dimanche 24 octobre 2010

:: Les syndicats, comment ça marche et à quoi ça sert ?

Le capital des directions syndicales, c’est leur influence auprès de la classe ouvrière, c’est leur capacité à l’encadrer. Depuis des années, du fait justement de leurs atermoiements, de leur politique prônant la « participation » et la « co-gestion », les confédérations syndicales, y compris la plus importante d’entre elles, la CGT, ont perdu de l’influence et même la confiance d’une partie de leurs propres militants. Elles ont besoin aujourd’hui de reconquérir cette influence. Et le mouvement actuel le leur permet.
Pour autant, les confédérations syndicales n’ont pas changé de nature.
Quelle est l’histoire des syndicats ? Dans quelles mesures les syndicats, organisations élémentaires des travailleurs, défendent–ils les intérêts de ces derniers face aux patrons ? Quelle est leur degré d’intégration dans l’appareil d’État de la bourgeoisie ? Quelles concessions la bourgeoisie est-elle encore prête à faire aux directions syndicales en cette période de crise ? Les révolutionnaires doivent-ils militer dans les syndicats et pour y défendre quelle politique ?
Ce sont ces questions que nous allons aborder [...] en nous limitant aux pays impérialistes, et même, pour la période la plus récente, à la situation des syndicats français. D’une part, c’est dans ce pays que nous militons, et d’autre part les syndicats ont connu dans tous les pays développés, malgré leurs particularités parfois importantes, une évolution générale assez similaire.

lundi 20 septembre 2010

:: Peut-on être de gauche sans être pour la révolution ? [chili #6]

Extrait de Chili : un massacre et un avertissement (brochure parue le 30 septembre 1973).


Pourquoi les révolutionnaires sont-ils les seuls à défendre vraiment les intérêts des travailleurs ?

Les révolutionnaires sont les seuls à mettre l’accent sur la nécessité pour les travailleurs de briser l’État bourgeois, de briser l’armée et la police et de s’armer eux-mêmes.

Or non seulement le socialisme, non seulement le pouvoir des travailleurs dans l’entreprise ou sur la société tout entière, mais même de simples réformes dans le cadre de la société capitaliste, ne pourraient être assurés qu’à cette condition.

Les partis de gauche qui prétendent donc vouloir les réformes, le pouvoir des travailleurs ou même le socialisme, sans se fixer d’abord, et sans fixer aux travailleurs la tâche de se donner cette garantie, n’ont aucune chance de se donner les moyens de réaliser leurs prétendus programmes. Ce qui revient à dire qu’ils n’ont pas la volonté réelle de les réaliser.

Quelle est la différence entre la gauche représentée par le PC et le PS et Lutte Ouvrière ?

Il y a différence dans nos conceptions respectives du socialisme car nous n’avons certainement pas la même vision de celui-ci que les sociaux-démocrates qui parlent de socialisme à propos de la Suède ou les staliniens qui estiment que l’URSS est un pays socialiste en marche vers le communisme. Il y a différence aussi dans la question de savoir si les travailleurs ou les partis qui les représentent, pourraient parvenir au pouvoir à la suite d’une simple opération électorale dans le cadre de la constitution actuelle, car nous ne pensons pas qu’une constitution bourgeoise permette aux travailleurs de s’emparer du pouvoir et encore moins de le garder.

Mais la différence essentielle, fondamentale, entre Lutte Ouvrière et le PS et le PC, c’est que nous disons aux travailleurs que, pour avoir le pouvoir réel, quelle que soit la manière d’y parvenir, les formes qu’il peut prendre, les modes d’élection, la forme du gouvernement, ils doivent posséder la force de l’assurer, c’est à-dire posséder les armes et les retirer à leurs ennemis, en premier lieu l’armée et la police.

Sous un régime de pouvoir des travailleurs, tous les problèmes politiques, économiques, sociaux, culturels, depuis la forme d’une constitution ouvrière jusqu’au rythme des nationalisations, en passant par les problèmes de l’éducation ou de l’information, pourront être discutés et devront être discutés par l’ensemble des travailleurs, et leurs différentes organisations. Tous les programmes sur tous les sujets pourront s’affronter librement au sein de la classe ouvrière. Toutes les questions pourront être résolues démocratiquement par l’ensemble des travailleurs et devront l’être.

Mais ce que nous disons - et ce que le reste de la gauche refuse de dire - c’est qu’il n’y aura de pouvoir des travailleurs que lorsqu’il y aura les armes aux mains des travailleurs, et d’eux seuls.

Peut-on être de gauche sans être pour la révolution ?

Être de gauche sans être pour la révolution, c’est se préparer à subir le destin de la gauche chilienne. Car être révolutionnaire, ce n’est pas autre chose que d’être conséquemment de gauche, c’est à-dire pour le socialisme, mais en ayant bien l’intention de se donner les moyens d’instaurer et de défendre ce socialisme.

Sans ces moyens, les armes aux mains des travailleurs, le socialisme n’est qu’une utopie. Et les victoires éventuelles des socialistes, quelles qu’elles soient, ne font que préparer de nouvelles désillusions, de nouvelles défaites et de nouveaux massacres.

L’avenir est-il au socialisme ?

Pour la gauche, le mouvement socialiste et le mouvement ouvrier, les défaites, comme celle du Chili aujourd’hui, ont été dans la dernière période historique, bien plus nombreuses, hélas, que les victoires. Le plus démoralisant peut-être est que les plus sanglantes de ces défaites furent même la plupart du temps sans véritable combat, sans que les travailleurs se soient donné la moindre chance de triompher.

Une telle constatation peut sembler parfaitement désespérante devant tant d’occasions gâchées. Cependant elle signifie aussi que ce n’est pas à cause d’une faiblesse intrinsèque et sans remède que la gauche, le socialisme et la classe ouvrière ont été vaincus jusqu’ici. Tous les espoirs restent permis, le jour où la classe ouvrière saura se donner les moyens de mener à bien une politique dans ses intérêts et ceux du socialisme, qui sont exactement les mêmes.

Car les énormes contradictions du monde contemporain - l’incapacité des pays dits du tiers-monde, c’est à dire les trois quarts de la population de la planète, à sortir du sous-développement, la crise économique qui, par le biais d’une crise financière, se fait de plus en plus menaçante sur l’ensemble des grands pays impérialistes, pour ne citer que deux des principales de ces contradictions - mettent même le socialisme plus à l’ordre du jour que jamais. La nécessité d’une organisation de la société à l’échelle mondiale sur une nouvelle base, la suppression de la propriété capitaliste et de l’exploitation, est plus pressante que jamais si l’on veut éviter une nouvelle conflagration à l’échelle mondiale, qui ne pourrait être qu’une catastrophe encore plus énorme que les précédentes.

Le problème, le seul problème en fait, est de savoir si, lors des prochaines luttes d’envergure et lors des prochaines crises de la société capitaliste - qu’elles soient géographiquement limitées ou générales -, la classe ouvrière saura cette fois se donner l’organisation et la politique qui peuvent la mener à la victoire, c’est à-dire une organisation et une politique révolutionnaires.

Sinon d’ailleurs le Chili après l’Espagne, la Grèce, l’Indonésie, le Brésil, etc., etc., nous indique clairement quelle est l’autre voie qui s’offre à l’humanité : celle de la réaction, de la dictature militaire et policière et du fascisme.

« Socialisme ou barbarie », écrivait Marx il y a bien longtemps déjà. L’exemple tout frais du Chili vient cruellement rappeler à tous les travailleurs que ce dilemme n’a rien perdu de son actualité.


:: La seule chance de la gauche est-elle dans son unité à tout prix ? [chili #5]

Extrait de Chili : un massacre et un avertissement (brochure parue le 30 septembre 1973).

Allende est il un martyr du socialisme ?

C’est ainsi que toute la gauche nous le présente. De la part du PS et du PC ce n’est pas étonnant. Mais une partie de l’extrême gauche participe maintenant à la mystification. Sous le prétexte que toute la gauche chilienne sans distinction est en butte à la répression féroce de la junte, il ne serait plus l’heure de comprendre, d’analyser et de se démarquer mais de soutenir sans critique. Comme si le fait d’avoir livré sans armes et sans organisation les travailleurs, les paysans et les militants de gauche chiliens au massacre absolvait tout.

Certes nous défendons tous ceux qui sont en butte à la répression. Nous avons la même solidarité face à la junte militaire pour les intellectuels que pour les ouvriers chiliens, pour les libéraux bourgeois que pour les militants du PC ou du PS chiliens, ou que pour les trotskystes. Mais cette solidarité face à la soldatesque ne doit pas nous empêcher de comprendre et rechercher quelle politique fut celle des uns et des autres et en particulier des dirigeants de l’Unité Populaire et d’Allende lui-même.

Par sa politique fondamentale,- souci de préserver à tout prix l’État bourgeois, refus de faire appel à l’initiative révolutionnaire des travailleurs -, Allende était un homme politique bourgeois. Sa politique fut simplement l’une des politiques possibles de la bourgeoisie dans le contexte du Chili. Il y en avait d’autres, celle de la junte militaire par exemple, qui exigeait le massacre préalable de la gauche et du mouvement ouvrier, et éventuellement même si l’on ne pouvait faire autrement la mort d’Allende.

À celui-ci la junte aurait d’abord offert un avion pour partir à l’étranger, ce qu’il aurait refusé si nous en croyons le récit d’une de ses filles qui fut avec lui au palais présidentiel jusqu’au tout dernier moment. La mort d’Allende en combattant les armes à la main, comme cela semble donc être le cas, prouve sans doute son courage personnel et sa fidélité à sa politique. Elle prouve même que pour donner plus de poids à cette politique aux yeux des masses et de l’opinion, c’est à-dire finalement y enchaîner encore davantage les travailleurs chiliens, il a été jusqu’à sacrifier sa vie. Cela ne prouve pas que cette politique était une politique socialiste prolétarienne. Et cela ne fait d’Allende qu’un martyr de gauche au service de la bourgeoisie, mais pas un martyr du socialisme.

Mitterrand pourrait-il un jour être fusillé par la bourgeoisie ?

Mitterrand est exactement le même type d’homme politique qu’Allende. Dans un contexte similaire à celui du Chili il pourrait subir exactement le même sort. Et nous pouvons dire d’avance que, comme Allende, il accepterait plutôt de risquer sa vie que mettre en cause les fondements mêmes de la domination de la bourgeoisie.

Les exemples de politiciens bourgeois, démocrates ou hommes de gauche, abattus ou fusillés par la réaction militaire ou l’extrême droite sont légion dans l’histoire. Le fascisme en Italie, le nazisme en Allemagne n’épargna nullement sociaux-démocrates ou libéraux bourgeois qui pourtant tous, à des degrés divers, avaient par leur politique contribué durant les années précédentes à sauver l’ordre bourgeois et empêcher la révolution prolétarienne. En France même le régime de Pétain n’hésita pas à faire juger et jeter en prison Léon Blum qui, trois années plus tôt, en se comportant suivant ses propres termes « en gérant loyal du capitalisme », avait protégé celui-ci contre la montée ouvrière.

Car les démocrates et les hommes de gauche hésitent et généralement refusent de s’attaquer à l’extrême droite et encore plus aux militaires d’extrême droite parce que ceux-ci demeurent, en tous les cas, une solution de rechange possible pour la bourgeoisie. Et il est dans la politique des démocrates bourgeois justement de préserver toutes les solutions politiques possibles au service de la bourgeoisie. Mais par contre, comme la politique de l’extrême droite et de la réaction militaire est de détruire tout mouvement ouvrier, il leur est quasi nécessaire de détruire aussi toute démocratie et, le plus souvent, de mettre donc les politiciens libéraux bourgeois eux-mêmes hors d’état de nuire.

Est-ce parce qu’Allende était un homme de gauche que l’armée a pris le pouvoir ?

Le fait qu’Allende était un homme de gauche a certes facilité les choses pour l’extrême droite, parce qu’Allende, en s’aliénant les classes moyennes, les a dressées contre la gauche et contre la classe ouvrière. Et aussi, parce qu’en ne donnant pas satisfaction aux travailleurs et aux paysans pauvres, depuis trois ans, sur leurs aspirations essentielles, il a en partie discrédité à leurs yeux le socialisme, qui, à travers la politique de l’Unité Populaire, leur paraissait avoir le même visage que celui du réactionnaire régime du démocrate-chrétien Frei auquel Allende avait succédé : mêmes patrons, même police, mêmes inspecteurs des impôts, etc.

Mais il n’y a pas que les gouvernements de gauche qui peuvent être victimes d’un coup d’État militaire. L’armée peut très bien saisir de la même manière une occasion favorable quand ce n’est pas un homme de gauche qui est au pouvoir. Et d’autres politiciens bourgeois que ceux de gauche peuvent mener une politique telle, et se trouver dans une situation telle, que l’armée ou l’extrême droite envisagent d’intervenir. Ce fut par exemple le cas en France le 6 février 1934. Plus près de nous, nous avons connu il y a dix ans, avec l’OAS, une organisation d’extrême droite dont les cadres étaient constitués par toute une fraction de l’appareil d’État, en particulier de l’armée, et qui essaya à plusieurs reprises d’éliminer par la violence le pourtant déjà réactionnaire de Gaulle. Une telle possibilité d’intervention de l’extrême droite et de l’armée existe aussi à l’heure actuelle en Italie où le régime parlementaire, bien que dominé par les partis de droite, est en état de crise permanente.

Et ce n’est pas parce qu’un coup d’État militaire serait dirigé contre un gouvernement de droite qu’il serait moins sanglant que celui qui vient d’avoir lieu au Chili. Si Salan avait réussi à éliminer de Gaulle en 1962 et à s’emparer du pouvoir, il n’est pas sûr que de Gaulle et ses amis politiques d’une part et la classe ouvrière d’autre part ne l’aient pas payé très cher.

Est-ce que l’armée représente plus les intérêts de la bourgeoisie qu’Allende ne les représentait ?

Les intérêts de la bourgeoisie, non. Allende les représentait tout autant que l’armée les représente. Mais ils ne représentent pas la même politique, pas la même manière de défendre les intérêts de cette bourgeoisie. Et il est même bien possible que la politique qui correspondait le mieux aux intérêts de la bourgeoisie chilienne ait été celle d’Allende. Mais les différentes fractions politiques qui prétendent représenter les intérêts de la bourgeoisie sont rivales et chacune saisit, quand elle le peut, l’occasion d’imposer sa politique et de se hisser au pouvoir.

La différence fondamentale est que l’armée et l’extrême droite peuvent anéantir, pour parvenir à leur but, tous les hommes politiques de la bourgeoisie, qu’ils soient de gauche ou de droite, mais que ni la bourgeoisie, ni ses hommes politiques, ne peuvent anéantir l’armée, la police, et leurs états-majors, sans scier la planche sur laquelle ils sont assis.

Dans le cas d’un Mitterrand au gouvernement attaqué par l’extrême droite et l’armée devrions-nous le défendre ?

Au-delà de tout gouvernement de gauche c’est tout le mouvement ouvrier, tout le mouvement socialiste qui serait visé et dont la destruction serait projetée. Aucun ouvrier, aucun socialiste n’aurait donc le choix. Sous peine de mort il faudrait se défendre les armes à la main. Et le faire, bien sûr, aux côtés de tous ceux qui seraient menacés de même, y compris la gauche non révolutionnaire ou les libéraux bourgeois.

Comment la classe ouvrière devrait-elle se défendre et défendre la gauche au pouvoir ?

La pire des politiques pour la classe ouvrière serait dans ce cas-là celle préconisée actuellement par la gauche et par une partie de l’extrême gauche à propos du Chili : se ranger, politiquement et militairement, derrière le gouvernement de gauche, sous prétexte qu’il est le premier visé par le putsch ou le coup d’État.

C’est toute la politique de cette gauche qui a abouti au Chili à mener les travailleurs sous les coups des putschistes, comme elle y aboutirait en France. Ne pas leur donner d’autres perspectives sous prétexte que l’on est devant le putsch c’est leur demander de se rallier et d’approuver la politique dont ils sont victimes en ce moment même, et qui ne peut que les mener, de toute manière, de catastrophe en catastrophe.

Quant à faire confiance sous des prétextes « militaires », c’est aussi absurde puisque l’une des bases de la politique de cette gauche c’est justement de refuser absolument d’armer la classe ouvrière et les travailleurs. En 1936 en Espagne les travailleurs ne purent, dans un premier temps, faire échec au coup d’État de Franco que parce que, sans tenir compte du gouvernement de Front Populaire, qui n’avait jamais envisagé d’armer la population, ils s’armèrent, s’organisèrent en milice, combattirent sans attendre ni ses ordres ni son appui.

Et la politique des partis ouvriers qui se rangèrent alors derrière les bourgeois « républicains », et renoncèrent à défendre les intérêts et les revendications propres des travailleurs et des paysans au nom de « l’unité », n’aboutit qu’à démoraliser ceux-ci, et non à renforcer la lutte contre les franquistes.

Même si elle se trouve à combattre, par la force des choses, dans le même camp qu’un Mitterrand ou un Allende, la classe ouvrière ne doit donc pas se ranger derrière eux, pas leur faire confiance, mais mener sa politique et s’organiser indépendamment, militairement et politiquement, pour pouvoir le faire.

:: Les classes moyennes sont-elles forcément du côté de la droite ? [chili #4]

Extrait de Chili : un massacre et un avertissement (brochure parue le 30 septembre 1973).



L’enjeu était-il de gagner les classes moyennes ?

L’Humanité du 9.9.73, reprenant les thèses du Parti Communiste Chilien, écrivait : « L’Unité Populaire doit conquérir la majorité, la classe ouvrière doit gagner des alliés. » « Ce serait une erreur, disent encore les communistes, de croire que la classe ouvrière seule peut résoudre le problème de la révolution chilienne, même si elle a été le moteur de la victoire de l’Unité Populaire et si elle reste le facteur décisif de l’échec des tentatives répétées de coup d’État. »

Effectivement la classe ouvrière, qui est minoritaire au Chili comme pratiquement dans tous les pays, même les plus industrialisés, doit, pour acquérir ou conserver le pouvoir, trouver des alliés dans les autres couches sociales, la paysannerie et aussi la petite bourgeoisie urbaine, ou du moins les neutraliser, afin d’empêcher qu’elles servent de troupes à la réaction.

Est-ce que la politique de l’Unité Populaire a permis de gagner les classes moyennes ?

Au fur et à mesure que le temps passait les couches moyennes urbaines (boutiquiers, petits et moyens entrepreneurs, médecins, membres des professions libérales, etc.) s’éloignaient encore de l’Unité Populaire et du gouvernement Allende et s’y opposaient de plus en plus.

Il est possible et même certain que les grèves des commerçants, des médecins et surtout des camionneurs aient été attisées, utilisées et même dirigées par la droite dans sa lutte contre le gouvernement de gauche. Mais les raisons du mécontentement des petits-bourgeois sont à chercher ailleurs. Ce sont les difficultés économiques, difficultés du ravitaillement, rationnement, inflation galopante, qui en furent la cause, qui ont dressé les petits-bourgeois contre le gouvernement Allende.

Leur irritation fut d’autant plus grande que pour faire face à ces difficultés croissantes, le gouvernement multiplia les contrôles et les réquisitions qui tombèrent essentiellement sur ces couches moyennes, sans pour cela d’ailleurs améliorer la situation économique. C’est en effet aux grands capitalistes qui exportaient leurs capitaux ou aux grands propriétaires terriens qui sabotaient la réforme agraire ou ses effets qu’il aurait fallu s’attaquer.

Mais la politique du gouvernement Allende a abouti à laisser ceux-là en toute impunité tout en leur fournissant des troupes contre lui-même en se révélant incapable de porter remède à la crise et en multipliant les tracasseries contre la petite bourgeoisie.

Quelle autre politique aurait permis de gagner ces couches moyennes ?

La politique inverse de celle d’Allende, une politique qui en s’attaquant résolument aux capitalistes et aux grands propriétaires fonciers aurait permis de réduire l’ampleur de la crise sinon de l’empêcher tout à fait.

Il aurait fallu faire une réforme agraire radicale, qui remette aux paysans non seulement la totalité des terres des grands domaines mais également le bétail et les machines sans lesquelles il n’y a guère aujourd’hui d’agriculture moderne possible. À ce compte-là d’abord la couche des grands propriétaires aurait été radicalement extirpée des campagnes, où elle constituait une base contre-révolutionnaire en organisant et armant de véritables troupes privées pour s’opposer aux paysans. Et, de plus, la réforme agraire aurait pu effectivement aboutir à une augmentation de la production agricole. Ainsi une des sources des difficultés du ravitaillement aurait été supprimée.

De même il aurait fallu mettre sous le contrôle absolu des travailleurs, ouvriers et employés, les livres de comptes des capitalistes et leur compte en banque.

C’était la seule manière d’empêcher la fuite des capitaux, une des sources des difficultés financières du régime Allende.

Certes dès le départ la petite bourgeoisie n’était pas favorable, en majorité, à la gauche et à l’Unité Populaire. Une partie de ces petits-bourgeois, en particulier ceux des couches supérieures, touchant aux capitalistes proprement dits, ne pouvaient sans doute pas être gagnés. Mais certains le pouvaient. À condition que la gauche montre qu’elle était résolue à surmonter la crise en s’attaquant sans faiblesse aux trusts, à la grande bourgeoisie et non en trouvant des palliatifs inefficaces, qui ne gênaient que la petite bourgeoisie alors que celle ci, après le prolétariat, était évidemment la couche sociale la plus touchée par la crise.

Est-ce que ce sont les gauchistes qui ont provoqué l’hostilité des classes moyennes ?

C’est la thèse de Fajon, du PC et de toute la gauche. Les classes moyennes auraient été effrayées par les excès provoqués par les gauchistes (occupations d’usines non prévues par le programme des nationalisations, des terres qui tardaient à être touchées par la réforme agraire, consignes de désobéissance lancées aux soldats, etc.)

En fait ce qui a dressé les classes moyennes en grande partie contre le régime de l’Unité Populaire ce sont les difficultés économiques. Or dans celles-ci les gauchistes n’ont rien à voir. Ils ne sont pas responsables de -l’inflation qui a atteint finalement 340 % entre juillet 72 et juillet 73. C’était le gouvernement et personne d’autre qui pouvait faire marcher la planche à billets.

D’ailleurs les grèves des camionneurs, des commerçants ou des professions libérales ont éclaté à propos des problèmes économiques et nullement à propos des occupations d’usines, de terres ou des problèmes des soldats.

En fait ce n’est pas une action dure et radicale qui fait peur aux classes moyennes. La preuve c’est qu’elles peuvent être gagnées, quand la gauche n’y prend pas garde, à la politique de l’extrême droite qui n’hésite pas elle à employer les méthodes terroristes. N’est-il pas paradoxal d’expliquer que les ouvriers, en employant l’arme de la grève, ont fait peur aux petits-bourgeois qui se sont précipités dans les bras de l’extrême droite... qui les appelait à faire grève eux-mêmes ?

Ce n’est pas le « gauchisme » qui a fait peur aux classes moyennes chiliennes, c’est l’absence de politique radicale, « gauchiste », de l’Unité Populaire contre les grands capitalistes et l’État bourgeois, qui sont les ennemis des petits-bourgeois aussi bien que du prolétariat, qui n’a pas permis de les gagner. La petite bourgeoisie ne peut se rallier à la gauche et aux travailleurs que si ceux-ci lui offrent une perspective. Sinon la pente naturelle, inévitablement, les entraîne effectivement vers l’extrême droite.

Et une gauche qui ne s’attaque pas à l’État bourgeois, qui laisse en place les mêmes fonctionnaires, les mêmes agents du fisc qui les grèvent d’impôts, les mêmes policiers qui s’attaquent à leurs manifestations, n’a aucune chance d’attirer artisans, commerçants, petits-bourgeois divers. Si l’État est le même et a le même poids pour eux avec la gauche qu’avec la droite, alors oui il y a toutes les chances qu’ils glissent du côté de l’extrême droite et des fascistes.

L’affirmation selon laquelle « il ne faut pas effrayer la petite bourgeoisie », que l’on lit souvent sous la plume des dirigeants du Parti Communiste Français et de l’Union de la Gauche ne fait que traduire leur volonté de ne pas « effrayer » la grande bourgeoisie dont ils aspirent à gérer les affaires.

:: Le respect de la légalité par la gauche peut-il arrêter la réaction ? [Chili #3]

Extrait de Chili : un massacre et un avertissement (brochure parue le 30 septembre 1973.


Est-ce parce qu’Allende n’avait pas la majorité absolue qu’il a été renversé par l’armée ?

Si tel était le cas il y a trois ans qu’Allende aurait été renversé par l’armée, le jour où il arriva en tête des élections présidentielles avec 36,3 % des suffrages seulement contre 34,98 % au candidat de droite Jorge Alessandri et 27,84 % au candidat démocrate-chrétien Radomiro Tomic. D’ailleurs, la constitution chilienne prévoit dans ce cas que l’élection est soumise à ratification par le Parlement. Or au sein de celui-ci, la Démocratie Chrétienne apporta ses voix à Allende qui fut donc élu tout à fait régulièrement.

Et si c’était une question de pourcentage des voix, l’armée aurait dû hésiter encore davantage ces derniers mois puisque le 4 mars dernier, lors des élections législatives, I’Unité Populaire avait obtenu 43,9 % des voix et avait donc amélioré son assise électorale de plus de 7 % depuis les présidentielles.

Pourtant L’Humanité (30.6.73) elle-même doit écrire : « C’est d’ailleurs depuis les élections législatives de mars dernier - marquées par une progression spectaculaire de l’Unité Populaire (de 36 % à 44 %) - que les faux démocrates de tout acabit se sont engagés, ouvertement, dans la voie de la sédition ».

En fait le pourcentage des voix recueillies par Allende n’avait aucune espèce d’importance pour l’armée. Allende et l’Unité Populaire auraient-ils recueilli plus de 50 % des voix, 60 ou 70 % même, que cela n’aurait en rien arrêté les généraux. L’armée et la police sont faites pour permettre à la bourgeoisie avec quelques dizaines de milliers d’hommes (c’est à-dire avec des forces numériquement infimes par rapport à n’importe quelle majorité électorale, même relative comme celle d’Allende), parce qu’ils sont armés et organisés, de dicter sa loi à des millions d’autres qui ne le sont pas. C’est même fondamentalement leur rôle et leur raison d’être, sinon pourquoi la bourgeoisie entretiendrait-elle à grands frais une armée et une police ?

La démocratie est un luxe dont la bourgeoisie se passe lorsque les circonstances l’exigent, de son point de vue.

Les dirigeants politiques des pays démocratiques sont-ils attachés à la légalité ?

Ce n’est pas l’attachement imbécile à la légalité qui trace les limites de l’action des hommes politiques bourgeois, et pas plus ceux de gauche que ceux de droite. C’est la conscience des intérêts des classes qu’ils représentent et qu’ils défendent.

Ceux de droite n’ont aucun scrupule à faire appel à l’armée et à la police, contre la constitution légale : les conservateurs et les démocrates-chrétiens qui ont appuyé la junte au Chili viennent de le démontrer une nouvelle fois ; de Gaulle qui s’aida de la révolte des pieds-noirs et de l’armée d’Algérie pour venir au pouvoir, en est un autre exemple.

Quant à ceux de gauche, s’ils se veulent généralement plus respectueux de la légalité, comme apparut Allende par exemple, c’est parce que cette légalité est pour eux un instrument essentiel pour tenir et retenir les masses travailleuses sur lesquelles ils s’appuient électoralement. Que ces masses tentent malgré tout d’aller plus loin qu’ils ne veulent le permettre et ils savent fort bien eux aussi, sans se préoccuper de la légalité, faire alors donner contre elles la force brutale de l’armée et de la police.

Allende lui-même a su modifier la loi lorsqu’il a estimé que c’était de l’intérêt général de la bourgeoisie de le faire : à propos des nationalisations ou de la réforme agraire par exemple. N’importe quel homme politique bourgeois est capable de faire cela. Avant lui, le démocrate-chrétien Frei l’avait fait aussi.

Si Allende, en revanche, ne s’est pas attaqué à l’armée et à la police, s’il a voulu respecter à la lettre la constitution actuelle du Chili, c’est par conscience et choix politiques, et non par scrupules de justice. C’est parce qu’il estimait qu’il était vital pour les intérêts généraux de la bourgeoisie de les conserver intactes.

Peut-on compter sur la bonne volonté de la bourgeoisie ?

Toute l’histoire des siècles et des décennies passés comme l’exemple actuel du Chili le prouve : lorsqu’elle estime que ses intérêts l’exigent la bourgeoisie est prête à faire tuer et massacrer des milliers sinon des millions d’hommes. Pour défendre ses intérêts elle a été capable de déclencher et de mener deux guerres mondiales qui ont fait des dizaines de millions de victimes. Pour défendre ses intérêts elle a toujours été prête à déclencher la guerre civile, en Grèce, en Espagne, en Indonésie, etc.

Compter sur la bonne volonté d’une telle classe, compter qu’elle s’inclinera devant le jeu démocratique au cas où il lui serait défavorable, voilà la véritable utopie, l’invraisemblable cécité qui ne peut que préparer d’autres désillusions et d’autres massacres.

Quelles garanties les travailleurs français doivent-ils rechercher ?

Contre l’armée bourgeoise, contre la caste des officiers et l’état-major, il n’y a pas de garantie possible.

L’existence du contingent, ligoté, bâillonné, soumis au sein de l’armée n’en est une en aucune façon.

Les travailleurs ne seront garantis contre un mauvais coup de la part de l’armée et de la police, que si elles sont mises hors d’état de nuire, c’est à-dire dissoutes et désarmées. Sinon l’armée restera comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête de tout gouvernement de gauche et à plus forte raison de tout pouvoir ouvrier.

Et désarmer l’armée cela veut dire que les armes doivent passer aux mains des travailleurs. L’armement de la classe ouvrière, gage réel du pouvoir des travailleurs, voilà le premier point fondamental d’une politique au service des travailleurs. Sans ce point-là, tous les programmes de gauche, tous les programmes socialistes, dont la réalisation peut être remise en cause à tout moment par une intervention de l’armée, ne sont qu’illusion et poudre aux yeux.

:: Comment la gauche peut elle se protéger contre un coup d’État militaire éventuel ? [Chili #2]

Extrait de Chili : un massacre et un avertissement (brochure parue le 30 septembre 1973).


Les ouvriers pouvaient-ils s’opposer au coup d’État militaire ?

Face à la menace de putsch ce n’était pas attendre l’arme au pied, à supposer qu’ils aient effectivement des armes, que devaient faire les travailleurs. Cela, c’était au mieux, leur offrir d’avance comme seule perspective de succomber en défendant héroïquement leur usine. C’est ce qui est arrivé.

Pour avoir une chance de vaincre le putsch il faut en prendre les devants.

Quelques milliers d’officiers mis hors d’état de nuire ce n’était pas chose impossible à des dizaines de milliers de travailleurs qui de toute manière risquaient leur vie en laissant faire l’armée comme la suite l’a prouvé. C’était d’autant moins impossible qu’ils auraient alors été aidés par la minorité des soldats de gauche.

Mais pour cela, bien plus que les usines, les centrales électriques ou les points d’eau, c’étaient les stocks de vivres, de munitions, d’armement et de carburant qu’il aurait fallu mettre sous le contrôle direct des travailleurs, et faire en sorte que pas un officier puisse s’y servir sans avoir reçu au préalable le visa des représentants des travailleurs.

Il aurait fallu que les travailleurs et leurs représentants pénètrent dans les casernes, les mettent véritablement sous leur contrôle, s’appuient sur les soldats sympathisants, surveillent faits, gestes et ordres des officiers, soient prêts à s’opposer à ceux-ci, éventuellement même à arrêter ceux d’entre eux qui auraient une conduite suspecte.

À cette condition alors, l’organisation d’un putsch par un état-major et des officiers sous surveillance constante et mis dans l’impossibilité de bouger sans le feu vert des organisations ouvrières aurait pu être rendue impossible.

Peut-on épurer l’armée et la police ?

L’énorme majorité, sinon la quasi-totalité des cadres de l’armée et de la police sont de droite, réactionnaires ou au moins conservateurs. Ceux qui se prétendent démocrates, nous l’avons vu au Chili, en cas de putsch de la droite préfèrent disparaître plutôt que de briser l’armée et la police en s’y opposant.

Épurer signifie-t-il exclure tous ceux-là ? Mais alors il ne reste plus personne et cela revient dans les faits à dissoudre et briser l’armée ou cela signifie-t-il seulement - comme l’entendent les partis de gauche quand ils en parlent - se défaire des plus réactionnaires ou des plus compromis d’entre les cadres ? Mais alors c’est ne rien changer de fondamental et maintenir pour l’essentiel ce corps dont la défense des intérêts de la bourgeoisie est la raison d’être, c’est maintenir donc tous les dangers de putsch et de coup d’État.

Peut-on démocratiser l’armée et la police ?

On ne peut pas plus démocratiser qu’épurer l’armée de la bourgeoisie. En France, tous les cadres de cette armée ne sont pas des grands bourgeois. Une bonne partie d’entre eux est issue [1] de la petite bourgeoisie. Les hommes de troupe le sont, eux, de la classe ouvrière ou de la paysannerie. Mais un paysan, un petit-bourgeois ou un ouvrier qui passe sous l’uniforme et y fait carrière, abandonne les idées de sa classe et les attaches avec elle pour devenir un soldat c’est à-dire un instrument dans les mains de l’état-major. C’est encore plus vrai s’il devient officier. La formation et la discipline auxquelles il est soumis, et qui ont fait largement leurs preuves plus que centenaires, n’ont pas d’autre but.

À la « Libération » on a ainsi prétendu démocratiser l’armée et la police en y intégrant une partie des hommes des maquis. Cela n’a empêché ni les CRS de mater les grèves ouvrières ni l’armée de mener les sales guerres coloniales, à commencer par la guerre d’Indochine.

Les chefs du Parti Communiste Français nous disent aujourd’hui qu’en France il faut compter sur le contingent, que celui-ci est le véritable garant de la démocratisation de l’armée, que les jeunes appelés, travailleurs, ouvriers, paysans sous l’uniforme pour un temps, ne laisseraient pas faire des officiers putschistes.

Mais coupés du reste de la population laborieuse durant leur service militaire, encasernés hors de tout contrôle et de tout droit de regard de cette population, ces soldats comme ceux de carrière sont entièrement soumis à leurs officiers. Seuls face à ceux-là ils n’ont pratiquement aucun moyen de s’opposer à leur volonté.

Et les dirigeants du PCF, qui parlent de démocratisation de l’armée, ne disent pas un mot, eux, du seul moyen d’assurer cette démocratisation : le contrôle des travailleurs sur l’armée, les casernes, les armes, les stocks de toutes sortes dont une armée moderne a besoin pour exister.

Que serait une armée populaire et démocratique ?

La seule armée populaire et démocratique serait celle que formeraient tous les travailleurs en armes, hors des casernes, sans gradés tout-puissants ni hiérarchie professionnelle mais avec l’armement et l’instruction militaire sur les lieux de travail ou d’habitation et des chefs élus et révocables, à tous les échelons.

Certes une armée moderne, qui comporte obligatoirement des blindés, de l’aviation, des armes de toutes sortes d’une haute technologie doit avoir des stocks d’armement et aussi des techniciens capables de servir ces armes.

Mais mettre les stocks et les dépôts sous la garde des travailleurs en armes, soumettre leur utilisation par les techniciens à l’approbation des représentants des travailleurs est parfaitement possible. Car il est finalement plus facile aux travailleurs qui fabriquent les armes et les munitions, les moyens de transport et les communications, qui bien souvent les entretiennent, de soumettre l’état-major et le corps des officiers tout entier à un tel contrôle, qu’aux soldats du contingent isolés et privés d’information.

De toute façon, sans un tel contrôle, inutile de parler de démocratisation de l’armée.

Une armée populaire et démocratique est-elle possible ?

Une telle armée a existé déjà, ne serait-ce qu’un court moment, à plusieurs reprises dans l’histoire.

En 1871 sous la Commune de Paris ; en 1917 en Russie aux premiers temps du pouvoir des Soviets ; en Espagne en 1936 quand, malgré le gouvernement républicain, des milices ont surgi un peu partout pour s’opposer justement au coup d’État de Franco.

Et puis c’est la seule chance des travailleurs, de la gauche, du socialisme. Sinon, si nous ne sommes pas capables de briser ce bastion de la réaction qu’est forcément l’armée actuelle, ce n’est pas la peine de penser à un pouvoir des travailleurs. Bien pire, un simple gouvernement de gauche a toutes les chances de finir par la réaction militaire comme au Chili.

Les travailleurs n’ont donc pas le choix : ou ils sont capables d’appliquer un programme révolutionnaire et de briser l’armée, ou ils sont condamnés à subir le joug de la bourgeoisie, de la réaction et du fascisme.

Une police est-elle nécessaire ?

Le rôle essentiel de la police, sa raison d’être, est un rôle politique. Elle existe pour défendre la propriété et l’ordre des capitalistes.

Accessoirement, elle sert aussi à défendre les personnes des citoyens contre les voyous criminels ou les fous, qui sont pour le plus grand nombre d’ailleurs eux-mêmes des produits de la société capitaliste. Mais c’est évidemment ce rôle secondaire et accessoire qui est mis en avant par les tenants du système pour justifier l’existence de cette police.

Les travailleurs n’ont aucun besoin de la fonction politique de la police qui est directement dirigée contre eux.

La seconde fonction policière - la protection des personnes - qui disparaîtra d’ailleurs pour l’essentiel dans une autre société, aura pourtant sans doute encore un certain temps sa raison d’être, l’influence et les tares de la société capitaliste lui survivant certainement un bon moment.

Aussi si toute la police politique doit être désarmée et mise sans délai hors d’état de nuire (par exemple CRS et gendarmerie mobile en France, comme aurait dû être désarmé et mis hors d’état de nuire au Chili le corps des carabiniers, composé de 25 000 hommes organisés sur le modèle militaire), les hommes chargés de veiller spécialement à la protection des personnes devront être en tout état de cause constamment contrôlés par les travailleurs et la population si ceux-ci ne veulent pas voir leurs « défenseurs » se retourner un jour contre eux.

Comment contrôler la police ?

Contrôler une police, cantonnée dans le seul rôle de défense des citoyens, cela signifie la mettre sous la surveillance constante de ces citoyens.

Tous les policiers doivent être élus et révocables à tout moment par les travailleurs de la localité où ils ont mission d’exercer leur fonction. Ces travailleurs doivent pouvoir à tout moment contrôler comment ils l’exercent, c’est à-dire pouvoir visiter jour et nuit les commissariats, et aussi les prisons, demander et exiger des comptes et des explications.

Une police soumise à ce contrôle constant, qui ne serait pas encasernée mais vivrait au milieu de la population de la même vie qu’elle, qui n’aurait pas non plus le monopole des armes puisque l’ensemble des travailleurs serait armé, une telle police ne présenterait alors effectivement plus de risque de constituer un corps à part ni de possibilité de défendre d’autres intérêts que ceux des travailleurs et de l’ensemble de la population laborieuse.

Les travailleurs ont-ils un autre choix que celui de désarmer l’armée et la police et de s’armer eux-mêmes ?

Un tel programme, quand il est défendu par les révolutionnaires, paraît à beaucoup, aujourd’hui en France, utopique ou hors d’atteinte. Pourtant les exemples abondent dans l’histoire où on a vu l’armée mise hors d’état de nuire, de gré ou de force, et la population et les travailleurs s’armer.

Et même si sa réalisation paraît bien difficile, les travailleurs doivent pourtant prendre conscience que c’est le seul moyen qui puisse leur garantir non seulement la victoire de la classe ouvrière et le socialisme, mais ne serait-ce qu’un certain nombre de conquêtes politiques ou sociales arrachées dans le cadre même de la démocratie bourgeoise et du système capitaliste.

S’armer et désarmer l’état-major n’aurait pas coûté davantage à la classe ouvrière chilienne que suivre la désastreuse politique d’Allende et de l’Unité Populaire. Beaucoup moins même probablement. L’exemple du Chili le montre : ce n’est pas en refusant de s’armer et en ne s’attaquant pas à l’armée qu’on évite la guerre civile et le massacre de la classe ouvrière. Car en période de crise, quand ce n’est pas la classe ouvrière, c’est l’armée réactionnaire qui prend l’initiative. Et alors ce n’est souvent même pas la guerre civile, mais c’est toujours le massacre d’une classe ouvrière et d’une gauche désarmées qui n’ont même pas la possibilité de se défendre.

Ce n’est pas parce qu’ils se sont armés et qu’ils ont entrepris de désarmer l’armée et la police que des milliers de travailleurs chiliens sont aujourd’hui assassinés, et des milliers d’autres torturés et emprisonnés. C’est parce qu’ils ne se sont pas armés et qu’ils ont laissé les armes aux mains d’un appareil professionnel de répression au service de la bourgeoisie.

Souvenons-nous que la racaille militaire et la canaille réactionnaire sont d’autant plus impitoyables qu’elles peuvent frapper en toute impunité. Les plus grands massacres de l’histoire sociale ont toujours été ceux des masses sans défense, soit vaincues après la bataille comme après la Commune de Paris, soit même sans qu’il y ait bataille comme au Chili actuellement, comme en Indonésie il y a quelques années.

Peut-on craindre une intervention étrangère ?

La gauche chilienne a fait état bien des fois de ses craintes d’une intervention étrangère, c’est à-dire nord-américaine. Dans les jours mêmes où a éclaté le putsch, des unités navales américaines venaient d’arriver au large des côtes chiliennes. Sans doute une intervention de la marine et de l’armée américaines n’était-elle pas exclue au cas où elle se serait révélée absolument nécessaire. Il est probable en tout cas que la CIA et l’appui que la droite et les militaires ont trouvé auprès des États-Unis ne sont pas étrangers au déclenchement du coup d’État du 11 septembre [2].

Les interventions des États-Unis au Guatemala et à Saint-Domingue, pour ne pas parler du Vietnam, celle de la Grande-Bretagne en Grèce en 1945, celles de la France au Gabon ou au Tchad plus récemment, celle de l’URSS en Hongrie ou en Tchécoslovaquie font que la crainte d’une intervention étrangère ne peut pas être considérée comme une chimère ou un mythe.

Pourtant l’exemple de toutes ces interventions qui ont effectivement abouti à remettre en selle un régime renversé ou chancelant contre la volonté de la majorité de la population laborieuse montre clairement qu’elles réussissent d’autant mieux et d’autant plus vite qu’elles trouvent appui dans le pays envahi, sur l’appareil d’État ou une fraction de celui-ci et que les travailleurs et la population sont sans armes. D’ailleurs la plupart des coups d’État où l’on a pu voir la main de l’étranger et des grands pays impérialistes, USA, Grande-Bretagne ou France, ont pu être réalisés sans intervention militaire extérieure, avec les seules forces que l’impérialisme trouvait justement dans l’armée ou la police locale, face à une population désarmée.

A contrario les exemples du Vietnam ou de Cuba montrent que lorsque ces conditions ne sont plus remplies, l’intervention étrangère devient très difficile, inefficace, voire impossible.

Pourquoi, alors que la Grèce, l’Espagne, le Chili ont fini par un putsch militaire et des massacres, même les États-Unis n’ont pu renverser le régime cubain ?

À Cuba, l’ancienne armée et l’ancienne police ont été complètement détruites. Et aux moments décisifs en tous cas - par exemple lors de la tentative d’invasion de la Baie des Cochons par des exilés cubains entraînés et armés par les États Unis et la CIA - le régime castriste n’a pas hésité à armer les ouvriers et les paysans, à les constituer en milices.

Et ainsi, Cuba, petite île de six millions d’habitants, toute proche des côtes des États-Unis, a effectivement résisté à toutes les pressions et à tous les assauts de l’impérialisme.

Les États-Unis n’avaient pourtant pas l’intention de tolérer à leur porte, à leur nez et à leur barbe, un régime qui a exproprié et nationalisé toutes les entreprises américaines sur son territoire, s’est lié à l’URSS et se déclare communiste.

Mais les États-Unis n’ont pu trouver à l’intérieur même de Cuba la force organisée qu’ils ont trouvée ailleurs chaque fois qu’ils ont voulu intervenir dans un pays. Et la perspective de se heurter à tout un peuple en armes a suffi pour les empêcher de tenter une intervention militaire de l’extérieur. Ainsi, alors que la situation de Cuba semblait bien pire géographiquement et politiquement que celle de la plupart des autres pays où l’impérialisme américain s’est permis d’intervenir, là il n’a finalement pas osé.