lundi 18 juillet 2011

:: Hommage de Léon Trotsky à Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg

Texte de Trotsky en réaction à l'assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht par une milice du gouvernement social-démocrate
Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, Léon Trotsky, 18 janvier 1919
  • L'inflexible Karl Liebknecht
Nous venons d'éprouver la plus lourde perte. Un double deuil nous atteint.
Deux chefs ont été brutalement enlevés, deux chefs dont les noms resteront à jamais inscrits au livre d'or de la révolution prolétarienne : Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg.
Le nom de Karl Liebknecht a été universellement connu dès les premiers jours de la grande guerre européenne.
Dans les premières semaines de cette guerre, au moment où le militarisme allemand fêtait ses premières victoires, ses premières orgies sanglantes, où les armées allemandes développaient leur offensive en Belgique, détruisaient les forteresses belges, où les canons de 420 millimètres promettaient, semble-t-il, de mettre tout l'univers aux pieds de Guillaume II, au moment où la social-démocratie officielle, Scheidemann et Ebert en tête , s'agenouillait devant le militarisme allemands et l'impérialisme allemands auxquels tout semblait se soumettre — le monde extérieur avec la France envahie au nord et le monde intérieur non seulement avec la caste militaire et la bourgeoisie, mais aussi avec les représentants officiels de la classe ouvrière — dans ces sombres et tragiques journées, une seule voix s'éleva en Allemagne pour protester et pour maudire : celle de Karl Liebknecht.
Et cette voix retentit par le monde entier .En France, où l'esprit des masses ouvrières se trouvait alors sous la hantise de l'occupation allemande où le parti des social-patriotes au pouvoir prêchait une lutte sans trêve ni merci contre l'ennemi qui menaçait Paris, la bourgeoisie et les chauvins eux-mêmes reconnurent que seul Liebknecht faisait exception aux sentiments qui animaient le peuple allemand tout entier.
Liebknecht, en réalité, n'était déjà plus isolé : Rosa Luxembourg , femme du plus grand courage, luttait à ses côtés, bien que les lois bourgeoises du parlementarisme allemand ne lui aient pas permis de jeter sa protestation du haut de la tribune, ainsi que l'avait fait Karl Liebknecht. Il convient de remarquer qu'elle était secondée par les éléments les plus conscients de la classe ouvrière, où la puissance de sa pensée et de sa parole avaient semé des germes féconds. Ces deux personnalités, ces deux militants, se complétaient mutuellement et marchaient ensemble au même but.
Karl Liebknecht incarnait le type du révolutionnaire inébranlable dans le sens le plus large de ce mot. Des légendes sans nombre se tissaient autour de lui, entourant son nom de ces renseignements et de ces communications dont notre presse était si généreuse au temps où elle était au pouvoir.
Karl Liebknecht était — hélas ! nous ne pouvons plus en parler qu'au passé — dans la vie courante, l'incarnation même de la bonté et de l'amitié. On peut dire que son caractère était d'une douceur toute féminine, dans le meilleur sens de ce mot, tandis que sa volonté de révolutionnaire, d'une trempe exceptionnelle, le rendait capable de combattre à outrance au nom des principes qu'il professait. Il l'a prouvé en élevant ses protestations contre les représentants de la bourgeoisie et des traîtres social-démocrates du Reichstag allemand, où l'atmosphère était saturée des miasmes du chauvinisme et du militarisme triomphants. Il l'a prouvé lorsque, il leva, sur la place de Potsdam, à Berlin, l'étendard de la révolte contre les Hohenzollern et le militarisme bourgeois.
Il fut arrêté. Mais ni la prison, ni les travaux forcés n'arrivèrent à briser sa volonté et, délivré par la révolution de novembre, Liebknecht se mit à la tête des éléments les plus valeureux de la classe ouvrière allemande.
  • Rosa Luxembourg — Puissance de ses idées.
Le nom de Rosa Luxembourg est moins connu dans les autres pays et en Russie, mais on peut dire, sans craindre d'exagérer, que sa personnalité ne le cède en rien à celle de Liebknecht.
Petite de taille, frêle et maladive, elle étonnait par la puissance de sa pensée .
J'ai dit que ces deux leaders se complétaient mutuellement. L'intransigeance et la fermeté révolutionnaire de Liebknecht se combinaient avec une douceur et une aménité féminines, et Rosa Luxembourg, malgré sa fragilité, était douée d'une puissance de pensée virile.
Nous trouvons chez Ferdinand Lassalle des appréciations sur le travail physique de la pensée et sur la tension surnaturelle dont l'esprit humain est capable pour vaincre et renverser les obstacles matériels ; telle était bien l'impression de puissance que donnait Rosa Luxembourg lorsqu'elle parlait à la tribune, entourée d'ennemis. Et ses ennemis étaient nombreux. Malgré sa petite taille et la fragilité de toute sa personne, Rosa Luxembourg savait dominer et tenir en suspens un large auditoire, même hostile à ses idées.
Par la rigueur de sa logique, elle savait réduire au silence ses ennemis les plus résolus, surtout lorsque ses paroles s'adressaient aux masses ouvrières.
  • Ce qui aurait pu arriver chez nous pendant les journées de juillet

Nous savons trop bien comment procède la réaction pour organiser certaines émeutes populaires. Nous nous souvenons tous des journées que nous avons vécues en juillet dans le murs de Pétrograd, alors que les bandes noires rassemblées par Kérensky et Tseretelli contre les bolcheviks organisaient le massacre des ouvriers, assommant les militants, fusillant et passant au fil de la baïonnette les ouvriers isolés surpris dans la rue. Les noms des martyrs prolétariens, tel celui de Veinoff, sont encore présents à l'esprit de la plupart d'entre nous. Si nous avons conservé alors Lénine, si nous avons conservé Zinoviev, c'est qu'ils ont su échapper aux mains des assassins. Il s'est trouvé alors parmi les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires des voix pour reprocher à Lénine et à Zinoviev de se soustraire au jugement, tandis qu'il leur eût été si facile de se laver de l'accusation élevée contre eux, et qui les dénonçait comme des espions allemands. De quel tribunal voulait-on parler ? De celui probablement auquel on mena plus tard Liebknecht, et à mi-chemin duquel Lénine et Zinoviev auraient été fusillés pour tentative d'évasion ? Telle aurait été sans nul doute la déclaration officielle. Après la terrible expérience de Berlin, nous avons tout lieu de nous féliciter de ce que Lénine et Zinoviev se soient abstenus de comparaître devant le tribunal du gouvernement bourgeois.
  • Aberration historique
Perte irréparable, trahison sans exemple ! Les chefs du parti communiste allemand ne sont plus. Nous avons perdu les meilleurs de nos frères, et leurs assassins demeurent sous le drapeau du parti social-démocrate qui a l'audace de commencer sa généalogie à Karl Max ! Voilà ce qui se passe, camarades ! Ce même parti, qui a trahi les intérêts de la classe ouvrière dès le début de la guerre, qui a soutenu le militarisme allemand, qui a encouragé la destruction de la Belgique et l'envahissement des provinces françaises du Nord, ce parti dont les chefs nous livraient à nos ennemis les militaristes allemands aux jours de la paix de Brest-Litovsk ; ce parti et ses chefs — Scheidemann et Ebert — s'intitulent toujours marxistes tout en organisant les bandes noires qui ont assassiné Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg !
Nous avons déjà été les témoins d'une semblable aberration historique, d'une semblable félonie historique, car le même tour a déjà été joué avec le christianisme. Le christianisme évangélique, idéologie de pêcheurs opprimés, d'esclaves, de travailleurs écrasés par la société idéologie du prolétariat , n'a-t-il pas été accaparé par ceux qui monopolisaient la richesse par les rois, les patriarches et les papes ? Il est hors de doute que l'abîme qui sépare le christianisme primitif tel qu'il surgit de la conscience du peuple et des bas-fonds de la société, est séparé du catholicisme et des théories orthodoxes par un abîme tout aussi profond que celui qui s'est maintenant creusé entre les théories de Marx, fruits purs de la pensée et des sentiments révolutionnaires, et les résidus d'idées bourgeoises dont trafiquent les Scheidemann et les Ebert de tous les pays.
  • Le sang des militants assassinés crie vengeance !
Camarades ! Je suis convaincu que ce crime abominable sera le dernier sur la liste des forfaits commis par les Scheidemann et les Ebert. Le prolétariat a supporté longtemps les iniquités de ceux que l'histoire a placés à sa tête ; mais sa patience est à bout et ce dernier crime ne restera pas impuni. Le sang de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg crie vengeance ; il fera parler les pavés des rues de Berlin et ceux de la place de Potsdam, où Karl Liebknecht a le premier levé l'étendard de la révolte contre les Hohenzollern. Et ces pavés — n'en doutez pas — serviront à ériger de nouvelles barricades contre les exécuteurs de basses oeuvres, les chiens de garde de la société bourgeoise — contre les Scheidemann et les Ebert !
  • La lutte ne fait que commencer
Scheidemann et Ebert ont étouffé, pour un moment, le mouvement Spartakiste (communistes allemands) ; ils ont tué deux des meilleurs chefs de ce mouvement et peut-être fêtent-ils encore à l'heure qu'il est leur victoire ; mais cette victoire est illusoire, car il n'y a pas encore eu, en fait, d'action décisive. Le prolétariat allemand ne s'est pas encore soulevé pour conquérir le pouvoir politique. Tout ce qui a précédé les événements actuels n'a été de sa part qu'une puissante reconnaissance pour découvrir les positions de l'ennemi. Ce sont les préliminaires de la bataille, mais ce n'est pas encore la bataille même. Et ces manoeuvres de reconnaissance étaient indispensables au prolétariat allemand, de même qu'elles nous étaient indispensables dans les journées de Juillet.
  • Le rôle historique des journées de juillet
Vous connaissez le cours des événements et leur logique intérieure. A la fin de février 1917 (ancien style), le peuple avait renversé l'autocratie, et pendant les premières semaines qui suivirent, il sembla que l'essentiel était accompli. Les hommes de nouvelle trempe qui surgissent des autres partis — des partis qui n'avaient jamais joué chez nous un rôle dominant — ces hommes jouirent au début de la confiance ou plutôt de la demi-confiance des masses ouvrières.
Mais Pétrograd se trouvait comme il le fallait — à la tête du mouvement ; en février, comme en juillet, il représentait l'avant-garde appelant les ouvriers à une guerre déclarée contre le gouvernement bourgeois, contre les ententistes, c'est cette avant-garde qui accomplit les grandes manoeuvres de reconnaissance.
Elle se heurta précisément, dans les journées de juillet, au gouvernement de Kérensky.
Ce ne fut pas encore la révolution, telle que nous l'avons accomplie en octobre : ce fut une expérience dont le sens n'était pas encore clair à ce moment à l'esprit des masses ouvrières.
Les travailleurs de Pétrograd s'étaient bornés à déclarer la guerre de Kérensky ; mais dans la collision qui eut lieu, ils purent se convaincre et prouver aux masses ouvrières du monde entier qu'aucune force révolutionnaire réelle ne soutenait Kérensky et que son parti était composé des forces réunies de la bourgeoisie, de la garde blanche et de la contre-révolution.
Comme il vous en souvient, les journées de juillet se terminèrent pour nous par une défaite au sens formel de ce mot : les camarades Lénine et Zinoviev furent contraints de se cacher. Beaucoup d'entre nous furent emprisonnés ; nos journaux furent bâillonnés, le soviet des députés ouvriers et soldats réduit à l'impuissance, les typographies ouvrières saccagées, les locaux des organisations ouvrières mis sous scellés ; les bandes noires avaient tout envahi, tout détruit.
Il se passait à Pétrograd exactement ce qui s'est passé en janvier 1919 dans les rues de Berlin ; mais pas in instant nous n'avons douté alors de ce que les journées de juillet ne seraient que le prélude de notre victoire.
Ces journées nous ont permis d'évaluer le nombre et la composition des forces de l'ennemi ; elles ont démontré avec évidence que le gouvernement de Kérensky et de Tseretelli représentait en réalité un pouvoir au service des bourgeois et des gros propriétaires contre-révolutionnaires.
  • Les mêmes faits se sont produits à Berlin
Des événements analogues ont eu lieu à Berlin. A Berlin, comme à Pétrograd, le mouvement révolutionnaire a devancé celui des masses ouvrières arriérées. Tout comme chez nous, les ennemis de la classe ouvrière criaient : « Nous ne pouvons pas nous soumettre à la volonté de Berlin ; Berlin est isolé ; il faut réunir une Assemblée Constituante et la transporter dans une ville provinciale de traditions plus saines. Berlin est perverti par la propagande de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg ! » Tout ce qui a été entrepris dans ce sens chez nous, toutes les calomnies et toute la propagande contre-révolutionnaire que nous avons entendues ici, tout cela a été répandu en traduction allemande par Scheidemann et Ebert contre le prolétariat berlinois et contre les chefs du Parti communiste, Liebknecht et Rosa Luxembourg . Il est vrai que cette campagne de reconnaissances a revêtu en Allemagne des proportions plus larges que chez nous, mais cela s'explique par le fait que les Allemands répètent une manoeuvre qui a déjà été accomplie une fois chez nous ; de plus, les antagonismes de classes sont plus nettement établis chez eux.
Chez nous, camarades, quatre mois se sont écoulés entre la révolution de février et les journées de juillet.
Il a fallu quatre mois au prolétariat de Pétrograd pour éprouver la nécessité absolue de descendre dans la rue afin d'ébranler les colonnes qui servaient d'appui au temple de Kérensky et de Tseretelli.
Quatre mois se sont écoulés après les journées de juillet avant que les lourdes réserves de la province arrivassent à Pétrograd, nous permettant de compter sur une victoire certaine et de monter à l'assaut des positions de la classe ennemie en octobre 1917 ou en novembre, nouveau style).
En Allemagne où la première explosion de la révolution a eu lieu en novembre, les événements correspondant à nos journées de juillet la suivent déjà au début de janvier. Le prolétariat allemand accomplit sa révolution selon un calendrier plus serré. Là où il nous a fallu quatre mois, il ne lui en faut plus que deux.

Et nul doute que cette mesure proportionnelle se poursuivra jusqu'au bout. Des journées de juillet allemandes à l'octobre allemand il ne se passera peut-être pas quatre mois comme chez nous ; Il ne se passera peut-être pas deux mois.
Et les coups de feu tirés dans le dos de Karl Liebknecht ont, n'en doutez pas, réveillé de puissants échos par toute l'Allemagne . Et ces échos ont dû sonner comme un glas funèbre aux oreilles des Scheidemann et des Ebert.
Nous venons ici de chanter le Requiem pour Karl Lieblnecht et Rosa Luxembourg. Nos chefs ont péri. Nous ne les reverrons plus. Mais combien d'entre vous camarades, les ont-ils approchés de leur vivant ? Une minorité insignifiante.
Et néanmoins, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg ont toujours été présents parmi vous.
Dans vos réunions, dans vos congrès vous avez souvent élu Karl Liebknecht président d'honneur . Absent, il assistait à vos réunions, il occupait la place d'honneur à votre table. Car le nom de Karl Liebknecht ne désigne pas seulement une personne déterminée et isolée, ce nom incarne pour nous tout ce qu'il y a de bon, de noble et de grand dans la classe ouvrière, dans son avant-garde révolutionnaire.
C'est tout cela que nous voyons en Karl Liebknecht. Et quand l'un d'entre nous voulait se représenter un homme invulnérablement cuirassé contre la peur et la faiblesse ; un homme qui n'avait jamais failli — nous nommons Karl Liebknecht.
Il n'était pas seulement capable de verser son sang (ce n'est peut-être pas le trait le plus grand de son caractère), il a osé lever la voix au camp de nos ennemis déchaînés, dans une atmosphère saturée des miasmes du chauvinisme, alors que toute la société allemande gardait le silence et que la militarisme primait. Il a osé élever la voix dans ces conditions et dire ceci : « Kaiser, généreux, capitalistes et vous — Scheidemann qui étouffez la Belgique, qui dévastez le nord de la France, qui voulez dominer le monde entier — je vous méprise, je vous hais, je vous déclare la guerre et cette guerre je la mènerai jusqu'au bout.
Camarades si l'enveloppe matérielle de Liebknecht a disparu, sa mémoire demeure et demeurera ineffaçable !
Mais avec le nom de Karl Liekbnecht celui de Rosa Luxembourg se conservera à jamais dans les fastes du mouvement révolutionnaire universel.
Connaissez-vous l'origine des légendes des saints et de leur vie éternelle ? Ces légendes reposent sur le besoin qu'éprouvent les hommes de conserver la mémoire de ceux qui, placés à leur tête, les ont servis dans le bien et la vérité ; elles reposent sur le besoin de les immortaliser en les entourant d'une auréole de pureté.
Camarades, les légendes sont superflues pour nous ; nous n'avons nul besoin de canoniser nos héros — la réalité des événements que nous vivons actuellement nous suffit, car cette réalité est par elle-même légendaire.
Elle éveille une puissance légendaire dans l'âme de nos chefs, elle crée des caractères qui s'élèvent au-dessus de l'humanité.
Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg vivront éternellement dans l'esprit des hommes. Toujours, dans toutes les réunions où nous évoquions Liebknecht nous avons senti sa présence et celle de Rosa Luxembourg avec une netteté extraordinaire — presque matérielle.
Nous la sentons encore, à cette heure tragique, qui nous unit spirituellement avec les plus nobles travailleurs d'Allemagne, d'Angleterre et du monde entier tous accablés par le même deuil, par la même immense douleur.
Dans cette lutte et dans ces épreuves nos sentiments aussi ne connaissent pas de frontières.
  • Rosa Luxembourg et Karl liebknecht sont nos frères spirituels
Liebknecht n'est pas à nos yeux un leader allemand, pas plus que Rosa Luxembourg n'est une socialiste polonaise qui s'est mise à la tête des ouvriers allemands... Tous deux sont nos frères ; nous sommes unis à eux par des liens moraux indissolubles.
Camarades ! cela nous ne répéterons jamais assez car Liebknecht et Rosa Luxembourg avaient des liens étroits avec le prolétariat révolutionnaire russe.
La demeure de Liebknecht à Berlin était le centre de ralliement de nos meilleurs émigrés.
Lorsqu'il s'agissait de protester au parlement allemand ou dans la presse allemande contre les services que rendaient les impérialistes allemands à la réaction russe c'est à Karl Liebknecht que nous nous adressions. Il frappait à toutes les portes et agissait sur tous les cerveaux — y compris ceux de Scheidemann et d'Ebert — pour les déterminer à réagir contre les crimes de l'impérialisme.
Rosa Luxembourg avait été à la tête du parti social-démocrate polonais qui forme aujourd'hui avec le parti socialiste le Parti Communiste.
En Allemagne, Rosa Luxembourg avait, avec le talent qui la caractérisait, approfondi la langue et la vie politique du pays ; elle occupa bientôt un poste de plus en vue dans l'ancien parti social-démocrate.
En 1905, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg prirent part à tous les événements de la révolution russe. Rosa Luxembourg fut même arrêtée en sa qualité de militante active puis relâchée de la citadelle de Varsovie sous caution ; c'est alors qu'elle vint illégalement (1906) à Pétrograd où elle fréquenta nos milieux révolutionnaires, visitant dans les prisons ceux d'entre nous qui étaient alors détenus et nous servant dans le sens le plus large de ce mot d'agent de liaison avec le monde socialiste d'alors. Mais en plus de ces relations toutes personnelles, nous gardons de notre communion morale avec elle — de cette communion que crée la lutte au nom des grands principes et des grands espoirs — le plus beau souvenir.
Nous avons partagé avec elle le plus grand des malheurs qui aient atteint la classe ouvrière universelle — la banqueroute honteuse de la IIe Internationale, au mois d'août 1914. Et c'est avec elle encore que les meilleurs d'entre nous ont élevé le drapeau de la IIIe Internationale et l'ont tenu fièrement dressé sans faillir un seul instant.

Aujourd'hui, camarades, dans la lutte que nous poursuivons, nous mettons en pratique les préceptes de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg. Ce sont leurs idées qui nous animent quand nous travaillons, dans Pétrograd sans pain et sans feu , à la construction du nouveau régime soviétiste ; et quand nos armées avancent victorieusement sur tous les fronts c'est encore l'esprit de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg qui les anime.
A Berlin, l'avant-garde du Parti Communiste n'avait pas encore pour se défendre de forces puissamment organisées ; elle n'avait pas encore d'armée rouge comme nous n'en avions pas dans les journées de juillet quand la première vague d'un mouvement puissant mais organisé fut brisée par des bandes organisées quoique peu nombreuses. Il n'y a pas encore d'armée rouge en Allemagne mais il y a une en Russie ; l'armée rouge est un fait ; elle s'organise et croît en nombre tous les jours.
Chacun de nous se fera un devoir d'expliquer aux soldats comment et pourquoi ont péri Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg ce qu'ils étaient et quelle place leur mémoire doit occuper dans l'esprit de tout soldat, de tout paysan ; ces deux héros sont entrés à jamais dans notre panthéon spirituel.
Bien que le flot de la réaction ne cesse de monter en Allemagne, nous ne doutons pas un instant que l'octobre rouge n'y soit proche.
Et nous pouvons bien dire en nous adressant à l'esprit des deux grands défunts : Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, vous n'êtes plus de ce monde, mais vous restez parmi nous ; nous allons vivre et lutter sous le drapeau de vos idées, dans l'auréole de votre charme moral et nous jurons si notre heure vient, de mourir debout face à l'ennemi comme vous l'avez fait, Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht.

L. TROTSKY
  [source : Le Forum des amis de Lutte Ouvrière] 
 

:: 1944 : Barta rend hommage à Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht

Hommage de Barta pour LA LUTTE de CLASSES – n° 23 du 21 janvier 1944
SOUS LE DRAPEAU DU COMMUNISME
La commémoration annuelle de la mort de Karl Liebknecht, de Rosa Luxembourg et de Lénine (survenus au mois de janvier 1919 pour les premiers et en janvier 1924, pour le dernier) n'est pas pour nous l'accomplissement d'un rite consacré par une espèce de culte »prolétarien« . La marche de l'humanité vers le communisme exige qu'on ne réveille point, sous des formes nouvelles, d'anciennes superstitions. Nous en avons besoin pour opposer aux tendances réactionnaires, qui dans le camp ouvrier représentent l'influence de la bourgeoisie, l'exemple toujours éclatant des véritables fondateurs de la IIIème Internationale.
Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg ont milité en Allemagne avant et pendant la première guerre mondiale, Lénine en Russie. De ce fait les méthodes organisationnelles et tactiques de Karl et de Rosa n'avaient pas encore atteint, au moment où leur assassinat les arracha à leur vie de militants, la justesse des méthodes par lesquelles Lénine fit la première brèche dans le système capitaliste mondial. Mais »ils n'avaient pas dit leurs dernier mot« et il n'est pas douteux que s'ils avaient pu continuer leur carrière, ils seraient arrivés à appliquer en Allemagne les méthodes fondamentales qui avaient permis à Lénine et à Trotsky de vaincre dans l'ancien empire des tsars.
Cependant leurs divergences tactiques n'entament en rien leur profonde unité politique, leur fusion sous un symbole : les 3 L. Lénine avait appelé Rosa et Karl, les meilleurs militants de la IIIème Internationale. Si Lénine représente en particulier des méthodes organisationnelles et une tactique ayant subi avec succès l'épreuve des événements, les trois ensemble sont le symbole même de la IIIème Internationale, de l'internationalisme prolétarien.
Quand en 1914 les chefs socialistes de tous les pays, sous l'influence de la bourgeoisie, se servirent de tous les prétextes (démocratie contre militarisme en France, contre le tsarisme en Allemagne, etc...) pour voter les crédits de guerre de leur bourgeoisie et faire l'union sacrée avec elle contre les ouvriers, Karl Liebknecht, député au Reichstag, vota contre les crédits de guerre demandés par le Kaiser rejetant ainsi la guerre impérialiste et démasquant les buts de rapine de la bourgeoisie. Mais il ne se contenta pas de voter contre les crédits de guerre et de la dénoncer du haut de la tribune parlementaire. Tandis que les anciens chefs socialistes se vautraient dans l'union sacrée, il fut envoyé sur le front où la bourgeoisie espérait qu'une balle russe la débarrasserait de son ennemi. Se trouvant à Berlin en avril 1916 (en tant que député du Reichstag) il organisa une grande manifestation ouvrière de rue pour le 1er mai contre la guerre, pour la paix, le pain et la liberté. Il fut condamné par un Conseil de guerre et envoyé dans une forteresse, d'où il ne fut libéré que par la révolution allemande montante (23 octobre 1918). Le 15 janvier 1919 il tombe assassiné, avec Rosa, après l'échec de l'insurrection spartakiste à Berlin (le 12). Il nous a laissé la meilleure formule de l'internationalisme ouvrier pendant la guerre : »l'ennemi de chaque prolétariat est dans son propre pays« , la tâche des travailleurs étant de »balayer chacun devant leur propre porte« , c'est-à-dire diriger ses coups non pas contre le peuple d'en face, mais contre sa propre bourgeoisie.
Rosa Luxembourg, d'origine polonaise, fut un des meilleurs théoriciens de la IIème Internationale. Elle avait pressenti plus tôt que quiconque, y compris Lénine, la décomposition des milieux dirigeants de la social-démocratie allemande. D'une santé frêle, elle cherchait toujours dans les manifestations l'endroit populaire où »ça chauffe« ; elle est profondément »plébéienne« dans le meilleur sens du mot pour les révolutionnaires. Arrêtée une fois en février 1915 elle resta un an en prison et fut arrêtée de nouveau au milieu de l'année 1916. Comme Liebknecht, elle fut libérée par la Révolution. En prison elle écrivit sa fameuse brochure signée Junius, un réquisitoire passionné contre les fauteurs de guerre d'Allemagne et de tous les pays ; en prison également, elle accueillit la Révolution russe avec un grand enthousiasme. Dans une brochure destinée à en dégager les leçons, après une critique fraternelle de ce qu'elle croyait erroné dans la politique de Lénine et de Trotsky, elle finit ainsi : "Lénine et Trotsky et leurs amis ont été les premiers qui aient montré l'exemple au prolétariat mondial ; il sont jusqu'ici encore les seuls qui puissent s'écrier : j'ai osé !" .
Pour mener leur action, Rosa et Karl fondèrent au début de la guerre la ligue "Spartakus" (le chef de la révolte des esclaves romains contre leurs maîtres), qui plus tard donna naissance au Parti communiste allemand.
La guerre impérialiste de 1914 trouva en Lénine non seulement l'internationaliste intransigeant qui dénonce les crimes des »brigands impérialistes de tous les pays« , mais encore le chef prolétarien qui trouve la tactique juste pour remporter la victoire des exploités sur les capitalistes. Ses mots-d'ordre principaux furent : »transformation de la guerre impérialiste en guerre civile« , rupture complète et dénonciation acharnée des social-patriotes, création d'une nouvelle Internationale, la 3ème. Quand le tsarisme fut renversé en 1917 par le prolétariat de Pétrograd (aujourd'hui Léningrad), la bourgeoisie impérialiste de Russie continua sa guerre de brigandage à l'abri du régime démocratique nouvellement conquis par les masses. En l'absence de Lénine et des principaux chefs bolcheviks, qui n'étaient pas encore rentrés de l'émigration (par le fameux wagon plombé allemand qui servit plus tard de prétexte à l'entente pour le traiter d'agent de l'Allemagne), les membres du Parti qui se trouvaient à ce moment-là à la direction, tombèrent dans le piège et se déclarèrent prêts à la défense de la »révolution" russe.
Lénine arriva à temps pour redresser la ligne du Parti qui dénonça dès lors la guerre comme impérialiste tant que la bourgeoisie, liée à l'Entente, ne serait pas renversée par les masses ouvrières et paysannes (soldats) et que le pouvoir ne serait pas exclusivement entre les mains des Soviets. Mais la profondeur de l'Internationalisme de Lénine ne se montre pas seulement avant la prise de pouvoir par le prolétariat en Russie. Elle se manifeste, et d'une manière encore plus décisive, après la révolution d'Octobre 17. La révolution russe n'était pour Lénine et les bolchéviks qu'un chaînon de la révolution mondiale. La victoire du socialisme dans le monde, voilà leur point de départ doctrinal et leur but pratique. Le prolétariat doit s'emparer du pouvoir là où il a la possibilité de le faire et aider la révolution dans les pays qui subissent encore le joug des capitalistes. Mais il se peut que le pays où le pouvoir est le plus facilement conquis par le prolétariat ne soit pas en même temps celui qui peut le plus rapidement faire avancer tous les autres pays dans la voie du socialisme. Lénine était prêt à risquer la révolution russe pour assurer la victoire de la révolution allemande considérée par lui comme plus importante pour le socialisme que la révolution dans l'ancien empire des tsars. De ce profond internationalisme des 3 L. s'inspire la IVème Internationale dans sa lutte contre la 2ème guerre impérialiste mondiale et pour le renversement du capitalisme. Son fondateur et guide, Léon Trotsky, le plus proche compagnon de Lénine, assassiné par Staline en août 1940, ajoute son nom à celui des 3 L. Ces militants inébranlables du communisme ont donné un exemple qui ne sera pas oublié !

:: "En mémoire de Plekhanov" [hommage de Trotsky en juin 1918]

Camarades,

Nous vivons une époque où la vie d'un seul homme ne semble rien, ou presque, dans le tourbillon des événements. Durant la guerre des millions ont péri et sont morts ainsi que des centaines de milliers pendant la révolution. Dans un tel mouvement, un telle lutte des masses humaines une seule personnalité est insignifiante. Néanmoins même dans une période des plus grands événements de masse, il y a des morts particulières qu'il n'est pas permis d'ignorer par un silence sans y porter attention. Telle est la mort de Plekhanov.
A cette grande réunion, pleine à craquer, il n'y a pas une seule personne qui ne connaisse le nom de Plekhanov.
Plekhanov


Plekhanov appartenait à cette génération de la révolution russe, à cette étape de son développement où seulement quelques petits groupes d'intellectuels avaient rejoint la lutte révolutionnaire. Plekhanov est passé par «Zemlya y Volia» [Terre et Liberté] et «Cherny Peredel» [Partage Noir] puis en 1883 il organisa avec ses proches collègues, Vera Zassoulitch et Pavel Axelrod le groupe «Emancipation du Travail» qui devint la première cellule marxiste de Russie, quoiqu'au début seulement idéologique. Si il n'y a pas un seul des camarades ici présents qui ne connaisse le nom de Plekhanov, autant parmi nous marxistes de l'ancienne génération il n'en un seul qui n'ait pas étudié les travaux de Plekhanov.
C'est lui qui 34 ans avant Octobre prouva que la révolution russe triompherait sous la forme du mouvement révolutionnaire des ouvriers. Il s'est efforcé de placer le fait du mouvement de classe du prolétariat à la base de la lutte révolutionnaire des premiers cercles d'intellectuels. C'est cela que nous avons appris de lui et cela se trouve non seulement à la base de l'activité de Plekhanov, mais aussi à la base de toute notre lutte révolutionnaire. A cela nous somme resté fidèles jusqu'à présent. Dans la suite du développement de la révolution Plekhanov s'écarta de la classe qu'il avait si parfaitement servie dans la période la plus sinistre de la réaction. Il ne peut y avoir de tragédie aussi grande pour un dirigeant politique, qui inlassablement pendant des décennies prouva que la révolution russe ne pourrait se développer et atteindre la victoire qu'en tant que révolution prolétarienne, aucune tragédie ne peut être aussi grande pour un dirigeant que de refuser de participer au mouvement de la classe ouvrière à son étape historique plus cruciale, à l'époque de la révolution victorieuse. Plekhanov se trouva dans une position aussi tragique. Il n'a pas ménagé ses coups contre le pouvoir Soviétique, contre le régime du prolétariat, ni contre le Parti Communiste, auquel j'appartiens ainsi que beaucoup d'entre-vous, tout comme nous lui avons répondu coup pour coup. Et devant la tombe ouverte de Plekhanov nous restons fidèles à notre drapeau, nous ne faisons pas de concession à Plekhanov le «compromis» et le nationaliste, et nous ne retirons pas un seul des coups que nous avons porté, ni ne demandons à nos adversaires qu'ils nous ménagent.
Mais maintenant en même temps qu'est entré dans notre conscience le fait que Plekhanov n'est plus parmi les vivants, nous pouvons le sentir à nos côtés avec une hostilité révolutionnaire irréconciliable envers tous ceux qui se mettent en travers de la route du prolétariat, pour cela il faut de la largeur d'esprit, afin de se souvenir de Plekhanov, non celui d'aujourd'hui, contre lequel nous luttions avec fermeté, mais de celui chez qui nous avons appris l'alphabet du marxisme révolutionnaire. Dans l'arsenal de la classe ouvrière, Plekhanov n'a pas seulement donné une simple épée qu'il avait effilée, mais aussi une lance qui touche impitoyablement son but. Dans la lutte avec nos ennemis de classe et avec leurs mercenaires conscients ou à demi-conscients, comme dans la lutte contre Plekhanov dans la dernière époque de sa vie, nous nous servions et nous nous servirons de la meilleure partie du legs spirituel qu'il nous a laissé. Il est mort, mais les idées qu'il a forgées, à la meilleure époque de sa vie, sont immortelles, comme d'ailleurs l'est la révolution prolétarienne.
Il est mort, mais nous, ses élèves vivons et luttons sous l'étendard du marxisme, l'étendard de la révolution prolétarienne. Avant que nous passions aux tâches de notre lutte quotidienne, contre l'oppression et l'exploitation, contre le mensonge et la calomnie, je vous appelle à rendre un hommage silencieusement et solennellement à la mémoire de Plekhanov, et je me lève.

:: Le Capital : extraits de la postface de la seconde édition allemande [Karl MARX]

Das Kapital
En Allemagne l’économie politique reste, jusqu’à cette heure, une science étrangère. — Des circonstances historiques, particulières, déjà en grande partie mises en lumière par Gustave de Gülich dans sonHistoire du commerce, de l’industrie, etc., ont longtemps arrêté chez nous l’essor de la production capitaliste, et, partant, le développement de la société moderne, de la société bourgeoise. Aussi l’économie politique n’y fut-elle pas un fruit du sol; elle nous vint toute faite d’Angleterre et de France comme un article d’importation. Nos professeurs restèrent des écoliers; bien mieux, entre leurs mains l’expression théorique de sociétés plus avancées se transforma en un recueil de dogmes, interprétés par eux dans le sens d’une société arriérée, donc interprétés à rebours. Pour dissimuler leur fausse position, leur manque d’originalité, leur impuissance scientifique, nos pédagogues dépaysés étalèrent un véritable luxe d’érudition historique et littéraire; ou encore ils mêlèrent à leur denrée d’autres ingrédients empruntés à ce salmigondis de connaissances hétérogènes que la bureaucratie allemande a décoré du nom de Kameral-wissenschaften(Sciences administratives).
Depuis 1848, la production capitaliste s’est de plus en plus enracinée en Allemagne, et aujourd’hui elle a déjà métamorphosé ce ci-devant pays de rêveurs en pays de faiseurs. Quant à nos économistes, ils n’ont décidément pas de chance. Tant qu’ils pouvaient faire de l’économie politique sans arrière-pensée, le milieu social qu’elle présuppose leur manquait. En revanche, quand ce milieu fut donné, les circonstances qui en permettent l’étude impartiale même sans franchir l’horizon bourgeois, n’existaient déjà plus. En effet, tant qu’elle est bourgeoise, c’est-à-dire qu’elle voit dans l’ordre capitaliste non une phase transitoire du progrès historique, mais bien la forme absolue et définitive de la production sociale, l’économie politique ne peut rester une science qu’à condition que la lutte des classes demeure latente ou ne se manifeste que par des phénomènes isolés.
Prenons l’Angleterre. La période où cette lutte n’y est pas encore développée, y est aussi la période classique de l’économie politique. Son dernier grand représentant, Ricardo, est le premier économiste qui fasse délibérément de l’antagonisme des intérêts de classe, de l’opposition entre salaire et profit, profit et rente, le point de départ de ses recherches. Cet antagonisme, en effet inséparable de l’existence même des classes dont la société bourgeoise se compose,
compose, il le formule naïvement comme la loi naturelle, immuable de la société humaine. C’était atteindre la limite que la science bourgeoise ne franchira pas. La Critique se dressa devant elle, du vivant même de Ricardo, en la personne de Sismondi.
La période qui suit, de 1820 à 1830, se distingue, en Angleterre, par une exubérance de vie dans le domaine de l’économie politique. C’est l’époque de l’élaboration de la théorie ricardienne, de sa vulgarisation et de sa lutte contre toutes les autres écoles issues de la doctrine d’Adam Smith. De ces brillantes passes d’armes on sait peu de choses sur le continent, la polémique étant presque tout entière éparpillée dans des articles de revue, dans des pamphlets et autres écrits de circonstance. La situation contemporaine explique l’ingénuité de cette polémique, bien que quelques écrivains non enrégimentés se fissent déjà de la théorie ricardienne une arme offensive contre le capitalisme. D’un côté la grande industrie sortait à peine de l’enfance, car ce n’est qu’avec la crise de 1825 que s’ouvre le cycle périodique de sa vie moderne. De l’autre côté, la guerre de classe entre le capital et le travail était rejetée à l’arrière-plan ; dans l’ordre politique, par la lutte des gouvernements et de la féodalité, groupés autour de la sainte alliance, contre la masse populaire, conduite par la bourgeoisie ; dans l’ordre économique, par les démêlés du capital industriel avec la propriété terrienne aristocratique qui, en France, se cachaient sous l’antagonisme de la petite et de la grande propriété, et qui, en Angleterre, éclatèrent ouvertement après les lois sur les céréales. La littérature économique anglaise de cette période rappelle le mouvement de fermentation qui suivit, en France, la mort de Quesnay, mais comme l’été de la Saint-Martin rappelle le printemps.
C’est en 1830 qu’éclate la crise décisive.
En France et en Angleterre la bourgeoisie s’empare du pouvoir politique. Dès lors, dans la théorie comme dans la pratique, la lutte des classes revêt des formes de plus en plus accusées, de plus en plus menaçantes. Elle sonne le glas de l’économie bourgeoise scientifique. Désormais il ne s’agit plus de savoir, si tel ou tel théorème est vrai, mais s’il est bien ou mal sonnant, agréable ou non à la police, utile ou nuisible au capital. La recherche désintéressée fait place au pugilat payé, l’investigation consciencieuse à la mauvaise conscience, aux misérables subterfuges de l’apologétique. Toutefois, les petits traités, dont l’Anticornlaw-league, sous les auspices des fabricants Bright et Cobden, importuna le public, offrent encore quelque intérêt, sinon scientifique, du moins historique, à cause de leurs attaques contre l’aristocratie foncière. Mais la législation libre-échangiste de Robert Peel arrache bientôt à l’économie vulgaire, avec son dernier grief, sa dernière griffe.
Vint la Révolution continentale de 1848-49. Elle réagit sur l’Angleterre ; les hommes qui avaient encore des prétentions scientifiques et désiraient être plus que de simples sophistes et sycophantes des classes supérieures, cherchèrent alors à concilier l’économie politique du capital avec les réclamations du prolétariat qui entraient désormais en ligne de compte. De là un éclectisme édulcoré, dont John Stuart Mill est le meilleur interprète. C’était tout bonnement, comme l’a si bien montré le grand savant et critique russe N. Tschernishewsky, la déclaration de faillite de l’économie bourgeoise.
Ainsi, au moment où en Allemagne la production capitaliste atteignit sa maturité, des luttes de classe avaient déjà, en Angleterre et en France, bruyamment manifesté son caractère antagonique ; de plus, le prolétariat allemand était déjà plus ou moins imprégné de socialisme. À peine une science bourgeoise de l’économie politique semblait-elle donc devenir possible chez nous, que déjà elle était redevenue impossible. Ses coryphées se divisèrent alors en deux groupes : les gens avisés, ambitieux, pratiques, accoururent en foule sous le drapeau de Bastiat, le représentant le plus plat, partant le plus réussi, de l’économie apologétique ; les autres, tout pénétrés de la dignité professorale de leur science, suivirent John Stuart Mill dans sa tentative de conciliation des inconciliables. Comme à l’époque classique de l’économie bourgeoise, les Allemands restèrent, au temps de sa décadence, de purs écoliers, répétant la leçon, marchant dans les souliers des maîtres, de pauvres colporteurs au service de grandes maisons étrangères.
La marche propre à la société allemande excluait donc tout progrès original de l’économie bourgeoise, mais non de sa critique. En tant qu’une telle critique représente une classe, elle ne peut représenter que celle dont la mission historique est de révolutionner le mode de production capitaliste, et finalement d’abolir les classes — le prolétariat.
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La méthode employée dans le Capital a été peu comprise, à en juger par les notions contradictoires qu’on s’en est faites. Ainsi, la Revue positive de Paris me reproche à la fois d’avoir fait de l’économie politique, métaphysique et — devinez quoi ? — de m’être borné à une simple analyse critique des éléments donnés, au lieu de formuler des recettes (comtistes ?) pour les marmites de l’avenir. Quant à l’accusation de métaphysique, voici ce qu’en pense M. Sieber, professeur d’économie politique à l’Université de Kiew : « En ce qui concerne la théorie, proprement dite, la méthode de Marx est celle de toute l’école anglaise, c’est la méthode déductive dont les avantages et les inconvénients sont communs aux plus grands théoriciens de l’économie politique[1]. »
M. Maurice Block[2], lui, trouve que ma méthode est analytique, et dit même : « Par cet ouvrage, M. Marx se classe parmi les esprits analytiques les plus éminents. » Naturellement, en Allemagne, les faiseurs de comptes rendus crient à la sophistique hégélienne. LeMessager européen, revue russe, publiée à Saint-Pétersbourg[3], dans un article entièrement consacré à la méthode du Capital, déclare que mon procédé d’investigation est
rigoureusement réaliste, mais que ma méthode d’exposition est malheureusement dans la manière dialectique. « À première vue, dit-il, si l’on juge d’après la forme extérieure de l’exposition, Marx est un idéaliste renforcé, et cela dans le sens allemand, c’est-à-dire dans le mauvais sens du mot. En fait, il est infiniment plus réaliste qu’aucun de ceux qui l’ont précédé dans le champ de l’économie critique… On ne peut en aucune façon l’appeler idéaliste. »
Je ne saurais mieux répondre à l’écrivain russe que par des extraits de sa propre critique, qui peuvent d’ailleurs intéresser le lecteur. Après une citation tirée de ma préface à la « Critique de l’économie politique » (Berlin, 1859, p. IV-VII), où je discute la base matérialiste de ma méthode, l’auteur continue ainsi :
« Une seule chose préoccupe Marx : trouver la loi des phénomènes qu’il étudie ; non seulement la loi qui les régit sous leur forme arrêtée et dans leur liaison observable pendant une période de temps donnée. Non, ce qui lui importe, par-dessus tout, c’est la loi de leur changement, de leur développement, c’est-à-dire la loi de leur passage d’une forme à l’autre, d’un ordre de liaison dans un autre. Une fois qu’il a découvert cette loi, il examine en détail les effets par lesquels elle se manifeste dans la vie sociale… Ainsi donc, Marx ne s’inquiète que d’une chose ; démontrer par une recherche rigoureusement scientifique, la nécessité d’ordres déterminés de rapports sociaux, et, autant que possible, vérifier les faits qui lui ont servi de point de départ et de point d’appui. Pour cela il suffit qu’il démontre, en même temps que la nécessité de l’organisation actuelle, la nécessité d’une autre organisation dans laquelle la première doit inévitablement passer, que l’humanité y croie ou non, qu’elle en ait ou non conscience. Il envisage le mouvement social comme un enchaînement naturel de phénomènes historiques, enchaînement soumis à des lois qui, non seulement sont indépendantes de la volonté, de la conscience et des desseins de l’homme, mais qui, au contraire, déterminent sa volonté, sa conscience et ses desseins… Si l’élément conscient joue un rôle aussi secondaire dans l’histoire de la civilisation, il va de soi que la critique, dont l’objet est la civilisation même, ne peut avoir pour base aucune forme de la conscience ni aucun fait de la conscience. Ce n’est pas l’idée, mais seulement le phénomène extérieur qui peut lui servir de point de départ. La critique se borne à comparer, à confronter un fait, non avec l’idée, mais avec un autre fait ; seulement elle exige que les deux faits aient été observés aussi exactement que possible, et que dans la réalité ils constituent vis-à-vis l’un de l’autre deux phases de développement différentes ; par-dessus tout elle exige que la série des phénomènes, l’ordre dans lequel ils apparaissent comme phases d’évolution successives, soient étudiés avec non moins de rigueur. Mais, dira-t-on, les lois générales de la vie économique sont unes, toujours les mêmes, qu’elles s’appliquent au présent ou au passé. C’est précisément ce que Marx conteste ; pour lui ces lois abstraites n’existent pas… Dès que la vie s’est retirée d’une période de développement donnée, dès qu’elle passe d’une phase dans une autre, elle commence aussi à être régie par d’autres lois. En un mot, la vie économique présente dans son développement historique les mêmes phénomènes que l’on rencontre en d’autres branches de la biologie… Les vieux économistes se trompaient sur la nature des lois économiques, lorsqu’ils les comparaient aux lois de la physique et de la chimie. Une analyse plus approfondie des phénomènes a montré que les organismes sociaux se distinguent autant les uns des autres que les organismes animaux et végétaux. Bien plus, un seul et même phénomène obéit à des lois absolument différentes, lorsque la structure totale de ces organismes diffère, lorsque leurs organes particuliers viennent à varier, lorsque les conditions dans lesquelles ils fonctionnent viennent à changer, etc. Marx nie, par exemple, que la loi de la population soit la même en tout temps et en tout lieu. Il affirme, au contraire, que chaque époque économique a sa loi de population propre… Avec différents développements de la force productive, les rapports sociaux changent de même que leurs lois régulatrices… En se plaçant à ce point de vue pour examiner l’ordre économique capitaliste, Marx ne fait que formuler d’une façon rigoureusement scientifique la tâche imposée à toute étude exacte de la vie économique. La valeur scientifique particulière d’une telle étude, c’est de mettre en lumière les lois qui régissent la naissance, la vie, la croissance et la mort d’un organisme social donné, et son remplacement par un autre supérieur ; c’est cette valeur-là que possède l’ouvrage de Marx. »
En définissant ce qu’il appelle ma méthode d’investigation avec tant de justesse, et en ce qui concerne l’application que j’en ai faite, tant de bienveillance, qu’est-ce donc que l’auteur a défini, si ce n’est la méthode dialectique ? Certes, le procédé d’exposition doit se distinguerformellement du procédé d’investigation. À l’investigation de faire la matière sienne dans tous ses détails, d’en analyser les diverses formes de développement, et de découvrir leur lien intime. Une fois cette tâche accomplie, mais seulement alors, le mouvement réel peut être exposé dans son ensemble. Si l’on y réussit, de sorte que la vie de la matière se réfléchisse dans sa reproduction idéale, ce mirage peut faire croire à une construction à priori.
Ma méthode dialectique, non seulement diffère par la base de la méthode hégélienne, mais elle en est même l’exact opposé. Pour Hegel le mouvement de la pensée, qu’il personnifie sous le nom de l’Idée, est le démiurge de la réalité, laquelle n’est que la forme phénoménale de l’idée. Pour moi, au contraire, le mouvement de la pensée n’est que la réflexion du mouvement réel, transporté et transposé dans le cerveau de l’homme.
J’ai critiqué le côté mystique de la dialectique hégélienne il y a près de trente ans, à une époque où elle était encore à la mode… Mais bien que, grâce à son quiproquo, Hegel défigure la dialectique par le mysticisme, ce n’en est pas moins lui qui en a le premier exposé le mouvement d’ensemble.
Chez lui elle marche sur la tête ; il suffit de la remettre sur les pieds pour lui trouver la physionomie tout à fait raisonnable.
Sous son aspect mystique, la dialectique devint une mode en Allemagne, parce qu’elle semblait glorifier les choses existantes. Sous son aspect rationnel, elle est un scandale et une abomination pour les classes dirigeantes, et leurs idéologues doctrinaires, parce que dans la conception positive des choses existantes, elle inclut du même coup l’intelligence de leur négation fatale, de leur destruction nécessaire ; parce que saisissant le mouvement même, dont toute forme faite n’est qu’une configuration transitoire, rien ne saurait lui imposer ; qu’elle est essentiellement critique et révolutionnaire.
Le mouvement contradictoire de la société capitaliste se fait sentir au bourgeois pratique de la façon la plus frappante, par les vicissitudes de l’industrie moderne à travers son cycle périodique, dont le point culminant est la crise générale. Déjà nous apercevons le retour de ses prodromes ; elle approche de nouveau ; par l’universalité de son champ d’action et l’intensité de ses effets, elle va faire entrer la dialectique dans la tête même aux tripoteurs qui ont poussé comme champignons dans le nouveau Saint-Empire prusso-allemand[4].
__________________________
[1] Théorie de la valeur et du capital de Ricardo, etc. Kiew, 1871.
[2] « Les théoriciens du socialisme en Allemagne. » Extrait du Journal des Économistes, juillet et août 1872.
[3] N° de mai 1872, p. 426-36.
[4] La postface de la deuxième édition allemande est datée du 24 janvier 1873, et ce n’est que quelque temps après sa publication que la crise qui y a été prédite éclata dans l’Autriche, les États-Unis et l’Allemagne. Beaucoup de gens croient à tort que la crise générale a été escomptée pour ainsi dire par ces explosions violentes, mais partielles. Au contraire, elle tend à son apogée. L’Angleterre sera le siège de l’explosion centrale, dont le contrecoup se fera sentir sur le marché universel.

:: La vérité sur Cronstadt, par Joseph Vanzler alias Wright

Des membres du Forum des amis de LO ont fort bien traduit ce texte sur Cronstadt - ou Kronstadt (l’original en anglais se trouve ici, sur le site marxists.org).

Un texte à lire à propos d’un épisode souvent discuté mais, somme toute, assez peu connu…
Grand merci aux traducteurs pour ce travail remarquable !



cronstadt17m.jpgPlus la politique poursuivie par les anarchistes en Espagne devenait indéfendable et insensée, plus leurs homologues étrangers protestaient sur Cronstadt. Durant les années de montée révolutionnaire, les anarchistes, les mencheviks, les SR et consort étaient sur la défensive. Aujourd’hui, le stalinisme leur a fourni un prétexte démagogique pour mener l’offensive contre les principes mêmes qui ont permis Octobre. Ils cherchent à compromettre le bolchevisme en l’identifiant au stalinisme. Ils se saisissent de Cronstadt comme d’un point de départ. Leur théorème est des plus “élémentaires” : Staline tire sur les ouvriers uniquement parce que c’est l’essence du bolchevisme de tuer des ouvriers ; par exemple, Cronstadt ! Lénine et Staline ne font qu’un. CQFD.
Tout leur art consiste à torturer les faits historiques, en exagérant monstrueusement chaque question secondaire sur laquelle les Bolcheviks ont pu se tromper, et en jetant un voile pudique sur le soulèvement contre le pouvoir soviétique et sur le programme et les objectifs de l’insurrection. Notre tâche est avant tout de démasquer les falsificateurs et les tricheurs à l’oeuvre sur des “faits” historiques qui leur servent de base pour leur acte d’accusation du bolchevisme.
D’abord sur le contexte de l’insurrection. Loin de survenir à un moment où le pouvoir des soviets était hors de danger (comme les adversaires idéologiques du bolchevisme le sous-entendent), elle advint en 1921, une année cruciale dans la vie de l’Etat ouvrier. En décembre 1920, les fronts de la guerre civile étaient liquidés. Il n’y avait plus de “fronts” mais le danger subsistait pourtant. Le pays et son héritage barbare du Tsarisme asiatique avait littéralement été saigné à blanc par le chaos de la guerre impérialiste, les années de guerre civile puis le blocus impérialiste. La crise des denrées alimentaires fut aggravée par une pénurie de charbon. Des pans entiers de la population devaient faire face à la perspective immédiate de mourir de faim ou de froid. L’industrie en ruine, les transports interrompus, des millions d’hommes démobilisés, les masses épuisées, tout cela procurait un terrain fertile pour les intrigues de la contre-révolution.
Loin de se résigner à la défaite, les troupes blanches et leurs alliés impérialistes tirèrent un regain d’activité dans les difficultés objectives auxquelles étaient confrontés les bolcheviks. Ils menaient tentative sur tentative pour ouvrir une brèche “de l’intérieur”, misant largement sur le soutien de la réaction petite-bourgeoise contre les difficultés et privations qui accompagnaient la révolution prolétarienne. L’épisode le plus important de cette série de tentatives eut lieu au coeur même de la citadelle révolutionnaire. Dans la forteresse maritime de Kronstadt, une insurrection éclata le 2 mars 1921.
De nos jours, un Dan dit simplement : “Les habitants de Kronstadt n’ont pas du tout commencé l’insurrection. C’est de la pure diffamation.” Mais en 1921, les SR se contorsionnaient pour faire la lumière sur l’insurrection et tout ce qu’elle impliquait, tandis que les mencheviks tentaient de minimiser l’événement et l’évacuaient comme une chose sans grande importance. Les SR juraient que “le caractère pacifique du mouvement de Kronstadt était au dessus de tout soupçon” ; Si des étapes étaient franchies par les insurgés, ce n’était que “des mesures de légitime défense.” Voici ce qu’écrivaient les mencheviks, non en 1937 mais en 1921 quand les événements étaient encore frais.
Le fait que la rupture de Kronstadt avec le pouvoir des soviets a pris la forme d’une insurrection armée et a fini dans une tragédie sanglante est en soi de peu d’importance, et jusqu’à un certain point, accidentelle. Le pouvoir soviétique eût-il manifesté un peu moins une insensibilité de granit envers Kronstadt, le conflit qui l’opposait aux marins se serait déroulé dans des formes moins graves. Ceci, néanmoins, n’aurait en aucune manière changé sa portée historique… Ca n’est que le 2 mars, en réponse à la répression, aux menaces et aux injonctions d’obéir sans condition que la flotte répondit par “une résolution de non reconnaissance du pouvoir soviétique” et mit deux commissaires du peuple aux arrêts.
Quand les mencheviks présentèrent leur version originale des événements de Kronstadt, ils ne nièrent pas du tout que les gens de Kronstadt avaient démarré l’insurrection. Pour en être certains, ils essayaient de donner l’impression que c’était plus que justifié par les “répressions, menaces et injonctions” supposées. Mais l’on observera que simultanément, ils tentent d’évacuer le noeud du problème, l’insurrection elle-même, comme un fait de peu d’importance au fond, secondaire, et même “accidentel”. Pourquoi cette contradiction flagrante ? Ils fournissent la réponse eux-mêmes. C’est de leur propre aveu que cette insurrection se développa sur la base d’objectifs et d’un programme anti-soviétique. La vérité étant ce qu’elle est, il n’est guère surprenant que Berkman se soit précipité pour nous jurer solennellement que les insurgés de Kronstadt étaient “de loyaux partisans du système soviétique” et “cherchaient avidement, par des moyens amicaux et pacifiques, une solution aux problèmes pressants de l’heure.” Dans tous les cas, ces défenseurs de la “vérité” sont tous d’accord sur un point, à savoir, que ces “loyaux” partisans du pouvoir soviétique ont agi dans l’esprit le plus pacifique et le plus amical en prenant les armes -sur la base d’une résolution de “non reconnaissance du pouvoir soviétique”. Mais ils ne l’ont fait, voyez-vous, “que le 2 mars”.
“Que le 2 mars” ! Chaque détail pertinent doit être soigneusement relevé , sinon la vérité ne sera pas si savoureuse. Par cette formule, les mencheviks, faisant seulement écho aux SR, tentent d’évoquer dans l’esprit du lecteur au moins des semaines, si ce n’est des mois ou des années, de “provocations”, “de menaces”, “d’injonctions”, “de répression”. Mais ils peuvent étirer leur chronologie autant qu’ils le veulent, ces historiens aussi bien que leurs amis néophytes ne peuvent remonter au-delà du 2 mars, sauf en référence aux événements qui eurent lieu “vers la fin de février”. Leur histoire de Kronstadt remonte tout au plus au 22 février (et pas plus loin) - avec des faits qui ne se déroulent pas à Kronstadt mais à Petrograd. Pour Kronstadt même, ils ne peuvent remonter au-delà du 2 mars qu’en faisant référence au 28 février ! Qu’ils comptent comme ils veulent, ils ont à leur disposition : trois jours, et trois résolutions. Le 2 mars avec cette résolution de non reconnaissance du pouvoir soviétique n’est précédé que du 1er mars avec cette résolution de “soviets librement élus”. Que s’est-il donc passé dans cet intervalle de moins de 24 H pour provoquer ce revirement d’un prétendu bord à son exact opposé ? La seule réponse que nous obtenions de la bouche des adversaires est la suivante : Une conférence a eu lieu à Kronstadt. Et que s’y est-il passé ?
Chaque “historien” donne sa propre version. Lawrence en tient pour le fait que la conférence fut tenue dans le but de décider et proclamer une résolution. Berkman insiste sur le fait que c’était davantage une réunion “pour une consultation avec les représentants du gouvernement”. Les SR jurent que c’était un corps électoral, réuni dans le but spécifique d’élire un nouveau soviet, bien que le soviet en fonction n’était pas encore arrivé à sa date d’échéance. A en croire Berkman (et Lawrence), les gens de Kronstadt ont été provoqués à la mutinerie par le discours de Kuzmine. En cela, ils présentent un progrès par rapport aux SR qui condamnent Kuzmine et Vassiliev.
Le compte-rendu le plus complet du discours de Kuzmine se trouve dans les Izvestia de Kronstadt, c’est à dire l’organe des témoins oculaires et des participants en chef à la conférence. Le voici :
Au lieu de calmer la salle, le camarade Kuzmine l’irrita. Il parla de la position équivoque de Kronstadt, des patrouilles, du double pouvoir, du danger qui venait de Pologne, et du fait que toute l’Europe avait les yeux tournés vers nous ; il nous assura que tout était calme à Petrograd ; Il souligna qu’il était entièrement à la merci des délégués et qu’il était en leur pouvoir de le fusiller s’ils le voulaient. Il conclut son discours en déclarant que si les délégués voulaient une lutte armée ouverte, alors elle aurait lieu - les communistes ne renonceraient pas volontairement au pouvoir et se battraient jusqu’au dernier souffle.
Nous laisserons de futurs psychologues déterminer pourquoi les SR choisirent de traiter le contenu du discours de Kuzmine différemment de Berkman, et pourquoi ils s’abstinrent de recourir à des guillemets contrairement à Berkman et Lawrence quant à la phrase de conclusion de Kuzmine. Nous ne pouvons pas ici traiter en détail les contradictions flagrantes des différentes versions. Il suffit de dire que plus nous en apprenons sur le discours de Kuzmine, plus la question se pose avec acuité : Qui joua tout simplement le rôle de provocateur à cette réunion ?
Tous les comptes-rendus insistent sur le fait que Kuzmine certifia que la ville de Petrograd était calme (et Berkman d’ajouter – d’après qui ?- et que “les ouvriers étaient satisfaits”). Pourquoi cela aurait-il dû provoquer quiconque qui n’aurait pas été auparavant aiguillonné à la provocation ? Kuzmine disait-il la vérité ? Ou bien étaient-ce les Isvestia de Krondstadt qui mentaient lorsque, pour leur toute première parution le lendemain, elles affichaient en Une le titre sensationnel : Insurrection générale à Petrograd ? De plus, pourquoi les Izvestia continuèrent-elles à mentir là-dessus et sur d’autres prétendues insurrections ? Pourquoi entreprirent-elles même de rééditer les dépêches de Helsinforg pour soutenir leur campagne de calomnies ? Bref, prenez le discours de Kuzmine point par point tel que rapporté par les Izvestia (ou n’importe lequel de ses prétendus résumés – oui, avec ou sans les guillemets insidieux de Berkman-) et ne nous dites pas si vous êtes “de simples hommes”, “des hommes et non de vieilles dames”, etc., mais si, eussiez-vous été délégués à cette réunion pour “élire un nouveau soviet”, vous seriez alors resté pour nommer un “comité révolutionnaire provisoire” ? Dites-nous également si vous auriez pris les armes dans une insurrection contre l’Etat soviétique ! Sinon, pourquoi colporter ces insanités SR et chercher à plonger l’avant-garde de la classe ouvrière dans la confusion à propos de ce qui s’est effectivement passé à Kronstadt – et en particulier à cette réunion ?
Un incident bien plus sinistre et révélateur que tout ce que Kuzmine pourrait ou non avoir dit a eu lieu à ce rassemblement, et là-dessus tous les Berkman glissent d’une façon qui veut tout dire. La conférence a été jetée dans la frénésie non par tout ce qui a été indiqué par Kuzmine ou Vassiliev (ou par Kalinine qui n’était pas présent), mais par une intervention à partir du parterre selon laquelle les bolcheviks marchaient, armes à la main, pour attaquer la réunion. C’est cela qui a précipité l’”élection” d’un Comité révolutionnaire provisoire. Nous chercherions en vain dans les écrits des historiens “objectifs” la moindre clarification quant à la source des ces “rumeurs”. Plus encore, ils “oublient” fort commodément, (Berkman entre autres) que le Comité révolutionnaire provisoire a officiellement attribué cette rumeur aux bolcheviks eux-mêmes. “Cette rumeur a été répandue par les communistes pour briser le meeting.”(Izvestia, no 11)
Les Izvestia ont en outre admis que le “rapport” selon lequel les bolcheviks étaient sur le point d’attaquer la réunion avec “quinze pleines voitures de soldats et de communistes, armés de fusils et de mitrailleuses” émanait d’”un délégué de Sébastopol”. Même après l’écrasement de la mutinerie, les SR ont insisté sur le fait que “selon le témoignage d’un des dirigeants officiels du mouvement de Kronstadt”, la rumeur au sujet de Dulkis et de Kursanti était vraie. Non seulement des rumeurs furent-elles répandues tout au long de la réunion, mais la conclusion du président fut de la même teneur. Le compte-rendu des Izvestia de Kronstadt nous apprend que : “Au tout dernier moment, le camarade président déclara qu’un détachement de 2 000 hommes marchait pour attaquer la réunion, ce sur quoi l’assemblée se dispersa dans des sentiments mêlés d’effroi, d’émoi et d’indignation. (no.9, le 11 mars 1921.)
Qui a fait circuler ces rumeurs et pourquoi ? Nous affirmons que les gens qui les ont propagées sont ceux qui sont à l’origine des mensonges au sujet de l’insurrection à Petrograd ; ceux-là mêmes qui, au début, ont agité le slogan d’Assemblée constituante puis l’ont changé pour le slogan “plus réaliste” de “A bas la commune en faillite !” (résolution adoptée à Kronstadt le 7 mars) ; ceux-là même qui ont prétendu que le “régime bolchevik nous a menés à la famine, au froid et au chaos” ; ceux qui, grimés en sans-parti, dupèrent les masses à Kronstadt ; ceux qui cherchaient à profiter des difficultés du régime soviétique, et qui prirent la tête du mouvement pour le canaliser au service de la contre- révolution.
Il n’y a pas l’ombre d’un doute que les SR furent les premiers, sinon les seuls, à avoir un rôle moteur dans cette campagne de “rumeurs”, qui portait ces fruits ignobles. Toute possibilité d’une solution pacifique à la crise de Kronstadt fut éliminée, dès lors qu’un double pouvoir fut organisé dans la forteresse. Et le temps pressait en effet, comme nous allons bientôt le prouver. On peut toujours spéculer au sujet des chances qu’il y avait d’éviter le massacre, le fait est qu’il a fallu seulement 72 heures aux chefs de l’insurrection pour amener leurs partisans (et dupes) à un conflit ouvert avec les Soviets.
Il n’est nullement exclu que les autorités locales de Kronstadt aient tout gâché par leur gestion de la situation. Le fait qu’il y avait un besoin urgent des meilleurs révolutionnaires et combattants dans les centres vitaux tendrait à appuyer la thèse que ceux affectés à un secteur relativement “tranquille” comme Kronstadt n’étaient pas des hommes d’une qualification exceptionnelle. Ce n’est un secret pour personne, Kalinine, et moins encore le commissaire Kuzmine, ni l’un ni l’autre n’était tenu en très haute estime par Lénine et ses camarades. La concordance entre les “erreurs” commises et des individus tels que Kalinine est en effet prodigieuse mais elle ne peut pas remplacer l’analyse politique. Dans la mesure où les autorités locales restèrent aveugles à l’ampleur du danger et ne surent prendre des décisions adaptées et efficaces pour faire face à la crise, dans cette mesure leurs bévues ont-elles joué un rôle dans le développement des événements, c’est-à-dire facilitèrent la tâche des contre-révolutionnaires, laquelle consistait à utiliser les difficultés objectives pour atteindre leurs fins.
Comment fut-il possible que ses dirigeants politiques transforment aussi rapidement Kronstadt en un camp armé contre la Révolution d’Octobre ? Quel était le but des insurgés ? La supposition selon laquelle les soldats et les marins se lancèrent dans l’aventure d’une insurrection avec simplement pour motivation le slogan “des Soviets libres” est absurde en soi. Elle est doublement absurde si l’on prend en compte le fait que le reste de la garnison de Kronstadt était composée de gens passifs de l’arrière qui ne pouvaient pas être employés dans la guerre civile. Ces personnes n’avaient pu être conduites à l’insurrection que par des besoins et des intérêts économiques profonds. Il s’agissait des besoins et des intérêts des pères et frères de ces marins et soldats - c’est-à-dire des paysans - en tant que vendeurs de produits alimentaires et de matières premières. En d’autres termes, sous-jacente à la mutinerie, c’était la réaction petite-bourgeoise contre les difficultés et les privations imposées par les conditions de la révolution prolétarienne qui s’exprimaient. Personne ne peut nier ce caractère de classe des deux camps. Toute autre question n’est que d’importance secondaire. Que les bolcheviks aient pu commettre des erreurs sur le plan général ou pratique, ne retire rien au fait qu’ils défendaient les acquis de la révolution prolétarienne contre la réaction bourgeoise (et petite-bourgeoise). C’est pourquoi toute personne qui critique doit elle-même être jugée à partir de ce point de vue selon le côté de la ligne de feu où elle se trouve. Si elle ferme les yeux sur le contenu social et historique de la mutinerie de Kronstadt, c’est alors elle-même un élément de la réaction petite-bourgeoise contre la révolution prolétarienne. (C’est le cas d’Alexandre Berkman, des mencheviks russes, et consorts…) Un syndicat, disons, de travailleurs agricoles peut commettre des erreurs dans une grève contre des propriétaires fermiers. On peut le critiquer mais notre critique devra être basée sur une solidarité fondamentale avec le syndicat ouvrier et sur notre opposition à ceux qui exploitent les ouvriers même s’il se trouve que ces exploiteurs sont parfois des petits fermiers.
Les bolcheviks n’ont jamais prétendu que leur politique était infaillible. C’est un credo stalinien. Victor Serge, en affirmant que la NEP (c’est-à-dire une concession limitée à des exigences bourgeoises illimitées) fut introduite avec retard, ne fait que répéter de façon adoucie la critique d’une erreur politique importante que Lénine a lui-même formulée avec sévérité au printemps 1921. Nous sommes prêts à reconnaître l’erreur. Mais comment cela pourrait-il modifier notre position fondamentale ? L’insurrection elle-même et la déclaration catégorique des Izvestia de Kronstadt, selon laquelle les insurgés exigeaient “non pas la liberté du commerce mais un vrai régime des soviets” (no. 12, 14 mars 1921), sont de plus de poids que les spéculations de Serge et de quelques autres qui prétendent que la révolte aurait pu être évitée si seulement les bolcheviks avaient accordé à Kronstadt la concession de la NEP.
Que pouvait bien signifier ce “vrai régime des soviets” ? Nous avons déjà entendu de la part des SR et des mencheviks leur avis sur les causes de l’insurrection. Les SR et les mencheviks ont toujours affirmé que leurs objectifs étaient identiques à ceux des bolcheviks mais qu’ils voulaient seulement les atteindre par des moyens “différents”. Nous connaissons le contenu de classe de cette “différence”. Lénine et Trotsky combattaient le slogan “des Soviets libres” en disant qu’il signifiait, matériellement et en pratique, dans le principe aussi bien que par essence, la suppression de la dictature du prolétariat instituée et représentée par le parti bolchevik. Ceci ne peut être nié que par ceux qui nieront que malgré toutes leurs erreurs partielles la politique des bolcheviks a toujours été la défense de la révolution prolétarienne. Serge niera-t-il cela ? Finalement, Serge oublie que le devoir élémentaire d’une analyse scientifique n’est pas de considérer les slogans abstraits des différents groupes mais de découvrir leur contenu social réel. Dans le cas qui nous occupe, une telle analyse ne présente pas de grandes difficultés.
Écoutons le porte-parole le plus autorisé de la contre-révolution russe donner son avis sur le programme de Kronstadt. Le 11 mars 1921, dans le feu même du soulèvement, Milioukov écrivait :
Ce programme peut être exprimé dans le bref slogan : “A bas les Bolcheviks ! Longue vie aux Soviets !”… “vivent les Soviets” signifie en ce moment très probablement que le pouvoir passera des bolcheviks aux socialistes modérés, qui prendront la majorité dans les soviets… Nous avons beaucoup d’autres raisons pour ne pas protester contre le slogan de Kronstadt… Il va de soi pour nous, qu’à part une brutale prise du pouvoir de la droite ou de la gauche, cette sanction [du nouveau régime - J.V.] qui est bien sûr temporaire, ne peut advenir qu’à travers des institutions de type soviétique. Il n’y a que de cette façon que le passage du pouvoir pourrait s’effectuer sans douleur et être reconnu par le pays dans son ensemble.
Dans un numéro ultérieur l’organe de Milioukov, “Poslednya Novosti”, insistait sur le fait que le régime bolchevik ne pourrait être remplacé que par des Soviets “libérés” des bolcheviks.
Dans leur défense de l’insurrection de Cronstadt, les Mencheviks en tant que loyaux partisans de la restauration capitaliste ont tenu essentiellement le même point de vue que Miloukov. Avec lui, les Mencheviks défendirent en Cronstadt un pas vers la restauration du capitalisme. Dans les années qui suivirent, il ne purent s’empêcher de féliciter Staline pour l’essentiel (conseillé par Abramovich et autres en 1921) de “sa rupture décisive avec tous les plans aventuristes visant à répandre la “révolution mondiale”", et d’entreprendre à la place la construction du socialisme dans un seul pays. Malgré une réserve ici et un bêlement là, ils sont aujourd’hui assez en accord avec le credo de Staline du socialisme dans un seul pays. En cela, et en restant fidèles à la bannière de l’insurrection de Cronstadt, ils restent seulement fidèles à eux-mêmes – comme relais de tout ce qui peut tendre de façon ouverte ou voilée vers la restauration capitaliste en Russie et le renforcement du capitalisme dans le reste du monde.
La liaison entre contre-révolution et Cronstadt peut être établie non seulement de la bouche même des adversaires du bolchevisme mais encore sur la base de faits irréfutables. Au début de février, alors qu’il n’y avait aucun signe de remous ni à Petrograd ni près de Cronstadt, la presse capitaliste à l’étranger publia des dépêches prétendument relatives à de sérieux troubles à Cronstadt, donnant les détails d’une émeute dans la flotte et de l’arrêt du commissaire de la Baltique. Ces dépêches, bien que fausses à l’époque, se matérialisèrent avec une étonnante précision quelques semaines plus tard.
Se référant à cette “coïncidence”, Lénine dans son rapport au Dixième Congrès le 8 mars 21 eut les mots suivants :
“Nous avons vécu le passage du pouvoir des Bolcheviks à une sorte de conglomérat indéfini ou d’alliance d’éléments divers, probablement seulement un peu à droite ou peut-être même à “gauche” des Bolcheviks – tant la masse de groupes politiques qui ont tenté de prendre le pouvoir à Cronstadt est indéfinissable. Il est en même temps tout à fait certain que le Général de la Garde Blanche, comme vous le savez tous, a joué un rôle majeur dans tout ça. C’est maintenant prouvé noir sur blanc. Deux semaines avant les événements de Cronstadt, la presse parisienne colportait déjà la nouvelle d’une insurrection à Cronstadt. (Oeuvres, Vol.XXVI, p.214.)”
C’est un fait aisément établi que quand ces dépêches vinrent à l’attention de Trotsky, avant le moindre soulèvement à Cronstadt, il communiqua immédiatement avec le Commissaire de la flotte baltique pour le prévenir de prendre ses précautions parce que l’apparition de dépêches similaires dans la presse bourgeoise se référant à d’autres soulèvements avaient été rapidement suivis par des tentatives contre-révolutionnaires dans les régions en question. Cela va sans dire que tous les historiens “objectifs” préfèrent passer sous silence cette “coïncidence”, de même que la presse capitaliste se saisit de la mutinerie pour mener une “campagne hystérique sans précédent” (Lénine). Les articles de presse dans cette campagne furent innombrables, mais aucune liste ne serait complète sans les rapports sur le sujet qui apparurent dans les Izvestia de Cronstadt :
Première édition 3 mars “INSURRECTION GENERALE DE PETROGRAD”
7 mars : Titre “Nouvelles de dernière minute de Petrograd” – “Les arrestations massives et les exécutions d’ouvriers et de marins continuent. La situation est très tendue. Toutes les masses travailleuses s’attendent à une insurrection à chaque moment.”
8 mars : “Le journal d’Helsingfors Hufvudstadsbladet… envoie les nouvelles suivantes de Petrograd… Les ouvriers de Petrograd sont en grève et sortent des usines en manifestant, les foules portant des drapeaux rouges exigent un changement de gouvernement et le renversement des Communistes.”
11 mars : “La panique du Gouvernement.” “Notre cri a été entendu. Les marins révolutionnaires, les hommes de l’armée Rouge et les ouvriers de Petrograd viennent déjà à notre secours… Le pouvoir bolchevik sent le sol se dérober sous ses pieds et a émis l’ordre à Petrograd d’ouvrir le feu sur tout groupe de gens se promenant dans les rues à plus de cinq…”
Il n’est guère étonnant que la presse de la Garde Blanche à l’étranger lançât une collecte intensive pour rassembler des fonds, des vêtements, de la nourriture etc. sous le slogan “Pour Cronstadt !”
Comment repousser toute explication sur ce faisceau de faits et de preuves irréfutables ? Très simple : En accusant les Bolcheviks de calomnies ! Personne ne bat Berkman dans ses dénégations éhontées de toute liaison entre contre-révolution et insurrection. Il va jusqu’à déclarer sans vergogne que le Général tsariste Kozlovsky “ne joua pas le moindre rôle dans les événements de Cronstadt.” Les aveux des SR eux-mêmes, et les déclarations de Kozlovksy dans une interview qu’il donna à la presse, établissent sans le moindre doute que Kozlovksy et ses officiers s’associèrent ouvertement à l’insurrection dès son origine. Kozlovsky lui-même fut “élu” au “Conseil de Défense”. Voici comment les Mencheviks rapportèrent les propos de Kozlovksy.
“Le premier jour de l’insurrection, le conseil des Spécialistes militaires avait élaboré un plan pour l’assaut imminent d’Oranienbaum, qui avait toute chance de succès à l’époque, car le Gouvernement était pris de court et n’aurait pas pu rappeler des troupes fiables en un temps suffisant… Les dirigeants politiques de l’insurrection ne furent pas d’accord pour prendre l’offensive et l’opportunité fut abandonnée.”
Si le plan avait échoué, ce fut seulement parce que Kozlovsky et ses collègues furent incapables de convaincre les “dirigeants politiques”, c’est-à-dire leurs alliés SR, que le moment était propice pour exposer leur vrai visage et leur vrai programme. Les SR pensèrent qu’il valait mieux préserver le masque de la “défensive” et temporiser. Quand Berkman écrivit son pamphlet, il connaissait ces faits. En fait, il reproduisit l’interview de Kozlovsky presque mot pour mot dans ses pages, ajoutant, comme à son habitude, quelques altérations significatives, et cachant la véritable source de ce qui apparut alors comme son appréciation personnelle.
Ca n’est pas un hasard si les Berkman et autres néophytes ont dû tout plagier des Kozlovsky, des SR et des Mencheviks. Le rejet de l’analyse marxiste de l’Etat par les anarchistes les mène inexorablement à adopter n’importe quel autre point de vue, jusques et y compris la participation à un gouvernement dans un état bourgeois.
Combien de temps restait-il pour “négocier” ? Les insurgés contrôlaient la forteresse le 2 mars. Kozlovsky comme Berkman se portaient garants du fait que les Bolcheviks seraient “pris par surprise”. Trotsky ne parvint à Léningrad que le 5 mars. La première attaque contre Cronstadt fut lancée le 8 mars. Les bolcheviks auraient-ils pu attendre plus longtemps ?
Bien des experts militaires considérèrent que l’échec de l’insurrection fut largement dû au fait que la glace n’avait pas fondu. Si les flots s’étaient mis à couler librement entre Cronstadt et Léningrad, les troupes terrestres n’auraient pu être réquisitionnées par le gouvernement soviétique, tandis que des renforts maritimes auraient pu être précipités aux insurgés qui contrôlaient déjà une forteresse maritime de première classe, avec des navires de guerre, de l’artillerie lourde, des mitrailleuses etc. à leur disposition. Le danger de cette éventualité n’est ni un “mythe” ni une “calomnie bolchévique”.
Dans les rues de Cronstadt, la glace fondait déjà. Le 15 mars, trois jours avant la conquête de la forteresse dans un assaut héroïque auquel participèrent 300 délégués au dixième Congrès, le N° 13 des Izvestia de Cronstadt titrait en page une un ordre de dégager les rues “en prévision du dégel”. Si les Bolcheviks avaient temporisé, cela aurait précipité une situation qui aurait coûté infiniment plus de vies et de sacrifices, sans compter que cela aurait rendu le sort même de la révolution très hasardeux.
Quand tous ces historiens citent les noms de la forteresse et les noms des navires de guerre Pierre-et-Paul et Sebastopol –les navires qui en 17 avaient été les soutiens essentiels des Bolcheviks – ils oublient soigneusement de préciser que le personnel de la forteresse aussi bien que des navires de guerre ne pouvait tout simplement pas être le même entre 1917 et 1921. Tandis que la forteresse et les navires étaient restés presque parfaitement intacts de l’extérieur, bien des choses étaient arrivées aux marins révolutionnaires pendant la période de la Guerre Civile, dans laquelle ils jouèrent un rôle héroïque dans pratiquement toutes les sphères d’activité. Il est bien sûr impossible de dépeindre une scène dans laquelle les marins de Cronstadt auraient participé à la révolution d’Octobre 17 pour ensuite rester simplement barricadés derrière leur forteresse et leurs navires tandis que leurs camarades d’armes combattaient les Wrangel, les Kolchak, les Denikine, les Yudenitch etc.
Mais c’est pourtant, dans les faits, ce que les opposants au bolchevisme essaient de sous-entendre quand ils martèlent les mots de “Cronstadt”, de “marins révolutionnaires” et ainsi de suite. Le procédé est vraiment trop gros. La réponse récente de Trotsky à Wendelin Thomas qui crève cette bulle n’a fait que provoquer leur fureur. Comble de l’hypocrisie, ils s’élèvent tous dans une feinte indignation contre la prétendue insulte que Trotsky ferait aux “masses”. Pourtant dans sa réponse à Thomas, Trotsky reformulait tout simplement les constats qu’il avait faits en 1921 : “La grande majorité des marins révolutionnaires, qui joua un rôle crucial dans la révolution d’Octobre 17, a été dans l’intermédiaire affectée à d’autres sphères d’activité. Ils furent remplacés dans une large mesure un peu au hasard, notamment par beaucoup de marins lituaniens, estoniens et finlandais, dont la conscience se réduisait à conserver un travail temporaire et dont la grande majorité n’avait aucunement participé à la lutte révolutionnaire.”
Il n’y a pas de spectacle plus révoltant que de voir ces gens, tels les anarchistes et les mencheviks, qui furent entre autres partenaires de Staline dans sa politique de front populaire, et qui portent la responsabilité du massacre de la fine fleur du prolétariat espagnol, montrer du doigt les dirigeants de la révolution d’Octobre parce qu’ils vainquirent une mutinerie contre cette même révolution. C’est la faute des bolcheviks, ils provoquèrent Krondstadt, etc, etc.
Nul ne peut le nier : les SR et les Mencheviks sont des experts, sinon les maîtres absolus, en matière de provocation. Rien de ce que firent Kerensky & Cie ne les poussa ne serait-ce qu’à justifier de prendre les armes contre le gouvernement provisoire. Au contraire, les Mencheviks exigeaient avec emphase, en 1917, que la Crondstadt révolutionnaire, et les Bolcheviks en général, fussent “maîtrisés”. Quant aux SR, ils n’hésitèrent pas longtemps avant de prendre les armes contre Octobre. Le bolchevisme a toujours “provoqué” ces messieurs qui ont toujours pris position de l’autre côté de la barricade.
Ce sont les faits et ils sont incontestables. Les marins formaient le gros des forces insurgées. La garnison et la population restèrent passives. Pris de court par la mutinerie, le commandement de l’Armée Rouge chercha d’abord à temporiser, espérant que les insurgés aient un sursaut de conscience. Le temps pressait. Quand il devint clair qu’il était impossible d’arracher la masse anonyme à la direction des SR et à ses sbires, Crondstadt fut prise d’assaut. En agissant ainsi les Bolcheviks ne faisaient que leur devoir. Ils défendaient les conquêtes de la révolution contre les complots de la contre-révolution. C’est là le seul verdict que l’histoire peut rendre, et elle le rendra.
Février 1938

:: Les militants révolutionnaires et les syndicats

Lutte de Classe, Série 1972-1977 (bilingue), n°1, juin 1972

Si, dans les dix dernières années, le mouvement révolutionnaire français a connu une croissance numérique importante (compte tenu de la grande faiblesse qui était la sienne), si, depuis Mai 1968 il est apparu aux yeux de tous comme une force politique avec laquelle il faut compter, il lui reste encore - et ce n’est pas une mince tâche - à conquérir l’implantation ouvrière sans laquelle il sera condamné à demeurer un phénomène marginal de la vie politique.
C’est dire que les divergences qui se manifestent entre les différentes tendances du mouvement révolutionnaire dans le domaine de l’activité des militants révolutionnaires dans les entreprises et, en particulier, dans les syndicats revêtent une importance particulière, parce qu’il s’agit du terrain sur lequel se joue, plus que sur tout autre, l’avenir du mouvement révolutionnaire.
Or ces divergences sont nombreuses et profondes, et il serait à peine exagéré de dire que toutes les opinions possibles y sont représentées, depuis ceux qui en sont arrivés à un véritable fétichisme des organisations ; ouvrières traditionnelles, et qui ne semblent même plus pouvoir concevoir la moindre activité révolutionnaire en dehors du cadre syndical jusqu’à ceux qui affirment qu’il est non seulement inutile, mais nuisible aux intérêts de la classe ouvrière, de militer dans les syndicats.
Le problème de l’attitude qui doit être celle des militants ouvriers révolutionnaires par rapport aux syndicats réformistes n’est pourtant pas un problème nouveau, puisqu’il était au centre des polémiques qui opposèrent, voilà un demi-siècle, Lénine et l’Internationale Communiste aux « gauchistes » de l’époque.
Et si le problème se repose aujourd’hui avec une certaine ampleur, c’est précisément parce que si Mai 68 a vu refleurir le « gauchisme » ce n’est pas seulement au sens que prend ce mot dans l’HUMANITÉ (où il devient pratiquement synonyme de mouvement révolutionnaire), mais que c’est aussi au sens que lui donnait Lénine, pour désigner la démarche de pensée qui consiste à élaborer sa politique non pas en fonction d’une analyse sérieuse du niveau de conscience politique des masses, mais en fonction de son propre niveau de conscience et de sa propre impatience. Autrement dit, à prendre ses désirs pour des réalités ce qui, en dehors de périodes comme Mai 68 est quelque peu puéril.
Cette nouvelle vogue des vieilles idées gauchistes en ce qui concerne l’activité syndicale, a été particulièrement visible au sein du courant maoïste. En quelques mois, les éléments qui devaient donner naissance à la Gauche Prolétarienne, sont ainsi passés, par exemple, de la ligne « Vive la CGT pour la lutte de classe » à l’anathème contre les « syndicats pourris », les « délégués salopes », les « nouveaux patrons » et les « nouveaux collabos ».
Le mouvement trotskyste, parce qu’il est infiniment plus riche de traditions que le mouvement maoïste, parce qu’il s’appuie sur un programme, le « Programme de Transition » qui fut le programme de constitution de la IVe Internationale qui condense l’expérience et les leçons les plus importantes du mouvement ouvrier, a certes dans l’ensemble échappé à ces errements (bien que la politique du groupe Révolution !, issu de la Ligue Communiste, montre que cela est relatif).
Mais si toutes les organisations qui se réclament du trotskysme admettent qu’il est nécessaire de militer au sein des syndicats ouvriers, même bureaucratisés, réformistes, staliniens et, à la limite fascistes, comme sur beaucoup d’autres points les problèmes se posent et les divergences commencement dès qu’il s’agit de passer aux actes. Et sur les deux problèmes essentiels qui se posent en France à propos de l’activité syndicale : dans quel syndicat militer puisqu’il y a pluralité syndicale et quelle activité y mener et comment, la pratique des différentes tendances du mouvement trotskyste est extrêmement variée.
Ces divergences se sont en particulier manifestées dans la discussion qui a opposé ROUGE, l’hebdomadaire de la Ligue Communiste, à LUTTE OUVRIÈRE, après la passage de Labi et d’une partie de l’appareil de la Fédé-Chimie Force Ouvrière à la CFDT.
Voici, par exemple, comment ROUGE posait alors le problème du choix de l’organisation syndicale dans laquelle les ouvriers révolutionnaires doivent militer :
« Le mouvement ouvrier français est divisé essentiellement en trois organisations syndicales… Force Ouvrière est la plus petite de ces trois confédérations, celle dont le rôle dans les luttes est le plus réduit, celle dont la direction. est la plus intégrée à l’État bourgeois, celle qui organise la frange la moins consciente et la moins combative de la classe ouvrière. Dans ces conditions, nous pensons que le travail de militants révolutionnaires à FO ne peut être que tout à fait exceptionnel. C’est là un choix (…) le choix d’un cadre organisé (CGT ou CFDT), où les militants révolutionnaires puissent développer le travail de masse le plus efficace et lutter pour battre en brèche le poids des principales directions réformistes ».
Si le nombre de travailleurs organisés par les différentes Confédérations constitue effectivement un élimant d’analyse important, cette manière de poser le problème en sa contentant d’établir une hiérarchie entre elles d’après leurs effectifs, et le degré de conscience de la moyenne de leurs adhérents, est pour la simpliste. Elle peut paraître conforme au bon sens. Mais il y a souvent loin du « bon sens », logique du lieu commun, au marxisme, et cette manière de remplacer l’indispensable analyse de ce que représentent socialement et politiquement les différentes Confédérations, par une simple estimation quantitative et qualitative de leurs effectifs, au nom du « travail de masse » n’est guère sérieuse.
Il n’y a pas, en effet, à l’heure actuelle, dans ce pays, une seule Confédération qui soit réellement une organisation syndicale de masse au sens propre du terme, c’est-à-dire qui organise réellement une fraction notable de la classe ouvrière. Le taux de syndicalisation de la classe ouvrière française est faible, sans doute guère supérieur à 10 %, et en tout cas inférieur à 20 %. Le nombre de ceux qui participent réellement à la vie de leur organisation syndicale, et qui sont donc réellement organisés, est encore bien plus réduit.
Les organisations syndicales françaises sont des squelettes bureaucratiques, privés de toute vie réelle, et cela est aussi vrai de la Confédération majoritaire, la CGT, que de celles qui arrivent loin derrière sur le plan des effectifs, la CFDT et FO.
Les sections syndicales d’entreprise, quelle que soit la Confédération à laquelle elles appartiennent, ne réunissent pour ainsi dire jamais leurs adhérents. Dans les grandes comme dans les petites entreprises, il n’y a jamais ou presque de réunions ou d’assemblées de syndiqués. La vie de l’organisation syndicale est assurée par les délégués du personnel et du comité d’entreprise (élus par les travailleurs mais en réalité choisis par les organisations syndicales) et par le représentant syndical et les délégués syndicaux (désignés par les organisations syndicales), qui utilisent à cet effet une grande partie des heures qui leur sont attribuées par la loi pour l’exercice de leur mandat (sur leur temps de travail, et payées comme travaillées). Les seules réunions syndicales qui ont lieu se tiennent généralement pendant les heures de travail, sur les heures de délégation, et ne réunissent donc que des militants bénéficiant, à un titre ou à un autre, d’heures de délégués, excluant ainsi la majorité des syndiqués et, a fortiori, des travailleurs.
Les dirigeants syndicaux invoquent comme justification le peu d’empressement des travailleurs à consacrer du temps à une réunion syndicale après une journée de travail. Les délégués, selon eux, n’ont pas àfaire l’effort d’organiser de telles réunions, pour permettre à quelques travailleurs pou nombreux de se réunir avec eux (« s’il y en a un ou deux qui le veulent vraiment, on peut toujours se débrouiller pour leur procurer des « heures ») ».
En fait, s’il est indéniable que la pratique bureaucratique des directions syndicales a éloigné beaucoup de travailleurs des syndicats, et a retiré aux syndiqués le goût de se réunir pour discuter de leurs problèmes, s’il est également vrai, aussi, que bon nombre de militants syndicaux seraient infiniment moins actifs s’ils ne disposaient pas d’heures de délégation, et qu’il serait également difficile de les réunir après le temps de travail, le fond du problème est que les dirigeants syndicaux ne tiennent pas à réunir les travailleurs du rang. Ils ont ainsi les mains plus libres, non seulement pour mener tranquillement leur politique en période normale, mais éventuellement même pour opposer les militants, les délégués, à ceux, syndiqués et ouvriers du rang, qui ne s’occupent pas en temps ordinaire du syndicat, et qui voudraient parfois., lors des grèves par exemple, « SAVOIR MIEUX QUE LES MILITANTS SYNDICAUX », comme disent les bureaucrates, ce qu’il faut faire ou ne pas faire.
C’est que les appareils syndicaux, dont les ressources matérielles et humaines dépendent plus des avantages concédés par la bourgeoisie et son État par l’intermédiaire des lois dites sociales (heures de délégation, gestion des comités d’entreprises, participation à de nombreux organismes étatiques) que des cotisations et du dévouement de leurs adhérents, non seulement ne tiennent pas à réunir leurs syndiqués, à qui ils préfèrent ne pas avoir à rendre de comptes, mais ne tiennent pas non plus beaucoup à recruter. Et cela est si vrai que la première difficulté que rencontrera le militant révolutionnaire désireux de commencer une activité syndicale sera simplement, parfois d’obtenir sa carte du syndicat, et que demander la tenue d’une réunion suffit , dans certains cas pour se faire soupçonner de « gauchisme ».
On voit donc que le fait pour un militant révolutionnaire d’adhérer au syndicat ne lui permet pas automatiquement, loin de là, une activité « de masse » véritable. Avoir sa carte du syndicat, cela ne permet pas, en général, de participer à la vie syndicale. Cela donne tout juste le droit d’engager la lutte pour tenter de créer et de développer cette vie syndicale. Et c’est se leurrer gravement que de croire que la seule raison que les révolutionnaires aient de militer à la CGT serait le plus grand nombre d’adhérents de celle-ci, et qu’adhérer à la CFDT permettrait un « travail de masse » qui ne serait pas possible à FO.
Cela ne signifie pas pour autant que l’influence des différentes Confédérations soit nulle, ou égale entre elles. Mais faire une distinction entre les organisations influentes que seraient la CGT et la CFDT, et l’organisation mineure que constitue FO, c’est commettre une autre erreur. La distinction qui s’impose aux yeux de qui a un minimum de connaissances du rapport de forces dans les entreprises , c’est qu’il y a d’un côté la CGT, la Confédération de loin la plus influente et, de l’autre, deux Confédérations mineures qui sont la CFDT et FO.
Sur le simple plan numérique, tant en ce qui concerne le nombre de syndiqués que le nombre de voix recueillies lors des élections de délégués, la CGT, est déjà, sans contestation possible, la plus puissante organisation syndicale française. Mais on re peut même pas mesurer le rapport de forces entre la CGT et les Confédérations concurrentes en se contentant de comparer ces chiffres. Car l’influence que possède la CGT sur la classe ouvrière est encore plus grande que ceux-ci tendraient à le faire croire. En fait, même là où la CFDT recueille un nombre de voix voisin de celui de la CGT, cette dernière dispose bien souvent d’une influence bien plus grande. Cela tient, d’une part, au poids considérable de la CGT dans la vie politique de la classe ouvrière française au niveau national, et d’autre part aussi au type de militants que recrutent les différentes centrales syndicales. En dépit de sa politique réformiste - quelquefois plus ouvertement réformiste (nous y reviendrons), que celle de la CFDT - la CGT continue à attirer globalement la plus grande partie des travailleurs désireux de se battre pour leur classe, et qualitativement les plus dévoués. Cela donne à la CGT, par rapport à la CFDT et à FO, en règle générale, un poids militant dans les entreprises infiniment plus grand.
En fait, la CGT n’est pas seulement la centrale syndicale la plus puissante, c’est aussi une centrale syndicale dominée par l’appareil stalinien. Toute l’influence qu’a le PCF au sein de la classe ouvrière, l’existence même de ce parti dans les entreprises, repose, à l’heure actuelle, sur la CGT. Cela ne rend certes pas l’activité, syndicale plus facile pour les révolutionnaires au sein de cette Confédération. Mais c’est pourtant une raison de plus pour eux d’y militer, compte tenu du rôle déterminant que joue dans ce pays l’appareil stalinien.
Les aspirations de cet appareil ne diffèrent certes en rien de celles de la social-démocratie. Son but est de participer à la gestion des affaires de la bourgeoisie française en loyal gérant des intérêts capitalistes. La manière dont le PCF exalte le souvenir des armées 1936-37, où il était dam la majorité gouvernementale, et surtout des années 1944-47, où il participait directement au gouvernement, est à cet égard significative. Il ne cesse en effet de rappeler à ses partenaires d’une éventuelle union de la gauche, et à la bourgeoisie elle-même, à quel point il a été raisonnable, respectueux de ses engagements, brandissant ses mérites passés comme une garantie pour l’avenir. Mais le zèle que déploient les dirigeants staliniens pour faire apparaître leur Parti comme « un grand parti de gouvernement », illustre également, en sens inverse, la place particulière qu’occupe l’appareil stalinien dans la vie politique française, le fait que la bourgeoisie ne lui fait pas suffisamment confiance pour l’admettre, sans nécessité absolue, à la gestion de ses affaires.
C’est qu’aux yeux de la bourgeoisie, l’appareil stalinien souffre de deux graves défauts. Il est d’une part encore trop lié avec la bureaucratie soviétique pour être considéré comma un parti « national » semblable aux autres, et il est trop sensible - il l’a montré à plusieurs reprises - à la pression de sa base ouvrière. Et de ces deux reproches, le second n’est pas forcément le moindre. Il ne faut pas oublier en effet, qu’en mai 1947, c’est le Parti Communiste Français lui-même qui a pris la responsabilité de rompre la solidarité gouvernementale, lors de la grève Renault, après avoir affirmé qu’il ne se laisserait jamais « doubler sur sa gauche ». Plus près de nous, ce même désir de ne pas se couper de la classe ouvrière l’a amené, en mai 1968, à permettre le déferlement du mouvement de grève.
Ces deux exemples illustrent une caractéristique essentielle de l’appareil stalinien, qui la différencie de l’appareil social-démocrate. L’appareil stalinien n’est pas prêt à sacrifier éventuellement ses propres intérêts d’appareil sur l’autel de la bourgeoisie. Quand il pense courir le risque de se couper de sa base ouvrière, il refuse do s’opposer ouvertement à celle-ci, et préfère prendre la tête du mouvement. La bourgeoisie française est parfaitement consciente de cela, même si elle sait également qu’aussi loin que le PCF accepte d’aller, il n’ira jamais jusqu’à mettre en cause son pouvoir et son existence. Rien ne sert de se demander si c’est parce que la bourgeoisie française le considère comme un corps étranger que l’appareil stalinien a cette ligne de conduite, ou si c’est l’inverse qui est vrai. Les deux affirmations sont complémentaires. Mais le fait important est que cet appareil est infiniment moins intégré à la bourgeoisie et à son État que les appareils réformistes classiques.
Sur le plan syndical, cela signifie que la CGT est d’une nature socialement différente de celle de FO et de la CFDT, Confédérations qui furent ou sont liées à la social-démocratie, et qui ont d’ailleurs été construites pour faire pièce à la CGT.
La CGT ne mène pas pour autant une politique plus agressive vis-à-vis de la bourgeoisie que celle de la CFDT. Tenue à plus de responsabilité parce que plus influente, désireuse de donner des gages de bonne volonté à la bourgeoisie la CGT mène une politique qui peut au contraire apparaître plus timorée.
Et le fait que l’appareil stalinien soit moins intégré à la bourgeoisie française ne l’empêche pas non plus d’être le meilleur défenseur de celle-ci.
Il est en effet hors de doute qu’en France, l’appareil stalinien est depuis au moins trente ans la, force contre-révolutionnaire la plus efficace qui soit. Ni la social-démocratie, largement minoritaire depuis la guerre, ni les autres bureaucraties syndicales qui n’ont un peu d’influence que depuis quelques années, n’auraient eu la force de paralyser la classe ouvrière française comme le PCF et la CGT l’ont fait en particulier dans les années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale lors des grandes grèves de 1947, de 1953 et de 1955, ou plus près de nous en 1968. La bourgeoisie française n’a pu mener sa politique et se maintenir en selle depuis 1944 sans grands remous sociaux que grâce au PCF et à la CGT.
C’est donc la raison majeure qu’ont les révolutionnaires de militer à la CGT Et par ailleurs, car c’est auprès des travailleurs influencés par le PCF que la contestation doit se faire, c’est là que la démonstration de ce qui est réellement la politique stalinienne doit être faite.
Face à cette influence déterminante. de la CGT sur la classe ouvrière française les deux autres Confédérations syndicales françaises notables, la CFDT et FO, n’ont pas à elles deux autant d’importance que la seule CGT.
En dépit des prétentions de l’appareil FO, qui s’emploie régulièrement à essayer de démontrer que FO est la deuxième Confédération syndicale française par ordre d’importance, il est hors de doute., du moins en ce qui concerne le secteur industriel, que cette place revient à la CFDT.
Malgré le rejet de son ancienne étiquette confessionnelle, la CFDT (ex-CFTC) reste profondément marquée par ses origines, en dépit des illusions qu’elle a pu susciter, en particulier dans les milieux « gauchistes ».
Beaucoup ont vu en effet dans la CFDT la seule Confédération syndicale ayant montré de la sympathie aux étudiants en mai-juin 1968. L’attitude relativement plus radicale des militants de la CFDT lors de certaines luttes a contribué à renforcer ces illusions. Mais c’est oublier que la direction de la CFDT n’a à aucun moment, sur le plan national, mené une politiqua fondamentalement différente de celle de la CGT Les dirigeants de la CFDT n’ont en rien, lors des négociations de Grenelle avec le gouvernement, en mai 1968, eu une attitude différente de celle de la CGT Et ils ont signé comme Séguy le fameux protocole d’accord qui fut rejeté de la manière que l’on sait par les travailleurs de Renault et ceux de tout le pays.
Loin de s’opposer de manière résolue à la politique contractuelle défendue par le gouvernement, la CFDT a au contraire été la première à signer le fameux « contrat de progrè s » de l’EDF. Et il ne s’agit pas là d’incidents de parcours, ne remettant pas en cause une orientation globale plus à gauche que celle de la CGT Il s’agit là eu contraire de faits parfaitement significatifs.
En réalité, ceux qui opposent à FO, « syndicat jaune », une C.F.D.T « gauchisante », ne font que montrer une totale incompréhension de ce que représentent ces deux Confédérations syndicales, car la CFDT représente fondamentalement la même chose que FO, la tentative de créer dans ce pays une grande Confédération syndicale échappant à l’emprise du Parti Communiste Français une grande Confédération réformiste capable de faire pièce à la CGT La seule différence résidant dans l’époque à laquelle s’est développée cette tentative.
Force Ouvrière est en effet née d’une scission, en 1947, de la CGT. Les ministres du Parti Communiste Français venaient d’être évincés du gouvernement par le « socialiste » Ramadier, c’était la fin de l’Union Sacrée qui avait suivi la guerre, et il fallait aux ministres « socialistes », et à la bourgeoisie française, un contre-poids « ouvrier » à la puissance de la CGT où l’appareil stalinien dominait largement celui de ceux que l’on appelait encore alors les « réformistes », bien que ce terme les distingue fort peu des staliniens.
Depuis cette époque, FO joua systématiquement le rôle de chien de garde du capital et de soutien des gouvernements qui se sont succédé depuis 1947, avec à peine un peu plus de distance depuis le début de la Cinquième République. En fait, la CGT, ne joua pas un rôle socialement différent. Mais cet appui au pouvoir bourgeois, FO l’apporta ouvertement. Durant toute une période, celle qui suivit sa création, ce fut le syndicat « jaune » par excellence. Elle brisa, ou tenta de briser, toutes les grèves déclenchées par la CGT Et quelques années plus tard, FO fut même partie prenante, par l’intermédiaire de deux de ses secrétaires confédéraux, dans l’enchevêtrement de complots qui ramenèrent de Gaulle au pouvoir en 1958. Tout cela m’empêcha d’ailleurs pas FO de soulever en son temps un certain nombre d’illusions : lors de sa création, elle rallia la majorité des opposants de gauche au stalinisme, et en particulier beaucoup de militants anarcho-syndicalistes. Certains syndicats locaux Force Ouvrière, ou même des Unions Départementales, sont ainsi dirigés par des militants qui ne sont pas liés avec l’appareil d’État comme l’est FO dans son ensemble. C’est ainsi qu’à deux reprises, en 1953 (chez les fonctionnaires) et en 1955 (dans la Loire-Atlantique) des militants de F.O, furent à l’origine de grèves qui eurent une grosse répercussion dans le pays tout entier.
Mais dans l’ensemble, la politique de FO fut si droitière qu’elle permit à la Confédération chrétienne de mener une politique d’alliance avec la CGT, de se donner à bon compte - vu son peu d’influence - une allure un peu radicale, toutes choses qui lui permirent des progrès importants, et l’amenèrent même à changer son nom pour y supprimer la référence chrétienne, marquant par là qu’elle était prête, vis-à-vis de la bourgeoisie, à reprendre la succession des réformistes classiques trop compromis.
La guerre froide, et les rapports entre l’appareil stalinien (PCF et CGT) et la bourgeoisie française qui en découlèrent, avaient amené les dirigeants de FO à mener dès la naissance de leur Confédération une politique qui hypothéquait gravement leurs possibilités de construire une grande centrale ouvrière réformiste. Dans un tout autre contexte historique, c’est à cette tâche que s’attelèrent à partir des années 60 les dirigeants de la CFTC puis de la CFDT Et ce qui est caractéristique du parallélisme de ces tentatives, malgré leurs apparences opposées, c’est l’attitude du Parti Socialiste, qui ne compte plus aujourd’hui sur Force Ouvrière pour le représenter dans la classe ouvrière, mais qui essaie de multiplier les liens qui l’unissent à la CFDT.
Cette tentative de construire dans ce pays une grande centrale réformiste, non liée au PCF, capable de faire pièce à la CGT, n’est bien sûr pas un projet assumé consciemment par l’ensemble des militants de la CFDT Si le recrutement de cette Confédération est encore très marqué par ses origines, son pseudo-radicalisme lui a évidemment amené beaucoup de jeunes travailleurs qui y voient une Confédération plus à gauche que la CGT Et c’est évidemment un facteur dont il faut tenir compte, mais sans jamais oublier que le rôle des militants révolutionnaires n’est pas de spéculer sur les illusions des travailleurs mais de combattre ces illusions ; toute autre attitude n’étant au mieux, que de l’opportunisme.
C’est à partir de ces considérations que les militants révolutionnaires doivent déterminer dans quel syndicat ils doivent militer, en tenant compte, en outre, de l’importance de leur propre organisation politique. Car il est évident qu’un parti révolutionnaire puissant devrait avoir des militants, pour des raisons diverses, dans pratiquement toutes les grandes Confédérations syndicales, en consacrant cependant l’essentiel de ses forces à l’activité au sein du syndicat le plus influent, celui qui compte le plus grand nombre de travailleurs dans ses rangs, c’est-à-dire la CGT, il est encore plus évident que des groupes de la taille des organisations révolutionnaires existant en France doivent consacrer tous leurs efforts à la CGT.
La problème du choix entre CFDT et FO ne doit se poser que pour les militants révolutionnaires qui ont perdu toute possibilité de militer à la CGT, qui ont été exclus par l’appareil, ou mis par lui à l’écart de toute possibilité de participer à la vie syndicale.
Et ce choix, tactique, ne doit pas se traduire, devrait-on avoir à le dire, par l’éloge, même limité, de la Confédération choisie ou de ses actions.
La CFDT et la CGT-FO sont des organisations socialement droitières par rapport à la CGT, au même titre l’une que l’autre. Et le choix qu’un militant peut faire entre l’une au l’autre de ces organisations ne peut pas, n’a pas à se faire en fonction de ce qu’elles sont à l’échelle nationale. A ce niveau-là, aucun choix ne serait possible. Le choix du militant réduit à militer soit dans FO, soit dans la CFDT ne peut être que tactique, en fonction de considérations locales et sans privilégier l’une par rapport à l’autre ces deux Confédérations réformistes, sans attribuer des vertus au fait que l’une soit plus efficace dans le réformisme que l’autre, parce qu’elle l’est moins ouvertement.
Le seul choix politique à l’échelle nationale d’une organisation révolutionnaire est de militer au sein de la CGT Et lorsque des militants révolutionnaires sont repliés, par la volonté de la bureaucratie stalinienne au sain de FO ou de la CFDT, c’est encore, stratégiquement, en direction de la CGT qu’ils doivent s’efforcer d’orienter leur activité.
C’est sur ce dernier aspect que nous reviendrons dans de prochains articles pour montrer que, là encore, l’attitude des révolutionnaires est fondamentalement différente de celle des gauchistes.