Bien
peu nombreux, en effet, étaient ceux qui, dans cette Russie embourbée
dans une guerre meurtrière depuis près de trois ans, pensaient que les
manifestations organisées à l’occasion de la Journée internationale des
Femmes, ce 23 février 1917, allaient constituer le début d’une vague
qui, en quelques jours, couvrirait tout le pays.
Et
pourtant, il ne fallut que cinq journées pour balayer le Tsar, sa
dictature et son régime totalement vermoulu. Cinq journées qui furent
suivies de quelques autres. Sans doute un peu plus que les dix que John
Reed décrivit dans son livre. Mais ce qui est incontestable, c’est que
ces journées-là ébranlèrent effectivement le monde. Et pas qu’un peu !
Et
pas seulement le monde de l’époque. Les effets de la secousse partie de
Pétrograd il y a 70 ans se manifestent encore aujourd’hui. Au niveau
des nations, au niveau des peuples et, bien entendu, à une plus petite
échelle, à notre niveau à nous qui situons notre combat dans la
perspective ouverte par les prolétaires de Russie.
Le
flot populaire, déferlant à l’initiative des ouvrières des faubourgs de
Pétrograd, n’allait pas rentrer dans son lit, une fois le Tsar chassé
de son trône.
Les
ouvriers ne retournèrent pas à l’usine, ni les soldats dans leur
caserne. Ou plutôt si, ils y retournèrent. Mais pas pour se remettre au
travail sous les ordres des contremaîtres et des chefs d’atelier, pas
pour se remettre sous la coupe de leurs capitaines et de leurs généraux.
Ils y retournèrent, mais continuèrent à discuter de leurs problèmes.
La paix, le pain, la terre
Comment
mettre fin à cette guerre atroce, dont les objectifs n’avaient rien à
voir avec les intérêts de la population ? Comment organiser la société
pour donner du pain à tous ? Comment donner la terre à ces millions de
paysans, à ces moujiks que l’on avait revêtus d’un uniforme, et qui se
retrouvaient dans les tranchées et les casernes ? Comment mettre fin à
l’oppression nationale qui régnait dans cet empire russe qui avait bien
mérité le surnom de « prison des peuples » ?
Ces
questions en débat étaient des questions concrètes, vitales même, au
sens le plus fort du terme. Elles concernaient chacun dans ses intérêts
les plus immédiats. Car la terre, le pain, la paix, ce n’était pas que
des mots. Cela ne devait pas rester que des mots. Mais ces questions-là
aboutissaient toutes à une seule et unique interrogation : quelle classe
aurait la force, et en même temps la volonté et la détermination
politique de se doter des moyens de réaliser ces tâches ? Qui aurait le
pouvoir et qui saurait s’en servir pour faire la paix, pour mettre fin à
cette boucherie dont personne ne voulait plus, sauf ceux qui y avaient
intérêt, les marchands de canons et les puissances impérialistes liées à
la Russie ? Qui saurait donner la terre aux paysans, ou plutôt qui
aurait l’audace de soutenir les paysans qui, sans attendre,
s’attaquaient aux seigneurs féodaux et se distribuaient leurs terres ?
En un mot, qui saurait réaliser les aspirations qui avaient poussé la
population dans la rue, ou pour mieux dire, dans une révolution ?
Alors, qui ?
La
bourgeoisie ? Les hommes politiques qui la représentaient, aussi bien
ceux qui le faisaient ouvertement que ceux qui, tout en se réclamant du
socialisme, s’en faisaient les valets, révélèrent leur incapacité.
Incapables de rompre avec les alliés impérialistes, français et anglais,
pour faire la paix. Incapables d’affronter les féodaux pour
redistribuer la terre. Incapables de s’attaquer aux profits et aux
privilèges des capitalistes qui s’étaient enrichis dans la guerre. Et
pour cause. Car ils étaient liés à tous ces gens-là. A cela s’ajoutait
le fait qu’ils avaient la plus grande méfiance, les plus grandes
craintes à l’égard de cette révolution, de ce peuple qui, dans un
premier temps, leur avait laissé le pouvoir.
Alors, qui d’autre ?
Ce
fut le prolétariat, cette classe qu’aucun intérêt n’attachait à
l’ancien ordre social, ni aux féodaux, ni aux marchands de canons, ni
aux impérialistes alliés. Cette classe dont Marx avait dit soixante-dix
ans plus tôt qu’elle n’avait que ses chaînes à perdre et tout un monde à
gagner. Un monde à gagner non seulement pour elle-même, mais également
pour toute la société.
La politique de Lénine et des bolchéviks
Dès
mars 1917, Lénine, qui n’avait pas pu encore quitter son exil pour
rejoindre la Russie, écrivait qu’une des tâches actuelles du prolétariat
révolutionnaire de Russie était de « faire passer le pouvoir d’État
des mains du gouvernement des grands propriétaires fonciers et des
capitalistes... dans celles du gouvernement des ouvriers et des
paysans. »
Donc
pour Lénine, dès le début, la perspective était claire. Il revenait au
prolétariat, allié à la paysannerie (qui constituait l’immense majorité
de la population de Russie) de mener jusqu’au bout cette révolution.
C’est-à-dire de prendre en charge les intérêts de la société.
Pour
Lénine et les bolchéviks, ce n’était pas une simple pétition de
principe, ce n’était pas des phrases de meeting comme celles qui
fleurissaient dans les discours de l’époque où l’on parlait à profusion
du peuple, de ses misères, et de sa grandeur ; et cela d’autant plus
qu’on voulait le duper !
Dès
février-mars 1917, le gouvernement des ouvriers et des paysans était
réellement à l’ordre du jour. Pas seulement comme un projet, mais comme
quelque chose qui existait déjà sous forme d’une solide ébauche.
Car
cette fois, le prolétariat ne s’était pas cantonné au rôle de
fantassin, il ne s’était pas borné à tirer les marrons du feu pour
d’autres, comme cela avait été le cas dans les révolutions antérieures.
Les soviets, organes de la démocratie prolétarienne
En
effet, d’abord à Pétrograd, puis à Moscou, puis rapidement un peu
partout, les ouvriers dans les usines, les soldats dans les casernes et
dans les régiments avaient désigné leurs représentants dans des comités,
dans des conseils. En russe, cela se dit soviet, un mot qui allait
bientôt enrichir le vocabulaire international.
Ces
soviets, dans lesquels les élus étaient responsables, révocables,
devant ceux qui les y avaient envoyés, constituaient des organes de la
démocratie vivante, celle des travailleurs, celle du peuple. Mais
c’était plus que cela. C’était les organes d’un pouvoir nouveau, celui
des ouvriers et des paysans, qui se présentait comme une relève possible
au pouvoir d’une bourgeoisie défaillante.
Au
début, les travailleurs avaient porté à la tête de ces soviets les
éléments les plus modérés, les plus conciliateurs. Cela se passe
toujours ainsi. Toutes les révolutions connaissent cette période
d’enthousiasme, d’unanimisme où le sentiment dominant est que c’est
l’union du « peuple entier » qui a permis de mettre à terre l’ordre
ancien. Tout le monde semble soudé par la volonté de réaliser le même
idéal. Mais cette fraternité masque des clivages, plus même, elle masque
des intérêts antagoniques.
La révolution russe n’a pas failli à cette règle.
Dès
le départ, les soviets constituaient le pouvoir réel. Mais cela n’avait
pas empêché que ce pouvoir, ils s’en dessaisissent et le remettent à un
gouvernement provisoire qui n’avait qu’une préoccupation : détourner la
révolution de ses objectifs.
Le
développement des événements allait révéler les contradictions et
mettre en évidence les divergences d’intérêts. La paix attendue ne se
faisait pas. Les décisions concernant la distribution des terres se
faisaient attendre. Tout risquait de retomber dans l’ancien ordre des
choses.
Les
travailleurs pouvaient vérifier à travers leurs expériences qui était
avec eux et qui était dans le camp d’en face. Mais la simple expérience
n’est pas suffisante pour franchir positivement les obstacles. Elle peut
tout aussi bien conduire à la démoralisation qu’à la conscience. Il
faut qu’à chaque étape, on puisse tirer les leçons de l’épreuve, mesurer
sa force, celle de ses adversaires, qu’on puisse mettre en évidence les
intentions des uns et des autres.
Et
c’est à cela que servirent les huit mois qui séparèrent la révolution
de février de celle d’octobre. Huit mois qui permirent que soit faite la
démonstration publique de l’impotence de la bourgeoisie et de ses
représentants politiques et qui, dans le même temps, permirent au
prolétariat de prendre la mesure de sa puissance, de ses responsabilités
et de ses tâches.
Si
cette expérience ne se fit pas d’une manière tâtonnante, empirique, si
le prolétariat sut garder l’initiative et traverser les épreuves de
l’année 1917 à son avantage, c’est que ses éléments les plus avancés,
les plus conscients avaient, eux, une vision claire de la situation.
Car
il existait en Russie un parti révolutionnaire, lié au prolétariat, qui
s’était forgé dans la période précédente, et qui avait su capitaliser
l’expérience du passé et ainsi se préparer aux tâches à venir.
Ceci
dit, il n’était pas écrit à l’avance que ce serait le prolétariat qui
prendrait le pouvoir en Russie, dans un pays où ce prolétariat,
justement, était infiniment minoritaire, noyé dans une immense masse
paysanne.
S’il
y avait une situation où l’on aurait pu penser que la révolution
passerait dans un premier temps par l’étape bourgeoise, capitaliste,
s’il y avait un pays où l’on pouvait croire que ce serait la paysannerie
qui jouerait à la fois le rôle moteur et le rôle dirigeant dans cette
révolution, et que l’heure du prolétariat viendrait bien plus tard,
c’était bien la Russie.
D’ailleurs
ces conceptions étaient largement défendues en 1917. Et au départ, elle
recueillait l’adhésion de la majorité dans la population, y compris de
la classe ouvrière qui, dans les soviets, remettait le pouvoir aux
représentants de la bourgeoisie.
Oui,
la Russie était un pays sous-développé dans lequel la situation n’était
pas mûre pour le socialisme, c’était évident pour tout le monde.
Et lorsque Lénine disait qu’il fallait que le prolétariat prenne le pouvoir, il n’ignorait rien de cette situation.
Mais
il avait clairement conscience que seul le prolétariat était capable
d’assumer les tâches que la révolution de février avait mises à l’ordre
du jour alors que toutes les autres forces sociales et politiques
allaient déclarer forfait. Il savait surtout que si le socialisme
n’était pas à l’ordre du jour en Russie, il l’était à l’échelle de
l’Europe et du monde. Il savait que si le prolétariat était
ultra-minoritaire en Russie, ce n’était plus le cas si on le considérait
comme faisant partie intégrante de la classe ouvrière internationale.
Et
c’est parce que Lénine et le Parti bolchévik se plaçaient dans cette
perspective qu’ils avaient à la fois l’audace et la lucidité qui leur
permettaient de voir, dès mars 1917, contrairement à l’opinion qui
dominait alors, que c’était la révolution prolétarienne qui était à
l’ordre du jour. En Russie, mais aussi ailleurs. En mai 1917, Lénine
déclarait : « Observant au XIXieistrike0caps0 siècle le mouvement
prolétarien de divers pays et envisageant les possibilités de
révolutions sociales, Marx et Engels ont dit maintes fois que les rôles
de ces pays seraient d’une façon générale fonction des particularités
historiques, nationales de chacun d’entre eux. Cette pensée, ils
l’exprimèrent brièvement ainsi : l’ouvrier français commencera,
l’ouvrier allemand achèvera.
Le
grand honneur de commencer est échu au prolétariat russe, mais il ne
faut pas oublier que son mouvement et que sa révolution ne sont qu’une
partie du mouvement révolutionnaire qui grandit et devient de jour en
jour plus puissant, par exemple en Allemagne. Nous ne pouvons déterminer
nos tâches que sous cet angle. »
En 1917, pour les bolchéviks, il n’y avait pas de révolution
« russe ». Il n’y avait qu’une révolution prolétarienne... en Russie .
Ce n’était qu’une première victoire dans le combat pour la révolution
socialiste mondiale ; une victoire qui, pour des raisons spécifiques,
s’était produite dans l’ancien empire des tsars, mais qui n’avait de
sens que dans une perspective bien plus vaste.
Source : CLT n°24 du 13 novembre 1987
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