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jeudi 26 janvier 2012

:: "La condition qui manque actuellement du point de vue historique"

S’il est invisible pour ceux qui sont aveuglés par leurs préjugés de classe, le prolétariat est donc bien une classe sociale toujours plus indispensable au fonctionnement de la société, toujours plus nombreuse, toujours plus implantée à l’échelle mondiale. Mais qui, depuis bien des années, manque cruellement de partis politiques capables de l’unifier, de lui redonner une conscience, de mener à nouveau le travail élémentaire qu’ont mené les militants du 19e siècle.
Depuis Marx, les révolutionnaires savent que trois conditions sont nécessaires pour qu’une révolution puisse accoucher d’une société nouvelle : le développement des forces productives ; le poids du prolétariat dans la société ; et ce que Marx appelait « les conditions subjectives », c’est-à-dire l’état de conscience du prolétariat. Juste avant la Seconde Guerre mondiale, Trotsky écrivait déjà : « (Le prolétariat) doit comprendre la position qu’il occupe dans la société et posséder ses propres organisations visant le renversement de l’ordre capitaliste. C’est la condition qui manque actuellement du point de vue historique. » Cette remarque, déjà profondément juste en 1938, l’est encore plus aujourd’hui. Car si les forces productives ont continué de se développer, même poussivement, car si le poids du prolétariat n’a cessé d’augmenter dans la société capitaliste – parallèlement la conscience du prolétariat n’a pas avancé mais profondément reculé, pour toutes les raisons que nous avons expliquées. Et conséquemment à ce recul, ce sont les idées les plus réactionnaires, les pires préjugés, qui ont progressé dans la classe ouvrière – corporatisme, chauvinisme, ici racisme, ailleurs ethnisme ou intégrisme religieux.
Mais l’histoire de la classe ouvrière, de ses défaites et de ses victoires, nous a appris que les choses peuvent changer très vite. Elle nous a montré quels trésors de dévouement, d’imagination, de combativité et de solidarité peuvent apparaître dans la classe ouvrière lorsqu’elle renaît à la conscience. Les prolétaires russes d’avant 1917 étaient patriotes, souvent illettrés, fréquemment antisémites. Et cela ne les a pas empêchés de se transformer en quelques mois en la classe ouvrière la plus révolutionnaire du monde.
On ne peut que constater le recul de la conscience ouvrière. Face à cette situation, la pire des choses à faire, serait d’abandonner nos idées sous prétexte que les travailleurs ne les reprennent pas. Il faut affirmer que s’ils ne les reprennent pas, la faute en incombe en premier lieu aux générations d’intellectuels qui ont dévoyé les idées communistes et ont ainsi désarmé le prolétariat. Et les trahisons de ces intellectuels, ce sont les travailleurs qui les payent, par la perpétuation d’un système qui les opprime et les écrase ! Alors, c’est tout de même la moindre des choses que le petit courant que nous représentons tente de garder vivantes ces idées et d’essayer de les transmettre, intactes, à ceux qui seront prêts demain à reprendre le combat.
Ce qui peut transformer des milliards d’individus isolés en une classe sociale agissante, c’est la conscience. Et la conscience, cela passe à travers des partis. Aujourd’hui comme hier, c’est l’existence de partis révolutionnaires communistes qui cimentera le prolétariat et en fera une véritable classe sociale, ayant une compréhension commune des événements, une politique commune, des actions communes. Qui lui feront reprendre conscience qu’elle ne devra pas seulement lutter, mais bien renverser l’ordre existant et se constituer en classe dirigeante. Nous sommes toujours partisans de la dictature du prolétariat, et fièrement, parce que la dictature de trois milliards d’individus sera infiniment plus démocratique que la dictature actuelle d’une infime poignée d’actionnaires.
Voilà pourquoi il faut continuer de militer pour ces idées, continuer de tenter de les développer malgré les vents contraires et malgré le fait que les délais soient bien plus longs que ce que les fondateurs du communisme espéraient. Il faut continuer de gagner des travailleurs à la révolution, à la conscience communiste. Les travailleurs vivent aujourd’hui non seulement dans la crainte du chômage et de la pauvreté, mais doivent en plus subir la propagande à sens unique des porte-parole de la bourgeoisie, qui tentent chaque jour de les convaincre qu’ils ne sont rien, qu’ils ne servent à rien, qu’ils coûtent trop cher, qu’ils sont des poids morts ! Eh bien notre combat, c’est aussi de restaurer la fierté d’appartenir à la classe ouvrière : car oui, nous avons toutes les raisons d’être fiers d’appartenir – par origine sociale ou par adoption – à une classe qui n’exploite personne, qui fait tourner toute la société par son travail, qui a toujours lutté contre l’exploitation – qui est, en un mot, le moteur et l’avenir de l’humanité !
Alors oui, le monde a changé depuis Marx – et la classe ouvrière a changé. En mieux, par certains aspects : la classe ouvrière des pays riches est aujourd’hui bien plus cultivée, c’est-à-dire bien plus apte à acquérir des idées qu’elle l’était au 19e siècle. Et celle des pays pauvres, est plus nombreuse, plus concentrée, plus en contact avec le progrès technique, qu’elle l’a jamais été. Et ce qui n’a certainement pas changé, c’est que le prolétariat est plus que jamais au cœur de la production et de l’exploitation, et par là-même il reste la seule classe capable de changer le monde – et ça, tant que le capitalisme existera, cela ne disparaîtra jamais !
Oui, le monde bouge, des usines ferment ici et s’ouvrent ailleurs, certaines productions apparaissent et d’autres disparaissent, les centres de gravité de la production se déplacent. Et alors ? Lorsque la production des calèches a presque disparu pour faire place à celle des automobiles, les militants révolutionnaires n’ont pas pleurniché, mais sont allés s’implanter dans les usines d’automobiles !
Oui, enfin, la période que nous vivons, dans laquelle nous militons, est dure parce qu’elle est marquée par la démoralisation. Mais nous vivons dans un monde capitaliste, dominé économiquement, politiquement et intellectuellement par la bourgeoisie, alors il n’y a rien d’étonnant à ce que le chemin soit semé d’embûches. Jusqu’à la révolution, il en sera ainsi, et, comme le disait Engels, l’histoire du prolétariat se résumera à « une longue série de défaites, interrompue par quelques victoires isolées. » Cela ne change rien à la profonde validité de nos idées, et aux tâches qui sont celles des révolutionnaires.
Les sociologues et les journalistes peuvent bien enterrer le prolétariat tous les matins si ça les amuse – ou plutôt si ça les rassure, parce que c’est bien de cela qu’il s’agit. Nous, nous savons que c’est bien le prolétariat qui enterrera ce vieux monde. Nous faisons donc nôtre plus que jamais les dernières lignes du Manifeste communiste, sans en changer un mot : « Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre social passé. Que les classes dirigeantes tremblent à l’idée d’une révolution communiste ! Les prolétaires n’ont rien à y perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner. Prolétaires de tous les pays , unissez-vous ! »


[lire le texte intégrale]

jeudi 17 novembre 2011

:: La classe ouvrière n’est pas prête, et c’est là le principal problème

La classe ouvrière n’est pas préparée pour le moment à l’intensification de la guerre que mènera la bourgeoisie. Les partis qui prétendent représenter ses intérêts - ils le prétendent d’ailleurs de moins en moins - l’ont trahie depuis longtemps. Ce n’est pas mieux pour les centrales syndicales. Et l’aggravation de la crise elle-même, la montée brutale du chômage à laquelle il faut s’attendre, ne poussent pas, dans un premier temps, à la combativité. Mais les coups reçus font aussi mûrir la combativité et la conscience. L’une comme l’autre peuvent changer brutalement. Que l’on se souvienne que, si la dépression des années trente a dans un premier temps surpris et désorienté les classes laborieuses, elle a par la suite conduit à des luttes de grande envergure.
La réaction de la classe ouvrière ne vint pas immédiatement. Les licenciements, l’accroissement brutal du chômage, les fermetures d’usines, les attaques de toutes sortes, dans un premier temps, surprirent et découragèrent les travailleurs.



Il fallut plusieurs années pour que la contre-offensive des travailleurs vienne. Mais elle vint, elle fut massive. Au milieu des années trente, elle ébranla des pays aussi divers que les États-Unis, l’Espagne ou la France. Des vagues de grèves eurent lieu également dans d’autres pays.

Pour l’Allemagne, la réaction vint trop tard. Par l’intermédiaire du régime hitlérien, la bourgeoisie parvint à briser la classe ouvrière de ce pays. Mais l’arrivée au pouvoir du nazisme, en faisant toucher du doigt la menace fasciste, contribua de manière décisive à la montée ouvrière en France ou en Espagne.

C’est en s’appuyant sur l’expérience de ces années de luttes ouvrières massives que Trotsky rédigea le Programme de transition destiné aux organisations de la Quatrième Internationale, en train de se constituer.

Au moment où le programme était publié, en 1938, la vague ouvrière était déjà en reflux, vaincue, détournée sur de fausses voies ou trahie. Alors que la Deuxième Guerre mondiale était déjà en marche, Trotsky le rédigea cependant, dans l’espoir que la guerre allait conduire, comme la guerre précédente, à des révoltes ouvrières.
Le programme était un outil pour une organisation révolutionnaire décidée à s’adresser à une classe ouvrière qui était déjà en lutte en lui proposant une série d’objectifs susceptibles de l’amener à contester concrètement la mainmise de la bourgeoisie sur les entreprises et sur les banques. Un programme visant à transformer des situations pré-révolutionnaires en situations révolutionnaires.

L’histoire de la crise actuelle n’est pas encore écrite et personne ne peut prédire comment, où et quand se produiront les explosions ouvrières face à l’offensive inéluctablement aggravée de la bourgeoisie. Personne ne peut même avoir la certitude qu’il se produira des luttes suffisamment amples, profondes et durables pour ébranler les bourgeoisies et leurs États.
Mais la raison d’être d’une organisation révolutionnaire est de se préparer à ces périodes-là, les seules où la lutte de classe peut bouleverser l’histoire. C’est pour une telle période que le Programme de transition a été écrit. C’est dans une telle situation, si elle se produit, qu’il gagnera sa signification.

L’évolution de la crise ramène au centre de l’actualité les objectifs partiels du Programme de transition : l’échelle mobile des salaires pour préserver le pouvoir d’achat, et la répartition du travail entre tous sans diminution des salaires pour se protéger contre le chômage qui monte.
Mais le passé a montré comment la bourgeoisie ou ses serviteurs politiques de gauche savent détourner ces deux revendications en les transformant, d’objectifs révolutionnaires d’un prolétariat agissant, en recettes de cuisine, pour le démobiliser. L’Italie a connu pendant longtemps un système d’indexation des salaires sur les prix. D’une certaine manière, la France aussi avec le smic. Quant à la répartition du travail entre tous, l’idée en a été pervertie pour devenir un argument pour le Parti Socialiste au moment des lois Aubry où la baisse de l’horaire de travail était censée créer de nouveaux emplois.

Aussi, ces revendications essentielles du Programme de transition ne gardent leur signification révolutionnaire que si elles sont liées à l’objectif du contrôle des travailleurs et de la population sur les banques et sur les entreprises. Le secret bancaire comme, plus généralement, le secret des affaires sont absolument indispensables aux capitalistes pour perpétrer leur pillage des biens de la société. La levée de ces secrets fait partie des objectifs prioritaires car elle constitue le premier pas vers le contrôle ouvrier de l’industrie.
Les objectifs sont aussi liés aux moyens, à la démocratie ouvrière dans les luttes, à la création de comités de grève ou de comités d’usine susceptibles de devenir des états-majors reconnus par tous les travailleurs, y compris les plus exploités qui se tiennent en temps normal à l’écart des syndicats comme de la politique.

La crise bancaire attire l’attention de l’opinion publique ouvrière non seulement sur la nécessité du contrôle mais aussi sur la question de qui contrôle. Le constat est évident que le contrôle des banques entre elles comme le contrôle par l’État ne sont des contrôles que du point de vue de la classe possédante et conduisent à la catastrophe. Il faut arracher le contrôle des banques aux grands financiers. Il faut non seulement nationaliser toutes les banques, et les nationaliser sans rachat, mais aussi les unifier et soumettre la banque d’État unique au contrôle des travailleurs et de la population afin qu’elle fonctionne dans l’intérêt de la société.

Ces objectifs non seulement n’ont rien de recettes magiques, mais ils ne trouveront véritablement leur signification que lorsque les masses exploitées s’en empareront. Il n’est, bien sûr, pas au pouvoir d’une petite organisation de susciter la réaction des masses ouvrières. Mais c’est dans les périodes où la classe ouvrière agit, et agit vraiment, que les petits groupes révolutionnaires peuvent grandir et, s’ils sont à la hauteur, jouer un rôle dans les événements.

Ce qui s’est passé dans les années trente montre que ce n’est pas la classe ouvrière qui a été défaillante face aux nécessités de l’époque. Si les révoltes ouvrières, des États-Unis à l’Espagne, en passant par la France, n’ont pas réussi à empêcher la bourgeoisie de faire prévaloir ses solutions contre la crise - le New Deal aux États-Unis, le fascisme en Allemagne et l’étatisme en France et finalement, la guerre mondiale -, c’est en raison de la politique menée par les organisations auxquelles la classe ouvrière faisait alors confiance.

Malgré son coût pour la société, l’organisation économique capitaliste ne disparaîtra pas toute seule. Elle ne disparaîtra que si une force sociale est capable de la faire disparaître.

Nous gardons la conviction que le prolétariat demeure la seule classe qui est porteuse de cette transformation sociale. L’actualité de la crise et le formidable gâchis de travail humain qu’elle révèle, en soulignent la nécessité. Nous ne savons pas plus aujourd’hui qu’il y a vingt ou cinquante ans par quelle voie, par quel cheminement, à travers quelles expériences collectives, le prolétariat accèdera à la conscience de son rôle historique en se donnant pour objectif le renversement révolutionnaire du règne de la bourgeoisie, la suppression de la propriété privée des moyens de production et la réorganisation de la production en fonction des besoins sous le contrôle démocratique de la collectivité.

Ce que nous savons, c’est que cette prise de conscience nécessite un parti ouvrier révolutionnaire. « La signification du programme, c’est le sens du Parti », disait Trotsky. Le parti ouvrier révolutionnaire a pour tâche de défendre et de propager ces objectifs révolutionnaires en toutes circonstances. Il doit surtout être capable par sa cohésion, par sa compréhension commune des événements, lorsque le prolétariat se mobilise de le conduire à leur réalisation.

Contribuer à cela dans la mesure de nos forces est notre raison d’être fondamentale.

dimanche 23 octobre 2011

:: Construire la IVème Internationale... Mais sérieusement

[...] Une Internationale révolutionnaire est plus que jamais nécessaire. De plus, le fait que ces camarades ne mettent aucun préalable, le fait aussi qu'il ne s'agisse pas d'une adhésion formelle à un bout de la IVème qui se proclame la seule, la vraie, l'authentique direction révolutionnaire du prolétariat, mais qu'il s'agit d'essayer de travailler ensemble, sans s'illusionner sur l'importance de nos forces, nous incite d'autant plus à prendre part à cette conférence.

Mais, bien que la tenue de la conférence constitue un premier pas en avant dans le regroupement d'organisations révolutionnaires, ce premier pas ne garantit nullement le succès de la tentative. Car les organisations du C.I. nous semblent aborder de manière fausse un certain nombre de problèmes et ces fautes risquent de compromettre gravement l'avenir. Nous avons donc l'intention lors de la conférence, de prendre toutes nos responsabilités et de lutter pour que le Comité International corrige ses faiblesses et que, mieux armé, il s'attaque résolument à la tâche qu'il s'est fixé.

1°) Tout d'abord sur le plan théorique il est nécessaire de réanalyser le monde moderne à la lumière de la théorie marxiste. Il ne s'agit pas pour nous de remettre en cause l'analyse de la nature de l'Union Soviétique. Celle qu'en a donné Trotsky est la complète complète faite jusqu'à présent et sa valeur nous parait totale ! Mais le C.I. a hérité d'un certain nombre d'analyses de la IVe Internationale qui elles, nous paraissent radicalement fausses. Et sur le plan théorique, cela conduit ces camarades à d'insolubles contradictions. Par exemple, ces camarades parlent de l'Etat ouvrier chinois et de l'Etat bourgeois cubain. Pourtant, si nous analysons le processus qui a conduit à la formation de ces deux Etats, nous ne voyons aucune différence de nature entre eux. Mais alors que leur analyse de l'Etat cubain s'est faite après leur rupture avec le courant pabliste, leur analyse de la Chine est celle qu'ils ont héritée directement et sans changer une ligne, de la IVème Internationale dite pabliste. Et le fait qu'ils puissent faire coexister deux conceptions d'un même phénomène montre de leur part un manque de rigueur certain dans l'emploi des méthodes d'analyse marxistes, il prouva que ces camarades ne font pas assez attention à la théorie, malgré leurs affirmations.

Quelle sera la nature de notre intervention ?

Et bien longtemps après leur rupture avec Pablo, ces camarades soutiennent encore la théorie des Etats ouvriers dégénérés ou déformés dans le glacis. L'expression figure dans 1a résolution éditée par le C.I.

2°) Ensuite, il est de la plus haute importance d'analyser clairement les causes qui ont conduit à l'échec de la IVème Internationale. C'est la la condition "sine qua non" pour ne pas retomber dans les mêmes erreurs et aboutir aux mêmes échecs. Et l'analyse que donne le C.I. de l'échec de la IVème Internationale est celle aussi d'une certaine insuffisance théorique. Nous lisons entre autres dans le texte du C.I. :
"l'opportunisme petit-bourgeois sous la forme d'une tendance révisionniste cristallisée pénétrant toutes les sections du mouvement trotskyste, a détruit la IVème Internationale... (p. 9), puis, plus loin : "un tel centre (c'est-à-dire le S.I. de Pablo) ne discutait pas des expériences vivantes des sections dans le cours du développement du programme et de la théorie marxiste, mais, au lieu de cela, il laissait les sections sans direction, ou bien intervenait bureaucratiquement (sur la base des statuts les plus "bolchevik") pour imposer une ligne internationale aux sections" (p. 17).

Mais d'où venait cette tendance révisionniste ? Comment a-t-elle pu non seulement se développer, mais aussi triompher dans l'Internationale ? Nous n'avons nulle part une explication satisfaisante de ce phénomène. Les méthodes bureaucratiques de Pablo n'expliquent rien. Une partie des groupes rattachés au Comité International et qui avaient rompu politiquement et organisationnellement avec Pablo en 1953, l'ont rejoint dix ans plus tard, sans pression bureaucratique possible. Une autre explication aussi peu satisfaisante est celle qui énonce que :
"... la dégénérescence révisionniste au sein de la IVème Internationale est un phénomène de classe de caractère international correspondant aux besoins de l'impérialisme dans sa phase ultime de contradictions extrêmes et de dépendance pour sa survie, de la bureaucratie stalinienne, de la social-démocratie et des dirigeants nationalistes" (p. 16).


Faire de la situation objective (la crise de l'impérialisme) une des causes de la destruction de la IVème Internationale, c'est finalement faire endosser ses propres responsabilités à la "situation". Si cela peut expliquer l'apparition d'une tendance petite-bourgeoise dans la IVème Internationale, cela n'explique absolument pas pourquoi cette tendance a rallié à elle la majorité des sections.

Car loin de voir dans le pablisme un corps étranger, pénétrant la IVe Internationale, l'immense majorité des sections a reconnu en Pablo sa propre image. Image petite bourgeoise, bien sûr, opportuniste, bien sûr, mais c'est parce que depuis la mort de Trotsky, la IVème Internationale était une organisation opportuniste et petite-bourgeoise.

Affirmer que l'échec de la IVème Internationale est du à Pablo, à ses méthodes organisationnelles, à sa politique, c'est grandir considérablement son importance. C'est faire de lui une espèce d'escroc politique de génie qui non seulement arriverait à mystifier des centaines de militants révolutionnaires, mais à faire que ceux-ci se transforment, par une "transcroissance sui generis" sans doute, en opportunistes petit-bourgeois, en couverture de gauche de la bureaucratie, en flanc-gardes de la bourgeoisie.

Ces camarades ne voient pas les vrais problèmes car ils se mettent un bandeau sur les yeux. Et ce bandeau s'appelle Pablo. Mais à marcher les yeux bandés, on risque la chute. Et si la cécité de ces camarades persiste, cette chute sera l'échec de notre entreprise commune.
Notre intervention dans cette tentative de réunification consistera donc aussi à tenter d'amener ces camarades à analyser correctement les causes de la dégénérescence de la IVème.
C'est-à-dire que non seulement nous défendrons l'analyse qui est la nôtre et que je viens d'exposer ce soir mais nous défendrons aussi, ce qui en est le corollaire, les méthodes organisationnelles propres à tenter d'écarter des organisations trotskystes les éléments petit-bourgeois et opportunistes.

Lorsqu'une tendance petite-bourgeoise apparut à la veille du la guerre au sein de la section américaine le S.W.P., Trotsky, que personne n'accusera je suppose de sous-estimer l'importance de l'élaboration théorique et politique, conseilla fermement aux trotskystes américains toute une série de mesures organisationnelles pour mettre à l'épreuve les militants d'origine petite-bourgeoise.

Cette préoccupation de se préserver des éléments petit-bourgeois n'apparaît nulle part, et pour cause, dans le texte du C.I. et, de plus, dans le domaine politique, ces camarades font preuve de pratiques opportunistes qui nous procurent de grandes craintes quant au succès de notre entreprise commune.

3°) En effet, le fait qu'ils n'analysent pas correctement les causes de l'échec de la IVème Internationale les conduit naturellement à négliger les symptômes de la maladie qui a fait mourir la IVème Internationale que peuvent présenter leurs propres organisations. Nous négligerons ici les reproches et les critiques qui pourraient paraître polémiques pour ne prendre qu'un exemple.

Manifestement dans la résolution du C.I. un certain nombre de phrases et d'affirmations sont incontestablement le résultat de compromis politiques. Nous dirons même théoriques, en particulier, justement, à propos de l'analyse de la nature des pays du "glacis soviétique". Que des divergences existent au sein du C.I. ou même à l'intérieur des organisations qui y sont affiliées c'est normal. Mais qu'un texte d'orientation soit mi-chèvre, mi-chou pour ne choquer personne, c'est une façon peu sérieuse de procéder, et qui peut être grave pour l'avenir, de deux points de vue différents.

D'abord ce genre de compromis est l'indice d'une certaine façon de poser, ou plutôt de ne pas poser les problèmes politiques. On peut envisager beaucoup de compromis mais certes pas sur plan des idées. On doit exprimer clairement accords et désaccords mais ne pas rédiger un texte qui ne reflète ni la position des uns, ni celle des autres et qui sert à façonner une bien piètre unité de façade. Et qui veut-on, qui espère-t-on tromper ?

D'un autre point de vue, cela est grave pour l'avenir car cela déconsidère du point de vue théorique et du point de vue organisationnel la direction internationale que l'on veut reconstituer. Ce n'est qu'avec beaucoup de rigueur, et aucun compromis de cette sorte, que la future IVème Internationale pourra gagner le crédit politique nécessaire à l'autorité sur toutes les sections. Il faut que cette Internationale puisse être un centre d'attraction, un guide révolutionnaire du monde entier.

La résolution du C.I. ne laisse pas bien augurer de cela et pour gagner et mériter la confiance de tous, à notre avis, ces camarades devront là aussi faire un effort pour écarter de leur méthodologie des pratiques politiques qui ne sont ni marxistes, ni bolcheviques, ni trotskystes.
Notre critique dans ce domaine sera fraternelle et autant que possible constructive car nous sommes les premiers à souhaiter que l'Internationale Révolutionnaire renaisse mais elle sera ferme car il ne faut pas compter sur nous pour accepter des compromis de cette sorte ou même les voir sans les dénoncer.

4°) Tels seront les points essentiels de notre participation à la discussion, Nous ne nous faisons cependant guère d'illusions sur les difficultés de cette reconstruction. Il se peut que très facilement les camarades du C.I. fassent leur l'analyse que nous faisons.
Bien plus difficile sera la mise en accord de la pratique quotidienne avec cette analyse. Les différents groupes de la IVème Internationale ne sont toujours pas implantés réellement dans la classe ouvrière.

La pression de l'entourage petit-bourgeois est toujours aussi sensible que par le passé. Se délimiter de cet entourage est chose bien difficile surtout quand les évènements politiques font que les succès que nos idées rencontrent sont toujours plus grands en milieu intellectuel que dans le milieu des ouvriers d'industrie. Même des pratiques militantes et organisationnelles rigoureuses ne mettent pas à l'abri de cette pression et de ses répercussions politiques. Nous avons nous-mêmes à le vivre tout les jours.

Mais une chose est certaine et nous pouvons malheureusement le dire avec la même assurance qu'en 1944 :

Si les militants et les organisations du C.I. ne se penchent pas immédiatement sur ces questions en se, donnant les moyens moraux et matériels de les régler, leur tentative, et la notre donc, car nous sommes solidaires, sera un nouvel échec.

Il faudra attendre plusieurs années encore pour que, dans différents pays, de nouvelles générations venues au trotskisme dans d'autres conditions peut-être, reconstruisent pour de bon une Internationale Révolutionnaire qu'il faudra très certainement appeler Vème Internationale car elle consacrerait l'échec définitif de toute une génération de militants.

Nous ne le souhaitons pas. Nous espérons militer suffisamment sérieusement pour être un facteur suffisant pour que cette tentative-ci soit la bonne.