lundi 20 septembre 2010

:: L’armée française pourrait-t-elle jouer le même rôle que l’armée chilienne ? [Chili #1]

Extrait de Chili : un massacre et un avertissement (brochure parue le 30 septembre 1973.

Le mardi 11 septembre 1973, la « junte » formée par les généraux commandant les différentes armes de l’armée chilienne a brutalement mis fin à l’existence du gouvernement Allende, de ce gouvernement qui depuis sa constitution, en octobre 1970, prétendait assurer la tâche du passage pacifique du Chili au socialisme. Et à la tête de la junte militaire, il y avait le général Augusto Pinochet, l’un de ces généraux que les dirigeants de l’Unité Populaire avaient présentés aux travailleurs comme des militaires loyaux, comme les meilleurs garants de la légalité.
Le putsch a été d’une rare violence. Les blindés et l’aviation d’assaut sont intervenus massivement dès le début, et les images de Santiago qui nous sont parvenues depuis sont celles d’une ville frappée par la guerre. Nul ne peut encore, d’ici, faire le bilan exact du drame, dire combien de milliers de travailleurs, de petites gens, sont déjà tombés sous les coups des bourreaux. Mais l’on sait que depuis le coup d’État, la chasse à tout ce qui était de gauche est ouverte au Chili, que l’on fusille et que l’on déporte à tour de bras, que des milliers de prisonniers s’entassent dans les stades de Santiago ou dans les cales des navires de guerre, à Valparaiso. Et les premières mesures politiques prises par la junte : interdiction de tous les partis politiques de gauche, dissolution des syndicats ouvriers, ne laissent aucun doute sur la portée de ce qui est en train de s’accomplir là-bas.
Pour les militaires chiliens, il ne s’agit pas seulement de remplacer le gouvernement Allende par un gouvernement plus à droite. Il s’agit de pratiquer la saignée à laquelle rêvent tous les généraux réactionnaires. Il s’agit d’essayer d’assassiner toute une génération de militants ouvriers et socialistes, de frapper de terreur la classe ouvrière et la population pauvre tout entière, et de tenter d’anéantir tout espoir même en une autre société.
Le sort tragique du prolétariat chilien, les travailleurs du monde entier doivent en tirer les leçons. Certains - ceux là mêmes, surtout, qui défendent en France la même politique qu’Allende et l’Unité Populaire défendaient au Chili - disent que ce n’est pas le moment, que sur les tombes à peine recouvertes des martyrs de Santiago, il convient seulement de se recueillir. Mais les leçons que nous devons tirer des événements chiliens, les travailleurs de là-bas les ont payées trop cher pour que nous ayons le droit de les mépriser. Toute une génération de militants massacrée, et il ne faudrait pas essayer de savoir comment cela fut possible, comment éviter que cela ne se reproduise ailleurs, dans l’avenir ?
C’est au contraire aujourd’hui le devoir de tous les travailleurs conscients de se poser ces questions. Et il n’y a qu’en tirant les leçons de ce drame que les travailleurs du monde entier pourront un jour réaliser ce qui était l’espoir de leurs frères chiliens, l’avènement d’une société socialiste, et venger du même coup toutes les victimes de la barbarie capitaliste, venger la classe ouvrière chilienne assassinée.

Pourquoi l’armée a-t-elle pris le pouvoir et a-t-elle massacré la gauche ?

D’abord parce qu’elle en a eu la possibilité. La crise économique, qui existait certes bien avant l’arrivée de l’Unité Populaire au pouvoir, mais qui n’avait cessé de s’approfondir depuis 1970, le mécontentement croissant de la petite bourgeoisie urbaine, le désenchantement sans doute aussi d’un certain nombre de travailleurs déçus par l’Unité Populaire, et qui ne voyaient pas pourquoi ils auraient défendu Allende, tout cela constituait une situation politique qui a donné à l’armée et à l’extrême droite l’occasion de s’imposer au pouvoir, et d’imposer leur politique à la bourgeoisie chilienne qui, jusque là, faisait confiance à Allende par l’intermédiaire des hommes politiques des partis bourgeois de droite.
Ces circonstances favorables permettaient aussi à l’extrême droite de débarrasser la bourgeoisie chilienne, pour des années, de toute opposition ouvrière en éliminant physiquement tout ce que la classe ouvrière comptait de militants.
Pour l’armée, qui ne représentait dans le pays qu’une force numériquement très minoritaire, ce massacre était d’ailleurs une nécessité politique. Elle ne pouvait se contenter de déposer Allende et de le remplacer à la tête de l’État, gestes auxquels se résument parfois, dans d’autres circonstances, certains coups d’État militaires. La réussite immédiate du putsch - face à une possibilité de résistance de la classe ouvrière - comme la stabilité future du régime qu’il voulait mettre en place imposaient à l’état-major de frapper vite et fort, et de briser la classe ouvrière pour le plus longtemps possible.

Le coup d’État contre Allende était-il prévisible ?

Le coup d’État militaire n’était-il pas préparé ?

Dès le début du gouvernement Allende la possibilité d’un putsch militaire était présente à tous les esprits. Depuis des mois - mais plus particulièrement depuis la tentative de putsch d’un régiment de blindés de la capitale le 29 juin dernier - tout le monde savait - et bien entendu Allende et les dirigeants de l’Unité Populaire les tout premiers - qu’il existait une menace permanente de coup d’État.
Pour preuve que la gauche chilienne était parfaitement au courant de cette menace il suffit de relire les numéros de ces trois derniers mois du quotidien du PCF L’Humanité, qui reflète certainement fidèlement les préoccupations et les informations du Parti Communiste Chilien et de l’Unité Populaire. La possibilité d’un coup d’État y est sans arrêt évoquée :
« La réaction a compris que toute possibilité de « coup d’État légal » lui devenait interdite. Il ne restait, il ne reste plus que le putsch » (L’Humanité du 30.6.73).
« Situation très grave au Chili : les députés de la droite appellent l’armée à renverser le gouvernement » (titre de L’Humanité du 24.8.73).
« Le troisième (courant qui traverse l’armée, NDLR) - notamment dans l’aviation et la marine - est prêt sans aucun doute pour peu que la conjoncture s’y prête à prendre la direction ou à se rallier à un coup d’État réactionnaire » (L’Humanité du 8.9.73).
Dans les semaines et les mois qui ont précédé le putsch, l’armée prenait de plus en plus ses distances d’avec le gouvernement Allende : démission du général Ruiz de ses fonctions de ministre des travaux publics et de commandant en chef des forces aériennes le 18 août ; démission du général Prats du ministère de la défense et du commandement en chef des forces armées le 23 août ; démission des généraux Guillermo Pickering et Mario Sepulveda, respectivement directeur de tous les instituts militaires du pays et commandant de la garnison de Santiago, le 24 août ; démission de l’amiral Raoul Montero, commandant en chef des forces navales chiliennes de son poste de ministre des finances le 27 août. Régis Debray, qui se présente comme un allendiste inconditionnel et un ami de l’ex-président, écrit dans Le Nouvel Observateur du 17.9.73 : « Réunissant le lendemain dans son bureau le corps des généraux d’active des forces armées, il (Allende, NDLR) découvrit qu’il ne pouvait compter que sur quatre généraux contre dix huit (les quatre étaient parmi ceux qui allaient démissionner de l’armée en août, NDLR). Au même moment, les officiers subalternes délibéraient dans toutes les casernes du pays : huit sur dix, surtout parmi les plus jeunes, demandaient le relâchement des mutins et la destitution des quatre fidèles qui, Prats en tête, avaient obtenu leur reddition ».
Le coup d’État n’était pas seulement prévisible. Il était prévu. Par Allende et son gouvernement lui-même. Mais ils n’ont rien fait pour s’y opposer.

Pourquoi les soldats issus du peuple ne se sont pas opposés au putsch ?

Parce que personne - excepté peut-être certains mouvements gauchistes - ni Allende ni les partis qui le soutenaient, ne le leur ont demandé ni ne les ont préparés à cela.
Car au moment d’un putsch, si les soldats n’ont pas été préparés d’avance à son éventualité et instruits de ce qu’ils doivent faire en ce cas, ils n’ont aucun moyen de s’y opposer. Et aussi bien les soldats du contingent que les engagés qui pourraient prendre le parti des travailleurs et de la gauche. Laissés dans l’ignorance la plupart du temps du but réel des ordres qu’ils reçoivent et des mouvements qu’ils font, coupés du reste de la population, soumis à leurs officiers, par quel miracle trouveraient-ils brusquement la conscience et la force de leur dire non au moment précis où ces officiers, franchissant le Rubicon, ne peuvent plus tolérer dans leur troupe ni la moindre désobéissance ni même la moindre hésitation ?
C’est avant l’éventuel putsch que les soldats sympathisants de la cause des travailleurs doivent être préparés à contrôler tous les faits et gestes de leurs officiers, être appelés à désobéir aux ordres qui pourraient leur sembler suspects ou encore mieux qui n’auraient pas reçu d’abord l’approbation des représentants civils des travailleurs (syndicats ou comités locaux), être organisés en liaison avec les travailleurs pour qu’ils sentent qu’en cas de conflit avec leurs officiers ils ne se trouveront pas seuls face à ces hommes qui ont sur eux tout pouvoir, y compris de vie et de mort. C’est avant le putsch que les travailleurs doivent montrer aux soldats qu’ils sont prêts à lutter et décidés à triompher. Car les soldats ne peuvent refuser d’obéir aux ordres de leurs officiers et passer dans l’autre camp, ou même simplement rester neutres, que s’il y a dans cet autre camp une perspective de victoire.
Au lieu de cela le gouvernement d’Unité Populaire a multiplié les proclamations pour demander aux soldats de rester fidèles à leurs officiers, même et y compris dans la dernière période, alors que l’armée était en pleine préparation du coup d’État. Ainsi, le 1er septembre, quelques jours à peine avant le putsch, Étienne Fajon, qui revenait d’un voyage au Chili, disait lors d’une conférence de presse : « La phraséologie gauchiste de différentes formations, dont le MIR est la plus connue, a étayé des positions irresponsables et aventuristes ; c’est le cas de la consigne gauchiste de désobéissance lancée aux soldats, qui a facilité les tentatives des officiers favorables au coup d’État... ».
Pendant le mois d’août on apprenait que plus d’une centaine de marins avaient été emprisonnés et torturés pour avoir voulu s’opposer à la préparation d’un putsch par leurs officiers. Non seulement l’état-major de la marine avait, semble-t-il, monté une provocation pour amener les marins sympathisants actifs de la gauche à se découvrir mais, de plus, il annonçait tout à fait officiellement qu’il entendait maintenant les traduire devant la justice militaire. Le gouvernement Allende laissait faire. Comment après cela les soldats auraient-ils pu prendre son parti en sachant qu’ils risquaient alors la prison et la torture sans que le pouvoir fasse un geste pour eux ?
C’est une telle politique qui a condamné tous les soldats à rester solidaires de leurs officiers quoi qu’il arrive.
Mais pour mener une autre politique, il fallait être prêt et résolu à briser l’armée et non pas avoir comme souci essentiel de la préserver.

Est-il plus difficile de se défendre contre une armée de métier que contre une armée de conscrip-tion ?

Au Chili il y a un contingent d’appelés aux côtés des 75 000 militaires professionnels (en comptant les 25 000 carabiniers). En Espagne en 1936 il y avait un service militaire. Il est donc absurde de croire que l’armée de conscription, qui de toute manière est toujours encadrée par des professionnels, est une protection automatique contre un coup d’État militaire.
De même d’ailleurs, l’armée française, composée de seuls professionnels en Indochine et d’une majorité du contingent en Algérie, mena exactement le même sale travail et la même guerre coloniale dans ces deux pays.
Les hommes de troupe seuls, conscrits ou professionnels, ne peuvent rien contre l’encadrement. Ils sont écrasés par lui et ne peuvent que suivre, y compris dans un putsch qu’ils désapprouvent.
La vraie question, la seule, dépend de la politique de la classe ouvrière et des organisations qui la représentent, de leur capacité et de leur volonté de s’adresser aux soldats, de les dresser contre leurs officiers, d’aider par tous les moyens ceux qui le font, et surtout d’offrir des perspectives de victoire pour le camp des travailleurs. Comment des soldats, professionnels ou conscrits, qui risquent la prison sinon le peloton d’exécution pour simplement exprimer leur sympathie à la gauche au sein de l’armée, pourraient-ils prendre parti contre leurs officiers ou même simplement refuser d’obéir aux ordres des putschistes, si les choses sont réglées d’avance, si la victoire des militaires est assurée, si les travailleurs n’ont aucune chance de triompher ?

Pourquoi les « officiers démocrates » ne se sont-ils pas opposés non plus au putsch ?

Au début du mois d’août on estimait, paraît-il, qu’il n’y avait que cinq ou six généraux d’active sur vingt-cinq sur lesquels Allende pouvait compter et que huit officiers sur dix lui étaient défavorables. Et, pendant ce mois d’août, à l’approche du putsch, tous les généraux qui passaient pour allendistes ont donné leur démission. Ils ont préféré disparaître plutôt que de s’opposer au coup d’État.
Le général Prats, en donnant lui-même sa démission du ministère de la défense et du commandement en chef des forces armées a résumé leur position : « Pour ne pas briser l’armée ».
Si les politiciens démocrates, du type Allende, préfèrent la défaite politique et même risquer la mort plutôt que de toucher à l’État et à ce qui en est l’essence, l’armée et la police, comment pourrait-il en être autrement des officiers « démocrates » ? L’armée, c’est eux. Par toutes les fibres de leur formation, de leur vie, de leur être, ils sont destinés à la préserver. Au risque, eux aussi, de la défaite de leur parti et même de leur carrière.

Allende a-t-il essayé de s’appuyer sur la classe ouvrière face à la menace de putsch ?

L’armée chilienne compte 75 000 professionnels dont 50 000 dans les divisions classiques, terre, mer, air, et 25 000 carabiniers organisés sur le modèle militaire et dotés d’un armement d’infanterie. Face à cela il y a « un million et demi de travailleurs sur lesquels la centrale syndicale unique exerce une influence directe » (L’Humanité du 27.8.73).
La classe ouvrière avait donc les moyens de s’opposer au coup d’État militaire, à condition de s’armer, de faire appel à l’intérieur même de l’armée aux militaires (soldats ou sous-officiers) favorables à la gauche, et surtout de passer à l’offensive la première sans laisser l’avantage de celle-ci à l’état-major.
Au lieu de cela, la gauche a parlé d’armer les travailleurs sans le faire. « S’il le faut, le peuple sera armé » déclarait à la radio Allende à la suite du putsch manqué du 29 juin. Mais en matière de guerre civile rien n’est plus ridicule que les menaces sans effet et les rodomontades.
Elle a mobilisé la classe ouvrière dans de grandes manifestations de rue pacifiques et désarmées. À Santiago, il y a eu 500 000 manifestants le 30 juin à la suite du putsch manqué du régiment de blindés et 800 000 le 4 septembre, cinq jours avant le putsch. Mais que peuvent des centaines de milliers de travailleurs désarmés contre quelques milliers de soldats, eux bien armés ?
Il y avait parmi les soldats et les sous-officiers un certain nombre de partisans de la gauche, comme le prouve l’affaire des marins de Valparaiso.
Mais le gouvernement d’Allende laissait l’état-major de la marine monter officiellement et publiquement un procès contre ces marins, et de plus, il multipliait les appels aux soldats pour qu’ils demeurent loyaux envers leurs officiers. Ainsi L’Humanité du 9.9.73 résumait la thèse de l’Unité Populaire : « Certains mots d’ordre - par exemple la désobéissance envers les officiers élevée dans tous les cas en vertu révolutionnaire - donnent prétexte à des conflits renforçant les positions de la droite, à des provocations d’officiers réactionnaires contre le gouvernement. On voudrait jeter dans les bras des comploteurs les officiers loyaux que l’on ne s’y prendrait pas autrement... ». En fait, la politique de I’Unité Populaire a surtout abouti à laisser sinon dans les bras, du moins sous les ordres de leurs officiers, les soldats qui pouvaient lui être favorables. Que pouvaient-ils faire d’autre puisque c’est la gauche elle-même qui leur recommandait, comme la première des vertus, l’obéissance à leurs officiers et qui, de plus, abandonnait à ces mêmes officiers ceux d’entre eux qui avaient voulu s’opposer à d’éventuelles en-treprises factieuses ?
Ce que la gauche a conçu au mieux pour s’opposer au putsch, c’est de mobiliser les travailleurs pour garder les usines. « Les 10 000 volontaires de la patrie - jeunes communistes, socialistes, chrétiens, ouvriers, étudiants, paysans qui consacrent jusqu’à 18 heures par jour à la conduite, au chargement, au déchargement des camions, qui montent la garde autour des usines, des centrales électriques, des réservoirs d’eau potable, qui affrontent les commandos d’extrême droite - donnent par leur exemple quotidien une idée de ce que serait la riposte populaire à un éventuel coup de force ». (L’Humanité du 27.8.73).
Mais dans les semaines qui ont précédé le putsch, l’armée a multiplié les perquisitions dans les quartiers ouvriers et les entreprises pour y rechercher les armes que les travailleurs auraient pu détenir. Non seulement le gouvernement d’Unité Populaire n’a rien fait pour s’opposer à ces opérations policières, mais il a au contraire donné à l’état-major un blanc-seing pour y procéder.

Pourquoi l’Unité Populaire n’a-t-elle pas essayé de s’appuyer sur les travailleurs ?

Parce que ses dirigeants - et en premier lieu Allende lui-+même - sont des hommes politiques bourgeois, même s’ils se disent de gauche, socialistes, communistes ou marxistes, parce qu’à l’image de Léon Blum, chef du gouvernement du Front Populaire en France en 1936 qui se qualifia ainsi lui-même, ils se sont comportés comme des « gérants loyaux du capitalisme », et en étaient.
Et tous les hommes politiques bourgeois, quelle que soit leur couleur politique, savent que le dernier recours pour défendre l’ordre social établi, c’est l’appareil de l’État bourgeois, l’armée et la police. Il n’est donc pas question pour eux de toucher à celles-ci. Même s’ils savent aussi qu’elles sont composées d’hommes de droite et de fascistes, c’est à-dire d’adversaires politiques dont le rêve et le programme sont d’annihiler la gauche et le mouvement ouvrier.
Le gouvernement d’Unité Populaire n’a d’ailleurs pas touché davantage au reste de l’appareil d’État. Il a accepté la loi d’inamovibilité des fonctionnaires, qui a permis à tous ceux mis en place par les gouvernements de droite précédents, et notamment la Démocratie Chrétienne de Frei, de rester à leur poste... et d’y mener éventuellement une autre politique que celle du gouvernement.
Les politiciens de l’Unité Populaire préféraient courir le risque du coup d’État, avec tous les risques personnels que celui-ci comportait pour eux, comme le montre l’exemple d’Allende, plutôt que de prendre le risque de démolir cet instrument de la bourgeoisie, qui est le meilleur et l’ultime garant contre les exploités, la classe ouvrière et la révolution.
Cette attitude est d’ailleurs le critère de la nature politique profonde de ces hommes de gauche, la preuve que, quelle que soit l’idéologie dont ils se réclament, ils ne sont en réalité que des représentants de la bourgeoisie.

En cas de victoire de l’Union de la Gauche, l’armée française pourrait-t-elle jouer le même rôle que l’armée chilienne ?

La caste des officiers français est exactement comme au Chili liée par toutes ses fibres à la bourgeoisie et à la réaction.
Sans remonter aux siècles précédents, l’armée française a même une tradition plus solide dans la répression que l’armée chilienne puisque, après la Seconde Guerre Mondiale, elle a mené près de vingt ans de guerre coloniale en Indochine, à Madagascar, en Algérie, etc. Tous les officiers qui ont aujourd’hui le grade de capitaine ou au-dessus sont passés pratiquement par cette école. Un bon nombre de sous-officiers de carrière aussi.
Et surtout le rôle fondamental de l’armée est, en France comme au Chili comme partout, de servir d’instrument ultime et décisif pour trancher en faveur de la défense de l’État bourgeois.

Le jouerait elle ?

Aucun doute n’est permis. Si la bourgeoisie, ou certains secteurs déterminants de celle-ci, estimaient, pour une raison ou une autre, que laisser la gauche au pouvoir devient dangereux ou nuisible pour leurs intérêts et qu’ils n’aient pas d’autres moyens de s’en débarrasser, ils feraient appel à l’armée.
Le régime actuel de la Cinquième République a été instauré à la suite de la révolte de l’armée en Algérie en mai 58. En avril 61, quelques généraux tentèrent par un nouveau putsch en Algérie de se débarrasser de de Gaulle. À leur tête, il y avait Salan, qui avait passé longtemps pour un général « républicain » et avait la réputation d’un général politique qui avait gagné ses galons grâce à ses relations avec les politiciens de la Quatrième République. Comment pourrait-on soutenir après cela qu’un putsch est impensable avec l’armée française ?
D’ailleurs une partie des manoeuvres que font régulièrement les troupes consiste à apprendre à lutter contre une éventuelle subversion intérieure. À quoi cela rime-t-il donc sinon à s’entraîner pour la guerre civile ?

Mitterrand et Marchais nous défendraient-ils mieux qu’Allende ?

Les prises de position des dirigeants du Parti Communiste Français et du Parti Socialiste, au lendemain du putsch chilien, sont parfaitement claires. Ils n’ont tiré aucune leçon de ces événements, et ont au contraire déclaré qu’ils n’entendaient changer en rien leur politique.
Étienne Fajon écrivait par exemple dans L’Humanité du 13 septembre : « Le drame chilien confirme, par ailleurs, pour nous, la justesse de notre orientation fondamentale maintes fois exposée... les partis de gauche, pour promouvoir et mettre en oeuvre leur programme commun, doivent s’assurer le soutien actif et persévérant de la masse immense des travailleurs, de toutes les victimes des monopoles, c’est à-dire de la grande majorité des Français ; ainsi sera isolée et, par conséquent, mise hors d’état de nuire l’étroite oligarchie qui domine encore aujourd’hui l’économie et la politique de la France ; ainsi la volonté du peuple sera assez forte pour déjouer tous les complots et pour l’emporter ». Comme on le voit, pour Fajon et le PCF, le problème de « mettre hors d’état de nuire » l’armée et la police au service de la grande bourgeoisie ne se pose même pas. Il suffit « d’isoler » celle-ci.
Et quant à l’attitude qu’aurait l’Union de la Gauche au pouvoir vis-à-vis de l’armée, voilà ce que déclarait François Mitterrand le 24 septembre au micro d’Europe N°1 : « Je n’ai jamais mis le légalisme de l’armée en doute, en dépit des expériences cruelles de 1958 et 1961. L’armée ne constitue pas une menace à l’heure actuelle pour une république gouvernée par la gauche et dont les structures économiques seraient modifiées. »
Pour justifier cet optimisme béat, les dirigeants de l’Union de la Gauche n’ont finalement, en dernier recours, que cette lapalissade maintes fois répétée en particulier par Georges Marchais : « Le Chili n’est pas la France ». Pour eux, ce seraient donc des conditions spécifiques à la France qui permettraient de ne pas craindre de putsch dans ce pays, en cas de venue de la gauche au pouvoir.
Leur raisonnement n’a d’ailleurs rien d’original, car les réformistes de tous les pays expliquent toujours la possibilité du passage au socialisme par des voies pacifiques dans leur propre pays par les conditions spécifiques de celui-ci. À preuve cette déclaration que Salvador Allende a faite en juin 1972 à un journaliste français (Le Figaro du 13 septembre) : « C’est dans notre pays seul que l’armée défend la Constitution et la loi. Elle apporte dans le respect de la volonté populaire une contribution technique inappréciable au développement de la nation ». Et, rapporte ce journaliste, Allende avait ajouté : « Hein, vous ne pourriez pas en dire autant en France, ni dans la plupart des pays européens ! »

vendredi 17 septembre 2010

:: [#L0, mort de Hardy]

[#L0, mort de Hardy] Pour répondre un peu à CSP... Je ne crois pas qu'il s'agisse de "divergence de formes", car les formes organisationnelles adoptées sont aussi à la mesure des idées défendues, des conceptions que l'on a de la situation de la lutte des classes (se repencher sur les échanges LO-LCR depuis les années 70, de ce point de vue, sont assez éclairants). Et c'est à l'aune de ces idées qu'il faut apprécier cette fidélité au principes bolchévique d'organisation. Car le capitalisme contemporain, notamment en France, dispense-t-il particulièrement la classe ouvrière de se doter d'une organisation révolutionnaire et les militants de se protéger (cf. discipline) des vagues possibles de répression que la bourgeoisie saura, elle, organiser si besoin ? (il est bon, à ce propos de se réinterroger l'incapacité d'Allende, en 1973, à empêcher la pulvérisation du mouvement ouvrier chilien par la bourgeoisie chilienne...). C'est de cela qu'il faut discuter... Dire que LO est fermée sur elle-même, c'est la tarte à la crème des médias mainstream qui ne comprennent rien à rien, mais c'est surtout une connerie à mordre les murs : je ne connais pas beaucoup d'organisations aussi ouvertes, aussi tournées, précisément, vers les autres : des militants qui militent quotidiennement sur leur lieu de travail (ce qui est souvent très risqués), des militants à la rencontre (cad sans arrogance mais dans l'écoute), des travailleurs sur les marchés, dans les cités, des jeunes militants mobilisés en permanence pour trouver tous ceux qui veulent changer le monde et se donner le moyen d'y contribuer. Non, dire qu'une organisation révolutionnaire comme LO est fermée est un contresens malhonnête. Si par "fermée", tu veux dire imperméable aux idées en vogue, à la "modernisation" ambiante, à tout ce qui incite à revenir sur les idées et l'histoire du mouvement ouvrier, alors d'accord. Mais là, de nouveau, on parle d'idée. Du reste, tu estimes que "porter la flamme révolutionnaire" serait devenu anachronique. Et je me dit alors que la LCR aurait été bien inspirée d'être plus "fermée" pour empêcher ses militants de trouver aujourd'hui normales des considérations électoralistes ou de s'inquiéter de leur visibilité médiatique. Tu précises : "LO est en train en ce moment de cher payer sa perpétuelle justification de vouloir à tout prix continuer de porter la flamme révolutionnaire : le parti se replie de plus en plus sur lui-même". Si tu penses que LO paye "électoralement" le fait de rester révolutionnaire, c'est absurde : LO ne se sert pas des élections pour faire des scores, mais pour profiter d'une vitrine pour y défendre ses idées. Ce qui changera les choses, pour LO, ce ne sont pas des élections, mais la révolution. Et dans cette perspective, je t'assure, faire 1 %, ça n'empêche pas particulièrement les militants de LO de dormir. En revanche, la difficulté à s'implanter dans la classe ouvrière, à conserver ses militants au fil du temps (plombé), oui... Tu écris enfin, en passant : "n'existe pour le militant de LO qu'une seule conception viable de la lutte des classes : celle de LO". Or, je pense que LO serait ravie, au contraire, de pouvoir discuter avec le plus grand nombre de bonne volontés sur la situation du mouvement ouvrier révolutionnaire. Mais avec qui maintenant ? Cela étant dit, merci CSP pour cette phrase : "Qd tout un chacun est sommé en permanence d'être le plus transparent possible et de 'communiquer' à tout va, Hardy était resté d'une intégrité quant à ses convictions qui le mettait en complet décalage avec un monde qui n'en finit plus de virevolter d'une opinion à l'autre ; il est facile de dénoncer le 'sectarisme' de ceux qui tiennent à leurs idées, surtout quand ceux qui pérorent ainsi sont autant de girouettes qui tournent frénétiquement à tous les vents".

vendredi 3 septembre 2010

:: Le 3 septembre 1938 : proclamation de la quatrième Internationale

Ci-dessous, trois textes.

Le dernier chapitre du « Programme de Transition », rédigé par Trotsky début 1938, et qui fût le « Manifeste » de la nouvelle Internationale.

Sous le drapeau de la IVe Internationale

Des sceptiques demandent : mais le moment est-il venu de créer une nouvelle Internationale ? Il est impossible, disent-ils de créer une Internationale « artificiellement »; seuls, de grands événements peuvent la faire surgir, etc. Toutes ces objections démontrent seulement que des sceptiques ne sont pas bons à créer une nouvelle Internationale. En général, ils ne sont bons à rien.

La IVe Internationale est déjà surgie de grands événements : les plus grandes défaites du prolétariat dans l'Histoire. La cause de ces défaites, c'est la dégénérescence et la trahison de la vieille direction. La lutte des classes ne tolère pas d'interruption. La Troisième Internationale, après la Deuxième, est morte pour la révolution. Vive la IVe Internationale !

Mais les sceptiques ne se taisent pas : « Est-ce déjà le moment de la proclamer maintenant ? » La IVe Internationale, répondons-nous, n'a pas besoin d'être « proclamée ». ELLE EXISTE ET ELLE LUTTE. Elle est faible ? Oui, ses rangs sont encore peu nombreux, car elle est encore jeune. Ce sont, jusqu'à maintenant, surtout des cadres. Mais ces cadres sont le seul gage de l'avenir. En dehors de ces cadres, il n'existe pas, sur cette planète, un seul courant révolutionnaire qui mérite réellement ce nom. Si notre Internationale est encore faible en nombre, elle est forte par la doctrine, le programme, la tradition, la trempe incomparable de ses cadres. Que celui qui ne voit pas cela aujourd'hui reste à l'écart. Demain, ce sera plus visible.

La IVe Internationale jouit dès maintenant de la haine méritée des staliniens, des sociaux-démocrates, des libéraux bourgeois et des fascistes. Elle n'a ni ne peut avoir place dans aucun des Fronts populaires. Elle s'oppose irréductiblement à tous les groupements politiques liés à la bourgeoisie. Sa tâche, c'est de renverser la domination du capital. Son but, c'est le socialisme. Sa méthode, c'est la révolution prolétarienne.

Sans démocratie intérieure, il n'y a pas d'éducation révolutionnaire. Sans discipline, il n'y a pas d'action révolutionnaire. Le régime intérieur de la IVe Internationale est fondé sur les principes du centralisme démocratique : liberté complète dans la discussion, unité complète dans l'action.

La crise actuelle de la civilisation humaine est la crise de la direction du prolétariat. Les ouvriers avancés réunis au sein de la IV° Internationale montrent à leur classe la voie pour sortir de la crise. Ils lui proposent un programme fondé sur l'expérience internationale de la lutte émancipatrice du prolétariat et de tous les opprimés du monde. Ils lui proposent un drapeau que ne souille aucune tache.

Ouvriers et ouvrières de tous les pays, rangez-vous sous le drapeau de la Quatrième Internationale !
C'est le drapeau de votre victoire prochaine !

Extrait de La Lutte de classe n°30 (juillet 1975) :

Reconstruire la quatrième internationale

Rappeler les conditions extraordinairement difficiles dans lesquelles naquit et se développa l’Opposition de Gauche, puis la IVe Internationale, ne suffit pas à expliquer son isolement persistant. Le poids des conditions historiques est considérable, mais les révolutionnaires ne peuvent s’en servir comme alibi. Le fatalisme est à l’opposé de la pensée militante.

Isolée à sa fondation à cause des conditions objectives, la IVe Internationale n’existait, selon le mot de Trotsky lui-même, que comme « avant-garde de l’avant-garde ». En 1938, l’Internationale était proclamée, mais ses sections n’avaient, dans la plupart des cas, qu’une existence embryonnaire. Sa force était dans l’avenir, elle donnait aux futurs cadres du mouvement ouvrier un programme et un espoir, elle assurait, en la personne de Léon Trotsky, le lien vivant avec le passé révolutionnaire et la tradition bolchevique. L’Internationale décapitée par l’assassinat de Trotsky pouvait et devait survivre, mais il fallait donner chair et vie au programme. Il fallait que les sections se consacrent en priorité, et c’était ce préalable qui conditionnait tout le reste, à la construction d’organisations en contact réel et suffisamment important avec la classe ouvrière.

En fait, les organisations trotskystes officielles allaient se révéler incapables de se lier aux masses. Non parce qu’elles se réclamaient du trotskysme, mais parce que leur pratique organisationnelle, leur conception même du travail nécessaire, était étrangère aux traditions révolutionnaires du bolchevisme, leur composition petite-bourgeoise, circonstancielle et même inévitable à une époque donnée, allait devenir un élément permanent, caractérisant la nature de ces organisations.

Ce comportement, cette pratique organisationnelle ont marqué l’activité et les méthodes de travail, aussi bien dans la construction des organisations nationales qu’internationales.

Cela s’est traduit par une activité essentiellement proclamatoire. Plusieurs organisations aujourd’hui revendiquent le titre de IVe Internationale sans qu’aucune ne se posé réellement le problème de sa construction. A quoi bon puisqu’elles sont la IVe Internationale. Pourtant, s’il fallait une preuve que cette Internationale n’existe pas aujourd’hui, qu’il nous faut oeuvrer à la constituer dans les faits, on la trouverait dans l’éparpillement même du mouvement trotskyste en plusieurs tendances rivales. C’est la preuve même qu’il n’existe nulle part une véritable direction internationale, éprouvée, sélectionnée dans la lutte, jouissant d’un capital de confiance suffisant auprès de l’ensemble’ des militants pour disposer de l’autorité nécessaire.

Mais cela n’empêche pas les organisations qui s’intitulent IVe Internationale de se donner un mode de fonctionnement complètement inadapté à ce qu’elles sont réellement, et qu’elles justifient en se présentant comme des directions réelles du prolétariat international.

Ces règles de fonctionnement vidées de tout contenu, deviennent alors des recettes mécaniquement appliquées, qui servent à masquer la réalité du mouvement trotskyste officiel, mais qui, en aucune façon, ne le transforme en mouvement réel. Il ne s’agit pas de nier la valeur des principes. Mais les principes seuls sont insuffisants. Ainsi, par exemple, les organisations qui se sont proclamées « IVe Internationale » ont un mode de fonctionnement aujourd’hui, qui découle, prétendent-elles, des principes du centralisme démocratique. C’est-à-dire qu’elles imposent aux différentes sections qu’elles se soumettent aux décisions de la majorité.

C’est certes une règle indispensable pour qu’existe une direction digne de ce nom, capable de jouer pleinement son rôle. Mais la règle ne suffit pas pour qu’existe cette direction. Le fait de se réclamer du centralisme démocratique n’a en lui-même, aucun pouvoir créateur, le centralisme démocratique est au contraire une création vivante du développement organisationnel et politique d’un groupe. S’il en indique l’architecture générale et les proportions, il ne saurait être le ciment de l’organisation. Le ciment, c’est l’indispensable confiance que les militants manifestent entre eux et surtout vis-à-vis de leur direction. Le centralisme démocratique, la discipline qui en découle, ne peuvent exister sur des bases purement juridiques. Car pour qu’une minorité accepte de se plier, aux règles de discipline générale, aux décisions de la majorité encore faut-il qu’elle ait un minimum de confiance dans cette majorité. Aucun statut n’institue cette confiance Elle se gagne et elle se perd.

Or la formation d’une direction compétente n’est pas le produit d’un règlement. Elle est le fruit de luttes, d’expériences, de vérifications multiples. Son autorité trouve son fondement dans la justesse de la ligne politique suivie, c’est-à-dire, en dernière analyse, dans sa compétence. C’est ainsi que la direction bolchevique avait réussi à acquérir l’autorité qui fut la sienne au lendemain de la Révolution Russe, sur l’ensemble du mouvement communiste, non pas dans les statuts, tout formels à ses débuts, de la IIIe Internationale, mais dans sa capacité de mener le prolétariat russe à la victoire en 1917. C’est cette référence concrète qui. devait asseoir l’autorité de la direction du parti bolchevik sur l’ensemble de l’Internationale.

Le mouvement trotskyste, dans la période actuelle, est loin de disposer d’un tel capital, et aucune section nationale n’en dispose, ne serait-ce que partiellement. Il ne faut pas chercher plus loin l’explication de son éclatement en de multiples tendances. Quelle « minorité » accepterait la loi absolue d’une majorité dont elle ne reconnaît pas la compétence ? Chacune des tendances préfère alors scissionner et fonder sa propre organisation, au sein de laquelle elle sera soumise à sa discipline propre.

En fin de compte, la référence mécanique au centralisme démocratique, loin d’être un instrument d’efficacité, devient dans ces conditions au contraire un instrument bureaucratique destiné. à empêcher que les débats puissent avoir lieu au sin de l’organisation. Ce n’est pas un facteur de cohésion, mais un élément de division.

Certes il ne s’agit pas pour nous de reprocher aux organisations qui se réclament du trotskysme, et nous-mêmes en faisons partie, leur faiblesse numérique, ni de renoncer, à cause d’elle, à une organisation internationale des communistes révolutionnaires. Nous pensons au contraire qu’il faut construire l’Internationale, et que cette Internationale ne peut être construite que sur la base du programme trotskyste, sur les bases du programme de fondation de la IVe Internationale.

Mais pour ce faire, il faut en finir avec les illusions, avec les rodomontades et avec le bluff qui ne sont qu’un aspect des moers et des pratiques organisationnelles petites-bourgeoises. La Quatrième Internationale n’existe plus organisationnellement. C’est un fait qu’il faut reconnaître ouvertement. Cela signifie qu’il faut la reconstruire. Et pour cela, il ne s’agit pas d’abandonner tout travail international, mais au contraire faire ce travail au niveau des hommes et des organisations tels qu’ils existent aujourd’hui.

A l’heure actuelle, seule aurait un sens, parce qu’elle permettrait de travailler plus efficacement à la reconstruction de la IVe Internationale, une organisation internationale reconnaissant le droit de fraction, admettant en son sein toutes les organisations se réclamant du trotskysme, même s’il y en a plusieurs dans un même pays, une direction qui ne se prétendrait pas « direction internationale » parce qu’elle ne le serait pas, mais qui serait le lieu de confrontation pour tous les militants qui combattent sous le drapeau de la IVe Internationale.

C’est au sein d’une telle organisation, à travers une telle confrontation, que pourrait se qualifier et se sélectionner peu à peu une direction internationale reconnue. C’est ainsi que pourrait se forger une organisation internationale pour laquelle le centralisme démocratique ne serait pas une simple prétention, mais serait une réalité.

Ces propositions, nous les avons défendues publiquement à maintes reprises. A chaque fois que l’occasion s’en est présentée, nous avons fait des propositions en ce sens. C’est ainsi par exemple que nous posions le problème lors des pourparlers qui eurent lieu entre Lutte Ouvrière et la Ligue Communiste en 1972. Elles se sont à chaque fois heurtées à une fin de non-recevoir, plus ou moins ouverte.

En faisant de telles propositions, cela ne signifiait nullement, encore une fois, que nous renoncions à une Internationale centralisée, nécessaire état-major de la révolution mondiale. Mais nous pensions, et nous continuons à penser, que ce n’est pas en se fondant sur des fictions, sur des faux-semblants, sur une apparence de direction que nous pourrons un jour donner corps à cette direction véritable.

La Quatrième Internationale n’existe plus. Mais le trotskysme n’a pas fait faillite. Et le fait que, près de soixante ans après la Révolution Russe, ce soit la seule tendance qui existe à l’échelle internationale en est la meilleure preuve.

Mais pour que cette reconstruction devienne possible, il faut savoir faire en toute lucidité le bilan, sans concession, sans faiblesse, sans accommodement diplomatique et complaisant avec la réalité, de l’histoire du mouvement trotskyste. Il faut rompre avec les moers et les méthodes actuelles. Ce n’est qu’à ce prix que peut commencer cette oeuvre de reconstruction. Mais y renoncer serait renoncer à faire lucidement ce bilan, ce serait renoncer à la reconstruction de la Quatrième Internationale, et en même temps renoncer à la perspective de la révolution.

Extrait du l'exposé du Cercle Léon Trotsky n° 27 du 30 septembre 1988 :

50 ans après la fondation de la IVe Internationale. Quelles perspectives pour les militants révolutionnaires internationalistes ?

C'est à nous, trotskystes, tels que nous sommes, autant que nous sommes aujourd'hui, que revient la tâche de faire retraverser aux vieilles expériences révolutionnaires, c'est-à-dire au savoir-faire prolétarien et internationaliste, le no-man's land entre les générations militantes, pour permettre enfin au mouvement ouvrier mondial de redémarrer sur des bases politiques supérieures à celles des années 30.

Une gageure ? Oui, sans doute. Comme toutes les entreprises humaines qui valent la peine qu'on se batte pour elles. Mais une gageure en effet. Car cet héritage politique que nous a légué Trotsky avant son assassinat et dans lequel les différents groupes trotskystes ont puisé plus ou moins partiellement, n'est pas simplement une doctrine ou un programme de formules toutes faites à adapter au goût du jour.

Le bolchévisme, disait Trotsky pour son propre compte, «n'est pas une doctrine, mais un système d'éducation révolutionnaire pour l'accomplissement de la révolution prolétarienne ». Nous pouvons en dire tout autant du trotskysme.

Et toute la question est là : nous, les trotskystes, aurons-nous la volonté, l'âpreté, l'audace intellectuelle et politique et l'acharnement humain pour retrouver, pour réinventer dans l'action militante et l'action révolutionnaire, ce système d'éducation révolutionnaire dont parlait Trotsky, afin de le communiquer à toute la génération combattante qui surgit aujourd'hui dans les rangs des opprimés ?

Un défi à relever

Voilà le défi que nous, révolutionnaires internationalistes actuels, avons à relever : enflammer pour nos idées internationalistes toute cette génération combattante, qui malgré l'épreuve de l'histoire et des révolutions nationales fourvoyées, a acquis artificiellement une nouvelle tradition selon laquelle le nationalisme serait progressif.

Du temps des IIe et IIIe Internationales, l'internationalisme, comme la conscience de classe, c'étaient les organisations ouvrières qui le véhiculaient. Aujourd'hui, ce sont les conditions techniques et économiques de l'impérialisme qui rendent la nécessité du combat internationaliste plus évidente que jamais. Mais plus que jamais aussi, il est rejeté par les appareils militaires ou bureaucratiques qui encadrent les masses ou se précipitent à leur tête.

En fait, le problème n'est pas tout-à-fait nouveau. Lénine aussi, en son temps, bien avant 1917, avant 1905, dut combattre la politique de ces «libéraux armés de bombes», comme il disait, de ces militants étrangers au prolétariat même si pour se mettre au goût de l'époque ils s'intitulaient socialistes-révolutionnaires, et qui voulaient faire le bonheur du peuple malgré lui.

Aujourd'hui, là précisément où la révolution est à l'ordre du jour dans bien des pays du monde, nous avons à combattre la politique des mêmes libéraux bourgeois, non seulement armés de bombes, mais disposant désormais de petits appareils militaires et bureaucratiques, et surtout, surtout, y compris quand ils ne disposent pas encore de tels appareils, d'un savoir-faire dans l'art d'encadrer les masses et l'art d'en prendre la direction sans craindre qu'elles les débordent.

Notre tâche, c'est d'acquérir le savoir-faire inverse. «L'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes». C'est cette conviction profonde qui doit guider nos interventions politiques et militantes. Partout où nous sommes. En quelques circonstances que ce soit, y compris au cours des luttes les plus modestes, ici même.

L'une de nos tâches, c'est de permettre aux masses dès lors qu'elles se mettent en mouvement, et elles se mettent en mouvement dans bien des pays, et elles se mettront en mouvement ici aussi, d'apprendre à déborder leurs appareils réformistes ou nationalistes, ou tout simplement les hommes qui se sont empressés de se mettre à leur tête.

Car ces gens-là, immanquablement, inévitablement, leur disent à un moment ou à un autre au nom d'un prétendu intérêt supérieur, celui de la nation, de l'économie de la nation, de la religion de la nation, qu'elles doivent rentrer dans le rang, dans le rang de l'ordre bourgeois.

***

La tâche paraît grande, en regard des faibles forces des trotskystes et parmi eux, de ceux qui ont conscience de cette tâche. Mais sa réalisation est peut-être plus proche que jamais. Car les circonstances objectives ne nous sont pas défavorables, bien au contraire. Elles sont au moins aussi favorables qu'elles l'étaient pour Lénine en 1902. Et puis, il y a des circonstances où le problème n'est pas d'être nombreux, mais d'être là, seulement lié à sa classe, et de savoir ce qu'on veut.

[...]

Oui, c'est possible, si nous avons suffisamment confiance en nos propres idées, pour être convaincus comme Marx nous l'a appris, que les idées deviennent des forces quand elles s'emparent des masses. Mais pour qu'une telle réaction en chaîne se produise encore faut-il que ceux qui détiennent ces idées n'y renoncent à aucun prix.

***

Première chose, donc, tenir à nos propres idées, plus qu'à tout :
— Seul le prolétariat peut être l'artisan de la révolution socialiste communiste.
— La classe ouvrière, la classe des prolétaires, celle de ceux qui n'ont rien à perdre, qui n'ont ni patrie, ni propriété à défendre, est la seule classe révolutionnaire jusqu'au bout.
— Le prolétariat devra certes s'allier à d'autres classes sociales pour remporter la victoire, mais il ne devra pas être à leur remorque, même quand il participera à des combats communs.
— La révolution socialiste peut éclater dans un seul pays. Mais aucun pays ne peut vivre par lui-même. Car le rôle historique de la bourgeoisie, son seul rôle progressif en fait, c'est, on le voit encore aujourd'hui, d'avoir créé une économie qui fait éclater les frontières. Et le socialisme qui veut survivre à l'intérieur de certaines frontières, que ce soit celles de l'URSS immense, du continent chinois, ou de la minuscule Cuba, ne peut être qu'un socialisme de la misère et au bout du compte une utopie réactionnaire.
— Cela fait près d'un siècle que le capitalisme arrivé à son stade impérialiste se survit en passant d'une crise à l'autre, d'une guerre mondiale à l'autre, sans résoudre aucune de ses contradictions. Cela fait depuis le début du siècle que la crise du capitalisme est plus ou moins permanente et le monde plus ou moins vivable. Car s'il vaut sans doute mieux vivre aujourd'hui à Berlin qu'à Mexico, entre 1944 et 1945, quand l'aviation alliée bombardait les villes allemandes, il valait sans doute mieux vivre à Mexico qu'à Berlin. Aucun endroit du monde n'est épargné. Même pas ces Iles Malouines, au bout du monde, on l'a vu il n'y a pas si longtemps.

Il n'y a pas d'évasion possible.

— Toutes les revendications prolétariennes restent à l'ordre du jour. Seul le prolétariat mondial sera en mesure de faire sauter les chaînes des frontières nationales.
— Seule une économie planifiée à l'échelle mondiale sur la base de la technologie la plus avancée, permettra à l'Humanité de franchir un nouveau pas dans la maîtrise de son histoire et de son évolution. Cela signifiera une production non pas pour le profit, mais une production pour les besoins dans la limite de ces besoins, en trouvant un équilibre entre les besoins matériels et l'exploitation des ressources naturelles de la planète, tout en permettant enfin l'essor illimité des besoins intellectuels et artistiques de l'en-semble de l'Humanité.

La société impérialiste, elle, n'est capable que de créer une abondance à caractère pathologique à un bout, la misère et le dénuement concentrationnaire à l'autre. On ne peut pas imaginer que l'Humanité puisse continuer à vivre ainsi : avec la famine au Soudan et la jachère en Europe ; avec une saison de sécheresse aux Etats-Unis qui a fait la fortune de quelques exportateurs de blé en Argentine, alors même qu'en Argentine la misère s'installe brutalement avec la nouvelle dévaluation de la monnaie qui suit plusieurs années d'inflation galopante.

Toutes ces inégalités, ces injustices : les restaurants du cœur et la charité pour la recherche médicale, mais les impôts pour fournir des armes lourdes aux dictateurs qui envoient leurs peuples s'entretuer, sans parler de ces frontières nationales qui dans certains endroits font revenir les peuples au Moyen Age, tout cela ne durera pas. Cela ne peut pas durer.

***

Et c'est là où le rôle des individus, de quelques dizaines de milliers d'individus à l'échelle de la planète, peut être déterminant. Car justement, un parti révolutionnaire ne peut pas être un parti de masse. Il ne peut l'être seulement qu'au travers de la révolution. Et en dehors de telles crises révolutionnaires, le rôle des individus, des militants, du volontarisme, est un rôle important, déterminant. Les classes dominantes l'ont su elles qui ont toujours tenté de se protéger de ces minorités révolutionnaires dans les périodes critiques.

Un parti révolutionnaires, une Internationale, c'est cela, une organisation de quelques dizaines de milliers d'individus : pas n'importe qui, des gens qui se sont donné un but véritable dans la vie, en un mot, une organisation qui est capable, quand elle devient une organisation de masse, de vaincre là où d'autres ont dégénéré.

Voilà notre ambition.

Vive l'Internationale du prolétariat !
Vive la IVe Internationale !

lundi 12 juillet 2010

:: Lutte Ouvrière dans le mouvement trotskyste (1983)

Ce texte de LO n'est pas tout jeune puisqu'il y est encore question du PCI et de la LCR qui ont aujourd'hui disparu (le premier s'est transformé en MPPT, puis en PT et aujourd'hui en POI, la seconde en NPA). Mais ce texte, me semble-t-il, apporte les éléments qui, précisément, permettent de comprendre l'évolution du mouvement trotskiste en France depuis ses origines...

Lutte Ouvrière dans le mouvement trotskyste (par LO, 1983)

[en version Word, ici]

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Il y a en France aujourd'hui trois organisations trotskystes d'envergure sensiblement égale, Lutte Ouvrière, la Ligue Communiste Révolutionnaire et le Parti Communiste Internationaliste. Il y a aussi plusieurs autres groupes de moindre taille. Cette situation ne donne pas seulement prise aux sarcasmes de nos adversaires qui veulent y voir la preuve de l'incapacité congénitale du trotskysme et peuvent aujourd'hui comme hier répéter la vieille plaisanterie : “Dès qu'il y a trois trotskystes il y a au moins deux partis”. Elle désole aussi tous ceux qui regardent avec sympathie vers les idées révolutionnaires et sans aucun doute les militants des différents groupes, à moins qu'ils ne soient caparaçonnés dans le sectarisme. Tous ceux-là ne peuvent s'empêcher d'imaginer qu'une organisation qui associerait les forces de tous ces groupes, ou même simplement des principaux d'entre eux, en ferait déjà un parti dont les interventions pourraient compter dans la vie politique du pays.

La question de l'unité est d'autant plus posée que ces dernières années, si la direction du PCI a cultivé l'isolement par rapport aux autres organisations trotskystes, sans doute pour être plus à l'aise pour tenter de complaire au Parti Socialiste ou à certaines bureaucraties syndicales, Lutte Ouvrière et la Ligue Communiste Révolutionnaire par contre se sont présentées aux élections en commun à plusieurs reprises.

Si Lutte Ouvrière et la LCR peuvent se présenter ensemble aux élections, pourquoi ne pourraient-elles pas faire bien d'autres choses ensemble, pourquoi ne pourraient-elles pas faire une seule organisation ? Sinon, qu'est-ce qui les en empêche ? Qu'est-ce qui justifie leur séparation ? Il est vrai que la création et le maintien d'un groupe distinct doivent être justifiés par des différences décisives qui empêchent de coexister à l'intérieur d'une même organisation. Trop de scissions, à nos yeux, n'ont certainement pas eu cette justification. Il est grave de contribuer encore à l'émiettement d'un mouvement trotskyste déjà si dispersé, en France comme dans le monde, ou de l'entretenir. Alors puisque Lutte Ouvrière est trotskyste -et elle le revendique et l'a toujours revendiqué- pourquoi l'est-elle à part ?

UN MOUVEMENT TROTSKYSTE…

Si nous nous réclamons aujourd'hui en 1983 du programme trotskyste, c'est parce qu'il s'agit du programme tiré des expériences réelles du mouvement ouvrier révolutionnaire ; parce que le trotskysme est tout simplement le faisceau des conclusions tirées de la révolution russe puis de la dégénérescence de l'Etat soviétique en un monstrueux appareil bureaucratique et totalitaire, mais aussi des échecs des mouvements prolétariens en Chine, en Allemagne ou en Espagne dans les années vingt et trente. Depuis, le monde certes a bien changé, ce qui pose maints problèmes à qui veut le comprendre, l'expliquer et le transformer, mais le mouvement ouvrier révolutionnaire, lui, a stagné et est resté silencieux. Nulle part la classe ouvrière n'est intervenue, indépendamment, en tant que classe, dans des évènements politiques décisifs, et encore moins pour y réclamer le pouvoir politique pour elle-même afin de transformer la société et la mettre sur la voie du socialisme.

A ceux pour qui le marxisme demeure la philosophie et l'explication de notre société et de notre époque, pour qui donc le prolétariat est la classe, la seule classe, qui par sa place dans la société et ses rapports tant avec les autres classes qu'avec la production, peut transformer le monde dans un sens socialiste, force donc est, encore aujourd'hui, en 1983, de partir du programme trotskyste, condensé des dernières expériences vivantes du prolétariat révolutionnaire.

Autrement d'ailleurs quel choix avons-nous ? Il y a eu depuis un certain nombre de théories ultra-gauches. Elles se caractérisent toutes par le fait d'avoir été élaborées par quelques têtes, quelquefois éminentes, mais sans relation avec l'expérience du mouvement ouvrier réel. Que peuvent valoir les élucubrations en cabinet, même de penseurs brillants et de valeur, sans lien aucun avec un mouvement social et politique réel, quand il s'agit de révolution et de socialisme ? Il y a eu aussi depuis différentes théories tiers-mondistes. Il s'agissait toujours d'une tentative de théorisation de l'expérience, révolutionnaire ou non, d'autres classes ou couches sociales que le prolétariat : les différentes variétés de la petite-bourgeoisie, notamment la paysannerie, des pays sousdéveloppés. On peut remarquer d'ailleurs qu'aujourd'hui les courants qui s'en réclamaient ont perdu bien de la vigueur. Le principal d'entre eux, le maoïsme, après avoir connu une flambée dans les années soixante et au début des années soixante-dix, est retombé, disloqué et liquidé bien plus par ses propres contradictions que par des difficultés objectives, et par la découverte, avant même la mort de Mao lui-même, que le maoïsme, le vrai, n'était rien d'autre que la défense des intérêts nationalistes de l'Etat chinois.

Quant aux courants ultra-gauches qui n'ont jamais atteint, et de loin, au moins à l'échelle internationale, même la faible importance du mouvement trotskyste, la plupart de leurs théoriciens ont fini par dériver à droite, jusqu'au réformisme dans le meilleur des cas, comme Shachtman aux Etats-Unis, encore bien plus loin parfois. Castoriadis nous en a offert un dernier exemple récemment en France. C'est une façon après tout de prouver dans la pratique que leurs théories étaient suspendues dans le vide.

…MAIS PAS DE PARTI OUVRIER RÉVOLUTIONNAIRE

Face aux autres courants qui se sont réclamés à un moment ou à un autre du socialisme et de la révolution, le courant trotskyste peut exciper de sa continuité et de son maintien à l'échelle internationale. Il n'en demeure pas moins qu'il reste faible. Il est vrai qu'il y a dans la plupart des pays du monde des militants qui se réclament du trotskysme. Mais il n'y a dans aucun pays de véritable parti, au sens d'une organisation qui aurait une réelle influence sur au moins une partie notable du prolétariat. Et du coup il n'y a pas non plus de véritable internationale. Les différents organismes internationaux qui, implicitement ou explicitement, ont cette prétention, y compris le plus important d'entre eux, le Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale, qui dit regrouper dans ses rangs la majorité des groupes trotskystes de par le monde (nous n'avons pas Vérifié les comptes), n'ayant ni l'influence ni le bilan qui pourrait la justifier.

Il y a bien sûr, des causes objectives à cette faiblesse. C'est vrai que le mouvement trotskyste a été, à ses débuts surtout, victime d'une violente répression. Celle-ci lui a coûté une partie de ses cadres les mieux trempés dans la lutte révolutionnaire et surtout Trotsky lui-même, son dirigeant de stature mondiale, qui incarnait en quelque sorte l'expérience de la révolution russe. Certaines des sections de la Quatrième Internationale naissante, parmi les plus importantes soit par l'expérience révolutionnaire soit par l'influence qu'elles avaient acquises déjà dans les masses prolétariennes ou opprimées, ont pratiquement été complètement liquidées par cette répression. Ainsi disparurent à la fin des années trente les trotskystes d'URSS dans les camps staliniens, c'est-à-dire l'essentiel des cadres révolutionnaires qui auraient pu créer la nouvelle internationale. Ainsi disparut aussi, par exemple, à la fin de la seconde guerre mondiale, le parti trotskyste indochinois qui avait acquis une réelle audience sur une partie des ouvriers vietnamiens.

L'autre cause essentielle de la faiblesse du mouvement trotskyste est le fait que nulle part depuis quarante ans il n'y a eu de mouvement révolutionnaire dans la classe ouvrière. A cela on peut trouver diverses raisons : le triomphe du stalinisme dans le mouvement communiste qui, joint aux défaites du mouvement ouvrier révolutionnaire qui de la Chine à l'Espagne en passant par l'Allemagne ont précédé la seconde guerre mondiale, a certainement été un facteur essentiel dans cette longue stagnation ; la prospérité relative du monde impérialiste qu'ont connue les grands pays impérialistes durant les trois décennies qui ont suivi cette seconde guerre mondiale a joué également son rôle. Quand la classe ouvrière n'est pas révolutionnaire, il est certainement difficile de construire des partis ouvriers révolutionnaires. Mais, si leur absence est due, au moins en partie, à une situation non révolutionnaire, elle est aussi l'une des causes qui expliquent qu'aucune lutte de la classe ouvrière n'ait pris la voie révolutionnaire.

Et nous en arrivons au problème essentiel qui demeure celui du mouvement trotskyste : comment créer un parti ouvrier révolutionnaire, par quelle voie, par quels moyens ? Comment le créer dans une période où la classe ouvrière n'est pas révolutionnaire ? Ou, au moins, comment créer et maintenir une organisation qui par sa politique comme ses liens effectifs avec la classe ouvrière soit en position de jouer un rôle au sein de celle-ci, d'intervenir dans les luttes politiques ou sociales actuelles du prolétariat ? Et par là de conserver toutes les chances pour que le parti ouvrier révolutionnaire surgisse, s'il n'existe pas avant, lorsque se présentera une nouvelle situation révolutionnaire.

C'est à ce problème qui demeure posé à tout le mouvement trotskyste que Lutte Ouvrière propose une réponse différente, pensons-nous, de celle fournie par toutes les autres tendances, quelles que soient leurs différences entre elles par ailleurs. C'est donc en fait, même si cela pouvait apparaître à première vue contradictoire, parce qu'elle est trotskyste que Lutte Ouvrière existe à côté et indépendamment du reste du mouvement trotskyste.

LUTTE OUVRIÈRE: UN CHOIX VOLONTARISTE VERS LA CLASSE OUVRIÈRE

L'orientation prise par Lutte Ouvrière l'a été en fonction de la situation du mouvement révolutionnaire comme de celle du mouvement ouvrier. Celui-ci était partout sous l'influence quasi absolue des réformistes, sociaux-démocrates ou staliniens suivant les endroits et les pays, et les groupes trotskystes étaient également partout très faibles numériquement, sans influence ne serait-ce que sur une partie de la classe ouvrière, généralement composés en grande majorité d'intellectuels et de petits-bourgeois. C'est en partant de cette constatation qu'une poignée de militants venant du petit groupe de l'Union Communiste des années quarante, fonda en 1956 Voix Ouvrière (organisation dissoute par le gouvernement en 1968, dont est issue Lutte Ouvrière).

Notre choix est d'abord un choix de classe : le prolétariat. Mais à une époque où c'est la petite-bourgeoisie intellectuelle qui tient le devant de la scène en matière de radicalisme et où le mouvement ouvrier est tout entier réduit aux organisations réformistes, c'est aussi un choix volontariste qui implique le refus de militer en priorité vers les milieux qui pouvaient sembler -et qui le sont pour tant d'autres- a priori privilégiés pour ce faire.

Parce que Voix Ouvrière était un tout petit groupe, elle estimait qu'il fallait consacrer toutes ses forces à s'implanter dans la classe ouvrière et uniquement à cela. Parce que le mouvement ouvrier tout entier, et notamment les organisations syndicales, étaient sous le contrôle des bureaucraties réformistes, elle estimait que l'organisation révolutionnaire ne pouvait se contenter d'une activité au sein et en direction de l'étroit milieu du mouvement ouvrier organisé, les syndicats et partis politiques ouvriers. Elle devait au contraire exister et apparaître ouvertement au milieu de l'ensemble des travailleurs du rang, organisés ou non, politisés ou non.

Le travail au sein ou en direction des appareils politiques ou syndicaux traditionnels, ou en direction de leurs militants, doit être subordonné au travail dans la masse de la classe ouvrière. Les révolutionnaires ne doivent certes pas renoncer à convaincre et à gagner ces militants. Au contraire, il y a de grandes chances pour qu'il n'y ait de parti ouvrier révolutionnaire que lorsqu'une fraction d'entre eux aura été détachée de leurs directions réformistes. Mais le seul moyen pour parvenir à ce but est d'abord de démontrer que le courant révolutionnaire peut vivre et exister dans la classe ouvrière, qu'il a une politique pour celle-ci, qu'il a une réponse révolutionnaire différente de celle des réformistes et plus efficace aux différents problèmes, petits ou grands des travailleurs, et ceci même lorsque la situation n'est pas révolutionnaire.

C'était cette orientation qu'avait adoptée déjà, pendant les années de la guerre et celles qui suivirent, le groupe de l'Union Communiste, alors bien plus petit que le PCI, section française de la Quatrième Internationale, mais qui fut quand même en mesure d'assurer la direction de la grève des usines Renault en avril et mai 1947, grève qui devait servir de prétexte à expulser le Parti Communiste Français du gouvernement.

C'est cette orientation qui amena Voix Ouvrière dans la deuxième partie des années cinquante à commencer la publication de bulletins d'entreprise dans quelques unes des grandes entreprises du pays, bulletins qui s'adressaient à l'ensemble des travailleurs et pas seulement à la minorité syndicaliste ou politique. Ces bulletins étaient peu nombreux mais ils marquaient la volonté d'orienter le travail des révolutionnaires vers l'ensemble de la classe ouvrière. A l'époque d'ailleurs parce que cette activité amenait les révolutionnaires qui l'avaient entreprise à se heurter, y compris physiquement, aux portes des usines avec les militants de la CGT et du PCF, elle fut quelquefois jugée provocatrice par certains dirigeants du mouvement trotskyste, qui indiquaient ainsi qu'ils estimaient préférable que le mouvement révolutionnaire disparaisse des entreprises, plutôt que d'avoir à combattre les bureaucraties ouvrières.

La stratégie choisie est, répétons-le, dans la logique de la situation et du mouvement révolutionnaire et de la classe ouvrière. Si le but est bien de construire un parti ouvrier révolutionnaire, et rien d'autre, il s'agit de le construire dans la classe ouvrière et nulle part ailleurs. Il ne pourra être construit dans aucun autre milieu, même un milieu en grande partie ouvrier mais tout de même séparé du gros de la classe ouvrière par des intérêts distincts de bureaucratie, comme le milieu syndicaliste. Et puisque les révolutionnaires sont peu nombreux ils ne peuvent pas s'atteler à d'autres tâches que celle de faire exister l'organisation révolutionnaire dans la classe ouvrière. C'est là qu'ils doivent militer, influencer, convaincre et recruter en priorité. Militer en direction d'un autre milieu, quand le mouvement est faible, amène immanquablement d'une part à se détourner de la tâche primordiale et d'autre part à construire une organisation qui n'est ouvrière révolutionnaire qu'en parole, au mieux, puisque sa base sociale se trouve être autre chose que la classe ouvrière elle-même.

… ET LE REFUS DE CONSTRUIRE UNE ORGANISATION DANS UN AUTRE MILIEU

Cette orientation, ce choix fondamental, impliquent à chaque moment et à chaque situation d'autres choix qui en découlent, et pour les faire l'application de la même méthode rigoureuse, logique et volontariste.

Depuis longtemps, les idées du socialisme révolutionnaire trouvent davantage d'écho dans le milieu de la petite-bourgeoisie intellectuelle et il y est plus facile pour les révolutionnaires d'y exister, d'y recruter, d'y défendre ouvertement les idées révolutionnaires, d'y avoir même un impact dans les événements immédiats. Mais ces possibilités mêmes recèlent un danger justement : celui de tourner l'organisation révolutionnaire vers ce milieu et d'amener ainsi sa Politique à se faire en fonction des préoccupations et des problèmes de ce milieu. Elle court alors le risque, qu'elle le veuille ou non, de se faire très vite le reflet sinon le porte-parole politique d'un milieu petit-bourgeois, et à plus ou moins long terme, d'être incapable de jouer son rôle de représentant du prolétariat révolutionnaire pour la simple raison qu'elle se trouve coupée du prolétariat tout court.

Cela ne signifie certes pas que l'organisation révolutionnaire doit cesser de recruter dans les milieux étudiants ou intellectuels. Cela ne signifie pas que les militants étudiants doivent se couper totalement de leur milieu au point de se refuser d'y recruter les femmes, et les hommes qui seraient susceptibles de devenir révolutionnaires. Cela signifie que même les militants étudiants, comme tous les militants petits-bourgeois en général, doivent consacrer l'essentiel de leur énergie et de leur activité en direction de la classe ouvrière.

Dans leur propre milieu social, le recrutement peut se continuer sans de trop gros efforts, et de même la défense ouverte des idées révolutionnaires. Mais c'est une raison supplémentaire pour consacrer le plus d'efforts pour recruter et défendre les idées révolutionnaires dans le milieu ouvrier. Cette attitude volontariste ne correspond pas seulement à la logique puisque c'est bien le recrutement d'ouvriers révolutionnaires et l'influence des idées révolutionnaires dans le prolétariat qui seront décisifs pour qu'il y ait un jour un parti ouvrier révolutionnaire. Elle est aussi, et peut-être surtout, nécessaire pour maintenir, dans cette période, l'axe d'une petite organisation, c'est-à-dire ses préoccupations toutes entières et sa politique, en direction du prolétariat. On peut noter d'ailleurs que Trotsky lui-même dans les dernières années de sa vie avait bien conscience de ce qui était déjà un problème, quand il écrivait en 1939 au Socialist Workers Party des Etats-Unis : “Je continue à penser que vous avez beaucoup trop de petits-bourgeois, garçons ou filles qui sont très bien et très dévoués au parti, mais qui ne réalisent pas pleinement que leur devoir n'est pas de discuter entre eux, mais de pénétrer dans le milieu frais des ouvriers. Je réitère ma proposition : tout membre petit­bourgeois qui durant un certain temps, disons trois ou six mois n'aura pas amené un ouvrier au Parti sera remis au rang de stagiaire et après trois autres mois sera exclu du parti. Dans certains cas cela sera peut-être injuste, mais le parti dans son ensemble en recevra un choc salutaire dont il a grand besoin. Un changement absolument radical est nécessaire.” (cité dans “Défense du Marxisme”, “D'une égratignure au danger de gangrène”).

Ainsi dans les années soixante dans les milieux de la jeunesse étudiante il y avait beaucoup de gens qui étaient prêts à se réclamer des idées du socialisme révolutionnaire, enthousiasmés par les révoltes du Tiers­Monde. Voix Ouvrière se refusa à tenter de construire une organisation dans ce milieu en recrutant sur la base du soutien à ces révoltes. Cette activité permettait peut-être de recruter davantage dans le milieu étudiant, d'y être en tout cas plus connu et plus apprécié. Les Jeunesses Communistes Révolutionnaires le montrèrent en 1968. Mais cela ne permettait pas d'avancer plus vite dans la construction du parti ouvrier révolutionnaire, la Ligue Communiste que formèrent ensuite les J.C.R., fit aussi la preuve de cela après 1968.

L'AUTRE VOIE, EN DIRECTION D'UNE SOI-DISANT AVANT-GARDE POLITISES…

Le reste du mouvement trotskyste a pris une autre orientation. Et quelles que soient les tendances, autant que nous les connaissions, et quelles que soient les divergences qu'elles peuvent avoir entre elles par ailleurs, fondamentalement cette orientation est la même. Certes, toutes ces organisations ont toujours pour but la construction d'un parti ouvrier révolutionnaire dans leur pays et d'une internationale à travers le monde. C'est en cela qu'elles demeurent trotskystes. Et c'est en cela que nous avons un terrain commun avec elles, puisque nous partageons le même but. Mais pour ce faire elles ont emprunté une direction inverse de celle de Lutte Ouvrière qui a choisi d'être là où est la classe ouvrière, qu'elle soit dans son ensemble et dans l'immédiat politiquement active ou non, ou politiquement consciente ou non.

Toutes les organisations trotskystes continuent bien sûr à parler de classe ouvrière et affirment qu'elles militent dans sa direction. Mais pour la plupart d'entre elles, dans les faits, il n'y a de prolétaires, d'exploités ou d'opprimés que dans les organisations ou les mouvements qui se réclament du combat contre l'oppression et l'exploitation. Dans les faits, ce sont les seuls qu'elles prennent vraiment en considération. Au fond, pour elles, la classe ouvrière se confond avec les organisations politiques et syndicales de la gauche. C'est à partir des seuls membres et militants de ces organisations, sous le prétexte qu'ils font montre d'une conscience politique qui fait défaut -mais il s'agit d'une conscience politique réformiste - au reste de la classe ouvrière que l'on pourra construire le parti révolutionnaire. Et du coup leur politique est d'essayer d'influer sur ces organisations ou ces militants, de tenter de les pousser plus à gauche, et plus généralement d'être d'abord et avant tout là où ils sont et dans les activités qu'ils mènent, que ces activités soient ou non sur les terrains spécifiques de la classe ouvrière.

Et ce choix ne pouvait pas manquer d'avoir toute une série de conséquences. La première conséquence est liée au fait qu'une organisation faible ne peut être partout et qu'il lui faut choisir où investir ses forces, même quand elle prétend le contraire. Quand Lénine demandait aux sociaux-démocrates russes d'aller militer dans toutes les couches et classes de la société, ce que l'on a souvent opposé à Lutte Ouvrière pour condamner sa politique qualifiée d'ouvriériste, il s'adressait à un parti de milliers et même de dizaines de milliers de membres, avec des sympathies encore plus nombreuses, ayant une influence incontestée sur la classe ouvrière, pas à un petit groupe de révolutionnaires isolés. Du coup, en France par exemple, pendant longtemps, on a pu trouver des militants trotskystes un peu partout, dans les syndicats sociaux­démocrates ou staliniens (bien plus dans les premiers que dans les seconds d'ailleurs où il est difficile mais pourtant plus important pour les révolutionnaires de militer), dans les différents partis de gauche, dans les innombrables comités de toute sorte que la gauche suscite à foison pour toutes sortes de causes. Le seul terrain où le trotskysme n'apparaissait jamais en tant que tel était celui de l'ensemble de la classe ouvrière, le seul milieu où l'on n'essayait pas de gagner de l'influence était celui des travailleurs du rang. Pendant des années les seuls tracts révolutionnaires et trotskystes diffusés régulièrement dans les usines furent ceux de Lutte Ouvrière. Et aujourd'hui encore la seule presse trotskyste régulière s'adressant à l'ensemble des travailleurs, dans quelques centaines d'usines, est celle de Lutte Ouvrière et non celle de la LCR ou du PCI.

La deuxième conséquence est tout aussi logique et naturelle dans une période où la classe ouvrière n'est pas révolutionnaire. Parce que c'est dans certains milieux ou certaines couches de la petite bourgeoisie que la vie politique est la plus active que la gauche recrute, que même les idées socialistes révolutionnaires ont le plus d'échos et qu'il est le plus facile d'y avoir une influence et d'y recruter des révolutionnaires, c'est vers ces milieux que les militants trotskystes vont orienter leurs efforts. Et généralement des succès même limités, mais pour un petit groupe il suffit d'un petit succès, entraînent une propension à continuer à militer sur le même terrain et dans la même voie. C'est ainsi que peuvent grandir des organisations, qui sans doute continuent à se réclamer de la révolution prolétarienne, mais sont en fait des organisations composées de petits­bourgeois, militant dans un milieu petit-bourgeois et dont la politique vise à influencer ce milieu.

Ces organisations peuvent prendre conscience de la nécessité de se tourner vers la classe ouvrière. Elles peuvent aussi finir par avoir dans leurs rangs un nombre relativement important de travailleurs : les étudiants, par exemple, finissent par entrer dans la vie active et pour un bon nombre aujourd'hui, comme simples employés ou même ouvriers. Mais alors, tout naturellement dans le droit fil de leur orientation précédente, quand elles parlent de militer dans la classe ouvrière les organisations parlent généralement uniquement de militer dans les syndicats et en direction des syndicalistes. Ce travail ouvrier est un travail uniquement en milieu syndical, c'est-à-dire une toute petite couche de la classe ouvrière, politiquement importante sans doute mais aussi aux intérêts souvent bien distincts du reste des travailleurs. Et les succès là aussi -il peut y en avoir bien sûr- amènent ces organisations parce qu'elles gagnent de l'influence et des gens dans ce milieu, à ne s'adresser qu'à lui, à ne mener leur politique qu'en fonction de sa politique. C'est souvent le cas aujourd'hui de la LCR vis-à-vis de la CFDT, comme celui du PCI vis-à-vis de FO ou de la FEN.

… QUI MÈNE A L'OPPORTUNISME ET AU SUIVISME

La troisième conséquence enfin, et elle vient tout aussi naturellement et logiquement, c'est une politique systématiquement opportuniste et suiviste vis-à-vis des mouvements staliniens, réformistes ou nationalistes radicaux et ce à l'échelle non seulement nationale mais internationale. Le premier pas était de sauter systématiquement dans le mouvement qui semblait avoir le vent en poupe ou de se placer dans son sillage pour tenter d'y acquérir des gens et de l'influence, sinon le pousser dans une direction révolutionnaire, sans trop se préoccuper de sa nature de classe. Le second pas fut de présenter ce mouvement comme révolutionnaire socialiste prolétarien ou en passe de le devenir même lorsqu'il s'agissait de mouvements petits-bourgeois ou de mouvements nationalistes.

C'est ainsi que le Secrétariat International de la Quatrième Internationale, qui devint le Secrétariat Unifié en 1963, tenta d'accrocher son wagon à Tito, présenté comme un vrai communiste révolutionnaire parce qu'il s'opposait à Staline, alors qu'il n'était que le représentant du nationalisme yougoslave défendant les prérogatives de l'Etat national dont l'indépendance était menacée par l'URSS ; puis à Mao, présenté à son tour comme un vrai communiste révolutionnaire mais cette fois parce qu'il se réclamait ouvertement de ses liens avec le “communisme” de Staline alors qu'il n'était lui aussi qu'un représentant radical du nationalisme chinois.

Plus tard de très nombreux mouvements nationalistes du Tiers­Monde et leurs leaders furent, tour à tour ou en même temps, présentés comme des mouvements révolutionnaires socialistes et prolétariens ou sur la voie de l'être. Ce fut le cas avec le FLN algérien, Michel Pablo alors le leader le plus en vue du S.I., allant jusqu'à accepter la place de conseiller auprès de Ben Bella, le premier dictateur du nouvel Etat algérien. Ce fut aussi le cas avec Fidel Castro et Che Guevara, les sections latino­américaines du S.U. se disant ouvertement castristes et guévaristes et prônant en conséquence pendant des années une politique de guérilla appuyée essentiellement sur les paysans. Ce le fut encore avec le FNL vietnamien et Ho Chi Minh. Les camarades du S.U. nous pardonneront d'en omettre.

Le “pablisme”, du nom de Michel Pablo, qui en vint bien vite à soutenir que les partis sociaux-démocrates ou staliniens pouvaient être en certaines circonstances révolutionnaires, et à inviter donc les trotskystes à se fondre en leur sein, avant de dire et de faire la même chose pour les mouvements nationalistes du Tiers-Monde, fut la théorisation extrême de cette politique opportuniste et suiviste. Mais celle-ci ne fut ni le fait ni la faute du seul Pablo. La preuve, c'est que, avant comme après sa rupture d'avec Pablo, le S.U. eut exactement la même politique envers Castro ou Ho Chi Minh. Aujourd'hui les mouvements nationalistes sont quelque peu retombés dans le Tiers-Monde et Castro comme Ho Chi Minh ont eu tout loisir de montrer qu'ils n'étaient nullement des communistes révolutionnaires mais simplement des nationalistes. Pourtant, encore une fois, sans tenir compte des leçons passées, c'est au tour des sandinistes nicaraguayens d'être présentés comme des révolutionnaires en marche sur la voie du socialisme, en rupture avec la bourgeoisie et l'impérialisme, et donc prolétariens ou bien près de le devenir. Suivant qu'il s'agit de la presse américaine ou européenne du S.U., il y a certes des nuances dans l'appréciation du degré de transformation des sandinistes en communistes révolutionnaires, mais sur la réalité de ce processus elles tombent en accord.

Toute cette politique ne pouvait avoir qu'un résultat. Sur le plan politique ce fut une confusion extrême puisque dans le même temps on défendait l'internationalisme mais on présentait des nationalistes comme les vrais communistes du jour, on continuait à soutenir l'idée que la classe ouvrière est la seule classe révolutionnaire mais on affirmait aussi que des mouvements complètement petits-bourgeois étaient les guides du mouvement révolutionnaire mondial de notre époque, et pour couronner le tout on cherchait à prouver que ces mouvements étaient, contrairement à toutes les apparences, de nature prolétarienne.

Notons-le en passant : cette confusion politique n'est certainement pas pour rien dans l'émiettement du mouvement trotskyste. N'est-il pas symptomatique qu'un certain nombre de scissions se soient faites non sur l'activité du mouvement trotskyste elle-même, mais sur le jugement et l'analyse qu'il convenait de porter sur la nature de tel ou tel mouvement nationaliste et sur la mesure du soutien qu'il convenait de lui accorder ?

Et sur le plan de l'activité pratique en tout cas cela a conforté le mouvement trotskyste dans une attitude qui aboutit à tourner le dos à la classe ouvrière. Puisque la révolution était le fait de la paysannerie ici, d'autres couches de la petite bourgeoisie là, mais du prolétariat nulle part, pourquoi s'appliquer à une politique en direction de celui-ci où que ce soit ? Du coup on continuait à lui tourner le dos dans les pays capitalistes industrialisés comme dans les pays sous-développés.

Nous nous attardons ici sur la politique du S.U. Après tout, à tout seigneur tout honneur, et puisqu'il se dit le regroupement international le plus important, il est aussi le plus représentatif de cette tendance à l'opportunisme et au suivisme. Mais il est vrai que les autres tendances menèrent des politiques similaires même lorsqu'elles semblaient opposées.

Ainsi quand, en France, la section du S.I. apporta son soutien politique total au FLN algérien, le groupe autour de “La Vérité” ancêtre du PCI actuel, qui s'était séparé d'elle parce qu'il refusait le “pablisme” a apporté, lui, son soutien politique total à un autre groupe algérien, le MNA de Messali Hadj, simplement rival du FLN mais tout aussi nationaliste.

Ainsi encore, quand le PRT-ERP, que le S.U. reconnaissait alors comme sa section argentine bien, qu'il se réclamât autant et même davantage de Fidel Castro, Che Guevara, Mao Tsé Toung et même Kim Il Sung que de Trotsky, s'engagea dans une politique de guerilla à l'imitation de groupes péronistes inspirés eux aussi par le castrisme, d'autres groupes trotskystes qui s'opposaient au premier s'alignèrent, eux, sur la bureaucratie syndicale péroniste.

Ces différentes tendances trotskystes différaient sans doute sur le point de savoir derrière qui se ranger. Elles avaient au moins un point en commun : leur politique était bien de rechercher le “bon” mouvement à qui il fallait tenter de s'accrocher.

UNE DIFFÉRENCE D'ORIENTATION TOUJOURS ACTUELLE

Il n'y a pas très longtemps, en 1979, le Secrétariat Unifié a décidé qu'il convenait d'accomplir, à l'échelle internationale, ce qu'il a appelé lui-même “un tournant vers la classe ouvrière”. Il est d'abord sans doute inutile de faire remarquer que cette décision en elle-même est un aveu de taille : celui que le S. U. s'était bien détourné de cette classe ouvrière. Et puis, surtout, ce tournant, fait sans critique de toute la politique suivie durant les décennies précédentes, en continuant à la justifier au contraire, ne change pas l'orientation et les méthodes fondamentales du S.U. Expliquer par le fait qu'il y aurait maintenant une nouvelle montée ouvrière (fait à vrai dire qui nous échappe, mais peut-être cela signifie-t-il seulement que les mouvements radicaux de la petite bourgeoisie sont quelque peu retombés à travers le monde ?) ce tournant en revient quand même encore à chercher un milieu privilégié vers lequel diriger l'action militante des groupes du S.U. Cette fois ce milieu est celui des bureaucraties ouvrières, politiques ou syndicales, mais ce n'est toujours pas l'ensemble de la classe ouvrière. Et nous voyons bien, en France, par exemple, que le fossé demeure toujours grand entre la politique de la LCR, ses méthodes et son activité et celles de Lutte Ouvrière.

L'orientation fondamentale de Lutte Ouvrière, n'implique pas seulement une politique différente vis-à-vis des autres couches sociales que le prolétariat. Elle n'implique pas seulement le refus d'investir des forces dans les luttes de ces autres couches sociales, forces qui manqueraient à la tâche de construction de l'organisation dans la classe ouvrière alors que ces luttes ne peuvent pas conduire à avancer d'un pas dans la voie de la révolution prolétarienne, en l'absence de luttes de la classe ouvrière elle­même et en l'absence d'organisations révolutionnaires de cette classe ouvrière. Elle implique aussi une politique différente envers les bureaucraties ouvrières politiques ou syndicales elles-mêmes. Cela apparaît clairement si l'on compare la politique de la LCR et celle de Lutte Ouvrière ces dernières années.

Ainsi, dans les luttes grévistes, Lutte Ouvrière se refuse à considérer les organisations syndicales comme les représentants naturels des travailleurs. Elles ne peuvent pas l'être quand ceux-ci entrent en lutte alors que la politique des directions syndicales vise à entraver sinon empêcher les luttes, même simplement revendicatives et même lorsqu'elles n'ont rien de révolutionnaire.

Le rôle des révolutionnaires n'est déjà pas en temps ordinaire de se limiter à tenter d'influencer les militants et les organisations syndicales dans l'espoir de les pousser du côté de la révolution. En période de lutte, il est encore moins de se maintenir derrière elles, même sous le prétexte de les pousser en avant, mais d'opposer, publiquement, ouvertement, devant l'ensemble des travailleurs, la politique révolutionnaire à la politique réformiste et bureaucratique, et de promouvoir l'organisation démocratique des ouvriers face aux traditionnelles organisations bureaucratiques qui freinent les luttes, ouvertement ou sournoisement. Si Lutte Ouvrière milite pour des comités de grève élus par l'ensemble des grévistes, syndiqués ou non syndiqués, et contrôlés seulement par ces grévistes, alors que la LCR, ne reconnaissant leur utilité qu'en parole, dans la pratique tend à préserver les prérogatives des syndicats, c'est encore là une conséquence directe des orientations fondamentales de chacune des deux organisations.

Et on peut retrouver, parallèlement, la marque de cette orientation fondamentale dans les options prises sur le plan politique. Par exemple, la LCR a fait campagne pour l'unité du Parti Socialiste et du Parti Communiste durant des années, et en particulier après la rupture de fait de l'Union de la Gauche. Lutte Ouvrière s'y est toujours refusée, considérant que, en l'absence de la mobilisation et de l'intervention des travailleurs eux­mêmes, “l'unité ouvrière” ne pouvait être que l'union de deux états-majors politiques bureaucratiques ne pouvant aller qu'à l'encontre des intérêts de la classe ouvrière.

De même, Lutte Ouvrière s'est toujours refusée à laisser entendre, même par ambiguïté ou par omission, que le gouvernement formé par le Parti Socialiste et le Parti Communiste depuis Mai 1981 était en quoi que ce soit ouvrier. Elle a, au contraire de la LCR ou du PCI, toujours affirmé que ce gouvernement était un gouvernement bourgeois comme les autres et que le fait qu'il soit constitué par deux appareils politiques réformistes, dans le cadre de l'Etat bourgeois et sans mobilisation ni intervention directe de la classe ouvrière, ne pouvait pas lui donner la moindre teinture prolétarienne.

Ainsi, depuis les grandes orientations politiques jusqu'aux options mineures et de détail (jusqu'à la participation quelquefois à telle ou telle manifestation par exemple), on pourrait retrouver la marque et les conséquences de deux choix fondamentalement différents.

UNE NÉCESSAIRE INDÉPENDANCE ORGANISATIONNELLE

Ainsi entre Lutte Ouvrière et la LCR, ou si l'on veut le Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale (mais à vrai dire avec aussi d'autres tendances qui s'opposent au S.U., tel le PCI par exemple), il y a deux orientations bien différentes, qui reposent sur deux choix fondamentaux opposés pour construire le parti ouvrier révolutionnaire. Si nous faisons le bilan de ces deux politiques sur les vingt à trente ans qui viennent de s'écouler, il nous semble que la politique du S.U. n'a nullement fait la preuve de son bien-fondé. Nulle part aucune de ses sections dans le monde -et elles se comptent, paraît-il, par dizaines- n'a réussi à construire un réel parti ouvrier révolutionnaire, ayant de l'influence dans les masses prolétariennes et opprimées, ayant démontré la compétence de sa direction dans des luttes politiques et sociales d'envergure. Et, à l'échelle française, nous pouvons constater qu'aujourd'hui Lutte Ouvrière est une organisation de taille sensiblement égale à la LCR et au PCI, alors que notre courant était au départ, il y a quelque vingt années, un tout petit groupe, plus petit que ceux qui devaient donner naissance au PCI et à la LCR, sans aucune relation internationale et beaucoup moins connu qu'eux dans les milieux politiques de gauche et d'extrême-gauche français.

Mais il est vrai que Lutte Ouvrière ne peut pas davantage que la LCR ou le PCI (malgré le sigle de celui-ci) prétendre à être le parti ouvrier révolutionnaire. Celui-ci est toujours à construire et la preuve de la justesse de notre orientation (ou celle de la LCR ou celle du PCI) est donc encore à faire. Mais c'est pour cela que la fusion de nos deux organisations (ou d'autres encore) n'est pas possible et au fond même pas souhaitable aujourd'hui. Elle n'est pas possible, non pas tant parce que nous avons les uns et les autres certaines analyses politiques qui s'opposent sur les grands problèmes comme sur ceux de détails. Elle n'est pas possible parce que nous avons une orientation générale qui nous amène à des activités, des modes d'apparition et des modes d'action qui s'excluent pour le moment. Tant que la faiblesse du mouvement trotskyste ne lui permettra pas de militer dans toutes les directions mais obligera, qu'on le veuille ou non, à des choix, tant que l'un ou l'autre des groupes n'aura pas renoncé à son orientation ou alors tant que la situation du mouvement trotskyste n'aura pas radicalement changé, les différentes tendances ne pourront qu'exister indépendamment les unes des autres.

La fusion n'est même pas souhaitable dans ces circonstances car il est sans doute bon que les diverses expériences se poursuivent sans entraves jusqu'à ce que l'épreuve des faits ait tranché entre elles. Les camarades de la LCR sont certainement convaincus que la voie qu'ils ont choisie a les meilleures chances de conduire à la réalisation du parti ouvrier révolutionnaire. Nous le sommes pareillement de notre côté. Une fusion aujourd'hui ne permettrait pas d'ajouter des forces pour aller plus fort dans la même direction. Une fusion serait plus sûrement un moyen d'empêcher l'autre d'aller par la voie qu'il entend.

Aujourd'hui, l'indépendance organisationnelle des courants qui défendent des politiques si différentes est un fait parce que c'est une nécessité. En tout cas Lutte Ouvrière a absolument besoin de la sienne. Car nous sommes convaincus que face à l'orientation des autres tendances trotskystes qui risque de conduire à l'opportunisme et à se détourner de la classe ouvrière, il y en a une autre possible. Et que c'est celle-là qui non seulement permet de rester sur le terrain du prolétariat mais, à long terme, de construire le parti ouvrier révolutionnaire.

POUR UNE COLLABORATION A U SEIN D U MOUVEMENT TROTSKYSTE, AU PLAN NATIONAL…

Si, au stade où nous en sommes, l'unité n'est ni possible ni souhaitable, cela ne signifie pas qu'il ne puisse pas y avoir de bons rapports entre les différentes organisations trotskystes au plan national comme les différentes tendances au plan international d'ailleurs, et même collaboration entre elles. D'abord le fait que nous soyons trotskystes, c'est-à-dire que nous nous réclamions de la même tradition du marxisme révolutionnaire, du même programme fondamental et que nous ayons le même but, la construction d'un parti ouvrier révolutionnaire et d'une internationale, maintient entre nous, malgré les divergences, des liens. Si ce n'est pas possible maintenant, à terme par contre nous savons que nous devrons nous retrouver dans le même parti. Un parti qui d'ailleurs ne sera pas forcément monolithique mais démocratique, dans lequel les tendances s'affronteront, si elles existent, mais en même temps coexisteront parce qu'elles partageront en commun plus de choses et des choses plus fondamentales que celles qui les diviseront. Une telle perspective devrait suffire à amener les différentes organisations à nouer dès maintenant des rapports fraternels. Mais de plus, dès aujourd'hui, ces rapports nous seraient utiles pour poursuivre chacun de notre côté des politiques différentes. Les expériences opposées et même contradictoires que nous menons n'ont rien à craindre mais au contraire tout à gagner d'être confrontées en permanence entre elles et chacune soumise à la critique permanente de la tendance opposée. Enfin, le fait que nous soyons du même côté face à nos ennemis communs, la bourgeoisie d'abord mais aussi les bureaucraties réformistes, social-démocrates ou staliniennes, ou au moins, que nous le voulions ou non, mis dans le même sac par tous ceux-là, devrait suffire à nous amener à nous retrouver au coude à coude et agir en commun en maintes occasions.

De tout cela, Lutte Ouvrière a fait une certaine démonstration ces dernières années avec la Ligue Communiste Révolutionnaire. Les rapports que nous avons entretenus et les liens que nous avons noués avec la LCR ne nous ont certes pas permis de changer la situation objective et d'unir nos deux groupes en une seule organisation. En 1971, une tentative dans ce sens ne dépassa pas la signature d'un protocole d'accord essayant de prévoir par quelles étapes nous pourrions aller vers la fusion. L'unité a achoppé dès la première étape du rapprochement, étape qui prévoyait la publication d'un hebdomadaire commun dans lequel chacune de nos deux organisations aurait exprimé librement ses positions respectives. La Ligue Communiste jugea qu'il n'était pas possible pour elle d'entreprendre même cela. Et sans doute l'échec de cette tentative d'unité démontre simplement ce que nous disions plus haut, qu'elle n'est pas possible au stade actuel. Mais en revanche, nous avons pu avoir avec la LCR, au fil des ans, toute une série d'apparitions et d'interventions communes, notamment dans les élections (un simple accord de répartition des candidatures aux élections législatives de 1973 mais des listes communes aux Européennes de 1979, ainsi qu'aux municipales de 1976 et encore de 1983) mais aussi dans des meetings, dans des manifestations, dans des fêtes même.

Sans empêcher les deux organisations de mener chacune leur politique les rapports que nous avons noués nous ont permis d'apparaître en commun quand il s'est avéré que ce que nous avions à dire était semblable ou en tout cas pouvait être dit ensemble. Nous avons pu alors, montrer d'abord que le mouvement trotskyste et révolutionnaire existe au­delà des clivages de tendances, et sans doute aussi agrandir l'impact que chacune des organisations aurait eu dans ces occasions en agissant seule.

Cette apparition publique commune de nos deux organisations pourrait d'ailleurs, à notre sens, être renforcée encore et rendue plus constante. Nous avons proposé à plusieurs reprises à la LCR de publier un hebdomadaire commun qui permettrait certainement de faire une presse plus riche, mieux informée, meilleure en un mot que les hebdomadaires actuels des deux organisations. Dans cet hebdomadaire, chacune des deux organisations pourrait y exprimer ses analyses et y défendre sa politique. Cette collaboration renforcée, en élargissant l'impact du mouvement trotskyste tout entier, élargirait celui de chacune des organisations, et sans les empêcher en quoi que ce soit de mener leurs activités et leurs politiques propres, créerait aussi les conditions pour que l'action ou l'intervention commune soit réalisée chaque fois qu'elle est possible.

Et plus généralement nous pensons que nous pouvons avoir toute une activité de type propagandiste systématiquement commune, dans les meetings publics par exemple. En matière de propagande, en effet, dans la presse ou dans les meetings, nous pourrions apparaître en commun, même si nous exprimons alors des divergences. C'est dans les luttes ou dans les activités que, lorsqu'il y a des divergences, alors l'intervention de chacune des organisations doit être indépendante. La LCR a jusqu'à maintenant refusé cette proposition d'hebdomadaire commun, n'acceptant que la publication d'un supplément mensuel commun à “Rouge” et “Lutte Ouvrière” qui n'a certes ni la même portée ni le même sens. Notre proposition demeure pourtant.

Et si nous n'avons pas de rapports avec le PCI, ce n'est que parce que l'attitude sectaire de celui-ci les rend complètement impossibles. Il est difficile en effet de collaborer, ou même d'avoir la moindre relation avec un groupe dont les dirigeants n'hésitent pas à calomnier, comme ils le firent en 1973 en accusant la Ligue Communiste et Lutte Ouvrière d'être “propulsées par la bourgeoisie” pour se présenter à des élections législatives… après avoir eux-mêmes négocié avec ces deux organisations, pendant des mois, la possibilité de se présenter ensemble. Ou qui prennent leurs propres engagements tellement peu au sérieux qu'ils n'hésitent pas à les rompre sans explication comme ils le firent encore en juin dernier à propos d'une manifestation projetée en commun par nos trois organisations lors de la venue de Reagan à Paris. Mais il nous souvient que le groupe du PCI, dans d'autres circonstances, plus difficiles pour lui, accepta jadis de collaborer avec Voix Ouvrière dans les années 1959-60. Nous ne perdons donc nullement espoir de le voir revenir à une attitude plus digne, plus saine et plus correcte, quand son absurde triomphalisme actuel lui aura passé ou qu'il aura enfin compris qu'il est vain de croire qu'il sera plus facilement accepté par les dirigeants sociaux-démocrates parce qu'il aura pris davantage de champ d'avec les autres organisations trotskystes.

…ET A L'ÉCHELLE INTERNATIONALE

Les rapports que Lutte Ouvrière s'efforce d'avoir avec la LCR en France pourraient exister aussi au plan international. En tout cas, en ce qui concerne Lutte Ouvrière, elle y est prête, et les imagine fort bien. Bien sûr, surtout dans l'état actuel des organisations trotskystes, il est certainement plus difficile de trouver des occasions d'apparitions communes à l'échelle internationale telles qu'il peut en exister à l'échelle d'un pays. C'est vrai que les élections n'existent pas à cette échelle, mises à part les élections au Parlement européen… Mais ce qui serait possible tout de même c'est une collaboration et des relations qui permettraient d'échanger et de confronter les idées, les analyses, les positions politiques et les critiques mais aussi les expériences des uns et des autres.

C'était le sens de la proposition faite par Lutte Ouvrière dans une adresse au mouvement trotskyste en 1976. Le fait qu'à part celui de quelques petits groupes, notre proposition n'ait pas rencontré d'assentiment, n'a pas permis de lui donner suite ni même de mettre sur pied un cadre de discussion comme nous projetions. C'était d'ailleurs aussi le sens de l'acceptation, dès 1966, par Voix Ouvrière de participer à une conférence internationale organisée par le Comité International sous la direction des groupes français et anglais de l'OCI et de la SLL. Là aussi ce fut la prétention de ces groupes, prétention dont le vide devait être bien démontré par la suite, de se considérer comme l'Internationale plutôt que d'entamer une réelle discussion, qui nous amena à l'abandonner. Car c'est bien là, plus que la difficulté de trouver des occasions d'apparaître en commun, le véritable obstacle à la collaboration et l'établissement de liens entre les différentes tendances trotskystes. Trop d'entre elles se considèrent, sans le dire ou même en le disant, comme la Quatrième Internationale. Même le Secrétariat Unifié ne peut réellement prétendre être ne serait-ce que l'embryon d'une véritable internationale. Ses sections n'ont en aucun point du globe d'influence sur une partie des masses prolétariennes et sa direction n'a en rien fait la preuve de sa compétence, ni en ce qui concerne la construction d'une organisation, ni en ce qui concerne la direction de luttes sociales ou politiques, pour étayer un tant soit peu cette prétention.

Il est sans aucun doute normal que les groupes qui partagent une même orientation générale ou qui ont établi certains rapports de confiance entre eux nouent des relations et même se donnent éventuellement des structures internationales. Mais la prétention du S.U. d'être la Quatrième Internationale qu'il n'est pas, qu'il ne peut être et que nul groupe ne peut être aujourd'hui (il n'est pas le seul à avoir cette prétention, mais le fait que d'autres y prétendent avec encore moins de raisons que lui n'est pas une excuse) constitue un obstacle à ce qui pourrait être fait dès aujourd'hui pour commencer à s'engager dans la voie de la construction de l'internationale. Car une telle prétention écartant du coup tous ceux qui ne l'admettent pas, empêche que se nouent des relations et des liens entre les groupes et les tendances. De plus la prétention du S.U. à être une organisation internationale fonctionnant suivant les règles du centralisme démocratique est en grande partie une fiction, fiction puisqu'il est bien connu que ses plus importantes sections, SWP aux Etats-Unis ou LCR en France, mènent chacune de leur côté des politiques opposées sans reconnaître quelque autorité que ce soit, fiction que le S.U. lui-même reconnaît pour telle parfois, quand il écrivait par exemple dans une lettre à Lutte Ouvrière en date du 9 mars 1976 que ce centralisme démocratique exclut formellement “la possibilité pour des congrès ou des directions internationales de modifier administrativement la composition des directions nationales ou de déterminer la tactique des sections nationales. ” Le S.U. est très probablement bien avisé d'agir ainsi. Mais cette fiction qu'il maintient par ailleurs d'une organisation internationale centralisée et disciplinée est source de confusion. Elle ne fait que contribuer à masquer la situation réelle dans laquelle est le mouvement trotskyste international, et du coup le but à atteindre qui est pourtant bien un parti international de la révolution fonctionnant d'une manière centralisée et démocratique. Mais pour ce faire, il faudra prendre une conscience claire du chemin encore à parcourir et des conditions à remplir, dont l'une au moins est bien l'établissement de rapports de confiance et de sérieux entre les groupes et les tendances. Aucune fiction ne peut aider à cela.

Nous ne sommes pas naïfs. La reconstruction de la Quatrième Internationale suppose certainement bien d'autres choses que l'établissement de relations fraternelles à l'échelle du mouvement trotskyste international. Elle suppose des succès dans l'organisation du parti révolutionnaire et aussi dans la direction de luttes. Mais de telles relations aujourd'hui placeraient cependant le mouvement tout entier en meilleure position et pour entreprendre cette construction dans l'avenir, et peut-être même pour les tâches immédiates qui sont celles de chacune des organisations. C'est pour cela que, sans illusions excessives, mais avec conviction, nous militons pour qu'elles s'établissent. Le mouvement trotskyste existe, faible mais bien vivant, à l'échelle nationale comme à l'échelle internationale. Nous sommes persuadés, parce que le programme trotskyste est le condensé de l'expérience du mouvement ouvrier révolutionnaire, que c'est bien à partir de lui que peuvent être reconstruits des partis ouvriers révolutionnaires et l'internationale. Nous savons aussi que tout reste à faire et qu'il ne suffira pas seulement de la bonne volonté réciproque bien sûr, mais qu'il faudra l'épreuve des faits et des succès qui justifieront certaines orientations et démontreront l'inconsistance d'autres ou même leur nocivité. C'est pour cela que nous sommes les premiers à défendre et à tenir à notre indépendance. Mais nous savons aussi que cela ne devrait pas empêcher des relations, une collaboration même, des différentes organisations qui se réclament du trotskyste, à l'échelle nationale et internationale. Cette collaboration est possible. Nous en donnons un petit exemple avec la Ligue Communiste Révolutionnaire. A cette collaboration, ces relations, Lutte Ouvrière est, pour sa part disposée, à l'échelle nationale comme à l'échelle internationale.

Mai 1983