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mercredi 17 juin 2015

:: Argentine, 29 et 30 mai 1969 : le soulèvement de Cordoba [LO, juin 2009]

Les 29 et 30 mai 1969, dans la ville industrielle de Cordoba, la deuxième ville d'Argentine, les ouvriers et les étudiants affrontèrent la police et l'armée. Il y eut jusqu'à 50 000 manifestants dans une même journée et la répression fit plusieurs dizaines de morts.
 
De Peron à Ongania

En 1955, Peron avait été chassé du pouvoir par les militaires. Même si des civils avaient occupé ensuite le devant de la scène, l'armée continua de peser sur la vie politique, avant de reprendre directement en mains les rênes du pouvoir en 1966, avec comme première préoccupation de remettre au pas une classe ouvrière turbulente.

Après la chute de Peron, la CGT, épine dorsale du parti péroniste désormais interdit, resta intégrée à l'appareil d'État, même si ses locaux ne lui furent restitués qu'en 1961. Les moeurs de ses dirigeants n'avaient rien à envier au gangstérisme de ceux des syndicats nord-américains. Il leur arrivait de recourir au meurtre pour écarter des syndicalistes combatifs ou simplement des concurrents, comme le fit Vandor, principal dirigeant de la CGT.

Entre 1947 et 1965, la ville de Cordoba avait connu un important développement industriel. Peron et plus encore ses successeurs avaient essayé d'attirer des industriels étrangers. Ainsi s'implanta le constructeur automobile américain Kaiser. Il démonta une usine de Detroit pour la réinstaller à Cordoba et devint le principal sous-traitant automobile de divers constructeurs, dont Renault. S'installèrent également Fiat et Ford, General Motors, Chrysler, Mercedes, Citroën et Peugeot.

La population de la ville avait doublé pour atteindre plus de 700 000 habitants, des dizaines de milliers d'ouvriers étant venus de tout le pays pour travailler dans l'industrie automobile. Quelques syndicats avaient des moeurs plus démocratiques, comme le syndicat Lumière et force, syndicat de l'énergie dont le principal porte-parole, Augustin Tosco, fut aussi un des principaux dirigeants des journées de mai 1969. Ce syndicat, affilié à la CGT, se tenait à l'écart des courants officiels et tenait compte de l'avis de sa base.

Quand le général Ongania arriva à la tête de l'État en 1966, la bureaucratie syndicale, Vandor en tête, participa à la cérémonie au palais présidentiel. Cela n'empêcha pas le nouveau président de réprimer durement les grèves qui éclatèrent dans le secteur des entreprises nationales : cheminots, dockers, ouvriers des sucreries... tous menacés par des restructurations.

Cette situation divisa la CGT en trois fractions : celle qui cherchait à collaborer avec Ongania et à se dégager de la tutelle de Peron ; les partisans de Vandor, en quête d'un accommodement entre Ongania et Peron ; et enfin la « CGT des Argentins » (CGTA), dont la devise était « Mieux vaut l'honneur sans les syndicats qu'un syndicat sans honneur » et qui allait rompre avec la CGT en mars 1968. Aux élections professionnelles de juin 1968, elle obtint 650 000 voix, contre 785 000 pour les partisans de Vandor. Dans cette CGTA militaient des péronistes et des catholiques « de gauche », des membres du Parti Communiste et divers courants de l'extrême gauche. Si elle était forte dans plusieurs secteurs, la plupart de ses dirigeants restaient des bureaucrates péronistes, à l'exception de Tosco et de son syndicat de l'énergie. Peron soutint d'abord la CGTA, puis se réconcilia avec Vandor. Du coup, certains bureaucrates de la CGTA retournèrent à la CGT.

La riposte ouvrière

En mars 1967, le peso, la monnaie locale, fut dévalué de 40 % et les salaires gelés pendant vingt mois. L'âge de la retraite fut repoussé de 55 à 60 ans, les allocations de licenciement abaissées. Le chômage explosa. Cordoba comptait 10 % des 600 000 chômeurs recensés dans le pays. À partir de mai 1968 et jusqu'en 1969, les grèves se multiplièrent. La suppression par décret gouvernemental de la « semaine anglaise », 44 h de travail hebdomadaire payées 48, révolta d'autant plus les ouvriers qu'elle suivait une vague d'augmentations des prix de produits indispensables, de ceux du lait à ceux des transports.
Le 13 mai 1969, plusieurs sections syndicales de Cordoba se réunirent pour préparer une riposte. La police dispersa cette réunion, avant même qu'elle n'ait annoncé 48 heures de grève les 15 et 16 mai. Mais la police fut prise à revers par les ouvriers de Renault venus en nombre. L'agitation s'étendit aux autres usines de l'agglomération.

En même temps, les étudiants protestaient contre l'augmentation du prix de la cantine (+537 % !). Et le 18 mai, à Rosario (la troisième ville du pays, à mi-chemin entre Cordoba et Buenos Aires) il y eut une émeute après l'assassinat d'un étudiant par la police. Le 19 mai, l'université de Cordoba était fermée par les autorités. À Rosario, 40 000 personnes descendirent dans la rue et affrontèrent avec succès la police. Le 23, c'était le tour de 30 000 étudiants de Cordoba.

Le 21 mai, les syndicalistes de l'automobile votèrent une grève de 48 heures pour le 29 mai. Le 27 mai, le principal dirigeant de la CGTA, Ongaro, était arrêté à son arrivée à Cordoba où il venait organiser le mouvement. Le 28 mai, le gouvernement déclara grévistes et manifestants passibles du conseil de guerre. Tous les syndicats et les étudiants se rallièrent cependant à la grève, tandis que les assemblées générales se multipliaient dans les entreprises.

Et le 29 mai, à 11 heures du matin, plusieurs colonnes de manifestants ouvriers convergèrent vers le centre de la ville. Des ouvriers à moto assuraient la liaison entre les colonnes de manifestants. Les travailleurs des petites entreprises ou des artisans rejoignaient le cortège. Au centre-ville, les policiers établirent des barrages et arrosèrent les manifestants de gaz lacrymogènes. Bientôt les ouvriers dressaient des barricades et la manifestation tourna à l'émeute. Les travailleurs attaquèrent les commissariats et en expulsèrent les policiers ; la société américaine Xerox fut incendiée ; le cercle des sous-officiers de l'armée et le bureau des douanes occupés. Dans d'autres quartiers, ouvriers et étudiants affrontaient la police montée. En fin de journée, le centre-ville et les bâtiments officiels étaient occupés par les manifestants.

L'armée prend la répression en mains

L'état de siège fut décrété. L'armée prit le relai de la police, débordée. Des colonnes de chars et des milliers de soldats convergèrent vers la ville. Les électriciens coupèrent alors l'éclairage de ville. Cela désorienta les militaires et permit aux manifestants d'échapper à leurs tirs. Les manifestants gardèrent le contrôle de la ville mais hésitaient sur la suite à donner.

L'armée n'hésita pas, arrêtant au petit matin du 30 mai ceux qu'elle considérait comme les leaders du mouvement, notamment Tosco. Les syndicalistes arrêtés furent condamnés séance tenante à des peines de quatre à huit ans d'emprisonnement.

Le 30 mai, la CGT et la CGTA appelaient à une grève générale qui fut totale dans tout le pays. Mais le 31 mai l'armée reprenait l'offensive, faisant entre 20 et 30 morts et des centaines de blessés et saccageant les locaux syndicaux ; des centaines de militants étaient arrêtés. Le 2 juin, le syndicat de l'automobile appelait à la grève pour exiger l'arrêt de la répression et la libération des emprisonnés. Ongaro fut relâché. La CGTA proposa à la CGT une grève générale pour les 16 et 17 juin. Le gouvernement décréta le 16 juin jour férié, mais cela n'empêcha pas les rassemblements ouvriers. Une nouvelle grève fut décidée pour le 1er juillet, mais cette fois sans la CGT. L'état de siège allait durer jusqu'en 1973, obligeant bien des militants ouvriers à entrer dans la clandestinité.

Ce soulèvement de Cordoba eut évidemment un grand retentissement. Il fut considéré comme le « mai 68 » argentin. Mais il avait aussi ses propres limites. Chez les ouvriers, la majorité ne mesura pas les limites du syndicalisme et l'impasse politique qu'était le péronisme. Chez les étudiants, les plus combatifs continuèrent de chercher dans la guérilla le débouché politique qui avait manqué au cours de ces journées, là où il aurait fallu bâtir un parti révolutionnaire enraciné dans la classe ouvrière.

La répression n'empêcha pas la combativité ouvrière de rester forte les années suivantes. Et c'est pourquoi, lors de leur nouveau coup d'État de 1976, l'un des objectifs des militaires fut non seulement d'arrêter et assassiner les militants politiques, péronistes ou d'extrême gauche, mais d'abord de supprimer les militants et les ouvriers combatifs, que les militaires vinrent cueillir, dès les premières heures du coup d'État, à l'entrée des usines au petit matin.

Jacques FONTENOY (LO, juin 2009)

lundi 20 septembre 2010

:: Comment la gauche peut elle se protéger contre un coup d’État militaire éventuel ? [Chili #2]

Extrait de Chili : un massacre et un avertissement (brochure parue le 30 septembre 1973).


Les ouvriers pouvaient-ils s’opposer au coup d’État militaire ?

Face à la menace de putsch ce n’était pas attendre l’arme au pied, à supposer qu’ils aient effectivement des armes, que devaient faire les travailleurs. Cela, c’était au mieux, leur offrir d’avance comme seule perspective de succomber en défendant héroïquement leur usine. C’est ce qui est arrivé.

Pour avoir une chance de vaincre le putsch il faut en prendre les devants.

Quelques milliers d’officiers mis hors d’état de nuire ce n’était pas chose impossible à des dizaines de milliers de travailleurs qui de toute manière risquaient leur vie en laissant faire l’armée comme la suite l’a prouvé. C’était d’autant moins impossible qu’ils auraient alors été aidés par la minorité des soldats de gauche.

Mais pour cela, bien plus que les usines, les centrales électriques ou les points d’eau, c’étaient les stocks de vivres, de munitions, d’armement et de carburant qu’il aurait fallu mettre sous le contrôle direct des travailleurs, et faire en sorte que pas un officier puisse s’y servir sans avoir reçu au préalable le visa des représentants des travailleurs.

Il aurait fallu que les travailleurs et leurs représentants pénètrent dans les casernes, les mettent véritablement sous leur contrôle, s’appuient sur les soldats sympathisants, surveillent faits, gestes et ordres des officiers, soient prêts à s’opposer à ceux-ci, éventuellement même à arrêter ceux d’entre eux qui auraient une conduite suspecte.

À cette condition alors, l’organisation d’un putsch par un état-major et des officiers sous surveillance constante et mis dans l’impossibilité de bouger sans le feu vert des organisations ouvrières aurait pu être rendue impossible.

Peut-on épurer l’armée et la police ?

L’énorme majorité, sinon la quasi-totalité des cadres de l’armée et de la police sont de droite, réactionnaires ou au moins conservateurs. Ceux qui se prétendent démocrates, nous l’avons vu au Chili, en cas de putsch de la droite préfèrent disparaître plutôt que de briser l’armée et la police en s’y opposant.

Épurer signifie-t-il exclure tous ceux-là ? Mais alors il ne reste plus personne et cela revient dans les faits à dissoudre et briser l’armée ou cela signifie-t-il seulement - comme l’entendent les partis de gauche quand ils en parlent - se défaire des plus réactionnaires ou des plus compromis d’entre les cadres ? Mais alors c’est ne rien changer de fondamental et maintenir pour l’essentiel ce corps dont la défense des intérêts de la bourgeoisie est la raison d’être, c’est maintenir donc tous les dangers de putsch et de coup d’État.

Peut-on démocratiser l’armée et la police ?

On ne peut pas plus démocratiser qu’épurer l’armée de la bourgeoisie. En France, tous les cadres de cette armée ne sont pas des grands bourgeois. Une bonne partie d’entre eux est issue [1] de la petite bourgeoisie. Les hommes de troupe le sont, eux, de la classe ouvrière ou de la paysannerie. Mais un paysan, un petit-bourgeois ou un ouvrier qui passe sous l’uniforme et y fait carrière, abandonne les idées de sa classe et les attaches avec elle pour devenir un soldat c’est à-dire un instrument dans les mains de l’état-major. C’est encore plus vrai s’il devient officier. La formation et la discipline auxquelles il est soumis, et qui ont fait largement leurs preuves plus que centenaires, n’ont pas d’autre but.

À la « Libération » on a ainsi prétendu démocratiser l’armée et la police en y intégrant une partie des hommes des maquis. Cela n’a empêché ni les CRS de mater les grèves ouvrières ni l’armée de mener les sales guerres coloniales, à commencer par la guerre d’Indochine.

Les chefs du Parti Communiste Français nous disent aujourd’hui qu’en France il faut compter sur le contingent, que celui-ci est le véritable garant de la démocratisation de l’armée, que les jeunes appelés, travailleurs, ouvriers, paysans sous l’uniforme pour un temps, ne laisseraient pas faire des officiers putschistes.

Mais coupés du reste de la population laborieuse durant leur service militaire, encasernés hors de tout contrôle et de tout droit de regard de cette population, ces soldats comme ceux de carrière sont entièrement soumis à leurs officiers. Seuls face à ceux-là ils n’ont pratiquement aucun moyen de s’opposer à leur volonté.

Et les dirigeants du PCF, qui parlent de démocratisation de l’armée, ne disent pas un mot, eux, du seul moyen d’assurer cette démocratisation : le contrôle des travailleurs sur l’armée, les casernes, les armes, les stocks de toutes sortes dont une armée moderne a besoin pour exister.

Que serait une armée populaire et démocratique ?

La seule armée populaire et démocratique serait celle que formeraient tous les travailleurs en armes, hors des casernes, sans gradés tout-puissants ni hiérarchie professionnelle mais avec l’armement et l’instruction militaire sur les lieux de travail ou d’habitation et des chefs élus et révocables, à tous les échelons.

Certes une armée moderne, qui comporte obligatoirement des blindés, de l’aviation, des armes de toutes sortes d’une haute technologie doit avoir des stocks d’armement et aussi des techniciens capables de servir ces armes.

Mais mettre les stocks et les dépôts sous la garde des travailleurs en armes, soumettre leur utilisation par les techniciens à l’approbation des représentants des travailleurs est parfaitement possible. Car il est finalement plus facile aux travailleurs qui fabriquent les armes et les munitions, les moyens de transport et les communications, qui bien souvent les entretiennent, de soumettre l’état-major et le corps des officiers tout entier à un tel contrôle, qu’aux soldats du contingent isolés et privés d’information.

De toute façon, sans un tel contrôle, inutile de parler de démocratisation de l’armée.

Une armée populaire et démocratique est-elle possible ?

Une telle armée a existé déjà, ne serait-ce qu’un court moment, à plusieurs reprises dans l’histoire.

En 1871 sous la Commune de Paris ; en 1917 en Russie aux premiers temps du pouvoir des Soviets ; en Espagne en 1936 quand, malgré le gouvernement républicain, des milices ont surgi un peu partout pour s’opposer justement au coup d’État de Franco.

Et puis c’est la seule chance des travailleurs, de la gauche, du socialisme. Sinon, si nous ne sommes pas capables de briser ce bastion de la réaction qu’est forcément l’armée actuelle, ce n’est pas la peine de penser à un pouvoir des travailleurs. Bien pire, un simple gouvernement de gauche a toutes les chances de finir par la réaction militaire comme au Chili.

Les travailleurs n’ont donc pas le choix : ou ils sont capables d’appliquer un programme révolutionnaire et de briser l’armée, ou ils sont condamnés à subir le joug de la bourgeoisie, de la réaction et du fascisme.

Une police est-elle nécessaire ?

Le rôle essentiel de la police, sa raison d’être, est un rôle politique. Elle existe pour défendre la propriété et l’ordre des capitalistes.

Accessoirement, elle sert aussi à défendre les personnes des citoyens contre les voyous criminels ou les fous, qui sont pour le plus grand nombre d’ailleurs eux-mêmes des produits de la société capitaliste. Mais c’est évidemment ce rôle secondaire et accessoire qui est mis en avant par les tenants du système pour justifier l’existence de cette police.

Les travailleurs n’ont aucun besoin de la fonction politique de la police qui est directement dirigée contre eux.

La seconde fonction policière - la protection des personnes - qui disparaîtra d’ailleurs pour l’essentiel dans une autre société, aura pourtant sans doute encore un certain temps sa raison d’être, l’influence et les tares de la société capitaliste lui survivant certainement un bon moment.

Aussi si toute la police politique doit être désarmée et mise sans délai hors d’état de nuire (par exemple CRS et gendarmerie mobile en France, comme aurait dû être désarmé et mis hors d’état de nuire au Chili le corps des carabiniers, composé de 25 000 hommes organisés sur le modèle militaire), les hommes chargés de veiller spécialement à la protection des personnes devront être en tout état de cause constamment contrôlés par les travailleurs et la population si ceux-ci ne veulent pas voir leurs « défenseurs » se retourner un jour contre eux.

Comment contrôler la police ?

Contrôler une police, cantonnée dans le seul rôle de défense des citoyens, cela signifie la mettre sous la surveillance constante de ces citoyens.

Tous les policiers doivent être élus et révocables à tout moment par les travailleurs de la localité où ils ont mission d’exercer leur fonction. Ces travailleurs doivent pouvoir à tout moment contrôler comment ils l’exercent, c’est à-dire pouvoir visiter jour et nuit les commissariats, et aussi les prisons, demander et exiger des comptes et des explications.

Une police soumise à ce contrôle constant, qui ne serait pas encasernée mais vivrait au milieu de la population de la même vie qu’elle, qui n’aurait pas non plus le monopole des armes puisque l’ensemble des travailleurs serait armé, une telle police ne présenterait alors effectivement plus de risque de constituer un corps à part ni de possibilité de défendre d’autres intérêts que ceux des travailleurs et de l’ensemble de la population laborieuse.

Les travailleurs ont-ils un autre choix que celui de désarmer l’armée et la police et de s’armer eux-mêmes ?

Un tel programme, quand il est défendu par les révolutionnaires, paraît à beaucoup, aujourd’hui en France, utopique ou hors d’atteinte. Pourtant les exemples abondent dans l’histoire où on a vu l’armée mise hors d’état de nuire, de gré ou de force, et la population et les travailleurs s’armer.

Et même si sa réalisation paraît bien difficile, les travailleurs doivent pourtant prendre conscience que c’est le seul moyen qui puisse leur garantir non seulement la victoire de la classe ouvrière et le socialisme, mais ne serait-ce qu’un certain nombre de conquêtes politiques ou sociales arrachées dans le cadre même de la démocratie bourgeoise et du système capitaliste.

S’armer et désarmer l’état-major n’aurait pas coûté davantage à la classe ouvrière chilienne que suivre la désastreuse politique d’Allende et de l’Unité Populaire. Beaucoup moins même probablement. L’exemple du Chili le montre : ce n’est pas en refusant de s’armer et en ne s’attaquant pas à l’armée qu’on évite la guerre civile et le massacre de la classe ouvrière. Car en période de crise, quand ce n’est pas la classe ouvrière, c’est l’armée réactionnaire qui prend l’initiative. Et alors ce n’est souvent même pas la guerre civile, mais c’est toujours le massacre d’une classe ouvrière et d’une gauche désarmées qui n’ont même pas la possibilité de se défendre.

Ce n’est pas parce qu’ils se sont armés et qu’ils ont entrepris de désarmer l’armée et la police que des milliers de travailleurs chiliens sont aujourd’hui assassinés, et des milliers d’autres torturés et emprisonnés. C’est parce qu’ils ne se sont pas armés et qu’ils ont laissé les armes aux mains d’un appareil professionnel de répression au service de la bourgeoisie.

Souvenons-nous que la racaille militaire et la canaille réactionnaire sont d’autant plus impitoyables qu’elles peuvent frapper en toute impunité. Les plus grands massacres de l’histoire sociale ont toujours été ceux des masses sans défense, soit vaincues après la bataille comme après la Commune de Paris, soit même sans qu’il y ait bataille comme au Chili actuellement, comme en Indonésie il y a quelques années.

Peut-on craindre une intervention étrangère ?

La gauche chilienne a fait état bien des fois de ses craintes d’une intervention étrangère, c’est à-dire nord-américaine. Dans les jours mêmes où a éclaté le putsch, des unités navales américaines venaient d’arriver au large des côtes chiliennes. Sans doute une intervention de la marine et de l’armée américaines n’était-elle pas exclue au cas où elle se serait révélée absolument nécessaire. Il est probable en tout cas que la CIA et l’appui que la droite et les militaires ont trouvé auprès des États-Unis ne sont pas étrangers au déclenchement du coup d’État du 11 septembre [2].

Les interventions des États-Unis au Guatemala et à Saint-Domingue, pour ne pas parler du Vietnam, celle de la Grande-Bretagne en Grèce en 1945, celles de la France au Gabon ou au Tchad plus récemment, celle de l’URSS en Hongrie ou en Tchécoslovaquie font que la crainte d’une intervention étrangère ne peut pas être considérée comme une chimère ou un mythe.

Pourtant l’exemple de toutes ces interventions qui ont effectivement abouti à remettre en selle un régime renversé ou chancelant contre la volonté de la majorité de la population laborieuse montre clairement qu’elles réussissent d’autant mieux et d’autant plus vite qu’elles trouvent appui dans le pays envahi, sur l’appareil d’État ou une fraction de celui-ci et que les travailleurs et la population sont sans armes. D’ailleurs la plupart des coups d’État où l’on a pu voir la main de l’étranger et des grands pays impérialistes, USA, Grande-Bretagne ou France, ont pu être réalisés sans intervention militaire extérieure, avec les seules forces que l’impérialisme trouvait justement dans l’armée ou la police locale, face à une population désarmée.

A contrario les exemples du Vietnam ou de Cuba montrent que lorsque ces conditions ne sont plus remplies, l’intervention étrangère devient très difficile, inefficace, voire impossible.

Pourquoi, alors que la Grèce, l’Espagne, le Chili ont fini par un putsch militaire et des massacres, même les États-Unis n’ont pu renverser le régime cubain ?

À Cuba, l’ancienne armée et l’ancienne police ont été complètement détruites. Et aux moments décisifs en tous cas - par exemple lors de la tentative d’invasion de la Baie des Cochons par des exilés cubains entraînés et armés par les États Unis et la CIA - le régime castriste n’a pas hésité à armer les ouvriers et les paysans, à les constituer en milices.

Et ainsi, Cuba, petite île de six millions d’habitants, toute proche des côtes des États-Unis, a effectivement résisté à toutes les pressions et à tous les assauts de l’impérialisme.

Les États-Unis n’avaient pourtant pas l’intention de tolérer à leur porte, à leur nez et à leur barbe, un régime qui a exproprié et nationalisé toutes les entreprises américaines sur son territoire, s’est lié à l’URSS et se déclare communiste.

Mais les États-Unis n’ont pu trouver à l’intérieur même de Cuba la force organisée qu’ils ont trouvée ailleurs chaque fois qu’ils ont voulu intervenir dans un pays. Et la perspective de se heurter à tout un peuple en armes a suffi pour les empêcher de tenter une intervention militaire de l’extérieur. Ainsi, alors que la situation de Cuba semblait bien pire géographiquement et politiquement que celle de la plupart des autres pays où l’impérialisme américain s’est permis d’intervenir, là il n’a finalement pas osé.

:: L’armée française pourrait-t-elle jouer le même rôle que l’armée chilienne ? [Chili #1]

Extrait de Chili : un massacre et un avertissement (brochure parue le 30 septembre 1973.

Le mardi 11 septembre 1973, la « junte » formée par les généraux commandant les différentes armes de l’armée chilienne a brutalement mis fin à l’existence du gouvernement Allende, de ce gouvernement qui depuis sa constitution, en octobre 1970, prétendait assurer la tâche du passage pacifique du Chili au socialisme. Et à la tête de la junte militaire, il y avait le général Augusto Pinochet, l’un de ces généraux que les dirigeants de l’Unité Populaire avaient présentés aux travailleurs comme des militaires loyaux, comme les meilleurs garants de la légalité.
Le putsch a été d’une rare violence. Les blindés et l’aviation d’assaut sont intervenus massivement dès le début, et les images de Santiago qui nous sont parvenues depuis sont celles d’une ville frappée par la guerre. Nul ne peut encore, d’ici, faire le bilan exact du drame, dire combien de milliers de travailleurs, de petites gens, sont déjà tombés sous les coups des bourreaux. Mais l’on sait que depuis le coup d’État, la chasse à tout ce qui était de gauche est ouverte au Chili, que l’on fusille et que l’on déporte à tour de bras, que des milliers de prisonniers s’entassent dans les stades de Santiago ou dans les cales des navires de guerre, à Valparaiso. Et les premières mesures politiques prises par la junte : interdiction de tous les partis politiques de gauche, dissolution des syndicats ouvriers, ne laissent aucun doute sur la portée de ce qui est en train de s’accomplir là-bas.
Pour les militaires chiliens, il ne s’agit pas seulement de remplacer le gouvernement Allende par un gouvernement plus à droite. Il s’agit de pratiquer la saignée à laquelle rêvent tous les généraux réactionnaires. Il s’agit d’essayer d’assassiner toute une génération de militants ouvriers et socialistes, de frapper de terreur la classe ouvrière et la population pauvre tout entière, et de tenter d’anéantir tout espoir même en une autre société.
Le sort tragique du prolétariat chilien, les travailleurs du monde entier doivent en tirer les leçons. Certains - ceux là mêmes, surtout, qui défendent en France la même politique qu’Allende et l’Unité Populaire défendaient au Chili - disent que ce n’est pas le moment, que sur les tombes à peine recouvertes des martyrs de Santiago, il convient seulement de se recueillir. Mais les leçons que nous devons tirer des événements chiliens, les travailleurs de là-bas les ont payées trop cher pour que nous ayons le droit de les mépriser. Toute une génération de militants massacrée, et il ne faudrait pas essayer de savoir comment cela fut possible, comment éviter que cela ne se reproduise ailleurs, dans l’avenir ?
C’est au contraire aujourd’hui le devoir de tous les travailleurs conscients de se poser ces questions. Et il n’y a qu’en tirant les leçons de ce drame que les travailleurs du monde entier pourront un jour réaliser ce qui était l’espoir de leurs frères chiliens, l’avènement d’une société socialiste, et venger du même coup toutes les victimes de la barbarie capitaliste, venger la classe ouvrière chilienne assassinée.

Pourquoi l’armée a-t-elle pris le pouvoir et a-t-elle massacré la gauche ?

D’abord parce qu’elle en a eu la possibilité. La crise économique, qui existait certes bien avant l’arrivée de l’Unité Populaire au pouvoir, mais qui n’avait cessé de s’approfondir depuis 1970, le mécontentement croissant de la petite bourgeoisie urbaine, le désenchantement sans doute aussi d’un certain nombre de travailleurs déçus par l’Unité Populaire, et qui ne voyaient pas pourquoi ils auraient défendu Allende, tout cela constituait une situation politique qui a donné à l’armée et à l’extrême droite l’occasion de s’imposer au pouvoir, et d’imposer leur politique à la bourgeoisie chilienne qui, jusque là, faisait confiance à Allende par l’intermédiaire des hommes politiques des partis bourgeois de droite.
Ces circonstances favorables permettaient aussi à l’extrême droite de débarrasser la bourgeoisie chilienne, pour des années, de toute opposition ouvrière en éliminant physiquement tout ce que la classe ouvrière comptait de militants.
Pour l’armée, qui ne représentait dans le pays qu’une force numériquement très minoritaire, ce massacre était d’ailleurs une nécessité politique. Elle ne pouvait se contenter de déposer Allende et de le remplacer à la tête de l’État, gestes auxquels se résument parfois, dans d’autres circonstances, certains coups d’État militaires. La réussite immédiate du putsch - face à une possibilité de résistance de la classe ouvrière - comme la stabilité future du régime qu’il voulait mettre en place imposaient à l’état-major de frapper vite et fort, et de briser la classe ouvrière pour le plus longtemps possible.

Le coup d’État contre Allende était-il prévisible ?

Le coup d’État militaire n’était-il pas préparé ?

Dès le début du gouvernement Allende la possibilité d’un putsch militaire était présente à tous les esprits. Depuis des mois - mais plus particulièrement depuis la tentative de putsch d’un régiment de blindés de la capitale le 29 juin dernier - tout le monde savait - et bien entendu Allende et les dirigeants de l’Unité Populaire les tout premiers - qu’il existait une menace permanente de coup d’État.
Pour preuve que la gauche chilienne était parfaitement au courant de cette menace il suffit de relire les numéros de ces trois derniers mois du quotidien du PCF L’Humanité, qui reflète certainement fidèlement les préoccupations et les informations du Parti Communiste Chilien et de l’Unité Populaire. La possibilité d’un coup d’État y est sans arrêt évoquée :
« La réaction a compris que toute possibilité de « coup d’État légal » lui devenait interdite. Il ne restait, il ne reste plus que le putsch » (L’Humanité du 30.6.73).
« Situation très grave au Chili : les députés de la droite appellent l’armée à renverser le gouvernement » (titre de L’Humanité du 24.8.73).
« Le troisième (courant qui traverse l’armée, NDLR) - notamment dans l’aviation et la marine - est prêt sans aucun doute pour peu que la conjoncture s’y prête à prendre la direction ou à se rallier à un coup d’État réactionnaire » (L’Humanité du 8.9.73).
Dans les semaines et les mois qui ont précédé le putsch, l’armée prenait de plus en plus ses distances d’avec le gouvernement Allende : démission du général Ruiz de ses fonctions de ministre des travaux publics et de commandant en chef des forces aériennes le 18 août ; démission du général Prats du ministère de la défense et du commandement en chef des forces armées le 23 août ; démission des généraux Guillermo Pickering et Mario Sepulveda, respectivement directeur de tous les instituts militaires du pays et commandant de la garnison de Santiago, le 24 août ; démission de l’amiral Raoul Montero, commandant en chef des forces navales chiliennes de son poste de ministre des finances le 27 août. Régis Debray, qui se présente comme un allendiste inconditionnel et un ami de l’ex-président, écrit dans Le Nouvel Observateur du 17.9.73 : « Réunissant le lendemain dans son bureau le corps des généraux d’active des forces armées, il (Allende, NDLR) découvrit qu’il ne pouvait compter que sur quatre généraux contre dix huit (les quatre étaient parmi ceux qui allaient démissionner de l’armée en août, NDLR). Au même moment, les officiers subalternes délibéraient dans toutes les casernes du pays : huit sur dix, surtout parmi les plus jeunes, demandaient le relâchement des mutins et la destitution des quatre fidèles qui, Prats en tête, avaient obtenu leur reddition ».
Le coup d’État n’était pas seulement prévisible. Il était prévu. Par Allende et son gouvernement lui-même. Mais ils n’ont rien fait pour s’y opposer.

Pourquoi les soldats issus du peuple ne se sont pas opposés au putsch ?

Parce que personne - excepté peut-être certains mouvements gauchistes - ni Allende ni les partis qui le soutenaient, ne le leur ont demandé ni ne les ont préparés à cela.
Car au moment d’un putsch, si les soldats n’ont pas été préparés d’avance à son éventualité et instruits de ce qu’ils doivent faire en ce cas, ils n’ont aucun moyen de s’y opposer. Et aussi bien les soldats du contingent que les engagés qui pourraient prendre le parti des travailleurs et de la gauche. Laissés dans l’ignorance la plupart du temps du but réel des ordres qu’ils reçoivent et des mouvements qu’ils font, coupés du reste de la population, soumis à leurs officiers, par quel miracle trouveraient-ils brusquement la conscience et la force de leur dire non au moment précis où ces officiers, franchissant le Rubicon, ne peuvent plus tolérer dans leur troupe ni la moindre désobéissance ni même la moindre hésitation ?
C’est avant l’éventuel putsch que les soldats sympathisants de la cause des travailleurs doivent être préparés à contrôler tous les faits et gestes de leurs officiers, être appelés à désobéir aux ordres qui pourraient leur sembler suspects ou encore mieux qui n’auraient pas reçu d’abord l’approbation des représentants civils des travailleurs (syndicats ou comités locaux), être organisés en liaison avec les travailleurs pour qu’ils sentent qu’en cas de conflit avec leurs officiers ils ne se trouveront pas seuls face à ces hommes qui ont sur eux tout pouvoir, y compris de vie et de mort. C’est avant le putsch que les travailleurs doivent montrer aux soldats qu’ils sont prêts à lutter et décidés à triompher. Car les soldats ne peuvent refuser d’obéir aux ordres de leurs officiers et passer dans l’autre camp, ou même simplement rester neutres, que s’il y a dans cet autre camp une perspective de victoire.
Au lieu de cela le gouvernement d’Unité Populaire a multiplié les proclamations pour demander aux soldats de rester fidèles à leurs officiers, même et y compris dans la dernière période, alors que l’armée était en pleine préparation du coup d’État. Ainsi, le 1er septembre, quelques jours à peine avant le putsch, Étienne Fajon, qui revenait d’un voyage au Chili, disait lors d’une conférence de presse : « La phraséologie gauchiste de différentes formations, dont le MIR est la plus connue, a étayé des positions irresponsables et aventuristes ; c’est le cas de la consigne gauchiste de désobéissance lancée aux soldats, qui a facilité les tentatives des officiers favorables au coup d’État... ».
Pendant le mois d’août on apprenait que plus d’une centaine de marins avaient été emprisonnés et torturés pour avoir voulu s’opposer à la préparation d’un putsch par leurs officiers. Non seulement l’état-major de la marine avait, semble-t-il, monté une provocation pour amener les marins sympathisants actifs de la gauche à se découvrir mais, de plus, il annonçait tout à fait officiellement qu’il entendait maintenant les traduire devant la justice militaire. Le gouvernement Allende laissait faire. Comment après cela les soldats auraient-ils pu prendre son parti en sachant qu’ils risquaient alors la prison et la torture sans que le pouvoir fasse un geste pour eux ?
C’est une telle politique qui a condamné tous les soldats à rester solidaires de leurs officiers quoi qu’il arrive.
Mais pour mener une autre politique, il fallait être prêt et résolu à briser l’armée et non pas avoir comme souci essentiel de la préserver.

Est-il plus difficile de se défendre contre une armée de métier que contre une armée de conscrip-tion ?

Au Chili il y a un contingent d’appelés aux côtés des 75 000 militaires professionnels (en comptant les 25 000 carabiniers). En Espagne en 1936 il y avait un service militaire. Il est donc absurde de croire que l’armée de conscription, qui de toute manière est toujours encadrée par des professionnels, est une protection automatique contre un coup d’État militaire.
De même d’ailleurs, l’armée française, composée de seuls professionnels en Indochine et d’une majorité du contingent en Algérie, mena exactement le même sale travail et la même guerre coloniale dans ces deux pays.
Les hommes de troupe seuls, conscrits ou professionnels, ne peuvent rien contre l’encadrement. Ils sont écrasés par lui et ne peuvent que suivre, y compris dans un putsch qu’ils désapprouvent.
La vraie question, la seule, dépend de la politique de la classe ouvrière et des organisations qui la représentent, de leur capacité et de leur volonté de s’adresser aux soldats, de les dresser contre leurs officiers, d’aider par tous les moyens ceux qui le font, et surtout d’offrir des perspectives de victoire pour le camp des travailleurs. Comment des soldats, professionnels ou conscrits, qui risquent la prison sinon le peloton d’exécution pour simplement exprimer leur sympathie à la gauche au sein de l’armée, pourraient-ils prendre parti contre leurs officiers ou même simplement refuser d’obéir aux ordres des putschistes, si les choses sont réglées d’avance, si la victoire des militaires est assurée, si les travailleurs n’ont aucune chance de triompher ?

Pourquoi les « officiers démocrates » ne se sont-ils pas opposés non plus au putsch ?

Au début du mois d’août on estimait, paraît-il, qu’il n’y avait que cinq ou six généraux d’active sur vingt-cinq sur lesquels Allende pouvait compter et que huit officiers sur dix lui étaient défavorables. Et, pendant ce mois d’août, à l’approche du putsch, tous les généraux qui passaient pour allendistes ont donné leur démission. Ils ont préféré disparaître plutôt que de s’opposer au coup d’État.
Le général Prats, en donnant lui-même sa démission du ministère de la défense et du commandement en chef des forces armées a résumé leur position : « Pour ne pas briser l’armée ».
Si les politiciens démocrates, du type Allende, préfèrent la défaite politique et même risquer la mort plutôt que de toucher à l’État et à ce qui en est l’essence, l’armée et la police, comment pourrait-il en être autrement des officiers « démocrates » ? L’armée, c’est eux. Par toutes les fibres de leur formation, de leur vie, de leur être, ils sont destinés à la préserver. Au risque, eux aussi, de la défaite de leur parti et même de leur carrière.

Allende a-t-il essayé de s’appuyer sur la classe ouvrière face à la menace de putsch ?

L’armée chilienne compte 75 000 professionnels dont 50 000 dans les divisions classiques, terre, mer, air, et 25 000 carabiniers organisés sur le modèle militaire et dotés d’un armement d’infanterie. Face à cela il y a « un million et demi de travailleurs sur lesquels la centrale syndicale unique exerce une influence directe » (L’Humanité du 27.8.73).
La classe ouvrière avait donc les moyens de s’opposer au coup d’État militaire, à condition de s’armer, de faire appel à l’intérieur même de l’armée aux militaires (soldats ou sous-officiers) favorables à la gauche, et surtout de passer à l’offensive la première sans laisser l’avantage de celle-ci à l’état-major.
Au lieu de cela, la gauche a parlé d’armer les travailleurs sans le faire. « S’il le faut, le peuple sera armé » déclarait à la radio Allende à la suite du putsch manqué du 29 juin. Mais en matière de guerre civile rien n’est plus ridicule que les menaces sans effet et les rodomontades.
Elle a mobilisé la classe ouvrière dans de grandes manifestations de rue pacifiques et désarmées. À Santiago, il y a eu 500 000 manifestants le 30 juin à la suite du putsch manqué du régiment de blindés et 800 000 le 4 septembre, cinq jours avant le putsch. Mais que peuvent des centaines de milliers de travailleurs désarmés contre quelques milliers de soldats, eux bien armés ?
Il y avait parmi les soldats et les sous-officiers un certain nombre de partisans de la gauche, comme le prouve l’affaire des marins de Valparaiso.
Mais le gouvernement d’Allende laissait l’état-major de la marine monter officiellement et publiquement un procès contre ces marins, et de plus, il multipliait les appels aux soldats pour qu’ils demeurent loyaux envers leurs officiers. Ainsi L’Humanité du 9.9.73 résumait la thèse de l’Unité Populaire : « Certains mots d’ordre - par exemple la désobéissance envers les officiers élevée dans tous les cas en vertu révolutionnaire - donnent prétexte à des conflits renforçant les positions de la droite, à des provocations d’officiers réactionnaires contre le gouvernement. On voudrait jeter dans les bras des comploteurs les officiers loyaux que l’on ne s’y prendrait pas autrement... ». En fait, la politique de I’Unité Populaire a surtout abouti à laisser sinon dans les bras, du moins sous les ordres de leurs officiers, les soldats qui pouvaient lui être favorables. Que pouvaient-ils faire d’autre puisque c’est la gauche elle-même qui leur recommandait, comme la première des vertus, l’obéissance à leurs officiers et qui, de plus, abandonnait à ces mêmes officiers ceux d’entre eux qui avaient voulu s’opposer à d’éventuelles en-treprises factieuses ?
Ce que la gauche a conçu au mieux pour s’opposer au putsch, c’est de mobiliser les travailleurs pour garder les usines. « Les 10 000 volontaires de la patrie - jeunes communistes, socialistes, chrétiens, ouvriers, étudiants, paysans qui consacrent jusqu’à 18 heures par jour à la conduite, au chargement, au déchargement des camions, qui montent la garde autour des usines, des centrales électriques, des réservoirs d’eau potable, qui affrontent les commandos d’extrême droite - donnent par leur exemple quotidien une idée de ce que serait la riposte populaire à un éventuel coup de force ». (L’Humanité du 27.8.73).
Mais dans les semaines qui ont précédé le putsch, l’armée a multiplié les perquisitions dans les quartiers ouvriers et les entreprises pour y rechercher les armes que les travailleurs auraient pu détenir. Non seulement le gouvernement d’Unité Populaire n’a rien fait pour s’opposer à ces opérations policières, mais il a au contraire donné à l’état-major un blanc-seing pour y procéder.

Pourquoi l’Unité Populaire n’a-t-elle pas essayé de s’appuyer sur les travailleurs ?

Parce que ses dirigeants - et en premier lieu Allende lui-+même - sont des hommes politiques bourgeois, même s’ils se disent de gauche, socialistes, communistes ou marxistes, parce qu’à l’image de Léon Blum, chef du gouvernement du Front Populaire en France en 1936 qui se qualifia ainsi lui-même, ils se sont comportés comme des « gérants loyaux du capitalisme », et en étaient.
Et tous les hommes politiques bourgeois, quelle que soit leur couleur politique, savent que le dernier recours pour défendre l’ordre social établi, c’est l’appareil de l’État bourgeois, l’armée et la police. Il n’est donc pas question pour eux de toucher à celles-ci. Même s’ils savent aussi qu’elles sont composées d’hommes de droite et de fascistes, c’est à-dire d’adversaires politiques dont le rêve et le programme sont d’annihiler la gauche et le mouvement ouvrier.
Le gouvernement d’Unité Populaire n’a d’ailleurs pas touché davantage au reste de l’appareil d’État. Il a accepté la loi d’inamovibilité des fonctionnaires, qui a permis à tous ceux mis en place par les gouvernements de droite précédents, et notamment la Démocratie Chrétienne de Frei, de rester à leur poste... et d’y mener éventuellement une autre politique que celle du gouvernement.
Les politiciens de l’Unité Populaire préféraient courir le risque du coup d’État, avec tous les risques personnels que celui-ci comportait pour eux, comme le montre l’exemple d’Allende, plutôt que de prendre le risque de démolir cet instrument de la bourgeoisie, qui est le meilleur et l’ultime garant contre les exploités, la classe ouvrière et la révolution.
Cette attitude est d’ailleurs le critère de la nature politique profonde de ces hommes de gauche, la preuve que, quelle que soit l’idéologie dont ils se réclament, ils ne sont en réalité que des représentants de la bourgeoisie.

En cas de victoire de l’Union de la Gauche, l’armée française pourrait-t-elle jouer le même rôle que l’armée chilienne ?

La caste des officiers français est exactement comme au Chili liée par toutes ses fibres à la bourgeoisie et à la réaction.
Sans remonter aux siècles précédents, l’armée française a même une tradition plus solide dans la répression que l’armée chilienne puisque, après la Seconde Guerre Mondiale, elle a mené près de vingt ans de guerre coloniale en Indochine, à Madagascar, en Algérie, etc. Tous les officiers qui ont aujourd’hui le grade de capitaine ou au-dessus sont passés pratiquement par cette école. Un bon nombre de sous-officiers de carrière aussi.
Et surtout le rôle fondamental de l’armée est, en France comme au Chili comme partout, de servir d’instrument ultime et décisif pour trancher en faveur de la défense de l’État bourgeois.

Le jouerait elle ?

Aucun doute n’est permis. Si la bourgeoisie, ou certains secteurs déterminants de celle-ci, estimaient, pour une raison ou une autre, que laisser la gauche au pouvoir devient dangereux ou nuisible pour leurs intérêts et qu’ils n’aient pas d’autres moyens de s’en débarrasser, ils feraient appel à l’armée.
Le régime actuel de la Cinquième République a été instauré à la suite de la révolte de l’armée en Algérie en mai 58. En avril 61, quelques généraux tentèrent par un nouveau putsch en Algérie de se débarrasser de de Gaulle. À leur tête, il y avait Salan, qui avait passé longtemps pour un général « républicain » et avait la réputation d’un général politique qui avait gagné ses galons grâce à ses relations avec les politiciens de la Quatrième République. Comment pourrait-on soutenir après cela qu’un putsch est impensable avec l’armée française ?
D’ailleurs une partie des manoeuvres que font régulièrement les troupes consiste à apprendre à lutter contre une éventuelle subversion intérieure. À quoi cela rime-t-il donc sinon à s’entraîner pour la guerre civile ?

Mitterrand et Marchais nous défendraient-ils mieux qu’Allende ?

Les prises de position des dirigeants du Parti Communiste Français et du Parti Socialiste, au lendemain du putsch chilien, sont parfaitement claires. Ils n’ont tiré aucune leçon de ces événements, et ont au contraire déclaré qu’ils n’entendaient changer en rien leur politique.
Étienne Fajon écrivait par exemple dans L’Humanité du 13 septembre : « Le drame chilien confirme, par ailleurs, pour nous, la justesse de notre orientation fondamentale maintes fois exposée... les partis de gauche, pour promouvoir et mettre en oeuvre leur programme commun, doivent s’assurer le soutien actif et persévérant de la masse immense des travailleurs, de toutes les victimes des monopoles, c’est à-dire de la grande majorité des Français ; ainsi sera isolée et, par conséquent, mise hors d’état de nuire l’étroite oligarchie qui domine encore aujourd’hui l’économie et la politique de la France ; ainsi la volonté du peuple sera assez forte pour déjouer tous les complots et pour l’emporter ». Comme on le voit, pour Fajon et le PCF, le problème de « mettre hors d’état de nuire » l’armée et la police au service de la grande bourgeoisie ne se pose même pas. Il suffit « d’isoler » celle-ci.
Et quant à l’attitude qu’aurait l’Union de la Gauche au pouvoir vis-à-vis de l’armée, voilà ce que déclarait François Mitterrand le 24 septembre au micro d’Europe N°1 : « Je n’ai jamais mis le légalisme de l’armée en doute, en dépit des expériences cruelles de 1958 et 1961. L’armée ne constitue pas une menace à l’heure actuelle pour une république gouvernée par la gauche et dont les structures économiques seraient modifiées. »
Pour justifier cet optimisme béat, les dirigeants de l’Union de la Gauche n’ont finalement, en dernier recours, que cette lapalissade maintes fois répétée en particulier par Georges Marchais : « Le Chili n’est pas la France ». Pour eux, ce seraient donc des conditions spécifiques à la France qui permettraient de ne pas craindre de putsch dans ce pays, en cas de venue de la gauche au pouvoir.
Leur raisonnement n’a d’ailleurs rien d’original, car les réformistes de tous les pays expliquent toujours la possibilité du passage au socialisme par des voies pacifiques dans leur propre pays par les conditions spécifiques de celui-ci. À preuve cette déclaration que Salvador Allende a faite en juin 1972 à un journaliste français (Le Figaro du 13 septembre) : « C’est dans notre pays seul que l’armée défend la Constitution et la loi. Elle apporte dans le respect de la volonté populaire une contribution technique inappréciable au développement de la nation ». Et, rapporte ce journaliste, Allende avait ajouté : « Hein, vous ne pourriez pas en dire autant en France, ni dans la plupart des pays européens ! »