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jeudi 20 août 2015

:: Août 1927 : exécution de Sacco et Vanzetti. Une mobilisation ouvrière, dans le monde entier, contre un crime d'État


Le 23 août 1927, près de Boston (USA), peu après minuit, Nicolas Sacco était mené au supplice. Avant d'être exécuté sur la chaise électrique il cria « Vive l'anarchie ». Quelques minutes après, Bartolomeo Vanzetti subissait le même sort.

Depuis l'entrée en guerre des USA en avril 1917, le président Wilson, que l'on nous présente toujours comme un « libéral », avait fait édicter des lois de plus en plus répressives. Cela atteignit des sommets à partir de 1919 sous son ministre de la justice Palmer. Ce fut une chasse hystérique aux anarchistes, «aux rouges», aux émigrés. Le 2 janvier 1920, juste avant le début de l'affaire, avait lieu les «Palmers raids». Dans trente-trois villes, ce jour-là, il y eut des rafles massives, des milliers d'emprisonnements sans inculpations pendant des mois, sous prétexte de l'imminence d'un « complot bolchevique ». La bourgeoisie américaine se vengeait de l'échec de son intervention militaire en Sibérie contre la Russie des soviets, et de la peur qu'avait suscitée chez elle la montée ouvrière de 1919.

Sacco et Vanzetti avaient le profil idéal de victimes expiatoires. Ils étaient anarchistes, révolutionnaires, ils revenaient du Mexique où ils s'étaient rencontrés alors qu'ils fuyaient la conscription pour la guerre impérialiste qu'ils condamnaient.

Vanzetti fut d'abord condamné à quinze ans de prison pour un hold-up qu'il n'avait pas commis. Mais cela ne suffisait pas. Alors on fit un deuxième procès, pour un autre hold-up, qui avait fait deux morts. Et toujours sans preuves, Sacco et Vanzetti furent cette fois condamnés à mort, comme le voulaient les autorités.

Il ne s'agissait pas seulement d'une «erreur judiciaire», ce que reconnaissaient certains libéraux bourgeois, mais bel et bien d'un assassinat politique en vue de marquer les esprits et voulu comme tel par les représentants de l'ordre. Toutes les preuves de l'innocence des deux militants, y compris les aveux d'un des véritables auteurs du hold-up, n'y firent rien. Sacco et Vanzetti restèrent six ans dans le couloir de la mort.

Malgré des temps difficiles....

C'est alors que se développa une campagne de solidarité ouvrière internationale, sous le drapeau de la défense des militants luttant pour l'émancipation de la classe ouvrière. Peut-être la seule qui fut menée de bout en bout sous ce drapeau.

C'était une époque difficile, marquée par un recul politique et social à l'échelle mondiale. Le régime fasciste s'installait en Italie. Des dizaines de pays vivaient sous une dictature plus ou moins dure. La réaction politique touchait aussi la Russie, avec la montée du stalinisme qui allait gangrener tout le mouvement communiste international.

Il n'empêche qu'à partir de 1926 et surtout pendant toute l'année 1927 le mouvement de solidarité avec Sacco et Vanzetti gagna en ampleur et marqua en profondeur et durablement la conscience de millions de prolétaires dans le monde. Le mouvement anarchiste était bien sûr mobilisé. Mais ce qui donna un caractère si ample à la protestation ouvrière, ce fut la participation de toutes les organisations communistes dans le monde avec la IIIe Internationale, l'Internationale Communiste (IC) : les Partis Communistes bien sûr, mais aussi le Secours Rouge International, et surtout le mouvement syndical, avec l'Internationale Syndicale Rouge. Les partis communistes impulsèrent d'autant plus ces manifestations que l'IC venait de prendre un virage ultra-gauche, avec la politique du «classe contre classe». Mais son radicalisme rencontrait là l'émotion profonde de millions de travailleurs. Dans tous les pays, tout ce qui existait de forces militantes et contestataires dans le mouvement ouvrier se mobilisa, bien que les partis socialistes, pour la plupart, traînèrent des pieds.

...une énorme mobilisation ouvrière internationale

Aucun continent ne fut épargné par les grèves et les manifestations, en Afrique du Sud comme en Afrique du Nord, jusqu'en Océanie. Aux USA même, le PC et le mouvement ouvrier contestataire étaient très faibles, le syndicat officiel l'AFL totalement inféodé au pouvoir, mais le mouvement de protestation et les grèves mobilisèrent massivement les travailleurs. En juillet 1927 New York connut la plus grande grève de son histoire, avec la participation de centaines de milliers de travailleurs réclamant la vie sauve pour Sacco et Vanzetti. À Boston, à Chicago, sur la côte du Pacifique, dans une multitude de villes industrielles il y eut des grèves, des manifestations et des affrontements avec la police. La protestation gagna le Canada.

Tout le mouvement ouvrier d'Amérique du Sud se leva. De grandes grèves générales eurent lieu tout au long de 1927, en Argentine, au Paraguay, en Uruguay, mais aussi au Brésil, au Chili, au Mexique et au Venezuela. Des manifestants par centaines de milliers affrontaient les forces de répression et les ambassades des USA étaient protégées par l'armée.

En Europe, même dans des pays aux prises avec la répression, la protestation se développa malgré les risques, en Pologne sous le joug de Pilsudski, et même en Italie sous celui de Mussolini. Bien sûr le mouvement gagna l'Allemagne où le mouvement communiste était fort. En Grande-Bretagne le pays sortait d'une grève générale avortée l'année précédente ; le sentiment de solidarité internationale était fort ; de nombreux syndicats et l'aile gauche du mouvement travailliste se mobilisèrent. Il y eut des grèves et des manifestations puissantes en particulier à Londres, où par dizaines de milliers les travailleurs se rassemblèrent.

En France, c'est la CGTU (la confédération syndicale qui rassemblait les travailleurs les plus combatifs) et le PC qui furent au premier rang. La CGT dirigée par le réformiste Jouhaux refusa de s'associer au mouvement. Le gouvernement radical du «Bloc des gauches» menait la guerre aux protestataires. À l'approche de la date de l'exécution le mouvement se radicalisa. En juillet et début août des grèves et des manifestations de grande ampleur se succédèrent dans tout le pays.

Le jour de l'exécution, le 23 août 1927, près de cent mille manifestants déferlèrent sur Paris. Il y eut des heurts particulièrement violents. S'il y eut de nombreux blessés et des arrestations parmi les manifestants, plus de 120 policiers furent eux aussi blessés. Les manifestations, et parfois les heurts avec la police, eurent lieu jusque dans les plus petites villes ouvrières.

Un mouvement qui avait affirmé l'unité de la classe ouvrière à travers le monde

Ce 23 août 1927, la colère ouvrière éclata partout dans le monde pour protester contre l'assassinat des deux martyrs. Même à Genève des milliers de manifestants déferlèrent dans le centre-ville où il y eut des affrontements d'une rare violence, et l'armée dut être déployée pour protéger le consulat américain.

Rien n'avait fait fléchir le juge Thayer, le gouverneur du Massachusetts ni le président des États-Unis. En France, les grands quotidiens de droite, Le Temps, Le Figaro avaient applaudi d'avance ce meurtre. C'est qu'il ne s'agissait pas d'une opposition entre partisans et adversaires de l'innocence de Sacco et Vanzetti, mais d'un choix de classe. C'était cela la réalité, chacun des camps en avait conscience. Il y eut des dizaines de morts dans le monde au cours de ces manifestations, en Asie comme aux Amériques. La protestation et les grèves se prolongèrent encore pendant des semaines.

Vanzetti avait crié à la face de ses juges « Cette agonie sera notre triomphe». Quand il disait «Nous», il parlait de lui et de son compagnon, bien sûr, mais aussi du mouvement ouvrier qui aspirait à débarrasser la terre de l'oppression capitaliste. Les millions de prolétaires mobilisés pour deux des leurs n'avaient pas pu arrêter la main des bourreaux. Mais leur lutte avait marqué dans leur conscience des millions de travailleurs, illustrant le fait qu'ils appartenaient à une seule et même classe internationale.

Paul SOREL (LO n°2038)

Cinquante ans après l'exécution de Sacco et Vanzetti, le 23 août 1977, le gouverneur d'alors du Massachusetts prononça la réhabilitation des deux hommes. Mais cela ne retire rien à l'infamie que constitua leur procès, leur condamnation et leur exécution.

vendredi 9 septembre 2011

:: 11 septembre 2001 : le contexte. #911

Le système impérialiste protège, sécrète et perpétue des inégalités non seulement entre les deux classes sociales fondamentales de la société mais aussi entre pays impérialistes et pays sous-développés. La stratégie militaire et la diplomatie des grandes puissances impérialistes sont destinées, en dernier ressort, à préserver la domination économique sur le monde de leurs grands groupes industriels et financiers. L'impérialisme américain ne diffère de ce point de vue des impérialismes de seconde zone, comme la Grande-Bretagne, la France, etc., que par ses moyens économiques et militaires supérieurs et par sa position de gendarme de l'ordre impérialiste à l'échelle du monde.
Mais gouverner au profit de groupes impérialistes, c'est gouverner contre les peuples. Les régimes sur lesquels s'appuie l'impérialisme américain, comme à une moindre échelle les impérialismes anglais et français, dans les pays arriérés sont en règle générale des régimes oppressifs, anti-populaires.
Dans les pays sous-développés, les régimes les plus serviles à l'égard des groupes impérialistes et, par là même, les alliés les plus fidèles des Etats-Unis sont précisément ceux qui, faute de soutien de leur propre population, ont absolument besoin de leur appui. La subordination envers les Etats-Unis repose sur la solide conviction des tenants de ces régimes que leur survie face à leur propre population est liée au soutien des Etats-Unis. Les dirigeants des grandes puissances impérialistes ont maintes fois fait l'expérience de régimes qui, en acquérant une certaine base populaire, prennent leurs distances.
Si les Etats-Unis tiennent tant à l'alliance avec Israël, c'est qu'il est à peu près le seul régime au Moyen-Orient dont la politique pro-américaine trouve un large consensus dans la population. La politique sioniste des dirigeants d'Israël se conjugue avec la politique réactionnaire des Etats arabes de la région pour forger dans la population d'Israël la conviction que, hors de l'alliance américaine, il n'y a pas de survie pour un Etat hébreu.
Mais cette politique, qui repose sur la violence contre le peuple palestinien, est en même temps un piège pour le peuple d'Israël lui-même. La politique de répression de l'Etat d'Israël a suscité une génération de jeunes prêts à se sacrifier dans des attentats-suicides. Ces actions sont condamnables parce qu'aveugles mais c'est l'arme des pauvres et des faibles, contre laquelle les chars et les hélicoptères ne peuvent pas faire grand-chose. Cette politique que le gouvernement d'Israël mène avec le soutien matériel et politique des Etats-Unis prépare pour la jeunesse israélienne un avenir aussi bouché que l'est déjà celui de la jeunesse palestinienne.
A cultiver la violence...
Sur la majeure partie pauvre de la planète, l'appui des Etats-Unis aux régimes et aux forces politiques les plus réactionnaires a été une constante de leur politique.
Au temps de l'Union soviétique et de la "guerre froide", les dirigeants américains justifiaient leur politique par la préoccupation de contenir l'influence soviétique.
En premier lieu, sur les limites des zones d'influence soviétique et occidentale. Les deux guerres livrées par les Etats-Unis pour empêcher le risque d'une modification des zones d'influence, l'une en Corée, l'autre au Vietnam, allaient de pair avec la mise en place de dictatures et un soutien indéfectible à ces dernières.
Il a suffi que l'Inde flirte, à l'époque de la Conférence de Bandung, avec une attitude neutraliste pour que les Etats-Unis renforcent leur soutien aux dictatures militaires successives du Pakistan, notamment à celle du général Zia qui, de son côté, menait une politique favorisant le fondamentalisme religieux.
L'impératif d'entourer l'Union soviétique de régimes fidèles à l'alliance américaine motive depuis plusieurs décennies le soutien tout aussi indéfectible au régime turc, quel que soit son caractère dictatorial, militaire et policier, quitte à sacrifier à cette alliance le droit du peuple kurde à une existence nationale, comme d'ailleurs bien d'autres droits et libertés démocratiques pour le peuple turc lui-même.
C'est pour la même raison que les Etats-Unis avaient soutenu le régime du chah en Iran, y compris et surtout contre son propre peuple. La CIA a joué un rôle majeur, au côté des services secrets britanniques, dans le coup d'Etat pour renverser le Premier ministre Mossadegh qui avait osé, en 1951, nationaliser le pétrole iranien. Mais les Etats-Unis ont eu beau protéger le chah et faire de son armée la principale force militaire de la région, il a été emporté par la révolte qui porta au pouvoir l'islamiste Khomeiny. Pour contrer Khomeiny, les Etats-Unis ont alors appuyé Saddam Hussein, le dictateur d'Irak. Dans la longue guerre meurtrière qui a opposé l'Irak à l'Iran de 1980 à 1988, Saddam Hussein était le chevalier blanc des puissances occidentales. La guerre fit plusieurs centaines de milliers de morts. On sait ce qu'il en est advenu : Saddam croyait pouvoir outrepasser le rôle que lui avaient assigné les grandes puissances et il a avalé le Koweit, mini-Etat détaché artificiellement des ensembles étatiques plus grands de la région de l'Irak en particulier dans l'intérêt des grandes compagnies pétrolières. Pour punir Saddam Hussein, l'allié d'hier devenu ennemi, on a bombardé son peuple. La guerre du Golfe et le blocus économique qui se poursuit depuis, n'ont même pas fait tomber le dictateur, mais ils ont fait mourir, sous les bombes ou de privations, un million et demi d'Irakiens.
Les taliban, de leur côté, n'auraient pas pu s'imposer en Afghanistan sans le soutien du Pakistan, en armes et en encadrement, c'est-à-dire sans l'accord des Etats-Unis. Les Etats-Unis espéraient alors que les taliban parviendraient à mettre fin à la situation d'anarchie armée, consécutive à la retraite des troupes soviétiques. Et ils ne furent pas fâchés à l'idée que le prosélytisme des intégristes afghans suscite des courants islamistes dans les républiques d'Asie centrale issues de l'Union soviétique.
Deux autres zones stratégiquement importantes pour les Etats-Unis ont eu à subir les conséquences de cette politique : l'Amérique latine et le Moyen-Orient.
En Amérique latine, faut-il rappeler la longue liste des dictateurs militaires soutenus par les Etats-Unis, la participation de la CIA au renversement du pouvoir d'Arbenz au Guatemala en 1954, l'intervention militaire contre une insurrection populaire à Saint-Domingue en 1964, à Grenade pour renverser un gouvernement considéré trop progressiste en 1983, à Panama avec le prétexte d'arrêter Noriega, ancien agent pourtant de la CIA mais trop impliqué dans le trafic de la drogue et, surtout, coupable de démagogie anti-américaine. Noriega a été arrêté, mais l'intervention fit plusieurs milliers de victimes. Faut-il rappeler l'appui au renversement d'Allende par Pinochet en 1973 et aux massacres qui s'en suivirent, le soutien accordé aux groupes para-militaires d'extrême droite au Salvador et au Guatemala ou aux "contras" contre le régime sandiniste au Nicaragua ?
Au-delà même de ces zones stratégiques, faut-il rappeler le sanglant coup d'Etat militaire en Indonésie en 1965 pour renverser le pouvoir de Soekarno, suspecté de "neutralisme", et le nombre incalculable de victimes un million, peut-être plus en particulier parmi les paysans pauvres qualifiés de rouges ?
Même l'Afrique continent où l'impérialisme américain a laissé le rôle de gendarme aux anciennes puissances coloniales, la France et la Grande-Bretagne pour l'essentiel porte encore aujourd'hui les stigmates du jeu politique américain. Pendant la guerre anticoloniale en Angola et après, pour contrer l'influence du MPLA, suspecté d'être favorable à l'Union soviétique, les Etats-Unis ont financé et armé l'UNITA. Plus d'un quart de siècle après s'être débarrassée du pouvoir colonial portugais, l'Angola n'est toujours pas sortie d'une guerre civile sanglante, opposant le gouvernement central à la guérilla de l'UNITA. Et si l'armée américaine ne peut guère se vanter de son intervention en Somalie, cette intervention a bien eu lieu.
Au Moyen-Orient, si c'est Israël qui est la pièce maîtresse du système d'alliances des Etats-Unis, il n'est pas le seul. L'impérialisme américain a hérité de l'impérialisme britannique et français une situation où les peuples arabes ont été morcelés entre une multitude d'Etats offrant la possibilité de jouer sur leurs rivalités en s'appuyant sur les plus réactionnaires contre ceux qui étaient tentés de prendre un peu d'autonomie politique ou économique.
L'Arabie saoudite, avec son régime sans doute le plus réactionnaire d'une région qui en compte quelques autres, s'est imposée comme le principal défenseur hors Israël des intérêts des Etats-Unis en général et de leurs trusts pétroliers en particulier.
Et il n'est nullement paradoxal que l'argent saoudien ait joué un rôle majeur dans le financement des groupes islamistes, non seulement dans la région mais bien au-delà, jusqu'au GIA algérien ou au groupe Abou Sayaf aux Philippines.
L'Arabie saoudite a pu d'autant plus facilement financer des groupes islamistes que, pendant longtemps, les Etats-Unis comme la Grande-Bretagne, également impliquée dans la région, voyaient dans les forces islamistes des contre-feux au nationalisme arabe montant, symbolisé pendant un temps par l'Egypte de Nasser et puis, dans une certaine mesure, par la Syrie et l'Irak.
On ne manie pas ces forces réactionnaires sans qu'il y ait des chocs en retour.
En dehors de l'Arabie saoudite et de son régime intégriste wahhabite, les forces islamistes sont restées pendant longtemps marginales, se limitant pour l'essentiel aux Frères musulmans égyptiens dont on sait qu'ils ont été aidés, au moins à leurs débuts, par les agents britanniques en Egypte.
Et, paradoxalement, c'est précisément le cours réactionnaire des choses à l'échelle du monde, disons depuis plus d'un quart de siècle, qui a joué un tour à la politique de l'impérialisme américain. Ce cours réactionnaire des choses s'est concrétisé par un recul général des forces qui se revendiquaient bien plus à tort qu'à raison, mais c'est une autre question du socialisme ou du communisme, et même des forces qui se voulaient "nationalistes", "progressistes" ou "tiers-mondistes". Toutes ces forces s'alimentaient en dernier ressort des mécontentements, des colères, des frustrations des peuples opprimés par l'impérialisme.
L'anti-impérialisme déclaré de ces forces multiples se limitait surtout aux discours. Mais il faut se souvenir de l'énorme popularité que valut à Nasser un geste comme la nationalisation du canal de Suez. Nasser et surtout son successeur Sadate finirent par rentrer dans le rang. Mais les causes qui firent leur succès n'ont pas disparu. Au contraire.
La politique de spoliation et de répression d'Israël vis-à-vis du peuple palestinien s'est aggravée avec la durée, avec la politique systématique d'établissement de colonies israéliennes en Palestine, avec la guerre menée lors des Intifadas par une armée moderne contre les cailloux, les bâtons et les bombes primitives d'un peuple désarmé. Qu'il soit dit en passant qu'à son échelle, Israël a mené une politique similaire à celle des Etats-Unis et a cru, un moment, pouvoir se protéger contre le nationalisme d'Arafat en laissant ses services secrets appuyer les intégristes du Hamas.
Mais les créatures échappent aujourd'hui aux créateurs. Le Hamas canalise à son profit la perte de confiance croissante des masses palestiniennes à l'égard d'Arafat. Les intégristes du Soudan et les taliban afghans se sont retournés contre leurs anciens protecteurs. Le recul du nationalisme "socialisant" dans les pays arabes a laissé le champ libre aux forces politiques islamistes pour s'adonner à une certaine démagogie anti-américaine.
Faute que d'autres perspectives soient offertes aux masses déshéritées de la région, l'intégrisme religieux, jusqu'à ses variantes terroristes, est devenu le vecteur par lequel s'expriment leur désespoir et leur haine de la situation qui leur est faite.

vendredi 5 novembre 2010


Le  : exigeons la libération de Mumia Abu-Jamal !  Ce jour-là, l'ancien militant noir US sera fixé sur son sort...

lundi 25 octobre 2010

:: Grenade 1983 : Grenade : un avertissement à tous les peuples des Amériques

Six mille soldats débarqués au moins, dix mille autres patrouillant dans des bateaux de guerre situés dans les eaux de Grenade, c’est ce qu’il a fallu aux USA pour envahir et s’emparer de cette petite île des Caraïbes. L’un des plus petits États du monde a ainsi été écrasé parle plus puissant de la planète. Et, bien que la résistance ait duré plus que ne l’auraient souhaité les envahisseurs, au bout d’une semaine ils ont obtenu contre Grenade et ses 110 000 habitants, une victoire qui ne pouvait évidemment faire le moindre doute.

Mais cette victoire, c’est tout autant sinon plus une victoire contre le peuple américain.C’est au peuple américain qu’au travers de l’expédition contre Grenade, on a voulu imposer l’idée que le recours à la guerre était éventuellement nécessaire. Car c’est lui, tellement sceptique et plein de réticences après l’aventure du Vietnam, qu’il s’agit de convaincre que les intérêts des USA dans le monde exigent d’être prêts à envoyer, n’importe où, des soldats américains.

Dans l’immédiat, l’expédition de Grenade aura tout de même coûté quelques dizaines de morts américains et encore plus de blessés. Sans doute bien moins que le tribut payé par la population de Grenade et par les ouvriers cubains qui travaillaient à l’aéroport mais, ni ces morts ni ces blessés n’auront soulevé une réprobation massive de l’opinion publique américaine. Pourtant, même si ce n’est pas aujourd’hui que la note est présentée à la population américaine, c’est à elle aussi que s’adressera la facture. 

Des justifications guère crédibles

Grenade n’est qu’un point sur le planisphère, et la présence de l’impérialisme américain n’y semble pas vitale pour lui. Mais cela n’a pas empêché les dirigeants américains de présenter l’intervention militaire comme une action indispensable à la sécurité des USA.

Tout nous montre que les prétextes invoqués, présentant Grenade comme une base militaire russo-cubaine ne tenaient pas debout. La piste d’atterrissage, construite selon les ex-dirigeants de file à usage touristique, pour permettre aux gros avions à réaction, aux charters, de se poser à Grenade au lieu d’atterrir dans les îles avoisinantes, ne semblait pas spécialement destinée à un usage militaire : les réservoirs n’y étaient même pas enterrés, le radar pas protégé. Ce n’était d’ailleurs ni les Cubains, ni les Russes qui en étaient les maîtres d’œuvre, mais c’est la société Plessey, un groupe nationalisé britannique qui était responsable de la construction. Les ouvriers qui y travaillaient étaient certes en grande partie des ressortissants cubains, mais ils étaient sous les ordres de dix-huit chefs de chantiers et ingénieurs britanniques. Les Cubains présents dans l’île étaient moins de huit cents, c’est-à-dire moins nombreux que les citoyens américains qui étaient, eux, plus d’un millier. 

Quant au prétendu formidable arsenal qui devait faire de Grenade une base pour la subversion anti-américaine dans cette région du globe, après inventaire, selon le porte-parole de l’armée américaine lui-même, le bilan du matériel saisi se montait à 6 332 fusils, 111 mitrailleuses, 13 batteries anti-aériennes, 65 mortiers de 82 mm et plus de 58 000 livres de dynamite... De quoi faire trembler les États-Unis de Boston à San Francisco, ou même tous les gouvernements de la Terre de Feu au Labrador. Nul doute que selon les termes du vice-président Bush, « l’île était un dépôt d’armes pour les communistes ».

Ainsi parler de Grenade comme d’une nouvelle base militaire russo-cubaine paraît pour le moins exagéré. Mais quand bien même les Russes et les Cubains en auraient caressé l’idée et les dirigeants grenadiens s’y seraient prêtés – ce qui n’est nullement avéré – une telle base, dont l’intérêt stratégique aurait été plus que discutable pour les Russes comme pour les Cubains ne pouvait avoir rien d’inquiétant pour la sécurité des États-Unis. Quant à l’aide qu’elle aurait pu fournir aux guerilleros, il apparaît que ni ceux du Salvador, ni ceux du Guatemala, ni avant eux ceux du Nicaragua ou de la Bolivie, n’avaient pour se ravitailler en armes attendu la constitution d’un dépôt dans l’île.

Quant aux citoyens américains qu’il fallait protéger– en majorité des étudiants en médecine préparant à Grenade un diplôme valable aux États-Unis dans une université à moindre coût – le responsable de l’université lui-même deux jours avant l’invasion assurait que leur sécurité n’était nullement menacée. Il est possible qu’ils aient été saisis d’inquiétude au moment du coup d’État, et il est certain que ceux d’entre eux interviewés et dont les déclarations ont été diffusées, disaient leur soulagement d’avoir été « libérés » par l’armée américaine. Mais au travers même de leurs déclarations, il ressortait qu’ils avaient couru plus de risques du fait de l’intervention militaire, des mitraillages, des bombardements qui l’ont accompagnée, que des conséquences du coup d’État.

De toute évidence, la présence des étudiants américains comme celle des travailleurs cubains ou des experts russes n’ont été que les justifications pour l’intervention, mais la raison est ailleurs. 

Pour faire un exemple

Le coup d’État qui a précédé de quelques jours le débarquement américain, s’est traduit par l’élimination physique du leader le plus populaire, Bishop, créant ainsi une situation favorable pour l’intervention américaine. La population ne pouvait qu’être désorientée par l’assassinat de Bishop par l’armée, au lendemain même où elle lui avait montré sa confiance ou sa sympathie en le délivrant et en manifestant avec lui dans la rue massivement. Cette population en grande majorité était très méfiante vis-à-vis des nouvelles autorités, et la mobilisation populaire contre les troupes américaines était rendue d’autant plus difficile. D’autre part Reagan prenant le prétexte du coup d’État a pu ainsi se justifier vis-à-vis de l’opinion publique mondiale en prétendant intervenir pour rétablir la démocratie.

Bishop était au pouvoir depuis le printemps 1979. Il s’en était emparé à l’aide d’un commando d’une douzaine de compagnons, profitant de l’absence du chef de l’État en titre, Gairy. Ce dernier s’était transmué d’ancien syndicaliste en un dictateur corrompu et faisait régner son ordre à l’aide de sa police, « les Mangoustes » qui, à l’image des « Tontons Macoutes » de Duvalier en Haïti, lui permettait d’utiliser à sa guise les ressources du pays c’est-à-dire en grande partie à accroître sa richesse personnelle.

La venue au pouvoir de Bishop n’a pas été le résultat d’une mobilisation populaire, mais celle d’un coup de main. Elle fut cependant applaudie par la population de Grenade et Bishop est devenu très populaire. Ce n’est pas pour autant que le nouveau pouvoir ait été mis sous le contrôle des masses, ni que l’armée ait été dissoute. C’est d’ailleurs dans cette dernière que se sont recrutés les assassins de Bishop. L’essentiel de l’action de Bishop et de son équipe a consisté à essayer d’éliminer la corruption et à mettre l’accent sur la gratuité de l’éducation, l’alphabétisation de la population, la gratuité des soins et l’amélioration des services de santé. Et dans un premier temps au moins il avait réussi à mobiliser une fraction de la jeunesse pour la réalisation de ces tâches bénévoles. Tels étaient les traits essentiels de ce qui a été baptisé « la révolution » à Grenade.

Restait que Grenade prenait l’air, après Cuba et le Nicaragua, du troisième État « marxiste » dans la région. Bishop lui-même le présentait ainsi.

Pourtant Bishop cherchait un accommodement avec les États-Unis. L’été dernier encore, il avait fait antichambre à Washington pour n’être finalement reçu que par un conseiller de Reagan, et sans avoir réussi en rien à infléchir l’attitude des dirigeants américains.

L’impérialisme américain ne pouvait accepter qu’une dictature pourrie mais ayant son aval ait été éliminée sans son autorisation et qu’elle ait été remplacée par des dirigeants se disant amis de Castro, nouant des relations avec Cuba, de même qu’avec l’URSS, sans toutefois d’ailleurs quitter le Commonwealth.

Pour les dirigeants américains, traiter avec le nouveau régime de Grenade aurait pu être interprété comme l’acceptation, même contrainte, de voir se multiplier sur le continent américain, dans leur « arrière-cour », des régimes comme celui de Cuba ou du Nicaragua.

Or s’ils ont été contraints de tolérer Cuba depuis 25 ans et le Nicaragua depuis quatre ans, ils ne tiennent pas à ce qu’on puisse croire ni que cela signifie qu’ils ont définitivement accepté cette situation de fait, ni qu’ils accepteraient que d’autres régimes semblables s’installent ailleurs dans l’Amérique latine.

A Cuba, ils avaient bien tenté une intervention militaire par exilés interposés, dans la Baie des Cochons, mais cela ne leur avait pas réussi. Au Nicaragua, ils organisent par l’intermédiaire de groupes oppositionnels des opérations militaires ponctuelles à caractère terroriste, en attendant peut-être de faire pire. Mais de fait, ils ont bien été obligés jusqu’à présent de tolérer l’un comme l’autre de ces régimes. Alors Grenade leur a fourni l’occasion de démontrer par une opération, moins coûteuse que s’il s’était agi de Cuba ou du Nicaragua, que les régimes qui veulent échapper à l’emprise américaine non seulement ne seront jamais pleinement acceptés, mais qu’ils restent sous la menace permanente d’une intervention armée américaine.

L’expédition contre Grenade, c’était un avertissement à Cuba et au Nicaragua, c’était un avertissement aux guerillas d’Amérique latine en action, ou à ceux qui rêvent d’y entrer, un avertissement destiné à décourager tous ceux qui, depuis d’autres îles des Caraïbes jusqu’à de vastes pays comme le Brésil, seraient tentés de se dresser contre l’impérialisme américain.
Il n’a pas fallu longtemps d’ailleurs pour que les USA récoltent ailleurs qu’à Grenade des fruits à leur expédition. A peine trois jours après, au Surinam (ex-Guyane hollandaise) où le chef de l’État, le général Bouterse, se déclarait pro-cubain et où depuis quelques mois une aide était fournie par La Havane, tous les diplomates, tous les conseillers et techniciens cubains étaient mis à la porte. 

Le retour à la politique de la canonnière

Par la même occasion, l’expédition a fourni aux dirigeants américains le moyen de tester et de préparer leur opinion publique. Car les calculs qui ont motivé Reagan allaient sans doute bien au-delà des limites de Grenade et même peut-être de l’Amérique latine. II s’agissait de démontrer que les États-Unis étaient prêts à faire respecter leurs intérêts, par la force si besoin est, au monde entier et aussi au peuple américain lui-même. En faisant cette démonstration-là à Grenade, ils ont saisi et l’opportunité de le faire de façon peu coûteuse et l’occasion que leur offrait le coup d’Etat. Autant de circonstances favorables pour que l’opinion publique américaine puisse applaudir l’opération.

C’est bien un symbole que l’expédition de Grenade ait été montée par une flotte américaine qui se dirigeait vers les côtes libanaises. Ce n’est pas seulement une image. Le porte-avions qui – comble d’ironie – porte le nom d ‘Indépendanceet qui a servi de base aux opérations dans les eaux de Grenade, a rejoint quelques jours après l’armada US dans les eaux libanaises. Et les premiers Marines qui ont débarqué à la Grenade sont maintenant au Liban. Reagan avait bien obtenu l’autorisation d’envoyer un contingent de soldats américains pour participer à la force multinationale au Liban et le Congrès ne s’y était pas opposé. Mais lorsque l’attentat de Beyrouth s’est produit et que l’Amérique a réalisé que d’un coup 230 de ses boys venaient d’y laisser leur vie, une bonne partie de l’opinion publique américaine s’est dit que les États-Unis n’avaient rien à faire là-bas où son armée prenait des coups sans être en mesure d’en rendre. Les cuisants souvenirs de la guerre du Vietnam ne sont pas loin et il n’en faut pas tellement pour réveiller des sentiments mêlant l’isolationnisme au pacifisme. Ces sentiments n’ont rien à voir avec la prise en compte des intérêts des pays opprimés victimes de la politique de la canonnière américaine, mais ils sont basés sur le refus de la défaite, du prix à payer à des causes perdues. Et depuis le Vietnam, les dirigeants américains ont hésité à utiliser leur armée en l’engageant directement dans des conflits au point de paraître quelquefois paralysés.

Les États-Unis s’étaient contentés ces dernières années d’envoyer des « conseillers » dans les pays d’Amérique centrale. Et une simple photo publiée dans la presse américaine montrant l’un d’eux portant une arme aux côtés de soldats au Salvador, semblait provoquer un scandale aux États-Unis. On se souvient également que les USA avaient dû subir pendant des mois l’humiliant épisode de la prise d’otages de Téhéran, sans que les dirigeants américains soient en mesure d’envoyer une expédition militaire les délivrer.

Même l’envoi d’un contingent « de paix » dans la Force Multinationale au Liban et son maintien semblaient faits avec réticence. Or la bourgeoisie américaine a besoin de pouvoir disposer de ses boys, de leur vie, pour défendre sa politique et ses capitaux.

Avec l’expédition de la Grenade, les dirigeants américains ont voulu montrer que l’époque où le monde a pu les croire embarrassés était finie, si elle a jamais existé. Ils ont réaffirmé que la politique fondamentale de l’impérialisme, c’est bien celle de la canonnière et que nul revers, au Vietnam ou ailleurs, ne pourra les dissuader longtemps d’y recourir. Et cette démonstration, c’est non seulement à l’usage des pays du continent américain qu’ils ont voulu la faire, non seulement à tous les pays de la planète, mais aussi àl’usage de leur propre opinion publique.

Tout laisse croire aujourd’hui que le calcul des dirigeants américains a porté ses fruits. Au lendemain du discours de Reagan, un sondage réalisé par la chaîne de télévision CBS et le journal New York Timesindiquait que 65 % des personnes interrogées approuvaient le président, que 85 % pensaient que Grenade allait effectivement devenir une base militaire cubaine et 65 % que les ressortissants américains étaient en danger.

Reagan n’a pas eu à affronter de véritable opposition politique sur ce terrain. Après un temps d’expectative il y a bien eu quelques déclarations indignées de membres du Congrès, mais les protestations se sont faites plus sur la forme que sur le fond, du point de vue de la légalité parlementaire. La commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants a adopté par 32 voix contre 2 une résolution limitant à... deux mois la présence des troupes à la Grenade, et a rappelé que le président devait en principe demander l’approbation du Congrès pour faire intervenir l’armée à l’étranger au-delà de deux mois.

Mais même les dirigeants politiques qui avaient émis des critiques, ne serait-ce que pour des raisons de concurrence électorale comme ceux du Parti Démocrate, se sont ensuite rétractés. C’est le cas de O’Neil, speaker démocrate de la Chambre des représentants qui, quelques jours après avoir déclaré «mauvaise» la politique du président américain, a estimé « qu’il était justifié d’envoyer au combat les forces américaines ».M. Barnes, le représentant démocrate du Maryland, faisait lui aussi son autocritique en déclarant «je suis arrivé à contrecœur à la conclusion que le président était justifié pour son action». Et le journal Washington Post, connu pour son opposition à Reagan, lui rendait aussi hommage en lui donnant après coup raison pour son intervention.

Les sondages qui donnaient Reagan battu six semaines auparavant, le montrent devançant ses concurrents. Et si on veut bien croire ces mêmes sondages, 63 % des Américains approuvent maintenant la manière dont Reagan remplit ses fonctions de président. 

La préparation du peuple américain à la guerre

Accessoirement donc, l’invasion de Grenade pourrait permettre la réélection de Reagan. Mais l’enjeu est bien au-delà d’un problème de personne, fût-ce à la tête du plus puissant des États du monde. Moins d’une semaine après le début de l’invasion de la Grenade, au lendemain de l’attentat qui fit 60 morts au siège des forces armées israéliennes à Tyr au Sud-Liban, le gouvernement américain annonçait à grands sons de trompe qu’il envoyait une armada qui porterait les forces américaines patrouillant dans les eaux du Liban à 30 navires dont des porte-avions, 300 avions de combat, des milliers de Marines. Cette fois-ci nulle protestation, même de forme, ne s’est fait entendre de façon notable.

Ainsi donc l’emploi de la force armée pour des aventures extérieures vient de se faire à nouveau sans qu’elle se heurte à l’opinion publique américaine. Et l’intervention à Grenade a aidé les dirigeants de l’État américain à le faire admettre au peuple américain.

C’est pour cela que des événements comme ceux de la Grenade ne sont pas seulement une ignominie contre un petit peuple. Ils sont des étapes dans la préparation de l’opinion publique des pays impérialistes à un engrenage guerrier. Et c’est là où tout se tient.

Grenade facilite l’intervention plus massive au Liban, comme l’affaire de l’avion sud-coréen abattu dans les eaux soviétiques facilite une intervention contre la «base russo-cubaine» de Grenade. On voit une volonté de la part des dirigeants américains de se saisir de toutes les opportunités pour la préparation de leur opinion publique à un engagement militaire croissant. Reagan, dans son discours télévisé, prononcé deux jours après le début de l’opération, s’est exprimé de façon nette : « Les événements de la Grenade et du Liban sont, malgré les océans, étroitement liés. Moscou a non seulement aidé et encouragé la violence dans les deux pays, mais leur apporte aussi un soutien direct à travers un réseau d’agents et de terroristes ».

Ainsi partout l’ennemi c’est Moscou, et les coups qu’on prend des uns mais qu’on rend aux autres font partie d’une même guerre. Le discours de Reagan a été selon un titre du Monde du 29 octobre, celui d’un « chef d’État en guerre pour la défense du « monde libre » ». Car en effet en vertu de tels raisonnements, puisque c’est Moscou qui est responsable des coups pris par les Américains tant en Amérique centrale qu’au Moyen Orient, c’est Moscou qu’un jour ou l’autre il faudra abattre. Ainsi on prépare l’opinion américaine à l’idée que si les révoltes des peuples aux quatre coins du monde sont nombreuses, si les États-Unis doivent intervenir massivement, alors c’est à l’URSS qu’il devront peut-être s’en prendre directement.

Les guerres ne sont possibles qu’à condition qu’on puisse mobiliser les peuples pour les faire. Soit qu’ils y partent « la fleur au fusil » comme en 14, soit, comme en 39, qu’on les brise comme en Allemagne ou qu’on les démoralise comme en France, avant de les envoyer entre-tuer sur les champs de bataille. C’est l’acceptation de l’engagement armé des États-Unis par le peuple américain qui était en question dans l’expédition de la Grenade.

C’est pourquoi la victoire de Reagan dans cette île des Caraïbes, c’est aussi et surtout une victoire sur le peuple américain amené à accepter de nouvelles expéditions coloniales aujourd’hui, premiers pas vers de nouvelles aventures militaires encore plus importantes demain et même peut-être vers une guerre mondiale après-demain. 

« Lutte De Classe » n°106, novembre 1983