vendredi 30 mars 2012

:: Le fantasme Mélenchon

Mélenchon fait monter les enchères face au PSMa TL sur Twitter est dominée par les tweets de militants, sympathisants ou électeurs du Front de gauche. Je ne m'en plains pas, loin de là, mais il ne se passe pas une journée sans que l'on m'interpelle sur le refus de LO de considérer avec espoir le futur score de Jean-Luc Mélenchon. Cela donne la plupart du temps des échanges cordiaux et souvent constructifs, mais il arrive aussi que pointe l'insulte, fuse la tarte à la crème du "sectarisme de LO" ou tombe l'accusation de "mauvaise foi", voire celle de "jalousie"...

Et ça m'énerve.

Quelques rappels. Jean-Luc Mélenchon est un tribun talentueux qui aspire à devenir l'"aiguillon du peuple" contre "l'oligarchie", très bien, mais cela ne saurait le définir complètement. Car, avant toute chose, Mélenchon n'a été, sa vie durant, qu'un homme d'appareil : un homme d'appareil avec tout ce que cela comporte de petites manipulations et de manoeuvres dans les arcanes du PS ; un politicien dévoué corps et âme à Mitterrand - cette crapule, rappelons-le, dont les travailleurs ont toutes les raisons de garder le souvenir amer ; un dirigeant réformiste responsable qui a toujours rêvé devenir premier secrétaire du PS, mais qui,  en 2000 - seul fait mémorable de cette tambouille -, ne sera qu'un petit ministre (zélé) de Lionel Jospin (rappels : signature à Barcelone des textes qui ouvraient le marché européen de l’énergie à la concurrence, privatisations à la pelle - en cinq ans que les gouvernements précédents de Balladur et Juppé réunis, etc.).

"Oui, mais Mélenchon est un homme du système qui a quitté le système, me répondra-t-on... Il a changé, tu sais ?" Regardons donc le programme. Ce n'est jamais très instructif - un programme de réformiste en 2012 n'a pas plus de valeur que les promesses de l'Union de la gauche en 1981 -, mais qui sait ? ses trente dernières années de réflexion au sein du PS ont peut-être porté leur fruit de manière remarquable...

En fait, non. 

Le programme du Front de gauche joue petit bras ; il n'arrive même pas à la cheville du programme commun, c'est dire. Du reste, Mélenchon le reconnait lui-même dans une interview donnée au très patronal Les EchosDeux exemples : une hausse du smic à 1700 €, mais... "en fin de législatures". Dans cinq ans donc. En fait, juste une promesse qui a aussi été le refrain de Mitterrand pendant vingt ans avant d’arriver au pouvoir en 1981, avec le soutien du Parti communiste. On sait ce qu’il est advenu de ces discours de campagne ; dans les entreprises, pas d'écart de salaire plus grand que de 1 à 20. Il explique : "Si je suis élu, on partagera la richesse" par "la force de la loi"... Le problème, c'est que loi ou pas loi, les patrons sont maîtres chez eux et font ce qu'ils veulent. Par quel miracle électoral Mélenchon passera-t-il outre ? Ne pas dire clairement que les travailleurs devront se mobiliser pour contraindre les patrons à augmenter les salaires, c'est oublier l'essentiel... et raconter des histoires. 

Un programme timoré, certes, mais, me dit-on, "Mélenchon veut donner le pouvoir au peuple". Oui, mais comment ? En favorisant le développement de SCOP ? Quoi qu'en dise le candidat du Front de Gauche, il ne peut pas y avoir de "prise du pouvoir" par les travailleurs tant que subsiste celui des grands groupes capitalistes et celui de l'État qui les protège. C'est la raison pour laquelle les travailleurs n'ont pas à revendiquer la gestion des entreprises en faillite, mais celle de toute la société, afin de mettre l'économie au service de la collectivité tout entière et non de quelques groupes financiers... En imposant une transparence du patrimoine des élus ? Oui, mais, précise Mélenchon, une transparence réservée à "une commission spécialisée astreinte à un devoir de réserve"... C'est mieux que rien ? Oui, mais ce n'est pas beaucoup plus, reconnaissons-le. Et je passe sur le contrôle de l'activité politique des parlementaires par... une commission composée de parlementaires. En érigeant une VIe République ? La belle affaire ! Les banques, le grand patronat, la classe capitaliste ne tirent pas leur pouvoir d'une Constitution, mais de l'exploitation, du monopole qu'ils ont sur le capital, sur les entreprises et sur toute l'économie. Il faudra donc bien autre chose qu’une nouvelle République pour changer la vie des gens, pour se défendre contre les saccages de la classe capitaliste, contre les licenciements, contre l'écrasement du pouvoir d'achat, contre l'anarchie de l'économie.

Il faudrait s'en prendre à ceux qui ont le pouvoir économique, mais cela n'est nullement l'intention du Front de gauche. Tout au plus ses économistes (issus du PS pour certains d'entre eux) reprennent-ils à leur compte le langage altermondialiste et dénoncent-ils le capitalisme "financier", la "mondialisation ultralibérale", la spéculation boursière... Vieille rengaine de ceux qui s'imaginent qu'il existerait un capitalisme juste, un alter-capitalisme bénéfique, un capitalisme à la fois décroissant et soumis à la loi de la reproduction du capital, un capitalisme moins sauvage, etc. 

Les grands industriels français peuvent donc être rassurés : ils seront épargnés. Voir défendus. C'est en effet le sens qu'il faut donner à la perspective nationaliste et protectionniste défendue par le Front de gauche (et par le PCF : mais ça, ce n'est pas nouveau) : dénonciation de l’Union européenne, rendue responsable de tous les maux des travailleurs, avec ses traités favorisant un "marché libre et non faussé", avec la Banque centrale européenne "indépendante" et "sans contrôle" qui défendrait un euro fort sous la pression de l’Allemagne... Dénonciation de l’Union européenne qui aurait accouché "d’un nouveau totalitarisme" avec à sa tête "la baronne Ashton et ses 5 000 bureaucrates du service européen des Affaires étrangères"... Dénonciation du traité de Lisbonne qui tout en précisant prudemment qu’il conviendrait d'en sortir "de façon responsable en respectant la parole de la France"... Dénonciation de l'Allemagne. Dans son livre programme Qu’ils s’en aillent tous !, Mélenchon entretient ainsi  ertains vieux préjugés : "Les relations des Allemands avec leurs voisins ne sont pas définitivement apaisées. […] Avoir consenti que les Allemands soient plus nombreux que les Français dans le Parlement européen est une faute. […] La relation entre Français et Allemands est toujours, pour finir, le point sensible où s’infectent toutes les fièvres"... Dénonciation de la suprématie du dollar qui "vit sur le dos de la planète" ou encore du "grand marché transatlantique que l’Union européenne fomente avec les USA"...

Sans doute ce langage plaît-il à certaines fractions du PCF, nourries depuis longtemps au poison du nationalisme. Il n'en reste pas moins que, d'une manière ou d'une autre, laisser croire aux travailleurs qu’ils pourraient avoir des intérêts nationaux (ou européens) plutôt que des intérêts de classe est de nature à entretenir une démagogie qui est aussi utilisée par  l’extrême droite, ennemie mortelle de la classe ouvrière... L'extrême droite des Le Pen qui aussi, remarquons-le en passant, chantent La Marseillaise lors de leurs meetings et finissent leurs discours par un "Vive la France".

Alors, un gouvernement de gauche, vraiment à gauche, pour changer les choses ? Certainement pas Nous pensons que, dans la guerre sociale qui a lieu aujourd'hui, les travailleurs se berceraient d'illusions en croyant que la gauche au gouvernement - laquelle n'a jamais eu, dans son histoire, ni l'intention ni les moyens d'affronter le grand patronat - pourrait demain changer leur sort. 

Un gouvernement de gauche ou finalement se contenter de contraindre Hollande à reprendre certaines de ses propositions - à se "gauchire" ? ... Bullshit. C'est déjà ce qu'avait fait le candidat du PCF Georges Marchais face au candidat du PS Mitterrand en 1981, avec un vocabulaire plus radical que le Mélenchond'aujourd'hui. Le slogan de Marchais, qui affirmait vouloir "tout" prendre aux riches, était "Sans ministres communistes, pas de changement possible". Au final, Marchais avait eu un peu plus de 15 % des suffrages à l'élection présidentielle et avait appelé à voter Mitterrand au second tour. Ce dernier, une fois élu, avait pris dans son gouvernement quatre ministres issus du PCF... qui n'ont rien changé à  la politique de Mitterrand. Bien au contraire... 

Qu'on se le dise, sans illusion : quelques postes de ministres à des politiciens venus du PCF ou du Parti de gauche ne feront que ce que Hollande décidera… en fonction des besoins du patronat. 

Alors, certes, les réussites de Mélenchon sont impressionnantes : cet ancien de l'OCI (trotskiste), devenu un vrai social-démocrate, puis un dirigeant politique responsable, est devenu le candidat officiel du PCF ! Lequel PCF a non seulement abdiqué devant ce politicien ambitieux qui a toujours rêver devenir premier secrétaire du PS, mais a aussi cru pertinent de mettre à sa disposition le dévoue­ment de ses mili­tants ; ce même transfuge du PS, donc ancien dirigeant du PS, a réussi à réunir derrière lui, rangs serrés, tous les déçus du PS dans la perspective d'une nouvelle union... derrière le PS.

Mais ces "réussites", loin de nous rendre "jaloux", nous révoltent. Car là où l'on devrait tout faire pour aider les travailleurs à retrouver, contre toutes illusions électoralistes, le chemin de luttes massives et déterminantes, le Front de gauche ne leur propose que de changer de gouvernement... et d'y croire. Au risque, une nouvelle fois, en leur préparant de nouvelles désillusions, de plomber encore les classes populaires et de les désarmer encore un peu plus face aux prédateurs de la classe capitaliste.

Non, Mélenchon ne mérite pas la confiance des travailleurs ni celle des militants communistes. Je ne vais donc pas voter Mélenchon, mais Arthaud. Non pas en espérant ainsi changer les choses mais pour utiliser mon bulletin de la seule manière qui soit : pour répéter que, pour contester à la bourgeoisie sa dictature sur la société, les travailleurs ne pourront jamais compter sur des avocats dans des ministères, mais seulement sur leurs propres forces, sur leur poids social dans l’économie - Pour dire donc que la lutte n'est pas un appendice d’une victoire électorale, mais le seule moyen de conquête. Pour exprimer la conviction que seule la lutte collective des exploités possède la force et la possibilité de changer la vie - Pour dire aussi qu'un bon début serait de se mobiliser pour exiger l'interdiction des licenciements, l'échelle mobile des salaires, la répartition du travail entre tous (sans perte de salaire) et le contrôle ouvrier sur les comptes des entreprises - Pour dire que, malgré la démoralisation causée par les faux-amis de la classe ouvrière, il reste aujourd'hui des hommes et des femmes qui se décarcassent pour construire le parti ouvrier révolutionnaire dont nous avons tant besoin - Pour dire qu'il n'y a rien à attendre du capitalisme - quelle que soit sa forme. Pour dire que le communisme reste l'avenir de l'humanité - Parce que je suis communiste. 

jeudi 29 mars 2012

:: Espagne 1931-1937 : la politique de front populaire contre la révolution ouvrière

jeudi 8 mars 2012

:: La Commune de Marseille (mars 1871)

La commune de Paris, contrairement aux idées reçues, n'est pas un évènement isolé. Les grandes villes de province où la population ouvrière est importante vont connaître les mêmes mouvements révolutionnaires suite à la défaite de 1870. C'est le cas à Lyon par exemple. C'est aussi le cas à Marseille et nous présentons ci-dessous un récit de ces évènements.

Dès le lendemain de la défaite de Forbach en août 1870, une grande agitation se manifeste à Marseille. 40 000 personnes ayant à leur tête Gaston Crémieux, Naquet, Brochier, Rouvier et quelques autres manifestent devant la préfecture.
L'arrestation d'Alfred Naquet provoque une recrudescence de colère et aussitôt se forme un Comité central d'action révolutionnaire, la foule occupe bientôt la mairie et les membres du Comité sont portés au pouvoir sous les acclamations populaires. Ce Comité, comprenant surtout des membres de l'Internationale (en l'absence de Bastelica, la section marseillaise reçut très vraisemblablement les ordres directs de Bakounine) et quelques républicains radicaux, et présidé par Gaston Crémieux, se trouve ainsi à la tête d'un pouvoir révolutionnaire issu du peuple.
Malheureusement, ses délibérations sont de courte durée, car une escouade de policiers, dispersant la foule aussi prompte à s'enthousiasmer qu'à devenir d'une passivité extrême, bloque les insurgés dans la mairie et, après un court échange de coups de feu, capture les membres du Comité. Les prisonniers, au nombre d'une trentaine environ, sont enfermés au Fort Saint-Jean et entassés dans un cachot puant. Le 10 août, sur ordre de l'impératrice régente, l'état de siège est proclamé et le 27 ils sont jugés.

Deuxième tentative d'insurrection révolutionnaire

1er novembre 1870
Le préfet Esquiros s'oppose à Gambetta et au gouvernement provisoire. Au Conseil municipal un affrontement se produit entre les modérés et les révolutionnaires et très vite, la Garde nationale (bourgeoise) commandée par le Colonel Marie va s'opposer à la Garde civique et l'Internationale.
La réaction populaire est immédiate et spontanée, l'hôtel de ville, défendu par les gardes nationaux est occupé et la Commune révolutionnaire est proclamée aussitôt. Un comité d'une vingtaine de membres est formé qui représente toutes les nuances de l'opposition radicale et socialiste parmi lesquels plusieurs membres de l'Internationale dont Bastelica, Chachouat, Job, Cartoux, etc. Le général Cluseret qui vient d'arriver à Marseille après l'échec de la Commune de Lyon se joint bientôt à eux, et la Commune prend l'héritage de la Ligue du Midi. Mais Esquiros qui jouit de l'estime populaire se retire (son fils atteint de typhoïde meurt et ce deuil l'abat profondément); il est remplacé par Alphonse Gent qui, à la faveur des circonstances (un attentat manqué contre lui qui soulève la réprobation générale) va reprendre le pouvoir en main pour le compte du Gouvernement et écarter tous ceux qui pouvaient raffermir la volonté populaire.
Le 13 novembre, le préfet télégraphie à Gambetta l'Ordre tout entier règne à Marseille ...

La Commune révolutionnaire de Marseille (23 mars - 4 avril 1871)

Le 21 mars 1871
Une dépêche télégraphique du préfet, le contre amiral Cosnier indique : Marseille est tranquille. Tous les rapports qui m'arrivent sur l'état des esprits dans le département sont rassurants.

Le 22 mars
La proclamation de Thiers, flétrissant l'insurrection parisienne et exhortant à l'union est affichée sur les murs de la ville. Cette proclamation qui parle en termes favorables de Canrobert et de Rouher apparaît aux Marseillais comme une traîtrise et, le soir même, devant plus de 1 000 personnes, Gaston Crémieux, prononce un discours extrêmement violent :
« Le gouvernement de Versailles a essayé de lever sa béquille contre ce qu'il appelle l'insurrection de Paris, mais elle s'est brisée entre ses mains, et la Commune en est sortie. Ainsi Citoyens, les circonstances sont graves. Avant d'aller plus loin, je veux vous poser une question. Quel est le gouvernement que vous reconnaissez comme légal ? Est-ce Paris ? Est-ce Versailles ? »
Toute la salle unanime, crie : « Vive Paris ! »

À ces cris unanimes qui sortent de vos mille poitrines nous nous unissons et nous crions : « Vive Paris! ».

Mais ce gouvernement va être combattu par Versailles. Je viens vous demander un serment, c'est celui de le défendre par tous les moyens possibles, le jurez-vous ?
- Nous le jurons !

Et nous aussi, s'il faut combattre, nous nous mettrons à votre tête. Nous serons obligés de le défendre dans la rue. Rentrez chez vous, prenez vos fusils, non pas pour attaquer, mais pour vous défendre...

Le 23 mars
Le contre-amiral Cosnier organise une contre-manifestation en faveur du gouvernement de Versailles, mais depuis l'aube, les gardes nationaux des quartiers populaires s'étaient rassemblés, et une foule immense se regroupe autour d'eux.
La préfecture est envahie, les autorité destituées, une commission départementale est formée, présidée par Crémieux et comprenant 12 membres. Elle représente équitablement les diverses fractions de l'opinion publique : les Radicaux avec Job et Étienne, l'Internationale avec Alérini, la Garde nationale avec Bouchet et Cartoux, et trois membres délégués par le Conseil municipal.
La Commission déclare :

À Marseille, les citoyens prétendent s'administrer eux-mêmes, dans la sphère des intérêts locaux. Il serait opportun, que le mouvement qui s'est produit à Marseille fût bien compris, et qu'il se prolongeât.

Nous voulons la décentralisation administrative avec l'autonomie de la Commune, en confiant au conseil municipal élu dans chaque grande cité les attributions administratives et municipales.

Le 26 mars
Le général Espivent de la Villeboisnet, officier réactionnaire et clérical s'il en fut, qui s'était réfugié à Aubagne avec ses troupes, et qui calque sa conduite sur celle de Versailles, proclame le département des Bouches-du-Rhône en état de guerre.

Le 27 mars
Le conseil municipal (composé de républicains modérés et bourgeois) rompt avec le conseil départemental. Cette rupture accroît les difficultés matérielles auxquelles devait faire face la Commune après le départ de nombreux fonctionnaires.

Le 28 mars
Arrivée à Marseille de trois représentants en mission envoyés par la Commune de Paris (May, Amouroux et Landeck). Malheureusement, ils sont tous trois incapables et vont s'immiscer dans les affaires marseillaises portant de graves préjudices à l'action locale.

Le 1 er avril
Le Conseil municipal est dissout.

Le 3 avril au soir
Espivent fait marcher ses troupes (6 à 7000 hommes) sur Marseille. Il a l'appui de trois navires qui croisent au large du port. En pleine nuit, les soldats parcourent les 17 km qui les séparent de Marseille. Pendant ce temps, des barricades sont dressées autour de la préfecture et quelques hommes se rassemblent. Les soldats d'Espivent prennent la gare, le fort Saint- Nicolas et le fort de Notre-Dame-de-la-Garde, ils effectuent un mouvement d'encerclement complété par le débarquement des marins.
Pourtant, la population réagit. Une foule immense, armée en partie et tumultueuse, se réunit. Deux bataillons d'infanterie fraternisent levant leurs chassepots en l'air aux applaudissements de la foule. Mais Espivent, après avoir reçu sèchement Crémieux, venu parlementer, fait bombarder la ville (300 obus tomberont sur la préfecture). Les combats acharnés se déroulent jusqu'au soir et la préfecture est finalement investie par les marins.
La Commune de Marseille avait vécu, la répression cléricale et réactionnaire allait s'exercer impitoyablement jusqu'en 1875.


vendredi 17 février 2012

:: Conséquences du stalinisme sur le mouvement ouvrier international

[extrait de la Lutte de Classe n°141, février 2012]
L’URSS de 1991 n’avait plus grand-chose à voir avec le pouvoir des soviets (conseils) de députés des ouvriers, des soldats et des paysans qui, en 1917, avaient renversé le tsarisme, puis la bourgeoisie. Et si, pratiquement à tous égards, l’URSS des Gorbatchev, Eltsine et autres lointains successeurs de Staline était aux antipodes de celle de Lénine et Trotsky, elle devait pourtant son existence même à cette lointaine origine révolutionnaire et socialiste.
Lorsque, en octobre 1917, Lénine, Trotsky et le parti bolchevik avaient conduit les masses exploitées de Russie à s’emparer du pouvoir et à commencer à s’en servir pour jeter les bases d’une société débarrassée de l’exploitation de l’homme par l’homme, une société ouvrant les voies d’un avenir socialiste, les bolcheviks ne concevaient en aucun cas que cet avenir puisse se construire dans un seul pays, fût-il aussi vaste que la Russie. Ils savaient au contraire que leur révolution serait condamnée à brève échéance si d’autres révolutions socialistes victorieuses, et d’abord dans les pays développés économiquement, ne venaient pas la rejoindre. C’est bien pour cette raison que, dès qu’ils le purent, la Seconde Internationale ayant sombré dans l’union sacrée avec la bourgeoisie durant la Première Guerre mondiale, ils fondèrent une Internationale communiste conçue pour être le parti mondial de la révolution.
Après quatre ans d’horreur quotidienne sur les champs de bataille, en maints endroits les peuples et le prolétariat d’Europe se retournèrent contre les possédants et leur système responsable de la première tuerie mondiale. En Finlande, en Hongrie et surtout à plusieurs reprises en Allemagne, le prolétariat tenta, sans y parvenir nulle part, de renverser le pouvoir de la classe capitaliste pour le remplacer par le sien. Partout, les partis sociaux-démocrates vinrent à la rescousse des classes possédantes. Et là où cela ne suffit pas à étouffer la révolution, voire à la noyer dans le sang des ouvriers, les possédants reçurent l’appui armé des grandes puissances.
En Russie, la guerre civile, déclenchée juste après octobre 1917 par les partisans de l’ordre ancien, soutenus militairement par l’impérialisme, ne réussit pas à venir à bout du jeune État ouvrier. Mais elle laissa exsangue ce pays qui était déjà un des plus arriérés d’Europe. Un grand nombre de militants et d’ouvriers révolutionnaires avaient péri au front, ou des suites des privations. Après des années de guerre mondiale et de guerre civile, survivre au jour le jour devint le problème majeur de travailleurs physiquement, moralement et politiquement épuisés. Au milieu des années vingt, la classe ouvrière n’exerçait plus qu’un pouvoir politique nominal. En fait, elle n’avait plus les moyens de contrôler son propre appareil d’État ni même l’envie, le pouvoir se trouvant désormais aux mains d’une nombreuse bureaucratie. Cet appareil d’État, dira Trotsky, s’était transformé en quelques années « d’instrument de la classe ouvrière en instrument de violence bureaucratique contre la classe ouvrière ».

Cette couche sociale usurpatrice du pouvoir n’avait d’autre ambition que de profiter de sa place, et des privilèges – misérables dans l’absolu, mais énormes dans un contexte de famine quasi générale – qui l’accompagnaient. Aspirant à tout ce qui pouvait conforter leur position de parasites vivant sur les acquis d’Octobre, les bureaucrates se reconnurent dans la formule réactionnaire du « socialisme dans un seul pays » lancée par Staline. Pour Staline et ses partisans, c’était une façon d’annoncer à la bourgeoisie mondiale qu’eux ne chercheraient pas à étendre le socialisme.

Les compagnons de Lénine restés fidèles aux idéaux d’Octobre, et donc à l’internationalisme prolétarien, ne pouvaient que combattre cette négation du bolchevisme. Lénine étant mort en janvier 1924, il revint à Trotsky de diriger la lutte de l’Opposition de gauche contre le cours stalinien dans le Parti communiste, dans l’Internationale communiste et à la tête de l’État. Pendant plusieurs années, les communistes oppositionnels luttèrent pas à pas pour sauver l’État ouvrier de la dégénérescence bureaucratique. Mais dans un contexte de reflux du mouvement révolutionnaire, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, ils furent finalement vaincus. L’Opposition de gauche fut éliminée politiquement, avant de l’être physiquement dans les camps, les caves du Guépéou (la police politique) et durant les procès de Moscou de 1936 à 1938.
Pour conforter son régime, celui d’une bureaucratie qui allait désormais diriger l’URSS, Staline fit assassiner plusieurs générations de militants qui, au fil de trois révolutions russes et durant les premières années de l’Internationale communiste, avaient accumulé une expérience politique et organisationnelle sans pareille durant toute l’histoire du mouvement ouvrier.
Les conséquences de cet anéantissement furent terribles. En URSS, la classe ouvrière, quand elle reprit force et vigueur, et surtout un poids social grandissant avec l’industrialisation des années trente, se retrouva désarmée, sans plus de militants ni d’organisations pour lui transmettre son héritage politique, militant et organisationnel. Cette rupture du fil de la transmission entre générations des traditions et acquis conscients du mouvement ouvrier, rupture comme on n’en avait jamais connu jusqu’alors, a pesé sur la classe ouvrière jusqu’à la disparition de l’URSS. Et elle pèse toujours dans l’ex-URSS, surtout quand les travailleurs ont ou auraient eu l’occasion d’intervenir au cours d’événements politiques.
On le constata en 1962, sous Khrouchtchev, à Novotcherkassk où des émeutes ouvrières éclatèrent contre des augmentations de prix de 30 %. Cette révolte noyée dans le sang par le régime ne laissa apparemment pas de traces, bien qu’à la même époque des événements similaires aient eu lieu dans plusieurs autres villes industrielles.
Cela se vérifia encore, à une tout autre échelle et avec de tout autres conséquences, un quart de siècle plus tard : le prolétariat, classe pourtant la plus nombreuse et concentrée dans les centres urbains de l’URSS à l’époque de Gorbatchev, resta essentiellement spectateur de la tourmente politique d’alors. Et quand, en 1990-1991, de grandes grèves éclatèrent dans les bassins miniers de Russie et d’Ukraine, elles furent conçues et dirigées par la fraction dite démocrate de la bureaucratie comme un soutien à sa lutte contre le pouvoir central. Dans l’immédiat après-URSS, s’il y eut des luttes ouvrières, là encore, elles se déroulèrent de façon isolée, souvent le dos au mur, par exemple contre telle ou telle privatisation. Et surtout, toujours sans qu’il existe aucune organisation pour s’adresser aux travailleurs sur leur terrain de classe. Il aurait pourtant été décisif, et en tout cas indispensable, de défendre devant les travailleurs en lutte, et les autres, un programme politique de combat contre les tentatives de restauration capitaliste, contre l’accaparement de l’économie étatisée par les bureaucrates et les apprentis capitalistes. Ce programme révolutionnaire, communiste, aurait ouvert une autre perspective pour les travailleurs, et pour l’ensemble de la société. Il aurait cherché à indiquer à la classe ouvrière comment mettre à profit la haine d’une immense majorité de la population envers les pillards, amis du pouvoir d’Eltsine, qui, s’emparant des entreprises étatisées, étaient responsables de son appauvrissement brutal. Cela dans le but de disputer la direction de la société à cette engeance et de tenter de remettre sur pied une économie débarrassée, et des parasites de la bureaucratie, et des nouveaux propriétaires des usines, largement considérés comme illégitimes même bien au-delà des milieux ouvriers.
Et aujourd’hui, un tel programme serait encore d’actualité. Encore faudrait-il qu’il y ait des militants pour le défendre, quand au Kazakhstan des dizaines de milliers d’ouvriers du pétrole défient le pouvoir depuis des mois. Et bien sûr aussi en Russie, quand une fraction de la population exprime dans la rue son rejet du régime, même si, comme il y a vingt ans, ce sont d’abord les membres de la « classe moyenne » qui se mobilisent.
L’assassinat des révolutionnaires qui avaient rendu possible la victoire d’Octobre eut également des conséquences dramatiques sur le plan international. En effet, lors de la remontée des luttes ouvrières au milieu des années 1930, pour faire pièce aux directions traîtres du mouvement ouvrier, qu’elles soient social-démocrates ou staliniennes, il n’y eut plus de direction internationale du mouvement ouvrier digne de ce nom, en tout cas qui ait assez de poids, d’autorité et de relais dans tous les pays, comme celle qu’avaient représentée Lénine, Trotsky et leurs camarades des débuts de l’Internationale communiste.
On ne dira jamais assez quel service inestimable le stalinisme a rendu à la bourgeoisie mondiale en ayant anéanti le meilleur du mouvement révolutionnaire de son époque, une tragédie pour le mouvement ouvrier dont les effets continuent à peser sur ce dernier longtemps après que le stalinisme a disparu en tant que tel.
Cela dit, malgré tous les services rendus par le stalinisme à l’ordre bourgeois (de la trahison de la révolution chinoise de 1927 à la capitulation sans combat devant Hitler en 1933, à l’étouffement de la révolution espagnole de 1936, à la restauration de l’ordre impérialiste mondial après 1945, à l’écrasement du mouvement ouvrier en Europe de l’Est et notamment de la révolution hongroise de 1956, etc.), l’URSS restait un corps étranger au monde de la bourgeoisie. Même dans les années soixante-dix, quand, dirigée par l’équipe des vieillards à la Brejnev, l’URSS menait une politique en tous points réactionnaire, conservatrice, elle restait malgré elle, et surtout malgré ses dirigeants, une source d’inspiration, de soutien pour des mouvements d’émancipation ou d’opposition un peu partout dans le monde. Et surtout, son existence même, anomalie dans un monde dominé par l’impérialisme, constituait une preuve de taille qu’une autre organisation sociale et économique était possible. Car la propriété étatique des moyens de production, la planification de l’économie, le monopole du commerce extérieur avaient permis à l’URSS, malgré le stalinisme et bien qu’elle se trouvât coupée malgré elle de la division internationale du travail, d’afficher des rythmes de développement élevés. Le pays avait ainsi pu construire une industrie puissante même au plus fort de la crise de 1929 et dans les années qui suivirent, quand l’économie capitaliste s’effondrait. Même l’URSS des bureaucrates rappelait qu’une telle société avait pu se développer sur des bases autres que celles du capitalisme, grâce à l’impulsion d’une révolution qui avait renversé le pouvoir de la bourgeoisie et exproprié les capitalistes.
Décembre 1991, voulaient croire les partisans de l’ordre bourgeois, marquait la fin de ce qui était pour eux un cauchemar social de plus de soixante-dix ans, eux qui avaient rabâché pendant tout ce temps qu’un régime qui ne reconnaissait ni le marché ni la propriété privée ne pouvait durer. Alors quand l’URSS s’effondra, fût-ce sous les coups de ses propres dirigeants, les tenants du capitalisme ont fêté [1] la fin de ce « siècle soviétique », comme l’historien Moshe Lewin a appelé le siècle dernier, ce siècle où la Révolution d’Octobre et ses suites avaient, selon les mots du révolutionnaire John Reed, « ébranlé le monde », et cela de façon durable.
Journalistes, politiciens, universitaires, idéologues de la bourgeoisie exultaient de voir « emporter la plus grande utopie du vingtième siècle »  [2]. Ils affirmaient même pour certains [3] qu’on assistait à « la fin de l’histoire ». Rien moins que cela ! octobre 1917 ayant voulu ouvrir la voie à un avenir débarrassé du capitalisme, la disparition de l’URSS, selon eux, signifiait qu’il n’y avait d’autre avenir que le présent de la société bourgeoise. Un présent qui, n’en déplaise à tous ces gens, remet comme jamais à l’ordre du jour la lutte contre un système capitaliste qui mène l’humanité à sa perte.
À la fin des années vingt, la victoire du stalinisme sur l’Opposition trotskyste n’avait cependant pas suffi à assurer la stabilité du régime. Les parvenus au pouvoir avaient des raisons de craindre que, tôt ou tard, leur position dominante se trouve remise en question par la classe ouvrière. En effet, même privée de son parti, elle avait acquis une longue expérience de lutte que portaient humainement des centaines de milliers d’anciens participants à ses luttes révolutionnaires. Un autre danger menaçait le régime. Il venait des anciennes classes possédantes qui n’avaient pas renoncé à prendre leur revanche. Et elles reprenaient force et assurance à mesure que les staliniens éliminaient l’avant-garde révolutionnaire.
La politique empirique d’un régime ayant rompu avec le bolchevisme, et n’ayant d’autre objectif que de durer, contribuait à accroître de tels dangers. Et cela d’autant plus que, individuellement, les bureaucrates se souciaient comme d’une guigne de pareils risques, préoccupés uniquement qu’ils étaient de profiter sans entraves de leur position.
Les privilèges des bureaucrates ne reposaient pas, comme ceux des capitalistes, sur la propriété privée des moyens de production, justification dans la société bourgeoise de l’appropriation privée des fruits de l’exploitation des travailleurs. Ils provenaient du parasitisme qu’ils exerçaient sur une société telle que la révolution avait permis de la transformer, une fois expropriée la bourgeoisie. Leurs prélèvements sur l’économie et la façon ­antidémocratique qu’ils avaient de diriger la société tendaient à vider de leur sens et à compromettre les acquis de la révolution. Mais les bureaucrates ne cherchèrent pas à remettre en question la collectivisation des moyens de production ainsi que d’échange, ni la planification de l’économie, car c’était précisément de cette base que,en la parasitant, ils tiraient leurs privilèges.
Toutefois, les aléas des luttes de pouvoir au sein des cercles dirigeants, ainsi que le risque toujours présent que triomphe la contre-révolution – comme lorsque, au tournant des années trente, la politique stalinienne de collectivisation forcée des terres dressa contre elle, et contre l’État ouvrier que la paysannerie en rendait responsable, la grande majorité des campagnes dans ce pays encore essentiellement rural – amenèrent le régime à prendre des mesures radicales pour assurer sa propre pérennité.
Pour protéger la dictature sociale de sa caste, le régime imposa à toute la société une discipline de fer qui allait rapidement reposer sur la dictature d’un chef, érigé en arbitre suprême, Staline. La classe ouvrière, la paysannerie enrôlée dans les kolkhozes ou envoyée construire les nouveaux combinats industriels, furent soumis à un féroce régime de caserne. Un retard de plus de dix minutes au travail pouvait valoir l’envoi en camp. L’intelligentsia dut applaudir au culte de la personnalité de Staline, à ses lubies, aux conceptions réactionnaires qu’il imposait dans les domaines de l’art, de la culture et des sciences, au risque de finir derrière des barbelés.
La logique répressive de la dictature s’ajoutant au fait que le régime devait également se protéger de l’irresponsabilité de sa propre caste privilégiée, les bureaucrates eux-mêmes se trouvèrent rapidement sous la menace permanente d’une exécution sur ordre du tyran.
Les crises internes succédant aux tensions croissantes sur la scène internationale – montée du nazisme, révolution espagnole, course à la guerre, invasion hitlérienne, victoire sur le nazisme rendue possible grâce aux sacrifices et au courage de la population soviétique alors que la direction stalinienne avait désorganisé l’Armée rouge, reconstruction d’un pays dévasté sur fond de début de guerre froide… – Staline put imposer sa dictature personnelle sur la société pendant plus de deux décennies.
Mais en 1953, à la mort du tyran, les choses allaient changer radicalement. Non pour la classe ouvrière et pour le reste de la population, mais pour les bureaucrates : ils obtinrent des successeurs de Staline de ne plus avoir à craindre pour leur tête, ni même bientôt pour leur place.
Sous la tutelle de Brejnev, chef de la bureaucratie de 1964 (date de la chute de Khrouchtchev) à son décès en 1982, un consensus s’établit entre le Kremlin et l’ensemble de la couche privilégiée : chacun vaquait à ses affaires pourvu que cela ne compromette pas les positions établies des uns et des autres, et surtout la stabilité du système.

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jeudi 26 janvier 2012

:: "La condition qui manque actuellement du point de vue historique"

S’il est invisible pour ceux qui sont aveuglés par leurs préjugés de classe, le prolétariat est donc bien une classe sociale toujours plus indispensable au fonctionnement de la société, toujours plus nombreuse, toujours plus implantée à l’échelle mondiale. Mais qui, depuis bien des années, manque cruellement de partis politiques capables de l’unifier, de lui redonner une conscience, de mener à nouveau le travail élémentaire qu’ont mené les militants du 19e siècle.
Depuis Marx, les révolutionnaires savent que trois conditions sont nécessaires pour qu’une révolution puisse accoucher d’une société nouvelle : le développement des forces productives ; le poids du prolétariat dans la société ; et ce que Marx appelait « les conditions subjectives », c’est-à-dire l’état de conscience du prolétariat. Juste avant la Seconde Guerre mondiale, Trotsky écrivait déjà : « (Le prolétariat) doit comprendre la position qu’il occupe dans la société et posséder ses propres organisations visant le renversement de l’ordre capitaliste. C’est la condition qui manque actuellement du point de vue historique. » Cette remarque, déjà profondément juste en 1938, l’est encore plus aujourd’hui. Car si les forces productives ont continué de se développer, même poussivement, car si le poids du prolétariat n’a cessé d’augmenter dans la société capitaliste – parallèlement la conscience du prolétariat n’a pas avancé mais profondément reculé, pour toutes les raisons que nous avons expliquées. Et conséquemment à ce recul, ce sont les idées les plus réactionnaires, les pires préjugés, qui ont progressé dans la classe ouvrière – corporatisme, chauvinisme, ici racisme, ailleurs ethnisme ou intégrisme religieux.
Mais l’histoire de la classe ouvrière, de ses défaites et de ses victoires, nous a appris que les choses peuvent changer très vite. Elle nous a montré quels trésors de dévouement, d’imagination, de combativité et de solidarité peuvent apparaître dans la classe ouvrière lorsqu’elle renaît à la conscience. Les prolétaires russes d’avant 1917 étaient patriotes, souvent illettrés, fréquemment antisémites. Et cela ne les a pas empêchés de se transformer en quelques mois en la classe ouvrière la plus révolutionnaire du monde.
On ne peut que constater le recul de la conscience ouvrière. Face à cette situation, la pire des choses à faire, serait d’abandonner nos idées sous prétexte que les travailleurs ne les reprennent pas. Il faut affirmer que s’ils ne les reprennent pas, la faute en incombe en premier lieu aux générations d’intellectuels qui ont dévoyé les idées communistes et ont ainsi désarmé le prolétariat. Et les trahisons de ces intellectuels, ce sont les travailleurs qui les payent, par la perpétuation d’un système qui les opprime et les écrase ! Alors, c’est tout de même la moindre des choses que le petit courant que nous représentons tente de garder vivantes ces idées et d’essayer de les transmettre, intactes, à ceux qui seront prêts demain à reprendre le combat.
Ce qui peut transformer des milliards d’individus isolés en une classe sociale agissante, c’est la conscience. Et la conscience, cela passe à travers des partis. Aujourd’hui comme hier, c’est l’existence de partis révolutionnaires communistes qui cimentera le prolétariat et en fera une véritable classe sociale, ayant une compréhension commune des événements, une politique commune, des actions communes. Qui lui feront reprendre conscience qu’elle ne devra pas seulement lutter, mais bien renverser l’ordre existant et se constituer en classe dirigeante. Nous sommes toujours partisans de la dictature du prolétariat, et fièrement, parce que la dictature de trois milliards d’individus sera infiniment plus démocratique que la dictature actuelle d’une infime poignée d’actionnaires.
Voilà pourquoi il faut continuer de militer pour ces idées, continuer de tenter de les développer malgré les vents contraires et malgré le fait que les délais soient bien plus longs que ce que les fondateurs du communisme espéraient. Il faut continuer de gagner des travailleurs à la révolution, à la conscience communiste. Les travailleurs vivent aujourd’hui non seulement dans la crainte du chômage et de la pauvreté, mais doivent en plus subir la propagande à sens unique des porte-parole de la bourgeoisie, qui tentent chaque jour de les convaincre qu’ils ne sont rien, qu’ils ne servent à rien, qu’ils coûtent trop cher, qu’ils sont des poids morts ! Eh bien notre combat, c’est aussi de restaurer la fierté d’appartenir à la classe ouvrière : car oui, nous avons toutes les raisons d’être fiers d’appartenir – par origine sociale ou par adoption – à une classe qui n’exploite personne, qui fait tourner toute la société par son travail, qui a toujours lutté contre l’exploitation – qui est, en un mot, le moteur et l’avenir de l’humanité !
Alors oui, le monde a changé depuis Marx – et la classe ouvrière a changé. En mieux, par certains aspects : la classe ouvrière des pays riches est aujourd’hui bien plus cultivée, c’est-à-dire bien plus apte à acquérir des idées qu’elle l’était au 19e siècle. Et celle des pays pauvres, est plus nombreuse, plus concentrée, plus en contact avec le progrès technique, qu’elle l’a jamais été. Et ce qui n’a certainement pas changé, c’est que le prolétariat est plus que jamais au cœur de la production et de l’exploitation, et par là-même il reste la seule classe capable de changer le monde – et ça, tant que le capitalisme existera, cela ne disparaîtra jamais !
Oui, le monde bouge, des usines ferment ici et s’ouvrent ailleurs, certaines productions apparaissent et d’autres disparaissent, les centres de gravité de la production se déplacent. Et alors ? Lorsque la production des calèches a presque disparu pour faire place à celle des automobiles, les militants révolutionnaires n’ont pas pleurniché, mais sont allés s’implanter dans les usines d’automobiles !
Oui, enfin, la période que nous vivons, dans laquelle nous militons, est dure parce qu’elle est marquée par la démoralisation. Mais nous vivons dans un monde capitaliste, dominé économiquement, politiquement et intellectuellement par la bourgeoisie, alors il n’y a rien d’étonnant à ce que le chemin soit semé d’embûches. Jusqu’à la révolution, il en sera ainsi, et, comme le disait Engels, l’histoire du prolétariat se résumera à « une longue série de défaites, interrompue par quelques victoires isolées. » Cela ne change rien à la profonde validité de nos idées, et aux tâches qui sont celles des révolutionnaires.
Les sociologues et les journalistes peuvent bien enterrer le prolétariat tous les matins si ça les amuse – ou plutôt si ça les rassure, parce que c’est bien de cela qu’il s’agit. Nous, nous savons que c’est bien le prolétariat qui enterrera ce vieux monde. Nous faisons donc nôtre plus que jamais les dernières lignes du Manifeste communiste, sans en changer un mot : « Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre social passé. Que les classes dirigeantes tremblent à l’idée d’une révolution communiste ! Les prolétaires n’ont rien à y perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner. Prolétaires de tous les pays , unissez-vous ! »


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mercredi 25 janvier 2012

:: Le congrès des peuples d'Orient à Bakou - Les peuples opprimés appelés en renfort de la révolution prolétarienne (1920)


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Le 1er septembre 1920, plus de deux mille militants venus de toute l'Asie centrale, de la Russie soviétique et des principaux pays impérialistes se retrouvaient à Bakou, capitale de la toute jeune république socialiste d'Azerbaïdjan. Ce congrès des peuples d'Orient proclamait que l'alliance du prolétariat des pays industrialisés et des peuples colonisés ou opprimés par l'impérialisme pouvait en finir avec l'ordre capitaliste et construire un monde vivable pour les opprimés.

Il le faisait à Bakou, la ville du pétrole russe, aux bords de la mer Caspienne, où les travailleurs de cette industrie, originaires de toutes les nationalités d'Asie centrale, s'étaient fondus en une classe ouvrière révolutionnaire, aux avant-postes du mouvement depuis le début du siècle. Pour l'Internationale Communiste, regroupant depuis 1919 les ouvriers révolutionnaires des pays développés et qui avait convoqué ce congrès des peuples d'Orient, il s'agissait de proposer une perspective et une politique au milliard et demi d'opprimés de ce qu'on n'appelait pas encore le Tiers Monde
TEMPETE SUR L'ASIE
Si la Révolution russe de 1917, explosant après trois ans de guerre mondiale, avait marqué le début d'un processus révolutionnaire dans les pays industrialisés, elle avait aussi puissamment accéléré l'agitation sociale et les crises révolutionnaires dans les pays coloniaux et semi-coloniaux. Au moment même où les ouvriers luttaient pour le pouvoir en Allemagne, en Hongrie, en Finlande, en Italie, la domination impérialiste était contestée en Turquie, en Chine, en Perse, en Inde, etc. De plus, la Révolution russe ne symbolisait pas seulement la victoire possible du prolétariat et la construction d'un État ouvrier, mais aussi l'alliance entre le prolétariat et une paysannerie pauvre, immense, opprimée et humiliée, qui ressemblait par bien des traits à celle des pays d'Asie. En outre, une des premières mesures du jeune État ouvrier avait été de mettre fin à l'oppression nationale exercée depuis des siècles par l'État russe sur les peuples de son Empire. Si la Russie des tsars avait été surnommée « la prison des peuples », la Russie soviétique avait brisé ces barreaux et détruit ces murailles. De là étaient nées la Finlande et la Pologne, qui s'étaient éloignées de la Russie soviétique, et les républiques d'Ukraine, d'Azerbaïdjan et d'autres, qui allaient constituer avec elle l'Union soviétique. L'Internationale Communiste pouvait donc s'adresser aux masses opprimées d'Asie en s'appuyant sur le bilan de la Révolution russe qui avait donné la terre aux paysans et la liberté aux peuples opprimés. Et en effet, l'écho d'Octobre 1917 avait puissamment résonné en Asie et les délégués qui avaient parcouru des milliers de kilomètres pour se rendre à Bakou n'avaient pas grand-chose à voir avec les politiciens socialistes d'Europe de l'Ouest ni même avec les bolcheviks russes. Ces derniers furent en effet assez surpris de voir qu'un certain nombre de délégués avaient profité du voyage pour faire des affaires commerciales et que d'autres, ou les mêmes, interrompaient les travaux du congrès à l'heure de la prière. La flamme de la révolution attirait à cette époque les papillons les plus bigarrés.
DE LA REVOLUTION RUSSE A LA REVOLUTION MONDIALE
En 1919, le Manifeste du premier congrès de l'Internationale Communiste affirmait : « Esclaves coloniaux d'Afrique et d'Asie, l'heure de la dictature prolétarienne en Europe sonnera pour vous comme l'heure de votre délivrance. » Comme Lénine l'expliquait cette même année, la capacité de résistance des bourgeoisies était, entre autres, fondée sur l'exploitation éhontée des peuples coloniaux, laquelle leur permettait à la fois d'entasser d'immenses richesses et d'en distraire une partie pour servir d'amortisseur social dans les métropoles impérialistes. Aussi la révolution sociale devait-elle attaquer de l'intérieur, par des révolutions ouvrières, et de l'extérieur, par des luttes d'émancipation dans les colonies et semi-colonies, pour vaincre les puissantes bourgeoisies d'Angleterre, de France, des États-Unis.
L'alliance avec les mouvements révolutionnaires dans les colonies correspondait à une nécessité vitale pour l'État ouvrier russe. Ce dernier était alors menacé militairement par les armées impérialistes. Des mouvements dans les colonies auraient immédiatement desserré l'étau entourant la forteresse révolutionnaire.
C'est Lénine lui-même qui rédigea et défendit les thèses sur la question nationale et coloniale au deuxième congrès de l'Internationale Communiste, en août 1920. Et ce sont quelques-uns des dirigeants de ce congrès qui, à son issue, se rendirent à Bakou pour y rencontrer les délégués des peuples d'Orient. Cette confiance dans les capacités révolutionnaires des peuples les plus opprimés, véritables damnés de la terre, rompait avec les traditions du mouvement ouvrier d'avant-guerre. Car si Marx et Engels avait affirmé en leur temps qu'un « peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre » et soutenu les révolutionnaires irlandais et les révoltés indiens contre la Grande-Bretagne, leurs successeurs sociaux-démocrates avaient la plupart du temps fermé les yeux sur la politique coloniale. Et il ne fut pas facile de les faire ouvrir à certains. En 1921, Trotsky écrivait : « Il nous faut profiter de toutes les occasions pour inculquer aux ouvriers l'idée que les colonies ont le droit de se soulever contre la métropole et de s'en séparer. Nous sommes tenus, en toute occasion, de souligner que le devoir de la classe ouvrière est de soutenir les colonies qui s'insurgent contre la métropole. Non seulement en Angleterre, mais en France, la révolution sociale comporte, en même temps que l'insurrection du prolétariat, l'insurrection des peuples coloniaux contre la métropole. »
UNE POLITIQUE COMMUNISTE
Les résolutions du deuxième congrès de l'Internationale définissaient les tâches des communistes dans les pays d'Orient et soulignait la nécessité « que les éléments des plus purs partis communistes soient groupés et instruits de leurs tâches particulières, c'est-à-dire leur mission de combattre le mouvement bourgeois et démocratique ». Le congrès de Bakou, en même temps qu'il s'adressait aux peuples d'Orient dans leur ensemble, tentait de jeter les bases d'un mouvement communiste dans chacune des régions concernées.
L'explosion révolutionnaire sortie de la guerre mondiale a commencé à refluer dans les années suivantes et ce reflux a emporté avec lui jusqu'au souvenir du congrès du Bakou et d'une politique révolutionnaire à l'échelle de la planète. Mais, malgré tout, l'alliance de fait de l'État ouvrier, du prolétariat des pays industrialisés et des peuples opprimés a prouvé sa validité. En effet en ce début des années 1920 l'impérialisme, incapable de combattre sur tous les fronts, avait été obligé de laisser vivre l'État ouvrier russe... même si l'isolement de ce dernier allait permettre en quelques années à un appareil bureaucratique d'usurper le pouvoir.
Paul GALOIS (LO, 1er septembre 2010)