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lundi 31 août 2015

:: Italie, août 1922 : la « grève légalitaire » face à la montée du fascisme

La grève générale du début du mois d'août 1922 fut la dernière tentative de mettre un coup d'arrêt à la montée du fascisme. Son échec allait ouvrir la voie à la prise du pouvoir par Mussolini trois mois plus tard, en octobre, à l'issue de la Marche sur Rome. Mais elle démontra aussi que la classe ouvrière aurait eu toutes les possibilités d'empêcher la victoire du fascisme.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, entre 1919 et 1920, l'Italie avait été secouée par une vague révolutionnaire. Au cours de ce biennio rosso (les deux années rouges), la classe ouvrière occupa les usines et la paysannerie les terres. Mais en septembre 1920 il devint évident que les dirigeants réformistes du Parti socialiste italien (PSI) et les chefs syndicaux de la Confédération générale du travail (CGL) ne voulaient pas de la révolution. Mais la bourgeoisie, elle, voulut écarter tout risque et organisa la contre-offensive, finançant et armant les Faisceaux, qui allaient donner leur nom aux bandes fascistes de Mussolini.

Celles-ci regroupaient d'anciens officiers, des nationalistes désoeuvrés, des petits bourgeois ruinés, pour faire le coup de poing contre les syndicats et jouer les briseurs de grève. Tant que le prolétariat italien était à l'offensive, ces bandes n'eurent qu'une influence toute relative. Mais le reflux des luttes, après septembre 1920, leur laissa le champ libre.

LES PREMIÈRES OFFENSIVES FASCISTES

L'expédition punitive devint le mode opératoire du fascisme. Plusieurs centaines, voire des milliers de militants fascistes concentraient leurs forces sur une localité, saccageaient les sièges des partis et des syndicats ouvriers, détruisaient les rédactions des journaux de gauche, incendiaient les bourses du travail. Ils poussaient à la démission les municipalités socialistes, passaient à tabac ou assassinaient les militants.

La première grande offensive fasciste se déroula au début de 1921 en Emilie-Romagne, là où les syndicats paysans avaient réussi à imposer aux propriétaires terriens leur contrôle sur l'embauche de la main-d'oeuvre agricole. La terreur organisée par les bandes de Mussolini permit aux propriétaires de casser les reins des organisations ouvrières. Après quoi les bandes fascistes, enhardies, s'attaquèrent à de plus grandes villes, puis à celles du Nord.

Les bandes fascistes agissaient en toute impunité, avec la complicité active des autorités et le soutien des grands propriétaires terriens et des industriels. Souvent, à la veille d'une attaque, la police ou l'armée préparaient elles-mêmes le terrain en désarmant et en emprisonnant les militants. La justice fonctionnait à sens unique. Les fascistes coupables de meurtre étaient acquittés par les tribunaux, qui en revanche avaient la main lourde contre les militants ouvriers.

En moins de deux ans, Mussolini réussit à structurer ses bandes armées au sein d'un mouvement discipliné et centralisé qui devint le Parti national fasciste (PNF). Munies de fusils fournis par l'armée, commandées par des officiers de carrière, les bandes fascistes se déplaçaient en camions, compensant leur faible nombre par la mobilité.

Le mouvement fasciste passa ainsi de 17 000 adhérents en 1919 à 30 000 en 1920 et 310 000 fin 1921. Au cours du premier semestre de l'année 1921, les bandes fascistes incendièrent et détruisirent pas moins de 25 maisons du peuple, 59 bourses du travail, 86 coopératives, 43 ligues paysannes, 50 sections socialistes, plusieurs journaux ouvriers.

FORCE DU MOUVEMENT OUVRIER... ET PASSIVITÉ DE SES DIRIGEANTS

La classe ouvrière était affaiblie, mais en 1921 le mouvement ouvrier organisé représentait toujours une force importante. La CGL regroupait 2 320 000 syndiqués, le Parti socialiste italien 4 367 sections et 217 000 adhérents. Le mouvement coopératif socialiste comptait 25 000 coopératives de consommation, de production et de crédit. De son côté, la Confédération syndicale catholique revendiquait près d'un million d'adhérents. La très grande majorité de la population et de la classe ouvrière était profondément hostile au fascisme. Sans l'aide financière de la bourgeoisie et le soutien de l'appareil d'État, mais aussi sans la passivité des dirigeants ouvriers, les fascistes n'auraient pu faire grand-chose.
Les tentatives de répondre comme il se devait à la violence fasciste ne manquèrent pas. Ainsi apparurent les Arditi del Popolo, association d'anciens combattants issus des milieux populaires et socialistes, qui se proposait de combattre le fascisme les armes à la main. Cette tentative fut très vite désavouée par le Parti socialiste. Quant au Parti communiste d'Italie, né quelques mois plus tôt de la scission du Parti socialiste, en janvier 1921, il restait très minoritaire et ses jeunes dirigeants, Bordiga et Gramsci, ne surent et ne purent prendre les initiatives nécessaires, par manque d'expérience, face à la rapidité et à la violence avec laquelle le fascisme surgit.

Le développement de la violence fasciste posait la question d'organiser la défense de la classe ouvrière avec ses propres moyens. Cela aurait voulu dire impulser la création de milices ouvrières dans les usines, les quartiers, les villes, organiser et coordonner la défense des organisations ouvrières afin de rendre coup pour coup aux bandes fascistes. Mais Turati, leader des socialistes réformistes, justifia l'immobilisme de son parti en ces termes : « Il faut avoir le courage d'être un lâche. » À un maire socialiste confronté aux violences, il écrivit en avril 1921 : « Ne répondez pas aux provocations des fascistes, ne leur donnez pas de prétextes, ne répondez pas aux injures, soyez bons, soyez des saints. (...) Tolérez, compatissez, pardonnez aussi. » Alors que les fascistes s'apprêtaient à écraser la classe ouvrière, Turati lui conseillait de se laisser conduire à l'abattoir.

Durant le premier semestre de l'année 1922, les expéditions fascistes redoublèrent de violence. Souvent les travailleurs réagirent contre les attaques, mais sans coordination d'une ville à l'autre, le PSI et la CGL refusant d'envisager une riposte générale. Il fallut attendre le 31 juillet 1922 pour que l'Alliance du travail, qui regroupait les syndicats ouvriers les plus importants, dont la CGL, appelle à une grève générale. Le but de ce qu'on allait appeler la « grève légalitaire » n'était pas de préparer la classe ouvrière à écraser les fascistes, mais d'appeler au respect de la légalité bourgeoise... au moment même où la bourgeoisie donnait carte blanche aux fascistes.

Face à un mouvement ouvrier dont les chefs indiquaient d'avance les limites de leur action, les fascistes saisirent l'occasion de faire une démonstration, lançant un ultimatum exigeant des grévistes qu'ils reprennent le travail et intervenant directement dans un certain nombre d'endroits. Les chefs du Parti socialiste, de la CGL et de l'Alliance du travail capitulèrent rapidement, décidant la fin de la grève pour le 3 août à midi. En même temps les fascistes lançaient leurs troupes à l'assaut des villes ouvrières, d'autant plus courageusement qu'ils savaient qu'ils ne rencontreraient pas de résistance.

LES JOURNÉES DE PARME

Il y eut cependant une exception notable, à Parme. Sous la direction de membres des Arditi del Popolo et notamment du député socialiste Guido Picelli, les militants ouvriers socialistes, communistes, anarchistes organisèrent un véritable front pour la défense militaire de la ville. Celle-ci se couvrit de barricades tandis que la population se mobilisait pour soutenir les combattants, repoussant les assauts successifs d'une troupe de 15 000 fascistes dirigée par Italo Balbo, un des lieutenants de Mussolini. Au bout de cinq jours, ceux-ci, démoralisés, n'eurent plus d'autre choix que de battre en retraite.

À l'issue de cette grève du début août 1922, la démonstration était faite que les dirigeants du mouvement ouvrier italien n'appelleraient en aucun cas les travailleurs à se battre contre les fascistes. À l'inverse, l'exemple de Parme montrait que ces derniers n'avaient de courage que quand ils se sentaient les plus forts et qu'on aurait pu les vaincre, à condition de faire à l'échelle nationale ce qui s'était fait dans cette ville. Mais cela aurait signifié de la part des dirigeants socialistes être prêts à aller jusqu'au bout d'une contre-offensive ouvrière, en fait jusqu'à la révolution.

C'est ce dont ils ne voulaient à aucun prix, ouvrant la voie à la dictature de Mussolini, que la classe ouvrière italienne allait subir pendant plus de vingt ans.

René CYRILLE (LO n°2298)

dimanche 27 février 2011

:: L'INCENDIE DU REICHTAG, par Hippolyte Etchebehere [1933 : la tragédie du prolétariat allemand]



Le 27 février, les social-démocrates tiennent une réunion au Sport Palast pour commémorer le cinquantenaire de la mort de Karl Marx. Nous voudrions y aller, mais nous tenons à réunir nos camarades de la «Masch».
La «Masch» a déménagé. Elle se trouve maintenant dans la Neue-Friedrichstrasse, une vieille rue dans le vieux Berlin. Le quartier, centre de magasins de tissus en gros, s'endort de bonne heure. Les ombres sont longues sur les trottoirs abandonnés. Des rues larges, des ruelles pointues. Dans cette grosse maison grise habite maintenant la «Masch». Le vieil escalier sent le moisi et le pissat de chat, ce relent que sentent tous les vieux escaliers de bois de toutes les vieilles maisons du monde.
L'école est silencieuse, froide. Une pénible impression de maison à louer monte de ses corridors sans élèves.
Notre cours, qui a assez bien tenu, ne compte pas, ce soir, plus de dix camarades. On attend le professeur. Il est déjà huit heures et demie, il n'arrive pas, il ne vient pas. Nous nous entretenons comme toujours, de la situation politique. Nos copains sont déprimés, découragés. Le camarade F..., militant du Parti, affiche un pessimisme résigné.
— Die Proleten werden es sehr schwer hahen (ce sera très dur pour les prolos), nous dit-il quand nous lui demandons comment vont les choses dans son quartier.
— Est-ce que le Parti attendait autre chose du fascisme?
— Bien sûr, on savait, mais, tout de même, les choses sont arrivées à une telle vitesse!
— Moi, dit le camarade B..., je trouve que le Parti se tait trop, disparaît trop. On ne le voit pas. On ne sait que dire à ceux qui nous questionnent à chaque instant.
"— Et qu'est-ce que tu veux qu'il fasse? Il est tellement traqué! Toutes ses réunions sont défendues.
— Les réunions du S.P.D. sont très souvent interdites, mais ils arrivent tout de même à en tenir quelques-unes.
— Oui, accepte F..., ils ont manifesté hier dans notre quartier, et il faut avouer que ce fut assez bien. Plus de trois cents personnes. Par le temps qui court ...
— Et nous? Pourquoi agissons-nous si peu?
— Si peu, si peu ... Nous sommes traqués comme des bêtes fauves. Tu veux commencer à bouger et tu as déjà la matraque sur le dos.
— Moi, s'entête B..., je crois que les social-démocrates ont mieux en main leurs masses. Ils peuvent mieux compter sur elles que notre parti. Et veux-tu que je te dise quelque chose? Je souhaite que notre parti soit mis le plus tôt possible dans l'illégalité.
Nous protestons tous, indignés, mais il continue:
— Mais oui, mais oui, le plus tôt possible, puisque c'est sûr qu'il sera déclaré illégal. Il se peut que nos dirigeants, ramollis aujourd'hui dans des postes bien payés, aient besoin de revenir au pain sec des jours difficiles.
Nous en venons à parler des élections:
— Je crois que nous perdrons des voix, continue B...
— Sûrement.
Presque tout le monde est d'accord là-dessus.
— Moi, dit un jeune, je crois que les nazis vont atteindre les cinquante pour cent.
— Tu es fou ...
Notre professeur n'est pas venu, et c'est déjà l'heure de partir. Nous descendons et marchons, comme toujours, avec quelques camarades que nous accompagnons souvent jusqu'à Neukolln. Arrivés à la Kônig'strasse, il y a quelque chose dans la rue qui change son aspect habituel. Un je ne sais quoi, une légère inquiétude. Nous entendons courir derrière nous. C'est un groupe de jeunes gens. En nous rejoignant, ils jettent:
— Le Reichstag est en flammes ...
— Sans blague?
— Pas de blague. Il brûle bel et bien.
— Je n'arrive pas à le croire, continue F... A qui peut venir l'idée de mettre le feu au Reichstag?
— A qui?...» Et la voix du jeune homme siffle, haineuse: «Aux communistes. Ce sont les communistes, bien sûr.»
— Que peuvent avoir les communistes contre l'édifice du Reichstag? Nos objections ne sont pas de leur goût. Ils nous dévisagent d'un air provocant, se regardant entre eux, et, à la fin, s'en vont. Nous demandons à un schupo si c'est vrai que le Reichstag brûle.
— Je n'en sais rien, nous répond-il. Une dame vient de me poser la même question.
Nous décidons de le vérifier nous-mêmes et nous nous mettons en marche. Arrivés à la Schloss-Platz, nous délibérons: il se peut que ce soit une provocation nazie, un guet-apens. C'est tellement énorme. On n'ira pas.
Le jour suivant, Berlin est en branle. La nouvelle de l'incendie du Reichstag est arrivée aux quartiers les plus reculés. Une caravane de vélos et de piétons monte par Unter den Linden, vers la porte de Brandebourg. Une curiosité froide chez la plupart: voir, vérifier l'action des flammes. La police empêche la formation des groupes. On cause peu et de façon discrète.
Toute la presse communiste est interdite pour quatre semaines. Prison préventive pour tous les fonctionnaires du P.C.. Ordre de détention contre deux de ses députés «soupçonnés de complicité» dans l'incendie du Reichstag. (22)
L'ensemble de la presse social-démocrate tombe également sous le coup d'une interdiction de quatorze jours. Van der Lûbbe aurait avoué «des liaisons avec le S.P.D.».
Des arrestations en masse. On dit que Torgler s'est présenté à la préfecture de police, accompagné de son avocat.
Et cette terreur féroce ne trouve aucune réponse, aucune résistance organisée.
La maison du Vorwârts est occupée par la police. On saisit des tracts, des brochures. Après quatre heures d'occupation, la police s'en va.
Les journaux publient le roman-feuilleton enfanté par Goering sur les plans du P.C. Il y avait là des ponts sautés à la dynamite, des trains déraillés, des kilos de poisons pour les cuisines collectives, des milliers de femmes et d'enfants pris comme otages, une fantastique organisation de communistes habillés en' hommes d'assaut destinés à piller les magasins, et encore, et encore ...