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lundi 18 juillet 2011

:: Hommage de Léon Trotsky à Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg

Texte de Trotsky en réaction à l'assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht par une milice du gouvernement social-démocrate
Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, Léon Trotsky, 18 janvier 1919
  • L'inflexible Karl Liebknecht
Nous venons d'éprouver la plus lourde perte. Un double deuil nous atteint.
Deux chefs ont été brutalement enlevés, deux chefs dont les noms resteront à jamais inscrits au livre d'or de la révolution prolétarienne : Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg.
Le nom de Karl Liebknecht a été universellement connu dès les premiers jours de la grande guerre européenne.
Dans les premières semaines de cette guerre, au moment où le militarisme allemand fêtait ses premières victoires, ses premières orgies sanglantes, où les armées allemandes développaient leur offensive en Belgique, détruisaient les forteresses belges, où les canons de 420 millimètres promettaient, semble-t-il, de mettre tout l'univers aux pieds de Guillaume II, au moment où la social-démocratie officielle, Scheidemann et Ebert en tête , s'agenouillait devant le militarisme allemands et l'impérialisme allemands auxquels tout semblait se soumettre — le monde extérieur avec la France envahie au nord et le monde intérieur non seulement avec la caste militaire et la bourgeoisie, mais aussi avec les représentants officiels de la classe ouvrière — dans ces sombres et tragiques journées, une seule voix s'éleva en Allemagne pour protester et pour maudire : celle de Karl Liebknecht.
Et cette voix retentit par le monde entier .En France, où l'esprit des masses ouvrières se trouvait alors sous la hantise de l'occupation allemande où le parti des social-patriotes au pouvoir prêchait une lutte sans trêve ni merci contre l'ennemi qui menaçait Paris, la bourgeoisie et les chauvins eux-mêmes reconnurent que seul Liebknecht faisait exception aux sentiments qui animaient le peuple allemand tout entier.
Liebknecht, en réalité, n'était déjà plus isolé : Rosa Luxembourg , femme du plus grand courage, luttait à ses côtés, bien que les lois bourgeoises du parlementarisme allemand ne lui aient pas permis de jeter sa protestation du haut de la tribune, ainsi que l'avait fait Karl Liebknecht. Il convient de remarquer qu'elle était secondée par les éléments les plus conscients de la classe ouvrière, où la puissance de sa pensée et de sa parole avaient semé des germes féconds. Ces deux personnalités, ces deux militants, se complétaient mutuellement et marchaient ensemble au même but.
Karl Liebknecht incarnait le type du révolutionnaire inébranlable dans le sens le plus large de ce mot. Des légendes sans nombre se tissaient autour de lui, entourant son nom de ces renseignements et de ces communications dont notre presse était si généreuse au temps où elle était au pouvoir.
Karl Liebknecht était — hélas ! nous ne pouvons plus en parler qu'au passé — dans la vie courante, l'incarnation même de la bonté et de l'amitié. On peut dire que son caractère était d'une douceur toute féminine, dans le meilleur sens de ce mot, tandis que sa volonté de révolutionnaire, d'une trempe exceptionnelle, le rendait capable de combattre à outrance au nom des principes qu'il professait. Il l'a prouvé en élevant ses protestations contre les représentants de la bourgeoisie et des traîtres social-démocrates du Reichstag allemand, où l'atmosphère était saturée des miasmes du chauvinisme et du militarisme triomphants. Il l'a prouvé lorsque, il leva, sur la place de Potsdam, à Berlin, l'étendard de la révolte contre les Hohenzollern et le militarisme bourgeois.
Il fut arrêté. Mais ni la prison, ni les travaux forcés n'arrivèrent à briser sa volonté et, délivré par la révolution de novembre, Liebknecht se mit à la tête des éléments les plus valeureux de la classe ouvrière allemande.
  • Rosa Luxembourg — Puissance de ses idées.
Le nom de Rosa Luxembourg est moins connu dans les autres pays et en Russie, mais on peut dire, sans craindre d'exagérer, que sa personnalité ne le cède en rien à celle de Liebknecht.
Petite de taille, frêle et maladive, elle étonnait par la puissance de sa pensée .
J'ai dit que ces deux leaders se complétaient mutuellement. L'intransigeance et la fermeté révolutionnaire de Liebknecht se combinaient avec une douceur et une aménité féminines, et Rosa Luxembourg, malgré sa fragilité, était douée d'une puissance de pensée virile.
Nous trouvons chez Ferdinand Lassalle des appréciations sur le travail physique de la pensée et sur la tension surnaturelle dont l'esprit humain est capable pour vaincre et renverser les obstacles matériels ; telle était bien l'impression de puissance que donnait Rosa Luxembourg lorsqu'elle parlait à la tribune, entourée d'ennemis. Et ses ennemis étaient nombreux. Malgré sa petite taille et la fragilité de toute sa personne, Rosa Luxembourg savait dominer et tenir en suspens un large auditoire, même hostile à ses idées.
Par la rigueur de sa logique, elle savait réduire au silence ses ennemis les plus résolus, surtout lorsque ses paroles s'adressaient aux masses ouvrières.
  • Ce qui aurait pu arriver chez nous pendant les journées de juillet

Nous savons trop bien comment procède la réaction pour organiser certaines émeutes populaires. Nous nous souvenons tous des journées que nous avons vécues en juillet dans le murs de Pétrograd, alors que les bandes noires rassemblées par Kérensky et Tseretelli contre les bolcheviks organisaient le massacre des ouvriers, assommant les militants, fusillant et passant au fil de la baïonnette les ouvriers isolés surpris dans la rue. Les noms des martyrs prolétariens, tel celui de Veinoff, sont encore présents à l'esprit de la plupart d'entre nous. Si nous avons conservé alors Lénine, si nous avons conservé Zinoviev, c'est qu'ils ont su échapper aux mains des assassins. Il s'est trouvé alors parmi les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires des voix pour reprocher à Lénine et à Zinoviev de se soustraire au jugement, tandis qu'il leur eût été si facile de se laver de l'accusation élevée contre eux, et qui les dénonçait comme des espions allemands. De quel tribunal voulait-on parler ? De celui probablement auquel on mena plus tard Liebknecht, et à mi-chemin duquel Lénine et Zinoviev auraient été fusillés pour tentative d'évasion ? Telle aurait été sans nul doute la déclaration officielle. Après la terrible expérience de Berlin, nous avons tout lieu de nous féliciter de ce que Lénine et Zinoviev se soient abstenus de comparaître devant le tribunal du gouvernement bourgeois.
  • Aberration historique
Perte irréparable, trahison sans exemple ! Les chefs du parti communiste allemand ne sont plus. Nous avons perdu les meilleurs de nos frères, et leurs assassins demeurent sous le drapeau du parti social-démocrate qui a l'audace de commencer sa généalogie à Karl Max ! Voilà ce qui se passe, camarades ! Ce même parti, qui a trahi les intérêts de la classe ouvrière dès le début de la guerre, qui a soutenu le militarisme allemand, qui a encouragé la destruction de la Belgique et l'envahissement des provinces françaises du Nord, ce parti dont les chefs nous livraient à nos ennemis les militaristes allemands aux jours de la paix de Brest-Litovsk ; ce parti et ses chefs — Scheidemann et Ebert — s'intitulent toujours marxistes tout en organisant les bandes noires qui ont assassiné Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg !
Nous avons déjà été les témoins d'une semblable aberration historique, d'une semblable félonie historique, car le même tour a déjà été joué avec le christianisme. Le christianisme évangélique, idéologie de pêcheurs opprimés, d'esclaves, de travailleurs écrasés par la société idéologie du prolétariat , n'a-t-il pas été accaparé par ceux qui monopolisaient la richesse par les rois, les patriarches et les papes ? Il est hors de doute que l'abîme qui sépare le christianisme primitif tel qu'il surgit de la conscience du peuple et des bas-fonds de la société, est séparé du catholicisme et des théories orthodoxes par un abîme tout aussi profond que celui qui s'est maintenant creusé entre les théories de Marx, fruits purs de la pensée et des sentiments révolutionnaires, et les résidus d'idées bourgeoises dont trafiquent les Scheidemann et les Ebert de tous les pays.
  • Le sang des militants assassinés crie vengeance !
Camarades ! Je suis convaincu que ce crime abominable sera le dernier sur la liste des forfaits commis par les Scheidemann et les Ebert. Le prolétariat a supporté longtemps les iniquités de ceux que l'histoire a placés à sa tête ; mais sa patience est à bout et ce dernier crime ne restera pas impuni. Le sang de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg crie vengeance ; il fera parler les pavés des rues de Berlin et ceux de la place de Potsdam, où Karl Liebknecht a le premier levé l'étendard de la révolte contre les Hohenzollern. Et ces pavés — n'en doutez pas — serviront à ériger de nouvelles barricades contre les exécuteurs de basses oeuvres, les chiens de garde de la société bourgeoise — contre les Scheidemann et les Ebert !
  • La lutte ne fait que commencer
Scheidemann et Ebert ont étouffé, pour un moment, le mouvement Spartakiste (communistes allemands) ; ils ont tué deux des meilleurs chefs de ce mouvement et peut-être fêtent-ils encore à l'heure qu'il est leur victoire ; mais cette victoire est illusoire, car il n'y a pas encore eu, en fait, d'action décisive. Le prolétariat allemand ne s'est pas encore soulevé pour conquérir le pouvoir politique. Tout ce qui a précédé les événements actuels n'a été de sa part qu'une puissante reconnaissance pour découvrir les positions de l'ennemi. Ce sont les préliminaires de la bataille, mais ce n'est pas encore la bataille même. Et ces manoeuvres de reconnaissance étaient indispensables au prolétariat allemand, de même qu'elles nous étaient indispensables dans les journées de Juillet.
  • Le rôle historique des journées de juillet
Vous connaissez le cours des événements et leur logique intérieure. A la fin de février 1917 (ancien style), le peuple avait renversé l'autocratie, et pendant les premières semaines qui suivirent, il sembla que l'essentiel était accompli. Les hommes de nouvelle trempe qui surgissent des autres partis — des partis qui n'avaient jamais joué chez nous un rôle dominant — ces hommes jouirent au début de la confiance ou plutôt de la demi-confiance des masses ouvrières.
Mais Pétrograd se trouvait comme il le fallait — à la tête du mouvement ; en février, comme en juillet, il représentait l'avant-garde appelant les ouvriers à une guerre déclarée contre le gouvernement bourgeois, contre les ententistes, c'est cette avant-garde qui accomplit les grandes manoeuvres de reconnaissance.
Elle se heurta précisément, dans les journées de juillet, au gouvernement de Kérensky.
Ce ne fut pas encore la révolution, telle que nous l'avons accomplie en octobre : ce fut une expérience dont le sens n'était pas encore clair à ce moment à l'esprit des masses ouvrières.
Les travailleurs de Pétrograd s'étaient bornés à déclarer la guerre de Kérensky ; mais dans la collision qui eut lieu, ils purent se convaincre et prouver aux masses ouvrières du monde entier qu'aucune force révolutionnaire réelle ne soutenait Kérensky et que son parti était composé des forces réunies de la bourgeoisie, de la garde blanche et de la contre-révolution.
Comme il vous en souvient, les journées de juillet se terminèrent pour nous par une défaite au sens formel de ce mot : les camarades Lénine et Zinoviev furent contraints de se cacher. Beaucoup d'entre nous furent emprisonnés ; nos journaux furent bâillonnés, le soviet des députés ouvriers et soldats réduit à l'impuissance, les typographies ouvrières saccagées, les locaux des organisations ouvrières mis sous scellés ; les bandes noires avaient tout envahi, tout détruit.
Il se passait à Pétrograd exactement ce qui s'est passé en janvier 1919 dans les rues de Berlin ; mais pas in instant nous n'avons douté alors de ce que les journées de juillet ne seraient que le prélude de notre victoire.
Ces journées nous ont permis d'évaluer le nombre et la composition des forces de l'ennemi ; elles ont démontré avec évidence que le gouvernement de Kérensky et de Tseretelli représentait en réalité un pouvoir au service des bourgeois et des gros propriétaires contre-révolutionnaires.
  • Les mêmes faits se sont produits à Berlin
Des événements analogues ont eu lieu à Berlin. A Berlin, comme à Pétrograd, le mouvement révolutionnaire a devancé celui des masses ouvrières arriérées. Tout comme chez nous, les ennemis de la classe ouvrière criaient : « Nous ne pouvons pas nous soumettre à la volonté de Berlin ; Berlin est isolé ; il faut réunir une Assemblée Constituante et la transporter dans une ville provinciale de traditions plus saines. Berlin est perverti par la propagande de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg ! » Tout ce qui a été entrepris dans ce sens chez nous, toutes les calomnies et toute la propagande contre-révolutionnaire que nous avons entendues ici, tout cela a été répandu en traduction allemande par Scheidemann et Ebert contre le prolétariat berlinois et contre les chefs du Parti communiste, Liebknecht et Rosa Luxembourg . Il est vrai que cette campagne de reconnaissances a revêtu en Allemagne des proportions plus larges que chez nous, mais cela s'explique par le fait que les Allemands répètent une manoeuvre qui a déjà été accomplie une fois chez nous ; de plus, les antagonismes de classes sont plus nettement établis chez eux.
Chez nous, camarades, quatre mois se sont écoulés entre la révolution de février et les journées de juillet.
Il a fallu quatre mois au prolétariat de Pétrograd pour éprouver la nécessité absolue de descendre dans la rue afin d'ébranler les colonnes qui servaient d'appui au temple de Kérensky et de Tseretelli.
Quatre mois se sont écoulés après les journées de juillet avant que les lourdes réserves de la province arrivassent à Pétrograd, nous permettant de compter sur une victoire certaine et de monter à l'assaut des positions de la classe ennemie en octobre 1917 ou en novembre, nouveau style).
En Allemagne où la première explosion de la révolution a eu lieu en novembre, les événements correspondant à nos journées de juillet la suivent déjà au début de janvier. Le prolétariat allemand accomplit sa révolution selon un calendrier plus serré. Là où il nous a fallu quatre mois, il ne lui en faut plus que deux.

Et nul doute que cette mesure proportionnelle se poursuivra jusqu'au bout. Des journées de juillet allemandes à l'octobre allemand il ne se passera peut-être pas quatre mois comme chez nous ; Il ne se passera peut-être pas deux mois.
Et les coups de feu tirés dans le dos de Karl Liebknecht ont, n'en doutez pas, réveillé de puissants échos par toute l'Allemagne . Et ces échos ont dû sonner comme un glas funèbre aux oreilles des Scheidemann et des Ebert.
Nous venons ici de chanter le Requiem pour Karl Lieblnecht et Rosa Luxembourg. Nos chefs ont péri. Nous ne les reverrons plus. Mais combien d'entre vous camarades, les ont-ils approchés de leur vivant ? Une minorité insignifiante.
Et néanmoins, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg ont toujours été présents parmi vous.
Dans vos réunions, dans vos congrès vous avez souvent élu Karl Liebknecht président d'honneur . Absent, il assistait à vos réunions, il occupait la place d'honneur à votre table. Car le nom de Karl Liebknecht ne désigne pas seulement une personne déterminée et isolée, ce nom incarne pour nous tout ce qu'il y a de bon, de noble et de grand dans la classe ouvrière, dans son avant-garde révolutionnaire.
C'est tout cela que nous voyons en Karl Liebknecht. Et quand l'un d'entre nous voulait se représenter un homme invulnérablement cuirassé contre la peur et la faiblesse ; un homme qui n'avait jamais failli — nous nommons Karl Liebknecht.
Il n'était pas seulement capable de verser son sang (ce n'est peut-être pas le trait le plus grand de son caractère), il a osé lever la voix au camp de nos ennemis déchaînés, dans une atmosphère saturée des miasmes du chauvinisme, alors que toute la société allemande gardait le silence et que la militarisme primait. Il a osé élever la voix dans ces conditions et dire ceci : « Kaiser, généreux, capitalistes et vous — Scheidemann qui étouffez la Belgique, qui dévastez le nord de la France, qui voulez dominer le monde entier — je vous méprise, je vous hais, je vous déclare la guerre et cette guerre je la mènerai jusqu'au bout.
Camarades si l'enveloppe matérielle de Liebknecht a disparu, sa mémoire demeure et demeurera ineffaçable !
Mais avec le nom de Karl Liekbnecht celui de Rosa Luxembourg se conservera à jamais dans les fastes du mouvement révolutionnaire universel.
Connaissez-vous l'origine des légendes des saints et de leur vie éternelle ? Ces légendes reposent sur le besoin qu'éprouvent les hommes de conserver la mémoire de ceux qui, placés à leur tête, les ont servis dans le bien et la vérité ; elles reposent sur le besoin de les immortaliser en les entourant d'une auréole de pureté.
Camarades, les légendes sont superflues pour nous ; nous n'avons nul besoin de canoniser nos héros — la réalité des événements que nous vivons actuellement nous suffit, car cette réalité est par elle-même légendaire.
Elle éveille une puissance légendaire dans l'âme de nos chefs, elle crée des caractères qui s'élèvent au-dessus de l'humanité.
Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg vivront éternellement dans l'esprit des hommes. Toujours, dans toutes les réunions où nous évoquions Liebknecht nous avons senti sa présence et celle de Rosa Luxembourg avec une netteté extraordinaire — presque matérielle.
Nous la sentons encore, à cette heure tragique, qui nous unit spirituellement avec les plus nobles travailleurs d'Allemagne, d'Angleterre et du monde entier tous accablés par le même deuil, par la même immense douleur.
Dans cette lutte et dans ces épreuves nos sentiments aussi ne connaissent pas de frontières.
  • Rosa Luxembourg et Karl liebknecht sont nos frères spirituels
Liebknecht n'est pas à nos yeux un leader allemand, pas plus que Rosa Luxembourg n'est une socialiste polonaise qui s'est mise à la tête des ouvriers allemands... Tous deux sont nos frères ; nous sommes unis à eux par des liens moraux indissolubles.
Camarades ! cela nous ne répéterons jamais assez car Liebknecht et Rosa Luxembourg avaient des liens étroits avec le prolétariat révolutionnaire russe.
La demeure de Liebknecht à Berlin était le centre de ralliement de nos meilleurs émigrés.
Lorsqu'il s'agissait de protester au parlement allemand ou dans la presse allemande contre les services que rendaient les impérialistes allemands à la réaction russe c'est à Karl Liebknecht que nous nous adressions. Il frappait à toutes les portes et agissait sur tous les cerveaux — y compris ceux de Scheidemann et d'Ebert — pour les déterminer à réagir contre les crimes de l'impérialisme.
Rosa Luxembourg avait été à la tête du parti social-démocrate polonais qui forme aujourd'hui avec le parti socialiste le Parti Communiste.
En Allemagne, Rosa Luxembourg avait, avec le talent qui la caractérisait, approfondi la langue et la vie politique du pays ; elle occupa bientôt un poste de plus en vue dans l'ancien parti social-démocrate.
En 1905, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg prirent part à tous les événements de la révolution russe. Rosa Luxembourg fut même arrêtée en sa qualité de militante active puis relâchée de la citadelle de Varsovie sous caution ; c'est alors qu'elle vint illégalement (1906) à Pétrograd où elle fréquenta nos milieux révolutionnaires, visitant dans les prisons ceux d'entre nous qui étaient alors détenus et nous servant dans le sens le plus large de ce mot d'agent de liaison avec le monde socialiste d'alors. Mais en plus de ces relations toutes personnelles, nous gardons de notre communion morale avec elle — de cette communion que crée la lutte au nom des grands principes et des grands espoirs — le plus beau souvenir.
Nous avons partagé avec elle le plus grand des malheurs qui aient atteint la classe ouvrière universelle — la banqueroute honteuse de la IIe Internationale, au mois d'août 1914. Et c'est avec elle encore que les meilleurs d'entre nous ont élevé le drapeau de la IIIe Internationale et l'ont tenu fièrement dressé sans faillir un seul instant.

Aujourd'hui, camarades, dans la lutte que nous poursuivons, nous mettons en pratique les préceptes de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg. Ce sont leurs idées qui nous animent quand nous travaillons, dans Pétrograd sans pain et sans feu , à la construction du nouveau régime soviétiste ; et quand nos armées avancent victorieusement sur tous les fronts c'est encore l'esprit de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg qui les anime.
A Berlin, l'avant-garde du Parti Communiste n'avait pas encore pour se défendre de forces puissamment organisées ; elle n'avait pas encore d'armée rouge comme nous n'en avions pas dans les journées de juillet quand la première vague d'un mouvement puissant mais organisé fut brisée par des bandes organisées quoique peu nombreuses. Il n'y a pas encore d'armée rouge en Allemagne mais il y a une en Russie ; l'armée rouge est un fait ; elle s'organise et croît en nombre tous les jours.
Chacun de nous se fera un devoir d'expliquer aux soldats comment et pourquoi ont péri Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg ce qu'ils étaient et quelle place leur mémoire doit occuper dans l'esprit de tout soldat, de tout paysan ; ces deux héros sont entrés à jamais dans notre panthéon spirituel.
Bien que le flot de la réaction ne cesse de monter en Allemagne, nous ne doutons pas un instant que l'octobre rouge n'y soit proche.
Et nous pouvons bien dire en nous adressant à l'esprit des deux grands défunts : Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, vous n'êtes plus de ce monde, mais vous restez parmi nous ; nous allons vivre et lutter sous le drapeau de vos idées, dans l'auréole de votre charme moral et nous jurons si notre heure vient, de mourir debout face à l'ennemi comme vous l'avez fait, Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht.

L. TROTSKY
  [source : Le Forum des amis de Lutte Ouvrière] 
 

:: 1944 : Barta rend hommage à Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht

Hommage de Barta pour LA LUTTE de CLASSES – n° 23 du 21 janvier 1944
SOUS LE DRAPEAU DU COMMUNISME
La commémoration annuelle de la mort de Karl Liebknecht, de Rosa Luxembourg et de Lénine (survenus au mois de janvier 1919 pour les premiers et en janvier 1924, pour le dernier) n'est pas pour nous l'accomplissement d'un rite consacré par une espèce de culte »prolétarien« . La marche de l'humanité vers le communisme exige qu'on ne réveille point, sous des formes nouvelles, d'anciennes superstitions. Nous en avons besoin pour opposer aux tendances réactionnaires, qui dans le camp ouvrier représentent l'influence de la bourgeoisie, l'exemple toujours éclatant des véritables fondateurs de la IIIème Internationale.
Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg ont milité en Allemagne avant et pendant la première guerre mondiale, Lénine en Russie. De ce fait les méthodes organisationnelles et tactiques de Karl et de Rosa n'avaient pas encore atteint, au moment où leur assassinat les arracha à leur vie de militants, la justesse des méthodes par lesquelles Lénine fit la première brèche dans le système capitaliste mondial. Mais »ils n'avaient pas dit leurs dernier mot« et il n'est pas douteux que s'ils avaient pu continuer leur carrière, ils seraient arrivés à appliquer en Allemagne les méthodes fondamentales qui avaient permis à Lénine et à Trotsky de vaincre dans l'ancien empire des tsars.
Cependant leurs divergences tactiques n'entament en rien leur profonde unité politique, leur fusion sous un symbole : les 3 L. Lénine avait appelé Rosa et Karl, les meilleurs militants de la IIIème Internationale. Si Lénine représente en particulier des méthodes organisationnelles et une tactique ayant subi avec succès l'épreuve des événements, les trois ensemble sont le symbole même de la IIIème Internationale, de l'internationalisme prolétarien.
Quand en 1914 les chefs socialistes de tous les pays, sous l'influence de la bourgeoisie, se servirent de tous les prétextes (démocratie contre militarisme en France, contre le tsarisme en Allemagne, etc...) pour voter les crédits de guerre de leur bourgeoisie et faire l'union sacrée avec elle contre les ouvriers, Karl Liebknecht, député au Reichstag, vota contre les crédits de guerre demandés par le Kaiser rejetant ainsi la guerre impérialiste et démasquant les buts de rapine de la bourgeoisie. Mais il ne se contenta pas de voter contre les crédits de guerre et de la dénoncer du haut de la tribune parlementaire. Tandis que les anciens chefs socialistes se vautraient dans l'union sacrée, il fut envoyé sur le front où la bourgeoisie espérait qu'une balle russe la débarrasserait de son ennemi. Se trouvant à Berlin en avril 1916 (en tant que député du Reichstag) il organisa une grande manifestation ouvrière de rue pour le 1er mai contre la guerre, pour la paix, le pain et la liberté. Il fut condamné par un Conseil de guerre et envoyé dans une forteresse, d'où il ne fut libéré que par la révolution allemande montante (23 octobre 1918). Le 15 janvier 1919 il tombe assassiné, avec Rosa, après l'échec de l'insurrection spartakiste à Berlin (le 12). Il nous a laissé la meilleure formule de l'internationalisme ouvrier pendant la guerre : »l'ennemi de chaque prolétariat est dans son propre pays« , la tâche des travailleurs étant de »balayer chacun devant leur propre porte« , c'est-à-dire diriger ses coups non pas contre le peuple d'en face, mais contre sa propre bourgeoisie.
Rosa Luxembourg, d'origine polonaise, fut un des meilleurs théoriciens de la IIème Internationale. Elle avait pressenti plus tôt que quiconque, y compris Lénine, la décomposition des milieux dirigeants de la social-démocratie allemande. D'une santé frêle, elle cherchait toujours dans les manifestations l'endroit populaire où »ça chauffe« ; elle est profondément »plébéienne« dans le meilleur sens du mot pour les révolutionnaires. Arrêtée une fois en février 1915 elle resta un an en prison et fut arrêtée de nouveau au milieu de l'année 1916. Comme Liebknecht, elle fut libérée par la Révolution. En prison elle écrivit sa fameuse brochure signée Junius, un réquisitoire passionné contre les fauteurs de guerre d'Allemagne et de tous les pays ; en prison également, elle accueillit la Révolution russe avec un grand enthousiasme. Dans une brochure destinée à en dégager les leçons, après une critique fraternelle de ce qu'elle croyait erroné dans la politique de Lénine et de Trotsky, elle finit ainsi : "Lénine et Trotsky et leurs amis ont été les premiers qui aient montré l'exemple au prolétariat mondial ; il sont jusqu'ici encore les seuls qui puissent s'écrier : j'ai osé !" .
Pour mener leur action, Rosa et Karl fondèrent au début de la guerre la ligue "Spartakus" (le chef de la révolte des esclaves romains contre leurs maîtres), qui plus tard donna naissance au Parti communiste allemand.
La guerre impérialiste de 1914 trouva en Lénine non seulement l'internationaliste intransigeant qui dénonce les crimes des »brigands impérialistes de tous les pays« , mais encore le chef prolétarien qui trouve la tactique juste pour remporter la victoire des exploités sur les capitalistes. Ses mots-d'ordre principaux furent : »transformation de la guerre impérialiste en guerre civile« , rupture complète et dénonciation acharnée des social-patriotes, création d'une nouvelle Internationale, la 3ème. Quand le tsarisme fut renversé en 1917 par le prolétariat de Pétrograd (aujourd'hui Léningrad), la bourgeoisie impérialiste de Russie continua sa guerre de brigandage à l'abri du régime démocratique nouvellement conquis par les masses. En l'absence de Lénine et des principaux chefs bolcheviks, qui n'étaient pas encore rentrés de l'émigration (par le fameux wagon plombé allemand qui servit plus tard de prétexte à l'entente pour le traiter d'agent de l'Allemagne), les membres du Parti qui se trouvaient à ce moment-là à la direction, tombèrent dans le piège et se déclarèrent prêts à la défense de la »révolution" russe.
Lénine arriva à temps pour redresser la ligne du Parti qui dénonça dès lors la guerre comme impérialiste tant que la bourgeoisie, liée à l'Entente, ne serait pas renversée par les masses ouvrières et paysannes (soldats) et que le pouvoir ne serait pas exclusivement entre les mains des Soviets. Mais la profondeur de l'Internationalisme de Lénine ne se montre pas seulement avant la prise de pouvoir par le prolétariat en Russie. Elle se manifeste, et d'une manière encore plus décisive, après la révolution d'Octobre 17. La révolution russe n'était pour Lénine et les bolchéviks qu'un chaînon de la révolution mondiale. La victoire du socialisme dans le monde, voilà leur point de départ doctrinal et leur but pratique. Le prolétariat doit s'emparer du pouvoir là où il a la possibilité de le faire et aider la révolution dans les pays qui subissent encore le joug des capitalistes. Mais il se peut que le pays où le pouvoir est le plus facilement conquis par le prolétariat ne soit pas en même temps celui qui peut le plus rapidement faire avancer tous les autres pays dans la voie du socialisme. Lénine était prêt à risquer la révolution russe pour assurer la victoire de la révolution allemande considérée par lui comme plus importante pour le socialisme que la révolution dans l'ancien empire des tsars. De ce profond internationalisme des 3 L. s'inspire la IVème Internationale dans sa lutte contre la 2ème guerre impérialiste mondiale et pour le renversement du capitalisme. Son fondateur et guide, Léon Trotsky, le plus proche compagnon de Lénine, assassiné par Staline en août 1940, ajoute son nom à celui des 3 L. Ces militants inébranlables du communisme ont donné un exemple qui ne sera pas oublié !

samedi 15 janvier 2011

:: 15 janvier 1919 : assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg

Texte de Trotsky en réaction à l'assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht par une milice du gouvernement social-démocrate [source : Le Forum des amis de Lutte Ouvrière
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Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, Léon Trotsky, 18 janvier 1919
L'inflexible Karl Liebknecht
Nous venons d'éprouver la plus lourde perte. Un double deuil nous atteint.
Deux chefs ont été brutalement enlevés, deux chefs dont les noms resteront à jamais inscrits au livre d'or de la révolution prolétarienne : Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg.
Le nom de Karl Liebknecht a été universellement connu dès les premiers jours de la grande guerre européenne.
Dans les premières semaines de cette guerre, au moment où le militarisme allemand fêtait ses premières victoires, ses premières orgies sanglantes, où les armées allemandes développaient leur offensive en Belgique, détruisaient les forteresses belges, où les canons de 420 millimètres promettaient, semble-t-il, de mettre tout l'univers aux pieds de Guillaume II, au moment où la social-démocratie officielle, Scheidemann et Ebert en tête , s'agenouillait devant le militarisme allemands et l'impérialisme allemands auxquels tout semblait se soumettre — le monde extérieur avec la France envahie au nord et le monde intérieur non seulement avec la caste militaire et la bourgeoisie, mais aussi avec les représentants officiels de la classe ouvrière — dans ces sombres et tragiques journées, une seule voix s'éleva en Allemagne pour protester et pour maudire : celle de Karl Liebknecht.


Et cette voix retentit par le monde entier .En France, où l'esprit des masses ouvrières se trouvait alors sous la hantise de l'occupation allemande où le parti des social-patriotes au pouvoir prêchait une lutte sans trêve ni merci contre l'ennemi qui menaçait Paris, la bourgeoisie et les chauvins eux-mêmes reconnurent que seul Liebknecht faisait exception aux sentiments qui animaient le peuple allemand tout entier.
Liebknecht, en réalité, n'était déjà plus isolé : Rosa Luxembourg , femme du plus grand courage, luttait à ses côtés, bien que les lois bourgeoises du parlementarisme allemand ne lui aient pas permis de jeter sa protestation du haut de la tribune, ainsi que l'avait fait Karl Liebknecht. Il convient de remarquer qu'elle était secondée par les éléments les plus conscients de la classe ouvrière, où la puissance de sa pensée et de sa parole avaient semé des germes féconds. Ces deux personnalités, ces deux militants, se complétaient mutuellement et marchaient ensemble au même but.
Karl Liebknecht incarnait le type du révolutionnaire inébranlable dans le sens le plus large de ce mot. Des légendes sans nombre se tissaient autour de lui, entourant son nom de ces renseignements et de ces communications dont notre presse était si généreuse au temps où elle était au pouvoir.
Karl Liebknecht était — hélas ! nous ne pouvons plus en parler qu'au passé — dans la vie courante, l'incarnation même de la bonté et de l'amitié. On peut dire que son caractère était d'une douceur toute féminine, dans le meilleur sens de ce mot, tandis que sa volonté de révolutionnaire, d'une trempe exceptionnelle, le rendait capable de combattre à outrance au nom des principes qu'il professait. Il l'a prouvé en élevant ses protestations contre les représentants de la bourgeoisie et des traîtres social-démocrates du Reichstag allemand, où l'atmosphère était saturée des miasmes du chauvinisme et du militarisme triomphants. Il l'a prouvé lorsque, il leva, sur la place de Potsdam, à Berlin, l'étendard de la révolte contre les Hohenzollern et le militarisme bourgeois.
Il fut arrêté. Mais ni la prison, ni les travaux forcés n'arrivèrent à briser sa volonté et, délivré par la révolution de novembre, Liebknecht se mit à la tête des éléments les plus valeureux de la classe ouvrière allemande.
·          Rosa Luxembourg — Puissance de ses idées.
Le nom de Rosa Luxembourg est moins connu dans les autres pays et en Russie, mais on peut dire, sans craindre d'exagérer, que sa personnalité ne le cède en rien à celle de Liebknecht.
Petite de taille, frêle et maladive, elle étonnait par la puissance de sa pensée.
J'ai dit que ces deux leaders se complétaient mutuellement. L'intransigeance et la fermeté révolutionnaire de Liebknecht se combinaient avec une douceur et une aménité féminines, et Rosa Luxembourg, malgré sa fragilité, était douée d'une puissance de pensée virile.
Nous trouvons chez Ferdinand Lassalle des appréciations sur le travail physique de la pensée et sur la tension surnaturelle dont l'esprit humain est capable pour vaincre et renverser les obstacles matériels ; telle était bien l'impression de puissance que donnait Rosa Luxembourg lorsqu'elle parlait à la tribune, entourée d'ennemis. Et ses ennemis étaient nombreux. Malgré sa petite taille et la fragilité de toute sa personne, Rosa Luxembourg savait dominer et tenir en suspens un large auditoire, même hostile à ses idées. Par la rigueur de sa logique, elle savait réduire au silence ses ennemis les plus résolus, surtout lorsque ses paroles s'adressaient aux masses ouvrières.

·      Ce qui aurait pu arriver chez nous pendant les journées de juillet
Nous savons trop bien comment procède la réaction pour organiser certaines émeutes populaires. Nous nous souvenons tous des journées que nous avons vécues en juillet dans le murs de Pétrograd, alors que les bandes noires rassemblées par Kérensky et Tseretelli contre les bolcheviks organisaient le massacre des ouvriers, assommant les militants, fusillant et passant au fil de la baïonnette les ouvriers isolés surpris dans la rue. Les noms des martyrs prolétariens, tel celui de Veinoff, sont encore présents à l'esprit de la plupart d'entre nous. Si nous avons conservé alors Lénine, si nous avons conservé Zinoviev, c'est qu'ils ont su échapper aux mains des assassins. Il s'est trouvé alors parmi les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires des voix pour reprocher à Lénine et à Zinoviev de se soustraire au jugement, tandis qu'il leur eût été si facile de se laver de l'accusation élevée contre eux, et qui les dénonçait comme des espions allemands. De quel tribunal voulait-on parler ? De celui probablement auquel on mena plus tard Liebknecht, et à mi-chemin duquel Lénine et Zinoviev auraient été fusillés pour tentative d'évasion ? Telle aurait été sans nul doute la déclaration officielle. Après la terrible expérience de Berlin, nous avons tout lieu de nous féliciter de ce que Lénine et Zinoviev se soient abstenus de comparaître devant le tribunal du gouvernement bourgeois.
·         Aberration historique
Perte irréparable, trahison sans exemple ! Les chefs du parti communiste allemand ne sont plus. Nous avons perdu les meilleurs de nos frères, et leurs assassins demeurent sous le drapeau du parti social-démocrate qui a l'audace de commencer sa généalogie à Karl Max ! Voilà ce qui se passe, camarades ! Ce même parti, qui a trahi les intérêts de la classe ouvrière dès le début de la guerre, qui a soutenu le militarisme allemand, qui a encouragé la destruction de la Belgique et l'envahissement des provinces françaises du Nord, ce parti dont les chefs nous livraient à nos ennemis les militaristes allemands aux jours de la paix de Brest-Litovsk ; ce parti et ses chefs — Scheidemann et Ebert — s'intitulent toujours marxistes tout en organisant les bandes noires qui ont assassiné Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg !
Nous avons déjà été les témoins d'une semblable aberration historique, d'une semblable félonie historique, car le même tour a déjà été joué avec le christianisme. Le christianisme évangélique, idéologie de pêcheurs opprimés, d'esclaves, de travailleurs écrasés par la société idéologie du prolétariat , n'a-t-il pas été accaparé par ceux qui monopolisaient la richesse par les rois, les patriarches et les papes ? Il est hors de doute que l'abîme qui sépare le christianisme primitif tel qu'il surgit de la conscience du peuple et des bas-fonds de la société, est séparé du catholicisme et des théories orthodoxes par un abîme tout aussi profond que celui qui s'est maintenant creusé entre les théories de Marx, fruits purs de la pensée et des sentiments révolutionnaires, et les résidus d'idées bourgeoises dont trafiquent les Scheidemann et les Ebert de tous les pays.
·          Le sang des militants assassinés crie vengeance !
Camarades ! Je suis convaincu que ce crime abominable sera le dernier sur la liste des forfaits commis par les Scheidemann et les Ebert. Le prolétariat a supporté longtemps les iniquités de ceux que l'histoire a placés à sa tête ; mais sa patience est à bout et ce dernier crime ne restera pas impuni. Le sang de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg crie vengeance ; il fera parler les pavés des rues de Berlin et ceux de la place de Potsdam, où Karl Liebknecht a le premier levé l'étendard de la révolte contre les Hohenzollern. Et ces pavés — n'en doutez pas — serviront à ériger de nouvelles barricades contre les exécuteurs de basses oeuvres, les chiens de garde de la société bourgeoise — contre les Scheidemann et les Ebert !
·           La lutte ne fait que commencer
Scheidemann et Ebert ont étouffé, pour un moment, le mouvement Spartakiste (communistes allemands) ; ils ont tué deux des meilleurs chefs de ce mouvement et peut-être fêtent-ils encore à l'heure qu'il est leur victoire ; mais cette victoire est illusoire, car il n'y a pas encore eu, en fait, d'action décisive. Le prolétariat allemand ne s'est pas encore soulevé pour conquérir le pouvoir politique. Tout ce qui a précédé les événements actuels n'a été de sa part qu'une puissante reconnaissance pour découvrir les positions de l'ennemi. Ce sont les préliminaires de la bataille, mais ce n'est pas encore la bataille même. Et ces manoeuvres de reconnaissance étaient indispensables au prolétariat allemand, de même qu'elles nous étaient indispensables dans les journées de Juillet.

·    Le rôle historique des journées de juillet
Vous connaissez le cours des événements et leur logique intérieure. A la fin de février 1917 (ancien style), le peuple avait renversé l'autocratie, et pendant les premières semaines qui suivirent, il sembla que l'essentiel était accompli. Les hommes de nouvelle trempe qui surgissent des autres partis — des partis qui n'avaient jamais joué chez nous un rôle dominant — ces hommes jouirent au début de la confiance ou plutôt de la demi-confiance des masses ouvrières.
Mais Pétrograd se trouvait comme il le fallait — à la tête du mouvement ; en février, comme en juillet, il représentait l'avant-garde appelant les ouvriers à une guerre déclarée contre le gouvernement bourgeois, contre les ententistes, c'est cette avant-garde qui accomplit les grandes manoeuvres de reconnaissance.
Elle se heurta précisément, dans les journées de juillet, au gouvernement de Kérensky.
Ce ne fut pas encore la révolution, telle que nous l'avons accomplie en octobre : ce fut une expérience dont le sens n'était pas encore clair à ce moment à l'esprit des masses ouvrières.
Les travailleurs de Pétrograd s'étaient bornés à déclarer la guerre de Kérensky ; mais dans la collision qui eut lieu, ils purent se convaincre et prouver aux masses ouvrières du monde entier qu'aucune force révolutionnaire réelle ne soutenait Kérensky et que son parti était composé des forces réunies de la bourgeoisie, de la garde blanche et de la contre-révolution.
Comme il vous en souvient, les journées de juillet se terminèrent pour nous par une défaite au sens formel de ce mot : les camarades Lénine et Zinoviev furent contraints de se cacher. Beaucoup d'entre nous furent emprisonnés ; nos journaux furent bâillonnés, le soviet des députés ouvriers et soldats réduit à l'impuissance, les typographies ouvrières saccagées, les locaux des organisations ouvrières mis sous scellés ; les bandes noires avaient tout envahi, tout détruit.
Il se passait à Pétrograd exactement ce qui s'est passé en janvier 1919 dans les rues de Berlin ; mais pas in instant nous n'avons douté alors de ce que les journées de juillet ne seraient que le prélude de notre victoire.
Ces journées nous ont permis d'évaluer le nombre et la composition des forces de l'ennemi ; elles ont démontré avec évidence que le gouvernement de Kérensky et de Tseretelli représentait en réalité un pouvoir au service des bourgeois et des gros propriétaires contre-révolutionnaires.
·         Les mêmes faits se sont produits à Berlin
Des événements analogues ont eu lieu à Berlin. A Berlin, comme à Pétrograd, le mouvement révolutionnaire a devancé celui des masses ouvrières arriérées. Tout comme chez nous, les ennemis de la classe ouvrière criaient : « Nous ne pouvons pas nous soumettre à la volonté de Berlin ; Berlin est isolé ; il faut réunir une Assemblée Constituante et la transporter dans une ville provinciale de traditions plus saines. Berlin est perverti par la propagande de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg ! » Tout ce qui a été entrepris dans ce sens chez nous, toutes les calomnies et toute la propagande contre-révolutionnaire que nous avons entendues ici, tout cela a été répandu en traduction allemande par Scheidemann et Ebert contre le prolétariat berlinois et contre les chefs du Parti communiste, Liebknecht et Rosa Luxembourg . Il est vrai que cette campagne de reconnaissances a revêtu en Allemagne des proportions plus larges que chez nous, mais cela s'explique par le fait que les Allemands répètent une manoeuvre qui a déjà été accomplie une fois chez nous ; de plus, les antagonismes de classes sont plus nettement établis chez eux.
Chez nous, camarades, quatre mois se sont écoulés entre la révolution de février et les journées de juillet.
Il a fallu quatre mois au prolétariat de Pétrograd pour éprouver la nécessité absolue de descendre dans la rue afin d'ébranler les colonnes qui servaient d'appui au temple de Kérensky et de Tseretelli.
Quatre mois se sont écoulés après les journées de juillet avant que les lourdes réserves de la province arrivassent à Pétrograd, nous permettant de compter sur une victoire certaine et de monter à l'assaut des positions de la classe ennemie en octobre 1917 ou en novembre, nouveau style).
En Allemagne où la première explosion de la révolution a eu lieu en novembre, les événements correspondant à nos journées de juillet la suivent déjà au début de janvier. Le prolétariat allemand accomplit sa révolution selon un calendrier plus serré. Là où il nous a fallu quatre mois, il ne lui en faut plus que deux.
Et nul doute que cette mesure proportionnelle se poursuivra jusqu'au bout. Des journées de juillet allemandes à l'octobre allemand il ne se passera peut-être pas quatre mois comme chez nous ; Il ne se passera peut-être pas deux mois.
Et les coups de feu tirés dans le dos de Karl Liebknecht ont, n'en doutez pas, réveillé de puissants échos par toute l'Allemagne . Et ces échos ont dû sonner comme un glas funèbre aux oreilles des Scheidemann et des Ebert.
Nous venons ici de chanter le Requiem pour Karl Lieblnecht et Rosa Luxembourg. Nos chefs ont péri. Nous ne les reverrons plus. Mais combien d'entre vous camarades, les ont-ils approchés de leur vivant ? Une minorité insignifiante.
Et néanmoins, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg ont toujours été présents parmi vous.
Dans vos réunions, dans vos congrès vous avez souvent élu Karl Liebknecht président d'honneur . Absent, il assistait à vos réunions, il occupait la place d'honneur à votre table. Car le nom de Karl Liebknecht ne désigne pas seulement une personne déterminée et isolée, ce nom incarne pour nous tout ce qu'il y a de bon, de noble et de grand dans la classe ouvrière, dans son avant-garde révolutionnaire.
C'est tout cela que nous voyons en Karl Liebknecht. Et quand l'un d'entre nous voulait se représenter un homme invulnérablement cuirassé contre la peur et la faiblesse ; un homme qui n'avait jamais failli — nous nommons Karl Liebknecht.
Il n'était pas seulement capable de verser son sang (ce n'est peut-être pas le trait le plus grand de son caractère), il a osé lever la voix au camp de nos ennemis déchaînés, dans une atmosphère saturée des miasmes du chauvinisme, alors que toute la société allemande gardait le silence et que la militarisme primait. Il a osé élever la voix dans ces conditions et dire ceci : « Kaiser, généreux, capitalistes et vous — Scheidemann qui étouffez la Belgique, qui dévastez le nord de la France, qui voulez dominer le monde entier — je vous méprise, je vous hais, je vous déclare la guerre et cette guerre je la mènerai jusqu'au bout.
Camarades si l'enveloppe matérielle de Liebknecht a disparu, sa mémoire demeure et demeurera ineffaçable !
Mais avec le nom de Karl Liekbnecht celui de Rosa Luxembourg se conservera à jamais dans les fastes du mouvement révolutionnaire universel.
Connaissez-vous l'origine des légendes des saints et de leur vie éternelle ? Ces légendes reposent sur le besoin qu'éprouvent les hommes de conserver la mémoire de ceux qui, placés à leur tête, les ont servis dans le bien et la vérité ; elles reposent sur le besoin de les immortaliser en les entourant d'une auréole de pureté.
Camarades, les légendes sont superflues pour nous ; nous n'avons nul besoin de canoniser nos héros — la réalité des événements que nous vivons actuellement nous suffit, car cette réalité est par elle-même légendaire.
Elle éveille une puissance légendaire dans l'âme de nos chefs, elle crée des caractères qui s'élèvent au-dessus de l'humanité.
Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg vivront éternellement dans l'esprit des hommes. Toujours, dans toutes les réunions où nous évoquions Liebknecht nous avons senti sa présence et celle de Rosa Luxembourg avec une netteté extraordinaire — presque matérielle.
Nous la sentons encore, à cette heure tragique, qui nous unit spirituellement avec les plus nobles travailleurs d'Allemagne, d'Angleterre et du monde entier tous accablés par le même deuil, par la même immense douleur.
Dans cette lutte et dans ces épreuves nos sentiments aussi ne connaissent pas de frontières.
·          Rosa Luxembourg et Karl liebknecht sont nos frères spirituels
Liebknecht n'est pas à nos yeux un leader allemand, pas plus que Rosa Luxembourg n'est une socialiste polonaise qui s'est mise à la tête des ouvriers allemands… Tous deux sont nos frères ; nous sommes unis à eux par des liens moraux indissolubles. Camarades ! cela nous ne répéterons jamais assez car Liebknecht et Rosa Luxembourg avaient des liens étroits avec le prolétariat révolutionnaire russe.
La demeure de Liebknecht à Berlin était le centre de ralliement de nos meilleurs émigrés.
Lorsqu'il s'agissait de protester au parlement allemand ou dans la presse allemande contre les services que rendaient les impérialistes allemands à la réaction russe c'est à Karl Liebknecht que nous nous adressions. Il frappait à toutes les portes et agissait sur tous les cerveaux — y compris ceux de Scheidemann et d'Ebert — pour les déterminer à réagir contre les crimes de l'impérialisme.
Rosa Luxembourg avait été à la tête du parti social-démocrate polonais qui forme aujourd'hui avec le parti socialiste le Parti Communiste.
En Allemagne, Rosa Luxembourg avait, avec le talent qui la caractérisait, approfondi la langue et la vie politique du pays ; elle occupa bientôt un poste de plus en vue dans l'ancien parti social-démocrate.
En 1905, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg prirent part à tous les événements de la révolution russe. Rosa Luxembourg fut même arrêtée en sa qualité de militante active puis relâchée de la citadelle de Varsovie sous caution ; c'est alors qu'elle vint illégalement (1906) à Pétrograd où elle fréquenta nos milieux révolutionnaires, visitant dans les prisons ceux d'entre nous qui étaient alors détenus et nous servant dans le sens le plus large de ce mot d'agent de liaison avec le monde socialiste d'alors. Mais en plus de ces relations toutes personnelles, nous gardons de notre communion morale avec elle — de cette communion que crée la lutte au nom des grands principes et des grands espoirs — le plus beau souvenir.
Nous avons partagé avec elle le plus grand des malheurs qui aient atteint la classe ouvrière universelle — la banqueroute honteuse de la IIe Internationale, au mois d'août 1914. Et c'est avec elle encore que les meilleurs d'entre nous ont élevé le drapeau de la IIIe Internationale et l'ont tenu fièrement dressé sans faillir un seul instant.
Aujourd'hui, camarades, dans la lutte que nous poursuivons, nous mettons en pratique les préceptes de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg. Ce sont leurs idées qui nous animent quand nous travaillons, dans Pétrograd sans pain et sans feu , à la construction du nouveau régime soviétiste ; et quand nos armées avancent victorieusement sur tous les fronts c'est encore l'esprit de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg qui les anime.
A Berlin, l'avant-garde du Parti Communiste n'avait pas encore pour se défendre de forces puissamment organisées ; elle n'avait pas encore d'armée rouge comme nous n'en avions pas dans les journées de juillet quand la première vague d'un mouvement puissant mais organisé fut brisée par des bandes organisées quoique peu nombreuses. Il n'y a pas encore d'armée rouge en Allemagne mais il y a une en Russie ; l'armée rouge est un fait ; elle s'organise et croît en nombre tous les jours. Chacun de nous se fera un devoir d'expliquer aux soldats comment et pourquoi ont péri Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg ce qu'ils étaient et quelle place leur mémoire doit occuper dans l'esprit de tout soldat, de tout paysan ; ces deux héros sont entrés à jamais dans notre panthéon spirituel.
Bien que le flot de la réaction ne cesse de monter en Allemagne, nous ne doutons pas un instant que l'octobre rouge n'y soit proche.
Et nous pouvons bien dire en nous adressant à l'esprit des deux grands défunts : Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, vous n'êtes plus de ce monde, mais vous restez parmi nous ; nous allons vivre et lutter sous le drapeau de vos idées, dans l'auréole de votre charme moral et nous jurons si notre heure vient, de mourir debout face à l'ennemi comme vous l'avez fait, Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht.
Léon TROTSKY

jeudi 11 novembre 2010

:: Parution : Alfred Döblin : coffret "Novembre 1918" [Agone]

Alfred Döblin
Coffret Novembre 1918. Une révolution allemande
Ce coffret réunit les quatres volumes de Novembre 1918. Une révolution allemande (parus entre octobre 2008 et mai 2009) :

Bourgeois et soldats (tome 1)
Peuple trahi (tome 2)
Retour du front (tome 3)
Karl & Rosa (tome 4) 



Récit des derniers jours de la présence allemande en Alsace-Lorraine, Bourgeois et soldats installe le roman au milieu de l’agitation, soldats révoltés et population civile mêlés : officiers provisoirement détrônés et bourgeoisie locale en spectatrice ricanante ; amours qui se font et se défont; petits trafics, chapardages, et enfin les drapeaux tricolores cousus à la va-vite…

Les deuxième et troisième tomes de Novembre 1918, écrits de début 1939 à mi-1940, Peuple trahi et Retour du front avaient été conçus comme un seul volume : où l’on découvre le Berlin de la misère et celui des profiteurs de guerre, des bourgeois insouciants, des petites et grandes canailles… ; ce sont aussi, entremêlées, grandes et petites manœuvres : au niveau des États, les affrontements autour du Traité de Versailles, qui décideront de l’avenir de l’Europe ; au niveau individuel, les engagements et trahisons, d’amour et de politique, prélude au dénouement sanglant du dernier tome.

Écrit en 1942 depuis un exil dont l’auteur ne peut espérer la fin tant le nazisme semble triompher, Karl et Rosa donne le dernier acte de l’évanouissement d’un espoir : que l’ordre ancien disparaisse avec la fin de la Grande Guerre. Personnages historiques et de fiction se croisent ici pour rendre le drame de l’écrasement de la révolution spartakiste, prélude funeste au siècle qui commençait.


Lire l’Hommage à Alfred Döblin par Michel Vanoosthuyse (30 octobre 2007)

Lire le compte rendu de la conférence « L’Actualité politique d’Antigone à travers le roman d’Alfred Döblin Novembre 1918, une révolution allemande » organisé par l’Association orléanaise Guillaume Budé (22 novembre 2008)

Alfred Döblin (1878–1957) est né au sein de la bourgeoise juive. Il déménage très tôt pour Berlin, ville qui a profondément influencé son œuvre et où il vivra jusqu’à son exil à Paris en 1933 – qu’il fuira en 1940 pour les Etats-Unis. Pendant la Première Guerre mondiale, déclaré inapte au service sur le front, il est affecté comme médecin militaire en Lorraine puis en Alsace, expérience qui nourrit le premier des quatre tomes du roman historique Novembre 1918. Le succès, dès sa parution, de Berlin Alexanderplatz (1929), cache une œuvre immense, encore largement méconnue, une situation dont Döblin souffrira lorsqu’en 1945 il revient dans une Allemagne où ce contestataire sans drapeau n’a plus de place et peine désormais à se faire éditer. C’est pendant la rédaction du dernier tome de Novembre 1918, consacré à l’écrasement de la révolution spartakiste, qu’il s’est converti au catholicisme.
 

jeudi 4 novembre 2010

:: Allemagne : la révolution de novembre 1918 [par Pierre Broué]

Au premier abord, la révolution qui explose aux premiers jours de novembre dans le Reich semble confirmer l'attente et les vues de Rosa Luxemburg. Les masses ouvrières se fraient leur chemin vers l'action révolutionnaire malgré leurs dirigeants et souvent contre eux, de façon presque indépendante des organisations révolutionnaires, dépassées par l'événement, en l'absence de tout mot d'ordre unificateur et finalement de toute direction. En même temps, c'est vers une forme nouvelle d'organisation du pouvoir d'État, l'État « ouvrier » des conseils d'ouvriers et de soldats, de type soviétique, qu'elle semble se diriger, conformément aux appels lancés depuis des mois par la propagande clandestine des spartakistes : le mot d'ordre des « conseils » devient une force matérielle, repris par des millions d'hommes.

Les dirigeants et la défaite militaire.

Berlin, 1918Les dirigeants allemands ont senti venir l'orage. L'échec de Montdidier, sur le front ouest, le 8 août, a été le signe que tout espoir de victoire militaire était vain et que les chefs n'avaient plus désormais de prise sur la conduite de la guerre, devenue « jeu de hasard » [1]. A la mi-août, l'empereur a conféré avec son chancelier, Hertling, les chefs de l'armée, Hindenburg et Ludendorff, avec l'empereur d'Autriche : ils sont tous d'accord sur la nécessité de guetter le moment le plus favorable pour demander la paix, et le secrétaire d'État Hintze a fait connaître au président Wilson le désir du gouvernement allemand de traiter sur la base du retour au statu quo ante [2].

La situation s'aggrave en septembre sur les fronts tenus par les alliés austro-hongrois et bulgares. Les chefs militaires se font plus pressants : le 29 septembre, Hindenburg et Ludendorff informent le chancelier que la situation sur le front de l'est est devenue critique, et formulent leur désir de voir le gouvernement élargi pour permettre la négociation sur la base la plus solide possible [3]. Ils pensent en effet, avec le secrétaire d'État Hintze, qu'« il faut prévenir le bouleversement d'en bas par la révolution d'en haut » [4]. L'objectif est de constituer un gouvernement conforme à la majorité existant au Reichstag et comprenant en particulier des ministres social-démocrates.

Le chancelier Hertling démissionne et Guillaume Il fait appel, pour le remplacer, au prince Max de Bade, grand seigneur progressiste teinté d'une réputation de libéral. Le prince choisit ses ministres parmi les députés des partis décidés à soutenir une politique de négociations immédiates : le parti social-démocrate délègue Bauer et Scheidemann [5]. Le 4 octobre, le gouvernement Max de Bade propose au président Wilson la conclusion d'un armistice sur la base des « quatorze points ». Le 8 novembre il envoie aux Alliés la délégation chargée de conclure l'armistice : déjà les chefs militaires - Ludendorff, en particulier - parlent de conditions « inacceptables » et tentent de rejeter la responsabilité de la paix qui se prépare sur les épaules des « politiciens ». Pourtant, ils ne tentent aucun effort pour l'empêcher : la menace révolutionnaire est à leurs yeux très concrète et tout dépend en fait dans une large mesure du parti social-démocrate qui s'emploie pour le moment de toutes ses forces en faveur d'une transition pacifique. Le Vorwärts mène campagne pour démontrer que les « solutions russes » sont impraticables en Allemagne :

« La révolution russe a écarté la démocratie et établi à sa place la dictature des conseils d'ouvriers et de soldats. Le parti social-démocrate rejette sans équivoque la théorie et la méthode bolcheviques pour l'Allemagne et se prononce pour la démocratie. » [6]
Le 4 novembre encore, Ebert téléphone au secrétaire d'État Wahnschaffe pour l'assurer que les syndicats emploient toute leur autorité à apaiser les ouvriers [7].

Les premiers craquements.

En septembre déjà, les signes se multipliaient d'une radicalisation croissante. A la conférence du parti indépendant, Haase, Dittmann, Hilferding ont quelque peine à faire rejeter le mot d'ordre de « dictature du prolétariat », et doivent s'employer à dénoncer le « goût romantique pour la révolution bolchevique » [8]. Kautsky développe les mêmes thèmes que le Vorwärts [9]. Haase avoue à Däumig qu'il n'a aucune idée de ce qui va se passer [10]. Lénine, lui, écrit à Spartakus : « Le moment est venu » [11] et prescrit l'étude de tous les moyens possibles pour venir en aide à la révolution allemande.

Le 7 octobre se tient à Berlin une conférence de Spartakus à laquelle prennent part les délégués des communistes de Brême. Elle analyse la situation de l'Allemagne comme « une situation révolutionnaire dans laquelle se posent de manière nouvelle tous les problèmes que la bourgeoisie allemande a été incapable de résoudre dans la révolution de 1848 ». Elle affirme la solidarité de la révolution qui vient avec la révolution russe et élabore un programme immédiat comportant l'amnistie pour tous les adversaires de la guerre, civils et militaires, l'abolition de la loi sur la main-d'œuvre et la levée de l'état de siège. Son programme d'action comporte l'annulation de tous les emprunts de guerre, la saisie des banques, mines et usines, la réduction du temps de travail, l'augmentation des bas salaires, la saisie des propriétés rurales grandes et moyennes, l'octroi aux militaires du droit d'organisation et de réunion, l'abolition du code militaire et la remise des fonctions disciplinaires à des délégués élus par les soldats, l'abolition des tribunaux militaires et la libération immédiate de ceux qu'ils ont condamnés, l'abolition de la peine de mort et des travaux forcés pour « crimes » politiques ou militaires, la remise des moyens de ravitaillement aux délégués des travailleurs, l'abolition des Länder et la destitution des dynasties royales et princières. Pour la réalisation de ce programme, elle lance un appel à « la constitution de conseils d'ouvriers et de soldats partout où ils n'existent pas encore » [12]. A l'approche de la révolution, les révolutionnaires se portent candidats à sa direction.

Les ministres social-démocrates ont conscience du danger et c'est autour de ce thème que tournent leurs interventions en conseil de cabinet [13]. Ils insistent pour que soit rapidement décrétée l'amnistie pour les détenus politiques [14]. Ils pensent en particulier qu'il faut libérer Liebknecht, à qui la détention procure une auréole de martyr : mesure dangereuse certes, mais nécessaire, si l'on veut convaincre l'opinion ouvrière en lui fournissant une preuve de la volonté de démocratisation des nouveaux dirigeants. Scheidemann finit par convaincre ses collègues, malgré la résistance des chefs de l'armée, et la libération du dirigeant spartakiste est décidée le 21 octobre [15]. Dans les jours qui suivent, des centaines de militants, dont certains détenus depuis des années, sont remis en liberté.

A une réunion des responsables syndicaux de Berlin qui se tient dans la soirée du 22 octobre, sous la présidence d'Alwin Körsten, le métallo Paul Eckert, ayant obtenu la parole sur l'ordre du jour, lance la nouvelle qui fait l'effet d'une bombe : Karl Liebknecht est libéré, il arrivera le 23 octobre à 17 heures à Berlin [16]. La majorité des délégués manifeste sa joie en chantant l'Internationale, et la police intervient [17]. Le lendemain, plusieurs milliers de personnes, étroitement canalisées par d'importantes forces de police, attendent le prisonnier libéré et lui font un accueil triomphal. En militant avide d'action, celui-ci se lance dès la sortie de la gare de Potsdam dans la bataille : sur la place où il avait été arrêté deux ans auparavant, il harangue la foule, célèbre l'exemple révolutionnaire russe, appelle à la révolution prolétarienne allemande [18]. Le soir même, l'ambassadeur soviétique Joffé donne en son honneur une spectaculaire réception, lit un télégramme de congratulations de Lénine, auquel Liebknecht répond. D'autres militants allemands, Walcher, Haase, Barth, Globig, Otto Rühle, prennent la parole [19]. Nombre des présents, ce qui reste à cette date des différents états-majors révolutionnaires, pensent que Liebknecht est capable d'unifier le mouvement révolutionnaire dont il est à la fois le héros et le symbole.

Pourtant, paradoxalement, Liebknecht est seul. Il pense qu'il n'y a plus de temps à perdre et que la révolution n'a que trop tardé, mais il sait aussi qu'il peut lui apporter un drapeau, non un état-major. Ses amis spartakistes ne peuvent jouer ce rôle. Certes, Otto Franke est bien implanté dans le noyau des délégués révolutionnaires [20], Levi, au travail depuis plusieurs mois, sert de lien avec les radicaux de Brême [21] et Wilhelm Pieck est revenu de Hollande pour reprendre son travail militant [22]. Mais ce ne sont encore que des chefs sans troupes, au moins à Berlin, dont le rôle sera décisif, et où ils ne sont pas plus d'une cinquantaine [23].

La vraie avant-garde des troupes dans les usines est organisée dans les rangs du parti social-démocrate indépendant sous la direction des centristes avec lesquels Liebknecht a rompu tant de lances, et particulièrement dans le noyau des délégués révolutionnaires des usines. Et le problème d'un lien direct se pose.

Les dirigeants indépendants prennent l'initiative ; conscients du risque qu'ils courent d'être débordés, ils voudraient à la fois contrôler Liebknecht et utiliser son prestige à leur profit : ils lui offrent d'être coopté à la direction du parti [24]. La proposition est à bien des égards tentante : le parti indépendant compte de nombreux militants, dispose d'importants moyens d'expression. Mais Liebknecht n'est pas prêt à un compromis sans principes : il demande qu'on lui donne des garanties, qu'on convoque un congrès dont il croit qu'il condamnerait les atermoiements passés de la direction centriste, et qu'on reconnaisse que les spartakistes ont eu raison au cours des dernières années : il ne veut pas courir le risque d'être, à la direction, un otage. Mais les dirigeants indépendants ne sont pas décidés à une telle concession qui est presque un suicide politique ; ils acceptent seulement la rédaction d'une déclaration d'intentions reconnaissant que leur point de vue s'est rapproché de celui de Spartakus. Ce n'est pas suffisant aux yeux de Liebknecht, qui décline la cooptation offerte, mais accepte d'être invité à l'exécutif indépendant chaque fois qu'il s'agira de prendre une décision importante [25].

Il ne lui reste plus qu'à se tourner vers les délégués révolutionnaires, qui lui fourniront un cadre, un réseau étendu à travers toutes les usines de la capitale, bref, un instrument d'action révolutionnaire. De ce côté, il ne se heurte à aucune difficulté : le 26, le noyau qui décide de s'ériger en conseil ouvrier provisoire coopte trois spartakistes : Liebknecht lui-même, Pieck et Ernst Meyer [26]. Cette direction révolutionnaire improvisée passe aussitôt à la discussion de la situation et des perspectives, pour conclure à la nécessité d'être prêts à une action immédiate au cas où le gouvernement Max de Bade refuserait la poursuite des pourparlers de paix et lancerait un appel à la défense nationale [27]. Mais Liebknecht n'est pas satisfait de cette analyse, qu'il juge purement passive, soumise en fait à l'initiative de l'adversaire. Il refuse de suivre les délégués qui affirment que les masses ne sont pas prêtes à se battre, à moins d'une provocation gouvernementale. Il voit la preuve du contraire dans les initiatives qui se sont produites un peu partout dans le pays, et dans la combativité des jeunes qui ont tenu précisément leur congrès à Berlin les 26 et 27. Le 26 au soir, il y a eu 2 000 manifestants à Hambourg, le 27 le double à Friedrichshafen. Le 27 au soir, à la sortie d'un meeting indépendant au cours duquel il a pris la parole à l'Andreas Festsäle, il entraîne derrière lui vers le centre de la ville plusieurs centaines de jeunes et d'ouvriers qui se heurtent à la police [28]. C'est par des actions de ce genre, en s'appuyant sur les détachements les plus combatifs, qu'on réalisera la mobilisation des masses.

Il tente d'en convaincre les dirigeants des délégués révolutionnaires : au cours de la journée du 28 octobre, il a une longue discussion avec Däumig et Barth. Selon lui, dans tous les cas, et même si le gouvernement ne tente pas de prolonger la guerre au nom de la « défense nationale », les révolutionnaires ont le devoir de préparer la mobilisation des masses par des meetings et des manifestations qui leur feront prendre conscience de leur force, élèveront leur niveau de conscience et leur volonté de vaincre. Däumig et Barth hésitent, sont près d'accuser Liebknecht de prendre ses désirs pour des réalités, ne consentent finalement qu'à l'organisation de meetings, repoussant catégoriquement celle de manifestations de rue [29]. A la réunion plénière du soir, Wilhelm Pieck fait adopter sa proposition de diffuser un tract invitant les ouvriers à refuser les appels sous les drapeaux qui sont en train de leur parvenir [30]. Liebknecht réitère sa proposition d'organiser systématiquement meetings et manifestations de rue et propose de les concentrer, pour commencer, sur la journée du 3 novembre. Däumig, Barth, Richard Müller combattent la proposition : l'adopter serait, estiment-ils, courir le risque d'engager prématurément la bataille décisive. Les révolutionnaires, affirment-ils, ne doivent frapper qu'à coup sûr, et l'un d'eux [31] ironise sur le plan de Liebknecht, qu'il qualifie de « gymnastique révolutionnaire ».

En fait, ses adversaires au sein du conseil provisoire ne font que reprendre les arguments que développent au même moment les dirigeants du parti social-démocrate indépendant également hostiles à l'action ouverte. En vain Liebknecht s'emploie-t-il  à tenter de les convaincre : le mouvement des masses, dit-il, ne peut se déployer que dans la rue, et le devoir des dirigeants  est de les y conduire dès que possible. Il ajoute que ceux qui se retranchent derrière un rapport de forces encore défavorable reculent en réalité devant un combat nécessaire, car la situation ne deviendra favorable aux révolutionnaires qu'à partir du moment où ils se lanceront dans la bataille : en particulier, les soldats respecteront la discipline et exécuteront les ordres de leurs officiers tant qu'ils n'auront pas en face d'eux une perspective révolutionnaire sérieuse ; c'est seulement dans  la rue, par la fraternisation avec les prolétaires sous l'uniforme, que les ouvriers peuvent venir à bout de forces armées matériellement supérieures, mais politiquement en état d'infériorité face à l'action unie de la classe ouvrière [32].

Le 2 novembre se tient une réunion commune des dirigeants indépendants et des délégués révolutionnaires. Ledebour y introduit un officier du 2° bataillon de la Garde, le lieutenant Waltz, venu lui dire qu'il se mettait avec son unité à la disposition de l'état-major révolutionnaire pour une insurrection [33]. La majorité des présents accueillent avec enthousiasme ce nouveau  venu qui leur apporte force armée et matériel et rend enfin concevable une victoire de l'insurrection. Waltz, sous le pseudonyme  de  « Lindner », est adjoint à Däumig dans les préparatifs techniques militaires et stratégiques de l'insurrection à venir [34].  Pourtant les rapports des délégués des usines demeurent pessimistes. Sur 120 000 ouvriers que contrôle le réseau,  75  000 au plus sont selon eux prêts à répondre par la grève et des manifestations au premier appel des dirigeants [35]. Peut-on envisager une action insurrectionnelle sans passer par l'étape de la grève générale ? Sur cette question également, les responsables sont divisés.

Haase, énergiquement soutenu par Richard Müller, propose de fixer au 11 novembre la date de l'insurrection armée et de s'y préparer immédiatement. Ledebour rétorque que cette proposition ne fait que dissimuler une dérobade et un refus d'agir  : pour lui, il faut fixer l'insurrection au surlendemain, 4 novembre. Liebknecht, qui, selon le témoignage de Pieck, vient de discuter de ce problème avec les Russes de l'ambassade, les combat les uns et les autres. Il rejette en effet catégoriquement toute proposition tendant à déclencher l'insurrection armée sans préparation et mobilisation des masses. Il faut, selon lui, lancer  le mot d'ordre de grève générale, faire décider, par les grévistes eux-mêmes l'organisation de manifestations armées  pour  la  paix immédiate, la levée de l'état de siège, la proclamation de la république socialiste et du gouvernement des conseils d'ouvriers et de soldats. C'est seulement, affirme-t-il, au cours de la grève générale, que « l'action devrait être élevée par des mesures de plus en plus hardies jusqu'à l'insurrection » [36]. Au vote, la motion Ledebour est rejetée par 22 voix contre 19, et   la motion Liebknecht par 46 voix contre 5. Il ne reste plus que la motion Haase, qui équivaut en fait à une décision attentiste [37].

La conclusion de cette dernière discussion constitue pour Liebknecht un échec grave. L'intervention du dirigeant spartakiste dans l'état-major des délégués révolutionnaires n'a pu venir à bout des hésitations de la majorité des délégués des usines,  ni surtout des réticences ou de l'hostilité des dirigeants indépendants Non seulement aucun progrès n'a été réalisé dans  la  voie de l'organisation et de l'action des révolutionnaires, mais encore Liebknecht semble lui-même moralement prisonnier des contradictions qui étreignent, à travers les délégués, le parti social-démocrate indépendant.
La situation n'est cependant pas identique partout. A Stuttgart, les spartakistes occupent de fortes positions dans le parti indépendant, puisque c'est l'un des leurs, Fritz Rück, qui préside l'exécutif du parti dans le Wurtemberg, et qu'ils disposent du journal régional Der Sozialdemokrat. Dès septembre, ils sont à même de contrôler, par l'intermédiaire d'un comité d'action clandestin de cinq membres - dont Thalheimer et Rück lui-même - un réseau de délégués d'usines [38]. Rück écrit dans son « journal » :

« Il s'agit de mettre les masses en mouvement. Cela ne peut se faire qu'à partir des usines. L'adhésion officielle au parti indépendant, pour antipathique qu'elle nous soit politiquement, nous laisse les mains libres et nous permet  de  construire dans les usines, sous la couverture d'un travail d'organisation du parti légal, un système  bien soudé d'hommes de confiance. » [39]
Il participe à la conférence spartakiste du 7 octobre. Après son retour, le 16, il réunit clandestinement 40 délégués d'usine  pour déterminer avec eux les tâches de l'insurrection [40]. Le lendemain, le Sozialdemokrat est suspendu pour quinze jours, Rück ayant pris la responsabilité de passer outre aux décisions des censeurs. Mais le groupe a une presse clandestine. Le 30, l'assemblée locale du parti indépendant décide de lancer un manifeste pour la convocation centrale d'un pré-parlement de conseils d'ouvriers et de soldats, et d'organiser une manifestation dans la rue. Dans la nuit du 30 au 31, les équipes de  nuit  de l'usine Daimler se réunissent en assemblée générale pour écouter Rück qui les appelle à élire clandestinement leur conseil ouvrier. Le 2 novembre, deux délégués du comité d'action de Stuttgart, qui ont pris part à Berlin aux discussions des délégués révolutionnaires, reviennent avec l'information suivant laquelle l'insurrection va être fixée au 4 [41]. Dans la nuit du 2 au 3, on tire les tracts. Le conseil ouvrier élu à l'usine Daimler s'ouvre à des délégués des autres entreprises, décide la grève générale pour le 4. Le 4, la grève est effective. Le conseil ouvrier local, constitué par élargissement du conseil ouvrier de Daimler, forme son bureau, élit Rück à la présidence et décide l'organisation d'élections de conseils ouvriers dans toutes les usines sur  la base d'un délégué pour 500 ouvriers. Il décide la publication immédiate d'un journal, Die Rote Fahne (Le Drapeau rouge), qui se prononce immédiatement pour l'établissement en Allemagne d'une république des conseils [42].

Mais le mouvement ainsi né à Stuttgart reste isolé, puisque les révolutionnaires berlinois ont décidé d'attendre. Le conseil ouvrier de Stuttgart, maître de la ville où se sont déroulées de gigantesques manifestations, est dangereusement en flèche,  car le gouvernement et les autorités légales du Land demeurent en place. Comme, à Friedrichshafen, les ouvriers de l'usine Zeppelin, touchés par la propagande venue de Daimler, viennent de constituer leur conseil ouvrier, Thalheimer et Rück s'y rendent afin de coordonner l'action. Ils sont arrêtés pendant le trajet [43]. Privés de leurs têtes, les membres du conseil de Stuttgart, un instant désorientés, sont arrêtés à leur tour. Le premier combat d'avant-garde tourne court. La police, partout, semble réagir. Elle arrête, dans toutes les grandes villes, des militants poursuivis en raison de leur action... pendant  les grèves de janvier. Le 5 novembre, la police prussienne ayant provoqué la découverte d'un abondant matériel de propagande dans la valise diplomatique, le gouvernement du Reich donne six heures à Joffé et aux représentants russes de l'ambassade  de  Berlin pour quitter le territoire allemand [44]. Mesure symbolique, pour couper les liens évidents entre la révolution russe d'hier et la révolution allemande de demain ? Mesure trop tardive en tout cas, car, à cette date, le calendrier de la révolution a déjà été déterminé par l'action des marins de Kiel.

Une vague venue de Kiel.

L'agitation a commencé dans les équipages de la marine cantonnés à Wilhelmshaven le 28 octobre. Un ordre d'appareiller donne naissance à des rumeurs inquiètes : l'état-major se préparerait à un baroud d'honneur en mer du Nord. Plusieurs manifestations se produisent à bord : un millier d'hommes sont arrêtés et débarqués, et cinq navires sont dirigés sur Kiel [45].

L'inquiétude sur le sort de détenus déclenche le mouvement : les marins se souviennent du sort des mutins de 1917 et cherchent l'appui des ouvriers. Le 1° novembre, ils se réunissent à la maison des syndicats de Kiel et décident la tenue d'un meeting le 2 novembre [46]. Le 2, la maison des syndicats est gardée par la police, et les marins se rassemblent sur la place d'exercice. L'un d'eux, Karl Artelt, membre du parti indépendant, condamné en 1917 à cinq mois de prison, propose l'organisation d'une manifestation de rues pour le lendemain : les marins y appellent par tracts manuscrits [47]. Le 3, il y a plusieurs milliers de marins et soldats, peu cependant par rapport aux effectifs de la garnison. La manifestation a  été  interdite et les patrouilles militaires sillonnent la ville. Malgré un appel au calme d'un responsable syndical, les marins décident de manifester dans les rues : ils se heurtent à une patrouille qui tire : neuf morts, vingt-neuf blessés. Le choc s'est produit qui va mettre en mouvement les hommes de la garnison de Kiel, puisque, désormais, les marins ne peuvent plus reculer [48].

Ils se réunissent pendant la nuit sur les navires. C'est encore Artelt qui prend l'initiative de faire élire sur un torpilleur le premier conseil de marins de la révolution allemande. Au petit matin, il se retrouve à la tête d'un comité désigné par 20 000 hommes. Les officiers sont débordés. L'amiral Souchon qui commande la base fait droit à toutes les revendications que lui présente  Artelt au nom de ses camarades : suppression du salut, allègement du service, augmentation des permissions, libération des détenus. Le soir, toute la garnison est organisée en un réseau' de « conseils de soldats », le drapeau rouge  flotte sur les navires de guerre, nombre d'officiers ont été arrêtés par leurs hommes. A terre, social-démocrates indépendants et  majoritaires ont appelé ensemble à la grève générale puis à la désignation d'un conseil ouvrier qui va fusionner avec le conseil  des  marins. Le social-démocrate Gustav Noske, nommé gouverneur de Kiel par le gouvernement, s'empresse de reconnaître l'autorité du nouveau conseil d'ouvriers et de soldats afin de rassurer les marins et de circonscrire l'incendie [49]. Le 6 novembre, le calme semble être revenu.

Pourtant, la mutinerie de Kiel a mis le feu aux poudres. La peur des représailles pousse partout les marins à élargir le mouvement. A Cuxhaven, un militant indépendant, Karl Baier, ouvrier mobilisé dans la marine, alerte le petit réseau d'hommes de confiance qu'il a constitué autour de lui dès qu'il apprend ce qui se passe à Kiel. Les marins se réunissent à la maison des syndicats dans la soirée du 6 novembre, élisent un conseil de soldats au moment où dans les usines les ouvriers  font de même, préparant la désignation d'un conseil ouvrier que préside Kraatz, un des organisateurs de la grève de janvier  à Berlin. Le nouveau conseil des ouvriers et des soldats demande du renfort à Hambourg, qui leur envoie Wilhelm Düwell [50]. A Wilhelmshaven, le lendemain 7 novembre, une manifestation de marins organisée par le chauffeur Bernhard Kuhnt,  permanent du parti avant guerre à Chemnitz, déclenche la grève générale : le soir même, ouvriers et marins élisent un conseil où les social-démocrates sont en majorité et que préside Kuhnt [51]. A Brême, la presque totalité des militants révolutionnaires  sont  en prison ou à l'armée, et l'impulsion va venir de l'extérieur. Le 4, un meeting de masse, harangué par le député indépendant Henke, réclame l'armistice, l'abdication de l'empereur, la levée de l'état de siège [52]. Mais les lendemains sont calmes. Le 6, cependant, un incident mécanique bloque en gare un train transportant des marins détenus : ils se répandent en ville  et  sur  les chantiers, appellent les travailleurs à leur rescousse [53]. Une manifestation s'organise spontanément, dont les dirigeants indépendants prennent la tête : après l'ouverture des portes des prisons, l'indépendant Frasunkiewicz lance un appel  à l'élection de conseils d'ouvriers et de soldats et fait acclamer le mot d'ordre de « république socialiste », mais le meeting se disperse sans avoir pris de décision [54]. C'est seulement le 7 novembre que la grève, partie des chantiers de la Weser, se généralise et que les conseils ouvriers sont élus dans toutes les usines. Le conseil central local des ouvriers et des soldats est désigné le 9 [55].

A Hambourg, le 5 au soir, a lieu un meeting, depuis longtemps prévu, du parti indépendant. Dittmann tient tête à des marins qui réclament l'organisation d'une manifestation pour la libération des détenus de Kiel, et fait repousser une motion de Wilhelm Düwell en faveur de l'élection de conseils ouvriers [56]. Pendant la nuit, un quartier-maître qui refuse de s'avouer battu, Friedrich Zeller, organise un détachement d'une vingtaine de marins et va sur les quais chercher des appuis. Au milieu de la nuit,  ils sont une centaine qui s'installent à la maison des syndicats et lancent un appel à une manifestation centrale à midi [57]. Dans la matinée, sous l'impulsion de quelques militants - notamment le responsable des Jeunesses, Friedrich Peter, déserteur  revenu clandestinement à Hambourg -, l'action s'organise et un conseil ouvrier provisoire se constitue à la maison des syndicats avec  à sa tête deux présidents, Zeller et le dirigeant indépendant local Kallweit [58]. L'état-major improvisé de la révolution lance des détachements pour occuper toutes les casernes : Peter trouve la mort dans la fusillade devant l'une d'elles [59]. A l'heure prévue, plus de 40 000 manifestants sont rassemblés. Un dirigeant indépendant fait acclamer la prise du pouvoir politique par le conseil des ouvriers et des soldats. Le radical de gauche Fritz Wolffheim fait approuver le mot d'ordre de république des conseils et Wilhelm Düwell la révocation du général commandant la place et la reconversion des usines [60]. Dans la soirée est  mis en place le conseil des ouvriers et des soldats que préside le radical de gauche Heinrich Laufenberg [61]. Pendant ce temps, Paul  Frölich, à la tête d'un groupe de marins armés, a occupé les locaux et l'imprimerie du quotidien Hamburger Echo et y publie le premier numéro du journal du conseil des ouvriers et des soldats de Hambourg, intitulé également Die Rote Fahne [62]. Il proclame :

« C'est le début de la révolution allemande, de la révolution mondiale! Salut à la plus puissante action de la révolution mondiale! Vive le socialisme ! Vive la République allemande des travailleurs ! Vive le bolchevisme mondial ! » [63]

La révolution, comme une nappe d'huile.

Parti des villes de la côte, le mouvement s'étend irrésistiblement. A Düsseldorf, le 6, on se bat autour d'un train de prisonniers arrêtés dans une gare et c'est sur place que se constitue le conseil d'ouvriers et de soldats [64].
En Bavière, le mouvement n'est pas déclenché par les marins, mais par un groupe révolutionnaire agissant dans les rangs du parti indépendant. Eisner, ancien révisionniste devenu radical par pacifisme, a organisé à Munich un cercle de discussion auquel ont participé une centaine d'ouvriers et d'intellectuels. C'est parmi eux que se sont recrutés les premiers adhérents du parti indépendant en Bavière. Ils ne sont guère plus de 400 à l'été 1918, mais ce sont des cadres bien formés qui exercent  une influence déterminante parmi les travailleurs de l'usine Krupp et ont été capables de mettre sur pied un solide  réseau d'hommes de confiance dans les autres entreprises [65]. Ils ont en outre noué des liens étroits avec l'aile socialisante  de  la  Ligue paysanne qu'anime l'aveugle Gandorfer [66]. Eisner a préparé la révolution en utilisant systématiquement l'aspiration des masses à la paix. Le 7 novembre, il conduit dans les rues de Munich une manifestation pour la paix au cours de laquelle il fait décider la grève générale et l'assaut des casernes. Le roi s'enfuit et Eisner devient président du conseil des ouvriers et des soldats de la république bavaroise [67].

A Halle, ce sont des militants ouvriers de la ville qui débarquent du train, le 6 novembre, à la tête de marins mutinés [68]. Ils soulèvent les soldats du 14 ° chasseurs et, avec eux, donnent l'assaut aux autres casernes. Le marin Karl Meseberg, ancien militant local, indépendant, préside le conseil de soldats, qui fusionne bientôt avec le conseil ouvrier, né de l'action d'un  réseau de délégués animé par les indépendants : l'indépendant Otto Kilian est le président du conseil d'ouvriers et de soldats [69].  A Erfurt, une grève de solidarité avec les mutins de Kiel permet des assemblées d'usine, le 7 novembre, et, après un meeting central, l'élection, le même jour, d'un conseil local central [70].

A Hanau, une manifestation ouvrière se heurte dans la journée aux forces de police : le jour même est désigné un conseil d'ouvriers et de soldats que préside le spartakiste Schnellbacher [71]. A Brunswick, le 7 novembre, des marins venus de l'extérieur organisent une manifestation et obtiennent l'ouverture des portes des prisons, cependant que les ouvriers grévistes désignent un conseil ouvrier. Le 8 novembre, le prince a abdiqué et le spartakiste August Merges, président du conseil des ouvriers et des soldats, s'intitule président de la république socialiste de Brunswick [72].

A Leipzig, le petit noyau spartakiste - vingt-cinq militants environ - tente vainement d'entraîner une assemblée des indépendants, le 7 novembre, à prendre l'initiative de lancer la grève générale [73]. Mais des marins venus des ports organisent ce jour-là les premières manifestations de rue, appellent les soldats à se soulever. Le 8, les casernes sont prises d'assaut,  un conseil d'ouvriers et de soldats proclamé [74]. A Chemnitz, tout se passe presque dans l'ordre : Fritz Heckert est de retour le 8 novembre ; par le syndicat du bâtiment qu'il dirige et le parti indépendant dont il est le dirigeant de fait, il parvient à organiser simultanément la grève et l'élection d'un conseil d'ouvriers et de soldats dans lequel figurent des social-démocrates  majoritaires ; il en est président le 9 novembre [75].

Pendant ces jours décisifs, les dirigeants révolutionnaires berlinois hésitent toujours. Le 4, les délégués réunissent  leur  noyau dès l'annonce des événements de Kiel. Liebknecht et Pieck proposent de fixer le début de l'action au 8 ou au 9novembre.  Mais la majorité se refuse à lancer un mot d'ordre de grève pour ces jours qui sont jours de paie. Elles se contente de décider  l'envoi d'émissaires en province et de confier à Pieck la rédaction d'un tract sur les événements de Kiel. Nouvelle réunion le 6 : Liebknecht qui, dans l'intervalle, s'est vainement employé à convaincre Däumig en tête à tête, insiste à nouveau pour que l'insurrection soit précédée et préparée par des manifestations de rue. Au vote, il est de nouveau battu. L'insurrection est décidée pour le lundi 11 novembre au plus tôt.
Le 7, au siège du parti social-démocrate indépendant, l'exécutif de ce parti se réunit avec les dirigeants des délégués révolutionnaires et plusieurs représentants de villes de province. Otto Brass, de Remscheid, et Dittmann, critiquent  vivement les décisions prises la veille, car la situation ne leur semble pas encore mûre. Haase est plus réservé encore  ; il ne croit  pas  à la révolution, dit que la révolte de Kiel a été une « explosion impulsive », et qu'il a promis à Noske de ne rien faire qui puisse compromettre l'« unité » entre partis social-démocrates. Liebknecht, une fois de plus, reprend ses propositions,  avec, cette fois, le soutien du délégué de Düsseldorf, mais le ton a monté et il est véhément dans sa dénonciation du « mécanisme grossier des fabricants de révolution ». Une fois de plus, Däumig, Barth, Richard Müller, lui tiennent tête. La décision d'insurrection pour le 11 est maintenue. Il est décidé que l'exécutif indépendant en prendra, en tant que tel, la responsabilité dans un appel public, mais également qu'il n'y aura aucune action avant le jour J [76].

Mieux que quiconque, les social-démocrates majoritaires sentent venir la tempête. Depuis le 23 octobre, leurs ministres réclament l'abdication de Guillaume II [77]. Scheidemann et Ebert le 31 octobre, une délégation commune du parti et des syndicats, le 3 novembre [78], insistent auprès du chancelier pour obtenir le départ du Kaiser. Konrad Haenisch explique cette attitude dans une lettre privée :

« Il s'agit de la lutte contre la révolution bolchevique qui monte, toujours plus menaçante, et qui signifierait le chaos. La question impériale est étroitement liée à celle du danger bolchevique. Il faut sacrifier l'empereur pour sauver le pays. Cela n'a absolument rien à voir avec un quelconque dogmatisme républicain. » [79]
Finalement, le parti social-démocrate envoie au gouvernement un ultimatum : si l'empereur n'a pas abdiqué le 8 novembre,  il ne répondra plus de rien [80].

Le 8 au matin, Otto Franke et Liebknecht font le point ensemble. Ils sont inquiets, car le temps passe. Il devient de plus en plus difficile de retenir les ouvriers qui s'impatientent et risquent de se lancer dans des actions isolées. De plus, la police serre de près les conspirateurs et conserve les moyens de décapiter le mouvement. Enfin, le parti majoritaire, qui a pris le vent, se prépare à tourner et à coiffer le soulèvement. Tout temps perdu désormais constitue un risque considérable pour les révolutionnaires. Liebknecht tente d'en convaincre Dittmann [81].

Quand les délégués se retrouvent à l'heure prévue, à leur local habituel, ils apprennent que leur spécialiste militaire, Lindner  -  le lieutenant Waltz - vient d'être arrêté. Ils décident alors de transférer leur séance dans les locaux du Reichstag [82]. Pendant  le trajet, Däumig, qui porte dans sa serviette les plans de l'insurrection, est arrêté à son tour : Luise Zietz, qui l'accompagnait, réussit à s'esquiver et donne l'alerte. On ne peut désormais plus reculer, puisque la police a maintenant entre les mains de quoi arrêter tout le monde. Pourtant, les dirigeants indépendants, privés de Haase, qui est parti à Kiel en conciliateur, tergiversent encore. C'est Barth qui - en l'absence de Liebknecht - enlève la décision : on décide de rédiger et de diffuser un tract  appelant à l'insurrection pour le renversement du régime impérial et l'établissement d'une république des conseils. Il portera dix signatures, Liebknecht et Pieck, Haase, Ledebour et Brühl, et les délégués révolutionnaires Barth, Franke, Eckert, Wegmann et Neuendorf [83].

Liebknecht n'est pas là, car il a décidé, avec ses amis spartakistes, de mettre les indépendants et les délégués devant le fait accompli et de briser avec leurs atermoiements : en compagnie d'Ernst Meyer et au nom de la Ligue Spartakus, il est en train de rédiger un autre tract - qui portera aussi sa signature appelant les ouvriers à lutter pour le pouvoir des conseils, la jonction avec le prolétariat russe dans la lutte du prolétariat pour la révolution mondiale [84]. Il ignore encore que la répression a enfin conduit ses alliés à franchir le Rubicon.

Dans la soirée, les hommes de confiance du parti social-démocrate dans les entreprises présentent leurs rapports aux responsables : ils sont unanimes à affirmer que, dans toutes les usines, les ouvriers sont prêts à passer à l'action le 9 novembre, et qu'il ne saurait être question de chercher désormais à les retenir [85]. Les appels au combat vont parvenir à des hommes décidés à se battre de toute façon.

La révolution est désormais lancée. Ceux qui la voulaient et cherchaient à la préparer, ceux qui la désiraient mais qui n'y croyaient pas et souhaitaient qu'elle soit provoquée, ceux qui ne la voulaient pas et l'avaient jusqu'au dernier moment combattue, vont, ensemble, prendre le train en marche. Les nouvelles qui parviennent de toutes les régions d'Allemagne dans la nuit du 8 au 9 le confirment : ici les marins, là les soldats, lancent des manifestations tandis que les ouvriers se mettent en grève. On désigne des conseils d'ouvriers et de soldats. Les prisons sont prises d'assaut. Le drapeau rouge, emblème de la révolution mondiale, flotte sur les édifices publics.

Berlin, 9 novembre.

Dès l'aube, les tracts appelant à l'insurrection sont distribués dans toutes les entreprises. Partout les ouvriers s'assemblent et, de tous les quartiers industriels, ils se mettent en marche vers le centre de la capitale. E. O. Volkmann écrit dans un paragraphe souvent cité :

« Le jour que Marx et son ami appelèrent de leurs vœux toute leur vie durant est enfin arrivé. Dans la capitale de l'empire la révolution est en marche. Le pas ferme, rythmé, des bataillons ouvriers fait retentir les rues : ils arrivent de Spandau, des quartiers prolétaires, du nord et de l'est, et s'avancent vers le centre, signe de la puissance impériale. Ce sont d'abord les troupes d'assaut de Barth, revolver et grenades au poing, précédées de femmes et d'enfants. Puis viennent les masses, par dizaines de mille : radicaux, indépendants, socialistes de la majorité, pêle-mêle. » [86]
L'édition matinale du Vorwärts met certes en garde contre « les actes inconsidérés » [87], mais les social-démocrates majoritaires se gardent de se mettre au travers d'un mouvement qu'ils savent irrésistible. Leurs hommes de confiance réunis encore au petit matin autour d'Ebert ont été catégoriques : les masses suivent les indépendants, échappent totalement à l'emprise majoritaire [88]. Ce qu'il faut à tout prix éviter, c'est que la garnison résiste et qu'il y ait combat de rues ; le pire alors deviendrait possible, c'est-à-dire une révolution sanglante, et le pouvoir aux mains des extrémistes. Or, dans les casernes où les hommes ont été consignés, des incidents éclatent. Un officier du régiment des chasseurs de Naumburg se présente au Vorwärts : il dit que ses hommes sont prêts à tirer sur la foule [89]. C'est ce que les majoritaires veulent à tout prix éviter. Otto Wels se rend à la caserne Alexandre, malgré les mises en garde, harangue les hommes du toit d'une voiture et parvient à les convaincre qu'ils ne doivent pas tirer sur le peuple, mais au contraire marcher avec lui dans cette révolution pacifique [90]. Les autres régiments de la garnison suivent l'exemple des chasseurs. Un officier d'état-major, le lieutenant Colin Ross, fait savoir à Ebert que le haut-commandement a donné l'ordre de ne pas tirer [91]. Le Vorwärts tire un tract spécial : « On ne tirera pas » [92]. En fait, on ne tirera que d'une caserne ; il y aura quatre morts chez les manifestants : parmi eux, l'un des responsables spartakistes des jeunesses de Berlin, Erich Habersaath, ouvrier de chez Schwartzkopff [93]. Malgré cet épisode, tout se passe en définitive dans l'ordre, et les social-démocrates majoritaires, battus dans les usines, refont dans les casernes le terrain perdu : quand une colonne d'ouvriers que dirigent d'anciens rédacteurs du quotidien tente de s'emparer du Vorwärts - le souvenir est resté vivace de sa confiscation -, elle se heurte au barrage armé dressé par les mitrailleurs des chasseurs de Naumburg  ralliés depuis deux heures à la révolution… [94]

La réunion des hommes de confiance social-démocrates a confirmé, sur proposition d'Ebert, qu'il fallait proposer aux indépendants le partage des responsabilités gouvernementales [95]. Mais Ebert, Scheidemann, Otto Braun attendent plusieurs heures une réunion de la direction indépendante, qui n'a finalement pas lieu [96]. Parmi les dirigeants indépendants présents, Dittmann est prêt à accepter la proposition majoritaire, mais Ledebour s'y oppose avec violence [97]. Il informe aussitôt le cercle des délégués révolutionnaires, qui discute cette question sans parvenir à se mettre d'accord. Un conseil de guerre improvisé autour de Barth répartit les tâches : Liebknecht se joint aux colonnes de manifestants qui marchent sur le Palais, Eichhorn se dirige vers la préfecture de police, cependant que le populaire Adolf Hoffmann gagne l'hôtel de ville à la tête des ouvriers [98].

Au Vorwärts, on constitue en toute hâte un comité d'action bientôt rebaptisé « conseil d'ouvriers et de soldats » - de douze ouvriers d'usine, tous membres du parti, auxquels on a ajouté Ebert, Otto Braun, Wels et Eugen Ernst [99]. C'est ce « conseil » qui, dans l'édition de midi du Vorwärts, lance l'appel à la grève générale et à l'insurrection pour l'établissement d'une république sociale [100]. Les social-démocrates signent leurs tracts des mots magiques : « conseil ouvrier », « conseil de soldats »,  « comité populaire »...

Les indépendants discutent longuement des propositions des majoritaires : ils n'ont toujours pas tranché quand, à midi,  Ebert, Scheidemann, Otto Braun et le dirigeant syndical Heller sont reçus par Max de Bade, qui prend sur lui de leur annoncer l'abdication de Guillaume Il [101]. Ebert fait des réserves sur le sort futur du régime impérial, mais accepte d'assumer la charge de chancelier du Reich dans le cadre de la Constitution. Il lance immédiatement un appel au calme et à la discipline, demande que l'ordre soit maintenu [102]. A 13 heures, il informe les indépendants de la situation nouvelle, leur réitère son offre du partage des responsabilités gouvernementales. Comme Oskar Cohn lui demande s'il est prêt à accepter l'entrée de Liebknecht dans le gouvernement, il répond que son parti ne jette aucune exclusive. Les indépendants poursuivent leur débat en assurant qu'ils donneront leur réponse à 6 heures [103].

 Pendant ce temps, la foule victorieuse, exaltée, roule, puissante, dans les rues de Berlin, brandit ses drapeaux, scande ses mots d'ordre, chante et se précipite à la suite des chefs qui lui proposent un objectif. Les chasseurs placés à la préfecture de police capitulent sans combat devant les hommes que dirige Eichhorn, et rendent leurs armes aux assaillants. Six cents prisonniers politiques sont libérés et Emil Eichhorn s'installe dans le bureau du préfet, dont il assume les fonctions [104]. Depuis 13 heures, sous les assauts de soldats et d'ouvriers armés, la prison de Moabit a dû ouvrir ses portes et laisser libérer de nombreux prisonniers politiques, civils ou militaires ; parmi eux, Leo Jogiches, l'organisateur de Spartakus. Quelques officiers tentent d'organiser la résistance devant l'université puis devant la bibliothèque d'État prussienne. La foule les balaie et les bâtiments du Reichstag tombent, sans coup férir [105]. Des dizaines de milliers de Berlinois sont massés devant le bâtiment : Scheidemann, du balcon, s'efforce de les inciter au calme, puis cède aux clameurs et se décide à proclamer la République - initiative quasiment révolutionnaire qu'Ebert va vivement lui reprocher [106]. Peu après, au palais impérial, Liebknecht, qui a déjà harangué la foule du toit d'une voiture, fait proclamer par acclamations la « république socialiste allemande ». Puis,  monté  sur le balcon de la demeure des Hohenzollern, il proclame :

« La domination du capitalisme qui a transformé l'Europe en cimetière est désormais brisée. Nous rappelons nos frères russes. Ils nous avaient dit en partant : « Si dans un mois vous n'avez pas fait comme nous, nous romprons avec  vous ». Il n'a pas fallu quatre jours. Ce n'est pas parce que le passé est mort que nous devons croire que notre  tâche est terminée.  Il nous faut tendre toutes nos forces pour construire le gouvernement des ouvriers et des soldats et bâtir un nouvel État prolétarien, un État de paix, de joie et de liberté pour nos frères allemands et nos frères du monde entier. Nous leur tendons la main et les invitons à compléter la révolution mondiale. Que ceux de vous qui veulent voir réaliser la libre république socialiste allemande et la révolution allemande lèvent la main ! » [107]
Une forêt de bras se lèvent.
Les dirigeants révolutionnaires poursuivent toujours leurs débats. Ledebour, décidé à refuser toute forme de collaboration avec les majoritaires, semble d'abord rallier derrière lui une majorité. Mais bientôt apparaissent les premières délégations de soldats, certaines spontanées, d'autres, fort nombreuses, organisées par les majoritaires, comme celle que conduit Max Cohen-Reuss, vieux majoritaire et soldat de fraîche date. Toutes réclament instamment l'unité des socialistes, leur alliance au gouvernement pour défendre la révolution, la paix, la fraternité. D'autres délégations, notamment d'ouvriers, réclament, quant à elles, l'entrée de Liebknecht dans le gouvernement comme caution de la volonté de paix de la révolution allemande. Lorsque Liebknecht arrive, en fin d'après-midi, il estime qu'il est impossible aux indépendants de refuser catégoriquement toute collaboration avec les majoritaires, comme le propose Ledebour, sans courir le risque de n'être pas compris et d'apparaître aux masses comme ennemi de l'unité à laquelle elles aspirent [108]. Soutenu par Richard Müller et Däumig, il obtient que soient posées six conditions : proclamation de la république socialiste allemande, remise du pouvoir législatif, exécutif et judiciaire aux représentants élus des ouvriers et des soldats, pas de ministres bourgeois, participation des indépendants limitée au temps nécessaire à la conclusion de l'armistice, ministères techniques soumis à un cabinet purement politique, parité de la représentation des partis socialistes au sein du cabinet [109]. Seul Ledebour se déclare opposé à la participation, même à ces conditions [110].

A 20 heures, la réponse des dirigeants indépendants est enfin communiquée aux majoritaires : ceux-ci, dans l'intervalle, avaient tenté une nouvelle démarche, affirmant que la délégation chargée de signer l'armistice ne partirait qu'après la formation du gouvernement. A 21 heures, la réponse des majoritaires parvient aux indépendants. Les dirigeants du parti d'Ebert ne souscrivent qu'aux deux dernières conditions et rejettent les quatre premières. Pour eux, seule une assemblée constituante élue au suffrage universel peut décider de la nature du régime allemand, et le gouvernement provisoire doit rester en place jusqu'à sa convocation et son élection. Ils affirment surtout leur hostilité à toute « dictature de classe », et souhaitent la participation de partis bourgeois au gouvernement [111]. Profondément divisés, les dirigeants indépendants, toujours privés de Haase, remettent leur décision définitive au lendemain [112]. Dans la soirée paraissent à Berlin les deux journaux quotidiens d'extrême-gauche imprimés dans les locaux de grands quotidiens occupés dans la journée : Die Internationale, organe indépendant et Die Rote Fahne organe spartakiste [113].

A 22 heures, les délégués révolutionnaires, auxquels se sont joints plusieurs centaines de représentants des ouvriers insurgés, se réunissent sous la présidence de Barth dans la grande salle des séances du Reichstag [114]. L'assemblée, qui se considère provisoirement comme le conseil des ouvriers et des soldats de la capitale, décide d'appeler à des réunions dans les usines et les casernes le lendemain 10 novembre à 10 heures ; on élira les délégués un pour 1000 ouvriers et un par bataillon - à l'assemblée générale prévue à 17 heures au cirque Busch, afin de désigner le nouveau gouvernement révolutionnaire [115]. Les social-démocrates majoritaires, dont cette décision risque de menacer les positions conquises dans la journée, n'émettent  sur l'instant aucune protestation ; mais ils vont consacrer la nuit à préparer cette bataille décisive.

L'installation du gouvernement Ebert.

Le rôle de Wels avait été capital dans la journée du 9 ; son action, largement improvisée, avait en effet permis aux social-démocrates majoritaires de trouver les appuis nécessaires dans la garnison de Berlin. C'est ainsi que, dans la soirée,  un groupe d'officiers, parmi lesquels figure le lieutenant Colin Ross, signe un appel aux officiers pour qu'ils collaborent  au maintien de l'ordre et appuient le nouveau gouvernement [116]. Il s'agit maintenant pour les majoritaires d'organiser systématiquement  cet appui et de l'utiliser pour l'assemblée générale du cirque Busch.

Dans la nuit du 9 au 10, Wels rédige et fait imprimer à 40 000 exemplaires un tract qu'il adresse « aux hommes de troupes qui soutiennent la politique du Vorwärts » [117]. Il est nommé par Ebert commandant militaire de la capitale [118], et le colonel Reinhard donne à tous les commandants d'unités des ordres pour que les hommes accrédités par lui aient libre accès aux casernes [119]. Le thème de l'action des hommes de Wels est donné par le gros titre du Vorwärts : « Pas de lutte fratricide » [120].

Haase est arrivé pendant la nuit. D'abord enclin au refus de la participation, il a changé d'avis quand l'exécutif se réunit, à 10 heures, et insiste pour que le parti indépendant ne fasse pas obstacle à l'entente de tous les socialistes en maintenant intégralement ses conditions de la veille. Ni Liebknecht, ni les dirigeants des délégués révolutionnaires, pris par la préparation et les réunions ou assemblées d'usines, ne sont présents, mais Liebknecht, qui a été tenu au courant, fait savoir qu'il ne participera pas au gouvernement si le parti indépendant renonce à ses conditions [121]. Les pourparlers se poursuivent  néanmoins sans lui, et finalement, à 13 heures 30, les représentants des deux partis social-démocrates se mettent  d'accord  sur un texte :
« Le cabinet est formé exclusivement de social-démocrates, qui sont commissaires du peuple avec des droits égaux. Cela ne s'applique pas aux portefeuilles ministériels, assistants techniques du cabinet qui est seul à déterminer la politique. Chaque ministère est contrôlé par deux membres des partis social-démocrates. Ces contrôleurs ont des pouvoirs égaux. Le pouvoir politique est entre les mains des conseils d'ouvriers et de soldats, qui seront très bientôt convoqués à une réunion représentant l'ensemble du Reich. La question de l'Assemblée constituante ne sera pas posée avant la consolidation de l'ordre actuellement établi par la révolution, et elle fera l'objet de discussions ultérieures. » [122]
Les dirigeants des deux partis se sont aussi mis d'accord sur des noms : à Ebert, Scheidemann et Landsberg, désignés la  veille par les majoritaires, se joindront Dittmann, Haase et Barth, pour les indépendants [123].

A 14 heures, dans les locaux du Vorwärts, Wels réunit les hommes de confiance de son parti dans les entreprises et les délégués des soldats afin de préparer la réunion du cirque Busch, dont il est essentiel qu'elle entérine l'accord conclu au sommet. Il explique aux soldats que, contre les partisans du pouvoir des seuls ouvriers, il faut défendre les droits du « peuple entier » et réclamer l'élection d'une assemblée nationale [124]. L'un des responsables présents à ses côtés, Richard Fischer, reconnaît dans la foule des soldats le fils d'un des vétérans du parti : c'est ainsi que le soldat Brutus Molkenbuhr va devenir le chef de file des soldats majoritaires [125].

L'assemblée commence avec un important retard. Plus de 1500 délégués occupent la salle, les ouvriers dans le haut, les soldats en bas, encadrant la tribune [126]. L'atmosphère est houleuse, on interrompt fréquemment l'orateur, on brandit des armes, on s'empoigne. Le service d'ordre, presque inexistant, a laissé entrer nombre de personnes sans mandat : à plusieurs reprises des rixes éclatent et l'on craint des échanges de coups de feu. C'est Barth qui préside en tant que représentant du « conseil ouvrier » : il fait sans difficulté ratifier la composition d'un bureau qui a peut-être fait l'objet d'une négociation antérieure : le lieutenant Waltz est vice-président, Brutus Molkenbuhr secrétaire. Puis il donne la parole à Ebert pour exposer la situation :

« Les conditions d'armistice imposées par les capitalistes et les impérialistes de l'Entente sont très dures, mais il  faut  les accepter pour mettre fin au massacre. » [127]
Il annonce aux délégués que les deux partis social-démocrates se sont mis d'accord pour constituer ensemble un gouvernement paritaire sans aucun ministre bourgeois. Haase lui succède, qui parle dans le même sens et confirme l'accord.
Liebknecht, très calme, mais incisif, n'a pas la partie facile : l'écrasante majorité des soldats est contre lui, hachant  son discours d'interruptions, d'injures, le menaçant même de leurs armes, scandant : « Unité ! Unité ! » à chacune de ses attaques contre les majoritaires. Il met en garde les délégués contre les illusions de l'unité, rappelle la collaboration des majoritaires,  « ces gens qui vont aujourd'hui avec la révolution et qui avant-hier encore étaient ses ennemis », avec l'état-major, dénonce les manœuvres qui visent à utiliser les soldats contre les ouvriers, répète : « La contre-révolution est déjà en marche, elle est déjà en action, elle est au milieu de nous ! » [128]

L'élection du comité exécutif des conseils de Berlin donne lieu à une bataille confuse. Barth propose d'abord d'élire le bureau de l'assemblée, soit dix-huit membres, neuf soldats et neuf ouvriers. Richard Müller présente une liste préparée par les délégués révolutionnaires, qui comprend les membres du noyau qui a préparé l'insurrection et, aux côtés des principaux délégués, Barth, Ledebour Liebknecht et Rosa Luxemburg. Mais les soldats vocifèrent de plus belle. Le délégué social-démocrate Büchel réclame alors la représentation paritaire des deux partis ouvriers. Ebert le soutient ; Barth et Richard Müller combattent sa proposition. Les soldats agitent leurs armes, scandent « Parité ! » Ebert fait mine de retirer la proposition de Büchel. Mais un ouvrier de l'imprimerie affirme qu'aucun journal ne paraîtra tant que ne sera pas établi un gouvernement paritaire. Un délégué des soldats dit que ces derniers formeront leur propre exécutif si la parité ne fait pas l'objet d'un accord. La revendication de la parité pour la représentation ouvrière est en réalité exorbitante, car les social-démocrates sont loin d'avoir dans les usines une représentation comparable à celle des indépendants. Aussi le bureau unanime, social-démocrates compris, formule-t-il une proposition de compromis : neuf indépendants et trois majoritaires pour représenter les ouvriers. Mais les soldats,  encadrés  par les hommes de Wels, continuent leur obstruction. Barth finit par céder et émet une proposition conforme à leurs exigences  : un exécutif formé de douze délégués des soldats, social-démocrates majoritaires ou influencés par eux, et de douze délégués des ouvriers, dont six « majoritaires » et six indépendants. Liebknecht, dont le nom est mis en avant ainsi que ceux de Pieck et de Rosa Luxemburg, pour figurer dans la liste des six délégués indépendants, refuse avec indignation, proteste contre ce viol grossier de la démocratie la plus élémentaire où une minorité bruyante interdit en définitive à la majorité de se prononcer par un vote. Finalement, six membres du noyau des délégués révolutionnaires acceptent de se porter candidats comme représentants de la fraction « indépendants » des délégués ouvriers : ce sont Barth, Richard Müller, Ledebour, Eckert, Wegmann et Neuendorf. Après une brève suspension de séance, Richard Müller, au nom des élus, vient proposer à l'assemblée la ratification de la liste des six commissaires du peuple déjà désignés par leurs partis respectifs et la séance est levée [129].

La deuxième journée de la révolution allemande a donc vu les social-démocrates, qui avaient tout fait pour l'empêcher, remporter une victoire incontestable : leur chef, Ebert, chancelier du Reich par la grâce de Max de Bade, commissaire du peuple par celle des états-majors des deux partis social-démocrates, voit sa position ratifiée par la première assemblée des conseils de la capitale, et devient simultanément chef du gouvernement légal et du gouvernement révolutionnaire.

Il ne faut pourtant pas exagérer l'importance de la défaite des révolutionnaires au deuxième jour de la révolution : celle-ci  ne  fait que commencer. C'est du moins ce que l'on pense à Moscou, où se déroulent des manifestations de joie spontanées. Radek écrira plus tard :

« Des dizaines de milliers d'ouvriers éclatèrent en vivats sauvages. Je n'avais jamais rien vu de semblable. Tard dans la soirée, ouvriers et soldats rouges défilaient encore. La révolution mondiale était arrivée. Notre isolement était terminé. » [130]
[source : marxists.org]


Notes

[1] Badia, op. cit., t. I, p. 93.
[2] Ibidem, p. 94.
[3] Ibidem, pp. 94-95.
[4] Cité par F. Payer, Von Bethmann-Hollweg bis Ebert. Erinnerungen und Bilder, p. 82.
[5] Voir les discussions au sein de la direction social-démocrate dans Hermann Müller, Die Novemberrevolution, pp. 10-11.
[6] Vorwärts 21 octobre 1918 : «Dictature ou démocratie. »
[7] Max von Baden, Erinnerungen und Dokumente, p. 571.
[8] Tormin, Zwischen Räte diktatur und sozialer Demokratie, p. 32.
[9] Dans la brochure Die Diktatur des Proletariats.
[10] E. Barth, Aus der Werkstatt der deutschen Revolution, p. 35.
[11] Lettre du 18 octobre 1918, Dok. u. Mat., Il/2, p. 255.
[12] Dok. u. Mat., II/2, pp. 228-243.
[13] Voir les délibérations dans Die Regierung des Prinzen Max von Baden, passim.
[14] Ibidem, séances du 6 octobre, p. 88, du 10, p. 129, du 12, pp. 129, 167.
[15] Ibidem, p. 305 et Max von Baden, op. cit., p. 476.
[16] Selon Otto Franke, Vorwärts und..., pp. 273-274.
[17] Ibidem.
[18] Unter der roten Fahne, p. 108.
[19] Ibidem, p. 110.
[20] Vorwärts und ..., pp. 270-273.
[21] Ch. Beradt, Paul Levi, p. 18.
[22] Vorwärts und..., p. 30, où il précise être revenu le 26 octobre.
[23] Radek, November..., p. 132.
[24] Carnet de Liebknecht : extraits dans Ill. Gesch., p. 203 et Pieck, Corr. Int., n° 136, 14 novembre 1928, p. 1507. Selon J. S. Drabkin, op. cit., pp. 102-103, le Fonds Karl Liebknecht àl'I.M.L. de Moscou, contient une copie dactylographiée portant à la fin la mention manuscrite «Tagebuch von K. Liebknecht ? » (Fonds 210, liste 1, Akte n'°1397, f. 1). Il précise que ce sont des extraits de ce texte qui ont paru dans Illustrierte Geschichte.
[25] Ill. Gesch., p. 203. Le Vorwärts du 29 novembre consacre un article aux rapports entre Liebknecht et les indépendants qui ne peuvent, selon lui, s'établir que dans la confusion.
[26] Ibidem et Pieck, op. cit., p. 1507.
[27] Ibidem.
[28] Ill. Gesch,  II, p. 87.
[29] Ill. Gesch., p. 203.
[30] Ibidem.
[31] Ibidem. Drabkin, op. cit., p. 104, qui suit l'original du carnet de Liebknecht mentionné à la note 24, précise qu'il s'agit de Barth.
[32] Ill. Gesch., p. 203.
[33] Ibidem.
[34] Hermann Müller, op. cit., p. 94.35.
[35] Pieck, op. cit., p. 1507.
[36] Ibidem et Ill. Gesch., p. 203.
[37] Ibidem.
[38] Kolb, Arbeiterräte in den deutschen Innenpolitik, p. 63.
[39] « Journal d'un spartakiste », Ill. Gesch., p. 182.
[40] Ill. Gesch. II, p. 82.
[41] Kolb, op. cit., p. 63, Ill. Gesch., p. 182, etc.
[42] Kolb, op. cit., p. 64. Le compte rendu des décisions du conseil ouvrier de Stuttgart du 4 novembre, dans Die Rote Fahne du 5 novembre 1918, Dok. u. Mat., II/2, pp. 285-286.
[43] Kolb, op. cit., p. 65.
[44] Die Regierung des Prinzen Max von Baden, pp. 541-545. Selon le Berliner Tageblatt du 7 novembre, figuraient dans le matériel de propagande saisi une brochure de Radek intitulée Der Zusammenbruch des Imperialismus und die Aufgabe der internationalen Arbeiterklasse, texte d'un discours prononcé à Moscou le 7 octobre, ainsi que le texte d'un tract distribué dans l'usine Daimler de Stuttgart dans les jours précédents.
[45] Kolb, op. cit., p. 71.
[46] Vorwärts und..., p. 91.
[47] Ibidem, p. 92.
[48] Ibidem, pp. 72-73.
[49] H. Müller, op. cit., p. 26 ; Noske, Von Kiel bis Kapp, pp. 8-24.
[50] Vorwärts und..., pp. 108-122.
[51] Kolb, op. cit., p. 78.
[52] Ill. Gesch., II, p. 116.
[53] Ibidem, pp. 116-117.
[54] Kolb, op. cit., p. 79.
[55] Ill. Gesch., II, p. 117.
[56] Kolb, op. cit., p. 77.
[57] Ibidem.
[58] Ill. Gesch., II, p. 113.
[59] Ibidem, p. 191.
[60] Ibidem, p. 193.
[61] Kolb, op. cit., p. 77.
[62] Vorwärts und..., p. 251.
[63] Ill. Gesch., p. 192.
[64] Vorwärts und..., pp. 472-477.
[65] Kolb, op. cit., p. 67.
[66] Ibidem, p. 68.
[67] Ibidem, pp. 69-70.
[68] Vorwärts und..., p. 367.
[69] Ill. Gesch. II, p. 135.
[70] Vorwärts und..., pp. 426-427.
[71] F. Schnellbacher, Hanau in der Revolution, p. 13, cité par Ill. Gesch., II, pp. 128-129.
[72] Ill. Gesch. II, p. 130.
[73] Vorwärts und..., p. 406.
[74] Ibidem, pp. 407-408.
[75] Ibidem, pp. 469-470.
[76] Pieck, op. cit., p. 1507.
[77] Scheidemann, Memoiren, II, p. 262.
[78] Max von Baden, Erinnerungen und Dokumente, pp. 539 et 591.
[79] Cité par Kolb, op. cit., p. 32.
[80] Hermann Müller, op. cit., p. 45.
[81] Ill. Gesch., p. 204.
[82] Pieck, op. cit., p. 1507.
[83] Ibidem, p. 1508. Texte dans Emil Barth, Aus der Werkstatt der deutschen Revolution, p. 53.
[84] Pieck, op. cit., p. 1508. Texte dans Dok. u. Mat., II/2, pp, 324-325.
[85] Hermann Müller, op. cit., p. 45.
[86] E. O. Volkmann, La Révolution allemande, pp. 35-36. Cläre Derfert-Casper, dans ses souvenirs, mentionne un autre ordre, plus vraisemblable : « Devant, les hommes armés, puis les hommes sans armes, et enfin les femmes », Ill. Gesch., II, p. 149.
[87] Vorwärts, 9 novembre. Un supplément appellera quelques heures plus tard à la grève générale.
[88] Hermann Müller, op. cit., p. 46.
[89] Ibidem, pp. 47-48.
[90] Ibidem, p. 48.
[91] Ibidem, p. 49.
[92] Ibidem, p. 48.
[93] Ill. Gesch., p. 206.
[94] Hermann Müller, op. cit., p. 49.
[95] Ibidem, p. 50.
[96] Ill. Gesch., p. 208.
[97] H. Müller, p. 50 et Pieck, op. cit., p. 1058.
[98] Ibidem, p. 1058.
[99] Ibidem, p. 49.
[100] Dok. u. Mat., II/2, p. 330.
[101] H. Müller, op. cit., p. 51.
[102] Dok. u. Mat., II/2, p. 333.
[103] H. Müller, op. cit., p. 52.
[104] E. Eichhorn, Meine Tätigkeit im Berliner Polizeipräsidium und mein Anteil an den Januar-Ereignissen, p. 8.
[105] Ill. Gesch., II, p. 152.
[106] H. Müller, op. cit., p. 53. Scheidemann, Memoiren, II, p. 313.
[107] Vossische Zeitung, 10 novembre 1918; Ill. Gesch., pp. 209-210.
[108] Pieck, op. cit., p. 1058.
[109] Ill. Gesch., p. 210 - Vörwarts, 10 novembre 1918.
[110] Pieck, op. cit., p. 1058.
[111] Ibidem, p. 58.
[112] Ibidem, p. 58.
[113] Pieck, op. cit., p. 1058.
[114] Ibidem et H. Müller, op. cit., p. 58.
[115] H. Müller, op. cit., p. 58.
[116] Texte dans Hermann Müller, p. 61.
[117] Ibidem, p. 62.
[118] Ibidem, p. 82.
[119] Kolb, op. cit., p. 117, n° 6.
[120] Vorwärts, 10 novembre 1918.
[121] Ill. Gesch., p. 211.
[122] Ibidem, pp. 210-211.
[123] H. Müller, op. cit., p. 65.
[124] Ibidem, p. 69.
[125] Ibidem, p. 70.
[126] Nous avons suivi ici le récit donné dans Vossische Zeitung, 11 novembre 1918, que nous avons confronté avec ceux donnés par H. Müller (op. cit., pp. 70-72, et R. Müller, pp. 3637). Il existe àl'I.M.L. de Berlin un compte rendu sténographique de cette assemblée (« LM.L.Z.P.A., n° 11/18. Informationsstelle der Reichsregierung. 45 f »). Des extraits de ce mouvement sont cités par J. S. Drabkin, op. cit., pp. 165-167.
[127] Vossische Zeitung, 11 novembre 1918.
[128] Cité par Drabkin, op. cit., p. 166.
[129] Ibidem et Drabkin, op. cit., pp. 165-167.
[130] Krasnaja Nov, n° 10, 1926, p. 140. Trad. all., « November. Eine kleine Seite aus meinen Erinnerungen », Archiv für Sozialgeschichte, Il, 1962, p. 121. (Références ultérieures : Radek, November...)