mercredi 9 mars 2011

:: La résistible ascension électorale du FN [par LO, 1990]

[...] L’extrême-droite française a poussé sur le même terreau que ses semblables partout en Europe : la stagnation économique, le chômage croissant, le renforcement de la position du patronat et la démoralisation que tout cela entraîna dans la classe ouvrière. Mais le gouvernement de l’Union de la Gauche et sa politique anti-ouvrière ont fertilisé le terreau. Le Pen doit plus à l’Union de la Gauche et sa politique qu’à ses propres talents de démagogue d’être devenu la figure de proue de l’extrême-droite en Europe.


Ce n’est pas qu’une fraction de la classe ouvrière ou des quartiers pauvres ait commencé à s’égarer, dès ce moment-là, du côté du Front National. Ce dernier commença par mordre sur l’électorat traditionnel de la droite, sur ces petits entrepreneurs, ces commerçants, ces artisans, sur cette fraction de la petite bourgeoisie aux réflexes, aux comportements les plus crasses, dont Le Pen exprime tout haut la xénophobie, le racisme, l’anticommunisme viscéral et la haine de « l’égalitarisme », c’est-à-dire de la classe ouvrière. Mais face à ce milieu et à sa pression, la classe ouvrière était silencieuse, ayant à subir elle-même dans ses rangs les effets délétères de cette pression.

Cela fait donc sept ans que le Front National est devenu, sur le plan de l’influence électorale, un véritable parti. Il talonne la droite classique - et dépasse la plupart des formations qui composent cette droite classique. Dans certaines régions, il est même devenu le principal parti de droite. Pour l’instant, un parti purement électoral ayant pour ambition affichée de conquérir le maximum de positions dans le cadre des institutions de la démocratie bourgeoise. Ambition refrénée sur le plan parlementaire depuis la disparition du scrutin de liste et son remplacement par le scrutin majoritaire qui le prive de députés. Mais l’élection à Dreux, en décembre 1989, de la première députée du Front National sous le régime du scrutin majoritaire montre comment le scrutin majoritaire qui défavorisait le Front National tant qu’il était minoritaire par rapport à la droite classique, peut au contraire le favoriser s’il arrive en tête.

Malgré les origines de son noyau dirigeant, dont une partie avait été formée dans le cadre de groupuscules fascisants, le Front National n’a pas accompagné jusqu’à présent son activité politique par des actions violentes systématiques. Il ne cherche pas- ou pas encore - à agir dans la rue, ni contre les travailleurs en général, ni contre les travailleurs émigrés en particulier, ni contre les militants de gauche ou d’extrême-gauche. Il persiste à affirmer que sa stratégie est purement parlementaire. Et, pour l’instant, ses actes visibles correspondent à la stratégie affirmée. Le gaullisme du RPF ou le poujadisme, représentaient en leur temps une menace physique plus immédiate contre les travailleurs et les militants de gauche.

Mais même en tant que « simple » phénomène électoral, l’importance prise par le Front national reflète la progression des idées réactionnaires. Les élections constituent un thermomètre. Ce thermomètre montre ce qui se passe dans les têtes et les consciences d’une partie de la petite bourgeoisie, mais aussi parmi un certain nombre de travailleurs les moins conscients ou les plus démoralisés.

[...]

Un des aspects les plus significatifs de la situation est précisément à quel point Le Pen et le Front National pèsent sur la caste politique. Tout se passe pour l’instant dans le théâtre d’ombres parlementaire - mais ce qui s’y passe montre à quel point tous ces politiciens libéraux, voire prétendument socialistes, sont pleutres face à l’extrême-droite, alors même que celle-ci ne manie pas ou pas encore, les gourdins, mais seulement ses scores électoraux.

Pour la droite dite libérale, par ailleurs éclatée et en proie à une guerre de chefs, l’attitude à l’égard du Front National peut être objet de polémiques tactiques ou de déclamations, mais sur un fond d’alignement croissant sur les positions du Front national. Au point que Le Pen a pu, récemment, à propos des gestes faits par Giscard en direction de l’électorat lepéniste, ricaner sur l’ex-président de la République « qui préfère être élu sur mes idées que d’être battu sur les siennes. »
Mais il n’y a pas que la droite libérale qui s’aligne sur l’extrême-droite en frétillant dans tous les sens pour freiner, sans succès, le grignotage de ses positions électorales par le Front National. La gauche gouvernementale, tout en prétendant faire de « la lutte contre le racisme » son cheval de bataille, recule en abandonnant même les quelques mièvreries pseudo-humanistes qui lui tenaient lieu d’idéologie face à la droite et l’extrême-droite.

La gauche et la droite se livrent depuis plusieurs mois à une sorte de duo, tantôt à contretemps, tantôt à l’unisson, pour mettre « le problème posé par l’immigration » au centre de la vie politique. La gauche gouvernementale aura contribué tout autant que la droite à cette propagande autant insidieuse qu’abjecte qui consiste à affirmer tranquillement que ce sont les travailleurs immigrés qui posent un problème (les travailleurs, car comme chacun sait, les milliardaires étrangers, les ex-dictateurs déchus style Duvalier, les émirs du pétrole vivant sur la Côte d’Azur ne sont pas des immigrés et ne sont pas concernés par ce débat). Manière de dire que les responsables de la montée du racisme, ce sont les travailleurs émigrés eux-mêmes - par leur seule existence peut-être ! - et pas la démagogie permanente du Front national ! Le « socialiste » Laurent Fabius, alors premier ministre fraîchement émoulu, poussait cette complaisance de ses congénères à l’égard du Front National et de ses idées jusqu’à dire que le mouvement lepéniste posait à propos de l’émigration « les vraies questions », même s’il y apportait de « fausses réponses ». Hypocrisie « socialiste » oblige, les dirigeants du PS ne s’en prenaient pas « aux immigrés » en général... » mais « aux immigrés clandestins ». Ce n’est tout de même pas de leur faute si on ne peut pas distinguer, à leur figure, les « bons » émigrés des « mauvais » et si, en conséquence, les contrôles policiers, les mesures vexatoires se multiplient pour tous. En reprenant à son compte une « politique de fermeté à l’égard de l’immigration clandestine » , et les expulsions expéditives, le gouvernement « socialiste » a largement apporté sa part dans la création d’un climat fortement teinté de racisme où chaque individu au faciès maghrébin ou à la peau noire est virtuellement un immigré, et où chaque immigré est virtuellement un immigré clandestin susceptible des rigueurs de la loi, de la police et pourquoi pas de l’opinion publique. Le Pen, avec son racisme étalé, n’avait qu’à engranger à son profit cette propagande insidieuse, en se payant le luxe de paraître moins faux-jeton que les faux antiracistes de la gauche gouvernementale.

Si donc la xénophobie et le racisme ont acquis droit de cité, c’est très exactement pour les mêmes raisons et par les mêmes mécanismes que l’exaltation du profit, de l’enrichissement et de la propriété privée ; parce que la gauche gouvernementale elle-même a repris ces idées, les a véhiculées, en les édulcorant, ou encore en les exprimant seulement de façon un peu plus hypocrite que l’extrême-droite.

[...]

La poussée réactionnaire que les votes en faveur du Front national expriment sur le plan électoral se manifeste dans une multitude d’aspects de la vie sociale. Tout cela crée un climat, pèse sur la conscience de la classe ouvrière. La pression de la petite bourgeoisie réactionnaire sur la classe ouvrière est pour l’instant politique et morale. Elle s’exerce dans le sens de créer, d’aggraver des clivages au sein de la classe ouvrière ; de dresser des travailleurs d’origine française contre les travailleurs émigrés ; de dresser des travailleurs du privé contre les travailleurs dépendant de l’État ; de dresser les chômeurs contre les « privilégiés » qui ont du travail, etc.

La fraction de la petite bourgeoisie qui véhicule ces idées, se contente pour l’instant de propos de bistrots... et de votes en faveur de Le Pen. La violence, lorsque, sporadiquement, il y en a, est le fait d’individus plus ou moins paumés ou excités, pas de masses. Pour la petite bourgeoisie, globalement, la situation économique n’est pas mauvaise. A sa façon, elle touche quelques retombées de l’enrichissement de la bourgeoisie obtenue par l’abaissement du niveau de vie de la classe ouvrière. Elle est encline à considérer que c’est l’ordre normal des choses et qu’en conséquence, des réactions de travailleurs pour se défendre, surtout s’il s’agit de travailleurs émigrés - ou de ces « fainéants de fonctionnaires » - constituent une atteinte à l’économie et avant tout, à leurs économies. Mais elle préfère exprimer ces idées, et quelques autres insanités réactionnaires, en mettant un bulletin dans l’urne plutôt que de risquer de prendre des coups. La masse des Dupont-la-Joie devient plus bruyante, mais elle préfère s’en remettre à Le Pen, qui a le double avantage d’exprimer toutes les insanités réactionnaires qu’elle aime entendre, sans lui demander de mettre la main à la pâte. Elle n’éprouve pas le besoin de prendre elle-même son sort en main et la crise ne la met nullement dans une situation difficile au point d’éprouver ce besoin.

Cela peut changer. La crise peut s’aggraver, atteindre la petite bourgeoisie. Le travail préparatoire de l’extrême-droite aura alors été fait. Il aura orienté politiquement cette petite bourgeoisie en lui donnant des cibles à frapper, le jour où elle sera poussée à frapper. Et les reculades et les reniements sur le théâtre d’ombres parlementaire d’aujourd’hui anticipent sur ce qui pourrait se passer demain sur la scène sociale.

Et puis, on ne doit pas sous-estimer les aspects internationaux des choses. La situation économique qui n’est pas dramatique en France - et plus généralement, dans les pays les plus riches - peut le devenir et l’est déjà dans une certaine mesure, dans l’Est de l’Europe, désormais réintégré dans le giron de l’occident capitaliste. Avec le passé stalinien qui a déconsidéré le communisme ; avec le nationalisme ambiant, le risque d’émergence de bandes d’extrême-droite agissantes n’est pas une hypothèse d’école. Si cela était, cela encouragerait ceux qui, en France, ont les même tentations.

Il serait nécessaire pour la classe ouvrière de se préparer à cette éventualité. Non pas en menant aujourd’hui les combats de demain, mais au moins, en menant ceux d’aujourd’hui. D’abord, en défendant ses conditions d’existence, tout simplement. La classe ouvrière a besoin de reprendre confiance en elle-même, en sa propre capacité de se défendre, pour empêcher que ses éléments les plus faibles, ou les plus mal placés - les chômeurs par exemple - cherchent un exutoire du côté des charlatans d’extrême-droite. On ne peut pas combattre l’ombre électorale d’un rapport de forces entre classes par des réactions électorales. Le slogan « voter pour la gauche pour faire barrage au Front National » est une stupidité. En outre, c’est faire peu de cas de la responsabilité du Parti Socialiste, de ses ministres et de ses députés, dans la situation matérielle et morale de la classe ouvrière (comme c’est faire peu de cas de la responsabilité du Parti Communiste d’avoir promu, cautionné le Parti Socialiste).

La montée du Front National est un fait politique. La classe ouvrière devrait s’y opposer sur le terrain politique. Ceux qui tirent précisément argument de la montée du Front National et du danger que la propagation des idées réactionnaires constituent pour toute la société, pour prêcher à la classe ouvrière « l’unité de tous contre le Front National », pour lui prêcher d’oublier - ou de ne pas réapprendre - la lutte de classe au profit de la « lutte contre le racisme », trompent les travailleurs. L’unité de tous dans la « lutte contre le racisme » signifie dans les conditions actuelles l’alignement des travailleurs derrière ces prétendus antiracistes que sont Chirac, Pasqua ou même ce Rocard qui, pour justifier sa pression croissante sur les travailleurs immigrés, va en répétant que « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ».

Il se peut que, la situation économique se maintenant sans s’aggraver, le Front National s’ajoute seulement et se substitue partiellement, pour une période, aux partis de droite plus anciens et passablement usés. On en a vu d’autres - y compris dans des périodes où existaient des partis ouvriers dignes de ce nom. Mais si le Front National devait se révéler le fourrier d’un futur parti fasciste, la classe ouvrière ne pourrait absolument pas compter sur des « antiracistes » comme ceux qui occupent aujourd’hui le devant de la scène. La seule question qui a un intérêt est celle de savoir avec quelle rapidité une fraction au moins de la classe ouvrière retrouvera sa conscience politique pour opposer ses propres valeurs aux idées réactionnaires d’une extrême-droite encore purement électorale ; et sa combativité pour s’opposer physiquement à une extrême-droite qui serait tentée d’exercer la violence contre la classe ouvrière ou une de ses composantes. En d’autre termes, avec quelle rapidité la classe ouvrière retrouvera la conscience de ses intérêts de classe et renouera avec ses méthodes d’action de classe.

[le texte intégral de la LDC 22 juin 1990, Lutte Ouvrière]

mardi 8 mars 2011

:: Revenir au marxisme, par Léon Trotsky

Par quelle voie ? A quel marxisme ? Avant que le marxisme "ait fait banqueroute", sous la forme de la social-démocratie. Le mot d'ordre "Retour au marxisme" signifie ainsi un bond par-dessus l'époque de la IIe et IIIe Internationales... à la Ire Internationale. Mais celle-ci aussi, en son temps, fût vouée à la défaite. C'est-à-dire qu'il s'agit à la fin des fins de revenir... aux oeuvres complètes de Marx et Engels. Ce bond, on peut le faire sans sortir de son cabinet de travail, et sans même quitter ses pantoufles. Mais comment passer ensuite de nos classiques (Marx est mort en 1883, Engels en 1895) aux tâches de l'époque nouvelle en laissant de côté une lutte théorique ou politique de plusieurs dizaines d'années, lutte qui comprend aussi le bolchevisme et la Révolution d'Octobre?  Aucun de ceux qui proposent de renoncer au bolchevisme comme tendance historiquement "banqueroutière" n'a indiqué de nouvelles voies.
Les choses se réduisent ainsi à un simple conseil d'étudier le Capital. Contre cela, rien à objecter. Mais les bolcheviks aussi ont étudié le Capital, et même passablement. Cela n'a cependant pas empêché la dégénérescence de l'Etat Soviétique et la mise en scène des Procès de Moscou. Que faire alors?

[...]

QUESTIONS DE MORALE
C'est de "l'amoralité" du bolchevisme qu'ont surtout coutume de se plaindre les fanfarons insignifiants à qui le bolchevisme a arraché le masque. Dans les milieux petits-bourgeois, intellectuels démocrates, "socialistes", littéraires, parlementaires et autres, il existe des valeurs conventionnelles ou un langage conventionnel pour couvrir l'absence de valeurs. Cette large et bigarrée société où règne une complicité réciproque ("Vis et laisse vivre les autres") ne supporte nullement le contact de sa peau sensible avec la lancette marxiste.
Les théoriciens qui oscillent entre les deux camps, les écrivains et les moralistes pensaient et pensent que les bolcheviks exagèrent malintentionnellement les désaccords, sont incapables d'une collaboration "loyale" et que, par leurs "intrigues", ils brisent l'unité du mouvement ouvrier. Le centriste sensible et susceptible croit, avant tout, que les bolcheviks le "calomnient" (uniquement parce qu'ils vont jusqu'au bout de ses moitiés de pensées, ce qu'il est absolument incapable de faire lui-même). Cependant, c'est seulement cette qualité précieuse, l'intolérance pour tout ce qui est hybride et évasif, qui est capable d'éduquer un parti révolutionnaire que des "circonstances exceptionnelles" ne peuvent prendre à l'improviste.
La morale de tout parti découle, en fin de compte, des intérêts historiques qu'il représente. La morale du bolchevisme, qui contient en elle le dévouement, le désintéressement, le courage, le mépris pour tout ce qui est clinquant et mensonge, les meilleures qualités de la nature humaine, découlait de son intransigeance révolutionnaire au service des opprimés. La bureaucratie staliniste, dans ce domaine aussi, imite les paroles et les gestes du bolchevisme. Mais quand "l'intransigeance" et "l'inflexibilité" se réalisent par l'entremise d'un appareil policier qui est au service d'une minorité privilégiée, ils deviennent une source de démoralisation et de gangstérisme. On ne peut avoir que du mépris pour des messieurs qui identifient l'héroïsme révolutionnaire des bolcheviks au cynisme bureaucratique des thermidoriens.
Même encore maintenant, malgré les faits dramatiques de la dernière période, le philistin moyen continue à penser que, dans la lutte entre bolchevisme (trotskysme) et stalinisme, il s'agit d'un conflit d'ambitions personnelles, ou, dans le meilleur des cas, de la lutte de deux "nuances" dans le bolchevisme. L'expression la plus crûe de ce point de vue est donnée par Norman Thomas, leader du parti socialiste américain: "Il y a peu de raisons de croire, écrit-il (Socialist Review, septembre 1937, page 6), que si Trotsky l'avait emporté (!) au lieu de Staline, il y aurait eu une fin aux intrigues, aux complots et au règne de la crainte en Russie". Et cet homme se croit... marxiste! Avec autant de fondement on pourrait dire: "Il y a peu de raisons de croire que si, au lieu de Pie XI, sur le trône de Rome, on avait mis Norman Ier, l'église catholique se serait transformée en un rempart du socialisme". Thomas ne comprend pas qu'il s'agit, non pas d'un match entre Staline et Trotsky, mais d'un antagonisme entre la bureaucratie et le prolétariat. Certes, en U.R.S.S., la couche dirigeante est encore contrainte aujourd'hui de s'adapter à l'héritage pas complètement liquidé de la révolution en préparant, en même temps, par une guerre civile déclarée (l'épuration sanglante, l'extermination des mécontents), le changement du régime social. Mais en Espagne, la clique staliniste apparaît, dès aujourd'hui, comme le rempart de l'ordre bourgeois contre le socialisme. Sa lutte contre la bureaucratie bonapartiste se change, sous nos yeux, en lutte de classes; deux mondes, deux programmes, deux morales. Si Thomas pense que la victoire du prolétariat socialiste sur la caste abjecte des oppresseurs ne régénèrera pas le régime soviétique politiquement et moralement, il montre seulement par là que, malgré toutes ses réserves, ses tergiversations et ses soupirs pieux, il est beaucoup plus proche de la bureaucratie staliniste que des ouvriers révolutionnaires. Comme les autres dénonciateurs de "l'amoralisme bolcheviste", Thomas n'est tout simplement pas parvenu jusqu'à la morale révolutionnaire.

LES TRADITIONS DU BOLCHEVISME ET LA QUATRIEME INTERNATIONALE
Chez ces "gauchistes" qui tentent de revenir au marxisme ignorant le bolchevisme, tout se réduit ordinairement à quelques panacées isolées: boycotter les vieux syndicats, boycotter le parlement, créer de "véritables" soviets. Tout cela pouvait sembler extraordinairement profond dans la fièvre des premiers jours après la guerre. Mais maintenant, à la lumière de l'expérience faite, ces "maladies infantiles" ont perdu tout intérêt de curiosité. Les hollandais Gorter et Pannekoek, les "spartakistes" allemands, les bordiguistes italiens ont manifesté leur indépendance à l'égard du bolchevisme uniquement en opposant un de ses traits, artificiellement grossi, aux autres. De ces tendances de "gauche", il n'est rien resté ni pratiquement, ni théoriquement: preuve indirecte mais importante que le bolchevisme est la seule forme du marxisme pour notre époque. Le parti bolchevique a montré, dans la réalité, une combinaison d'audace révolutionnaire suprême et de réalisme politique. Il a, pour la première, fois, établi entre l'avant-garde et la classe le rapport qui, seul, est capable d'assurer la victoire. Il a montré par l'expérience que l'union du prolétariat avec les masses opprimées de la petite-bourgeoisie du village et de la ville est possible uniquement par le renversement politique des partis traditionnels de la petite-bourgeoisie. Le parti bolcheviste a montré au monde entier comment s'accomplissent l'insurrection armée et la prise du pouvoir. Ceux qui opposent une abstraction de soviets à la dictature du parti devraient comprendre que c'est seulement grâce à la direction des bolcheviks que les soviets se sont élevés du marais réformiste au rôle de forme étatique du prolétariat. Le parti bolcheviste a réalisé une juste combinaison de l'art militaire avec la politique marxiste dans la guerre civile. Même si la bureaucratie staliniste réussissait à ruiner les bases économiques de la société nouvelle, l'expérience de l'économie planifiée, faite sous la direction du parti bolchevik entrerait pour toujours dans l'histoire comme une école supérieure pour toute l'humanité. Seuls, ne peuvent voir tout cela les sectaires qui, offensés par les coups qu'ils ont reçus, ont tourné le dos au processus historique.
Mais ce n'est pas tout. Le parti bolchevik a pu faire un travail "pratique" aussi grandiose uniquement parce que chacun de ses pas était éclairé par la lumière de la théorie. Le bolchevisme ne l'a pas créée, elle avait été apportée par le marxisme. Mais le marxisme est la théorie du mouvement et non du repos. Seules des actions d'une échelle historique grandiose pouvaient enrichir la théorie elle-même. Le bolchevisme a apporté une contribution précieuse au marxisme par son analyse de l'époque impérialiste comme époque de guerre et de révolutions; de la démocratie bourgeoise à l'époque du capitalisme pourrissant; de la relation entre la grève générale et l'insurrection; du rôle du parti, des soviets et des syndicats à l'époque de la révolution prolétarienne; de la théorie de l'Etat Soviétique; de l'économie de transition; du fascisme et du bonapartisme à l'époque du déclin capitaliste; enfin par son analyse des conditions de la dégénérescence du parti bolcheviste lui-même et de l'Etat Soviétique. Qu'on nous nomme une autre tendance qui aurait ajouté quelque chose d'essentiel aux conclusions et aux généralisations du bolchevisme. Vandervelde, de Brouckère, Hilferding, Otto Bauer, Léon Blum, Zyromsky, sans même parler du major Attlee et de Norman Thomas, vivent théoriquement et politiquement de débris usés du passé.
La dégénérescence du Komintern s'est exprimée de la façon la plus brutale dans le fait qu'il est tombé théoriquement au niveau de la IIe Internationale. Les groupes intermédiaires de tout genre (Independent Labour Party d'Angleterre, POUM, et leurs semblables) adaptent de nouveau chaque semaine des bribes de Marx et de Lénine à leurs besoins du moment. Les ouvriers n'apprendront rien chez ces gens-là.
Seuls, les constructeurs de la IVe Internationale, en s'appropriant les traditions de Marx et de Lénine, ont fait leur une attitude sérieuse envers la théorie. Que les philistins se moquent du fait que, vingt ans après la Révolution d'octobre, les révolutionnaires soient rejetés de nouveau sur les positions d'une modeste préparation propagandiste. Dans cette question, comme dans les autres, le grand capital est beaucoup plus perspicace que les philistins petits-bourgeois qui se considèrent comme des "socialistes" ou des "communistes": ce n'est pas pour rien que la question de la Quatrième Internationale ne disparaît pas des colonnes de la presse mondiale. Le besoin historique brûlant d'une direction révolutionnaire assure à la IVe Internationale des rythmes exceptionnellement rapides de développement. La plus importante garantie de ces succès futurs est le fait qu'elle ne s'est pas formée en dehors de la grande voie de l'histoire, mais qu'elle est organiquement sortie du bolchevisme.

:: Les objectifs généraux du mouvement féminin, par Lénine [23 septembre 1919]

Camarades,
Je suis très heureux de saluer la conférence des ouvrières. Je me permettrai de ne pas aborder les sujets et les problèmes qui, bien sûr, inquiètent avant tout, à l’heure actuelle, toute ouvrière et toute personne consciente appartenant  aux masses laborieuses. Les problèmes les plus brûlants ce sont ceux du blé et de notre situation militaire. Mais comme me l’ont appris les comptes rendus de presse relatifs à vos réunions, ces problèmes ont été exposés à fond ici par le camarade Trotsky pour les affaires militaires et les camarades Iakovléva et Sviderski pour le blé ; aussi me permettrez-vous de ne pas en parler.

Je voudrais dire quelques mots des objectifs généraux du mouvement ouvrier féminin dans la République des Soviets. De ces objectifs, les uns sont liés à la réalisation du socialisme, les autres s'imposent comme une nécessité urgente.

Le pouvoir des Soviets, dès ses débuts, s'est occupé du sort de la femme. Il me semble que la tâche de tout gouvernement ouvrier allant vers le socialisme sera double. La première partie en est relativement simple et facile. Elle concerne les vieilles lois qui ont placé la femme dans une situation d'inégalité par rapport à l'homme.

Depuis bien longtemps, depuis des siècles, tous les mouvements émancipateurs d'Occident ont réclamé l'abolition de ces lois vétustes et l'égalité des deux sexes devant la loi. Mais pas un Etat démocratique, pas une république avancée, n'a pu opérer cette réforme, car là où existe le capitalisme, là où subsiste la propriété privée de la terre, des fabriques et des usines, là où subsiste le pouvoir du capital, l'homme conserve ses privilèges.

En Russie, si on a pu changer cet état de choses, c'est que, depuis le 25 octobre 1917, le pouvoir appartient aux ouvriers. Les Soviets, dès le début, se sont donné pour tâche d'être le pouvoir des travailleurs, ennemi de toute exploitation. Ils ont entrepris de supprimer toute possibilité d'exploitation des travailleurs par les propriétaires terriens et les capitalistes, de supprimer le règne du capital. Le but des Soviets, c'est que les travailleurs organisent leur existence sans cette propriété privée sur la terre, les fabriques et les usines, qui, partout dans le monde, même dans les républiques les plus démocratiques, a réduit les travailleurs à un état de misère et d'esclavage salarié, et la femme à un double esclavage.

Les Soviets, pouvoir des travailleurs, dès leurs premiers mois d'existence, ont accompli dans la législation touchant la femme une révolution radicale. Des lois qui plaçaient la femme dans une condition subalterne, il n'est pas resté pierre sur pierre. Je veux parler des lois qui profitaient de la faiblesse de la femme pour lui faire un sort inférieur et souvent même humiliant, c'est‑à‑dire des lois sur le divorce, sur les enfants naturels, sur la recherche de la paternité.

C'est justement dans ce domaine que la législation bourgeoise, même dans les pays les plus avancés, abusait de la faiblesse de la femme. Et c'est aussi dans ce domaine que les Soviets n'ont pas laissé le moindre vestige des anciennes lois iniques, intolérables pour les représentants des travailleurs. Nous pouvons le dire avec fierté et sans crainte d'exagération, il n'y a pas un seul pays au monde, en dehors de la Russie des Soviets, où la femme jouisse de tous ses droits et ne soit pas placée dans une position humiliante, particulièrement sensible dans la vie familiale de chaque jour. C'était là une de nos premières et plus importantes tâches.

S'il vous arrive d'avoir affaire à des partis hostiles aux bolchéviks, ou s'il vous tombe entre les mains de ces journaux qui sont publiés en russe dans les régions occupées par Koltchak ou Dénikine, ou bien si vous parlez avec des gens partageant le point de vue de ces journaux, vous entendrez souvent accuser les Soviets d'avoir violé la démocratie.

On nous accuse, nous représentants du pouvoir des Soviets, nous bolchéviks‑communistes et partisans du pouvoir des Soviets, on nous accuse constamment d'avoir violé la démocratie et, pour le prouver, on dit que les Soviets ont dissous la Constituante. A ces accusations, nous répondons ordinairement ceci : la démocratie enfantée sous le régime de la propriété privée du sol, alors que les gens n'étaient pas égaux, que celui qui possédait un capital était le maître et les autres ses esclaves salariés, cette démocratie n'a aucun prix pour nous. Elle ne servait qu'à masquer l'esclavage, même dans les pays les plus avancés. Nous, socialistes, nous sommes pour la démocratie dans la mesure où elle allège le sort des travailleurs et des opprimés. Le socialisme se donne pour but de combattre dans le monde toute exploitation de l'homme par l'homme. La seule vraie démocratie pour nous est celle qui sert les exploités, les opprimés. C'est quand ceux qui ne travaillent pas sont privés des droits électoraux qu'existe la véritable égalité entre les hommes. Celui qui ne travaille pas ne doit pas manger.

En réponse à ces accusations, nous demandons : comment est appliquée la démocratie dans tel ou tel pays ? Nous voyons dans toutes les républiques démocratiques l'égalité proclamée, mais dans les lois civiles, dans les lois sur la famille et le divorce, nous voyons à chaque pas l'inégalité et l'humiliation de la femme. Or c'est là une violation de la démocratie à l'égard d'opprimés. La Russie soviétiste, plus que tout autre pays, même plus avancé, a réalisé la démocratie en ne laissant pas dans ses lois, la moindre allusion à l'inégalité de la femme. Je le répète, pas un Etat, pas une seule législation démocratique n'a fait pour la femme la moitié de ce qu'a fait le pouvoir des Soviets dès les premiers jours de son existence.

Naturellement, les lois ne sont pas suffisantes, et nous ne nous contentons pas de décrets. Mais, dans le domaine législatif, nous avons fait tout le nécessaire pour élever la femme au niveau de l'homme et nous pouvons en être fiers. La situation de la femme dans la Russie des Soviets peut servir d'idéal aux Etats les plus avancés. Pourtant, ce n'est encore là qu'un commencement.

La femme dans le ménage reste encore opprimée. Pour qu'elle soit réellement émancipée, pour qu'elle soit vraiment l'égale de l'homme, il faut qu'elle participe au travail productif commun et que le ménage privé n'existe plus. Alors seulement, elle sera au même niveau que l'homme.

Naturellement, il ne s'agit pas ici de comparer la femme à l'homme en ce qui concerne la productivité, la quantité, la durée, les conditions de travail, etc.

Ce qu'il faut, c'est que la femme ne soit plus opprimée par sa situation économique par rapport à l'homme. La femme a beau jouir de tous les droits, elle n'en reste pas moins opprimée en fait, parce que sur elle pèsent tous les soins du ménage. Le travail du ménage est généralement le moins productif, le plus barbare et le plus pénible de tous ; il est des plus mesquins et n'a rien qui puisse contribuer au développement de la femme.

Nous voulons la réalisation intégrale du socialisme, et c'est là que s'ouvre pour la femme un large champ d'action. Nous déblayons le terrain pour l'édifice socialiste, mais la construction ne commencera que le jour où nous l'entreprendrons en collaboration avec la femme jouissant de l'égalité complète, libérée de ce travail mesquin, abrutissant et stérile. Nous avons là de l'ouvrage pour de longues années.

Ce travail ne peut donner de résultats rapides et ne fait pas grande impression.

Nous créons des institutions modèles, des restaurants, des crèches, pour affranchir la femme du ménage. Il faut reconnaître qu'à l'heure présente en Russie ces institutions, qui permettent à la femme de sortir de sa condition d'esclave domestique, sont très rares. Leur nombre est infime et les conditions militaires et alimentaires actuelles sont un obstacle à leur accroissement. Il convient cependant de dire qu'il en surgit partout où s'offre la plus petite possibilité.

Nous disons que l'émancipation des ouvriers doit être l’œuvre des ouvriers eux‑mêmes. De même, l'émancipation des ouvrières sera l’œuvre des ouvrières elles‑mêmes. Les ouvrières doivent veiller elles‑mêmes au développement de ces institutions ; elles arriveront ainsi à changer du tout au tout le sort qui leur était fait dans la société capitaliste.

Pour s'occuper de politique, sous l'ancien régime capitaliste, il fallait une préparation spéciale. C'est pourquoi la participation des femmes à la politique, même dans les pays capitalistes les plus avancés et les plus libres, était insignifiante. Notre tâche est de rendre la politique accessible à toute femme laborieuse. Depuis que la propriété privée du sol et des fabriques est abolie, depuis que le pouvoir des seigneurs et des capitalistes est renversé, la politique devient simple et accessible à tous les travailleurs, les femmes y comprises. Dans la société capitaliste, la femme est dans un état d'infériorité tel que son activité politique est presque nulle par rapport à celle de l'homme. Pour mettre fin à cet état de choses, il faut que le pouvoir soit aux mains des travailleurs. Alors la politique se réduira en général à tout ce qui touche directement le sort des travailleurs eux‑mêmes.

Et ici la participation de l'ouvrière communiste et consciente, ou même sans‑parti et inconsciente, est absolument nécessaire. Le pouvoir des Soviets lui ouvre un large champ d'action.

Nous avons eu bien du mal à lutter contre les forces hostiles à la Russie des Soviets. Nous avons eu du mal à résister militairement à ceux qui font la guerre au pouvoir des travailleurs, à combattre les spéculateurs : tout cela, parce que nous manquions d'hommes, de travailleurs qui nous aident de leur propre initiative. Il n'est rien que les Soviets apprécient tant que le concours de la masse des femmes laborieuses. Sans doute, dans l'ancienne société bourgeoise pour jouer un rôle politique, il fallait une préparation compliquée que la femme ne pouvait pas avoir. L'activité politique de la République des Soviets, au contraire, a pour objectif principal la lutte contre les propriétaires fonciers, contre les capitalistes, contre l'exploitation, et c'est pourquoi l'ouvrière a accès à la politique des Soviets, elle aidera l'homme par son habileté d'organisatrice.

Ce qu'il nous faut, ce n'est pas seulement l'organisation en grand. Il nous faut aussi l'organisation en détail. Là les femmes trouveront de la besogne. Elles peuvent se rendre utiles, même en temps de guerre, lorsqu'il s'agit d'aider l'armée et de mener l'agitation parmi les soldats. Elles doivent prendre une part active à ce travail, pour que l'Armée Rouge voie qu'on s'occupe d'elle. Elles peuvent également se rendre utiles dans le ravitaillement, dans la répartition des vivres et l'amélioration de l'alimentation publique, en multipliant ces restaurants populaires qui sont si nombreux déjà, à Pétrograd par exemple.

Voilà où l'ouvrière joue un véritable rôle d'organisatrice. Sa participation est également nécessaire dans nos grandes fermes‑modèles, pour qu'elles ne restent pas à l'état d'exception. Sans la collaboration d'un grand nombre de femmes laborieuses, nous n'arriverons à rien. L'ouvrière peut parfaitement se rendre utile ici en surveillant la répartition des produits, ou encore leur transport. C'est là une tâche dont elle peut parfaitement s'acquitter et qui contribuera plus que toute autre à consolider la société socialiste.

Après avoir supprimé entièrement la propriété privée du sol, et presque entièrement la propriété privée des fabriques et des usines, les Soviets veulent que tous les travailleurs, communistes et sans‑parti, hommes et femmes, prennent part à l'édification économique. L’œuvre entreprise par les Soviets ne pourra avancer que lorsque des millions et des millions de femmes, dans toute la Russie, y participeront. Alors, nous en sommes convaincus, le socialisme pourra s'établir. Alors les travailleurs montreront qu'ils peuvent vivre et administrer l'Etat sans propriétaires et sans capitalistes. Alors le socialisme sera si fort en Russie que nul ennemi extérieur ou intérieur ne fera peur à la République des Soviets.

samedi 5 mars 2011

:: Oui, il faut continuer de gagner des travailleurs à la révolution, à la conscience communiste

 Il est important, pour tous ceux qui veulent réellement changer le monde et débarrasser la société de la dictature du capital, de s'en convaincre : le prolétariat international est la seule classe capable de mettre fin au capitalisme et à l’exploitation !
Tel était le thème du Cercle Léon Trotsky du vendredi 4 mars 2011. 
Ci-dessous l'introduction de l'exposé et son sommaire détaillé.

Introduction
Nous vivons depuis deux mois avec le regard braqué sur le monde arabe. Le soulèvement de la population, dans ces pays, ne peut manquer d’enthousiasmer les révolutionnaires que nous sommes – d’abord parce que voir des peuples faire vaciller en quelques semaines des dictatures vieilles de plusieurs décennies est profondément réjouissant ; ensuite parce que voir la révolte se propager comme un feu de forêt, de proche en proche, de pays en pays, passer de la Tunisie à l’Égypte en sautant par-dessus la Lybie pour mieux y revenir quelques jours plus tard, tout cela donne chair et vie à tout ce que nous disons, depuis bien longtemps, sur la possibilité de mouvements internationaux ; et tout cela n’avait pas été vu depuis longtemps, bien trop longtemps. Nous espérons, de toutes nos forces, que ces événements ouvrent une nouvelle période historique, une période de renouveau des luttes et peut-être demain, des révolutions !
Mais il y aussi une chose qui crève les yeux dans ces événements, et qui, elle, est beaucoup moins réjouissante : c’est l’absence du prolétariat dans ces révoltes. Non pas son absence physique : il y avait certainement des ouvriers place Tahir au Caire, parmi les manifestants de Tunisie, dans les combats de rue en Lybie. Et même dans le petit royaume de Bahreïn, les travailleurs immigrés philippins ou pakistanais surexploités par les riches familles de magnats du pétrole n’ont peut-être pas été les derniers à descendre dans les rues. Non, ce n’est pas physiquement, mais politiquement que le prolétariat a été absent de ces événements : aucun parti, aucune organisation, n’a fait entendre sa voix, aucun parti, aucune organisation, n’a cherché à définir ou exprimer une politique indépendante pour la classe ouvrière.
Il n’y a plus aujourd’hui de grands partis politiques qui soit le représentant des intérêts du prolétariat ; et l’on peut même dire que depuis des dizaines d’années, à l’échelle du monde, le prolétariat n’apparaît plus en tant que tel sur la scène politique, et ne pèse plus sur les événements. D’ailleurs, il se trouve même bon nombre d’intellectuels pour affirmer carrément qu’il a tout bonnement disparu, que la classe ouvrière n’existe plus.
Pourtant, nous, communistes révolutionnaires, voyons toujours dans le prolétariat la seule classe capable de mener la révolution contre le capitalisme, la seule classe capable de débarrasser à jamais l’humanité du fléau de l’exploitation et de l’oppression.
Pourquoi les marxistes estiment-ils que le prolétariat seul peut accomplir cette tâche ? Comment expliquer qu’aujourd’hui il ne joue plus le rôle politique qui, historiquement, était le sien ? Et que représente le prolétariat aujourd’hui – est-ce une classe qui se renforce, ou une classe qui décline ?

Sommaire

:: La réaction thermidorienne [extrait], par Léon Trotsky. #stalinisme

Une réaction politique suivit le prodigieux effort de la révolution et de la guerre civile. [Elle différait essentiellement des phénomènes sociaux qui se développèrent parallèlement dans, les contrées non soviétiques.] C'était une réaction contre la guerre impérialiste et contre ceux qui l'avaient conduite. En Angleterre, elle était dirigée contre Lloyd George et l'isola politiquement jusqu'à la fin de sa vie. Clemenceau, en France, eut un sort semblable.

Les prodigieux changements qu'on constatait dans les sentiments des masses après une guerre impérialiste et une guerre civile étaient bien explicables. En Russie, les ouvriers et les paysans étaient profondément convaincus que c'étaient leurs propres intérêts qui étaient en jeu et que la guerre qui leur était imposée était vraiment la leur. Après la victoire remportée sur les Blancs et sur l'Entente, la satisfaction fut immense, et grande la popularité de ceux qui avaient aidé à l'obtenir.

Mais les trois années de guerre civile laissèrent une empreinte indélébile sur le gouvernement soviétique lui-même en vertu du fait qu'un très grand nombre de nouveaux administrateurs s'étaient habitués à commander et à exiger une soumission absolue à leurs ordres. Les théoriciens qui essaient de prouver que le présent régime totalitaire de l'U.R.S.S. n'est pas dû à des conditions historiques données, mais à la nature même du bolchévisme oublient que la guerre civile ne découla pas de la nature du bolchévisme mais bien des efforts de la bourgeoisie russe et de la bourgeoisie internationale pour renverser le régime soviétique.

Il n'est pas douteux que Staline, comme beaucoup d'autres, ait été modelé par le milieu et les circonstances de la guerre civile, de même que le groupe tout entier qui devait l'aider plus tard à établir sa dictature personnelle - Ordjonikidzé, Vorochilov, Kaganovitch, - et toute une couche d'ouvriers et de paysans hissés à la condition de commandants et d'administrateurs.

De plus, dans les cinq années qui suivirent la Révolution d'Octobre plus de 97% de l'effectif du Parti consistaient en membres qui avaient adhéré après la victoire de la Révolution. Cinq années plus tard encore, et l'immense majorité du million de membres du Parti n'avaient qu'une vague conception de ce que le Parti avait été dans la première période de la Révolution, sans parler de la clandestinité pré-révolutionnaire.

Il suffira de dire qu'alors les trois quarts au moins du Parti se composaient de membres qui l'avaient rejoint seulement après 1923. Le nombre des membres du Parti adhérents d'avant la Révolution - c'est-à-dire les révolutionnaires de la période illégale - était inférieur à un pour cent. En 1923, le Parti avait été envahi par des masses jeunes et inexpérimentées [rapidement modelées et formées] pour jouer le rôle de figurants pétulants sous l'aiguillon des professionnels de l'appareil. Cette extrême réduction du noyau révolutionnaire du Parti était une nécessité préalable pour les victoires de l'appareil sur le « trotskisme ».

En 1923, la situation commença à se stabiliser. La guerre civile, de même que la guerre avec la Pologne, était définitivement close. Les conséquences les plus horribles de la famine avaient été dominées, la Nep avait donné un élan impétueux au réveil de l'économie nationale. Le constant transfert de communistes d'un poste à un autre, d'une sphère d'activité à une autre, devint bientôt l'exception plutôt que la règle, les communistes commencèrent à s'installer dans des situation permanentes, et à diriger d'une manière méthodique les régions ou districts de la vie économique et politique confiés à leur discrétion administrative. La nomination aux emplois fut de plus en plus liée aux problèmes de la vie personnelle, de la vie de famille du fonctionnaire, de sa carrière.

C'est alors que Staline apparut avec une prééminence croissante comme l'organisateur, le répartiteur des tâches, le dispensateur d'emplois, l'éducateur et le maître de la bureaucratie. Il choisit ses hommes d'après leur hostilité ou leur indifférence à l'égard de ses adversaires personnels, et particulièrement à l'égard de celui qu'il considérait comme son adversaire principal, le plus grand obstacle sur la voie de son ascension vers le pouvoir absolu. Staline généralisa et classifia sa propre expérience administrative, avant tout l'expérience des manœuvres conduites avec persévérance dans la coulisse, et la mit à la portée de ceux qui lui étaient le plus étroitement associés. Il leur apprit à organiser leurs appareils politiques locaux sur le modèle de son propre appareil : comment recruter les collaborateurs, comment utiliser leurs défaillances, comment dresser des camarades les uns contre les autres, comment faire tourner la machine.

A mesure que la vie de la bureaucratie croissait en stabilité, elle suscitait un besoin grandissant de confort. Staline prit la tête de ce mouvement spontané, le guidant, l'équipant selon ses propres desseins. Il récompensait ceux dont il était sûr en leur donnant des situations agréables et avantageuses. Il choisit les membres de la Commission de contrôle, développant en eux le besoin de persécuter impitoyablement tous ceux qui s'écarteraient de la ligne politique officielle. En même temps, il les invitait à tourner leurs regards vers le mode de vie exceptionnel, extravagant, de ceux des fonctionnaires qui lui étaient fidèles. Car Staline rapportait chaque situation, chaque circonstance politique, chaque utilisation des individus à lui-même, à sa lutte pour le pouvoir, à son besoin immodéré de dominer autres. Toute autre considération lui était totalement étrangère. Il excitait l'un contre l'autre ses concurrents les plus dangereux, de son talent à utiliser les antagonismes personnels et de groupes, il fit un art, un art inimitable parce qu'il n'avait fait que développer son instinct presque infaillible pour ce genre d'opérations. Dans toute situation nouvelle, ce qu'il voyait d'abord, et avant tout c'était comment il pourrait en profiter personnellement. Chaque fois que l'intérêt du pays soviétique entrait en conflit avec son intérêt personnel, il n'hésitait jamais à le sacrifier. Dans toutes les occasions et, quel qu'en pût être le résultat, il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour créer des difficultés à ceux qui, croyait-il, menaçaient sa toute-puissance. Avec la même constance, il s'efforçait de récompenser chaque acte de loyauté personnelle. Secrètement d'abord, puis plus ouvertement, il se dressa en défenseur de l'inégalité, en défenseur de privilèges spéciaux pour les sommets de la bureaucratie.

Dans cette démoralisation délibérée, Staline ne se souciait jamais de perspectives lointaines. Il n'approfondissait pas non plus la signification sociale du processus dans lequel il jouait le rôle principal. Il agissait alors, de même que maintenant, comme l'empirique qu'il fut toujours. Il choisit ceux qui lui sont loyaux et les récompense, il les aide à s'assurer des situations privilégiées, il exige d'eux la répudiation de buts politiques personnels. Il leur enseigne à créer à leur propre usage l'appareil nécessaire pour influencer les masses et les soumettre. Il ne pense pas un seul instant que cette politique va directement à l'encontre de la lutte à laquelle Lénine s'était le plus intéressé durant la dernière année de sa vie - la lutte contre la bureaucratie. Occasionnellement, il parle lui-même de bureaucratie, mais toujours dans les termes les plus abstraits et dénués de réalité. Il ne songe qu'aux petites choses : manque d'attention, formalisme, bureaux mal tenus, etc., mais il est sourd et aveugle à la formation de toute une caste de privilégiés soudés entre eux par un serment d'honneur, comme les voleurs, par leur commun intérêt et par leur éloignement sans cesse croissant du peuple travailleur. Sans s'en douter, Staline organise non seulement une nouvelle machine politique, mais une nouvelle caste.

Il n'envisage les questions que du point de vue du choix des cadres, d'améliorer l'appareil, d'assurer sur lui son contrôle personnel, de son propre pouvoir. Il lui apparaît sans aucun doute, pour autant qu'il se soucie de questions d'ordre général, que son appareil donnera au gouvernement plus de force et de stabilité, et garantira ainsi les nouveaux développements du « socialisme dans le pays ». Dans le domaine des généralisations, il ne s'aventure pas plus loin. Que la cristallisation d'une nouvelle couche dirigeante de fonctionnaires installés dans une situation privilégiée, camouflée aux yeux des masses par l'idée du socialisme - que la formation de cette nouvelle couche dirigeante archi-privilégiée et archi-puissante change la structure sociale de l'Etat et dans une mesure sans cesse plus considérable, la décomposition sociale de la nouvelle société - c'est une considération qu'il se refuse à envisager, et toutes les fois qu'elle lui est suggérée, il l'écarte - avec son bras ou avec son revolver.

Ainsi, Staline, l'empirique, sans rompre formellement avec la tradition révolutionnaire, sans répudier le le bolchévisme, devient le destructeur le plus efficace de l'une et de l'autre, en les trahissant tous les deux.

[...]

Stériles et absurdes sont les travaux de Sisyphe de ceux qui essayent de réduire tous les développements d'une période à quelques prétendus traits fondamentaux du Parti bolchéviste, comme si un parti politique était une entité homogène et un omnipotent facteur historique. Un parti politique n'est qu'un instrument historique temporaire, un des très nombreux instruments de l'histoire et aussi une de ses écoles. Le Parti bolchéviste s'assigna à lui-même le but de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière. Dans la mesure où ce parti accomplit cette tâche pour la première fois dans l'histoire et enrichit l'expérience humaine par cette conquête, il a rempli un prodigieux rôle historique. Seuls ceux qu'égare un goût pour la discussion abstraite peuvent exiger d'un parti politique qu'il soumette et élimine les facteurs beaucoup plus pondéreux que sont les masses et les classes qui lui sont hostiles. Les limitations du parti en tant qu'instrument historique s'expriment par le fait qu'à un certain point, à un moment donné, il commence à se désintégrer; sous la tension de pressions intérieures et extérieures, des lézardes apparaissent, des fissures s'élargissent, des organes commencent à s'atrophier. Ce processus de décomposition se manifesta, très lentement d'abord en 1923, puis s'accéléra rapidement. Le vieux Parti bolchéviste et ses anciens cadres héroïques subirent le sort commun : secoué par des fièvres et des spasmes et des attaques atrocement pénibles, il finit par s'éteindre. Afin d'établir le régime appelé stalinien, ce qui était nécessaire n'était pas un parti bolchéviste, mais l'extermination du Parti bolchéviste.

De nombreux critiques, publicistes, correspondants, historiens, biographes, et quelques sociologues amateurs ont sermonné l'Opposition de gauche de temps à autre, à propos de ses erreurs de tactique, affirmant que sa stratégie ne correspondait pas aux exigences de la lutte pour le pouvoir. Mais cette façon même de poser la question est incorrecte. L'Opposition de gauche ne pouvait pas s'emparer du pouvoir, et ne l'espérait même pas - en tout cas ceux de ses dirigeants les plus réfléchis. Une lutte pour le pouvoir menée par l'Opposition de gauche, par une organisation marxiste révolutionnaire, ne peut se concevoir que dans les conditions d'un soulèvement révolutionnaire. Dans de telles conditions, la stratégie est basée sur l'agression, sur l'appel direct aux masses, sur une attaque de front contre le gouvernement. Nombreux étaient les membres de l'Opposition de gauche qui avaient joué un rôle important dans une bataille de cette nature et savaient de première main comment elle doit être menée. Mais au début des années vingt, il n'y eut pas de soulèvement révolutionnaire en Russie, tout au contraire; dans de telles circonstances le déclenchement d'une lutte pour le pouvoir était hors de question.

Il faut se rappeler que dans les années de réaction, en 1908-1911, et plus tard, le Parti bolchéviste refusa de déclencher une attaque directe contre la monarchie et se borna au travail préparatoire à une offensive éventuelle en luttant pour le maintien des traditions révolutionnaires et pour la préservation de certains cadres, soumettant les événements à une infatigable analyse, et utilisant toutes les possibilités légales et semi-­légales pour éduquer les travailleurs les plus conscients. Placée dans des conditions identiques, l'Opposition de gauche ne pouvait agir autrement. En fait, les conditions de la réaction soviétique étaient infiniment plus difficiles pour l'opposition que les conditions tsaristes ne l'avaient été pour les bolchéviks. Mais, essentiellement, la tâche restait la même : préserver les traditions révolutionnaires, maintenir le contact entre les éléments avancés à l'intérieur du Parti, analyser le développement de la période thermidorienne, se préparer pour le prochain soulèvement révolutionnaire dans le monde aussi bien qu'en U.R.S.S. Un des dangers menaçant l'Opposition, c'était qu'elle sous-estimât ses forces et abandonnât la poursuite de sa tâche après quelques tentatives prématurées, dans lesquelles la fraction avancée se briserait nécessairement non seulement contre la résistance de la bureaucratie, mais aussi contre l'indifférence des masses. Concluant alors à l'impossibilité d'une action franche avec les masses, même avec leur avant-garde, l'Opposition pourrait être amenée à abandonner la lutte, attendant des temps plus favorables.

[...]

La contre-révolution s'installe quand l'écheveau des conquêtes sociales commence à se dévider; il semble alors que le dévidage ne cessera plus. Cependant, quelque portion des conquêtes de la révolution est toujours préservée. Ainsi, en dépit de monstrueuses déformations bureaucratiques, la base de classe de l'U.R.S.S. reste prolétarienne. Mais n'oublions pas que ce processus de déroulement n'a pas encore été complété, et que l'avenir de l'Europe et du monde durant les prochaines décades n'a pas encore été décidé. Le Thermidor russe aurait certainement ouvert une nouvelle ère du règne de la bourgeoisie si ce règne n'était devenu caduc dans le monde entier. En tout cas, la lutte contre l'égalité et l'instauration de différenciations sociales très profondes n'ont pu jusqu'ici éliminer la conscience socialiste des masses, ni la nationalisation des moyens de production et de la terre, qui sont les conquêtes socialistes fondamentales de la Révolution. Bien qu'elle ait porté de graves atteintes à ces achèvements, la bureaucratie n'a pu s'aventurer encore à recourir à la restauration de l'appropriation privée des moyens de production. A la fin du dix-huitième siècle, la propriété privée des moyens de production était un facteur progressif de haute signification : elle avait encore l'Europe et le monde à conquérir. Mais aujourd'hui la propriété privée est le plus grand obstacle an développement normal des forces de production. Bien que par la nature de son nouveau mode de vie, de son conservatisme, de ses sympathies politiques, l'énorme majorité de la bureaucratie soit portée vers la petite bourgeoisie, ses racines économiques reposent grandement dans les nouvelles conditions de propriété. La croissance des relations bourgeoises menaçait non seulement la base socialiste de la propriété, mais aussi le fondement social de la bureaucratie; elle pouvait avoir voulu répudier la perspective socialiste du développement en faveur de la petite bourgeoisie; mais elle n'étai disposée en aucun cas à répudier ses propres droits et privilèges en faveur de cette même petite bourgeoisie C'est cette contradiction qui conduisit au conflit extrêmement vif qui éclata entre la bureaucratie et le koulaks.

C'est en cela que le Thermidor soviétique diffère radicalement de son prototype français. La dictature jacobine avait été nécessaire pour déraciner la société féodale et défendre le nouvel ordre social contre les attaques de l'ennemi du dehors. Cela fait, la tâche du régime thermidorien consista à créer les conditions nécessaires du développement de cette nouvelle société qui était bourgeoise, c'est-à-dire basée sur la propriété privée et la liberté du commerce dégagée de la plupart de ses entraves antérieures. La restauration d'une liberté du commerce limitée par la Nep en 1921 fut une retraite devant les exigences bourgeoises. Mais en fait ce commerce libre était si restreint qu'il ne pouvait saper les fondations du régime (la nationalisation des moyens de production) et les rênes du gouvernement restaient entre les mains des Jacobins russes qui avaient dirigé la Révolution d'Octobre. Même l'extension ultérieure de cette liberté commerciale en 1925 n'altéra pas la base du régime, bien que la menace devînt alors plus grande. La lutte contre le trotskisme était menée au nom du paysan, derrière lequel se cachaient le nepman vorace et le bureaucrate avide. Aussitôt que le trotskisme eut été vaincu, la location des terres fut légalisée, et sur toute la ligne le glissement du pouvoir de la gauche vers la droite devint manifeste, malgré les revirements occasionnels vers la gauche, car ceux-ci étaient toujours suivis de retours encore plus prononcés à droite. Dans la mesure où la bureaucratie utilisa ses balancements vers la gauche pour acquérir une accélération du mouvement pour chaque saut suivant à droite, le zigzag se développait régulièrement aux dépens des masses travailleuses et dans l'intérêt d'une minorité privilégiée, son caractère thermidorien est indéniable.

[...]

Thermidor reposait sur un fondement social. C'était une question de pain, de viande, de logement et, si possible, de luxe. L'égalité jacobine bourgeoise, qui revêtit la forme de la réglementation du maximum, restreignait le développement de l'économie bourgeoise et l'extension du bien-être bourgeois. Sur ce point, les thermidoriens savaient parfaitement bien ce qu'ils voulaient; dans la Déclaration des droits, ils exclurent le paragraphe essentiel, « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » A ceux qui demandèrent le rétablissement de cet important paragraphe jacobin, les thermidoriens répondirent qu'il était équivoque et par suite dangereux; naturellement les hommes étaient égaux en droits, mais non dans leurs aptitudes et dans leurs biens. Thermidor était une protestation directe contre le caractère spartiate et contre l'effort vers l'égalité.

On trouve la même motivation sociale dans le Thermidor soviétique. La question primordiale était d'en finir avec les limitations spartiates de la première période de la Révolution. Mais il s'agissait aussi de consacrer les privilèges croissants de la bureaucratie. Il ne s'agissait nullement d'instaurer un régime économique libéral; les concessions dans cette direction étaient temporaires et durèrent bien moins longtemps qu'on ne l'avait prévu. Un régime libéral sur la base de là propriété privée signifie la concentration de la richesse entre les mains de la bourgeoisie, spécialement de ses sommets. Les privilèges de la bureaucratie ont une origine différente. La bureaucratie s'attribue cette part du revenu national qu'elle peut s'assurer soit par l'exercice de sa force ou de son autorité, soit par une intervention directe dans les rapports économiques. En ce qui concerne le surplus de la production nationale, la bureaucratie et la petite bourgeoisie, d'alliées qu'elles étaient, devinrent très vite ennemies. Le contrôle du surplus ouvrit, pour la bureaucratie, la route du pouvoir.

mercredi 2 mars 2011

:: Renouer le lien entre les idées révolutionnaires et la classe ouvrière [UCI, 1987]

Notre tendance se distingue des autres, y compris des autres tendances trotskystes, par l’analyse que nous faisons des causes de la situation actuelle du mouvement révolutionnaire, et des moyens d’y remédier.
Pour nous, la tâche principale aujourd’hui, pour les militants révolutionnaires, est de rétablir la liaison avec le prolétariat, de réimplanter les idées communistes révolutionnaires au sein de la classe sociale qui devrait être leur milieu naturel : la classe ouvrière. Car elles en sont tenues éloignées, malheureusement, depuis maintenant des décennies.
Ce n’est pas le moindre résultat qu’ait entraîné la dégénérescence stalinienne de l’URSS et des partis communistes, que d’avoir créé une coupure profonde, physique, entre les révolutionnaires et la classe ouvrière. Autant le mouvement communiste de la Troisième Internationale avait pu naître et se développer au sein même du mouvement ouvrier de son époque et en particulier au sein des partis ouvriers sociaux-démocrates de la Seconde Internationale, autant l’Internationale Communiste devenue stalinienne réussit à mettre les révolutionnaires à l’index du mouvement ouvrier, les chassant des partis communistes et des syndicats par la menace, la calomnie, l’injure et l’assassinat.
En URSS même, une génération de révolutionnaires trotskystes, celle qui était la plus riche de traditions et d’expérience, a été anéantie par la répression stalinienne. Hors d’URSS, si la répression stalinienne fut moins meurtrière, elle réussit tout de même à créer un fossé de haine et de peur entre les révolutionnaires et le mouvement ouvrier réel. Le mouvement trotskyste à ses débuts se trouva composé ainsi essentiellement d’intellectuels, souvent de valeur sans doute, mais coupés de la classe ouvrière.
C’était pour la Quatrième Internationale naissante, un handicap grave, mais pas insurmontable. Mais, privée de leader véritable dès 1940 par l’assassinat de Trotsky, elle n’a pas su jusqu’à présent le surmonter. Se limitant à défendre formellement le programme trotskyste dans le milieu qui était le sien, celui de l’intelligentsia petite-bourgeoise de gauche, elle n’a non seulement pas su reprendre pied dans la classe ouvrière, elle a aussi bien souvent cédé aux tendances politiques qui agitaient ce milieu ou celui de la social-démocratie, théorisant bien souvent sa coupure d’avec les masses prolétariennes plutôt que de se donner les moyens de la surmonter.
Nous sommes une tendance trotskyste qui s’est créée en réaction contre la pratique de la plupart des organisations de la Quatrième Internationale et leur incapacité générale à nouer des liens réels avec la classe ouvrière. Nous pensons que la coupure historique créée par le stalinisme reste le handicap principal que connaissent les révolutionnaires de notre époque. L’ignorer ne sert à rien. Au contraire, ils doivent en tirer toutes les conclusions et donner toute la priorité à cet objectif : l’implantation dans la classe ouvrière.
Il faut pour cela non seulement en avoir la préoccupation politique, mais aussi se donner tous les moyens organisationnels pour répondre à cette tâche. Cela nécessite, en particulier, de militer pour créer des organisations réellement bolchéviques, formées de militants ayant réellement lié leur sort à celui de la classe ouvrière, ayant le souci quotidien de l’intervention politique au sein de celle-ci, et en particulier de tendre tous leurs efforts pour gagner sa confiance, et se porter à la tête de ses luttes.
Nous n’avons pas la prétention d’avoir réglé ce problème ni même celle de pouvoir le régler par nos seules forces. Nous pensons seulement apporter notre contribution à l’implantation des idées révolutionnaires dans la classe ouvrière.
En ce qui nous concerne, le bilan que nous avons dans ce domaine constitue pour le mouvement trotskyste un certain capital politique et organisationnel qui est, toute modestie gardée, l’un des meilleurs de l’ensemble du mouvement trotskyste. Mais ce capital, s’il n’est pas négligeable à l’échelle du mouvement trotskyste, reste bien insuffisant, nous en sommes conscients, si on le mesure à sa véritable échelle, qui est celle des tâches politiques et organisationnelles que la période actuelle implique.
C’est pourquoi nous n’entendons donner de leçons à personne. Nous entendons seulement mener la discussion indispensable au sein du mouvement trotskyste et communiste révolutionnaire en général, dans lequel cela devrait être une attitude naturelle que d’accepter l’échange, le débat, de confronter le bilan de chacun. Pour notre part, c’est bien évidemment à partir du nôtre, de nos expériences, de notre intervention, que nous souhaitons l’engager, avec tous ceux qui se situent sur le terrain de l’internationalisme révolutionnaire prolétarien.

dimanche 27 février 2011

:: L'INCENDIE DU REICHTAG, par Hippolyte Etchebehere [1933 : la tragédie du prolétariat allemand]



Le 27 février, les social-démocrates tiennent une réunion au Sport Palast pour commémorer le cinquantenaire de la mort de Karl Marx. Nous voudrions y aller, mais nous tenons à réunir nos camarades de la «Masch».
La «Masch» a déménagé. Elle se trouve maintenant dans la Neue-Friedrichstrasse, une vieille rue dans le vieux Berlin. Le quartier, centre de magasins de tissus en gros, s'endort de bonne heure. Les ombres sont longues sur les trottoirs abandonnés. Des rues larges, des ruelles pointues. Dans cette grosse maison grise habite maintenant la «Masch». Le vieil escalier sent le moisi et le pissat de chat, ce relent que sentent tous les vieux escaliers de bois de toutes les vieilles maisons du monde.
L'école est silencieuse, froide. Une pénible impression de maison à louer monte de ses corridors sans élèves.
Notre cours, qui a assez bien tenu, ne compte pas, ce soir, plus de dix camarades. On attend le professeur. Il est déjà huit heures et demie, il n'arrive pas, il ne vient pas. Nous nous entretenons comme toujours, de la situation politique. Nos copains sont déprimés, découragés. Le camarade F..., militant du Parti, affiche un pessimisme résigné.
— Die Proleten werden es sehr schwer hahen (ce sera très dur pour les prolos), nous dit-il quand nous lui demandons comment vont les choses dans son quartier.
— Est-ce que le Parti attendait autre chose du fascisme?
— Bien sûr, on savait, mais, tout de même, les choses sont arrivées à une telle vitesse!
— Moi, dit le camarade B..., je trouve que le Parti se tait trop, disparaît trop. On ne le voit pas. On ne sait que dire à ceux qui nous questionnent à chaque instant.
"— Et qu'est-ce que tu veux qu'il fasse? Il est tellement traqué! Toutes ses réunions sont défendues.
— Les réunions du S.P.D. sont très souvent interdites, mais ils arrivent tout de même à en tenir quelques-unes.
— Oui, accepte F..., ils ont manifesté hier dans notre quartier, et il faut avouer que ce fut assez bien. Plus de trois cents personnes. Par le temps qui court ...
— Et nous? Pourquoi agissons-nous si peu?
— Si peu, si peu ... Nous sommes traqués comme des bêtes fauves. Tu veux commencer à bouger et tu as déjà la matraque sur le dos.
— Moi, s'entête B..., je crois que les social-démocrates ont mieux en main leurs masses. Ils peuvent mieux compter sur elles que notre parti. Et veux-tu que je te dise quelque chose? Je souhaite que notre parti soit mis le plus tôt possible dans l'illégalité.
Nous protestons tous, indignés, mais il continue:
— Mais oui, mais oui, le plus tôt possible, puisque c'est sûr qu'il sera déclaré illégal. Il se peut que nos dirigeants, ramollis aujourd'hui dans des postes bien payés, aient besoin de revenir au pain sec des jours difficiles.
Nous en venons à parler des élections:
— Je crois que nous perdrons des voix, continue B...
— Sûrement.
Presque tout le monde est d'accord là-dessus.
— Moi, dit un jeune, je crois que les nazis vont atteindre les cinquante pour cent.
— Tu es fou ...
Notre professeur n'est pas venu, et c'est déjà l'heure de partir. Nous descendons et marchons, comme toujours, avec quelques camarades que nous accompagnons souvent jusqu'à Neukolln. Arrivés à la Kônig'strasse, il y a quelque chose dans la rue qui change son aspect habituel. Un je ne sais quoi, une légère inquiétude. Nous entendons courir derrière nous. C'est un groupe de jeunes gens. En nous rejoignant, ils jettent:
— Le Reichstag est en flammes ...
— Sans blague?
— Pas de blague. Il brûle bel et bien.
— Je n'arrive pas à le croire, continue F... A qui peut venir l'idée de mettre le feu au Reichstag?
— A qui?...» Et la voix du jeune homme siffle, haineuse: «Aux communistes. Ce sont les communistes, bien sûr.»
— Que peuvent avoir les communistes contre l'édifice du Reichstag? Nos objections ne sont pas de leur goût. Ils nous dévisagent d'un air provocant, se regardant entre eux, et, à la fin, s'en vont. Nous demandons à un schupo si c'est vrai que le Reichstag brûle.
— Je n'en sais rien, nous répond-il. Une dame vient de me poser la même question.
Nous décidons de le vérifier nous-mêmes et nous nous mettons en marche. Arrivés à la Schloss-Platz, nous délibérons: il se peut que ce soit une provocation nazie, un guet-apens. C'est tellement énorme. On n'ira pas.
Le jour suivant, Berlin est en branle. La nouvelle de l'incendie du Reichstag est arrivée aux quartiers les plus reculés. Une caravane de vélos et de piétons monte par Unter den Linden, vers la porte de Brandebourg. Une curiosité froide chez la plupart: voir, vérifier l'action des flammes. La police empêche la formation des groupes. On cause peu et de façon discrète.
Toute la presse communiste est interdite pour quatre semaines. Prison préventive pour tous les fonctionnaires du P.C.. Ordre de détention contre deux de ses députés «soupçonnés de complicité» dans l'incendie du Reichstag. (22)
L'ensemble de la presse social-démocrate tombe également sous le coup d'une interdiction de quatorze jours. Van der Lûbbe aurait avoué «des liaisons avec le S.P.D.».
Des arrestations en masse. On dit que Torgler s'est présenté à la préfecture de police, accompagné de son avocat.
Et cette terreur féroce ne trouve aucune réponse, aucune résistance organisée.
La maison du Vorwârts est occupée par la police. On saisit des tracts, des brochures. Après quatre heures d'occupation, la police s'en va.
Les journaux publient le roman-feuilleton enfanté par Goering sur les plans du P.C. Il y avait là des ponts sautés à la dynamite, des trains déraillés, des kilos de poisons pour les cuisines collectives, des milliers de femmes et d'enfants pris comme otages, une fantastique organisation de communistes habillés en' hommes d'assaut destinés à piller les magasins, et encore, et encore ...