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samedi 5 septembre 2015

:: Du 5 au 8 septembre 1915, la conférence de Zimmerwald. L'internationalisme socialiste contre la boucherie impérialiste


Les nécessités politiques de la construction européenne ont quelque peu transformé les programmes d'histoire enseignés dans les écoles et le discours officiel sur ce que fut réellement la grande boucherie de 1914-1918. Les films et les livres sur les fraternisations, les mutineries, l'absurdité et la sauvagerie de cette guerre ne sont plus interdits.

La République française parle même de réhabiliter les mutins qu'elle avait fusillés à l'époque et, tous les 11 novembre, ses représentants actuels déplorent le massacre perpétré pourtant avec l'assentiment de leurs prédécesseurs. Mais on est loin du compte, tant en ce qui concerne l'horreur de cette guerre que la responsabilité des classes dirigeantes dans son déclenchement.

Car cette guerre de partage du monde entre puissances impérialistes ne fut possible que parce que les États, France, Allemagne, Grande-Bretagne, Russie, l'avaient préparée, voulue, organisée. Parce qu'ils avaient déchaîné la propagande nationaliste afin d'enchaîner les peuples de chaque pays derrière leurs gouvernements et leurs états-majors respectifs.

Leur tâche fut grandement facilitée par la trahison des directions de presque tous les partis et syndicats ouvriers européens. Les dirigeants socialistes, qui avaient pourtant voté des résolutions pour s'opposer à la guerre, qui avaient analysé le fonctionnement de l'économie capitaliste et la course à la guerre qui en découlait, cédèrent à toutes les pressions nationalistes. En France, en Allemagne, en Grande-Bretagne, ils trahirent leur internationalisme et se rangèrent en bons petits soldats derrière les généraux et les marchands de canons. Au passage, la guerre et leur servilité permirent à quelques-uns d'entre eux d'accéder aux postes gouvernementaux pour la première fois. Pour les chefs, les salons des ministères ; pour la piétaille des militants trahis par leur direction, le sort commun, la tranchée.

Mais tous ne cédèrent pas. En Allemagne, des socialistes comme Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, en France les syndicalistes révolutionnaires Pierre Monatte et Alfred Rosmer, en Russie les dirigeants révolutionnaires Lénine et Trotsky et une majorité du mouvement ouvrier restèrent fidèles à l'idéal socialiste. Ce fut au prix de l'isolement, de la prison parfois, de l'exil.

Tous ces militants affirmèrent dès le début de la guerre que la cause unique en était le système capitaliste et qu'il n'en sortirait que misère, désolation et, aussi, révolutions. Ils n'eurent de cesse de renouer les liens entre les militants des pays belligérants, dans le but de proclamer ensemble que leur foi dans l'internationalisme restait intacte et que eux, au moins, n'avaient trahi ni leur programme ni leur classe sociale. C'est ainsi que du 5 au 8 septembre 1915, dans le village suisse (pays neutre) de Zimmerwald, près de Berne, une poignée de militants européens réunirent la première conférence socialiste internationale depuis le début des hostilités. Selon les souvenirs de Trotsky, toute la conférence tenait dans quatre voitures ! Mais le simple fait que cette conférence ait pu se tenir renforça les militants isolés ou emprisonnés et leur redonna une perspective. Au milieu des ruines et des massacres, le drapeau rouge était relevé.

Ainsi le Manifeste de Zimmerwald, signé par des militants venus de onze pays d'Europe, dont la France, l'Allemagne et la Russie, commença-t-il à circuler et à traverser les frontières. Il rappelait aux travailleurs que le programme de l'Internationale Socialiste, que le socialisme étaient toujours à l'ordre du jour, que cette perspective était même la seule pour sortir de la barbarie guerrière. Le Manifeste se concluait par ces mots : « Ouvriers et ouvrières, mères et pères, veuves et orphelins, blessés et mutilés, à vous tous qui souffrez de la guerre et par la guerre, nous vous crions : par-dessus les frontières, par-dessus les champs de bataille, par-dessus les campagnes et les villes dévastées, prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

Aussi peu nombreux qu'aient été les internationalistes révolutionnaires en 1915 et aussi pourchassés fussent-ils, c'est à eux que l'histoire a donné raison. En 1917, la guerre mondiale accoucha en effet de la plus grande crise révolutionnaire qu'ait connue le monde à ce jour, au cours de laquelle le prolétariat mondial contesta, au nom du socialisme, le pouvoir à la bourgeoise.

Paul GALOIS (LO n°2197)

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Du 5 au 8 septembre 1915, pour la première fois depuis le début du premier conflit mondial qui ensanglantait l'Europe, des militants ouvriers venus de différents pays se retrouvaient pour proclamer leur hostilité à la guerre. C'était dans le petit village suisse de Zimmerwald.

L'Union sacrée

Lors de la déclaration de guerre en août 1914, les partis socialistes des différents pays s'étaient lamentablement rangés derrière leur propre bourgeoisie, sauf en Russie, et la majorité des députés socialistes avaient voté les crédits de guerre. En France, des dirigeants comme Jules Guesde étaient devenus ministres, tout comme en Belgique où le président de l'Internationale Socialiste, Émile Vandervelde, entra lui aussi au gouvernement.

En quelques jours, toutes les résolutions des derniers congrès socialistes avaient été reniées. Oubliées les dénonciations de cette guerre menée «pour les profits des capitalistes et l'orgueil des dynasties», oubliée aussi cette volonté un temps exprimée d'«exploiter la crise économique et politique pour précipiter la chute de la domination capitaliste». Les dirigeants socialistes, emportés par la vague chauvine, étaient entrés dans une union sacrée avec leur bourgeoisie, appelant de fait les ouvriers des différents pays à s'entretuer. Seul le Parti Bolchevik de Russie continuait à s'opposer à la guerre, proclamant: «Il faut tourner nos armes, non contre nos frères, les esclaves salariés des autres pays, mais contre les gouvernements et les partis réactionnaires et bourgeois de tous les pays.» Ailleurs, seules de petites minorités étaient restées fidèles à l'idéal internationaliste. En Allemagne, il s'agissait de militants regroupés autour de Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, en France du petit noyau de syndicalistes et de socialistes constitué par Monatte, Rosmer, Merrheim, qui se réunissaient avec les émigrés russes du journal Nache Slovo animé par Trotsky, ailleurs de petits groupes sans grande influence dans les premières années de la guerre, mais qui existaient dans pratiquement tous les pays. Ces internationalistes n'étaient que de «faibles lueurs dans la nuit», comme l'écrivit l'un d'eux, Alfred Rosmer, mais des lueurs d'espoir. Zimmerwald permit pour la première fois à ces minorités de tisser des liens.

Un premier pas

Ce furent des socialistes de pays neutres qui prirent l'initiative de la conférence, se heurtant à l'opposition des dirigeants des partis socialistes des pays belligérants, pour qui il n'était pas question de discuter avec un ennemi, fût-il lui aussi socialiste. Ce fut donc à Zimmerwald que le socialiste suisse Robert Grimm organisa la première conférence contre la guerre. Bien des militants n'avaient pu s'y rendre, au premier rang desquels Karl Liebknecht, mobilisé, qui adressa un message. Les délégués étaient peu nombreux. Il ne leur fallut que quatre voitures pour gagner la montagne. Des rapports furent présentés sur la situation dans les différents pays, une déclaration commune contre la guerre rédigée par les délégués français et allemands. Mais le plus important fut le manifeste que la conférence adressa aux travailleurs de tous les pays.

Celui-ci donna lieu à des débats passionnés car, au-delà de leur commune opposition à la guerre, les divergences étaient importantes entre les délégués. Une partie d'entre eux, qui composait le courant pacifiste, avait pour objectif prioritaire la fin de la guerre, sans en préciser les moyens, et la renaissance de la Deuxième Internationale, quitte à accepter pour cela une «amnistie réciproque», comme ironisait Lénine. Mais pour les internationalistes révolutionnaires, regroupés autour de Lénine justement, la perspective était tout autre. Elle était la révolution. «Les socialistes ont pour devoir... de chercher à transformer la guerre impérialiste entre les peuples en une guerre civile des classes opprimées contre leurs oppresseurs, en une guerre pour l'expropriation de la classe des capitalistes, pour la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, pour la réalisation du socialisme», précisait le projet présenté par Lénine. Dans ce combat, la Deuxième Internationale avait définitivement fait faillite.
À l'égard des chefs socialistes passés à l'union sacrée, aucune attitude conciliatrice n'était possible. Il n'était pas question de recoller les bouts, comme l'auraient voulu les pacifistes, mais d'une lutte implacable qui, à terme, ne pouvait conduire qu'à la création d'une nouvelle Internationale. «Dans ce petit village de la montagne suisse, écrivit Trotsky, Lénine posa les premières pierres de l'Internationale révolutionnaire.»

Un texte de compromis fut rédigé par Trotsky et adopté à l'unanimité. Lénine estimait en effet que les bolcheviks et la gauche internationaliste «avaient réussi à faire admettre nombre d'idées fondamentales du marxisme révolutionnaire», c'est pourquoi il vota le texte. «Le Manifeste, expliquait-il, constitue un pas en avant vers la lutte effective contre l'opportunisme, vers la rupture et la scission avec lui. Ce serait du sectarisme que de renoncer à ce pas en avant avec la minorité des Allemands, des Français, des Suédois, des Norvégiens et des Suisses.»

Vers la révolution

Effectivement, le premier pas fait à Zimmerwald fut suivi de bien d'autres. Dans l'immédiat, la conférence resta ignorée de la grande masse des ouvriers et des soldats, la censure des gouvernements et des partis socialistes se combinant pour en étouffer l'écho. Mais, avec leurs faibles moyens, les internationalistes réussirent à la faire connaître à ceux qui, dans le mouvement ouvrier, se posaient des questions. Rosmer décrit ainsi comment leur situation s'en trouva modifiée en France: «En provoquant un réveil général, la conférence de Zimmerwald a atteint son but essentiel, elle a tiré le mouvement ouvrier de la honteuse torpeur de l'union sacrée... On peut déjà dire que le règne du socialisme de guerre est fini, bien qu'il faudra un long temps encore pour l'abattre. Mais il ne cessera plus de décroître, alors que le phare de Zimmerwald rassemblera des forces grandissantes.» Les horreurs de la guerre, la difficulté de l'existence à l'arrière allaient donner vie à la perspective tracée par Lénine à Zimmerwald: transformer la guerre impérialiste en révolution.

Daniel MESCLA (LO n°1936)

lundi 31 août 2015

:: Été 1941 : l'attaque hitlérienne contre l'URSS

« Nous entrons dans l'année 1941 avec un sentiment de joie et de confiance complète dans l'avenir radieux de notre pays », écrivait la Pravda le 31 décembre 1940. « Le Parti et le gouvernement ont énormément travaillé à accroître la puissance militaire de l'URSS, la force défensive et la préparation militaire du peuple. »

Or six mois plus tard, lorsque les armées hitlériennes envahirent l'Union Soviétique le 22 juin 1941 au matin, ce fut un désastre pour la population russe, non préparée à cette éventualité.

En une demi-journée, 1 200 avions soviétiques furent détruits, dont 800 qui étaient restés cloués au sol, parmi les plus modernes de la flotte soviétique. En deux semaines, les troupes allemandes pénétrèrent sur cinq cents kilomètres à l'intérieur de l'URSS. À la fin de l'été elles atteignaient Leningrad, dont elles firent le siège durant tout l'hiver, s'approchaient de Moscou et occupaient la presque totalité de l'Ukraine.

Une politique d'alliances et de compromissions qui isola l'URSS face à l'Allemagne nazie

Si l'Armée rouge se révéla incapable de s'opposer à cette avance, ce fut avant tout pour des raisons politiques. L'offensive allemande marquait la rupture de l'alliance entre le gouvernement de Hitler et celui de Staline, conclue deux ans plus tôt, le 23 août 1939, lors de la signature du Pacte germano-soviétique, accueillie avec stupeur par de nombreux travailleurs et militants communistes.

Ce pacte était symptomatique de la politique de la bureaucratie russe, qui avait tourné le dos à toute politique révolutionnaire, privant ainsi l'URSS du soutien des classes ouvrières et de la crainte qu'une révolution prolétarienne éclate dans leur pays suscitait parmi les dirigeants impérialistes. Staline se tourna vers un jeu diplomatique hasardeux en direction des grandes puissances impérialistes, en essayant de jouer sur leurs rivalités.

Après l'arrivée au pouvoir des nazis en janvier 1933, Staline tenta un rapprochement avec l'Allemagne qui ne déboucha pas. La victoire de Hitler marquait le début du compte à rebours vers une nouvelle guerre mondiale où l'existence même de l'URSS pouvait être remise en cause. Staline opéra alors un tournant et se rapprocha de la France et de la Grande-Bretagne. Tel fut le sens des accords Laval-Staline de 1935, dont le but affirmé était de défendre la « démocratie » contre le fascisme. Cette alliance se traduisit en 1936 par le soutien aux gouvernements de Front populaire en France et en Espagne.

Mais on put vite mesurer le peu de fiabilité de ces alliés impérialistes de l'URSS. En septembre 1938, les dirigeants anglais et français signèrent avec Hitler les Accords de Munich, qui acceptaient l'annexion de la Tchécoslovaquie par l'Allemagne. Sentant que l'expansionnisme allemand s'orientait vers l'est, avec la complicité des Franco-Anglais, Staline fit une nouvelle volte-face et chercha en 1939 l'alliance de son adversaire d'hier, en signant le Pacte germano-soviétique.

Ce pacte permit à l'Allemagne et à l'URSS de se partager la Pologne. Mais les appétits de conquête vers l'est de Hitler n'étaient que provisoirement calmés. Car, loin de garantir sa sécurité à l'URSS, le dépeçage de la Pologne laissait à Hitler les mains libres pour entamer, dans un premier temps, l'offensive à l'ouest. Trotsky écrivait : « Ses victoires (de Hitler) à l'Ouest ne sont qu'une gigantesque préparation pour un gigantesque mouvement vers l'Est ».

Cette politique de compromission avec les États impérialistes, jusque dans leur pire incarnation avec le régime nazi, n'épargna à l'URSS ni la guerre, ni les ravages qu'elle produisit sur le territoire.

L'incurie de la bureaucratie stalinienne

Jusqu'à la veille de l'invasion de l'URSS par les troupes hitlériennes, Staline voulut faire croire à la solidité de son alliance avec Hitler. Une semaine avant l'offensive allemande l'agence soviétique Tass affirmait : « Les rumeurs n'ont cessé de se multiplier quant à une guerre prochaine entre l'Union soviétique et l'Allemagne... Il n'y a rien là qu'une vaste tentative des puissances hostiles à l'Allemagne, qui souhaitent une extension du conflit... Les milieux soviétiques considèrent comme dénuées de tout fondement les rumeurs selon lesquelles l'Allemagne aurait l'intention de rompre le pacte et d'attaquer l'URSS. Quant au transfert des troupes allemandes vers les zones septentrionales et orientales de l'Allemagne durant cette dernière semaine, on peut penser qu'il s'agit de mener à bien des tâches militaires dans les Balkans et que ces mouvements ont été dictés par des motifs qui sont étrangers aux relations germano-soviétiques ! »

Et pourtant, dans la partie de Pologne occupée par l'Allemagne, les armées hitlériennes construisaient de vastes réseaux de communication en prévision d'une attaque de l'URSS dont Hitler n'avait jamais fait mystère. Il était clair qu'après avoir stabilisé ses conquêtes à l'ouest du continent européen, l'Allemagne nazie se retournerait vers l'est. Même la bureaucratie russe le pressentait, malgré son aveuglement. Sauf qu'elle ne la prévoyait pas si proche, malgré les rapports qui lui parvenaient, malgré les mouvements de la Wehrmacht dans les Balkans et en Roumanie, qui resserraient l'étau autour de l'URSS, malgré les 500 vols de reconnaissance effectués par l'aviation allemande pendant les six mois précédant l'invasion. Pire, selon les clauses définies par le Pacte germano-soviétique, l'URSS continua jusqu'au bout à fournir les matières premières dont l'Allemagne avait besoin pour son industrie de guerre, cuivre, chrome, manganèse, etc., dans un but « d'apaisement », dans le fol espoir que cette servilité devant l'État nazi écarterait le danger !

Après l'invasion de l'URSS en juin 1941, Staline et la clique au pouvoir rejetèrent toute la responsabilité de l'avancée fulgurante de l'armée nazie sur l'impréparation de l'Armée rouge et l'incompétence des officiers. C'était passer sous silence le fait que, pendant les purges de 1937-1938, Staline avait décapité l'Armée rouge, éliminant physiquement, selon les évaluations de Trotsky, quelque 30 000 officiers et sous-officiers.

Si finalement, après trois ans de guerre sur son territoire, l'URSS parvint à se libérer de l'occupation nazie, au prix de millions de morts, ce ne fut pas grâce à la politique de Staline et de sa coterie de bureaucrates au pouvoir, mais grâce aux sacrifices et à l'héroïsme de la population.

Marianne LAMIRAL

:: Le 20 août 1940, à Mexico, un homme de main de Staline assassinait Léon Trotsky (#3)

Il avait 61 ans lorsque sa vie et son combat, entièrement dévoués au communisme et à la révolution prolétarienne, étaient brutalement interrompus.

Aux côtés de Lénine, Trotsky avait été l'un des dirigeants les plus populaires de la révolution russe de 1917. En mars 1918, il mit sur pied l'Armée rouge qui permit au jeune État ouvrier russe de repousser les armées des puissances impérialistes et de la contre-révolution qui cherchaient à l'étrangler.

Tous les dirigeants bolcheviks étaient convaincus que l'avenir du jeune État ouvrier était lié au développement de la révolution internationale, en particulier dans les bastions impérialistes, les pays développés comme l'Allemagne, la France et l'Angleterre. C'est pourquoi ils proclamèrent dès mars 1919 la Troisième Internationale, qui se voulait le parti mondial de la révolution, dont Trotsky rédigea le manifeste de fondation.

Lorsque le reflux de la vague révolutionnaire s'opéra, au début des années vingt, l'URSS se retrouva isolée, épuisée, exsangue. Dans ce contexte, la classe ouvrière et les paysans pauvres ne réussirent pas à garder leur contrôle sur l'État né de la révolution, sur le parti et ses dirigeants. Une couche de bureaucrates se développa, qui aspirait à la pause, à profiter des quelques avantages matériels que sa position lui donnait. Ces gens-là abandonnaient la perspective et le combat pour la révolution mondiale au profit d'un repli sur une base nationale, résumé par la formule stalinienne clamant que la « construction du socialisme » était possible « dans un seul pays ». À la tête de cette bureaucratie, Staline fut son expression politique.

Dès la mort de Lénine en janvier 1924, Staline et ceux qui le soutenaient se lancèrent dans une virulente campagne de calomnies contre les compagnons de Lénine qui restaient fidèles à l'internationalisme et contre Trotsky. Ces derniers furent écartés, avant d'être déportés, éliminés, fusillés. Trotsky était exclu du parti en octobre 1927 et déporté en Asie centrale, avant d'être déchu de sa nationalité soviétique et expulsé d'URSS en janvier 1929. Les prétendues démocraties occidentales furent nombreuses à lui refuser asile et, sur cette planète qui était devenue « sans visa » pour le dirigeant révolutionnaire, le Mexique finit par l'accueillir. C'est là, à des milliers de kilomètres de Moscou, que l'assassin commandité par Staline l'atteignit mortellement, après des années de traque.

Jusqu'à sa mort et partout où il passa, quelles que soient les conditions dans lesquelles il se trouvait, Trotsky poursuivit son combat. Il ne se contenta pas d'être parmi les premiers à dénoncer le stalinisme et ses crimes, alors que nombre de prétendus démocrates applaudissaient le régime. Il en expliqua les racines, analysa la dégénérescence de la première révolution ouvrière victorieuse, dégénérescence dont il montra que les causes n'étaient dues ni aux méthodes du Parti Bolchevik, ni à la classe ouvrière russe, mais à l'isolement et à l'épuisement du pays après les années de la Première Guerre mondiale, de la révolution et de la guerre civile. Et c'est cette analyse qui était porteuse d'avenir, parce qu'elle critiquait avec lucidité ce qui était en train de se passer en URSS tout en défendant les acquis de la révolution d'octobre, en se réclamant du marxisme révolutionnaire et sans tourner le dos au mouvement ouvrier et à la perspective communiste. Mais au contraire, en se servant du marxisme, Trotsky armait les militants qui critiquaient l'évolution stalinienne de l'URSS d'un outil déterminant pour comprendre ce qui se passait, sans renier leur idéal.

En août 1940, Staline avait enfin réussi à abattre celui qui incarnait l'expérience de la révolution et des débuts du mouvement communiste mondial à travers les premières années de la Troisième Internationale, l'Internationale Communiste. Depuis, le stalinisme en tant que tel a exposé aux yeux de tous son visage abject et antiouvrier, jetant un grave discrédit sur les idées communistes. Si ces idées n'ont pas disparu, si année après année des militants les ont transmises à d'autres, c'est grâce au combat mené par Trotsky et sa petite cohorte de partisans.

En assassinant Trotsky, Staline ne réglait pas - contrairement à ce qui a beaucoup été dit - une rivalité personnelle, mais s'efforçait de tuer l'idée même du communisme révolutionnaire et de l'internationalisme. En cet été 2010, alors que le capitalisme en crise démontre sa complète faillite, il est important de rappeler que les idées de la révolution, les idées du communisme que nous a léguées Trotsky existent toujours. Ce sont les nôtres ! L'avenir de l'humanité ne peut appartenir à ce système barbare qu'est le capitalisme, fait d'injustice, de famine, de misère et d'obscurantisme. Il appartient au communisme.

Lucien Plain (LO n°2194)

:: Le 20 août 1940, Léon Trotsky était assassiné par un agent de Staline au Mexique (#4)

Le 20 août 1940, Léon Trotsky était assassiné par un agent de Staline au Mexique, où il avait trouvé refuge depuis 1937.
Staline tâchait alors d’éliminer les communistes révolutionnaires, en Union Soviétique d’abord mais aussi en dehors. Staline était le représentant politique de la bureaucratie qui avait accaparé le pouvoir mis en place par les travailleurs russes depuis la révolution de 1917. La guerre civile imposée au jeune pouvoir des Soviets par les contre-révolutionnaires entre 1918 et 1920 ayant épuisé la classe ouvrière au point de la rendre incapable d’exercer le pouvoir, une grande partie de l’appareil soviétique donna naissance à une bureaucratie de plus en plus autonome. Cette dernière finit par exercer une dictature, d’autant plus féroce qu’elle craignait que la classe ouvrière retrouve un jour son ardeur révolutionnaire, mettant alors fin à la domination des bureaucrates.

Lénine avait tenté de s’opposer à cette évolution et, après sa mort en 1924, Léon Trotsky représenta le camp des communistes révolutionnaires qui se battaient pour que les travailleurs exercent le pouvoir démocratiquement en URSS et continuent à se battre pour le conquérir dans le monde.

Dirigeant l’Opposition de gauche à la bureaucratie, Trotsky fut écarté du pouvoir au milieu des années 1920, comme bien d’autres militants bolcheviques. Il fut exclu du Parti communiste russe en 1927, déporté l’année suivante, comme bien d’autres également et expulsé d’URSS en 1929. À partir de 1936, Staline fit fusiller lors des grandes purges, ces militants fidèles à la révolution d’Octobre et au léninisme, vétérans d’avant 1917, combattants de la guerre civile ou jeunes révolutionnaires de la nouvelle génération.

En exil en Turquie, puis en France, en Norvège et finalement au Mexique, Trotsky s’efforça de faire vivre la minorité du mouvement communiste qui ne se résignait pas au stalinisme et de lui donner une politique.

Trotsky critiquait non seulement la dictature de la bureaucratie stalinienne étouffant les travailleurs en URSS, mais aussi la politique que Staline faisait mener à l’Internationale communiste (la Troisième internationale) hors d’URSS. Dans des situations différentes, mais où le prolétariat jouait un rôle politique déterminant, les appareils staliniens sabotèrent les possibilités révolutionnaires. Ils envoyèrent la classe ouvrière chinoise au massacre en 1925-1927, désarmèrent le prolétariat allemand devant le danger nazi au début des années 1930, mirent tout en œuvre pour faire avorter la vague de grèves de mai-juin 1936 en France et mirent les travailleurs à la remorque des démocrates bourgeois pendant la révolution d’Espagne.

Dans toutes ces situations, Trotsky proposa une politique et une direction à la classe ouvrière. Mais le reflux continua de s’approfondir.

À l’approche de la guerre, Staline ne pouvait laisser subsister le drapeau vivant qu’était Trotsky. Vingt ans après 1917, celui qui avait été le dirigeant de deux révolutions, l’organisateur et le chef de l’Armée rouge conservait un grand crédit. Staline le fit donc assassiner.

C’est en référence à ce que Trotsky a représenté, à son combat, en tant que communiste révolutionnaire, contre le stalinisme, à son rôle de continuateur de la tradition révolutionnaire du mouvement ouvrier, que Lutte Ouvrière se réclame toujours du trotskysme et fait sienne la perspective de reconstruction d’une Internationale communiste, la Quatrième internationale, dont Trotsky lui-même avait planté le drapeau peu avant son assassinat.

Lucien DÉTROIT (LO n°2456, 26 Août 2015)

mercredi 26 août 2015

:: 23 août 1939 : signature du pacte germano-soviétique


Le 23 août 1939, à Moscou, Ribbentrop et Molotov, les ministres des Affaires étrangères respectifs de l'Allemagne nazie et de l'URSS, signèrent un pacte de non-agression. Staline espérait ainsi contenir les ambitions de conquête d'Hitler vers l'est. Illusion de courte durée, puisque deux ans plus tard l'Allemagne nazie envahissait la Russie soviétique.

Pour défendre l'URSS menacée par l'expansionnisme de l'Allemagne nazie, Staline ne comptait pas sur la politique révolutionnaire qui avait été celle du jeune État soviétique, en 1917. Depuis la fin des années vingt, il avait tourné le dos à toute idée de révolution prolétarienne. À partir de 1934, il privilégia l'alliance, bien illusoire d'ailleurs, avec les États capitalistes comme la France (pacte Laval-Staline). Ce fut la politique « d'alliance des démocraties » et des « Fronts populaires » contre « les agresseurs fascistes ». En France, les dirigeants du Parti Communiste abandonnèrent toute idée de révolution sociale. Le PC devint nationaliste et même chauvin. Il se transforma en champion de la défense nationale. Pour lui, le conflit qui s'annonçait n'avait plus le caractère d'une guerre inter-impérialiste, mais celui d'un affrontement des « démocraties » contre le « fascisme ».

Face aux revendications de l'Allemagne nazie sur les Sudètes, en Tchécoslovaquie, Chamberlain pour la Grande-Bretagne et Daladier pour la France signèrent les accords de Munich, en 1938, avec Hitler et Mussolini. Ce fut une capitulation sans condition où ils donnèrent la Tchécoslovaquie en pâture à Hitler, espérant ainsi retarder la guerre. Chamberlain comme Daladier, représentants respectifs de leur bourgeoisie, laissaient ainsi les mains libres à Hitler pour son expansion à l'est et espéraient bien que celui-ci finisse par régler son compte à Staline. Tenu volontairement à l'écart de cette paix impérialiste par ses anciens alliés d'hier, Staline fit volte-face et signa un pacte avec Hitler.

Ce pacte scandalisa l'opinion bourgeoise et social-démocrate. En fait, il était dans la continuité de la politique menée par Staline depuis 1935, qui recherchait à échapper à la guerre grâce à une alliance avec un des deux camps impérialistes. Mais il incluait en outre des clauses secrètes prévoyant le partage de la Pologne entre l'Allemagne et la Russie, dont la mise en oeuvre fin septembre désorienta encore plus les Partis Communistes et les dizaines de milliers de militants pour qui Hitler, fossoyeur de la classe ouvrière allemande, était l'ennemi mortel des travailleurs.

Un virage diplomatique à 180° de la bureaucratie stalinienne

Cettte politique démoralisa et désorienta les classes populaires, et les militants communistes de ces « prétendues démocraties », comme l'écrivait Trotsky. En France, l'annonce de ce pacte fit l'effet d'une bombe. Certains militants communistes refusèrent d'y croire. D'autres le justifièrent en parlant de manoeuvre de Staline pour gagner du temps. De nombreux militants, écoeurés, déchirèrent leur carte. Des députés donnèrent publiquement leur démission et prirent des distances avec leur ancien parti. Tout comme le firent à leur tour nombre d'intellectuels, compagnons de route du parti. Et comment pouvait-t-il en être autrement, après avoir expliqué depuis 1934, à des centaines de milliers de militants, que l'ennemi c'était le fascisme ? Staline vendait désormais du pétrole et du manganèse à Hitler, expliquant que le peuple allemand aimait son Führer et que l'Allemagne était victime du « bloc impérialiste » anglo-français !

En France, la répression s'abat sur le Parti Communiste

Le pacte isola la Russie sur le plan international. En France, le gouvernement accentua la répression contre le Parti Communiste, qui avait déjà commencé au lendemain des accords de Munich. Le 25 août 1939, les deux quotidiens du PC l'Humanité et Ce Soir furent interdits, tandis que les distributeurs de tracts et les colleurs d'affiches communistes étaient systématiquement arrêtés. Le 2 septembre, la France déclara la guerre à l'Allemagne, qui avait envahi la Pologne la veille. Daladier demanda des crédits militaires supplémentaires et les députés communistes les votèrent ! Mais le gouvernement se fichait comme d'une guigne des actes de loyalisme du PCF qu'il qualifiait de « parti de l'étranger ». Lorsque la Russie envahit à son tour la Pologne, le 17 septembre, la chasse aux communistes fut ouverte. Le 26 septembre, le Parti Communiste et toutes les organisations communistes, liées ou pas au PCF, furent dissoutes par décret-loi adopté en Conseil des ministres à l'unanimité. Le PCF n'avait plus d'existence légale et fut réduit à l'activité clandestine. Le 8 octobre, les premiers députés communistes furent arrêtés. Daladier autorisa l'internement administratif, le 18 novembre. Durant les neuf mois qui suivirent la signature du pacte, la police française opéra 15 000 perquisitions et arrêta plus de 5 500 militants communistes français et étrangers résidant en France. En avril 1940 le décret Sérol - du nom d'Albert Sérol, ministre de la Justice et député SFIO (socialiste) de la Loire, ancien ministre de Léon Blum - autorisait la peine de mort pour qui nuirait à la défense nationale. Ce décret visait essentiellement les militants communistes.

Cette répression brutale porta un coup d'arrêt à l'intégration du PCF au sein de la société bourgeoise, commencée quelques années plus tôt avec la politique du Front Populaire. Elle provoqua toutefois un réflexe de solidarité chez les militants communistes, y compris ceux écoeurés par le pacte germano-soviétique. Le Parti Communiste entra alors dans une période difficile où, pour survivre dans la clandestinité, il dut affronter non seulement la répression de la police de Vichy, mais aussi celle de l'occupation allemande. Il connut de nouveau un succès à partir de 1942-1943, alors que l'URSS attaquée par l'Allemagne était redevenue alliée des impérialismes anglais et américain, puis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Mais sur la base d'une politique nationaliste « d'Union sacrée ».

Il n'était plus d'ailleurs la « section française » d'une Internationale Communiste que Staline avait dissoute en mai 1943 pour complaire à ses alliés anglo-américains, mais le Parti Communiste Français. Ce qu'il est resté.

René CYRILLE (LO n°2142)

samedi 15 août 2015

:: Ce fut ainsi... , par Natalia Sédova Trotsky

Il était sept heures du matin, le mardi 20 août 1940, quand Léon Davidovitch s'éveilla et déclara :
«Tu sais, je suis très en forme, ce matin ! Il y a longtemps que je ne me suis senti aussi bien. Hier soir, j'ai pris une double dose de somnifère. Je trouve que cela me fait beaucoup de bien.
- Oui. Je me souviens que nous avions déjà remarqué cela, en Norvège : tu étais beaucoup plus faible alors que maintenant. Mais ce n'est pas le somnifère qui te fais du bien : c'est le sommeil, qui te repose totalement.
- C'est vrai.»
Léon Davidovitch disait parfois, en ouvrant le matin les volets blindés de notre chambre (posés par des amis après l'agression du 24 mai) ou le soir en les fermant :
«Maintenant, les Siquieros ne pourront plus nous faire de mal !»
Et chaque matin, à son réveil, il répétait autant pour lui que pour moi :
«Nous n'avons pas été tués cette nuit et tu n'es pas contente !»
Je me défendais comme je pouvais. Un jour, après son habituelle remarque, il ajouta, pensif :
«Oui, Natacha, ils nous ont accordé un délai.»
En 1928, lors de notre déportation à Alma-Ata où nous attendait un sort incertain, nous avions bavardé toute la nuit dans notre wagon. Le sommeil nous fuyait. Notre vie à Moscou durant les dernières semaines, les derniers jours surtout, avait été si agitée et notre fatigue était telle que nous ne dominions pas notre excitation nerveuse. Je me souviens que Léon Davidovitch me dit :
«Je ne crois pas qu'il vaille mieux mourir dans un lit au Kremlin qu'être déporté ! »
Comme toutes ces pensées étaient loin de nous en ce matin du 20 août ! Son excellente forme physique lui faisait espérer qu'il travaillerait toute la journée “comme il fallait”.
Ainsi que chaque jour, il se frictionna vigoureusement, s'habilla rapidement, puis se rendit dans la cour pour donner à manger aux lapins. Quand il se sentait mal, il n'aimait pas s'occuper d'eux, mais se refusait pourtant à confier cette tâche à quelqu'un d'autre : il s'était attaché à ces petites bêtes et était sûr en les soignant lui-même qu'elles ne manqueraient de rien. Faire cela comme il le voulait et comme il avait coutume de le faire - c'est-à-dire bien - était difficile. Il lui fallait aussi ménager ses forces afin de les conserver pour le travail intellectuel. Soigner les bêtes et nettoyer le clapier lui reposaient un peu l'esprit et le distrayaient, mais le fatiguaient physiquement : cela se remarquait dans sa capacité de travail. Il ne faisait rien lentement, ou à moitié; la lassitude et le découragement lui étaient inconnus. C'est pourquoi il ne pouvait souffrir l'inaction et la perte de temps que représentaient pour lui les visites et les conversations banales… Avec quelle ardeur il allait chercher dans la montagne les cactus qu'il replantait ensuite dans notre jardin ! Il se donnait tout entier à cette tâche; plein d'ardeur, il était le premier à se mettre au travail et le dernier à l'abandonner. Aucun des jeunes gens qui l'accompagnaient dans ses excursions n'était capable de le gagner de vitesse : il les dépassait tous les uns après les autres et finalement ils renonçaient… Il était infatigable. Souvent, tout en l'observant, je m’émerveillais de ce miracle. D'où tirait-il cette énergie, cette force physique? Il allait, chargé de ces cactus lourds comme du plomb, et ni le soleil d'un ardeur intolérable ni les montagnes aussi dures à gravir qu'à redescendre ne ralentissaient sa marche. Il semblait hypnotisé par le résultat à atteindre. C'est que le changement d'occupation était pour lui une véritable détente… Il trouvait dans le travail une compensation aux coups cruels qui s'acharnaient sur lui. Et plus dure était l'épreuve, plus passionnément il l'oubliait grâce au travail.
Pour des raisons de force majeure, les chasses aux cactus étaient de plus en plus rares. De temps en temps, las de notre vie monotone, il me demandait :
«Ne crois-tu pas que nous pourrions sortir une journée entière cette semaine?
- Pour aller aux travaux forcés, n'est-ce pas? M'écriais-je pour le taquiner. Et pourquoi pas?
- Le mieux serait de sortir très tôt. Que dirais-tu de six heures du matin?
- Ne penses-tu pas que cela te fatiguera?
- Non. Cela me revigore, au contraire. Et je te promets d'être raisonnable.»
Léon Davidovitch s'était habitué à donner à manger à ses lapins et à ses poules, qu'il observait toujours avec un grand intérêt, entre sept heures un quart, sept heures et demie, et neuf heures du matin. Parfois, il s'interrompait pour dicter une remarque, une idée qui lui venait à l'esprit tandis qu'il s'adonnait à cette besogne.
...Ce jour-là, il avait travaillé sans interruption dans le patio. Après le petit déjeuner, il m'avait répété qu'il se sentait tout à fait bien et voulait commencer à dicter un article sur l'instruction militaire aux Etats-Unis. Il se mit, en effet, à dicter.
A une heure, Rigalt, notre avocat dans l'affaire du 24 mai, vint nous voir. Après cette visite, Léon Davidovitch me dit qu'il devait remettre son article à plus tard et reprendre le travail entrepris sur le procès qui avait suivi l'attentat, ce qui le contraria un peu. Il convint avec son avocat qu'il fallait répondre à El Popular à propos d'un banquet au cours duquel on l'avait accusé d'avoir tenu des propos diffamatoires contre certaines gens.
«  Je vais prendre l’offensive et les traiter de cyniques calomniateurs, s’écria-t-il, la voix vibrante de défi.
Il est regrettable que tu ne puisses pas écrire cet article sur la mobilisation, remarquai-je.
Que puis-je faire ? Je dois l’abandonner pendant deux ou trois jours. J’ai demandé que l’on mette sur mon bureau tous les matériaux… Après le déjeuner, j’y jetterai un coup d’œil. »
Et il répéta encore, satisfait de son état physique  :
«  Je me sens vraiment bien.»
Après une courte sieste, il s’assit à son bureau, couvert de matériaux pour son article d’El Popular. Je remarquai que sa forme physique restait excellente et cela me rendit heureuse. Ces derniers temps, Léon Davidovitch s’était plaint d’une fatigue générale. Cela ne pouvait être que passager ; mais en de tels moments, il pensait « à eux » plus qu’il n’eût fallu. Ce jour-là nous semblait être pour sa santé l’aurore d’une période meilleure. Il avait bonne mine. De temps en temps, j’entrouvrais la porte doucement pour ne pas le gêner et je l’observais, assis à son bureau dans sa pose coutumière, penché sur son travail, la plume à la main. «  Encore un épisode, et ces annales seront terminées », pensais-je. C’est ainsi que s’exprime dans Boris Goudounov, le drame de Pouchkine, le vieux chroniqueur Pimen relatant les crimes du tsar Boris. Léon Davidovitch menait une vie de prisonnier ou d’anachorète, à ceci près que dans sa solitude, non seulement il était attentif à tous les événements du monde, mais il continuait à lutter avec acharnement contre ses ennemis idéologiques.
Il eut le temps jusqu’à cinq heures du soir d’enregistrer sur le dictaphone une partie de son article sur la mobilisation aux Etats-Unis, ainsi qu’une cinquantaine de petites pages de réponse à El Popular, c’est-à-dire aux perfidies de Staline. Tout au long de la journée, il jouit d’un équilibre parfait.
A cinq heures, comme toujours, nous avons pris le thé. A cinq heures vingt-cinq ou cinq heures et demie, je me suis mise au balcon. Je pouvais voir Léon Davidovitch dans le patio, près du clapier ouvert  : il donnait à manger aux lapins. Avec lui se trouvait un homme que je reconnus lorsqu’il retira son chapeau et se dirigea vers la maison. C’était Jacson. « Le voilà encore », pensai-je. Et je me demandai  : « Pourquoi vient-il si souvent en ce moment ? »
« J’ai terriblement soif et je voudrais un verre d’eau, dit-il aussitôt après m’avoir saluée.
- Voulez-vous une tasse de thé ?
- Non, non. J’ai mangé et mon déjeuner m’est resté là (il montrait sa gorge). Ca m’étouffe.» 
En effet, il était verdâtre et semblait très nerveux.
« Pourquoi avez-vous pris votre chapeau et votre imperméable ? (Il portait son imperméable sur son bras gauche, serré au corps.) Il y a du soleil aujourd’hui.
Mais vous savez que ça ne dure pas et qu’il peut pleuvoir. »
J’eus envie de répondre  : «  Il ne pleuvra sûrement pas. » Il se vantait généralement de ne jamais mettre ni chapeau ni imperméable, même par le plus mauvais temps, aussi ai-je ressenti une certaine gêne devant cette insistance.
«  Comment va Sylvia ? » repris-je.
Il ne m’entendit pas. Ma question sur l’imperméable et le chapeau avait dû le troubler. Il semblait absorbé. Follement nerveux, comme s’il eût été brusquement tiré d’un sommeil profond, il répondit enfin  :
«  Sylvia ? Sylvia ? »
Et se reprenant, il a ajouté négligemment  :
« Elle va bien. »
Puis il retourna vers le clapier près duquel se tenait toujours Léon Davidovitch. Je l’accompagnai et l’interrogeai  :
«  Il est prêt, votre article ?
- Oui, il est terminé.
- Tapé ? »
La main qui maintenait l’imperméable – auquel, je le vis plus tard, avaient été attachés le piolet et le poignard – fit un geste maladroit et, gardant le bras collé au corps, il me montra quelques feuilles dactylographiées.
«  Vous avez bien fait de l’apporter dactylographié. Léon Davidovitch n’aime pas les manuscrits mal présentés. »
Jacson était déjà venu à la maison deux jours plus tôt, avec le chapeau et l’imperméable. Je ne le vis pas, car malheureusement je n’étais pas là. Mais Léon Davidovitch me raconta sa visite et me dit qu’il avait une attitude un peu étrange. Il disait cela sans trop y attacher d’importance. Néanmoins, ayant observé certaines choses nouvelles, il n’avait pu s’empêcher de me faire part de son impression  :
«  Il m’a apporté son article, ou plutôt son brouillon… C’est bien confus. Je lui ai donné quelques conseils. On verra ce que cela donnera. »
Et il ajouta  :
« Hier, il ne s’est pas du tout conduit comme un Français. Il s’est assis tout de suite sur mon bureau et n’a pas quitté son chapeau.
- C’est drôle, fis-je. Il ne porte jamais de chapeau.
- Eh bien, cette fois, il en avait un  ! » s’exclama Léon Davidovitch sans arrêter sa marche.
Je conçus aussitôt une certaine méfiance. J’avais cru comprendre que Léon Davidovitch avait observé quelque étrangeté dans le comportement de Jacson, sans toutefois arriver à une conclusion précise. Cette conversation avait eu lieu la veille du crime.
...Le chapeau sur la tête… Le pardessus sur le bras… Assis sur le bureau… N’était-ce pas une répétition ? Il avait fait cela pour pouvoir par la suite se sentir plus sûr de ses mouvements.
Mais qui, alors, pouvait le deviner ? Qui pouvait prévoir que ce 20 août, un jour pareil aux autres, serait le jour du destin ? Rien ne faisait pressentir cette fatalité. Le soleil brillait depuis le matin, comme il brille toujours ici. Les fleurs largement épanouies embaumaient le jardin, et la pelouse était d’un vert brillant. Tous ici, chacun à sa façon, avaient le souci de rendre la tâche plus facile à Léon Davidovitch. Plusieurs fois, au cours de la journée, j’ai gravi les marches de cette terrasse, je suis entrée dans ce bureau, je me suis assise sur cette chaise, devant sa table de travail.
Tout cela était si ordinaire  ! Mais, précisément pour cela, si terrible, si tragique maintenant  ! Aucun de nous – pas même lui – ne pouvait prévoir l’imminence de la catastrophe. Et ce défaut d’intuition cachait un abîme…
Cette journée fut l’une des plus harmonieuses que nous ayons connues. Quand Léon Davidovitch était allé au jardin, vers midi, le voyant marcher tête nue sous le soleil ardent, je courus lui porter sa casquette blanche pour le protéger de la brûlure du soleil, alors qu’il était menacé d’une mort atroce  ! Nous ne sentions pas qu’il était déjà condamné, le désespoir ne déchirait pas encore nos cœurs.
Je me souviens que lorsque nos amis avaient installé le système intérieur d’alarme, j’avais attiré l’attention de Léon Davidovitch sur la nécessité qu’il y avait de poster un gardien près de la fenêtre. Cette mesure me paraissait indispensable. Mais il me fit observer qu’en ce cas, il faudrait étendre encore le système de défense et porter à dix le nombre de gardiens, ce qui eût été une charge supérieure aux moyens financiers et au matériel humain dont disposait notre organisation. Un gardien placé près de la fenêtre ne pouvait le sauver à un moment déterminé  : néanmoins, l’absence de protection à cet endroit me préoccupait… Un autre jour, Léon Davidovitch avait été impressionné par le cadeau que lui avaient envoyé nos amis  : un gilet blindé, une sorte de cotte-de-mailles. Je lui dis alors qu’il serait bon d’avoir quelque chose d’analogue pour se protéger la tête… Léon Davidovitch insistait pour que chaque camarade occupant le poste le plus exposé à un moment déterminé mis ce gilet blindé. A la suite de l’échec essuyé par nos ennemis le 24 mai, nous devinions que Staline n’en resterait pas là, et nous prenions nos dispositions en conséquence. Nous pensions que la prochaine attaque de la G.P.U. obéirait à une autre tactique et nous savions que la possibilité d’une agression commise par un de nos familiers, suborné par le G.P.U., n’était pas exclue. Mais ni la cotte-de-mailles ni le casque ne l’auraient protégé… On ne pouvait être à chaque seconde sur le qui-vive ni faire constamment usage de tous les moyens de protection. On ne pouvait consacrer sa vie à un travail d’auto-défense. Ou alors, la vie aurait perdu tout son sens...
Quand nous nous approchâmes, Jacson et moi, de Léon Davidovitch, celui-ci me dit en russe  :
«  Tu sais, il attend Sylvia. Ils partent demain. »
Il voulait ainsi m’indiquer qu’il serait bon de l’inviter, sinon à dîner, du moins à prendre le thé.
«Je ne savais pas que vous attendiez Sylvia et que vous partiez demain.
- Ah  ! oui. J’ai oublié de vous le dire.
- Dommage que nous ne l’ayons pas su  ! J’aurais pu vous donner une commission pour New York.
- Oh  ! je peux revenir demain matin…
- Non, non, merci. Cela nous dérangerait l’un et l’autre. »
Me tournant vers Léon Davidovitch, je lui dis en russe que j’avais déjà offert du thé à Jacson, mais qu’il avait refusé, se plaignant d’un malaise et d’une terrible soif, et qu’il s’était contenté de me demander un verre d’eau.
«  Vous êtes encore souffrant et vous avez mauvaise mine. C’est mal, cela. »
Il y eut un silence. Léon Davidovitch ne voulait pas quitter ses lapins et il ne semblait pas disposé à écouter la lecture de l’article. Mais il se fit violence et demanda  :
«  Alors, voulez-vous me lire votre article ? »
Sans hâte, il ferma les portes du clapier et retira les gants qu’il mettait toujours quand il s’occupait des animaux. Il prenait grand soin de ses mains qui se blessaient facilement, ce qui l’empêchait d’écrire et l’irritait. Sa plume, comme ses doigts, était toujours d’une rigoureuse propreté. Il secoua sa blouse bleue qui protégeait ses vêtements et à pas lents, en silence, nous nous dirigeâmes tous trois vers la maison. Je les accompagnai jusqu’au bureau. La porte se referma sur eux et j’entrai dans la pièce voisine.
Trois ou quatre minutes à peine s’étaient écoulées lorsque j’entendis un hurlement ; je ne sus pas immédiatement qui l’avait poussé. Mais je courus vers lui… Entre la salle à manger et la terrasse, Léon Davidovitch était debout, appuyé au chambranle de la porte, les bras ballants ; dans sa face ensanglantée se détachait le bleu éclair de ses yeux sans lunettes.
«  Qu’arrive-t-il ? Qu’arrive-t-il ? »
Je le pris dans mes bras, mais il ne me répondit pas tout de suite. Je pensais que quelque chose était tombé du toit, alors en réparation. Mais pourquoi était-il venu ici ? Il prononça distinctement, sans que sa voix révélât altération, amertume ou désespoir  :
«  Jacson » 
Dans sa bouche, ce mot signifiait  : « Tout est consommé.» Nous fîmes quelques pas et avec mon aide, il s’allongea sur la natte.
«  Natacha, je t’aime. »
C’était si inattendu, si lourd de sens, si grave et si solennel que, sans force et dominée par un tremblement de tout mon être, je m’inclinai vers lui.
«  Oh  ! Il faudra fouiller tous ceux qui entreront ici à l’avenir  ! »
Et doucement, avec d’infinies précautions, je glissai un oreiller sous sa tête blessée, je plaçai de la glace sur la blessure et avec un coton j’essuyai le sang qui coulait sur son visage ;
Il articula avec difficulté, d’une voix à peine perceptible  :
«  Il faut éloigner Sieva. »
Il me sembla qu’il ne se rendait pas compte de la difficulté qu’il avait à parler.
«  Tu sais, là-bas – et du regard il désignait la porte du bureau – j’ai senti… j’ai compris ce qu’il voulait faire… Il voulait me frapper encore… mais je l’en ai empêché… »
Le ton était calme, mais la voix était basse et les mots entrecoupés.
«  Mais je l’en ai empêché. » Cette phrase dénotait une certaine satisfaction. Ensuite Léon Davidovitch a parlé à Joe en anglais. Nous étions agenouillés Joe et moi, de chaque côté de lui. Je m’efforçais de le comprendre, mais je n’y parvenais pas. A ce moment, par la fenêtre, j’ai vu Charles entrer dans le bureau de Léon Davidovitch, très pâle, un revolver à la main.
«  Que faut-il faire ? demandai-je à Léon Davidovitch. Ils vont sûrement le tuer.
- Qu’ils ne le tuent surtout pas  ! Il faut l’obliger à parler », répondit-il, toujours aussi lentement et difficilement.
Tout à coup, un cri de douleur a retenti. J’ai lancé à Léon Davidovitch un regard interrogateur. D’un clin d’yeux à peine perceptible, il m’a indiqué la porte du bureau et a dit d’un ton indifférent  :
«  C’est lui... Le médecin n’est pas arrivé ?
- Il va venir tout de suite. Charlie est allé le chercher en voiture. »
Le médecin arriva, examina la blessure et déclara en maîtrisant son émotion qu’il n’y avait rien de grave. Léon Davidovitch le laissa parler tranquillement, comme s’il eût pu rien attendre d’autre d’un médecin en une telle circonstance. Mais il regarda Joe et lui dit en anglais en portant la main à son cœur  :
«  Je sens ici… que c’est la fin. Cette fois, ils ont réussi. »
Il voulait que ces mots ne fussent pas compris de moi.
... L’ambulance avançait à toute vitesse grâce au hurlement ininterrompu de ses sirènes et aux sifflets des agents motocyclistes qui l’escortaient au milieu de la circulation intense, de la foule dense et bruyante, des lumières nocturnes. Et nous, nous n’avions pas quitté notre blessé, le cœur dévoré d’une douleur et d’une anxiété insupportables. Il gardait sa lucidité. Sa main gauche était inerte contre son corps, paralysée ; le docteur Dutrm, quand il l’avait examiné dans la salle à manger, nous avait prévenus que cela se produirait. La droite, comme si elle n’eût point trouvé un endroit où se reposer, s’agitait constamment en décrivant des cercles et rencontrant la mienne de temps en temps. Il parlait plus péniblement. Me penchant sur lui au point de l’effleurer, je lui demandai comment il se trouvait.
«  Mieux maintenant » fit-il.
«  Mieux maintenant… » Un sourd espoir montait en moi. Le bruit assourdissant, les sifflets des motocyclistes, la sirène de l’ambulance n’avaient pas cessé, mais mon cœur battait d’espérance. «  Mieux maintenant. »
Nous passâmes la porte de la clinique. L’ambulance s’arrêta. Une multitude de gens nous entouraient. «  Parmi eux, il y a peut-être des ennemis, pensais-je. Comme toujours en semblable cas. Et où sont les amis ? Il faudrait que l’on protège la civière. »
On le déposa sur son lit. Silencieusement, les médecins se penchèrent sur la blessure. L’infirmière, selon leurs instructions, lui coupa les cheveux. J’étais debout à son chevet. Un léger sourire aux lèvres, il me dit  :
«  Le coiffeur est venu, tu vois. »
Il essayait d’adoucir ma peine.
Dans la journée, en effet, nous avions pensé appeler le coiffeur pour qu’il lui coupât les cheveux, mais nous ne l’avions finalement pas fait venir. Il s’en souvenait maintenant.
Léon Davidovitch invita Joe, qui se trouvait près de moi, à recueillir par écrit ses dernières pensées. Mais je n’ai su cela que plus tard.
«  Je suis sûr du triomphe de la IV° Internationale. En avant  ! »
Et lorsque je questionnai Joe sur ce qu’il lui avait dit, le jeune homme me répondit  :
«  Il m’a demandé de noter quelques statistiques sur la France. »
Il me parut surprenant qu’il parlât de statistiques en un tel moment… Peut-être se sentait-il mieux ?
Je restais debout à la tête du lit, maintenant la glace sur la blessure et essayant de comprendre ce que disaient les médecins. On commença à le dévêtir et afin de ne pas lui faire de mal en le remuant, on coupa aux ciseaux sa blouse de travail. Le docteur et l’infirmière échangèrent un coup d’œil attendri devant cette blouse d’ouvrier, puis ils coupèrent le gilet et la chemise. On lui enleva normalement son bracelet montre et ses sous-vêtements. Il me dit alors  :
«  Je ne veux pas qu’ils me déshabillent ; je veux que ce soit toi. »
Il dit cela très distinctement, mais la voix pleine de chagrin. Ces paroles furent les dernières qu’il m’adressa.
Quand j’eus fini, je me penchai et posai mes lèvres sur les siennes. Il me rendit mon baiser longuement. Tel fut notre adieu. Mais nous ne le savions pas. Il perdit connaissance, et l’opération ne le ramena pas à lui. Sans quitter du regard, je suis restée toute la nuit près de lui, attendant le réveil. Ses yeux étaient fermés, mais la respiration, tantôt difficile, tantôt calme, inspirait cependant confiance. Le lendemain passa encore ainsi. Vers midi, comme l’avaient prévu les médecins, il y eut une amélioration. Mais à la fin de l’après-midi, la respiration se modifia brusquement  : elle s’accélérait. J’en conçus aussitôt une mortelle angoisse. Les médecins et le personnel de la clinique entouraient le lit, visiblement très émus. Je m’affolai et ne pus m’empêcher de demander ce que cela signifiait. Un médecin m’assura avec ménagement que cela cesserait bientôt ; les autres se taisaient. Je compris brusquement le sens de ces paroles faussement consolatrices  : la situation était désespérée. Ils le soulevèrent. Sa tête s’inclina sur le côté et ses bras tombèrent le long de son corps, comme dans la « Descente de Croix » de Titien ; un bandage remplaçait la couronne d’épines.
Ses traits n’avaient rien perdu de leur pureté ni de leur fierté  : on eût dit qu’il allait se relever tout à coup et décider lui-même de son sort. Mais sa blessure était trop profonde. Le réveil si anxieusement attendu ne vint pas. Jamais nous n’entendrions de nouveau sa voix. Il n’est plus de ce monde.
Un jour, il sera vengé. Tout au long de sa belle et héroïque existence, Léon Davidovitch a cru à la libération de l’avenir humain. Sa foi ne vacilla pas un seul instant au cours de ses dernières années, mais au contraire se fortifia et se durcit  : l’humanité future, libérée de sa misère, ne connaîtra plus la violence. C’est lui qui m’a appris à croire cela.

:: Le 20 août 1940, Staline faisait assassiner Trotsky (#1)


Le 20 août 1940, un homme de main du Guépéou, Ramon Mercader (connu à l'époque sous les noms de Jacson et Mornard), qui avait réussi à s'infiltrer dans l'entourage de Trotsky, alors réfugié au Mexique, lui assénait un coup de piolet mortel. Trotsky décéda le lendemain. Après un premier attentat manqué, quelques semaines auparavant, Staline avait enfin réussi son coup.

Qu'à un moment où la guerre battait son plein en Europe les services secrets de Staline aient mis tant d'acharnement, consacré tant d'efforts et tant de moyens pour éliminer à des milliers de kilomètres de Moscou le vieux leader révolutionnaire, voilà ce que peuvent difficilement comprendre ceux pour qui le combat entre Trotsky et Staline ne s'explique que par une rivalité personnelle. Staline avait certes la rancune tenace. Mais l'élimination physique de Trotsky était pour lui, en cette année 1940, une nécessité politique.

Dès que les menaces d'un nouveau conflit armé international s'étaient précisées, au milieu des années 1930, Staline, avec le soutien de la couche de privilégiés qui avaient usurpé le pouvoir en URSS, entreprit d'éliminer les hommes qui avaient dirigé la Révolution d'octobre. La bureaucratie savait en effet que la guerre pouvait entraîner une vague révolutionnaire, et que son pouvoir n'y survivrait pas. Les procès de Moscou furent la manifestation la plus spectaculaire de cette répression. Mais plus discrètement, des milliers d'opposants furent exécutés, et à l'été 1940 l'immense majorité des hommes et des femmes qui avaient joué un rôle quelque peu notable au cours de la révolution et de la guerre civile avaient disparu.

Restait Trotsky, que Staline avait expulsé d'URSS en 1929, à un moment où il n'avait pas encore la possibilité de faire assassiner ses opposants, et qui après un bref passage dans des pays comme la Norvège et la France, où on lui refusait la possibilité de poursuivre son combat politique, avait fini par trouver refuge au Mexique. Et aussi isolé qu'il ait été, Trotsky continuait à représenter pour Staline un danger majeur.

Bien qu'il ait multiplié les bassesses devant Hitler, Staline ne pouvait pas être sûr de rester à l'écart du deuxième conflit mondial. La guerre contre la Finlande, durant l'hiver 1939-1940, avait révélé les faiblesses d'une Armée rouge décapitée par l'élimination de ses chefs les plus prestigieux. Une défaite militaire, devant l'Allemagne nazie, aurait pu faire apparaître Trotsky, le fondateur de l'Armée rouge, l'organisateur de la victoire pendant la guerre civile, comme un recours aux yeux de tous ceux qui dans la population, dans l'armée, dans l'appareil d'État, ne voulaient pas voir l'URSS s'effondrer.
Voilà l'option que l'assassinat de Trotsky écartait à jamais. Et en même temps, le coup de piolet de l'assassin tranchait le seul lien qui subsistait entre la génération des militants qui avaient joué un rôle dirigeant dans la vague révolutionnaire de 1917-1919, et la génération qui était venue au combat politique à l'heure du stalinisme triomphant.

Trotsky, par le combat qu'il mena durant les dernières années de sa vie, nous a légué un capital politique irremplaçable, en assurant la défense des idées communistes que le stalinisme prostituait, en expliquant aussi, d'un point de vue marxiste, comment la première révolution prolétarienne victorieuse de l'histoire avait pu donner naissance à la dictature sanglante de Staline.

Mais son assassinat ne fut pas seulement une tragédie personnelle. C'en fut une aussi pour tout le mouvement révolutionnaire. En achevant de briser la chaîne humaine nécessaire à la transmission de l'expérience vivante, Mercader-Mornard porta un coup terrible à ce mouvement, un coup dont soixante ans après nous subissons toujours les conséquences. Ce n'est pas pour rien qu'en 1961 les héritiers de Staline, en la personne de Khrouchtchev, le décorèrent pour services rendus.

Mais la répression stalinienne, pas plus que les bourreaux fascistes, n'ont pu tuer définitivement les idées communistes. Parce que celles-ci sont la seule réponse possible à la barbarie capitaliste.

Jean SANDAY, LO n°1934

:: Le 20 août 1940, Staline faisait assassiner Trotsky [#2]

Le 20 août 1940, à Mexico, Léon Trotsky mourait, assassiné par un agent de Staline, Ramon Mercader. Le tueur avait réussi depuis longtemps à pénétrer son entourage, preuve que l'opération était minutieusement préparée de longue date. Sous prétexte de lui soumettre un article, il approcha et frappa mortellement Trotsky à la tête avec un piolet. Trotsky se savait menacé. D'ailleurs, quelques semaines auparavant, il avait déjà échappé de justesse à un attentat organisé par des hauts responsables du parti stalinien mexicain.

À 61 ans, étaient brutalement interrompus un combat et une vie consacrés intégralement à la révolution prolétarienne et au communisme.

Né en 1879 dans une famille d'agriculteurs juifs d'Ukraine, le jeune Trotsky avait rencontré les idées socialistes au lycée. Étudiant brillant, il se consacra très tôt à l'agitation révolutionnaire et l'action clandestine auprès des ouvriers.

Un militant révolutionnaire professionnel

À 18 ans, emprisonné à Odessa, il adhéra au marxisme. Comme pour bien des révolutionnaire russes, ce sera le premier mais pas le dernier séjour en prison. Déporté en Sibérie, il s'en évada et fut exilé. À Londres, il collabora avec Lénine. Mais de 1903 à 1917, des divergences sur les questions organisationnelles, qui étaient en débat dans l'ensemble de la social-démocratie, les séparèrent.
En janvier 1905, la révolution éclata dans l'Empire russe. Trotsky parvint à rentrer clandestinement en Russie. En octobre, à Saint-Pétersbourg fut créé le Soviet, véritable direction prolétarienne de la révolution dont Trotsky, qui avait alors 26 ans, devint le président.
Avec l'échec de la révolution de 1905, Trotsky fut arrêté, condamné au « bannissement à vie » et déporté près du cercle polaire. À nouveau il s'évada et séjourna dans diverses capitales européennes. Il était à New York quand éclata la révolution russe de février 1917…

Le parti de Lénine et Trotsky

Lénine, en exil, puis de retour en Russie, dut convaincre le parti bolchévique de mener une action politique vers la conquête du pouvoir par le prolétariat.
Trotsky alors était en complet accord avec cette perspective, avec l'analyse et les objectifs défendus par Lénine. C'est sans réserve qu'il rejoignit donc, avec quelques milliers de militants regroupés autour de lui, le parti bolchévique.

Très rapidement, comme en 1905, Trotsky devint l'orateur le plus populaire chez les ouvriers de Pétrograd. En septembre, les bolchéviks devinrent majoritaires aux soviets de Pétrograd, de Moscou et d'autres villes importantes du pays. En octobre, le prolétariat renversait le gouvernement et s'emparait du pouvoir. Pour les travailleurs, en Russie et à l'étranger, Trotsky incarnait avec Lénine la révolution russe victorieuse.

En mars 1918, Léon Trotsky fonda l'Armée rouge. Commissaire du Peuple à la Guerre, il réussit à organiser avec efficacité la défense militaire du jeune État ouvrier, encerclé et agressé par les puissances capitalistes et la contre-révolution, en s'appuyant sur l'enthousiasme et la détermination de la population laborieuse.

Les dirigeants bolchéviques étaient convaincus, comme tous les révolutionnaires de l'époque, que la Russie tsariste était le « maillon le plus faible » de la chaîne des pays capitalistes et que l'avenir de la révolution russe était lié à la révolution internationale, en particulier dans les bastions impérialistes.
C'est la raison pour laquelle les dirigeants bolchéviks proclamèrent, dès mars 1919, la Troisième Internationale, considérée comme le parti mondial de la révolution dont Léon Trotsky rédigea le manifeste de fondation.

Mais la vague révolutionnaire subit la trahison active de la social-démocratie. Les partis communistes, jeunes et inexpérimentés, ne furent pas à la hauteur de la situation, d'autant que cette vague, défaite après défaite, s'affaiblissait. Ce recul alimenta un courant réactionnaire dans le pays des Soviets et engendra sa dégénérescence. L'URSS se retrouva isolée, le pays, arriéré, était exsangue. Les Soviets avaient cessé de jouer leur rôle. C'est dans ce contexte que, dans le Parti et l'appareil d'État, se développa une couche de bureaucrates qui, du fait de leur position, bénéficiaient d'avantages matériels et moraux qu'ils entendaient conserver. Staline devint leur représentant. Vieux-bolchévik, mais dirigeant de second plan, quasi inconnu des masses, il mit à profit son poste de Secrétaire général, fonction essentiellement administrative, pour tisser sa toile au sein du Parti.

Contre la bureaucratie et le stalinisme

Avec la maladie puis la mort de Lénine, en janvier 1924, Staline lança une campagne de calomnies contre Trotsky. Une gigantesque entreprise de falsification de l'Histoire fut alors mise en marche.
Dans le Parti et l'Internationale, la clique bureaucratique écarta de véritables révolutionnaires et s'appuya sur des ralliés, des arrivistes qui avaient souvent été de l'autre côté des barricades pendant la révolution. On sanctionna toute discussion dans le parti. Toute critique valait la déchéance immédiate. Quelques années plus tard, elle vaudra une balle dans la nuque.

Bon nombre d'historiens bourgeois ont voulu réduire la lutte entre Staline et Trotsky à une rivalité de personnes, une querelle de succession. En fait, derrière les hommes, il y avait l'affrontement de forces sociales. Trotsky, comme Lénine, défendait en URSS, comme dans le restant du monde, une politique correspondant aux intérêts historiques du prolétariat et du communisme ; Staline était l'instrument d'une bureaucratie soucieuse de conserver et d'accroître ses privilèges au détriment du prolétariat et de son État.

Sous couvert d'une théorie mise en place pour la circonstance, qui prétendait que l'on peut construire le socialisme dans un seul pays, Staline rompit avec la politique révolutionnaire bolchévique qui considérait la révolution russe comme l'avant-poste de la révolution internationale.

En octobre 1927, Léon Trotsky fut exclu du Parti bolchévique ainsi que des milliers de ses partisans, puis déporté à Alma-Ata, en Asie centrale. De là, il continua la lutte, entretenant des liens et correspondant avec les autres opposants déportés aux quatre coins de l'URSS.

Une repression féroce s'abattait sur ces opposants et leur famille. Si certains, face aux tortures et au chantage, finirent par capituler, bon nombre surent garder la même intransigeance que Trotsky et seul l'assassinat put les faire taire.

Planète sans visa

Mais en janvier 1929, Staline n'osa pas assassiner Trotsky. Il l'exila hors d'URSS, pensant ainsi l'isoler définitivement et le mettre hors d'état de continuer le combat. Il se trompait.
Malgré le flot de calomnies répandu par les staliniens, malgré l'assassinat de ses collaborateurs et des membres de sa famille, malgré la complicité des grandes puissances occidentales, qui se prétendant démocratiques, lui refusèrent souvent ne serait-ce qu'un simple visa, Trotsky va continuer la lutte. Par ses écrits, par sa correspondance, il va agir pour regrouper autour de lui une opposition communiste de gauche et combattre pied à pied la politique contre-révolutionnaire de Staline et de l'Internationale à sa botte.

Il ne s'est pas contenté de dénoncer le stalinisme, il en a expliqué aussi les racines. Il a su expliquer un phénomène complètement inédit dans l'Histoire : la dégénerescence de la première révolution ouvrière victorieuse par la formation d'une couche sociale entièrement nouvelle, la bureaucratie. Et c'est à ces questions, vitales non seulement pour l'époque mais pour l'avenir du mouvement ouvrier et de l'humanité, qu'il a su donner une réponse militante en s'appuyant sur la méthode marxiste.

Un héritage indispensable pour les révolutionnaires

Trotsky restait le seul dirigeant révolutionnaire de sa génération, possédant l'expérience et un capital politique qu il savait devoir transmettre en dépit des pires difficultés, de la répression féroce organisée par la dictature stalinienne.

Trotsky écrivait en 1935 : « Le travail que je fais en ce moment - malgré tout ce qu'il a d'extrêmement insuffisant et fragmentaire - est le travail le plus important de ma vie, plus important que 1917, plus important que l'époque de la guerre civile, etc. […] Je ne peux pas dire que mon travail ait été irremplaçable, même en ce qui concerne la période 1917- 1921, tandis que ce que je fais est dans le plein sens du terme irremplaçable. »

Bien que traqué, Trotsky restait une menace si grande que, dès le début de la guerre, Staline le fit assassiner, privant la IVe Internationale qu'il venait de fonder de sa seule direction politique.
Staline, comme les dirigeants capitalistes, craignait qu'au travers de cette guerre, comme lors de la précédente, la classe ouvrière et une nouvelle génération militante renouent avec les idées communistes révolutionnaires, avec la tradition bolchévique, c'est-à-dire avec le trotskysme.

Léon Trotsky a maintenu le drapeau du communisme contre ses fossoyeurs. Par son analyse de la dégénérescence de l'URSS et par toute son activité de militant révolutionnaire prolétarien, il a légué aux nouvelles générations un capital politique unique permettant de comprendre le monde actuel afin d'agir pour le transformer.

LO