lundi 7 novembre 2011

:: La Révolution russe, par James Patrick Cannon (dirigeant trotskyste américain)

Extrait d'un discours du 4 novembre 1945 de James Patrick Cannon (dirigeant trotskyste américain)

La transformation du Socialisme de conception utopique en doctrine scientifique fut accomplie par la publication du Manifeste Communiste en 1848 – il y a 97 ans –. La transformation du Socialisme de science en action fut accomplie 69 ans plus tard par la Révolution bolchevique russe du 7 novembre 1917.


(...) Le Socialisme ne peut pas être instauré dans un seul pays. Son instauration exige une action et une coopération internationales. Une révolution ouvrière débutant sur le terrain national, ne peut être achevée sans être étendue aux autres pays. La révolution russe fut le commencement de la révolution internationale. C'est seulement en la considérant sous cet angle, qu'on peut la juger correctement. Chaque année, depuis 28 ans, nous avons eu à répondre à des gens impatients et désillusionnés qui demandaient davantage de la Révolution russe qu'elle ne pouvait donner, et lui retiraient leur approbation, qui annonçaient prématurément la fin et la mort de la révolution, qui voulaient clore cette histoire et s'en débarrasser comme on se débarrasse d'une dette criarde. Mais les bolcheviks russes ne nous promirent pas de tenir mille ans. Ils dirent seulement : « Nous commencerons la révolution internationale en Russie, mais vous, les travailleurs d'Europe et d'Amérique, devrez la finir. »


La révolution russe ne fut nationale que dans la forme, dans son essence, elle fut le commencement d'une action internationale. A son sujet, c'est avant tout ce que nous devons comprendre.


Les chefs de la Grande Révolution russe furent internationalistes jusqu'au bout, incapables de penser en termes nationaux étroits. La théorie directrice de la révolution russe ne vient pas de Russie mais d'un juif allemand, Karl Marx, qui, exilé, vécut en Angleterre. La victoire de la révolution fut rendue possible par les contradictions internationales du capitalisme pendant la première guerre mondiale. Elle survécut pendant la période d'après-guerre grâce à la solidarité et au soutien internationaux des travailleurs des pays capitalistes, surtout ceux d'Europe. Les travailleurs d'Europe ne furent pas assez forts pour faire leur propre révolution dans les années d'après-guerre, mais ils furent assez forts pour empêcher une intervention militaire de leurs propres gouvernements, sur une grande échelle, contre la Russie.


Lénine et Trotsky lièrent directement le destin de leur révolution à la révolution en Allemagne. Ils dirent « Nous vivrons dans une forteresse assiégée jusqu'à ce que la révolution européenne vienne à notre aide. » Aucun des chefs de la révolution russe ne crut qu'elle pourrait durer très longtemps si elle demeurait seule et isolée dans un monde capitaliste.


La force de la révolution


Mais les bolcheviks russes construisirent mieux qu'ils ne le pensaient. La révolution s'avéra plus forte qu'eux-mêmes, ou n'importe qui d'autre, rêvaient qu'elle put être. La révolution russe n'a pas pu aller jusqu'au bout à l'intérieur des frontières nationales d'un seul pays, mais en dépit de cela, en dépit du retard prolongé de la révolution européenne, vers laquelle ils avaient regardé avec tant d'espoir, la révolution en Russie ne mourut pas. Elle survécut et enfonça de profondes racines dans le sol. Les bases de la propriété instaurées par la révolution – la nationalisation de l'industrie et l'économie planifiée – s'avérèrent beaucoup plus fortes que toutes les prévisions, même les plus optimistes.


Mais la révolution isolée, encerclée par un monde capitaliste hostile, ne put échapper aux ravages d'une terrible réaction qui s'établit sur le sol russe. Cette réaction conduisit à l'abandon de la perspective internationale et à une dégénérescence nationaliste sur toute la ligne. Le régime de la démocratie ouvrière, basé sur les Soviets, fut remplacé par une brutale tyrannie totalitaire. La révolution fut décapitée et une génération entière de bolcheviks fut massacrée. Le pouvoir politique des travailleurs fut renversé, mais les conquêtes économiques de la révolution déployèrent une grande vitalité. Grâce à cela, la révolution survécut à vingt années de dégénérescence bureaucratique et de trahison, et révéla une puissance énorme sur le champ de bataille dans la guerre contre l'Allemagne nazie, ainsi que Trotsky l'avait prédit.


Seul Trotsky analysa et expliqua ce phénomène, jusqu'alors inconnu et imprévu, unique dans l'histoire, d'un Etat ouvrier isolé eu au milieu d'un encerclement capitaliste, mutilé et trahi par une bureaucratie usurpatrice, mais survivant néanmoins, bien que sous une forme horriblement dégénérée.


Trotsky – et nous avec lui – eut beaucoup plus confiance que les autres dans les forces de réserve que le système soviétique d'économie déploierait dans la guerre. Nous le sous-estimâmes pourtant beaucoup. Nous sous-estimâmes même les ressources formidables de forces qui résidaient dans l’œuvre de base de la révolution des ouvriers de 1917 quand ils balayèrent la propriété privée capitaliste et réorganisèrent la production sur une base nationalisée et planifiée. L'effrayante dégénérescence bureaucratique se poursuivit à une allure accélérée pendant la guerre. Jusqu'où elle est allée et jusqu'où elle ira encore, avant que l'essor ne recommence, nous ne le savons pas. Mais nous sommes fermement convaincus que le destin de la révolution de 1917 n'est pas encore décidé. Il sera décidé dans la phase nouvelle de la guerre qu'ils appellent « la paix ».


Une leçon de l'histoire


Les révolutions sociales dans l'histoire, qui représentèrent les plus grands, les plus gigantesques efforts et dépenses d'énergie créatrice des masses, concentrée sur un seul point, ont toujours été suivies d'une période de réaction. Nous avons vu cela pendant les vingt et quelques dernières années en Union Soviétique. Mais les réactions contre les grandes révolutions de base n'ont jamais balayé leurs effets de manière à en revenir au point de départ. Considérant ce fait historique fondamental, il faut être très prudent et très circonspect avant d'effacer n'importe quelle partie de l’œuvre de la révolution russe, avant qu'il soit temps de le faire.


La grande révolution française, révolution qui détruisit la féodalité et posa les bases d'une expansion et d'un développement formidables des forces productrices de l'humanité sur une base capitaliste, cette grande révolution eut son Thermidor : la dictature napoléonienne ; elle vit même la restauration de la dynastie des Bourbons. Mais la réaction ne fut jamais assez forte pour restaurer le système féodal de propriété qui avait été balayé par la révolution.


(...)Le marxisme affirme que le système capitaliste de production est délabré et condamné. Le marxisme affirme que la révolution prolétarienne doit balayer et balaiera l'ordre capitaliste et réorganisera l'économie mondiale sur une base socialiste. C'est ce que Marx et Engels proclamèrent dans le Manifeste Communiste de 1848. Mais ni Marx, ni Engels, ni les disciples qui leur succédèrent ne promirent jamais une voie libre et facile vers le socialisme, sans défaites, sans revers, et même sans catastrophes le long du chemin.(...)


La destinée de la révolution


(...)La destinée de la révolution russe n'est pas encore décidée. Une grand part a été trahie, mais quelque chose demeure cependant. Le destin final de la révolution russe est lié à l'issue essentielle de cette période historique et sera décidé avec elle – ou la chute du genre humain ou son émancipation socialiste – telle est l'issue en présence de laquelle se trouve l'humanité aujourd'hui.


La révolution russe n'apparaît que comme une partie, et même pas la plus grande, d'un gigantesque conflit mondial entre des forces qui ne peuvent pas être conciliées. La révolution russe de novembre 1917 a montré aux travailleurs du monde entier la voie vers le pouvoir, vers le renversement du système de propriété capitaliste, vers la réorganisation de l'économie sur une base rationnelle. Il n'y a pas d'autre voie pour sauver le genre humain à l'échelle internationale que la voie de la Russie. Partant de ce point de vue, nous saluons ce soir la Grande Révolution, comme l'initiatrice et l'inspiratrice des plus grandes choses à venir. C'est en cela que réside son importance.


Si nous envisageons la révolution russe d'un point de vue exact, nous devons la voir telle qu'elle fut réellement : une action internationale de la classe laborieuse, débutant dans un pays arriéré, le pays le plus arriéré parmi les grandes puissances, la Russie tsariste, et destinée à être achevée dans le pays le plus avancé et le plus puissant : les États-Unis d'Amérique. Ce qui a été commencé dans le domaine des Tsars sera terminé dans le domaine des monopoleurs américains. Et sans considérer les victoires ou les défaites dans un pays ou dans un autre, ou même sur un continent ou sur un autre, l'issue centrale de notre époque – capitalisme ou socialisme – ne sera pas décidée en fin de compte avant qu'elle le soit aux États-Unis d'Amérique.


Nous nous préparons


(...)C'est ici, aux États-Unis, que se trouve la plus grande puissance impérialiste, un monstre exploitant et opprimant le monde entier. C'est vrai, et nous en tenons pleinement compte. Mais ici aussi il y a une puissance encore plus grande – c'est la classe ouvrière américaine combative et invaincue. Une grande responsabilité historique repose à coup sûr sur nos épaules. Les deux plus grandes puissances du monde -la puissance du mal et de la destruction et la puissance de régénération et de salut du genre humain – sont ici toutes deux.


Il n'y a pour nous qu'une seule voie pour faire notre devoir : c'est de prévoir la révolution et de la préparer. Et la manière de s'y préparer, c'est d'aller vers les travailleurs américains avec le message du parti. Allez à cette source de puissance qui est plus grande même que la puissance de l'impérialisme américain et enseignez aux travailleurs la leçon de la révolution russe. Organisez-les et inspirez-les. Conduisez-les vers la victoire du socialisme en Amérique, qui assurera la victoire du socialisme dans le monde entier.

André Breton : La Révolution d'Octobre

Contre vents et marées, je suis de ceux qui retrouvent encore, au souvenir de la Révolution d'octobre, une bonne part de cet élan inconditionnel qui me porta vers elle quand j'étais jeune et qui impliquait le don total de soi-même. Pour moi, rien de ce qui s'est passé depuis lors n'a complètement prévalu sur ce mouvement de l'esprit et du coeur. Les monstrueuses iniquités inhérentes à la structure capitaliste ne sont pas pour nous scandaliser moins aujourd'hui qu'elles ne faisaient hier, aussi n'avons-nous pas cessé de vouloir — autrement dit d'exiger de nous-mêmes — qu'y soit mis un terme. Pour cela, nous ne doutons pas plus qu'alors qu'il faille en passer par des moyens
révolutionnaires.

Les journées d'octobre, en leur temps, nous sont apparues et elles nous apparaissent encore comme la résultante inéluctable de ces moyens. Rien ne peut faire qu'elles n'aient marqué le
point d'impact dans le passage du plan des aspirations à celui de l'exécution concrète. A cet égard, rien ne peut faire qu'elles ne demeurent exemplaires et que retombe l'exaltation qu'elles portaient.

Cela,
sans préjudice de ce qu'il est advenu par la suite, c'est ce qu'il importe que nous reconnaissions toujours. Au plus noir de la déception, de la dérision et de l'amertume — comme à l'époque des procès de Moscou ou de l'écrasement de l'insurrection de Budapest, il faut que nous puissions reprendre force et espoir dans ce que les journées d'octobre gardent à jamais d'électrisant : la prise de conscience de leur pouvoir par les masses opprimées et de la possibilité pour elles d'exercer effectivement ce pouvoir, la « facilité » (l'expression est, je crois, de Lénine) avec laquelle les vieux cadres craquaient.

Pour ma part, j'ai toujours regardé comme un talisman cette photographie que d'aucuns auraient tant donné pour faire disparaître et que les journaux reproduisent en raison de la commémoration actuelle, qui montre Lénine penché sur son immense auditoire, d'une tribune au pied de laquelle se dresse, en uniforme de l'armée rouge, comme assumant à lui seul la garde d'honneur, Léon Trotsky. Et ce même regard, celui de Léon Trotsky, que je retrouve fixé sur moi au cours de nos quotidiennes rencontres il y a vingt ans au Mexique, à lui seul suffirait à m'enjoindre depuis lors de garder toute fidélité à une cause, la plus sacrée de toutes, celle de l'émancipation de l'homme, et cela par delà les vicissitudes qu'elle peut connaître et, en ce qui l'a concerné, les pires dénis et déboires humains. Un tel regard et la lumière qui s'y lève, rien ne parviendra à l'éteindre, pas plus que Thermidor n'a pu altérer les traits de Saint-Just. Qu'il soit ce qui nous scrute et nous soutient ce soir, dans une perspective où la Révolution d'octobre couve en nous la même inflexible ardeur que la Révolution espagnole, la Révolution hongroise et la lutte du peuple algérien pour sa libération.

(Message envoyé au meeting organisé par le P.C.I. pour le quarantième anniversaire de la Révolution d'Octobre et publié dans « La Vérité » du 19 novembre 1957)
 
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jeudi 3 novembre 2011

:: 1936 : le gouvernement de Front populaire sauveur de l’ordre bourgeois

Les années trente et la politique de Front populaire contre les intérêts politiques de la classe ouvrière

Face à la crise et à la menace de l’extrême droite...

Lorsque, à partir de 1933, la question de l’unité de la classe ouvrière dans l’action se posait de nouveau de façon aiguë, la politique unitaire proposée par le Parti Communiste n’avait plus rien à voir avec la politique de Front unique préconisée par la Troisième Internationale à ses débuts.
Mais, à vrai dire, de par ses perspectives politiques, le Parti Communiste lui-même n’avait plus grand-chose à voir avec ce qu’il avait l’ambition de devenir au temps de Lénine et de Trotsky. Il n’était plus ce parti qui voulait le renversement du capitalisme pour instaurer une société nouvelle, une société communiste, un parti qui s’efforçait dans chaque situation de conduire jusqu’au bout de leurs possibilités les luttes de la classe ouvrière. S’il regroupait encore les meilleurs militants de la classe ouvrière, son appareil, ses cadres étaient de plus en plus sélectionnés dans l’obéissance à la bureaucratie stalinienne de l’URSS. Pour s’orienter dans les événements, le PCF n’avait plus pour boussole les intérêts politiques de la classe ouvrière, mais les exigences de la bureaucratie stalinienne.
Ce n’était plus un authentique Parti Communiste, décidé à faire prévaloir au sein de la classe ouvrière la politique la plus adaptée à la situation, qui faisait face au Parti Socialiste, ce Parti Socialiste qui, de son côté, était par ses perspectives et sa direction un parti de la bourgeoisie, même s’il conservait encore à l’époque une audience importante dans la classe ouvrière.
La classe ouvrière était pourtant confrontée à une situation menaçante.
Menaçante sur le plan économique, en ces débuts des années trente, où la grande crise avait ébranlé l’économie dans ses fondements, poussant des centaines de milliers de travailleurs vers le chômage, la misère et la soupe populaire. Menaçante plus encore peut-être sur le plan politique. En 1933, Hitler avait pris le pouvoir en Allemagne sans que le mouvement ouvrier allemand, bien plus puissant pourtant que le mouvement ouvrier en France, parvienne à l’en empêcher, sans même qu’il ait sérieusement engagé le combat. Les hordes nazies au pouvoir entreprirent la destruction systématique de l’ensemble du mouvement ouvrier organisé par la répression et par la terreur.
En France, le renforcement des ligues fascistes montrait que le mouvement ouvrier français n’était pas à l’abri d’une menace semblable. Mais ni le Parti Socialiste, ni le Parti Communiste, n’offrirent de perspective politique et ne proposèrent de moyens organisationnels concrets pour affronter cette montée du danger représenté par l’extrême droite.
Après 1933, tout comme dans la période précédente, la SFIO continuait à ronronner sur la nécessité de faire confiance à la démocratie afin de faire barrage aux ligues fascistes. Le Parti Communiste était, lui, dans un cours sectaire qui consistait à considérer le Parti Socialiste comme aussi dangereux pour la classe ouvrière que l’étaient les fascistes. Les socialistes, baptisés par le Parti Communiste « social-fascistes » étaient devenus des ennemis à combattre à l’égal des fascistes.
Mais cet apparent radicalisme verbal masquait l’absence d’une politique juste qui mette en avant des moyens réels de faire face à la menace bien concrète que représentait l’extrême droite.
En somme, tout se passa en France, pendant les quelques mois qui suivirent l’arrivée de Hitler au pouvoir, comme si la défaite sans combat de la classe ouvrière allemande n’avait pas eu lieu.

... les travailleurs imposent l’unité dans les luttes

Le 6 février 1934, les ligues fascistes descendirent dans la rue et déclenchèrent une nuit d’émeute, montrant qu’elles étaient capables d’aller au-delà des attaques ponctuelles contre les organisations ouvrières et les militants de gauche. La direction du Parti Socialiste et celle du Parti Communiste réagirent chacune de leur côté.
Le Parti Socialiste et la CGT réformiste ainsi que diverses organisations de gauche ne prévoyaient de répliquer que le 12 février par une grève générale et des manifestations. Le Parti Communiste et la CGT-U lancèrent un appel à une manifestation pour le 9 février, qui fut marquée par de durs affrontements. Il y eut plusieurs tués parmi les manifestants.
Le Parti Communiste, encore dans son cours sectaire, refusa de se joindre à la journée du 12 février. On pouvait lire encore dans l’Humanité du 11 février : « la classe ouvrière condamnera avec dégoût les chefs socialistes qui ont le cynisme et l’audace de prétendre entraîner les ouvriers à la lutte contre le fascisme au chant de la Marseillaise et de l’Internationale ». Le Parti Communiste avait sans doute raison de se montrer choqué par la Marseillaise, mais les causes de son refus étaient bien plus profondes et bien moins justes car elles aboutissaient à la division, à la coupure, face à une situation qui exigeait une riposte de l’ensemble de la classe ouvrière que ces querelles d’appareils désorientaient. La direction du Parti Communiste attendit le dernier moment pour se rallier à la journée du 12 en appelant ses militants et ses sympathisants à se constituer en cortège séparé.
Malgré cela, non seulement la journée du 12 février fut un succès au niveau des grèves et des manifestations, mais les manifestants ouvriers transformèrent cette journée en une riposte unitaire en dépit des choix des directions des deux partis ouvriers. Lors de la manifestation, en effet, aux cris de « unité, unité » les manifestants réalisèrent de fait la fusion des deux cortèges, imposant du même coup aux états-majors politiques et syndicaux le « front unique » dans la lutte qu’ils se refusaient à mettre en place jusque-là.
Ces journées montrèrent que la classe ouvrière avait la conscience de la nécessité de faire barrage aux fascistes et que nombre de travailleurs sentaient bien que les bandes fascistes ne s’en prenaient pas simplement à telle ou telle organisation mais, en s’attaquant aux militants, visaient l’ensemble du mouvement ouvrier organisé et, au-delà encore, la classe ouvrière dans son ensemble.
Tout comme ces travailleurs sentaient aussi que cette situation exigeait une riposte aux actions de l’extrême droite pour défendre les locaux des organisations ouvrières, protéger les militants et les grévistes. La conscience de la classe ouvrière était en avance sur celle des partis qui se réclamaient d’elle.

Le revirement du Parti Communiste

Il fallut pourtant attendre plusieurs mois encore pour que le Parti Communiste rompe brusquement avec sa politique sectaire.
Mais la cause de ce revirement n’était ni la pression unitaire des masses populaires, ni la grogne des militants qui se montraient sensibles à cette pression. L’ordre de ce virage politique était venu de Staline.
Car depuis l’arrivée de Hitler au pouvoir, l’URSS stalinienne se sentait menacée. Prenant un virage à 180 degrés en 1934, ses dirigeants qui n’avaient plus, depuis dix ans, l’optique de développer les luttes révolutionnaires dans le monde recherchèrent des alliances diplomatiques et militaires avec les gouvernements des démocraties occidentales. Du coup, en France, le Parti Communiste reçut la consigne de sortir de son isolement et de rompre avec la théorie du « social-fascisme ». D’où l’orientation unitaire qu’il mit en avant à partir de la mi-1934, orientation qui se concrétisa au début du mois de juillet de la même année par la signature avec la SFIO d’un « pacte d’unité d’action » contre le fascisme et la guerre, puis par la mise en oeuvre de la politique de Front populaire.
S’agissait-il de proposer enfin aux travailleurs et aux organisations ouvrières des objectifs communs correspondant à leurs intérêts de classe ? S’agissait-il de réaliser des actions communes pour faire face aux bandes fas¬cistes ? S’agissait-il d’agir pour élargir et généraliser les grèves qui devenaient de plus en plus nombreuses et de plus en plus radicales, en donnant aux travailleurs en lutte des perspectives communes ? S’agissait-il, devant la ruine de l’économie, conséquence de la crise, de proposer des solutions correspondant aux intérêts de la classe ouvrière, quitte à s’en prendre à ce fameux « mur de l’argent » que dénonçaient verbalement même les dirigeants du Parti Socialiste ? S’agissait-il de s’en prendre à la propriété privée ? S’agissait-il enfin d’entraîner dans le sillage de la classe ouvrière les fractions de la petite bourgeoisie les plus touchées par cette crise économique et à qui finalement la classe ouvrière aurait été la seule capable d’offrir des perspectives ?
Eh bien non ! L’objectif du Parti Communiste était tout autre. Pour lui, le Front populaire n’était qu’une entente au sommet avec le Parti Socialiste, se plaçant sur le terrain du parlementarisme.

Le Front populaire : une alliance électorale anti-ouvrière

Rien à voir avec une politique de Front unique destinée à unir la classe ouvrière sur des objectifs de lutte. Il s’agissait d’une sorte de réédition, en pire peut-être parce que la situation était plus grave, de la politique de Bloc des Gauches, des années 1924 dont le PC, non seulement acceptait d’être une composante, mais dont il se faisait l’artisan.
Ainsi quand, à l’automne 1934, les ministres radicaux quittèrent le cabinet Doumergue, les dirigeants du Parti Communiste furent les premiers à proposer à leurs alliés socialistes « d’étendre le pacte aux radicaux » afin de sceller « l’alliance des classes moyennes avec la classe ouvrière ».
Oh ! bien sûr, il aurait été nécessaire de tout faire pour offrir aux fractions de la petite bourgeoisie victimes des effets de la crise, désorientées et en colère, d’autres perspectives que celles que leur proposaient les démagogues fascistes. Mais, pour les rallier aux combats de la classe ouvrière en montrant que leurs intérêts convergeaient, il ne fallait surtout pas contribuer à réhabiliter ce Parti radical, au moment même où la baisse de ses résultats électoraux montrait combien il s’était discrédité auprès de sa clientèle électorale traditionnelle, la petite bourgeoisie.
Ce parti qui comptait dans ses rangs des gens comme Herriot et Daladier, qui avait trempé dans toutes les combinaisons gouvernementales de la Troisième République, qui en février 1934 avait capitulé devant les Ligues fascistes et passé la main au gouvernement réactionnaire de Doumergue, qui était impliqué dans tous les scandales de l’époque, était présenté par le Parti Communiste comme un allié privilégié, la pierre angulaire de l’alliance dans la lutte contre le fascisme.

Un allié qu’il ne fallait surtout pas effrayer, ni gêner par des références à la lutte de classe.

L’aspect réactionnaire et anti-ouvrier de cette alliance ne tarda pas à apparaître. En août 1935, par exemple, d’importantes grèves éclatèrent contre les décrets-lois imposés par Laval qui amputaient de 3 à 10 % les salaires des fonctionnaires, des ouvriers des arsenaux et des cheminots. A Brest, à Toulon, les affrontements avec les forces de l’ordre tournèrent à l’émeute, faisant plusieurs morts parmi les travailleurs. Les dirigeants du Parti Communiste et de la CGT-U pesèrent alors de tout leur poids aux côtés de la CGT réformiste pour empêcher l’extension du mouvement et ramener le calme. Au lendemain de ces émeutes, le PC, faisant l’amalgame entre les agissements du gouvernement, ceux des Croix-de-Feu et les réactions des ouvriers qui s’étaient défendus, condamna ces derniers.
Dans l’Humanité du 7 août 1935, Duclos expliquait : « Nous attachons un trop grand prix à notre collaboration avec le Parti Radical pour ne pas nous dresser contre les provocateurs ». Pour lutter contre les bandes fascistes, le Parti Communiste se contentait de réclamer l’application des récentes lois contre les « ligues fascistes ».
Le programme du Front populaire fut publié en janvier 1936 : il s’alignait sur les propositions des radicaux. A longueur de colonnes on pouvait lire dans l’Humanité que le Parti Communiste préconisait « un soutien incessant des masses » au Front populaire, c’est-à-dire au futur gouvernement socialiste et radical, si le Front populaire remportait les élections.
Lorsque, fin janvier 1936, les ministres radicaux démissionnèrent du gouvernement Laval, le futur allié des nazis dans le régime de Pétain, provoquant sa chute, l’Humanité déclara : « Tout gouvernement décidé à appliquer impitoyablement la loi aux factieux, à suivre une politique de sécurité collective en appliquant honnêtement des sanctions efficaces à l’agresseur, à assurer des élections libres et à garantir les paiements de l’État sans frapper les pauvres, peut compter sur notre soutien loyal ». On chercherait vainement dans cette déclaration une référence aux intérêts de la classe ouvrière.
La CGT fut réunifiée, mais pas pour donner une impulsion aux luttes que ni le Parti Socialiste, ni le Parti Communiste n’entendaient encourager.

La montée des luttes aboutit à une grève générale sans précédent

Les élections du 21 avril et du 3 mai 1936 virent la victoire électorale des partis du Front populaire. L’Humanité cria « Victoire » et le Parti Communiste accorda tout naturellement son soutien au gouvernement de Léon Blum, lui signant un chèque en blanc. L’un de ses dirigeants, Jacques Duclos, affirma le 11 mai : « Notre soutien ne sera pas à éclipses et c’est pourquoi nous ne demanderons point au gouvernement de demain plus qu’il ne pourra donner ». Le Parti Communiste ne demanda pas à participer à ce gouvernement mais expliqua son attitude aux travailleurs en déclarant seulement que « la présence des communistes au ministère servirait de prétexte aux campagnes acharnées de la réaction ». Il faut dire que s’il avait demandé à participer, ses partenaires lui auraient sans doute refusé cette participation.
C’est peu dire que la formidable vague de grèves qui entraîna la classe ouvrière juste après les résultats électoraux n’était ni voulue, ni souhaitée, ni même approuvée par les partis du Front populaire. Cette grève reflétait même une certaine défiance de la part de la classe ouvrière à l’égard des promesses du Front populaire qui considérait qu’elle serait mieux servie par elle-même que par les politiciens qui prétendaient la représenter.
La classe ouvrière n’avait pas attendu l’investiture du nouveau gouvernement pour agir, avec une ampleur sans précédent.
Les grèves illimitées dans les usines, les bureaux, les magasins, confluèrent en une grève générale qui, dans les derniers jours de mai se transforma en vague d’occupations d’usines à propos desquelles le Parti Communiste, qui tentait de calmer le jeu, affirmait à qui voulait l’entendre qu’elles ne remettaient absolument pas en cause la propriété bourgeoise.
Ce mouvement aurait pu être le début d’une contestation plus profonde et plus radicale du système capitaliste et de l’ordre bourgeois si les grévistes, organisés dans des comités où tous se retrouvaient au coude à coude, s’étaient vu proposer des objectifs politiques que permettait et exigeait même la situation.
Mais ils ne les trouvèrent ni du côté des socialistes à qui les élections venaient de confier la gestion de la crise, ni du côté du Parti Communiste qui s’acharnait à réclamer l’ordre et le respect de la légalité bourgeoise en répétant que « tout n’est pas possible » et en dénonçant comme traîtres les trotskystes qui affirmaient que la grève devait se donner d’autre perspective que celle de se mettre à la remorque de ce Front populaire.

Le gouvernement de Front populaire sauveur de l’ordre bourgeois

Il existe sur toute cette période de multiples témoignages qui montrent la profondeur de la mobilisation ouvrière, de la politisation des travailleurs. Mais l’un des témoignages les plus probants est celui de Léon Blum lui-même, lors de son procès à Riom, en mars 1942, quand il expliqua que son gouvernement avait sauvé l’ordre bourgeois. Plaidoyer de circonstance, destiné à innocenter un politicien que Vichy accusait d’avoir mis le feu aux poudres ? Constatons qu’après la guerre, ni lui, ni ses amis ne l’ont jamais prétendu.
Voilà en quels termes Léon Blum s’exprima, le 10 mars 1942 :
« Je vous demande messieurs de vous souvenir. Rappelez-vous que les 4 et 5 juin, il y avait un million de grévistes. Rappelez-vous que toutes les usines de la région parisienne étaient occupées. Rappelez-vous que le mouvement gagnait d’heure en heure et de proche en proche la France entière (...).
La panique, la terreur étaient générales. Je n’étais pas sans rapports moi-même avec les représentants du grand patronat... Je me souviens qu’on me disait ou me faisait dire par des amis communs : Alors quoi ? c’est la révolution ? Alors quoi ? Qu’est-ce qu’on va nous prendre ? Qu’est-ce qu’on va nous laisser ? »
Et Blum d’expliquer comment il fut prié par Albert Lebrun, le président de la République de ne pas attendre l’investiture légale de son gouvernement pour prendre des mesures :
« Monsieur Lebrun me répondit alors : « les ouvriers ont confiance en vous. Puisque vous ne pouvez convoquer la Chambre avant samedi, et que certainement dans votre déclaration ministérielle vous allez leur promettre le vote immédiat des lois qu’ils réclament, alors, je vous en prie, dès demain, adressez-vous à eux par la voie de la radio. Dites-leur que le Parlement va se réunir, que, dès qu’il sera réuni, vous allez lui demander le vote rapide et sans délai des lois dont le vote figure sur les cahiers de revendications en même temps que le relèvement des salaires. Ils vous croiront, ils auront confiance en vous, peut-être ce mouvement s’arrêtera-t-il ? »
Et d’ajouter encore comment Lambert Ribot, un des représentants du patronat, le contacta pour que, c’est toujours Léon Blum qui parle :
« Je m’efforce d’établir un contrat entre les organisations patronales suprêmes comme le Comité des Forges et la Confédération générale de la production et d’autre part la CGT » (..) « Sans doute, ajoutait-il, j’aurais tenté de moi-même l’accord Matignon. Mais je dois dire que l’initiative première est venue du grand patronat ».
Et Blum cite les propos des dirigeants de la CGT à propos de l’évacuation des usines :
« Nous nous engageons à faire tout ce que nous pourrons et nous le ferons. Mais nous vous avertissons tout de suite. Nous ne sommes pas sûrs d’aboutir. Quand on a affaire à un mouvement comme celui-là, à une marée comme celle-là, il faut lui laisser le temps de s’étaler. Et puis c’est maintenant que vous allez peut-être regretter d’avoir systématiquement profité des années de déflation et de chômage pour exclure de vos usines tous les militants syndicalistes. Ils n’y sont plus. Ils ne sont plus là pour exercer sur leurs camarades l’autorité qui serait nécessaire pour faire exécuter nos ¬ordres ».
Et Blum de commenter :
« Je vois encore monsieur Richemont qui était assis à ma gauche baisser la tête en disant : C’est vrai, nous avons eu tort. »
Face à une mobilisation qui lui avait fait craindre de tout perdre, la bourgeoisie avait donc cédé les 40 heures, les congés payés et des augmentations substantielles de salaire. Mais le Parti Communiste avait mis tout son poids pour endiguer le mouvement.
Au lendemain des Accords Matignon, Thorez expliquait : « Il faut savoir terminer une grève » ! Le ministérialisme sans ministre du Parti Communiste avait joué pleinement son rôle pour stopper la lutte de classe, du moins du côté de la classe ouvrière, et sauver l’essentiel pour la bourgeoisie.
Les efforts conjugués des partis de gauche, de la CGT réunifiée et du gouvernement de Front populaire réussirent, non sans mal, à saboter la grève de juin 1936. Mais le rôle du Front populaire ne s’arrêta pas là. Une fois l’élan brisé, ces politiciens bourgeois allaient profiter du reflux des luttes pour aider le patronat à reprendre aux travailleurs ce qu’il avait été obligé de céder sous la pression de la grève.
Prenant prétexte du réarmement de l’Allemagne, au nom de la défense nationale, le Parti Communiste et la CGT contribuèrent à faire accepter des attaques contre les 40 heures et le niveau de vie des travailleurs.
Pourtant, la classe ouvrière continuait à faire preuve de combativité et résistait comme elle pouvait, face à une bourgeoisie qui voulait prendre sa revanche. Mais soucieux d’honorer ses engagements à l’égard de ses alliés socialistes et radicaux, le Parti Communiste se garda bien de développer une démarche et une politique qui auraient pu unifier les grèves et enrayer la démoralisation qui atteignait la classe ouvrière.
Quand finalement, un mot d’ordre de grève générale fut lancé en novembre 1938, il était déjà bien trop tard. Cette grève se solda par un échec et des milliers de militants furent licenciés. La classe ouvrière en sortit démoralisée et politiquement désarmée face à la guerre qui approchait.
Alors qu’il s’agissait de la même Chambre de Front populaire, issue des élections d’avril-mai 1936, la direction du Parti Communiste soutint des gouvernements de plus en plus réactionnaires, dont le gouvernement Daladier, un radical. Ce même Daladier était à la tête du gouvernement qui interdit le Parti Communiste en septembre 1939, à la veille de la déclaration de guerre. Et c’est encore cette même chambre des députés qui vota les pleins pouvoirs à Pétain, au lendemain de la capitulation française de juin 1940.

[extrait de la LDC 69]

mercredi 26 octobre 2011

:: Pierre Tresso (Blasco), Quatrième Internationale (section française), assassiné par les stalinens en octobre 1943

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Le 26 ou 27 octobre 1943, (la date reste incertaine), quatre militants trotskystes étaient assassinés dans le maquis Wodli en Haute-Loire. Pietro Tresso, Abraham Sadek, Maurice Sieglmann et Jean Reboul furent exécutés par les staliniens avec lesquels, le 1er octobre, ils s'étaient évadés de la prison du Puy-en-Velay.

(...) Tresso était un des fondateurs du PC italien. Sous le pseudonyme de « Blasco », il représentait la direction de la Quatrième Internationale au sein de la section française et esayait de maintenir la liaison avec la direction à New York. Il fut arrêté à Marseille en avril 1941 avec Albert Demazière et Jean Reboul, Abraham Sadek, lui, avait été condamné à Lyon dans une autre affaire et envoyé à la prison du Puy. Quant à Maurice Sieglmann, il s'y trouvait déjà. Demazière s'évada du Puy avec ses quatre camarades mais il parvint, par chance, à échapper à la mort en perdant par hasard le contact avec ce maquis. (...)

A partir de 1935-1936, la bureaucratie russe mena une guerre à mort, dans tout le mouvement communiste international, contre tous ceux qui, comme Trotsky, Blasco et ses camarades, étaient restés fidèles au vrai communisme, celui de Marx, Engels et Lénine, celui qui avait permis la victoire de la révolution prolétarienne en Russie en 1917. Les staliniens les combattaient parce qu'ils craignaient plus que tout qu'existent, sur leur gauche, des militants défendant des idées révolutionnaires authentiques. En empêchant ainsi que se constitue une direction révolutionnaire du prolétariat, ils espéraient consolider le pouvoir de la bureaucratie russe. Cette lutte, commencée en Russie, s'étendit en Espagne, en Pologne, au Mexique, en France, au Vietnam, en Grèce, en Albanie, etc. La bureaucratie stalinienne, née elle-même de l'échec de la révolution mondiale, impulsa ainsi l'une des plus formidables périodes de recul du mouvement ouvrier qui, au lieu de consolider l'Etat ouvrier russe, allait conduire au résultat inverse : son éclatement.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, à travers la résistance, le PCF, qui cherchait à se faire reconnaître par la bourgeoisie française comme un parti responsable, choisit de placer le mouvement ouvrier français à la remorque d'un des représentants de celle-ci, le général de Gaulle. En même temps que les staliniens faisaient taire, y compris par le meurtre, les trotskystes qui représentaient les intérêts indépendants du prolétariat, le PCF cautionna en 1944-45 la remise en place des institutions bourgeoises et de la plupart des hommes de Vichy (type Papon). Le PCF désarma les siens, remit la classe ouvrière au travail, l'obligeant par sa présence dans les entreprises du pays à supporter l'immense effort de remise en route de l'économie capitaliste entre 1944 et 1947.

Les crimes du maquis du Wodli ne sont donc pas un simple épisode scandaleux de l'histoire de la Résistance, mais un révélateur du contenu de la politique réactionnaire menée alors par les staliniens : en essayant d'écarter les idées révolutionnaires de la classe ouvrière, le stalinisme, succédant à la social-démocratie, a contribué pour toute une époque à faire douter le prolétariat de ses capacités à changer le monde. Les effets néfastes de cette orientation, véritable crime politique, pèsent encore sur notre sort aujourd'hui. (..)

Jacques FONTENOY (extraits d'un article de Lutte Ouvrière n° 1500)

BLASCO (Pietro Tresso)
Extraits d'un article de Pierre Frank (dans l'Internationale, 1965)

Né à Magré (province de Vicence) en 1893, il rejoignit les Jeunesses socialistes italiennes à l'âge de 14 ans, et fut poursuivi au cours de la première guerre mondiale. En 1921, au congrès de Livourne, il fut parmi les fondateurs du Parti communiste italien. Il fut élu au Comité central de ce parti en 1925 et ensuite au Bureau politique. En 1930, il fut exclu du parti ainsi que deux autres membres du Bureau politique. La direction du P.C. italien se trouvait en exil en France. Les exclus, Blasco, Feroci, Santini, qui vivaient alors à Paris, rejoignirent l'Opposition de gauche, Blasco participa à la Conférence de Copenhague en 1932 lors du séjour de Trotsky dans cette ville, et à la Conférence de fondation de la IVème Internationale en 1938. Pendant la guerre, il prit part à la lutte clandestine des trotskystes en France, fut arrêté en 1942 et condamné à dix ans de travaux forcés par le tribunal militaire de Marseille pour activité illégale en militant pour la IVème Internationale. Enfermé à la prison du Puy, il fut libéré avec tous les les détenus de cette prison par le maquis en octobre 1943. Ceux-ci restèrent dans le maquis. Mais, peu après cette libération de prison, on n'eut plus de nouvelles de Blasco et des trois autres trotskystes libérés dans les mêmes conditions. On n'a jamais retrouvé leurs corps. Les quelques indications recueillies immédiatement à la fin de la guerre permettent de penser avec beaucoup de certitude que les dirigeants staliniens du maquis de la Haute-Loire, en exécution d'ordres, éliminèrent physiquement les trotskystes.

Voici brièvement résumée la vie de Blasco. Je ne puis évoquer celle-ci sans rappeler qu'il joua un rôle important dans la vie de l'organisation trotskyste en France où il vécut dans les années d'émigration, et qu'il contribua de manière très sensible à son travail et, surtout, à la formation de ses militants, en premier lieu de ses dirigeants. Le mouvement trotskyste en France, par suite de tout un concours de circonstances, ne conserva guère de vieux dirigeants communistes, il fut pris en mains par des jeunes qui n'avaient jamais occupé de fonctions même à un niveau moyen dans le mouvement de masse. Cette inexpérience vint s'ajouter aux multiples difficultés que connaissait l'Opposition de gauche sous la répression stalinienne. Dans ces conditions, Blasco qui, autant que les dures conditions matérielles auxquelles il était soumis pour gagner sa vie le permettaient dans ces années de misère, de chômage, de répression, participa au travail de direction dans notre mouvement, apporta la plus précieuse des contributions à la formation politique des jeunes militants qui en assumaient la direction. Sans comparaison, certes, avec l'apport immense de Trotsky, sa contribution avait cependant pour elle cet avantage d'être sous la forme d'une présence personnelle, presque quotidienne, et qu'elle aida souvent à faire ce passage, si malaisé pour les hommes encore inexpérimentés, de la ligne théoriquement définie à son application pratique.

Blasco fut un des peu nombreux cadres dirigeants de l'Internationale communiste (il participa à des congrès de celle-ci ainsi qu'à des congrès de l'Internationale syndicale rouge) que la dégénérescence stalinienne ni ne corrompit en bureaucrate ni ne détruisit comme communiste et qui, fidèle à l'appel de la Révolution d'Octobre, poursuivit la lutte dans les rangs du mouvement trotskyste jusqu'à son dernier souffle de vie.

P.F.