Il est désormais courant, et pas seulement dans
les milieux de la gauche réformiste, de dénoncer la finance et ses
excès. L’économiste Joseph Stiglitz, ex-ministre de Clinton et prix
Nobel d’économie, qui passe pour le maître à penser des
altermondialistes, a intitulé son ouvrage analysant les derniers
rebondissements de la crise : Le triomphe de la cupidité. Comme si la
chose était inconnue du capitalisme d’avant les dérégulations des
fatidiques années quatre-vingt !
Critiquer les politiques libérales, les dérégulations ou encore la
globalisation ou la financiarisation de l’économie, et en rester à
cette critique-là sans expliquer comment tout cela s’enracine dans
l’évolution de l’économie capitaliste elle-même, est une façon de
défendre l’économie capitaliste. Le fait que le Parti socialiste, le
Parti communiste, et jusqu’à une partie de l’extrême gauche, reprennent à
leur compte ce type d’explication, montre que tous ces gens se placent
fondamentalement sur le terrain de la bourgeoisie.
Les altermondialistes n’ont que des platitudes à offrir en guise de
réponse à la question « Pourquoi un tel développement de la
financiarisation ? » En rester à la dénonciation des politiques
libérales menées par les gouvernements, voire à l’influence des théories
monétaristes de certains gourous de l’économie politique bourgeoise,
est une de ces platitudes. Elles n’expliquent pas pourquoi, en un moment
de l’histoire économique de l’après-guerre – précisément après les
premières manifestations de la crise économique au tournant des années
soixante-soixante-dix – ces politiques libérales ont commencé à
s’imposer.
Que les États et leurs dirigeants aient joué un rôle à chaque étape
dans la financiarisation de l’économie, c’est une évidence. Les
multitudes de mesures prises pour « déréguler », pour supprimer des
obstacles devant les placements et les déplacements de capitaux, d’un
pays à l’autre, d’un secteur à l’autre, ont été des mesures étatiques.
Mais les gouvernements n’ont fait que donner une traduction juridique à
l’évolution du capitalisme lui-même, à sa dynamique interne – fût-ce
parfois en anticipant.
Les altermondialistes dénoncent les têtes pensantes du libéralisme
économique qui défendent l’idée que les marchés s’autorégulent. À juste
raison. La multiplication des crises financières et leur gravité
croissante font le deuil de ce genre de stupidités. Les crises de
l’économie capitaliste n’ont cependant pas disparu, mêmes aux périodes
où le marché était plus ou moins réglementé. Et surtout, c’est le marché
réglementé qui a enfanté le marché déréglementé. Et, avant de l’avoir
enfanté, il l’a porté en son sein. Il a préparé les financiers à
l’exiger, les économistes à le justifier, et les politiques à en assurer
les conditions légales. De quoi donc le retour à la réglementation –
si tant est qu’il soit possible aujourd’hui – pourrait-il préserver
l’économie capitaliste ?
La prépondérance du capital financier sur le capital industriel a
une histoire plus que séculaire derrière elle. C’est même une des
caractéristiques de l’évolution du capitalisme arrivé à maturité – à la
sénilité, pour reprendre l’expression de Lénine –, un des signes de
son passage du stade concurrentiel vers le stade impérialiste. Mais
dans le cadre de cette évolution globale, la finance et l’activité
productive évoluent en symbiose. Leurs rôles respectifs reflètent les
pulsations de l’économie capitaliste.
La régulation, moyen de circonstance pour sauver le grand capital
Les mesures de régulation, qui font tant rêver les économistes qui
se posent en maîtres à penser de la gauche bourgeoise, ont été
réinventées dans le contexte de la crise de 1929 et des années de
dépression. Elles ont pris des formes différentes dans la démocratie
impérialiste des États-Unis et sous le régime fasciste de l’Allemagne
bourgeoise, mais les objectifs étaient les mêmes : sauver le grand
capital.
Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la régulation devint la règle
dans tous les pays impérialistes. Cette régulation non seulement n’a
pas empêché les grands trusts de prospérer, mais au contraire la guerre
fut une période d’enrichissement pour les plus gros requins de
l’économie capitaliste.
La régulation se prolongea bien longtemps après la guerre, imposée
par la nécessité de fournir des béquilles étatiques au capital privé,
incapable de faire face, sur la base du profit privé et de la
concurrence, à toutes les tâches de la reconstruction et de la relance
de la production. Même dans les pays impérialistes, notamment ceux
d’Europe, l’État n’a pas seulement réglementé : il a joué un rôle
important en matière de production comme de crédit. Ont été élaborées de
multiples règles juridiques et administratives, parmi lesquelles la
séparation des activités respectives des banques et des assurances, le
cloisonnement à l’intérieur même du secteur bancaire entre banques de
dépôt et banques d’investissement. S’y ajoutaient, dans les relations
entre pays, le contrôle des changes et la mise en place d’un système
monétaire international avec la prédominance du dollar.
Preuve qu’il est en effet possible de truffer le capitalisme de
règlements. Mais preuve aussi que, si l’on ne touche pas aux fondements
de l’économie capitaliste, la propriété privée des moyens de
production et la course au profit, les crises ne disparaissent pas, et
dès lors que les règles destinées au départ à aider le grand capital se
transforment en corsets, le grand capital sait les faire sauter.
Les Reagan, Thatcher, les grands prêtres du capitalisme libéral,
n’ont été que des instruments, des exécutants de la volonté du grand
capital en un moment donné de son évolution. Parmi les balivernes
véhiculées par les milieux altermondialistes, il y a le reproche fait
aux traités de Maastricht et de Lisbonne d’interdire à la Banque
centrale européenne de prêter aux États.
Du coup, ceux-ci sont contraints d’emprunter sur les marchés
financiers, ce qui les rend prisonniers de ces marchés. Le montant
élevé de la dette publique serait exclusivement dû aux intérêts versés
aux banques privées. S’il est tout à fait exact qu’une partie
importante de l’endettement est due aux prélèvements des banques et que
les décisions des gouvernements de se financer sur le marché des
capitaux moyennant intérêts a été un immense cadeau au système
financier, l’explication des altermondialistes est partielle, et pour
des raisons intéressées. D’abord parce que mettre au pilori uniquement
les traités de Maastricht et de Lisbonne, qui ont donné le fondement
juridique en Europe à cette limitation des droits de la Banque
centrale, c’est taire volontairement que les dettes publiques des
États-Unis et de la Grande-Bretagne sont également considérables, alors
que ces deux pays ne font pas partie de la zone euro et que les
obligations créées par Maastricht et Lisbonne ne les concernent pas.
Ensuite parce que présenter comme une alternative à la crise
financière actuelle le retour au droit de chaque État de la zone euro
de faire marcher la planche à billets n’est en rien une solution pour
surmonter la crise, ni une perspective plus favorable pour les classes
exploitées. Une politique inflationniste, même menée par l’État
national, c’est encore une politique destinée à vider les poches des
salariés en démolissant le pouvoir d’achat des salaires. Les
circonstances peuvent amener la bourgeoisie à adopter cette politique.
Les États-Unis l’appliquent déjà. L’Europe aussi, dans une certaine
mesure.
Les travailleurs n’ont évidemment pas à se retrouver derrière la
politique de la bourgeoisie, qu’elle vise la stabilité monétaire ou
qu’elle soit inflationniste. Cela repose la nécessité pour le monde du
travail de mettre parmi ses objectifs l’échelle mobile des salaires,
susceptible de préserver leur pouvoir d’achat.
Dans le texte du congrès de l’année dernière consacré à « La crise
de l’économie capitaliste », nous constations que : « Contrairement aux
craintes des milieux financiers, voire des dirigeants politiques des
grandes puissances impérialistes, l’utilisation effrénée de la planche à
billets ne s’est pas traduite, ou pas encore, par un retour à la forte
inflation des années soixante-dix. […] Tout se passe comme si
l’économie était cloisonnée et que la masse monétaire supplémentaire
résultant de la planche à billets était entièrement absorbée par le
système financier lui-même. »
Étant donné cependant le fonctionnement forcené de la planche à
billets aux États-Unis, en Grande-Bretagne et, d’une autre manière, en
Europe, il est probable que la masse monétaire en circulation puisse
alimenter tout à la fois le casino des riches et l’inflation pour les
classes populaires.
Les altermondialistes prennent soin de ne jamais mettre en cause les
fondements de l’économie capitaliste tout en critiquant certains de ses
dégâts. Ce n’est pas pour rien qu’ils peuvent postuler à l’insigne
honneur d’être les maîtres à penser du Parti socialiste. Ne sont-ils pas
déjà flattés que même le très réactionnaire duo Sarkozy-Merkel
envisage d’un œil favorable la taxe Tobin, ce dérisoire prélèvement qui
non seulement ne touche en rien aux fondements de l’économie
capitaliste, c’est-à-dire aux véritables causes de la crise, mais
effleure à peine les intérêts des financiers spéculateurs. La dernière
réunion du G20, ce cénacle des dignitaires de l’impérialisme, a même
mis l’idée de taxer les opérations financières à l’ordre du jour de ses
palabres.
La gauche gouvernementale et ses inspirateurs altermondialistes et
assimilés posent en fait leur candidature pour être les exécutants de
la volonté du grand capital, si le chaos financier actuel l’amène à
faire appel aux béquilles étatiques.
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