Un seul point importe à Marx, y est‑il dit : découvrir la loi des phénomènes qu'il analyse... Ce qui lui importe surtout, c'est la loi du changement, de l'évolution de ces phénomènes, c’est‑à-dire la transition d'une forme à une autre, d'un ordre de rapports sociaux à un autre... Aussi Marx ne se soucie‑t‑il que d'une chose : établir, par une recherche scientifique précise, la nécessité d’une organisation déterminée des conditions sociales, et constater, avec le maximum d'exactitude, les faits qui lui servent de point de départ et de point d'appui. Il lui suffit amplement, pour cela, de prouver, en même temps que la nécessité de l'ordre actuel, la nécessité d'un ordre nouveau, qui doit inéluctablement naître du précédent ‑ que les hommes croient ou ne croient pas à cette nécessité, qu'ils en aient conscience ou non, peu importe. Marx considère l'évolution sociale comme un procès d'histoire naturelle régi par des lois qui ne dépendent pas de la volonté, ni de la conscience, ni des intentions des hommes, mais, au contraire, les déterminent. [Avis à MM. les subjectivistes qui dissocient l'évolution sociale de l'évolution de l'histoire naturelle, précisément parce que l'homme s'assigne des « buts » conscients et s'inspire d’idéals définis.] Si l'élément conscient joue dans l'histoire de la culture un rôle si subordonné, on conçoit que la critique qui a pour objet cette même culture, ne puisse s'appuyer à plus forte raison sur une forme ou un résultat quelconque de la conscience. En d'autres termes, son point de départ ne peut être l'idée, mais uniquement le phénomène extérieur objectif. La critique devra se borner à comparer, à confronter un fait, non pas avec l'idée, mais avec un autre fait. Ce qui lui importe, c'est que les deux faits soient étudiés avec toute la précision voulue, et qu'ils représentent, l'un par rapport à l'autre, des étapes différentes du développement; et ce qui est nécessaire surtout, c'est une étude non moins précise des différents états de leur succession, et de la liaison qui existe entre les divers degrés d'évolution. Marx n'admet précisément pas cette idée que les lois générales de la vie économique restent identiques, pour le passé comme pour le présent. Au contraire, chaque période historique possède ses lois propres. La vie économique est un phénomène analogue à celui que présente l'histoire de l'évolution dans les autres branches de la biologie. Les anciens économistes ne comprenaient pas la nature des lois économiques, quand ils les comparaient aux lois de la physique et de la chimie. Une analyse plus poussée montre que les organismes sociaux se distinguent entre eux aussi profondément que les organismes animaux ou végétaux. En s'assignant pour tâche d'étudier de ce point de vue l'organisation économique capitaliste, Marx formule, avec toute la rigueur scientifique, le but que doit poursuivre toute étude consciencieuse de la vie économique. La portée scientifique de cette étude, c'est d'expliquer les lois (historiques) particulières qui régissent l'apparition, l'existence, le développement et la mort d'un organisme social donné, et son remplacement par un autre plus élevé.
Le blog de @recriweb - "Les éléments authentiquement révolutionnaires disposent encore d'un certain délai, vraisemblablement assez bref, pour prendre conscience, pour se rassembler, pour préparer l'avenir" [Trotsky, 22 avril 1936]
mardi 30 novembre 2010
:: La méthode dialectique [Ce que sont les "amis du peuple" #4]
mercredi 24 novembre 2010
:: "Faire ressortir cette duperie est le premier devoir du révolutionnaire prolétarien"
"Marx a évacué de son modèle la vérité subjective du monde social contre laquelle il a posé la vérité objective de ce monde comme rapports de forces. Or, si le monde social était réduit à sa vérité de rapports de forces, s’il n’était pas, dans une certaine mesure, reconnu comme légitime, ça ne marcherait pas. […]. La représentation subjective du monde social comme légitime fait partie de la vérité complète de ce monde" [Questions de sociologie].
"L'idéalisme classique en philosophie, dans la mesure où il tendait à séculariser la morale, c'est-à-dire à l'émanciper de la sanction religieuse, fut un immense progrès (Hegel). Mais, détachée des cieux, la morale avait besoin de racines terrestres. La découverte de ces racines fut l'une des tâches du matérialisme. Après Shaftesbury, il y eut Darwin, après Hegel, Marx. Invoquer de nos jours les "vérités éternelles" de la morale, c'est tenter de faire rétrograder la pensée. L'idéalisme philosophique n'est qu'une étape : de la religion au matérialisme ou, au contraire, du matérialisme à la religion. [...]
L'évolutionnisme bourgeois s'arrête, frappé d'impuissance, sur le seuil de la société historique, ne voulant pas admettre que la lutte des classes soit le ressort principal de l'évolution des formes sociales. La morale n'est qu'une des fonctions idéologiques de cette lutte. La classe dominante impose ses fins à la société et l'accoutume à considérer comme immoraux les moyens qui vont à l'encontre de ces fins. Telle est la mission essentielle de la morale officielle. Elle poursuit "le plus grand bonheur possible", non du plus grand nombre, mais d'une minorité sans cesse décroissante. Un semblable régime, fondé sur la seule contrainte, ne durerait pas une semaine. Le ciment de l'éthique lui est indispensable. La fabrication de ce ciment incombe aux théoriciens et aux moralistes petits-bourgeois. Ils peuvent faire jouer toutes les couleurs de l'arc-en-ciel ; ils ne sont, tout compte fait, que les apôtres de l'esclavage et de la soumission. [...]
La bourgeoisie, dont la conscience de classe est très supérieure, par sa plénitude et son intransigeance, à celle du prolétariat, a un intérêt vital à imposer "sa" morale aux classes exploitées. Les normes concrètes du catéchisme bourgeois sont camouflées à l'aide d'abstractions morales placées elles-mêmes sous l'égide de la religion, de la philosophie ou de cette chose hybride qu'on appelle le "bon sens". L'invocation des normes abstraites n'est pas une erreur désintéressée de la philosophie, mais un élément nécessaire du mécanisme de la lutte des classes. Faire ressortir cette duperie, dont la tradition remonte à des millénaires, est le premier devoir du révolutionnaire prolétarien".
:: Sur la conception matérialiste de l'histoire [Engels, 1880]
"La conception matérialiste de l'histoire part de la thèse que la production, et après la production, l'échange de ses produits, constituent le fondement de tout régime social; que dans toute société qui apparaît dans l'histoire, la répartition des produits, et, avec elle, l'articulation sociale en classes ou en ordres se règle sur ce qui est produit et sur la façon dont cela est produit ainsi que sur la façon dont on échange les choses produites. En conséquence, ce n'est pas dans la tête des hommes, dans leur compréhension croissante de la vérité et de la justice éternelles, mais dans les modifications du mode de production et d'échange qu'il faut chercher les causes dernières de toutes les modifications sociales et de tous les bouleversements politiques; il faut les chercher non dans la philosophie, mais dans l'économie de l'époque intéressée. Si l'on s'éveille à la compréhension que les institutions sociales existantes sont déraisonnables et injustes, que la raison est devenue sottise et le bienfait fléau, ce n'est là qu'un indice qu'il s'est opéré en secret dans les méthodes de production et les formes d'échange des transformations avec lesquelles ne cadre plus le régime social adapté à des conditions économiques antérieures. Cela signifie, en même temps, que les moyens d'éliminer les anomalies découvertes existent forcément, eux aussi, à l'état plus ou moins développé, dans les rapports de production modifiés. Il faut donc non pas, disons, inventer ces moyens dans sa tête, mais les découvrir à l'aide de son cerveau dans les faits matériels de production qui sont là" (Engels).
:: Engels : à propos de la dialectique de Hegel
« Ici, une autre question devait être résolue, qui n’avait rien à faire avec l’économie politique en elle-même. Comment fallait-il aborder cette science ? D’un côté, nous avions la dialectique hégélienne, sous sa forme totalement abstraite, et « spéculative » où Hegel l’avait laissée ; d’un autre côté, la méthode vulgaire, redevenue à la mode, qui est pour l’essentiel la méthode métaphysique de Wolff, avec laquelle les économistes bourgeois ont écris leurs gros livres incohérents... La dialectique de Hegel, dans sa forme existante, état totalement inutilisable. Elle était essentiellement idéaliste, et il s’agissait ici du développement d’une conception du monde, plus matérialiste que toutes les précédentes. Elle partait de la pensée pure, et il s’agissait de partir des faits les plus têtus. Une méthode qui, selon ses propres déclarations, « allait du néant au néant à travers le néant » ne pouvait absolument pas avoir sa place ici sous cette forme. Mais elle était pourtant, de tous le matériel logique existant, le seul morceau auquel on pouvait se relier. [...] Cette grandiose conception de l'histoire était la présuposition théorique directe de la nouvelle conception matérialiste, et à cause de cela déjà il existait un point d'attache pour la méthode logique également »
lundi 19 avril 2010
:: MARX A ANNENKOV
(Lettre écrite en français)
Bruxelles, [le] 28 décembre 1846
Mon cher M. Annenkov [1],
Vous auriez reçu depuis -longtemps ma réponse à votre lettre du 1er novembre, si mon libraire n'avait pas tardé jusqu'à la semaine passée à m'envoyer le livre de M. Proudhon : Philosophie de la misère [2]. Je l'ai parcouru en deux jours, pour pouvoir vous communiquer tout de suite mon opinion. Comme j'ai lu le livre très rapidement, je ne peux pas entrer dans les détails, je ne peux vous parler que de l'impression générale qu'il a produite sur moi. Si vous le demandez, je pourrai entrer en détail dans une seconde lettre.
Je vous avouerai franchement que je trouve le livre en général mauvais et très mauvais. Vous-même plaisantez dans votre lettre «sur le coin de la philosophie allemande» dont M. Proudhon fait parade dans cet œuvre informe et présomptueuse, mais vous supposez que le développement économique n'a pas été infecté par le poison philosophique. Aussi suis-je très éloigné d'imputer les fautes du développement économique à la philosophie de M. Proudhon. M. Proudhon ne vous donne pas une fausse critique de l'économie politique parce qu'il est possesseur d'une philosophie ridicule, mais il vous donne une philosophie ridicule parce qu'il n'a pas compris l'état social actuel dans son engrènement, pour user d'un mot que M. Proudhon emprunte à Fourier comme beaucoup d'autres choses.
Pourquoi M. Proudhon parle-t-il de dieu, de la raison universelle, de la raison impersonnelle de l'humanité qui ne se trompe jamais, qui a été, de tout temps, égale à elle-même, dont il faut avoir seulement la conscience juste pour se trouver dans le vrai ? Pourquoi fait-il du faible hégélianisme, pour se poser comme esprit fort ?
Lui-même, il vous donne la clé de l'énigme. M. Proudhon voit dans l'histoire une certaine série de développements sociaux ; il trouve le progrès réalisé dans l'histoire ; il trouve enfin que les hommes, pris comme individus, ne savaient pas ce qu'ils faisaient, qu'ils se trompaient sur leur propre mouvement c'est-à-dire que leur développement social paraît à la première vue chose distincte, séparée, indépendante de leur développe ment individuel. Il ne sait pas expliquer ces faits et l'hypothèse de la raison universelle, qui se manifeste, est toute trouvée. Rien de plus facile que d'inventer des causes mystiques, c'est-à-dire des phrases, où le sens commun fait défaut.
Mais M. Proudhon, en avouant qu'il ne comprend rien au développement historique de l'humanité - et il l'avoue lorsqu'il se sert des mots sonores de raison universelle, dieu, etc. - n'avoue-t-il pas, implicitement et nécessairement, qu'il est incapable de comprendre des développements économiques !
Qu'est-ce que la société, quelle que soit sa forme ? Le produit de l'action réciproque des hommes. Les hommes sont-ils libres de choisir telle ou telle forme sociale ? Pas du tout. Posez un certain état de développement des facultés productives des hommes, et vous aurez une telle forme de commerce et de consommation. Posez certains degrés de développement de la production, du commerce, de la consommation, et vous aurez telle forme de constitution sociale, telle organisation de la famille, des ordres ou des classes, en un mot telle société civile. Posez telle société civile, et vous aurez tel Etat politique, qui n'est que l'expression officielle de la société civile. Voilà ce que M. Proudhon ne comprendra jamais, car il croit faire grande chose, quand il appelle3[3] de l'État à la société civile, c'est-à-dire du résumé officiel de la société à la société officielle.
Il n'est pas nécessaire d'ajouter que les hommes ne sont pas libres arbitres de leurs forces productives - qui sont la base de toute leur histoire - car toute force productive est une force acquise, le produit d'une activité antérieure. Ainsi les forces productives sont le résultat de l'énergie pratique des hommes, mais cette énergie elle-même est circonscrite par les conditions dans lesquelles les hommes se trouvent placés, par les forces productives déjà acquises, par la forme sociale qui existe avant eux, qu'ils ne créent pas, qui est le produit de la génération antérieure. Par ce simple fait que toute génération postérieure trouve des forces productives acquises par la génération antérieure, qui servent à elle comme matière première de nouvelle production, il se forme une connexité dans l'histoire des hommes, il se forme une histoire de l'humanité, qui est d'autant plus l'histoire de l'humanité que les forces productives des hommes et en conséquence leurs rapports sociaux ont grandi. Conséquence nécessaire: l'histoire sociale des hommes n'est jamais que l'histoire de leur développement individuel, soit qu'ils en aient la conscience, soit qu'ils ne l'aient pas. Leurs rapports matériels forment la base de tous leurs rapports. Ces rapports matériels ne sont que les formes nécessaires dans lesquelles leur activité matérielle et individuelle se réalise.
M. Proudhon confond les idées et les choses. Les hommes ne renoncent jamais à ce qu'ils ont gagné, mais cela ne vient pas à dire qu'ils ne renoncent jamais à la forme sociale dans laquelle ils ont acquis certaines forces productives. Tout au contraire. Pour ne pas être privés du résultat obtenu, pour ne pas perdre les fruits de la civilisation, les hommes sont forcés, du moment où le mode de leur commerce ne correspond plus aux forces productives acquises, de changer toutes leurs formes sociales traditionnelles. - Je prends le mot commerce ici dans le sens le plus général, comme nous disons en allemand: Verkehr. Par exemple: le privilège, l'institution des jurandes et des corporations, le régime réglementaire du moyen âge, étaient des relations sociales, qui seules correspondaient aux forces productives acquises et à l'état social préexistant, duquel ces institutions étaient sorties. Sous la protection du régime corporatif et réglementaire, les capitaux s'étaient accumulés, un commerce maritime s'était développé, des colonies avaient été fondées -et les hommes auraient perdu les fruits mêmes, s'ils avaient voulu conserver les formes, sous la protection desquelles ces fruits avaient mûri. Aussi y avait-il deux coups de tonnerre: la révolution de 1640 et celle de 1688. Toutes les anciennes formes économiques, les relations sociales qui leur correspondaient, l'état politique qui était l'expression officielle de l'ancienne société civile furent brisés en Angleterre. Ainsi les formes économiques, sous lesquelles les hommes produisent, consomment, échangent, sont transitoires et historiques. Avec de nouvelles facultés productives acquises, les hommes changent leur mode de production, et, avec le mode de production, ils changent tous les rapports économiques, qui n'ont été que les relations nécessaires de ce mode de production déterminé.
C'est ce que M. Proudhon n'a pas compris, encore moins démontré. M. Proudhon, incapable de suivre le mouvement réel de l'histoire, vous donne une phantasmagorie qui a la présomption d'être une phantasmagorie dialectique. Il ne sent pas le besoin de vous parler des xviie, xviiie et xix siècles, car son histoire se passe dans le milieu nébuleux de l'imagination et s'élève hautement au-dessus des temps et des lieux. En un mot, c'est vieillerie hégélienne, ce n'est pas une histoire : ce n'est pas une histoire profane - histoire des hommes - c'est une histoire sacrée - histoire des idées. Dans sa manière de voir, l'homme n'est que l'instrument dont l'idée ou la raison éternelle lait usage pour se développer. Les évolutions dont parle M. Proudhon sont censées être les évolutions telles qu'elles se passent dans le sein mystique de l'idée absolue. Si vous déchirez le rideau de ce langage mystique, ceci vient à dire que M. Proudhon vous donne l'ordre dans lequel les catégories économiques se rangent dans l'intérieur de sa tête. Il ne me faudra beaucoup d'effort de vous donner la preuve que cet arrangement est l'arrangement d'une tête très désordonnée [4].
M. Proudhon a ouvert son livre avec une dissertation sur la valeur, qui est son dada. Pour cette fois, je n'entrerai pas dans l'examen de cette dissertation.
La série des évolutions économiques de la raison éternelle commence avec la division du travail. Pour M. Proudhon, la division du travail est chose toute simple. Mais le régime des castes n'était-il pas une certaine division du travail ? Et le régime des corporations n'était-il pas une autre division du travail ? Et la division du travail du régime manufacturier qui commence au milieu du XVIIe siècle et finit dans la dernière partie du xviiie siècle en Angleterre, n'est-elle pas aussi totalement distincte de la division du travail de la grande industrie, de l'industrie moderne ?
M. Proudhon se trouve si peu dans le vrai qu'il néglige ce que font même les économistes profanes. Pour vous parler de la division du travail, il n'a pas besoin de vous parler du marché du monde. Eh bien! la division du travail dans le xive et XVe siècle, où il n'y avait pas encore de colonies, où l'Amérique n'existait pas encore pour l'Europe, où l'Asie orientale n'existait que par l'intermédiaire de Constantinople, ne devait-elle pas se distinguer de fond en comble de la division du travail du XVIIe siècle, qui avait des colonies déjà développées ?
Ce n'est pas tout. Toute l'organisation intérieure des peuples, toutes leurs relations internationales, sont-ils autre chose que l'expression d'une certaine division du travail? et ne doivent-ils [5] pas changer avec le changement de la division du travail?
M. Proudhon a si peu compris la question de la division du travail qu'il ne vous parle pas même de la séparation de la ville et de la campagne, qui, par exemple en Allemagne, s'est effectuée du IXe au XIIe siècle. Ainsi pour M. Proudhon, cette séparation doit être loi éternelle, parce qu'il ne connaît ni son origine, ni son développement. Il vous parlera dans tout son livre que comme si cette création d'un certain mode de production durerait [6] jusqu'à la fin des jours. Tout ce que M. Proudhon vous dit de la division du travail n'est qu'un résumé, et de plus, un résumé très superficiel, très incomplet de ce qu'avaient dit avant lui Adam Smith et mille autres.
La deuxième évolution sont les machines. La connexité entre la division du travail et les machines est toute mystique chez M. Proudhon. Chacun des modes de la division du travail avait des instruments de production spécifiques. Par exemple, du milieu du xviie jusqu'au milieu du xviiie siècle, les hommes ne faisaient pas tout avec la main. Ils possédaient des instruments et des instruments très compliqués, comme les métiers, les navires, les leviers, etc., etc.
Ainsi, rien de plus ridicule que de faire découler les machines comme conséquence de la division du travail en général.
Je vous dirai encore en passant que M. Proudhon, comme il n'a pas compris l'origine historique des machines, a encore moins compris leur développement. Jusqu'à l'an 1825 - époque de la première crise universelle - vous pouvez dire que les besoins de la consommation en général allaient plus vite que la production et que le développement des machines était la conséquence forcée des besoins du marché. Depuis
Enfin, en général, c'est une vraie absurdité que de faire des machines une catégorie économique à côté de la division du travail, de la concurrence, du crédit, etc.
La machine n'est plus [8] une catégorie économique que le bœuf qui traîne la charrue. L'application actuelle des machines est une des relations de notre régime économique actuel, mais le mode d’exploiter les machines est tout à fait distinct des machines elles-mêmes. La poudre reste la même, que vous vous en serviez pour blesser un homme, ou pour panser les plaies du blessé.
M. Proudhon se surpasse lui-même, lorsqu'il fait grandir dans l'intérieur de sa tête la concurrence, le monopole, l'impôt ou la police, la balance du commerce, le crédit, la propriété, dans l'ordre que je cite. Presque toutes les institutions du crédit étaient développées en Angleterre au commencement du xviiie siècle avant l'invention des machines. Le crédit public n'était qu'une nouvelle manière d'élever l'impôt et de suffire aux nouveaux besoins créés par l'avènement de la classe bourgeoise au gouvernement. Enfin, la propriété forme la dernière catégorie dans le système de M. Proudhon. Dans le monde réel, au contraire, la division du travail et toutes les autres catégories de M. Proudhon sont des relations sociales, dont l'ensemble forme ce qu'on appelle actuellement la propriété; la propriété bourgeoise n'est rien, en dehors de ces relations, qu'une illusion métaphysique ou juridique. La propriété d'une autre époque, la propriété féodale se développe dans une série de relations sociales entièrement différentes. M. Proudhon, en établissant la propriété comme une relation indépendante, commet plus qu'une faute de méthode: il prouve clairement qu'il n'a pas saisi le lien qui rattache toutes les formes de la production bourgeoise, qu'il n'a pas compris le caractère historique et transitoire des formes de la production dans une époque déterminée. M. Proudhon, qui ne voit pas dans nos institutions sociales des produits historiques, qui ne comprend ni leur origine, ni leur développement, ne peut en faire qu'une critique dogmatique.
Aussi M. Proudhon est-il forcé de recourir à une fiction pour vous expliquer le développement. Il s'imagine que la division du travail, le crédit, les machines, etc., que tout a été inventé au service de son idée fixe, de l'idée de l'égalité. Son explication est d'une naïveté sublime. On a inventé ces choses pour l'égalité, mais malheureusement elles se sont tournées contre l'égalité. C'est là tout son raisonnement. C'est-à-dire: il fait une supposition gratuite, et parce que le développement réel et sa fiction se contredisent sur chaque pas, il en conclut qu'il y a contradiction. Il vous dissimule qu'il y a seulement contradiction entre ses idées fixes et le mouvement réel.
Ainsi M. Proudhon, principalement par défaut de connaissances historiques, n'a pas vu: que les hommes, en développant leurs facultés productives, c'est-à-dire en vivant, développent certains rapports entre eux, et que le mode de ces rapporta change nécessairement avec la modification et l'accroissement de ces facultés productives. Il n'a pas vu que les catégories économiques ne sont que des abstractions de ces rapports réels, qu'elles ne sont des vérités que pour autant que ces rapports subsistent. Ainsi il tombe dans l'erreur des économistes bourgeois qui voient dans ces catégories économiques des lois éternelles et non des lois historiques, qui ne sont des lois que pour un certain déve loppement historique, pour un développement déterminé des forces productives. Ainsi, au lieu de considérer les catégories politico-économiques comme des abstractions faites [9], des rela tions sociales réelles, transitoires, historiques, M. Proudhon, par une inversion mystique, ne voit dans les rapports réels que des incorporations [10] de ces abstractions. Ces abstractions elles-mêmes sont des formules qui ont sommeillé dans le sein de Dieu père depuis le commencement du monde.
Mais ici, ce bon M. Proudhon tombe dans de grandes convulsions intellectuelles. Si toutes ces catégories sont des émanations du coeur de Dieu, si elles sont la vie cachée et éternelle des hommes, comment se fait-il, premièrement qu'il y ait développement, et deuxièmement que M. Proudhon ne soit pas conservateur ? Il vous explique ces contradictions évidentes par un ;système entier [11] de l'antagonisme.
Pour éclaircir ce système d'antagonisme, prenons un exemple.
Le monopole est bon, car c'est une catégorie économique, donc une émanation de Dieu. La concurrence est bonne, car c'est aussi une catégorie économique. Mais ce qui n'est pas bon, c'est la réalité du monopole et la réalité de la concurrence. Ce qui est encore pire, c'est que le monopole et la concurrence se dévorent mutuellement. Que doit-on y faire ? Parce que ces deux pensées éternelles de Dieu se contredisent, il lui paraît évident qu'il y a dans le sein de Dieu également une synthèse entre ces deux pensées, dans laquelle les maux du monopole sont équilibrés par la concurrence et vice versa. La lutte entre les deux idées aura pour effet de n'en faire ressortir que le beau côté. Il faut arracher à Dieu cette pensée secrète, ensuite l'appliquer, et tout sera pour le mieux; il faut révéler la formule synthétique cachée dans la nuit de la raison impersonnelle de l'humanité. M. Proudhon n'hésite pas un seul moment de se faire révélateur.
Mais jetez* un( moment votre regard sur la vie réelle. Dans la vie économique actuelle, vous ne trouvez non seulement [12] la concurrence et le monopole, mais aussi leur synthèse, qui n'est pas une formule, mais un mouvement, lie monopole produit la concurrence; la concurrence produit le monopole. Pourtant cette équation, loin de lever les difficultés de la situation actuelle, comme se l'imaginent les économistes bourgeois, a pour résultat une situation plus difficile et plus embrouillée. Ainsi, en changeant la base sur laquelle se fondent les rapports économiques actuels, en anéantissant le mode actuel de production, vous anéantissez non seulement la concurrence, le monopole et leur antagonisme, mais aussi leur unité, leur synthèse, le mouvement qui est l'équilibration réelle de la concurrence et du monopole.
Maintenant, je vais vous donner un exemple de la dialectique de M. Proudhon.
La liberté et l'esclavage forment un antagonisme. Je n'ai pas besoin de parler ni des bons ni des mauvais côtés de la liberté. Quant à l'esclavage, je n'ai pas besoin de parler de ses mauvais côtés. La seule chose qu'il faut expliquer, c'est le beau côté de l'esclavage. Il ne s'agit pas de l'esclavage indirect, de l'esclavage du prolétaire, il s'agit de l'esclavage direct, de l'esclavage des Noirs dans le Surinam, dans le Brésil, dans les contrées méridionales de l'Amérique du Nord.
L'esclavage direct est le pivot de notre industrialisme actuel, aussi bien que les machines, le crédit, etc. Sans esclavage, vous n'avez pas de coton; sans coton, vous n'avez pas d'industrie moderne. C'est l'esclavage qui a donné de la valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce du monde, c'est le commerce du monde qui est la condition nécessaire de la grande industrie machinelle [13]. Aussi, avant la traite des nègres, les colonies ne donnaient à l'ancien monde que très peu de produits et ne changeaient pas visiblement la face du monde. Ainsi l'esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance. Sans l'esclavage, l'Amérique du Nord, le peuple le plus progressif, se transformerait en un pays patriarcal. Rayez seulement l'Amérique du Nord de la carte des peuples et vous aurez l'anarchie, la décadence complète du commerce et de la civilisation modernes. Mais faire disparaître l'esclavage, ce serait rayer l'Amérique de la carte des peuples. Aussi l'esclavage, parce qu'il est une catégorie économique, se trouve depuis le commencement du monde chez tous les peuples. Les peuples modernes n'ont su que déguiser l'esclavage chez-eux-mêmes et l'importer ouvertement au Nouveau Monde. Comment s'y prendra ce bon M. Proudhon après ces réflexions sur l'esclavage ? Il cherchera la synthèse de la liberté et de l'esclavage, le vrai juste milieu, autrement dit : l'équilibre de l'esclavage et de la liberté.
M. Proudhon a très bien compris que les hommes font le drap, la toile, les étoffes de soie; et le grand mérite d'avoir compris si peu de chose ! Ce que M. Proudhon n'a pas compris, c'est que les hommes, selon leurs facultés, produisent aussi les relations sociales, dans lesquelles ils produisent le drap et la toile. Encore moins M. Proudhon a-t-il compris que les hommes, qui produisent les relations sociales conformément à leur productivité matérielle, produisent aussi les idées, les catégories, c'est-à-dire les expressions abstraites idéelles de ces mêmes relations sociales. Ainsi les catégories sont aussi peu éternelles que les relations qu'elles expriment. Elles sont des produits historiques et transitoires. Pour M. Proudhon, tout au contraire, la cause primitive, ce sont les abstractions, les catégories. Selon lui, ce sont elles et non pas les hommes qui produisent l'histoire. L'abstraction, la catégorie prise comme telle, c'est-à-dire séparée des hommes et de leur action matérielle, est naturellement immortelle, inaltérable, impassible; elle n'est qu'un être de la raison pure, ce qui veut dire seulement que l'abstraction prise comme telle est abstraite. Tautologie admirable!
Aussi les relations économiques, vues sous la forme des catégories, sont pour M. Proudhon des formules éternelles, qui n'ont ni origine ni progrès.
Parlons d'une autre manière : M. Proudhon n'affirme pas directement que la vie bourgeoise est pour lui une vérité éternelle : il le dit indirectement, en divinisant les catégories qui expriment les rapports bourgeois sous la forme de la pensée. Il prend les produits de la société bourgeoise pour des êtres spontanés doués d'une vie propre, éternels, dès qu'ils se présentent à lui sous la forme de catégories, de pensée. Ainsi il ne s'élève pas au-dessus de l'horizon bourgeois. Parce qu'il opère sur les pensées bourgeoises en les supposant éternellement vraies, il cherche la synthèse de ces pensées, leur équilibre et ne voit pas que leur mode actuel de s'équilibrer est le seul mode possible.
Réellement, il fait ce que font tous les bons bourgeois. Tous ils vous disent que la concurrence, le monopole, etc., en principe, c'est-à-dire pris comme pensées abstraites, sont les seuls fondements de la vie, mais qu'ils laissent beaucoup à désirer dans la pratique. Tous ils veulent la concurrence sans les conséquences ' funestes de la concurrence. Tous ils veulent l'impossible, c'est-à-dire les conditions de la vie bourgeoise sans les conséquences nécessaires de ces conditions. Tous ils ne comprennent pas que la forme bourgeoise de la production est une forme historique et transitoire, tout aussi bien que l'était la forme féodale. Cette erreur vient de ce que, pour eux, l'homme-bourgeois est la seule base possible de toute société, de ce qu'ils ne se figurent pas un état de société dans lequel l'homme aurait cessé d'être bourgeois.
M. Proudhon est donc nécessairement doctrinaire. Le mouvement historique qui bouleverse le monde actuel se résout pour lui dans le problème de découvrir le juste équilibre, la synthèse de deux pensées bourgeoises. Ainsi, à force de subtilité, le garçon adroit découvre la pensée cachée de Dieu, l'unité des deux pensées isolées qui sont seulement deux pensées isolées, parce que M. Proudhon les a isolées de la vie pratique, de la production actuelle, qui est la combinaison des réalités qu'elles expriment. A la place du grand mouvement historique, qui naît du conflit entre les forces productives des hommes déjà acquises et leurs rapports sociaux, qui ne correspondent plus à ces forces productives; à la place des guerres terribles qui se préparent entre les différentes classes d'une nation, entre les différentes nations ; à la place de l'action pratique et violente des masses, qui seule pourra résoudre ces collisions [14]; à la place de ce mouvement vaste, prolongé et compliqué, M. Proudhon met le mouvement cacadauphin [15] de sa tête. Ainsi ce sont les savants, les hommes capables de surprendre à Dieu sa pensée intime, qui font l'histoire. Le menu peuple n'a qu'à appliquer leurs révélations. Vous comprenez maintenant pourquoi M. Proudhon est ennemi déclaré de tout mouvement politique. La solution des problèmes actuels ne consiste pas pour lui dans l'action publique, mais dans les rotations dialectiques de sa tête. Parce que pour lui les catégories sont les forces motrices, il ne faut pas changer la vie pratique pour changer les catégories. Tout au contraire : il faut changer les catégories et le changement de la société réelle en sera la conséquence.
Dans son désir de concilier les contradictions, M. Proudhon ne se demande pas si la base même de ces contradictions ne doit être renversée. Il ressemble en tout au doctrinaire politique, qui veut le roi et
Parce que M. Proudhon pose, d'un côté, les idées éternelles, les catégories de la raison pure, de l'autre côté, les hommes et leur vie pratique, qui est selon lui l'application de ces catégories, vous trouvez chez lui, dès le commencement, dualisme entre la vie et les idées, entre l'âme et le corps - dualisme qui se répète sous beaucoup de formes. Vous voyez maintenant que cet antagonisme n'est que l'incapacité de M. Proudhon de comprendre l'origine et l'histoire profane des catégories qu'il divinise. Ma lettre est déjà trop longue pour parler encore du procès ridicule que M. Proudhon fait au communisme. Pour le moment, vous m'accorderez qu'un homme qui n'a pas compris l'état actuel de la société doit encore moins comprendre le mouvement qui tend à le renverser et les expressions littéraires de ce mouvement révolutionnaire.
Le seul point dans lequel je suis parfaitement d'accord avec M. Proudhon est son dégoût pour la sensiblerie socialiste. Avant lui, j'ai provoqué beaucoup d'inimitiés par le persiflage du socialisme moutonnier, sentimental, utopiste. Mais M. Proudhon ne se fait-il pas des illusions étranges en opposant sa sentimentalité de petit bourgeois, je veux dire ses déclamations sur le ménage, l'amour conjugal et toutes ces banalités, à la sentimentalité socialiste, qui est, par exemple chez Fourier, beaucoup plus profonde que les platitudes présomptueuses de notre bon Proudhon ? Lui-même, il sent si bien la nullité de ses raisons, son incapacité complète de parler de ces choses-là, qu'il se jette à corps perdu dans les fureurs, les exclamations, les irae hominis probi [colères de l'homme honnête], qu'il écume, qu'il jure, qu'il dénonce, qu'il crie à 1'infamie, à la peste, qu'il se frappe la poitrine et se glorifie, devant Dieu et les hommes, d'être pur des infamies socialistes! Il ne raille pas en critique les sentimentalités socialistes, ou ce qu'il prend pour sentimentalités. Il excommunie en saint, en pape, les pauvres pécheurs et chante les gloires de la petite bourgeoisie et des misérables illusions amoureuses, patriarcales du foyer domestique. Et ce n'est rien d'accidentel. M. Proudhon est de la tête aux pieds, philosophe, économiste de la petite bourgeoisie. Le petit bourgeois, dans une société avancée et par nécessité de son état [16], se fait d'une part socialiste, de l'autre part économiste, c'est-à-dire il est ébloui de la magnificence de la haute bourgeoisie et sympathise aux douleurs du peuple. Il est en même temps bourgeois et peuple. Il se vante, dans le for intérieur de sa conscience, d'être impartial, d'avoir trouvé le juste équilibre, qui a la prétention de se distinguer du juste-milieu. Un tel petit bourgeois divinise la contradiction, car la contradiction est le fond de son être. Il n'est que la contradiction sociale mise en action. Il doit justifier par la théorie ce qu'il est en pratique, et M. Proudhon a le mérite d'être l'interprète scientifique de la petite bourgeoisie française, ce qui est un mérite réel, parce que la petite bourgeoisie sera partie intégrante de toutes les révolutions sociales qui se préparent.
J'aurais voulu pouvoir vous envoyer avec cette lettre mon livre sur l'économie politique, mais jusqu'à présent il m'a été impossible de laisser [17] imprimer cet ouvrage et les critiques des philosophes et socialistes allemands, dont je vous ai parlé à Bruxelles18 [18]. Vous ne croirez jamais quelles difficultés une telle publication rencontre en Allemagne, d'une part de la police, d'autre part des libraires, qui sont eux-mêmes les représentants intéressés de toutes les tendances que j'attaque. Et quant à notre propre parti, il est non seulement pauvre, mais une grande fraction du parti communiste allemand m'en veut parce que je m'oppose à ses utopies et à ses déclamations.
P. S. - Vous me demanderez pourquoi je vous écris en mauvais français, au lieu d'écrire en bon allemand: c'est parce que j'ai affaire à un auteur français.
Vous m'obligerez beaucoup en ne retardant pas trop long temps votre réponse, afin que je sache si vous m'avez compris sous cette enveloppe d'un français barbare.
[1] Cette lettre, rédigée tout entière en français, date certainement de 1846. Adressée à Annenkov, journaliste libéral russe, elle a été publiée dans le tome III de l'ouvrage: M. Stassoulévitch et ses contemporains, Saint-Pétersbourg, 1912. Elle a été reproduite dans Le Mouvement socialiste, n°8 249-260, mars-avril 1913. Nous en avons conservé, sans les modifier, les particularités stylistiques dont certaines pourront surprendre le lecteur
[2] F.-J. proudhon : Système de contradictions économiques ou Philosophie de la misère, Paris, 1846.
[3] Lire: quand il en appelle à la société civile contre l'État.
[4] Lire : pas beaucoup d'effort pour.
[5] Ici, comme dans toute cette lettre, nous avons conservé le style et l'orthographe du texte original. (Lire: elles.)
[6] Lire: il vous parle toujours ... comme si cette création ... devait durer ...
[7] Lire : n'est-il vrai que.
[8] Lire : pas plus.
[9] Lire: déduites.
[10] Lire: incarnations.
[11] Lire: tout un système
[12] Lire : pas seulement.
[13] Lire: mécanique
[14] Lire: conflits.
[15] Terme bizarre. Sans doute faut-il entendre « peu intéressant, peu ragoûtant ». ,
[16] C'est-à-dire, comme conséquence nécessaire de sa situation sociale.
[17] Germanisme. Il faut lire : faire. Marx a traduit lassen par son autre sens: laisser.
[18] Allusion à
mardi 23 mars 2010
:: LA DIALECTIQUE MATÉRIALISTE (par Lénine, 1914)
EXTRAIT DE LA REVUE "LE SURREALISME AU SERVICE DE LA REVOLUTION" N°6 -
« EN LISANT HEGEL »
J’ai reçu, au début de l’année, de Charles Hainchelin, la traduction de quelques-unes des notes prises par Lénine au cours d’une lecture dela Science de la Logique de Hegel, lecture faite à Berne, à la fin de 1914. De la part d’Hainchelin, cette traduction devait constituer un des éléments d’une collaboration que le mauvais état de sa santé ne lui a pas permis de réaliser entièrement.
Le texte que nous reproduisons a été établi d’après l’édition allemande de la Marxistische Bibliothek. En tête de chaque paragraphe figure un chiffre qui est celui de la page correspondante du volume de cette édition :comme la Science de la Logique n’est pas traduite en français, cette référence m’a paru la plus simple. Quelques notes, pourtant, se rapportent à la Petite Logique de l’Encyclopédie traduite par A. Vera sous le titre : Logique-de Hegel. Dans le cours du texte, les citations de Hegel sont toujours placées entre guillemets.
Fallait-il ou non commenter cette publication ? L’édition allemande est, à ce sujet, d’une grande retenue. Il m’a semblé que cette manière était la meilleure, tant pour rester dans le cadre d’une revue qui n’est pas à proprement parler une revue philosophique, que pour ne pas alourdir inopportunément un texte dont la nature même appellerait une très longue exégèse.
Ce n’est là, encore une fois, qu’une partie des trois Cahiers philosophiques ou Lénine traite de la Logique de Hegel. Il appartenait aux surréalistes qui, à l’exception de quelques philosophes professionnels, sont seuls ici à se réclamer de la pensée hégélienne et à rapporter constamment leur démarche propre à cette pensée, d’imprimer pour la première fois en France des fragments du dialogue Hegel-Lénine. Pour nous il ne s’agit évidemment pas à ce propos de faire étalage d’érudition, non plus que de piquer par jeu la curiosité. L’effet qu’a produit sur chacun de nous la lecture des textes qui suivent nous a conduit à leurs reconnaître la plus grande puissance de choc sur tous ceux qui aspirent à dégager les lois de l’évolution de tous les objets matériels et intellectuels. Pas une face de l’activité surréaliste où l’utilité de retenir les jugements De Lénine sur la dialectique soit niable. Pas un de ces jugements où nous ne touchions pour nous quelque chose de très grave, de très nécessaire.
Plus particulièrement attiré, en ce qui me concerne, par les problèmes d’ordre politique, je dois dire – au risque d’aiguiller la pensée du lecteur vers une direction particulière – que la date de rédaction de ces textes m’a frappé. Il est remarquable qu’au moment même où venait de se produire l’effondrement de la 2 e Internationale, Lénine ait jugé indispensable d’aller de nouveau interroger Hegel, et ceci en réaction contre le fait que les plus célèbres théoriciens social démocrates l’avaient curieusement négligé. Sans doute Lénine considéra-t-il ce travail comme le complément nécessaire à la dénonciation, à laquelle il se livra alors, de la trahison des partis socialistes.
L’histoire se répète ; les événements dont l’ Allemagne, depuis la fin de janvier, est le théâtre paraissent de nature à donner aux préoccupations théoriques qui furent à ce moment celles de Lénine plus d’actualité que jamais.
André THIRION.
4. Retourner : La logique et la théorie de la connaissance doivent être dérivées de l’évolution de toute la vie matérielle et intellectuelle.
6-7. Les catégories de la logique sont des abréviations de la « quantité infinie » des « particularités infinies de l’existence extérieure et de l’activité ». De leur côté ces catégories servent à l’homme dans la pratique.
8. Objectivisme. Les catégories de la pensée ne sont pas des moyens auxiliaires de l’homme, mais l’expression des lois aussi bien de la nature que de l’homme.
9. Mais Hegel exige une logique dans laquelle les formes doivent être pleines d’un contenu vivant, réel, auquel elles sont liées d’une manière inséparable.
9. La logique est l’enseignement, non des formes extérieures de la pensée, mais des lois de l’évolution de tous les objets matériels, naturels et intellectuels, c’est-à-dire de l’évolution de l’ensemble du contenu concret du monde et de sa connaissance, c’est-à-dire le résultat, le total, la conclusion de l’histoire de la connaissance du monde.
10. Devant l’homme est déployé un réseau de phénomènes naturels. L’homme instinctif, le sauvage, ne s’élève pas au-dessus de la nature, l’homme conscient et actif, lui, s’élève au-dessus ; les catégories sont le degré de cette élévation, c’est-à-dire de la connaissance du monde, les nœuds dans le réseau qui aident à le connaître et à s’en rendre maître.
11. On doit dériver les catégories (et non pas les prendre arbitrairement ou mécaniquement) (non « en racontant », « en assurant », mais endémontrant) en partant des plus simples, des fondamentales (l’être, le néant, le devenir) (pour ne pas nommer les autres) ici, en elles, est « tout le développement dans le germe ».
15. Très important, à mon avis, cela signifie :
1° Nécessaire est la connexion, la connexion objective de toutes les faces, forces, tendances, etc., du domaine donné des phénomènes.
2° « La naissance immanente des différences »… la logique interne objective de l’évolution et du combat des différences de la polarité.
17. La dialectique :
= « saisir le contradictoire dans son unité ».
17. Une forme magnifique : « non seulement l’universel abstrait, mais un universel tel qu’il contienne en soi la richesse du particulier, de l’individuel, de l’isolé, toute la richesse du particulier et de l’individuel » ! Très bien !
18. « Non abstrait, mort, inanimé, mais concret » (caractéristique ! Esprit et Essence de la dialectique !)
18. Kant : « borner » la raison et fortifier la foi.
19. Ciel. Nature. Esprit. Le ciel ôté : matérialisme.
20. Je m’efforce avant tout de lire Hegel en matérialiste. Hegel est le matérialisme placé sur la tête (d’après Engels) – c’est-à-dire je laisse le bon Dieu, l’absolu, l’Idée pure, etc. pour la plus grande partie de côté.
22. « Ce qui est le premier dans la science a dû se montrer historiquement le premier » (cela résonne d’une manière extrêmement matérialiste !)
26. La dialectique est l’enseignement qui montre comment les contraires peuvent être identiques, ont l’habitude d’être (comment ils le deviennent) – sous quelles conditions ils sont identiques en se transformant l’un en l’autre, pourquoi l’entendement humain ne doit pas saisir ces contraires comme morts, gelés, mais comme vivants, conditionnés, mobiles, se transposant l’un dans l’autre. En lisant Hegel…
27. Pensée sur la dialectique. En lisant Hegel.
… l’élasticité universelle, sous toutes ses faces, des notions, élasticité qui va jusqu’à l’identité des contraires – là gît l’essentiel. Cette élasticité, subjectivement appliquée = éclectique, sophistique. Si cette élasticité est employée objectivement, c’est-à-dire si elle reflète toutes les faces du processus matériel et son unité, alors elle est dialectique elle est l’exact reflet de l’évolution éternelle du monde.
70. La loi est le reflet de ce qu’il y a d’essentiel dans le mouvement de l’univers.
71. Phénomène, totalité. (Loi = Partie). Le phénomène est plus riche que la loi.
72. La loi est un rapport.
77. Le développement de la totalité des moments de la réalité N.-B – L’essence de la connaissance dialectique.
78. « La substance est un degré essentiel dans le procès évolution de l’idée. »
Lis : un degré important dans le procès de l’évolution de la connaissance humaine de la nature et de la matière
82. La nécessité ne disparaît pas en devenant liberté.
85. Renverser : les notions sont le plus haut produit du cerveau, du plus haut produit de la matière
92. Le phénomène est une manifestation de l’essence (91. Hegel pour la connaissabilité de l’objet en soi).
99. Aphorisme : on ne peut comprendre complètement le « Capital » de Marx et particulièrement le 1 er chapitre si l’on n’a pas étudié à fond et compris toute la logique de Hegel. C’est pourquoi, depuis un demi-siècle, aucun marxiste n’a compris Marx.
99. Aphorisme.
… Et Hegel a réellement démontré que les formes et les lois logiques ne sont pas une enveloppe vide, mais le reflet du monde objectif. Plus exactement non démontré, mais génialement deviné.
107. Dialectique matérialiste
Les lois du monde extérieur, de la nature, leur division en mécaniques et chimiques (cela est très important) sont les fondements de l’activité de l’homme, dirigée vers un but. Dans son activité pratique, l’homme a devant lui le monde objectif dont il dépend et qui détermine son activité.
De ce côté, vue du côté de l’activité pratique de l’homme (s’étant proposé un but) la causalité mécanique (et chimique) du monde (de la nature) apparaît comme quelque chose d’extérieur, comme quelque chose de subordonné, comme quelque chose de caché.
Deux formes du processus objectif : la nature (le mécanique et le chimique) et l’activité se proposant un but de l’homme. Le rapport réciproque de ces formes. Les buts de l’homme paraissent au début étrangers, « autres » dans leurs relations avec la nature. La conscience de l’homme, la science (« la notion ») reflète l’essence, la substance de la nature, mais cette conscience est en même temps une chose externe par rapport à la nature (elle ne coïncide pas avec elle tout de suite, simplement).
C’est pourquoi la technique mécanique et la technique chimique servent aussi des buts humains parce que leur caractère état) consiste dans leur détermination par des rapports extérieurs (les lois de la nature).
108. En réalité les buts humains sont créés par le monde objectif et le supposent ; ils le trouvent à l’avance comme quelque chose de donné, de présent. Mais il semble à l’homme que ses buts naissent hors du monde, sont indépendants du monde (« liberté… »)
110. Les catégories de la logique et de la pratique humaine.
...On doit retourner la chose : l’activité pratique de l’homme devait conduire des milliards de fois la conscience de l’homme à la répétition des différentes figures logiques, afin que ces figures puissent recevoir l’importance d’axiomes.
111. L’homme par sa pratique, démontre la justesse objective de ses idées, notions, connaissances, de sa science.
115. N.-B. – La connaissance est l’approche éternelle et infinie de la pensée vers l’objet. Le reflet de la nature dans la pensée humaine n’est pas à comprendre comme mort, « abstrait » sans mouvement, sans contradictions, mais il faut le comprendre dans le processus éternel du mouvement, de la naissance et de la négation des contradictions.
116. Hegel a génialement deviné la dialectique des objets (des phénomènes, du monde, de la nature) dans la dialectique des notions.
117. Cet aphorisme pourrait être exprimé d’une manière plus populaire, sans le mot dialectique, par exemple ainsi :
Hegel a génialement deviné dans le changement, dans la dépendance réciproque de toutes les notions, dans l’identité de leurs contraires, dans les passages d’une notion dans une autre, dans l’éternel changement, dans le mouvement des notions, le même rapport des objets, de la nature. Mais seulement deviné, pas plus.
117. En quoi consiste la dialectique ?
N.-B. – Chaque notion se trouve dans un certain rapport, dans une certaine connexion avec les autres.
118. Les moments de la connaissance (= de l’Idée) de la nature par l’homme, ce sont les catégories de la logique.
120. La dialectique n’est pas dans l’entendement de l’homme, mais dans l’« Idée », c’est-à-dire dans la réalité objective.
120. L’idée est processus.
121. La vérité est un processus. De l’idée subjective, l’homme parvient à la vérité objective par la « pratique » (et la technique).
121-2. L’idée est la « vérité ». L’idée c’est-à-dire la vérité comme processus – car la vérité est un processus, traverse trois degrés dans sonévolution : 1° la vie ; 2 le procès de connaissance qui inclut la pratique humaine et la technique ; 3° le degré de l’idée absolue (c’est-à-dire de la pleine vérité). La vie crée le cerveau. Dans le cerveau humain se reflète la nature. En faisant dans la pratique et la technique la preuve de la justesse de ces reflets et en les employant, l’homme parvient à la vérité objective.
122. Toute science est logique appliquée.
135. « La pratique est plus haute que la connaissance (théorique), car elle n’a pas seulement la dignité de l’universel, mais aussi de la réalité immédiate. »
142. L’unité de l’idée théorique (de la connaissance) et de la pratique – ceci N.-B. – et cette unité, justement dans la théorie de la connaissance, car l’« idée absolue » en résulte comme une somme (mais l’idée « le vrai objectif »).
144. (Éléments de la dialectique).
1° L’objectivité de l’examen (pas d’exemples, de digressions, mais l’objet lui-même) ;
2° la totalité des rapports variés de cet objet avec les autres objets ;
3° l’évolution de cet objet (ou du phénomène) son mouvement propre, sa vie propre ;
4° les tendances internes (et les faces) se contredisant dans cet objet ;
5° l’objet (le phénomène, etc.), comme somme et unité des contraires ;
6° le combat, ou le développement de ces contradictions, le caractère contradictoire des efforts, etc...
145. 7° L’union de l’analyse et de la synthèse, la décomposition des parties isolées et le total, l’addition de ces parties.
[La dialectique peut être brièvement définie comme la doctrine de l’unité des contraires. Ainsi le noyau de la dialectique est compris, mais cela exige des éclaircissements, un développement].
8° Les rapports de tout objet (phénomène) ne sont pas seulement variés, mais généraux, universels. Tout objet (phénomène, processus, etc.), est lié à tout.
9° Non seulement l’unité des contraires, mais les passages de chaque détermination, de chaque qualité, de chaque trait, de chaque face, de chaque propriété en chaque autre (en sens contraire ?)
10° Le processus infini de l’apparition de nouvelles faces, de nouveaux rapports, etc.
11° Le processus infini de l’approfondissement de la connaissance de l’objet, des phénomènes, des processus, etc., par l’homme, du phénomène à l’essence et de l’essence la moins profonde à la plus profonde.
12° De la coexistence à la causalité et d’une forme de connexion, d’une dépendance réciproque à une autre plus profonde, plus générale ;
13° la répétition de certains traits, de certaines propriétés, etc., du stade inférieur dans le supérieur ;
14° le retour apparent à l’ancien (négation de la négation) ;
15° Le combat du contenu avec la forme et inversement.
Le rejet de la forme avec la transformation du contenu ;
16° Le passage de la quantité à la qualité et vice-versa (15 et 16 sont des exemples de 9).
150. Ce n’est pas la négation pure, la négation légère et non réfléchie, la négation sceptique, l’hésitation, le doute qui est caractéristique et essentiel dans la dialectique – qui sans aucun doute contient en soi l’élément de la négation et en fait élément le plus important – non, mais la négation comme moment de la connexion, comme moment de l’évolution, avec maintien du positif, c’est-à-dire sans aucune hésitation sans aucun éclectisme.
La dialectique consiste principalement dans la négation de la première thèse, dans son remplacement par la deuxième (dans le passage de la première à la seconde, dans la production de la relation entre la 1 re et la 2 e, etc.), la seconde peut être fait prédicat de la 1ère.
Par exemple. – Le fini est infini. Un est multiple. L’individuel est universel.
153. Ceci est important :
1° la caractéristique de la dialectique : autodynamique, source de l’activité, mouvement de la vie et de l’esprit ; coïncidence de la notion du sujet (de l’homme) avec la réalité ;
2° l’objectivisme à son plus haut degré(le « moment le plus objectif »).
154. La « triplicité » de la dialectique est sa face extérieure, superficielle.
156. N.-B. ceci : le plus riche est le plus concret et le plus subjectif.
LÉNINE