouge au mât, le Potemkine entrait dans la rade d’Odessa, et par la même occasion dans l’histoire.

Depuis le dimanche sanglant de janvier à Saint-Pétersbourg, la Russie vivait dans une atmosphère de fièvre politique. La crise révolutionnaire qui allait atteindre son apogée avec la grève générale d’octobre, touchait progressivement toutes les régions de l’immense empire, toutes les couches sociales.

Depuis quelques temps, il était certain que l’agitation avait gagné les équipages de la marine impériale, et les revers de la guerre russo-japonaise, l’écrasement de la flotte du Pacifique un mois auparavant à Tsoushima, n’avaient fait qu’accélérer les choses. Cependant le Potemkine était considéré comme l’un des bâtiments les plus sûrs, et les événements allaient surprendre tout le monde.

Le point de départ de cette révolte, que retrace fidèlement le chef d’oeuvre d’Eisenstein semblait insignifiant, et certains ont voulu voir là la preuve que la Révolution était le dernier souci des marins et qu’il ne s’agissait que d’une petite rébellion pour une histoire de viande avariée, habilement organisée par des « meneurs » professionnels.

Mais pour qu’une révolte éclatât sur un navire de guerre, où la mort est le sort traditionnellement réservé aux mutins, il fallait bien que le mécontentement soit profond. Les hommes du Potemkine savaient qu’ils s’engageaient sur un chemin sans retour, qu’ils n’auraient plus le choix, que leur action n’aurait de sens que s’ils essayaient de gagner à eux toute l’escadre de la Mer Noire, que s’ils se liaient à la Révolution qui mûrissait.

Que l’incident des asticots ait été le point de départ de cette révolte n’a rien d’extraordinaire, ce n’était que l’une des brimades que subissaient les marins, et dont leur vie quotidienne n’était qu’une longue suite. Mais la Révolution qui montait leur avait donné conscience de leur dignité, et celle-là, ils ne la supportèrent pas. Et leur geste avait comme une valeur symbolique, leur révolte devant la vermine grouillante, c’était leur révolte contre l’autocratie tsariste et ses arrogants valets.

L’arrivée du cuirassé à Odessa, au soir d’une journée où s’étaient succédé en ville manifestations de grévistes et fusillades, allait précipiter les événements.

Dès le lendemain matin, l’organisation social-démocrate envoyait ses représentants à bord du bâtiment, pendant que les matelots s’adressaient inlassablement à la foule immense qui défilait sur les quais devant le corps du matelot Vakoulintchouk « sauvagement assassiné par le commandant en second du cuirassé Potemkine, parce qu’il s’était plaint de la mauvaise qualité du bortch » comme l’expliquait la pancarte accrochée à sa vareuse.

Mais la répression policière, la tristement célèbre fusillade du grand escalier, allait montrer que les sept cents marins révoltés ne représentaient une puissance formidable qu’enfermés dans les tourelles de leur cuirassé, où ils ne pouvaient être d’aucun secours aux manifestants qui se faisaient massacrer à terre, car après un bien timide essai, ceux que l’on devait représenter sous les traits de bandits sanguinaires, se refusèrent à bombarder la ville avec leurs canons pour ne pas causer de victimes innocentes. Il ne pouvait pas être question non plus de descendre l’équipage à terre et de prendre ainsi le risque de perdre leur bâtiment isolé. Décidément le salut ne pouvait venir que du reste de l’escadre, si les autres navires se soulevaient eux aussi.

Mais pour le moment il n’en était rien, et le 30 juin une flottille, avec trois cuirassés arrivait en vue d’Odessa pour mettre le Potemkine à la raison. Les officiers, pourtant, ne devaient pas être très sûrs de leurs hommes, car les marins révolutionnaires n’eurent qu’à hisser le signal « rendez-vous ou nous faisons feu » pour voir leurs agresseurs faire demi-tour.

Le lendemain, c’est toute l’escadre de la Mer Noire, presque toute la flotte russe depuis Tsoushima, qui revint en formation de combat. Fièrement, le Potemkine s’avança au devant d’elle, mais lorsqu’il arriva à sa hauteur, au lieu des volées d’obus que lui destinaient les amiraux du tsar, ce sont les ovations des matelots massés sur les ponts des navires après avoir déserté leurs postes, qui montèrent vers lui. Le seul résultat de cette brillante opération militaire fut qu’un deuxième cuirassé, le Georges le Victorieux, se joignit au Potemkine. Pour éviter la révolte de l’ensemble de l’escadre, l’amirauté dut même s’empresser de mettre tous les autres équipages en permission illimitée. Désormais la chasse au Potemkine ne fut plus menée que par un contre-torpilleur dont l’équipage était exclusivement composé d’officiers.

Mais, malgré ce succès, les marins révolutionnaires étaient dans une impasse. Malgré les événements d’Odessa la révolution ne s’étendait pas en Russie, et le Potemkine était pris au piège, condamné à errer sans fin dans la Mer Noire dont il ne pouvait espérer sortir, les détroits étant solidement verrouillés par l’artillerie côtière turque. Le sort des marins du Georges le Victorieux, échoué en rade d’Odessa, montrait qu’il ne pouvait être question de se rendre, car personne parmi eux n’avait échappé au peloton d’exécution.

Le 8 juillet, le Potemkine entrait dans le port roumain de Constantza et s’y saborda après avoir obtenu pour son équipage le droit d’asile. Malgré cela, le gouvernement tsariste réussit à obtenir la tête du leader de la révolte, le matelot Afanasy Matouchenko, qui eut le tort, avec plusieurs de ses camarades, de faire confiance à un accord d’amnistie. Les nobles officiers, si imbus de leur sens de l’honneur, le firent pendre.

L’attitude de l’armée, essentiellement paysanne, qui dans son ensemble resta soumise à ses officiers fut sans doute la cause principale de l’échec de la révolution de 1905.

La marine fit exception, car non seulement elle comprenait une proportion d’ouvriers, bien plus importantes que les autres armes, mais encore elle était très souvent en contact étroit avec les ouvriers révolutionnaires des arsenaux, où les marins russes travaillaient, pendant le temps qu’ils passaient à terre.

La révolte du Potemkine resta donc en 1905 un fait pratiquement isolé, mais elle inaugura la longue tradition des marins révolutionnaires, de ceux de Cronstadt en 1917, de ceux de Kiel en 1918, de ceux de la Mer Noire en 1919.

Lutte de classe, 26 juin 1962

dimanche 21 juin 2015

:: Juin 1984 : la « bataille d'Orgreave », un tournant dans la grève des mineurs britanniques [LO, juillet 2009]

Le 18 juin 1984 se joua le dernier acte d'un face à face entre les mineurs britanniques et la police. Cette « bataille d'Orgreave » marqua l'apogée de l'année de grève que firent la grande majorité des 180 000 mineurs contre les 100 000 suppressions d'emplois annoncées le 6 mars de la même année par le gouvernement de Margaret Thatcher.
 
Un affrontement sans enjeu pour les mineurs

Orgreave était une cokerie du nord-est du pays ravitaillant l'aciérie géante de Scunthorpe. Elle était l'une des cibles du NUM, le syndicat des mineurs, dans le but de « paralyser tout mouvement de charbon ». Mais alors que, jusque-là, Thatcher avait évité tout affrontement avec les piquets de grève volants des mineurs, elle choisit Orgreave pour tenter de leur infliger un premier revers. Le leader du NUM, Arthur Scargill, avait pour sa part donné l'objectif de réitérer à Orgreave ce qui avait réussi lors de la grève de 1972, lorsque les mineurs avaient fait reculer la police avant de remporter la victoire.

Seulement en 1972, à Saltley, l'épreuve de force avait suscité un mouvement de grèves sauvages autour du dépôt, dans le bassin métallurgique de Birmingham. Des milliers de métallos s'étaient joints aux mineurs face à la police. À Orgreave, perdu dans la campagne loin de toute concentration industrielle, rien de tel ne pouvait arriver, d'autant moins que rien n'avait été organisé par le NUM pour tenter de convaincre d'autres travailleurs de se joindre aux mineurs. En fait, 5 à 6 000 « piquets volants » de mineurs firent face, seuls, à une force de police au moins équivalente, équipée et préparée pour le combat. Et ce fut finalement la police qui fit reculer les mineurs après de violents affrontements qui firent plus d'une centaine de blessés dans leurs rangs.

Ce revers marqua la fin de la période ascendante de la grève, où la combativité des piquets volants des mineurs s'était fait sentir partout dans le pays. Mais surtout, Orgreave souligna les limites du corporatisme du NUM. Pour combatif qu'ait été le langage d'Arthur Scargill, son choix de cantonner la grève à « défendre les charbonnages » (voire le « charbon britannique ») privait les mineurs de toute perspective.

Face à l'offensive de la bourgeoisie

Car si Thatcher avait choisi de s'en prendre aux mineurs, son objectif allait bien au-delà. Depuis son arrivée au pouvoir, après la grande vague de grèves de « l'hiver du mécontentement » de 1978-79, elle cherchait à réduire la résistance de la classe ouvrière, avec des lois contre le droit de grève et des mesures faisant porter sur celle-ci le poids de la récession qui sévissait alors.

En 1984 pourtant, Thatcher et le patronat étaient encore loin d'avoir remporté la partie. Ils n'avaient encore jamais osé utiliser sa législation antigrève et avaient dû reculer face à plusieurs mobilisations ouvrières, y compris face aux mineurs, en 1981. Mais le fait que la bourgeoisie était engagée dans une offensive générale ne pouvait faire aucun doute, comme le montrait un éditorial de l'hebdomadaire d'affaires The Economist affirmant que pour rétablir la « compétitivité britannique », la masse salariale devait être réduite de 20 %, à production égale !

C'est donc dans le contexte de cette offensive, aggravée par le chômage (trois millions de chômeurs au début 1984), et face à un pouvoir sorti renforcé des urnes grâce à la guerre des Malouines, que la grève éclata dans les mines, avec un dynamisme qui surprit autant le gouvernement que les dirigeants syndicaux. Pour Thatcher, c'était un bras de fer qu'elle devait gagner, un bras de fer qui, du coup, concernait l'ensemble des travailleurs.

Dans cette situation, les dirigeants des mineurs auraient pu s'appuyer sur la détermination, le crédit et le nombre des mineurs pour tenter d'entraîner ne serait-ce que les secteurs de la classe ouvrière menacés par des attaques similaires, et ils ne manquaient pas ! Mais pour cela, face à la caution donnée par les leaders de nombreux syndicats aux exigences des employeurs, il aurait fallu s'adresser aux travailleurs du rang de ces syndicats, en passant par-dessus la tête de leurs leaders, pour les entraîner dans la lutte sur la base de revendications communes destinées à assurer un salaire décent à tous, pris sur les profits d'une bourgeoisie britannique qui en avait largement les moyens.

L'impasse corporatiste

Mais Scargill et les leaders du NUM étaient des hommes d'appareil, aussi soucieux de garder le contrôle de leur pré carré corporatiste que respectueux des prérogatives des autres appareils syndicaux. Tout en tempêtant publiquement contre le refus des leaders du Congrès des Syndicats TUC d'appeler à des actions de solidarité avec les mineurs, Scargill refusa toujours de marcher sur leurs plates-bandes. Et lorsque des militants du NUM prirent de telles initiatives, comme ce fut le cas au Pays de Galles par exemple, Scargill fit ce qu'il fallait pour torpiller ces tentatives.

Après Orgreave, les mineurs furent les premiers à faire les frais de ce corporatisme étroit, avec neuf mois d'une lutte de plus en plus isolée, employée à bloquer le passage à quelques milliers de "jaunes" à qui les charbonnages tentaient vainement de faire « redémarrer » les mines, ce qui suscita de profondes rancoeurs parmi les mineurs. La lutte se termina en défaite en mars 1985. Mais, au-delà des mineurs, ce fut toute la classe ouvrière qui paya chèrement cette politique, par la démoralisation et la conviction enracinée pour longtemps que, là où les mineurs avaient échoué, personne ne pouvait réussir.

Aujourd'hui, alors que la bourgeoisie est de nouveau à l'offensive, au vu et au su de tous, les travailleurs auraient bien besoin de se souvenir de l'expérience si chèrement acquise par les grévistes de 1984-85, pour préparer une réponse adaptée à cette offensive. Si tel était le cas, quoi qu'en disent les politiciens, la lutte des mineurs n'aurait finalement pas été vaine !

François ROULEAU (LO, juillet 2009)

samedi 20 juin 2015

:: Italie, juin 1914 : la « semaine rouge » d'Ancône [LO, juin 2014]

Début juin 1914, un mouvement de protestation se propagea dans toute l'Italie à partir d'Ancône, entraînant des dizaines de milliers d'ouvriers dans une grève générale ponctuée de manifestations et d'affrontements avec la police et l'armée. À quelques semaines de l'éclatement du premier conflit mondial, cette « semaine rouge » montrait que des possibilités existaient bel et bien pour une politique révolutionnaire, la seule qui aurait pu entraver la marche à la guerre.

Bien qu'arrivée tardivement dans l'arène, l'Italie était, à la veille de la guerre, en concurrence avec les autres puissances impérialistes pour le partage des colonies et des marchés. Le pays n'était parvenu à l'indépendance et à l'unité politique que quelques dizaines d'années auparavant mais, malgré son retard sur les autres, la grande industrie s'y développait, principalement au nord.

La classe ouvrière moderne, concentrée dans de grandes usines, s'organisait principalement dans le Parti socialiste et le syndicat CGL (Confédération générale du travail). Les ouvriers agricoles de la plaine du Pô et de certaines régions du sud de l'Italie avaient également un poids important. Les organisations anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires, représentés par l'USI (Union syndicale italienne), jouaient aussi un rôle non négligeable au sein du mouvement ouvrier.

Fondée en 1912 et regroupant anarchistes et syndicalistes en rupture avec la CGL, qu'ils jugeaient désormais trop inféodée au Parti socialiste réformiste, l'USI était influente dans les bourses du travail d'Emilie-Romagne, à Parme, Bologne, Piacenza, organisant de nombreuses grèves et menant une active propagande antimilitariste.

Pour contrer la montée du mouvement ouvrier, les gouvernements bourgeois tentèrent d'associer au pouvoir l'aile la plus réformiste du Parti socialiste. C'est dans ce but qu'en 1912 le Premier ministre Giolitti lança une réforme électorale qui donnait le droit de vote à des millions d'hommes. Le suffrage n'était pas encore universel, mais il dépassait désormais très largement la petite minorité du suffrage censitaire. En même temps, afin de s'assurer une majorité stable, Giolitti négocia l'appui électoral des catholiques et put remporter les élections de 1913.

La politique réformiste ne trouvait cependant pas beaucoup d'écho dans une classe ouvrière italienne qui comptait parmi les plus mal payées d'Europe occidentale et où les conditions de vie ressemblaient à ce qu'elles avaient été un demi-siècle plus tôt à Paris ou Londres. Et cette tentative de canaliser la lutte de classe et l'expression des contradictions sociales dans le débat parlementaire fut démentie moins d'un an plus tard, par l'explosion de la « semaine rouge ».

Une explosion de colère...

La guerre coloniale menée en Libye, de 1912 à 1913, avait entraîné une mobilisation antimilitariste de la part de l'aile radicale des socialistes, ainsi que des anarchistes et des syndicalistes révolutionnaires. Des comités contre les bataillons disciplinaires, où étaient envoyés les soldats récalcitrants, avaient été créés. C'est dans ce contexte que se produisirent les deux épisodes qui allaient mettre le feu aux poudres : le soldat Augusto Masetti, qui avait tiré sur son colonel, fut jugé fou et interné dans un asile pénitentiaire, tandis que le syndicaliste révolutionnaire Antonio Moroni était envoyé dans un bataillon disciplinaire pour ses idées antimilitaristes.

Le 7 juin 1914, un meeting de soutien aux deux soldats eut lieu à Ancône : le militant anarchiste Errico Malatesta, Pietro Nenni, alors républicain mais qui allait devenir un dirigeant socialiste, le secrétaire de la bourse du travail et d'autres militants prirent la parole devant une foule nombreuse. À la fin du meeting, alors que la foule s'organisait en cortège, les troupes ouvrirent le feu, tuant trois manifestants. L'indignation devant ces morts embrasa la ville : en quelques heures, Ancône tomba aux mains des manifestants, qui formèrent un comité révolutionnaire. Les carabiniers et les policiers durent se réfugier dans leurs casernes.

La nouvelle fit rapidement le tour du pays et dans des dizaines de villes, de Turin, la grande ville industrielle du nord, à Milan, Naples ou Bari dans le sud, un puissant mouvement de grève commença, ponctué de violents combats de rues. Dans certaines villes, les manifestants prirent d'assaut les casernes et s'emparèrent des centres de décision et des moyens de communication. La révolte, rejointe par les cheminots qui se déclarèrent en grève à partir du 9 juin, paralysait le pays, bloquait le mouvement des troupes et des forces de répression, faisait vaciller le pouvoir bourgeois. Dans de nombreuses villes, les travailleurs cherchaient à prendre le contrôle du territoire, comme cela s'était produit à Ancône et dans quelques zones de Romagne.

... sans direction politique

Devant ce raz-de-marée, la CGL, dirigée par les réformistes, dut appeler à la grève générale, se contentant d'enregistrer une situation qui s'était développée non seulement sans elle mais contre son gré. De son côté l'USI, en tant quesyndicaliste révolutionnaire, se félicitait du développement de la grève et des manifestations d'une ville à l'autre, mais s'avérait incapable de donner des objectifs politiques et une organisation à cette explosion de colère du prolétariat.

Du côté de la bourgeoisie, le Premier ministre de l'époque, Salandra, qui succédait à Giolitti, appliqua la même politique que ses prédécesseurs. Après avoir cherché à s'opposer au mouvement, il le laissa se développer, misant sur l'absence d'une direction conséquente et sachant aussi qu'il pouvait compter sur les réformistes du Parti socialiste pour l'endiguer et sauver ainsi la mise au gouvernement et à la bourgeoisie italienne. Et c'est bien ce qui se produisit.

Dès le soir du 10 juin, la direction de la CGL déclara la fin de la grève générale. Malgré cette trahison ouverte, la grève continua dans de nombreuses villes pendant plusieurs jours. Les affrontements firent des dizaines de morts et des centaines de blessés. Des milliers de manifestants furent arrêtés. La grève ne cessa totalement que le 15 juin, lorsque des détachements de l'armée débarquèrent à Ancône pour reprendre le contrôle de la ville.

Cette semaine de lutte montra le potentiel révolutionnaire du prolétariat italien. Mais elle mit aussi en évidence les limites de l'aile radicale du Parti socialiste et la trahison complète de son aile réformiste, la première s'avérant incapable d'offrir une perspective révolutionnaire, la seconde étant désormais complètement liée à la bourgeoisie.

La Première Guerre mondiale allait éclater quelques semaines plus tard, trouvant dans toute l'Europe un prolétariat désarmé politiquement par la trahison de ses dirigeants. Ni la « semaine rouge » d'Ancône ni les mouvements qui se produisirent encore des mois plus tard en Italie n'allaient empêcher le pays d'entrer en guerre un an après, en mai 1915, et de mener ses ouvriers et ses paysans au massacre. Mais elle annonçait aussi déjà les mouvements révolutionnaires qui allaient se dresser contre la guerre, des mutineries dans les tranchées à la révolte de Turin en août 1917, jusqu'à la révolution russe de février et octobre de la même année. L'alternative était bien : la guerre ou la révolution.

Nadia CANTALE (LO, juin 2014)

:: Juin 1962 en Union soviétique : la révolte des ouvriers de Novotcherkassk [LO, juin 2012]

Le 1er juin 1962, une forte augmentation des prix de l'alimentation était annoncée pour toute l'Union soviétique : 19 à 34 % sur la viande, 25 % sur les produits laitiers et les oeufs. Le mécontentement provoqué par ces hausses prit un tour explosif à Novotcherkassk, ville industrielle du sud de la Russie.
Le Kremlin ne parlait que de hausses provisoires, mais cherchait par tous les moyens à faire rentrer de l'argent dans les caisses. Khrouchtchev et les autres dirigeants de l'époque avaient songé à relever aussi le prix du tabac et de la vodka, avant d'y renoncer, de crainte d'ajouter à une contestation diffuse dont la police politique, le KGB, venait de donner la mesure en haut lieu. Pour le seul début de 1962, le KGB disait avoir saisi trois fois plus de tracts hostiles à Khrouchtchev que durant toute l'année 1961 et avoir démantelé un nombre accru de petits groupes contestant le régime.

SOUS LA CHAPE DE LA DICTATURE, LE MÉCONTENTEMENT

Le KGB avait-il gonflé son bilan pour se faire valoir ? En tout cas, malgré la dictature étouffant toute forme d'expression indépendante, des tracts dénonçant les hausses de prix avaient surgi à Moscou, à Tchéliabinsk, ville industrielle de l'Oural, à Khabarovsk, sur la frontière chinoise. À Léningrad, Tambov, Magnitogorsk, Donetsk, des appels à la grève étaient même apparus sur les murs. À Novotcherkassk, la réaction ouvrière prit un caractère de contestation politique massive et le régime répliqua par une répression féroce.

PRIX EN HAUSSE, SALAIRES EN BAISSE

Dans la principale usine de la ville, NEVZ (construction de locomotives électriques), la direction était en train de réduire d'un tiers la paie des 14 000 travailleurs quand ces hausses de prix entrèrent en vigueur. Pour les ouvriers, dont beaucoup n'avaient pu se loger que dans le privé et qui, les étals des magasins d'État étant vides, n'avaient pas les moyens d'acheter à prix libres au marché kolkhozien, la coupe était pleine. Pas question de prendre le travail.

Le directeur et le chef du parti de l'usine vinrent les sermonner. Sans autre résultat que d'attiser leur colère, quand le directeur déclara que, s'ils ne pouvaient s'offrir de la viande, ils n'avaient qu'à « manger des pâtés d'abats ».

« De la viande, du beurre, la hausse des salaires », « On veut des logements » ou « Khrouchtchev à la casserole ! » répliquèrent les ouvriers sur des pancartes au fur et à mesure que les ateliers cessaient le travail.

Des grévistes partirent faire le tour des usines de la ville pour qu'elles se joignent au mouvement. D'autres bloquèrent la voie ferrée, actionnant le signal de détresse du train Saratov-Rostov dans l'espoir d'alerter les villes voisines. Dans l'après-midi, des milliers de grévistes s'en allèrent débusquer les responsables de l'administration dans leurs locaux, les forçant à dire « comment on peut vivre avec des salaires abaissés et des prix augmentés », tandis que des orateurs dénonçaient la misère à laquelle les autorités contraignaient les travailleurs.

La foule ouvrière balaya les forces de police envoyées « libérer » NEVZ et, après avoir décidé de manifester en ville le lendemain, elle fit un feu de joie avec des portraits de Khrouchtchev.
Le soir, des automitrailleuses étant venues « délivrer » les dirigeants de l'usine, les grévistes bloquèrent les portes et érigèrent une barricade sans que les soldats, éprouvant une sympathie visible pour le mouvement, s'opposent à eux.

Les autorités ayant alerté le Kremlin, Khrouchtchev dépêcha sur place deux membres du Présidium (le Bureau politique), dont Mikoyan. Durant la nuit, des tanks entrèrent en ville tandis que le KGB arrêtait certains meneurs ouvriers.

« PLACE À LA CLASSE OUVRIÈRE ! »

Le lendemain, 10 000 travailleurs gagnèrent le centre-ville, derrière des portraits de Lénine et des banderoles réclamant plus de justice sociale. Trouvant des tanks sur leur chemin, ils scandaient : « Place à la classe ouvrière ! » Les tankistes les laissèrent passer. Même chose de la part des soldats chargés de protéger le siège de l'administration, d'où Mikoyan et ses comparses venaient de fuir. Découvrant sur place que « ses » dirigeants s'apprêtaient à faire bombance de mets dont les travailleurs n'avaient même plus idée, la foule dévasta l'immeuble.

Une délégation de neuf ouvriers se rendit alors au siège du parti et demanda que l'armée évacue la ville, puis s'en alla rencontrer Mikoyan dans l'enceinte militaire où il s'était réfugié. Il promit de faire revoir les normes de salaire, mais déclara ne rien pouvoir faire pour les prix. Le chef de la délégation, l'ouvrier Mokrooussov, menaça : « Nous sommes la classe ouvrière, nous sommes nombreux. »

Des manifestants ayant attaqué un poste de la milice pour libérer leurs camarades arrêtés, les miliciens tuèrent un manifestant.

Peu après, c'est devant le Comité de ville où se pressait une foule compacte que la troupe tira. Pour empêcher que troupe et grévistes fraternisent, les autorités avaient remplacé les conscrits slaves par des soldats caucasiens, dont le russe n'était pas la langue et qui pouvaient plus difficilement se sentir proches de la population locale. Il y eut une cinquantaine de morts et des centaines de blessés. Selon un témoin, « la place était couverte de sang, sur lequel ressortaient les casquettes blanches des enfants écrasées dans une boue sanglante ».

La nouvelle du massacre eut un effet immédiat : les usines qui n'étaient pas encore en grève cessèrent le travail, des dizaines de milliers d'ouvriers envahissant les alentours du Comité de ville.
Le KGB, qui avait photographié des milliers de manifestants, arrêta des centaines de personnes durant la nuit. Le mouvement était décapité. Instaurant le couvre-feu, le régime coupa la ville de tout contact avec l'extérieur après le 3 juin, mais améliora son approvisionnement.

C'était, dit-on en russe, « le pain d'épice et le knout ». Mais entre la carotte et le bâton, c'est de ce dernier que les autorités se servirent le plus. Elles voulaient briser dans l'oeuf toute velléité de réaction de la classe ouvrière. Six ans après, le souvenir de la révolution ouvrière de 1956 en Hongrie était encore vif et cuisant pour la bureaucratie russe. Et Mikoyan, qui avait alors été envoyé à Budapest, savait d'expérience quelle formidable force de déstabilisation pour le régime pouvait receler une mobilisation ouvrière. D'ailleurs, de peur que les ouvriers de Novotcherkassk n'aient envoyé des agitateurs dans d'autres centres industriels, le Kremlin se hâta d'envoyer des émissaires dans des régions telles que le Donbass, pour y organiser un contre-feu.

En août, le pouvoir organisa une parodie de procès contre quatorze ouvriers de Novotcherkassk. Traités de « bandits et de provocateurs », sept furent condamnés à mort, les autres écopant de lourdes peines de prison. Il y eut encore des centaines d'arrestations, d'autres procès et condamnations à huis clos en septembre et en octobre. Et la chape de plomb de la censure s'abattit sur cette tuerie, dont presque personne n'entendit parler en Union soviétique, et encore moins au dehors.

EN MÉMOIRE DES COMBATTANTS OUVRIERS

Un des premiers grévistes, l'ajusteur Piotr Siouda, fut arrêté le 2 juin et condamné à douze ans de prison. Il était le fils d'un vieux-bolchevik que Staline avait fait mourir en prison et sa mère avait passé sept ans en camp comme femme d'un « ennemi du peuple ». À sa sortie de prison, Siouda, qui se disait « bolchevik sans parti », s'employa à faire connaître ce qu'il appelait « un des crimes les plus sanglants du parti et de l'État contre Octobre et le bolchevisme-léninisme ».

En 1987, il présenta une demande de réhabilitation des victimes de Novotcherkassk. Malgré la promesse de Gorbatchev de faire la transparence sur les pages sombres du régime, sa demande resta sans réponse. Mais, ayant imprudemment fait savoir qu'il avait découvert où on avait clandestinement enterré les victimes du massacre, Siouda fut frappé à mort en pleine rue, dans la nuit du 5 mai 1990, par des « inconnus » qui lui volèrent des documents qu'il avait recueillis sur ces événements. D'évidence, les héritiers de Staline ne tenaient pas à ce qu'il puisse être dit que, en URSS, la classe ouvrière avait relevé la tête face à la bureaucratie.

Pierre LAFFITTE (LO, juin 2012)

jeudi 18 juin 2015

:: Chine, 20 juin 1900 - La révolte des Boxeurs [LO, juin 2010]

La révolte des Boxeurs (connus aussi sous le nom anglais de Boxers), qui ébranla la Chine de 1898 à 1901, fut lancée par une société secrète appelée les Poings de la justice et de la concorde, qui pratiquait ce qu'on appelait alors la boxe chinoise et aujourd'hui le kung-fu. Ce mouvement, initialement opposé aux puissances étrangères qui dépeçaient la Chine et à la cour impériale des Qing qui gouvernaient alors, conduisit, à partir du 20 juin 1900, au siège des légations étrangères présentes à Pékin. Ce siège dura 55 jours et se termina par la défaite des Boxeurs insurgés et la mise sous tutelle de la Chine par huit nations impérialistes (Allemagne, Autriche-Hongrie, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni, Russie).

Les grandes puissances européennes arrivèrent en Chine au début du 19e siècle. Elles entendaient l'ouvrir à leurs marchandises et se créer des sphères d'influence. Elles finirent par obliger l'Empire chinois à leur céder des ports et des quartiers de Shanghai, où se trouvaient les concessions française, allemande, américaine et britannique.

LE REJET DE LA DYNASTIE EN PLACE ET DES GRANDES PUISSANCES OCCUPANTES


La colère de la population chinoise contre cette présence étrangère s'exprima d'abord contre les missionnaires venus convertir la population. Ceux-ci jouaient un rôle d'informateurs des occupants impérialistes, participaient à des opérations d'expropriation de terres, étaient mêlés à des incidents parfois sanglants avec la population. À chaque attaque contre les missionnaires, les puissances impérialistes réclamaient des sanctions et des dédommagements pour les Églises, qui étendaient ainsi leur influence.

En 1895, la défaite de la Chine dans une guerre avec le Japon entraîna la perte de Taïwan, de la région de Port-Arthur, de sa suzeraineté sur la Corée, et de lourds dommages de guerre à payer au Japon, ce qui accentua la mainmise des banques étrangères sur la Chine. Entre 1896 et 1898, les puissances impérialistes accélérèrent le partage du territoire, la prise de contrôle des chemins de fer et des ports, instruments du pillage des ressources chinoises.

Au sommet de l'État, des intellectuels réformateurs tentèrent d'imposer sans succès une modernisation bourgeoise de la Chine, avec la bénédiction de l'empereur Guangxu. Mais le clan conservateur de l'impératrice douairière Tseu-hi s'y opposa. Avec le soutien du chef de l'armée Yuan Shikai, elle mit l'empereur aux arrêts et fit exécuter les réformateurs.

La société du Yìhequan, Poings de la justice et de la concorde, plus tard appelée Yìhetuan, Milice de la justice et de la concorde, entraînait ses adhérents aux arts martiaux et à des pratiques mystiques censées les rendre invulnérables aux balles. Ses membres, les Boxeurs, étaient des ouvriers agricoles auxquels se joignirent des bateliers, des porteurs et des artisans ruinés. En s'opposant de façon radicale à la dynastie régnante des Qing et à l'occupation impérialiste, ils donnaient une forme organisée aux aspirations des masses chinoises.

L'assassinat de deux missionnaires allemands en novembre 1897 dans le Shandong lança le mouvement. Le Shandong était le berceau du kung-fu, mais aussi la région qui avait subi de plein fouet la guerre sino-japonaise et les manoeuvres impérialistes qui suivirent, conclues par la mainmise de l'Allemagne sur cette région.

Les Boxeurs combattirent au grand jour à partir de mars 1898. Haranguant la population avec le mot d'ordre « Renversons les Qing, détruisons les étrangers », ils affrontèrent les armées impérialistes et l'armée chinoise dans ce qui devenait une insurrection paysanne. Il n'était plus seulement question de s'en prendre aux missions, les Boxeurs détruisirent les lignes télégraphiques et les voies ferrées. En 1899, la répression eut pour effet d'élargir leur influence et de leur apporter de nouveaux partisans. Ils allaient bientôt déferler sur Pékin et Tien-tsin.

L'IMPERATRICE CHAPEAUTE LE MOUVEMENT

Devant l'ampleur du mouvement, l'impératrice douairière Tseu-hi voulut l'encadrer, afin de neutraliser son action contre son propre pouvoir. Pour apparaître comme défendant l'intérêt national, elle refusa quelques concessions aux puissances impérialistes. En janvier 1900, un édit de l'impératrice reconnut les sociétés secrètes. En mai, alors que les ambassades impérialistes réclamaient l'interdiction des Boxeurs, la cour les organisait en milices. Deux princes et un général étaient placés à leur tête.

Le 2 juin, un périmètre de sécurité étant mis en place autour des légations étrangères, 450 soldats occidentaux arrivèrent à Pékin pour les défendre. Mais à partir du 7 juin les Boxeurs envahirent la capitale. Les insurgés, désormais soutenus par des éléments de l'armée impériale, changèrent leur mot d'ordre qui devint « Soutenons les Qing, détruisons les étrangers ». Courant juin, les Boxeurs affrontèrent avec succès un détachement britannique qui tentait de venir en renfort à Pékin. Le 17 juin, les troupes impériales chinoises se joignirent aux Boxeurs pour attaquer les légations. Le 20 juin 1900, l'assassinat d'un baron allemand marquait le début du siège. Le 21, l'impératrice demandait aux ambassadeurs étrangers de quitter Pékin pour Tien-tsin. Devant leur refus, elle ordonna à ses troupes et aux Boxeurs d'attaquer les légations.

LES LEGATIONS ETRANGERES DE PEKIN ASSIEGEES

Il y eut des combats pour le contrôle de la gare de Pékin et les Boxeurs lancèrent des assauts contre les concessions, dont certains bâtiments furent entièrement détruits. Mais le 14 août, une armée associant les troupes des huit nations alliées contre la Chine entra à Pékin, après avoir livré plusieurs batailles contre les forces chinoises. Les légations furent libérées. À la suite de quoi, militaires et colons commirent les pires atrocités, pillant, violant et tuant par milliers des Chinois accusés, à tort ou à raison, d'être des Boxeurs. D'octobre 1900 au printemps 1901, il y eut plusieurs dizaines d'expéditions punitives dans l'arrière-pays. Cette terreur entendait prévenir toute autre révolte de la population chinoise. Enfin, le 1er février 1901, les Boxeurs étaient dissous et l'impératrice ordonnait à ses troupes de les massacrer : elle avait à nouveau fait volte-face.

LA CHINE SOUS LE JOUG IMPERIALISTE

Le 7 septembre 1901, les huit nations impérialistes imposaient à la Chine un protocole humiliant prévoyant le paiement de 67,5 millions de livres sterling sur trente-neuf ans (en pratique, elle paiera jusqu'en 1930), l'exécution ou le bannissement de certains responsables chinois, l'interdiction d'importer des armes, la destruction des forts défendant Pékin, l'expansion des légations et de nouvelles zones d'occupation militaire. La Chine fut ainsi placée sous la tutelle des nations impérialistes. Des fonctionnaires français contrôlaient les postes tandis que les Britanniques s'occupaient des douanes.

Malgré la défaite, le souvenir de cette lutte mais aussi celui des zigzags de la cour impériale allaient alimenter l'opposition aux forces occupantes et les sentiments antidynastiques de la population. Dix ans plus tard, en 1911, la dynastie tombait et la république était proclamée.

Jacques FONTENOY (LO, juin 2010)

mercredi 17 juin 2015

:: Argentine, 29 et 30 mai 1969 : le soulèvement de Cordoba [LO, juin 2009]

Les 29 et 30 mai 1969, dans la ville industrielle de Cordoba, la deuxième ville d'Argentine, les ouvriers et les étudiants affrontèrent la police et l'armée. Il y eut jusqu'à 50 000 manifestants dans une même journée et la répression fit plusieurs dizaines de morts.
 
De Peron à Ongania

En 1955, Peron avait été chassé du pouvoir par les militaires. Même si des civils avaient occupé ensuite le devant de la scène, l'armée continua de peser sur la vie politique, avant de reprendre directement en mains les rênes du pouvoir en 1966, avec comme première préoccupation de remettre au pas une classe ouvrière turbulente.

Après la chute de Peron, la CGT, épine dorsale du parti péroniste désormais interdit, resta intégrée à l'appareil d'État, même si ses locaux ne lui furent restitués qu'en 1961. Les moeurs de ses dirigeants n'avaient rien à envier au gangstérisme de ceux des syndicats nord-américains. Il leur arrivait de recourir au meurtre pour écarter des syndicalistes combatifs ou simplement des concurrents, comme le fit Vandor, principal dirigeant de la CGT.

Entre 1947 et 1965, la ville de Cordoba avait connu un important développement industriel. Peron et plus encore ses successeurs avaient essayé d'attirer des industriels étrangers. Ainsi s'implanta le constructeur automobile américain Kaiser. Il démonta une usine de Detroit pour la réinstaller à Cordoba et devint le principal sous-traitant automobile de divers constructeurs, dont Renault. S'installèrent également Fiat et Ford, General Motors, Chrysler, Mercedes, Citroën et Peugeot.

La population de la ville avait doublé pour atteindre plus de 700 000 habitants, des dizaines de milliers d'ouvriers étant venus de tout le pays pour travailler dans l'industrie automobile. Quelques syndicats avaient des moeurs plus démocratiques, comme le syndicat Lumière et force, syndicat de l'énergie dont le principal porte-parole, Augustin Tosco, fut aussi un des principaux dirigeants des journées de mai 1969. Ce syndicat, affilié à la CGT, se tenait à l'écart des courants officiels et tenait compte de l'avis de sa base.

Quand le général Ongania arriva à la tête de l'État en 1966, la bureaucratie syndicale, Vandor en tête, participa à la cérémonie au palais présidentiel. Cela n'empêcha pas le nouveau président de réprimer durement les grèves qui éclatèrent dans le secteur des entreprises nationales : cheminots, dockers, ouvriers des sucreries... tous menacés par des restructurations.

Cette situation divisa la CGT en trois fractions : celle qui cherchait à collaborer avec Ongania et à se dégager de la tutelle de Peron ; les partisans de Vandor, en quête d'un accommodement entre Ongania et Peron ; et enfin la « CGT des Argentins » (CGTA), dont la devise était « Mieux vaut l'honneur sans les syndicats qu'un syndicat sans honneur » et qui allait rompre avec la CGT en mars 1968. Aux élections professionnelles de juin 1968, elle obtint 650 000 voix, contre 785 000 pour les partisans de Vandor. Dans cette CGTA militaient des péronistes et des catholiques « de gauche », des membres du Parti Communiste et divers courants de l'extrême gauche. Si elle était forte dans plusieurs secteurs, la plupart de ses dirigeants restaient des bureaucrates péronistes, à l'exception de Tosco et de son syndicat de l'énergie. Peron soutint d'abord la CGTA, puis se réconcilia avec Vandor. Du coup, certains bureaucrates de la CGTA retournèrent à la CGT.

La riposte ouvrière

En mars 1967, le peso, la monnaie locale, fut dévalué de 40 % et les salaires gelés pendant vingt mois. L'âge de la retraite fut repoussé de 55 à 60 ans, les allocations de licenciement abaissées. Le chômage explosa. Cordoba comptait 10 % des 600 000 chômeurs recensés dans le pays. À partir de mai 1968 et jusqu'en 1969, les grèves se multiplièrent. La suppression par décret gouvernemental de la « semaine anglaise », 44 h de travail hebdomadaire payées 48, révolta d'autant plus les ouvriers qu'elle suivait une vague d'augmentations des prix de produits indispensables, de ceux du lait à ceux des transports.
Le 13 mai 1969, plusieurs sections syndicales de Cordoba se réunirent pour préparer une riposte. La police dispersa cette réunion, avant même qu'elle n'ait annoncé 48 heures de grève les 15 et 16 mai. Mais la police fut prise à revers par les ouvriers de Renault venus en nombre. L'agitation s'étendit aux autres usines de l'agglomération.

En même temps, les étudiants protestaient contre l'augmentation du prix de la cantine (+537 % !). Et le 18 mai, à Rosario (la troisième ville du pays, à mi-chemin entre Cordoba et Buenos Aires) il y eut une émeute après l'assassinat d'un étudiant par la police. Le 19 mai, l'université de Cordoba était fermée par les autorités. À Rosario, 40 000 personnes descendirent dans la rue et affrontèrent avec succès la police. Le 23, c'était le tour de 30 000 étudiants de Cordoba.

Le 21 mai, les syndicalistes de l'automobile votèrent une grève de 48 heures pour le 29 mai. Le 27 mai, le principal dirigeant de la CGTA, Ongaro, était arrêté à son arrivée à Cordoba où il venait organiser le mouvement. Le 28 mai, le gouvernement déclara grévistes et manifestants passibles du conseil de guerre. Tous les syndicats et les étudiants se rallièrent cependant à la grève, tandis que les assemblées générales se multipliaient dans les entreprises.

Et le 29 mai, à 11 heures du matin, plusieurs colonnes de manifestants ouvriers convergèrent vers le centre de la ville. Des ouvriers à moto assuraient la liaison entre les colonnes de manifestants. Les travailleurs des petites entreprises ou des artisans rejoignaient le cortège. Au centre-ville, les policiers établirent des barrages et arrosèrent les manifestants de gaz lacrymogènes. Bientôt les ouvriers dressaient des barricades et la manifestation tourna à l'émeute. Les travailleurs attaquèrent les commissariats et en expulsèrent les policiers ; la société américaine Xerox fut incendiée ; le cercle des sous-officiers de l'armée et le bureau des douanes occupés. Dans d'autres quartiers, ouvriers et étudiants affrontaient la police montée. En fin de journée, le centre-ville et les bâtiments officiels étaient occupés par les manifestants.

L'armée prend la répression en mains

L'état de siège fut décrété. L'armée prit le relai de la police, débordée. Des colonnes de chars et des milliers de soldats convergèrent vers la ville. Les électriciens coupèrent alors l'éclairage de ville. Cela désorienta les militaires et permit aux manifestants d'échapper à leurs tirs. Les manifestants gardèrent le contrôle de la ville mais hésitaient sur la suite à donner.

L'armée n'hésita pas, arrêtant au petit matin du 30 mai ceux qu'elle considérait comme les leaders du mouvement, notamment Tosco. Les syndicalistes arrêtés furent condamnés séance tenante à des peines de quatre à huit ans d'emprisonnement.

Le 30 mai, la CGT et la CGTA appelaient à une grève générale qui fut totale dans tout le pays. Mais le 31 mai l'armée reprenait l'offensive, faisant entre 20 et 30 morts et des centaines de blessés et saccageant les locaux syndicaux ; des centaines de militants étaient arrêtés. Le 2 juin, le syndicat de l'automobile appelait à la grève pour exiger l'arrêt de la répression et la libération des emprisonnés. Ongaro fut relâché. La CGTA proposa à la CGT une grève générale pour les 16 et 17 juin. Le gouvernement décréta le 16 juin jour férié, mais cela n'empêcha pas les rassemblements ouvriers. Une nouvelle grève fut décidée pour le 1er juillet, mais cette fois sans la CGT. L'état de siège allait durer jusqu'en 1973, obligeant bien des militants ouvriers à entrer dans la clandestinité.

Ce soulèvement de Cordoba eut évidemment un grand retentissement. Il fut considéré comme le « mai 68 » argentin. Mais il avait aussi ses propres limites. Chez les ouvriers, la majorité ne mesura pas les limites du syndicalisme et l'impasse politique qu'était le péronisme. Chez les étudiants, les plus combatifs continuèrent de chercher dans la guérilla le débouché politique qui avait manqué au cours de ces journées, là où il aurait fallu bâtir un parti révolutionnaire enraciné dans la classe ouvrière.

La répression n'empêcha pas la combativité ouvrière de rester forte les années suivantes. Et c'est pourquoi, lors de leur nouveau coup d'État de 1976, l'un des objectifs des militaires fut non seulement d'arrêter et assassiner les militants politiques, péronistes ou d'extrême gauche, mais d'abord de supprimer les militants et les ouvriers combatifs, que les militaires vinrent cueillir, dès les premières heures du coup d'État, à l'entrée des usines au petit matin.

Jacques FONTENOY (LO, juin 2009)

:: Juin 68 à Renault Flins et Peugeot Sochaux [LO, juin 2008]

Les CRS tentent d'imposer la reprise par la force... mais relancent la grève !

Début juin 1968, pour accélérer la reprise du travail, le gouvernement choisit d'envoyer les CRS reprendre de force des usines occupées, notamment Renault Flins et Peugeot Sochaux. Ces deux tentatives échouèrent, car la combativité ouvrière restait forte malgré les manoeuvres du gouvernement, du patronat et des centrales syndicales pour en finir avec la plus grande grève ouvrière que le pays ait connue.

La fin de la grève et la reprise à Renault Flins

À Renault Flins, le 4 juin, les grévistes avaient brûlé les urnes pour empêcher un vote sur la reprise du travail. Mais le 6 juin, dans la nuit, les half-tracks des CRS défonçaient les grilles de l'usine. En réponse, le vendredi 7 juin, 5 000 ouvriers se rassemblaient devant l'usine, bien décidés à ne pas reprendre le travail.

Les dirigeants syndicaux avaient prévu un meeting aux Mureaux, à 4 km de l'usine, mais ils durent le tenir à 300 mètres du cordon de policiers gardant l'entreprise. Les ouvriers imposèrent aussi aux dirigeants syndicaux que les étudiants présents puissent exprimer leur soutien, ce que fit Alain Geismar.
À 10 h 30, la police chargeait les ouvriers de retour devant l'usine, à coups de matraques et de gaz lacrymogènes. Les travailleurs ripostèrent en lançant des cailloux. La police dégagea les abords de l'usine. Les représentants syndicaux, eux, disparurent, non sans avoir incité les travailleurs à ne pas se défendre et en répandant des calomnies contre les gauchistes, ce qui visait aussi bien les ouvriers combatifs que les étudiants présents. Les uns et les autres, repoussés par les policiers, se retrouvèrent dans les champs autour de l'usine. Tout l'après-midi, les policiers leur firent la chasse avec une brutalité qui indigna la population.

Samedi 8 au matin, il y eut un meeting aux Mureaux où parlèrent la CGT, la CFDT, le PCF et le maire, de la FGDS (Fédération de la gauche démocrate et socialiste, ancêtre du Parti Socialiste). Le représentant du PCF stigmatisa les " provocateurs venus de l'extérieur ", c'est-à-dire les étudiants solidaires et non pas les policiers ! Il était à l'unisson de l'Humanité qui dénonçait les " commandos Geismar " organisant " la provocation contre les grévistes de Renault ". Des huées saluèrent cette déclaration. À nouveau, les ouvriers exigèrent " la parole aux étudiants ". Après le meeting, des travailleurs demandaient des comptes aux militants du PCF sur la politique de leurs dirigeants. En deux jours, les ouvriers de Flins apprirent beaucoup, surtout sur leurs faux amis.

Les policiers, eux, continuèrent leur chasse à l'homme. Le lundi 10 juin dans l'après-midi, ce fut le drame : un lycéen maoïste, Gilles Tautin, 17 ans, poursuivi par des gendarmes, se jeta dans la Seine pour leur échapper et s'y noya. Devant l'émotion soulevée, la direction de Renault fit marche arrière. Les CRS abandonnèrent l'occupation. Les ouvriers de Flins la reprirent et celle-ci continua jusqu'au 17 juin. À cette date, la fin de la grève fut votée à une courte majorité. À la reprise du travail, les chefs comme les responsables syndicaux se firent discrets. Mais deux jours plus tard, la direction refusait de renouveler le contrat de deux ouvriers " meneurs " et prétendait rétablir les cadences d'avant la grève. La colère explosa à nouveau et la moitié des ouvriers débrayèrent sur-le-champ. La nuit, la CFDT et les ouvriers les plus combatifs parlaient de relancer la grève, mais la CFDT céda au refus de la CGT, et les travailleurs reprirent le travail.

À Peugeot Sochaux, les CRS tuent deux ouvriers

Chez Peugeot à Sochaux, le 8 juin, les dirigeants syndicaux étaient décidés à mettre un terme à une occupation qui durait depuis le 17 mai. Ils appelèrent les ouvriers à manifester en ville, pour pouvoir plus facilement disperser les piquets de grève restés à l'usine. Ceux-ci comprirent la manoeuvre. Des ouvriers prirent une voiture sono pour aller expliquer à ceux de la manifestation ce qui se tramait dans leur dos. Malgré cela, à minuit, l'usine était évacuée et le travail était censé reprendre le lundi 10 juin.

Mais ce jour-là, les ouvriers des ateliers de fabrication de carrosserie débrayèrent et firent le tour de l'usine pour mettre les autres secteurs en grève. À 13 heures, l'occupation était votée à nouveau. Les travailleurs exigaient l'élection d'un nouveau Comité central de grève (celui de la précédente occupation avait plutôt été une intersyndicale) " avec des délégués de chaque secteur choisis par les travailleurs eux-mêmes ".

Vu la situation dans le pays (reprises partout et attaque des CRS à Flins), l'assemblée générale de discussion des grévistes avait conscience que le gouvernement mais aussi les dirigeants syndicaux et les représentants des partis de gauche pesaient pour la reprise. Ils n'en furent pas moins surpris de voir débarquer à 3 heures du matin des centaines de CRS. Les ouvriers se défendirent au corps à corps contre des assaillants cherchant l'affrontement.

L'agressivité des CRS était manifeste et des travailleurs d'autres entreprises se joignirent à la lutte. Les CRS occupaient l'usine, mais ils étaient désormais assiégés par les ouvriers. Les policiers n'en sortaient que pour repousser la foule et recevaient alors cailloux et billes d'acier.

Les syndicats et les dirigeants de gauche organisèrent une manifestation de protestation contre les violences policières. Mais, arrivés devant l'usine, les manifestants la prirent d'assaut. Des ouvriers commencèrent à secouer un command-car de CRS. Paniqués, les CRS armés de mousquetons se dégagèrent en tirant, tuant un ouvrier. La colère monta d'un cran. Les ouvriers poursuivaient les CRS qui, en s'enfuyant, jetaient derrière eux des grenades offensives. Deux travailleurs perdirent un pied, un autre fut amputé d'un bras et il y eut de nombreux blessés. Un deuxième ouvrier fut tué, le souffle d'une grenade l'ayant fait tomber d'une palissade.

Le 11 juin, les CRS se retiraient. La grève se prolongea jusqu'au 19 juin, mais l'usine n'était plus occupée. En reprenant le travail, les ouvriers de Peugeot avaient tous en tête le souvenir de leurs camarades morts, Pierre Beylot et Henri Blanchet.

Une combativité ouvrière intacte

En envoyant ainsi les CRS contre les ouvriers de Flins et de Peugeot, le gouvernement entendait faire une démonstration de force, destinée à la fois aux travailleurs qui restaient en grève et à l'électorat réactionnaire.

Ayant choisi de ne gêner en rien la campagne électorale et de pousser partout à la reprise du travail, la CGT (et avec elle le PCF) comme les autres centrales syndicales avaient abandonné les grévistes de chaque entreprise à leurs seules forces. L'échec des CRS à mettre fin aux occupations d'usine à Renault Flins et à Peugeot Sochaux souligna donc qu'en Mai 68, ce n'était pas la combativité des travailleurs qui manquait à l'appel, mais une direction ouvrière indépendante décidée à aller jusqu'au bout des possibilités du mouvement.

En refusant de reprendre le travail sous la menace policière, les travailleurs de Renault Flins et de Peugeot Sochaux imposèrent au gouvernement de retirer ses CRS. Le prix à payer fut élevé puisqu'un lycéen trouva la mort à Flins et deux ouvriers à Sochaux mais, dans ces deux usines, la combativité ouvrière put s'exprimer, et elle resta élevée les années suivantes.

Cela montra aussi que la majorité des grévistes de Mai 68 attendaient plus que ce que les directions syndicales avaient accepté à Grenelle. D'ailleurs ceux qui prolongèrent leur lutte obtinrent souvent un peu plus. Mais, surtout, ils mirent en évidence une leçon qui est toujours valable. La grève est par excellence l'arme des travailleurs mais, s'ils ne veulent pas que leur action soit dévoyée comme elle l'a été en 1968 par des dirigeants qui ne voulaient surtout pas remettre en cause l'ordre bourgeois, les travailleurs doivent la contrôler de bout en bout. Car, comme le disait Karl Marx, " l'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes " !

Jacques FONTENOY (LO, juin 2008)

jeudi 30 mai 2013

:: 28 mai 1871, fin de la "Semaine sanglante", la Commune de Paris est morte

Cadavres exquis, La Semaine Sanglante, 1870En 1871, le 28 mai était, comme cette année, un dimanche. Ce jour-là était le dernier de la Commune de Paris, la dernière barricade, celle de la rue Ramponeau, tombait.
Quatre-vingt dix années de luttes et de souffrances ont pu passer, des milliers de Varlin et de Louise Michel ont pu donner leur vie, mais le Parti Communiste Français ose encore aujourd’hui, devant ce Mur des Fédérés, où il va insulter les « Communards » chaque année, se faire le chantre des libertés démocratiques et mettre au premier rang de ses préoccupations la défense de la République bourgeoise. Qu’y a-t-il de commun entre nos modernes apôtres de la démocratie « rénovée » et les hommes qui moururent sous les balles toutes « républicaines » de Monsieur Thiers ?
Si, durant l’hiver 1870-71, le prolétariat parisien avait combattu contre l’envahisseur allemand, ce n’était que le prélude à un combat plus fondamental, celui qu’il allait mener contre l’ennemi « dans son propre pays ». Conservant leurs armes et leur Garde Nationale, les ouvriers parisiens transformèrent les provocations du Gouvernement et de son M. Thiers en une victoire prolétarienne, consacrée par la proclamation de la Commune de Paris.
Dès lors, il ne s’agit plus pour l’avant-garde révolutionnaire, internationalistes et blanquistes, de « transformer », de « rénover » l’Assemblée Nationale et la République. D’ailleurs celle-ci, à peine née, n’eut que le temps de dévoiler son véritable visage : celui de la dictature de la bourgeoisie. En effet, peu à peu, toutes les illusions engendrées par la tradition de 1789 et de la Grande Commune de 1792, parmi les ouvriers, vont s’évanouir et les mesures que prirent les membres de la Commune portent la marque de la lutte à mort qui s’était engagée, car elles visaient quelque chose de plus fondamental qu’un Ministère ou qu’une Assemblée : l’État bourgeois. Toute l’administration fut soumise au suffrage universel, juges et fonctionnaires furent éligibles et révocables à tout moment, les salaires des membres de la Commune ne devaient pas être supérieurs à ceux des autres travailleurs.
La Commune décida la suppression de la conscription, et la dissolution de l’armée permanente, remplacée par le peuple en armes.
C’est cela qui fit trembler la bourgeoisie, unie dans sa terreur et dans sa haine aux envahisseurs d’hier, c’est ce prolétariat armé et organisé, déjà sûr de sa force. Elle devint dès lors d’autant plus féroce qu’elle avait vu sa fin toute proche ; elle se ressaisit, et les ouvriers de Paris durent affronter ses mercenaires, au bout d’à peine deux mois d’existence.
Le 21 mai, les troupes versaillaises entraient dans Paris ; elles avancèrent à peu très sans encombre à travers les quartiers Ouest, puis dès le Centre se heurtèrent à la résistance du prolétariat. La Commune ne veut pas mourir, les Fédérés combattent avec acharnement. Ils luttent jusqu’au dernier moment ; tout Paris combat, et les hommes de M. Thiers massacrent hommes, femmes et enfants. Pierre à pierre, les Fédérés défendent leurs quartiers. Sans illusions. Le 28 mai, les pentes de Belleville et le Père-Lachaise voient mourir les derniers Communards. Mais il en reste encore beaucoup trop pour les bourgeois, et ils s’acharnent alors en fusillades de prisonniers, en arrestations et en déportations..
Les ouvriers parisiens avaient proclamé la commune dans un esprit de fraternité, ils avaient respecté la sacro-sainte banque de france, ils n’avaient fusillé d’otages que contraints. la commune n’a usé de la violence que lorsqu’elle y était acculée par la sauvagerie des bourgeois et leur acharnement à reprendre le pouvoir entre leurs mains. ce sont en grande partie leurs généreuses illusions qui ont perdu les communards.
La bourgeoisie, elle, a montré qu’elle ne faisait pas de cadeaux, que pour maintenir sa domination, elle était prête à employer tous les moyens : la parure démocratique lorsqu’elle peut s’en offrir le luxe, la terreur sanglante autrement.
Dans ces conditions, toute concession à l’idéologie démocratique et républicaine devient une trahison pure et simple et le prolétariat n’a qu’une seule ressource : celle d’instaurer sa propre dictature, pour préparer la construction d’une société où régnera la seule démocratie possible, celle d’une société sans classes.
Telle est la leçon que nous ont léguée les Communards. Ils l’ont payée de leurs souffrances et de leur vie. Et ceux qui, aujourd’hui, contribuent à répandre des illusions qui ont coûté et qui coûtent encore si cher ceux qui se font les apôtres des Fronts Populaires, de l’Union Sacrée et de la démocratie dont ils veulent nous persuader qu’elle est « rénovante », ces hommes qui ont le front de revendiquer la tradition et le drapeau de la Commune de 1871, n’agissent une nouvelle fois que comme des détrousseurs de cadavres.

La « Semaine Sanglante ». Extraits de « HISTOIRE DE LA COMMUNE DE 1871 - LISSAGARAY 
« Depuis les grandes pestes, on n’avait vu de telles charretées de viande humaine. Aux contorsions de la violente agonie, il fut aisé de reconnaître que beaucoup, enterrés vifs, avaient lutté contre la terre. Des cadavres étaient si putréfiés qu’il fallut en wagons clos les conduire à grande vitesse dans des fosses à chaux ».
« Les victimes mouraient en silence, sans fanfaronnade. Beaucoup se croisaient les bras, d’autres commandaient le feu. Quelques femmes et des enfants suivaient leur mari, leur père, en criant : « Fusillez-nous avec eux ! ». On vit quelques femmes, étrangères à la lutte, mais affolées par ce carnage, tirer sur les officiers et ensuite se jeter contre le mur dans l’attente de la mort ».
« Il n’y eut plus qu’un gouvernement : l’armée qui assassinait ».
« Dans les fossés se déroulent des combats à l’arme blanche. Les ennemis roulent et meurent dans les tombes. L’obscurité n’empêche pas le désespoir ».
« La lutte terminée, l’armée se transforma en un vaste peloton d’exécution ».
« Les hécatombes asiatiques peuvent seules donner une idée de cette boucherie de prolétaires ».
Le sang courait dans les ruisseaux de la prison ».
« Le mur était taché de matière cérébrale et les soldats barbotaient dans le sang ».
« Aux portes, les femmes des ouvriers, assises, la tête entre les mains, regardaient fixement au loin, attendant un fils ou un mari qui ne reviendraient jamais... ».

Voix ouvrière, Lutte de classe, n°15 (30 mai 1961)