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lundi 31 août 2015

:: Été 1941 : l'attaque hitlérienne contre l'URSS

« Nous entrons dans l'année 1941 avec un sentiment de joie et de confiance complète dans l'avenir radieux de notre pays », écrivait la Pravda le 31 décembre 1940. « Le Parti et le gouvernement ont énormément travaillé à accroître la puissance militaire de l'URSS, la force défensive et la préparation militaire du peuple. »

Or six mois plus tard, lorsque les armées hitlériennes envahirent l'Union Soviétique le 22 juin 1941 au matin, ce fut un désastre pour la population russe, non préparée à cette éventualité.

En une demi-journée, 1 200 avions soviétiques furent détruits, dont 800 qui étaient restés cloués au sol, parmi les plus modernes de la flotte soviétique. En deux semaines, les troupes allemandes pénétrèrent sur cinq cents kilomètres à l'intérieur de l'URSS. À la fin de l'été elles atteignaient Leningrad, dont elles firent le siège durant tout l'hiver, s'approchaient de Moscou et occupaient la presque totalité de l'Ukraine.

Une politique d'alliances et de compromissions qui isola l'URSS face à l'Allemagne nazie

Si l'Armée rouge se révéla incapable de s'opposer à cette avance, ce fut avant tout pour des raisons politiques. L'offensive allemande marquait la rupture de l'alliance entre le gouvernement de Hitler et celui de Staline, conclue deux ans plus tôt, le 23 août 1939, lors de la signature du Pacte germano-soviétique, accueillie avec stupeur par de nombreux travailleurs et militants communistes.

Ce pacte était symptomatique de la politique de la bureaucratie russe, qui avait tourné le dos à toute politique révolutionnaire, privant ainsi l'URSS du soutien des classes ouvrières et de la crainte qu'une révolution prolétarienne éclate dans leur pays suscitait parmi les dirigeants impérialistes. Staline se tourna vers un jeu diplomatique hasardeux en direction des grandes puissances impérialistes, en essayant de jouer sur leurs rivalités.

Après l'arrivée au pouvoir des nazis en janvier 1933, Staline tenta un rapprochement avec l'Allemagne qui ne déboucha pas. La victoire de Hitler marquait le début du compte à rebours vers une nouvelle guerre mondiale où l'existence même de l'URSS pouvait être remise en cause. Staline opéra alors un tournant et se rapprocha de la France et de la Grande-Bretagne. Tel fut le sens des accords Laval-Staline de 1935, dont le but affirmé était de défendre la « démocratie » contre le fascisme. Cette alliance se traduisit en 1936 par le soutien aux gouvernements de Front populaire en France et en Espagne.

Mais on put vite mesurer le peu de fiabilité de ces alliés impérialistes de l'URSS. En septembre 1938, les dirigeants anglais et français signèrent avec Hitler les Accords de Munich, qui acceptaient l'annexion de la Tchécoslovaquie par l'Allemagne. Sentant que l'expansionnisme allemand s'orientait vers l'est, avec la complicité des Franco-Anglais, Staline fit une nouvelle volte-face et chercha en 1939 l'alliance de son adversaire d'hier, en signant le Pacte germano-soviétique.

Ce pacte permit à l'Allemagne et à l'URSS de se partager la Pologne. Mais les appétits de conquête vers l'est de Hitler n'étaient que provisoirement calmés. Car, loin de garantir sa sécurité à l'URSS, le dépeçage de la Pologne laissait à Hitler les mains libres pour entamer, dans un premier temps, l'offensive à l'ouest. Trotsky écrivait : « Ses victoires (de Hitler) à l'Ouest ne sont qu'une gigantesque préparation pour un gigantesque mouvement vers l'Est ».

Cette politique de compromission avec les États impérialistes, jusque dans leur pire incarnation avec le régime nazi, n'épargna à l'URSS ni la guerre, ni les ravages qu'elle produisit sur le territoire.

L'incurie de la bureaucratie stalinienne

Jusqu'à la veille de l'invasion de l'URSS par les troupes hitlériennes, Staline voulut faire croire à la solidité de son alliance avec Hitler. Une semaine avant l'offensive allemande l'agence soviétique Tass affirmait : « Les rumeurs n'ont cessé de se multiplier quant à une guerre prochaine entre l'Union soviétique et l'Allemagne... Il n'y a rien là qu'une vaste tentative des puissances hostiles à l'Allemagne, qui souhaitent une extension du conflit... Les milieux soviétiques considèrent comme dénuées de tout fondement les rumeurs selon lesquelles l'Allemagne aurait l'intention de rompre le pacte et d'attaquer l'URSS. Quant au transfert des troupes allemandes vers les zones septentrionales et orientales de l'Allemagne durant cette dernière semaine, on peut penser qu'il s'agit de mener à bien des tâches militaires dans les Balkans et que ces mouvements ont été dictés par des motifs qui sont étrangers aux relations germano-soviétiques ! »

Et pourtant, dans la partie de Pologne occupée par l'Allemagne, les armées hitlériennes construisaient de vastes réseaux de communication en prévision d'une attaque de l'URSS dont Hitler n'avait jamais fait mystère. Il était clair qu'après avoir stabilisé ses conquêtes à l'ouest du continent européen, l'Allemagne nazie se retournerait vers l'est. Même la bureaucratie russe le pressentait, malgré son aveuglement. Sauf qu'elle ne la prévoyait pas si proche, malgré les rapports qui lui parvenaient, malgré les mouvements de la Wehrmacht dans les Balkans et en Roumanie, qui resserraient l'étau autour de l'URSS, malgré les 500 vols de reconnaissance effectués par l'aviation allemande pendant les six mois précédant l'invasion. Pire, selon les clauses définies par le Pacte germano-soviétique, l'URSS continua jusqu'au bout à fournir les matières premières dont l'Allemagne avait besoin pour son industrie de guerre, cuivre, chrome, manganèse, etc., dans un but « d'apaisement », dans le fol espoir que cette servilité devant l'État nazi écarterait le danger !

Après l'invasion de l'URSS en juin 1941, Staline et la clique au pouvoir rejetèrent toute la responsabilité de l'avancée fulgurante de l'armée nazie sur l'impréparation de l'Armée rouge et l'incompétence des officiers. C'était passer sous silence le fait que, pendant les purges de 1937-1938, Staline avait décapité l'Armée rouge, éliminant physiquement, selon les évaluations de Trotsky, quelque 30 000 officiers et sous-officiers.

Si finalement, après trois ans de guerre sur son territoire, l'URSS parvint à se libérer de l'occupation nazie, au prix de millions de morts, ce ne fut pas grâce à la politique de Staline et de sa coterie de bureaucrates au pouvoir, mais grâce aux sacrifices et à l'héroïsme de la population.

Marianne LAMIRAL

mercredi 26 août 2015

:: 23 août 1939 : signature du pacte germano-soviétique


Le 23 août 1939, à Moscou, Ribbentrop et Molotov, les ministres des Affaires étrangères respectifs de l'Allemagne nazie et de l'URSS, signèrent un pacte de non-agression. Staline espérait ainsi contenir les ambitions de conquête d'Hitler vers l'est. Illusion de courte durée, puisque deux ans plus tard l'Allemagne nazie envahissait la Russie soviétique.

Pour défendre l'URSS menacée par l'expansionnisme de l'Allemagne nazie, Staline ne comptait pas sur la politique révolutionnaire qui avait été celle du jeune État soviétique, en 1917. Depuis la fin des années vingt, il avait tourné le dos à toute idée de révolution prolétarienne. À partir de 1934, il privilégia l'alliance, bien illusoire d'ailleurs, avec les États capitalistes comme la France (pacte Laval-Staline). Ce fut la politique « d'alliance des démocraties » et des « Fronts populaires » contre « les agresseurs fascistes ». En France, les dirigeants du Parti Communiste abandonnèrent toute idée de révolution sociale. Le PC devint nationaliste et même chauvin. Il se transforma en champion de la défense nationale. Pour lui, le conflit qui s'annonçait n'avait plus le caractère d'une guerre inter-impérialiste, mais celui d'un affrontement des « démocraties » contre le « fascisme ».

Face aux revendications de l'Allemagne nazie sur les Sudètes, en Tchécoslovaquie, Chamberlain pour la Grande-Bretagne et Daladier pour la France signèrent les accords de Munich, en 1938, avec Hitler et Mussolini. Ce fut une capitulation sans condition où ils donnèrent la Tchécoslovaquie en pâture à Hitler, espérant ainsi retarder la guerre. Chamberlain comme Daladier, représentants respectifs de leur bourgeoisie, laissaient ainsi les mains libres à Hitler pour son expansion à l'est et espéraient bien que celui-ci finisse par régler son compte à Staline. Tenu volontairement à l'écart de cette paix impérialiste par ses anciens alliés d'hier, Staline fit volte-face et signa un pacte avec Hitler.

Ce pacte scandalisa l'opinion bourgeoise et social-démocrate. En fait, il était dans la continuité de la politique menée par Staline depuis 1935, qui recherchait à échapper à la guerre grâce à une alliance avec un des deux camps impérialistes. Mais il incluait en outre des clauses secrètes prévoyant le partage de la Pologne entre l'Allemagne et la Russie, dont la mise en oeuvre fin septembre désorienta encore plus les Partis Communistes et les dizaines de milliers de militants pour qui Hitler, fossoyeur de la classe ouvrière allemande, était l'ennemi mortel des travailleurs.

Un virage diplomatique à 180° de la bureaucratie stalinienne

Cettte politique démoralisa et désorienta les classes populaires, et les militants communistes de ces « prétendues démocraties », comme l'écrivait Trotsky. En France, l'annonce de ce pacte fit l'effet d'une bombe. Certains militants communistes refusèrent d'y croire. D'autres le justifièrent en parlant de manoeuvre de Staline pour gagner du temps. De nombreux militants, écoeurés, déchirèrent leur carte. Des députés donnèrent publiquement leur démission et prirent des distances avec leur ancien parti. Tout comme le firent à leur tour nombre d'intellectuels, compagnons de route du parti. Et comment pouvait-t-il en être autrement, après avoir expliqué depuis 1934, à des centaines de milliers de militants, que l'ennemi c'était le fascisme ? Staline vendait désormais du pétrole et du manganèse à Hitler, expliquant que le peuple allemand aimait son Führer et que l'Allemagne était victime du « bloc impérialiste » anglo-français !

En France, la répression s'abat sur le Parti Communiste

Le pacte isola la Russie sur le plan international. En France, le gouvernement accentua la répression contre le Parti Communiste, qui avait déjà commencé au lendemain des accords de Munich. Le 25 août 1939, les deux quotidiens du PC l'Humanité et Ce Soir furent interdits, tandis que les distributeurs de tracts et les colleurs d'affiches communistes étaient systématiquement arrêtés. Le 2 septembre, la France déclara la guerre à l'Allemagne, qui avait envahi la Pologne la veille. Daladier demanda des crédits militaires supplémentaires et les députés communistes les votèrent ! Mais le gouvernement se fichait comme d'une guigne des actes de loyalisme du PCF qu'il qualifiait de « parti de l'étranger ». Lorsque la Russie envahit à son tour la Pologne, le 17 septembre, la chasse aux communistes fut ouverte. Le 26 septembre, le Parti Communiste et toutes les organisations communistes, liées ou pas au PCF, furent dissoutes par décret-loi adopté en Conseil des ministres à l'unanimité. Le PCF n'avait plus d'existence légale et fut réduit à l'activité clandestine. Le 8 octobre, les premiers députés communistes furent arrêtés. Daladier autorisa l'internement administratif, le 18 novembre. Durant les neuf mois qui suivirent la signature du pacte, la police française opéra 15 000 perquisitions et arrêta plus de 5 500 militants communistes français et étrangers résidant en France. En avril 1940 le décret Sérol - du nom d'Albert Sérol, ministre de la Justice et député SFIO (socialiste) de la Loire, ancien ministre de Léon Blum - autorisait la peine de mort pour qui nuirait à la défense nationale. Ce décret visait essentiellement les militants communistes.

Cette répression brutale porta un coup d'arrêt à l'intégration du PCF au sein de la société bourgeoise, commencée quelques années plus tôt avec la politique du Front Populaire. Elle provoqua toutefois un réflexe de solidarité chez les militants communistes, y compris ceux écoeurés par le pacte germano-soviétique. Le Parti Communiste entra alors dans une période difficile où, pour survivre dans la clandestinité, il dut affronter non seulement la répression de la police de Vichy, mais aussi celle de l'occupation allemande. Il connut de nouveau un succès à partir de 1942-1943, alors que l'URSS attaquée par l'Allemagne était redevenue alliée des impérialismes anglais et américain, puis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Mais sur la base d'une politique nationaliste « d'Union sacrée ».

Il n'était plus d'ailleurs la « section française » d'une Internationale Communiste que Staline avait dissoute en mai 1943 pour complaire à ses alliés anglo-américains, mais le Parti Communiste Français. Ce qu'il est resté.

René CYRILLE (LO n°2142)

samedi 20 juin 2015

:: Juin 1962 en Union soviétique : la révolte des ouvriers de Novotcherkassk [LO, juin 2012]

Le 1er juin 1962, une forte augmentation des prix de l'alimentation était annoncée pour toute l'Union soviétique : 19 à 34 % sur la viande, 25 % sur les produits laitiers et les oeufs. Le mécontentement provoqué par ces hausses prit un tour explosif à Novotcherkassk, ville industrielle du sud de la Russie.
Le Kremlin ne parlait que de hausses provisoires, mais cherchait par tous les moyens à faire rentrer de l'argent dans les caisses. Khrouchtchev et les autres dirigeants de l'époque avaient songé à relever aussi le prix du tabac et de la vodka, avant d'y renoncer, de crainte d'ajouter à une contestation diffuse dont la police politique, le KGB, venait de donner la mesure en haut lieu. Pour le seul début de 1962, le KGB disait avoir saisi trois fois plus de tracts hostiles à Khrouchtchev que durant toute l'année 1961 et avoir démantelé un nombre accru de petits groupes contestant le régime.

SOUS LA CHAPE DE LA DICTATURE, LE MÉCONTENTEMENT

Le KGB avait-il gonflé son bilan pour se faire valoir ? En tout cas, malgré la dictature étouffant toute forme d'expression indépendante, des tracts dénonçant les hausses de prix avaient surgi à Moscou, à Tchéliabinsk, ville industrielle de l'Oural, à Khabarovsk, sur la frontière chinoise. À Léningrad, Tambov, Magnitogorsk, Donetsk, des appels à la grève étaient même apparus sur les murs. À Novotcherkassk, la réaction ouvrière prit un caractère de contestation politique massive et le régime répliqua par une répression féroce.

PRIX EN HAUSSE, SALAIRES EN BAISSE

Dans la principale usine de la ville, NEVZ (construction de locomotives électriques), la direction était en train de réduire d'un tiers la paie des 14 000 travailleurs quand ces hausses de prix entrèrent en vigueur. Pour les ouvriers, dont beaucoup n'avaient pu se loger que dans le privé et qui, les étals des magasins d'État étant vides, n'avaient pas les moyens d'acheter à prix libres au marché kolkhozien, la coupe était pleine. Pas question de prendre le travail.

Le directeur et le chef du parti de l'usine vinrent les sermonner. Sans autre résultat que d'attiser leur colère, quand le directeur déclara que, s'ils ne pouvaient s'offrir de la viande, ils n'avaient qu'à « manger des pâtés d'abats ».

« De la viande, du beurre, la hausse des salaires », « On veut des logements » ou « Khrouchtchev à la casserole ! » répliquèrent les ouvriers sur des pancartes au fur et à mesure que les ateliers cessaient le travail.

Des grévistes partirent faire le tour des usines de la ville pour qu'elles se joignent au mouvement. D'autres bloquèrent la voie ferrée, actionnant le signal de détresse du train Saratov-Rostov dans l'espoir d'alerter les villes voisines. Dans l'après-midi, des milliers de grévistes s'en allèrent débusquer les responsables de l'administration dans leurs locaux, les forçant à dire « comment on peut vivre avec des salaires abaissés et des prix augmentés », tandis que des orateurs dénonçaient la misère à laquelle les autorités contraignaient les travailleurs.

La foule ouvrière balaya les forces de police envoyées « libérer » NEVZ et, après avoir décidé de manifester en ville le lendemain, elle fit un feu de joie avec des portraits de Khrouchtchev.
Le soir, des automitrailleuses étant venues « délivrer » les dirigeants de l'usine, les grévistes bloquèrent les portes et érigèrent une barricade sans que les soldats, éprouvant une sympathie visible pour le mouvement, s'opposent à eux.

Les autorités ayant alerté le Kremlin, Khrouchtchev dépêcha sur place deux membres du Présidium (le Bureau politique), dont Mikoyan. Durant la nuit, des tanks entrèrent en ville tandis que le KGB arrêtait certains meneurs ouvriers.

« PLACE À LA CLASSE OUVRIÈRE ! »

Le lendemain, 10 000 travailleurs gagnèrent le centre-ville, derrière des portraits de Lénine et des banderoles réclamant plus de justice sociale. Trouvant des tanks sur leur chemin, ils scandaient : « Place à la classe ouvrière ! » Les tankistes les laissèrent passer. Même chose de la part des soldats chargés de protéger le siège de l'administration, d'où Mikoyan et ses comparses venaient de fuir. Découvrant sur place que « ses » dirigeants s'apprêtaient à faire bombance de mets dont les travailleurs n'avaient même plus idée, la foule dévasta l'immeuble.

Une délégation de neuf ouvriers se rendit alors au siège du parti et demanda que l'armée évacue la ville, puis s'en alla rencontrer Mikoyan dans l'enceinte militaire où il s'était réfugié. Il promit de faire revoir les normes de salaire, mais déclara ne rien pouvoir faire pour les prix. Le chef de la délégation, l'ouvrier Mokrooussov, menaça : « Nous sommes la classe ouvrière, nous sommes nombreux. »

Des manifestants ayant attaqué un poste de la milice pour libérer leurs camarades arrêtés, les miliciens tuèrent un manifestant.

Peu après, c'est devant le Comité de ville où se pressait une foule compacte que la troupe tira. Pour empêcher que troupe et grévistes fraternisent, les autorités avaient remplacé les conscrits slaves par des soldats caucasiens, dont le russe n'était pas la langue et qui pouvaient plus difficilement se sentir proches de la population locale. Il y eut une cinquantaine de morts et des centaines de blessés. Selon un témoin, « la place était couverte de sang, sur lequel ressortaient les casquettes blanches des enfants écrasées dans une boue sanglante ».

La nouvelle du massacre eut un effet immédiat : les usines qui n'étaient pas encore en grève cessèrent le travail, des dizaines de milliers d'ouvriers envahissant les alentours du Comité de ville.
Le KGB, qui avait photographié des milliers de manifestants, arrêta des centaines de personnes durant la nuit. Le mouvement était décapité. Instaurant le couvre-feu, le régime coupa la ville de tout contact avec l'extérieur après le 3 juin, mais améliora son approvisionnement.

C'était, dit-on en russe, « le pain d'épice et le knout ». Mais entre la carotte et le bâton, c'est de ce dernier que les autorités se servirent le plus. Elles voulaient briser dans l'oeuf toute velléité de réaction de la classe ouvrière. Six ans après, le souvenir de la révolution ouvrière de 1956 en Hongrie était encore vif et cuisant pour la bureaucratie russe. Et Mikoyan, qui avait alors été envoyé à Budapest, savait d'expérience quelle formidable force de déstabilisation pour le régime pouvait receler une mobilisation ouvrière. D'ailleurs, de peur que les ouvriers de Novotcherkassk n'aient envoyé des agitateurs dans d'autres centres industriels, le Kremlin se hâta d'envoyer des émissaires dans des régions telles que le Donbass, pour y organiser un contre-feu.

En août, le pouvoir organisa une parodie de procès contre quatorze ouvriers de Novotcherkassk. Traités de « bandits et de provocateurs », sept furent condamnés à mort, les autres écopant de lourdes peines de prison. Il y eut encore des centaines d'arrestations, d'autres procès et condamnations à huis clos en septembre et en octobre. Et la chape de plomb de la censure s'abattit sur cette tuerie, dont presque personne n'entendit parler en Union soviétique, et encore moins au dehors.

EN MÉMOIRE DES COMBATTANTS OUVRIERS

Un des premiers grévistes, l'ajusteur Piotr Siouda, fut arrêté le 2 juin et condamné à douze ans de prison. Il était le fils d'un vieux-bolchevik que Staline avait fait mourir en prison et sa mère avait passé sept ans en camp comme femme d'un « ennemi du peuple ». À sa sortie de prison, Siouda, qui se disait « bolchevik sans parti », s'employa à faire connaître ce qu'il appelait « un des crimes les plus sanglants du parti et de l'État contre Octobre et le bolchevisme-léninisme ».

En 1987, il présenta une demande de réhabilitation des victimes de Novotcherkassk. Malgré la promesse de Gorbatchev de faire la transparence sur les pages sombres du régime, sa demande resta sans réponse. Mais, ayant imprudemment fait savoir qu'il avait découvert où on avait clandestinement enterré les victimes du massacre, Siouda fut frappé à mort en pleine rue, dans la nuit du 5 mai 1990, par des « inconnus » qui lui volèrent des documents qu'il avait recueillis sur ces événements. D'évidence, les héritiers de Staline ne tenaient pas à ce qu'il puisse être dit que, en URSS, la classe ouvrière avait relevé la tête face à la bureaucratie.

Pierre LAFFITTE (LO, juin 2012)

mercredi 17 juin 2015

:: 1948-1949 : le blocus de Berlin, épreuve de force entre l'impérialisme et l'Union soviétique [LO, juillet 2008]


Le 24 juin 1948 débutait le " blocus de Berlin ", qui allait être le premier affrontement de la Guerre froide entre les ex-alliés de la guerre et de l'après-guerre, les puissances occidentales rangées derrière les États-Unis d'une part, l'URSS et ses alliés d'autre part. Ce blocus devait durer jusqu'au 12 mai 1949, où l'URSS céda en rouvrant les voies de circulation menant à Berlin.

Depuis 1945, l'Allemagne vaincue n'existait plus en tant qu'État indépendant. Elle était découpée en quatre zones d'occupation, russe à l'est, américaine, anglaise et française à l'ouest, chacune sous commandement militaire. L'ancienne capitale, Berlin, enclavée dans la zone soviétique, était elle-même divisée en quatre zones d'occupation. Ce partage s'inscrivait dans la lignée des accords conclus entre les trois pays alliés contre l'Allemagne : les États-Unis, la Grande-Bretagne et l'Union soviétique (la France n'ayant été admise au rang de puissance occupante que plus tardivement).

Une alliance contre les peuples.

L'alliance entre les États-Unis, la Grande-Bretagne et l'Union soviétique se constitua pendant la guerre, quand l'Allemagne attaqua l'Union soviétique en 1941. Cette alliance s'avéra indispensable aux pays impérialistes, qui avaient besoin de la force militaire russe, avec ses millions d'hommes, pour vaincre l'Allemagne. À la fin de la guerre, cette alliance allait également leur être utile pour empêcher tout soulèvement révolutionnaire.

Les dirigeants impérialistes avaient en mémoire la période révolutionnaire de 1917-1919, à la fin de la Première Guerre mondiale qui avait instauré un État ouvrier en Russie et menacé le système capitaliste en Europe, notamment en Allemagne. Leur crainte de voir une révolution éclater était d'autant forte que toute l'Europe avait été ravagée par cinq années de guerre et que la majorité des pays occupés militairement avaient subi le régime de la terreur nazie. Le reflux des armées allemandes risquait de laisser un vide étatique dangereux pour l'ordre capitaliste. Ils avaient besoin de la force militaire de l'URSS pour maintenir l'ordre dans sa zone en attendant que des appareils d'État se mettent en place. Mais, d'autre part, ils avaient aussi besoin du poids que le régime stalinien possédait dans la classe ouvrière, au travers des Partis Communistes, pour s'opposer à toute velléité révolutionnaire et faire accepter à la population des sacrifices pour reconstruire l'économie capitaliste.

Cette alliance fut symbolisée par les accords des conférences de Téhéran, en décembre 1943, et Yalta en février 1945, qui allait devenir le symbole du " partage du monde " en zones d'influence, et ceux de Postdam, en juillet 1945.

Pour l'Allemagne, les accords de Postdam prévoyaient " une éventuelle reconstruction de la vie politique sur des bases démocratiques " - ce qui dans le contexte signifiait l'ordre capitaliste.

Dans la zone qu'elle occupait, l'administration militaire soviétique put s'appuyer, pour reconstituer un appareil d'État, sur les anciens dirigeants du Parti Communiste qui s'étaient réfugiés en URSS et qui avaient survécu aux purges des années 1936-1938. Mais, tout comme les dirigeants des pays impérialistes qui de leur côté trouvèrent peu de personnel politique pas trop compromis avec le régime hitlérien, ils firent appel à des gens qui avaient été de loyaux serviteurs du nazisme.

Il fallait aussi reconstruire l'économie du pays. L'URSS le fit en nationalisant les grandes entreprises ainsi que les vastes domaines agricoles - après s'être payée au titre de réparations en démontant des usines et en prenant des marchandises, comme le fit par ailleurs la France. Les Occidentaux, qui ne voulaient pas au centre de l'Europe d'un État exsangue incapable de contenir une éventuelle expansion de l'URSS, favorisèrent la remise en route de l'économie à coups de milliards de dollars fournis par les États-Unis, les seuls à pouvoir en payer le prix.

Les débuts de la guerre froide.

Plus le danger d'une révolution s'éloignait en Europe, et plus les rapports se tendirent entre l'URSS et les États impérialistes. Déjà en 1946, parlant du glacis que l'Union soviétique avait instauré autour d'elle en Europe de l'Est, le Premier ministre britannique Churchill parlait du " rideau de fer " qui s'était " abattu sur l'Europe ". L'année suivante, le 12 mars 1947, le président américain Truman exposait sa doctrine du " containment ", disant qu'il fallait " contenir le communisme en accordant une aide économique et financière, mais aussi militaire, aux pays considérés comme menacés par celui-ci ". Le plan Marshall, formellement un plan d'aide économique à l'Europe pour l'aider à se reconstruire, avait pour objectif politique d'attirer dans la sphère occidentale les États d'Europe centrale qui appartenaient à la zone soviétique. L'année 1947 marquait ainsi la fin de l'alliance entre la bureaucratie soviétique et l'impérialisme issue de la Seconde Guerre mondiale.

La Guerre froide qui débutait accéléra la création de deux États allemands. La division du territoire correspondait en gros à la position des armées à la fin de la guerre. Mais dès décembre 1946, déjà, les Britanniques et les Américains avaient fusionné leurs zones respectives. Le 3 avril 1948, la zone occidentale bénéficia de la " loi d'aide économique à l'Europe " (c'est-à-dire le plan Marshall) et reçut 1,4 milliard de dollars, qui s'ajoutaient aux 2 milliards déjà versés. En juin fut créée une monnaie unique pour la zone occidentale, le Deutsche Mark, isolant encore plus la partie de l'Allemagne occupée par l'Union soviétique. Cette dernière riposta en organisant le blocus de Berlin.

Le blocus de berlin.

Berlin, de par sa position, cristallisa la crise, puisque les Occidentaux avaient besoin de traverser la zone sous contrôle soviétique pour ravitailler la ville. En réponse à la création de cette monnaie unique, le gouvernement militaire soviétique suspendit le 23 juin la fourniture de courant et de charbon dans la partie ouest de la ville et, le lendemain, interdit aux Occidentaux d'emprunter les routes, canaux et voies ferrées qui reliaient la zone occidentale à Berlin.

Cependant Staline n'osa pas s'opposer aux communications par voie aérienne. Abattre pour cela des avions américains, cela aurait été prendre le risque d'un conflit ouvert avec les USA.

Les dirigeants américains mirent alors en place un gigantesque pont aérien pour ravitailler la ville, et ils assurèrent l'essentiel des transports, faisant en même temps la démonstration de leur puissance. Trois couloirs aériens reliaient Berlin à l'Ouest, et ils permirent qu'un avion atterrisse toutes les trois minutes. Chaque jour furent livrées quelque 8 000 tonnes de marchandises : charbon, essence, matières premières, vivres, etc. En tout, pendant les dix mois que dura le blocus, plus de 278 000 vols allaient être assurés, dont près de 190 000 par les États-Unis.

La bureaucratie stalinienne finit par reculer devant cette démonstration de force et le blocus fut levé le 12 mai 1949. Les voies terrestres furent rouvertes, mais le pont aérien fut maintenu jusqu'à la fin septembre.
Le blocus accéléra la séparation de l'Allemagne en deux États. Le 23 mai 1949 fut créée à l'ouest la République fédérale allemande (RFA), tandis qu'à l'est la République démocratique allemande (RDA) naissait officiellement en octobre 1949.

L'impérialisme américain sortit finalement avec succès de cette partie de poker menteur que fut le premier affrontement de la Guerre froide.

Marianne LAMIRAL (LO, juillet 2008)

jeudi 11 juin 2015

:: 22 juin 1941 : l'attaque d'Hitler contre une URSS affaiblie par la politique criminelle de Staline [LO, juin 2001]

Dans la nuit du 21 au 22 juin 1941, l'armée allemande passait à l'offensive contre l'Union Soviétique, l'alliée de la veille. En deux semaines, elle avait avancé de cinq cents kilomètres à l'intérieur du territoire soviétique. Après cinq mois de combat, elle encerclait Léningrad, faisait face à l'armée rouge devant Moscou, et occupait la totalité de l'Ukraine.

Cette offensive marquait la fin de l'alliance entre l'Allemagne hitlérienne et l'URSS de Staline qui durait depuis la signature, près de deux ans plus tôt, du pacte germano-soviétique. A la stupeur de nombreux travailleurs et de militants communistes du monde entier, celui-ci avait été signé le 23 août 1939 par les ministres des Affaires étrangères de l'Allemagne et de l'URSS, Ribbentrop et Molotov.

Le pacte germano-soviétique

Ce pacte n'avait été que la suite logique de la politique de Staline et de son abandon de toute politique révolutionnaire. Pour Lénine et Trotsky, l'Etat ouvrier né de la révolution ne pouvait véritablement assurer sa survie contre les impérialistes que grâce au soutien des travailleurs de tous les pays et, à terme, le renversement du système capitaliste mondial. Dans les années 1920, grâce à ce soutien, grâce à l'existence d'un courant révolutionnaire international dans la classe ouvrière, la jeune république soviétique avait survécu face aux agressions et à l'encerclement dont elle fut alors l'objet de la part de la contre-révolution intérieure et de ses soutiens impérialistes.

Mais une fois au pouvoir, Staline tourna le dos à cette politique révolutionnaire internationale, car il combattait toute perspective qui risquait à terme de menacer son propre pouvoir en Union Soviétique. Pour la survie de l'URSS, ou plutôt pour la survie de son propre pouvoir bureaucratique, il ne lui resta plus qu'à s'en remettre à la vieille diplomatie traditionnelle et à tenter de mener un jeu diplomatique hasardeux en direction des grandes puissances impérialistes, sur la base de leurs rivalités.
Ainsi, dans un premier temps, après la victoire des nazis en janvier 1933, il tenta une politique de rapprochement avec l'Allemagne, politique qui ne déboucha pas. La victoire d'Hitler marquait pourtant le début du compte à rebours d'une nouvelle guerre mondiale pour un nouveau partage de la planète. D'une façon ou d'une autre, celle-ci ne pouvait que viser l'existence même de l'Union Soviétique. A partir de 1934, Staline opéra un tournant et se rapprocha cette fois de la France et de la Grande-Bretagne. En mai 1935, un traité d'assistance mutuelle fut signé entre la France et l'URSS. Lors de la visite qui s'ensuivit à Moscou de Laval, chef du gouvernement français, Staline affirma, à l'adresse du PCF, comprendre la nécessité de l'effort d'armement du gouvernement français. Dorénavant, Staline présenta la guerre qui venait, non plus comme une guerre entre deux camps impérialistes, mais comme la lutte des "démocraties" contre les "dictatures". En revanche, il ne fut plus question de la lutte des travailleurs pour le pouvoir.

On put vite mesurer le peu de fiabilité de ces alliés impérialistes de l'URSS, pour lesquels Staline avait fait abandonner aux partis communistes toute politique révolutionnaire dans la classe ouvrière des autres pays, une classe ouvrière qui aurait pourtant pu être le meilleur allié du premier Etat ouvrier. En septembre 1938, les dirigeants français et anglais signèrent les accords de Munich qui donnaient satisfaction à Hitler, pensant visiblement repousser ses appétits vers l'Est. De son côté, à ce moment-là, Staline savait à quoi s'en tenir sur la valeur de l'armée rouge. Les purges qu'il avait ordonnées en 1937 continuaient à éliminer des dizaines de milliers de ses meilleurs cadres, diminuant d'autant la force de son commandement. En face, le futur camp des alliés, et plus particulièrement la Grande-Bretagne et la France, envisageait un accord avec l'Allemagne hitlérienne, espérant que cette dernière dirigerait ses coups à l'Est, contre l'URSS. L'accord de Munich s'inscrivait dans cette logique.

Le pacte germano-soviétique permit aux deux compères de se partager la Pologne. C'était calmer les appétits de conquête à l'est de Hitler, mais seulement bien provisoirement. En fait, loin de garantir à l'URSS sa sécurité, cet accord permit à l'armée allemande d'atteindre par étape ses objectifs. Elle lui laissa les mains libres pour concentrer ses forces sur le front de l'Ouest, ce qui lui permit d'écraser en quelques semaines en mai-juin 1940 les armées anglaise et française. Trotsky écrivait alors : "Ses victoires (de l'Allemagne) à l'Ouest ne sont qu'une gigantesque préparation pour un gigantesque mouvement vers l'Est".

L'offensive allemande

A la sortie de l'hiver 1940-1941, l'armée allemande prit effectivement l'offensive dans cette direction pour occuper d'abord les champs pétrolifères de Roumanie, puis en avril, la Yougoslavie et la Grèce. L'étape suivante était clairement tracée.

Et pourtant, Staline s'accrochait encore à l'illusion de la solidité de son alliance avec Hitler. Une semaine avant l'offensive allemande contre l'URSS, l'agence soviétique officielle Tass continuait à affirmer : "... Les rumeurs n'ont cessé de se multiplier quant à une "guerre prochaine" entre l'Union soviétique et l'Allemagne... Il n'y a rien là qu'une vaste tentative des puissances hostiles à l'Allemagne, qui souhaitent une extension du conflit... Les milieux soviétiques considèrent comme dénuées de tout fondement les rumeurs selon lesquelles l'Allemagne aurait l'intention de rompre le pacte et d'attaquer l'URSS. Quant au transfert de troupes allemandes vers les zones septentrionales et orientales de l'Allemagne, durant cette dernière semaine, on peut penser qu'il s'agit de mener à bien des tâches militaires dans les Balkans et que ces mouvements ont été dictés par des motifs qui sont étrangers aux relations germano-soviétiques !"

C'est donc totalement impréparée que l'URSS subit l'offensive éclair de l'armée allemande. Le fiasco annoncé du pacte germano-soviétique et la cécité politique de Staline faillirent mettre un point final à l'existence de l'Union Soviétique.

Intégrant une nouvelle alliance, cette fois aux côtés des Etats-Unis, au prix d'un effort de guerre exceptionnel et d'une mobilisation de sa population, l'URSS résista finalement à l'armée allemande. Après avoir bloqué celle-ci fin 1942 à Stalingrad, l'armée rouge la repoussa à partir du printemps 1943, et réussit à la vaincre au bout de quatre années de guerre totale. Mais cette alliance entre l'Allemagne nazie et l'URSS de Staline et son dénouement inopiné le 22 juin 1941 avaient coûté cher à la population soviétique, qui le paya de millions de morts et de destructions immenses. Et elle reste un témoignage de l'ignominie de la politique de la bureaucratie et de son chef Staline, qui avaient mené l'Union Soviétique au bord du gouffre.


Michel ROCCO (LO, juin 2001)

:: 25 juin 1950 : le début de la guerre de Corée [LO, juin 2000]

Le 25 juin 1950, l'armée nord-coréenne, équipée d'un armement que lui avaient laissé les troupes soviétiques, franchissait le 38e parallèle, la limite au-delà de laquelle commençait la zone d'influence américaine. Constatant très vite l'impuissance militaire de la dictature qu'ils avaient installée au sud, les Etats-Unis intervinrent directement, engageant une guerre qui devait durer trois ans.

25 juin 1950

La population coréenne, annexée de force au Japon en 1910, pouvait espérer avec la défaite du Japon de 1945 la fin de l'emprise de ce pays. Mais c'était sans compter avec le pacte qu'avaient scellé les vainqueurs de la guerre, l'impérialisme américain et l'URSS stalinienne, contre le droit des peuples. Les troupes soviétiques occupèrent le nord de la presqu'île deux jours avant la défaite japonaise, les troupes américaines le sud de la Corée quatre semaines plus tard, avec le souci commun d'y faire taire la population. Une ligne de démarcation fut établie entre les deux zones le long du 38e parallèle.

Un partage imposé par les grandes puissances

La joie qui avait éclaté à Séoul, la capitale du sud, quand le commandant américain, le général Hodge, reçut la capitulation japonaise le 9 septembre 1945, fut de courte durée. Il décida le maintien des fonctionnaires japonais stationnés en Corée, qui étaient vomis de la population, et on lui prêta les propos suivants : " Les Coréens sont de la même race de chats que les Japonais ". Les Etats-Unis portèrent au pouvoir Syngman Ree, qui se comporta en bourreau pour tous les opposants.

Au nord, l'armée soviétique installa Kim Il-sung, qu'elle avait ramené d'URSS. Son passé de combattant en faveur de l'indépendance de la Corée contre le Japon dans les années trente lui donnait du prestige, dans un pays où les exactions de l'armée d'occupation japonaise avaient laissé de sinistres souvenirs. Sa popularité grandit à travers le pays quand il organisa une réforme agraire au bénéfice des petits fermiers.

La division de la Corée était en principe provisoire, jusqu'aux élections prévues dans les deux zones, qui devaient aboutir à la création d'un gouvernement commun. Mais la situation se figea. En effet les Etats-Unis étaient en train de durcir leur politique pour endiguer l'influence de l'URSS, tandis que celle-ci cherchait à se constituer un glacis qui ferait tampon avec les pays impérialistes, sans que cela remette en cause les rapports sociaux. La Guerre Froide avait commencé.

De nombreuses familles se trouvèrent partagées entre les deux zones désormais ennemies. La pauvreté fut encore renforcée par la coupure économique, le nord jusque-là payant en bois, charbon, fer et courant électrique, le riz, l'orge et les textiles produits par le sud.

A la fin de 1948, quand les troupes soviétiques se retirèrent en grande pompe, Kim Il-sung dénonça auprès de la population le maintien des troupes américaines au sud. Celles-ci partirent en juin 1949. Cependant, six cents conseillers américains restaient sur place pour aider à organiser une police et une armée au service de la dictature de Syngman Ree.

Les Etats-Unis, soucieux de désamorcer une révolte agraire et d'ôter un argument de poids au gouvernement du Nord, conseillèrent à leur protégé du Sud d'annoncer lui aussi un partage des terres, mais le gouvernement de la Corée du Sud s'y refusa, ce qui renforça l'hostilité de la population à son égard.

En Chine, la réforme agraire à laquelle s'était finalement décidé Mao lui valut une immense popularité, donnant un nouvel élan à l'armée qu'il avait forgée dans la lutte contre le Japon. Les Etats-Unis assistèrent impuissants à sa prise de pouvoir le 1er octobre 1949.

En Corée, l'aspiration à un partage des grandes propriétés se conjuguait à celle de l'unité nationale. C'est dans ces conditions favorables que, le 25 juin 1950, l'armée du Nord, forte de 60 000 hommes et de quelques dizaines de blindés, franchit le 38e parallèle. En 24 heures, elle atteignait les faubourgs de Séoul, la capitale du Sud. L'armée sud-coréenne s'était débandée.

Les Etats-Unis s'empressèrent d'intervenir. Ce qu'ils avaient été contraints de laisser faire en Chine ne devait pas servir de précédent à d'autres peuples pauvres, dans une situation où l'URSS, malgré sa politique de maintien du statu quo, pouvait néanmoins servir de point d'appui à des contestations.

L'impérialisme US derrière le masque de l'ONU

Dès le 26 juin, le président US Truman décida l'envoi des troupes. Il obtint de l'ONU qu'elle désigne la Corée du Nord comme agresseur et qu'elle apporte au Sud " toute l'aide nécessaire pour repousser les assaillants ". Le secrétaire général de l'ONU s'exclama : " C'est une guerre déclarée contre les Nations unies ! ". Cette intervention de l'impérialisme se déroula donc sous le couvert de l'ONU. Ce ne serait pas la dernière fois.

L'URSS de Staline, qui ne voulait rien d'autre que le maintien de l'ordre existant, se garda bien d'intervenir. Après s'être tus pendant quelques jours, ses représentants demandèrent... l'arbitrage de l'ONU, alors que celle-ci patronnait déjà l'intervention armée en Corée. Seize nations dont la France envoyèrent des troupes aux côtés des sudistes. Parallèlement, les Etats-Unis firent un geste en livrant du matériel militaire pour la guerre coloniale que la France menait alors en Indochine : la défense du colonialisme français faisait partie désormais d'une croisade du " monde libre " contre le " communisme ". Aux Etats-Unis, la campagne anticommuniste qui avait été déclenchée en février 1950 par le sénateur McCarthy prit des allures hystériques, tandis qu'en Europe de l'Ouest l'éventualité que la guerre de Corée ne débouche sur une troisième guerre mondiale provoquait la panique : sucre, huile et savon avaient disparu des épiceries.

Le général MacArthur, qui régentait le Japon occupé par l'armée américaine, fut chargé de commander les opérations de l'ONU en Corée. Son premier rapport envoyé à Washington était alarmant : " Les forces sud-coréennes sont complètement désorganisées ; elles n'ont jamais combattu sérieusement et manquent de chefs. Conçues et équipées pour constituer des forces légères destinées à maintenir l'ordre intérieur du pays, elles n'ont reçu aucun entraînement pour résister à une attaque par blindés ou par avions ". Effectivement. Entraînées pour l'arrestation et la torture des communistes et autres opposants, elles ne résistèrent pas à une offensive militaire qui avait ses partisans dans le Sud de la Corée. MacArthur concluait : " La seule solution pour tenir les lignes actuelles, et pour regagner par la suite le terrain perdu, réside dans l'intervention de forces terrestres des Etats-Unis ". Et il fut entendu.
Cependant, malgré le renfort des troupes américaines, l'armée sud-coréenne continua d'être refoulée. Elle dut s'accrocher à un petit réduit à l'extrémité de la péninsule.

Le 15 septembre, le conflit changea de dimension. Les Etats-Unis organisèrent à Inchon, le port de Séoul, un débarquement de troupes avec un pont aérien tel qu'ils en avaient organisé pendant la guerre du Pacifique. En quinze jours, la situation militaire fut renversée. Pour reprendre Séoul cependant, les marines durent engager une bataille de rues où la moitié de leurs effectifs furent tués ou blessés.

MacArthur chassa l'armée nord-coréenne au-delà du 38e parallèle et, toujours sous le couvert de l'ONU, poursuivit bien au-delà vers le nord, jusqu'au fleuve Yalu qui marque la frontière avec la Chine. De l'autre côté, Mao avait mobilisé 200 000 hommes, qualifiés de volontaires, car officiellement l'armée chinoise n'intervint pas. Au cours de l'hiver, ils infligèrent une lourde défaite aux marines, qui furent contraints à une guerre épuisante de fantassins. A partir de l'hiver 1951, le front se stabilisa autour du 38e parallèle. Mais des combats atroces durèrent encore jusqu'en 1953.

Le mythe d'une intervention " propre "

Malgré la supériorité militaire écrasante que leur donnaient leur aviation, leurs tanks et leurs bombes au napalm, les Etats-Unis n'avaient pas réussi à contrôler l'ensemble de la péninsule. Cependant les Coréens qui s'étaient battus pour unifier leur pays contre la puissance de guerre des Etats-Unis n'y étaient pas parvenus. L'armistice conclu le 27 juillet 1953 consacra une frontière entre le Nord et le Sud très proche de celle de 1950.

Il y eut 54 000 morts parmi les soldats américains - ce qui fut douloureusement ressenti et fit disparaître pour un temps le mythe d'une intervention " propre " dans l'opinion américaine - tandis que la population coréenne payait un tribut très lourd, de un à deux millions de morts selon les estimations, sur une population de 30 millions. La Corée du Nord, industrialisée pendant les 40 ans qu'avait duré l'annexion japonaise, était anéantie ; Séoul, la capitale du Sud, détruite.
Contrairement au Nord, la Corée du Sud a, depuis 1953, reçu des capitaux américains. De nouvelles usines sont apparues, et avec elles une classe ouvrière qui a montré sa combativité ces dernières années.

Si les pourparlers actuels, engagés en vue d'une éventuelle réunification, aboutissent à un accord, il est à souhaiter qu'il permette de faciliter la vie de la population des deux côtés de la frontière. Et il faut souhaiter aussi et surtout que les travailleurs du Nord et du Sud réussissent à unir leurs forces contre un système qui, cinquante ans après la guerre de Corée, engendre encore tant de misère, de destructions et d'exploitation.
Jean SANDAY (LO, juin 2000)

dimanche 9 novembre 2014

:: 1989 : la fin du "bloc soviétique", la désagrégation du stalinisme, mais pas la fin du communisme

Certains dans les milieux bourgeois pavoisent parce que ce serait la fin du communisme ! Ceux-là n’auront pas des lendemains qui chantent ! Car la disparition par forfait du prétendu « bloc soviétique » aujourd’hui, pas plus que son existence pendant 40 ans, n’a jamais eu à voir avec le communisme... si ce n’est qu’il en était une odieuse contre-façon. La plus grande escroquerie du siècle ! 

Mais laissons les anti-communistes les plus frustres se féliciter du déclin de l’URSS sur la scène mondiale. Les politiciens ou journalistes liés aux milieux dirigeants américains eux, n’éprouvent pas la même jubilation. De leur côté, il y a une inquiétude évidente.


« Est-ce que le déclin de l’URSS est la clé d’un futur plus stable ? » , demande un certain Goldberg dans une revue de Washington. L’auteur n’est pas du tout sûr de la réponse ! « Beaucoup de gens prétendent », dit-il « que les démocraties sont forcément beaucoup plus pacifiques que les dictatures. Cela n’a rien d’évident, et l’histoire ne le prouve pas. En réalité, la guerre froide était dans le monde un élément de stabilité ». Et ce journaliste bourgeois américain ne raisonne pas seulement en fonction du bloc soviétique. Il ne constate pas seulement que les bureaucrates soviétiques ont contribué, depuis des décennies, au maintien de l’ordre impérialiste mondial. Il constate aussi que la division du monde a aidé les Américains à maintenir l’ordre dans leur bloc, dans ce « bloc occidental » rendu peut-être aujourd’hui plus fragile.

La prétendue « menace soviétique » ou autre « main de Moscou », a indéniablement aidé les Américains à faire passer leurs intérêts pour ceux de l’ensemble de l’humanité, du « monde libre » ils disaient. Et à faire accepter au monde entier, et en particulier aux travailleurs des pays riches, sans qu’ils réagissent, sans qu’ils se sentent vraiment concernés, quarante ans de massacres dans le Tiers-Monde. Aujourd’hui évidemment que la « menace soviétique » a fait son temps, est-ce que ça ne va pas être aussi pour l’impérialisme américain la « vérité des prix » ?

Les dirigeants américains s’inquiètent déjà pour la « solidarité occidentale » qui paraîtra vraisemblablement moins évidente, entre puissances impérialistes elles-mêmes, dont on constate qu’elles sont plus ou moins solidaires jusqu’à présent, mais néanmoins rivales. Et si les contradictions inter-impérialistes s’exacerbaient, est-ce que l’absence de ce « bloc soviétique » présenté comme irréductiblement opposé et antagoniste et contre lequel il fallait serrer les rangs, ne pourrait pas favoriser la réapparition de luttes âpres entre États impérialistes ? Est-ce que la tension des relations internationales entre le Japon et les États-Unis, entre l’Allemagne et le Japon, ou entre l’Allemagne et l’Angleterre ne pourrait pas être encouragée ? Cela dépend de la concurrence économique entre les impérialismes, certes. Leur lutte n’est pas à son état critique. Mais c’est un fait que si l’impérialisme américain n’apparaît plus comme le chef inconteste d’un bloc, le monde peut repartir...comme en 1914, ou comme en 1940 !

Nous n’en sommes pas là. Pas encore du moins, et pour le moment, ce qui inquiète les dirigeants du monde impérialiste, c’est la situation dans les pays pauvres. En fait dans tous les pays qui ne sont pas les quelques métropoles impérialistes.

L’économie impérialiste, même si elle ne retrouve pas la croissance des années 1950 à 1973 qui a marqué son « âge d’or » dit avoir surmonté les crises les plus graves des quinze ans passés, et connaître à nouveau une « reprise », lente mais sûre.

Le renforcement apparent de l’impérialisme n’est pas dû à sa dynamique économique interne ou à son absence de contradictions, ou à la puissance de l’économie de marché.

Entre les deux guerres, c’est son économie, ses contradictions, qui l’avaient conduit à une crise catastrophique génératrice de la crise révolutionnaire des années 30 et de la guerre mondiale qui a clos la même décennie.

Et si l’impérialisme s’est sorti sans encombre de la crise sociale et politique des années 30, c’est grâce à la trahison de la bureaucratie soviétique. Ce fut une intervention politique volontaire, car ces dirigeants craignaient la révolution prolétarienne encore plus, si c’est possible, que les dirigeants impérialistes pouvaient la craindre.

La Deuxième Guerre mondiale fut crainte par tous les dirigeants impérialistes, car ils avaient l’expérience de la façon dont la première s’était terminée, par une gigantesque crise révolutionnaire que avait secoué toute l’Europe et une partie de l’Asie.

Quand ils se sont engagés, à leur corps défendant, dans la Deuxième Guerre mondiale, ils savaient que la guerre à laquelle ils étaient acculés par les « mérites » de leur économie de marché, portait en elle ce risque majeur.

Mais Staline avait fait massacrer, dans la même décennie de 1930 à 1940, des dizaines de milliers de militants révolutionnaires, de militants communistes, en avaient démoralisé bien d’autres encore, avait laissé sacrifier des dizaines de milliers de militants communistes au fascisme en Allemagne, avait corrompu, du haut en bas, le mouvement ouvrier européen.

Et de plus, durant la guerre, il apporta un appui décisif à la politique impérialiste des alliés en stérilisant dans l’oeuf toute posibilité pour le prolétariat européen ou asiatique de retrouver spontanément la voie révolutionnaire.

Enfin, dans l’immédiat après-guerre, les dirigeants de l’URSS n’ouvrirent pas à l’immense réservoir de forces constitué par les révolutions coloniales, la possibilité de se transformer en révolution prolétarienne, facteur d’extension possible de détruire l’impérialisme, au lieu simplement de le gêner très momentanément.

Aujourd’hui les dirigeants de la bureaucratie russe ont joué leur partie jusqu’au bout et ils en sont victime. car l’impérialisme a survécu là où il aurait pu mourir mille fois, en prenant l’apparence, aux yeux du monde entier, d’un régime fort, idéal, en expansion, et qu’aucun autre régime, aucune autre société, ne peut contester.

Ceux qui annoncent aujourd’hui une « reprise économique » l’interprêtent en tout cas comme le fruit d’une exploitation toujours plus dure des travailleurs et des masses populaires, d’un creusement dramatique des inégalités. Autant dans les pays riches que dans les pays pauvres, même si les effets n’y sont encore les mêmes.

Et c’est ce qui inquiète les dirigeants de l’impérialisme. Ils savent bien que la prétendue disparition du communisme n’est pas un véritable succès politique pour eux. Ils savent bien que la prétendue reprise économique n’est est pas un non plus. Ils savent qu’ils n'ont pas à pavoiser. Ils savent que tout est pour le pire dans leur meilleur des mondes.

Ils savent qu’un système où on peut perdre chaque année davantage d’argent sur les tables de jeu du Nevada que les États-Unis n’en consacrent à l’aide au pays sous-développés, ou encore qu’un système où les Américains peuvent dépenser davantage en un an pour nourrir leurs chiens que ne dépensent les 600 millions de personnes qui ont faim dans le monde, qu’un tel système n’est ni défendable, ni tenable.

Un dénommé Georges Kennan, prétendu théoricien de la théorie du containment de l’URSS, en 1947, explique qu’il n’y avait vraiment plus rien à endiguer en URSS. Seulement des profits à y faire, peut-être. Par contre « s’il y a un danger réel pour les USA, c’est en nous-mêmes » écrit-il, « dans le Tiers Monde et sa misère » ... « c’est cela qu’on a aujourd’hui à « contenir » ».

Oui, ce n’est plus un « bloc » que l’impérialisme a à endiguer. C’est un monde. Et si les quelque quatre milliards 900 millions de prolétaires de la planète (à supposer qu’il y ait même cent millions de riches) décidaient d’en finir avec l’Apartheid par l’argent, on ne serait pas si loin que cela du communisme, et du vrai.

Car ce qu’on peut conclure de ces décennies d’explosion, puis de dégénérescence et de déclin de l’URSS, c’est que si le stalinisme a perdu, peut-être définitivement, la partie contre l’impérialisme, la classe ouvrière, elle, n’a perdu que des batailles mais pas la guerre de classe qui ne cessera qu’avec l’exploitation.



lundi 24 septembre 2012

:: Automne 1923 : Staline commence sa campagne contre le "fractionnisme trotskyste"


En 1923, dans le Parti Bolchevik et l’Internationale Communiste, s’engageait une discussion qui ne devait se terminer que quatre ans plus tard, par l’exclusion de tous les éléments révolutionnaires. Pour la première fois, en cet automne 1923, la bureaucratie soviétique manifestait ouvertement son existence politique. La campagne contre les révolutionnaires, contre le « fractionnisme trotskyste » commençait.
Mais ces événements s’inscrivaient dans un cadre beaucoup plus large. Plus que les petites combines des hommes de l’appareil, il y avait le reflux de la vague révolutionnaire qui avait suivi la première guerre mondiale, reflux qui allait emporter à son tour l’Internationale.
En fait, depuis l’échec de l’Armée Rouge en Pologne, la révolution reculait sur tous les fronts, « l’offensive révolutionnaire » de mars 1921 en Allemagne ne pouvait enrayer ce mouvement. En octobre 1922, Mussolini formait le premier ministère fasciste. En septembre 1923, c’était en Espagne le coup d’État de Primo de Rivera.
Ce recul ne devait pas épargner la Russie des soviets. Dès 1921 la N.E.P. représentait toute une série de concessions faites aux éléments de la ville et de la campagne. La fin de la guerre civile trouva le pays épuisé à un tel point, l’économie si délabrée, qu’il fallut bien en passer par là et renoncer au communisme de guerre.
Le Parti Bolchevik était parfaitement conscient qu’il s’agissait d’un recul, il n’essaya pas de le cacher. Et, pour éviter que la pression de la petite bourgeoisie qui allait immanquablement renaître de la NEP ne se manifeste trop facilement dans le seul parti dirigeant, le Xe congrès supprima le droit de fractions.
Mais cette mesure se révéla la parfaitement inefficace, elle se retourna même finalement contre les révolutionnaires, car ce ne fut pas à la périphérie du parti mais en son centre, dans son appareil, que se manifesta l’influence petite-bourgeoise.
La bureaucratisation de l’appareil d’État soviétique était un mal déjà ancien, mais qui ne pouvait aller qu’en s’accentuant avec la fatigue et l’apathie politique qui gagnaient les masses ouvrières. A partir de 1922, il s’avéra que le phénomène n’était pas limité aux fonctionnaires de l’État, mais gagnait également l’appareil du parti. Lénine, bien que malade, se préparait pour le XIIe congrès à livrer la lutte contre la bureaucratisation. Sa deuxième rechute l’empêcha d’y participer, mais il fit parvenir sa « Lettre au Congrès » dans laquelle il demandait que Staline soit écarté du secrétariat général. Cette emprise grandissante des bureaux sur la vie du parti ne s’était pas encore manifestée dans le domaine de la politique de l’Internationale. Elle était surtout caractérisée par des moers nouvelles. A la libre et franche discussion faisaient place peu à peu les pressions et le chantage de toutes sortes.
Mais déjà, aussi, des différends apparaissaient dans le domaine de la politique économique. Dès la fin de 1922 Trotsky demandait un rythme d’industrialisation plus rapide de manière à pouvoir offrir des produits manufacturés aux paysans, à établir un équilibre entre les prix des produits industriels et agricoles. Trotsky utilisait l’image des ciseaux dont une branche représentait les prix agricoles et l’autre les prix industriels, les deux branches s’écartant de plus en plus. Il s’agissait donc de refermer les ciseaux, et c’était une question de première importance, car si la cherté des produits industriels lésait la paysannerie dans son ensemble, elle favorisait la différenciation sociale à la campagne, la naissance d’une classe de koulaks sur laquelle pouvait s’appuyer la bureaucratie. L’industrialisation au contraire, en abaissant les prix du matériel agricole, aurait égalisé les chances des différents paysans, elle aurait de plus permis de réformer et de renforcer la classe ouvrière russe, qui avait pratiquement disparu en 1921 (il n’y avait plus que des chômeurs et des fabricants de « perruque » destinée à être vendue au marché noir), et ne s’était que partiellement reformée durant les deux premières années de la NEP.
Ainsi, au début de l’automne 1923, deux revendications importantes apparaissaient dans le parti, sur deux plans différents, mais en fait étroitement liés : celle d’un retour à la démocratie ouvrière, celle de l’industrialisation.
Mais à cette époque des faits nouveaux captèrent l’attention de tous, faisant passer la discussion qui s’ébauchait au second plan. La crise allemande approchait de son dénouement. La victoire de la révolution en Allemagne aurait été la fin de l’isolement de l’URSS, le salut de la révolution soviétique, l’aube de la révolution mondiale. Et le parti communiste allemand se préparait à célébrer le 6e anniversaire de la Révolution russe de la plus digne manière qui soit, en prenant le pouvoir à son tour.
La situation était objectivement révolutionnaire. Cela est indiscutable. Mais entre la politique suivie par le K.P.D. et celle qu’avait menée le Parti bolchevik en 1917, il y avait un fossé énorme, et cette différence était bien significative des nouvelles moers qui régnaient dans l’IC En Russie, toute la politique des révolutionnaires consista à démontrer aux masses la nécessité de la prise du pouvoir, à leur faire apparaître l’insurrection comme leur insurrection. En Allemagne l’État-Major communiste dressa ses plans indépendamment du mouvement de masse. Si elle avait eu lieu, l’insurrection aurait coïncidé avec la montée révolutionnaire des masses ; elle n’en aurait pas été l’aboutissement.
Au dernier moment l’insurrection fut décommandée : on venait de se rendre compte que les plans étaient faux, que les stocks d’armes étaient insuffisants. Les bureaux s’étaient trompés !
Les masses n’avaient pas combattu, elles n’avaient pas été vaincues, nais le mouvement refluait. L’octobre allemand marqua un virage important, ce fut la dernière chance de la révolution russe, ce fut aussi le premier échec d’un mouvement révolutionnaire imputable à la bureaucratie.
Lorsque les nouvelles d’Allemagne arrivèrent en Russie, elles libérèrent tous les griefs accumulés contre la direction du parti et de l’IC, manifestement responsable. Staline n’avait-il pas écrit en août : « Selon moi, on doit retenir les Allemands et non pas les stimuler ».
Quarante six bolcheviks éminents, parmi lesquels Piatakov, Préobrajensky, Sérébriakov, V.M. Smirnov, publièrent une déclaration où ils disaient notamment : « La présente situation est due au fait que le régime d’une dictature fractionnelle qui se développa après le Xe congrès, a survécu à son utilité ».
Devant l’agitation croissante qui se développa, le triumvirat, Staline, Zinoviev, Kamenev - qui dirigeait en fait le parti depuis la maladie de Lénine - inquiet décida de lâcher du lest. Le 7 novembre, Zinoviev publia un article autorisant la discussion, et affirmant d’ailleurs que la démocratie ouvrière existait dans le parti. Le 5 décembre, le Comité Central adopta une résolution condamnant la bureaucratie, les privilèges spéciaux, permettant la restauration du droit de critique.
Trotsky, malade depuis le début novembre (c’est de son lit qu’il participa à toute la discussion), signa la résolution du C.C., mais compléta sa position en publiant quelques jours plus tard une lettre dans laquelle il pesait le problème dans tout son ensemble et expliquait ses craintes sur le danger d’une dégénérescence bureaucratique.
Les réactions de la majorité du c.c. furent significatives de sa mauvaise foi. alors qu’il ne semblait pas y avoir de désaccord entre la résolution du c.c. et la lettre de trotsky, la pravda se déchaîna contre ce dernier. de 1917 à 1923 les discussions s’étaient caractérisées par un certain côté conciliant en ce sens qu’il n’était pas dans les méthodes du parti d’envenimer la discussion par le rappel des divergences passées. là au contraire, la discussion ne porta pas tant sur les positions présentes de trotsky que sur le rappel de ses « fautes passées » de 1903 à 1923.
La lutte contre l’opposition qui se formait sur la base de la revendication de la démocratie ouvrière et de l’industrialisation se confondit avec la lutte que menaient nombre de cadres supérieurs du parti contre Trotsky. La position de ce dernier n’était pas facile : nouveau venu dans le Parti bolchevik à la veille de la Révolution, il avait rapidement surclassé et dominé nombre de « vieux » bolcheviks. Commissaire à la guerre, il avait souvent dû au cours de son activité piétiner bien des amours-propres. Pour beaucoup les ennemis de Trotsky étaient animés par des sentiments de rancune, et ils ne se rendaient pas toujours compte que la politique qu’ils menaient était la négation du bolchevisme.
La discussion fit rage dans le parti jusqu’à la fin décembre. Le Comité Central décréta alors que Trotsky malade avait besoin de se reposer, et il l’envoya en Crimée. C’est là que celui-ci apprit la mort de Lénine, qui pour un temps arrêta la discussion. Celle-ci reprit en fin 1924, d’autant plus acharnée qu’après la mort de Lésine, la bureaucratie, par la plume de Staline, osa enfin parler de « socialisme dans un seul pays ». L’opposition se renforça alors, au moins temporairement, de tous ceux qui ne pouvaient renier leur formation internationaliste, même s’ils avaient, tels Zinoviev et Kamenev, contribué à mener la bureaucratie au pouvoir. Mais le vieux Parti bolchevik qui avait fait la révolution n’existait plus. Les militants de 1917 étaient submergés par le flot des nouveaux venus, par ceux qui étaient venus au Parti pendant la guerre civile, la plupart dévoués et sincères mais dépourvus de culture politique, par ceux bien plus nombreux qui adhérèrent après 1921 avec parmi eux beaucoup d’arrivistes et de trafiquants en tous genres.
Il n’était pas au pouvoir de l’opposition d’arrêter le reflux de la révolution mondiale ; elle ne pouvait prendre le pouvoir en URSS, mais ce n’est pas non plus ce qu’elle voulait. Défendant avec intransigeance les principes de la démocratie ouvrière, de l’internationalisme prolétarien, l’opposition trotskiste maintenait haut le drapeau révolutionnaire. Analysant l’évolution du monde moderne, la dégénérescence de l’URSS, elle renouvelait et enrichissait le programme marxiste.
Malgré la répression bourgeoise, la calomnie et les méthodes de gangstérisme et d’assassinat du stalinisme, malgré l’extermination presque totale d’une génération de révolutionnaires, ce drapeau et ce programme sont restés vivants, et pour les militants qui s’attachent aujourd’hui à construire un parti ouvrier révolutionnaire, ils représentent un capital inappréciable.
L’opposition de 1923 se voulait » bolchevik-léniniste », elle se défendait bien d’être trotskiste, mais l’histoire, comme ses adversaires, lui a donné ce non, et avec le « trotskisme » qui naissait en 1923, c’est le bolchevisme lui-même qui continuait.