lundi 10 septembre 2012

:: "Le bonapartisme soviétique est dû, en dernier lieu, au retard de la révolution mondiale" (Trotsky, 1935)


Le bonapartisme soviétique est dû, en dernier lieu, au retard de la révolution mondiale. La même cause a engendré le fascisme dans les pays capitalistes. Nous arrivons à une conclusion à première vue inattendue, mais en réalité irréprochable, et c’est que l’étouffement de la démocratie soviétique par la bureaucratie toute-puissante et les défaites infligées à la démocratie en d’autres pays sont dus à la lenteur dont le prolétariat mondial fait preuve dans l’accomplissement de la tâche que lui assigne l’histoire. En dépit de la profonde différence de leurs bases sociales, le stalinisme et le fascisme sont des phénomènes symétriques. Par bien des traits ils se ressemblent d’une façon accablante. Un mouvement révolutionnaire victorieux en Europe ébranlerait aussitôt le fascisme et aussi le bonapartisme soviétique. La bureaucratie stalinienne a raison, quant à elle, de tourner le dos à la révolution internationale ; elle obéit, ce faisant, à l’instinct de conservation. […] 

Dans les premiers temps du régime soviétique, le parti servit de contrepoids à la bureaucratie. Elle administrait l’Etat, le parti la contrôlait. Veillant avec zèle à ce que l’inégalité ne passât point les limites du nécessaire, le parti était toujours en lutte ouverte ou voilée avec la bureaucratie. Le rôle historique de la fraction stalinienne fut de faire cesser cette dualité en subordonnant le parti à ses propres bureaux et en faisant fusionner les bureaux du parti et ceux de l’Etat. Ainsi s’est créé le régime totalitaire actuel. La victoire de Staline s’est trouvée assurée du fait du service définitif qu’il rendait à la bureaucratie. (…) Les thermidoriens mettent à proscrire les révolutionnaires toute la haine que leur inspirent des hommes qui leur rappellent le passé et leur font craindre l’avenir. Les bolcheviks les plus fermes et les plus fidèles, la fleur du parti, sont dans les prisons, les coins perdus de la Sibérie et de l’Asie centrale, les nombreux camps de concentration. [...] 

Combien de bolcheviks ont été exclus, arrêtés, déportés, exterminés à partir de 1923, l’année où s’ouvre l’ère du bonapartisme, nous ne le saurons que le jour où s’ouvriront les archives de la police politique de Staline. Combien demeurent dans l’illégalité, nous ne le saurons que le jour où commencera l’effondrement du régime bureaucratique. Quelle importance peuvent avoir vingt ou trente mille opposants dans un parti de deux millions de membres ? Sur ce point, la simple confrontation des chiffres n’est pas parlante. Il suffit d’une dizaine de révolutionnaires dans un régiment pour le faire passer, dans une atmosphère surchauffée, du côté du peuple. Ce n’est pas sans raison que les états-majors ont une peur bleue des petits groupes clandestins et même des militants isolés. Cette peur-là, qui fait trembler la bureaucratie stalinienne, explique la cruauté de ses proscriptions et la bassesse de ses calomnies. »

Léon Trotsky, La révolution trahie (1935)

:: "Les impostures staliniennes ne sont pas le fruit de l’amoralisme "bolchevik" ; ce sont les produits d’une lutte sociale concrète" (Trotsky, 1935)

stalin2"Le stalinisme n’est pas, lui non plus, une "dictature" abstraite, c’est une vaste réaction bureaucratique contre la dictature prolétarienne dans un pays arriéré et isolé. La révolution d’Octobre a aboli les privilèges, déclaré la guerre à l’inégalité sociale, substitué à la bureaucratie le gouvernement des travailleurs par les travailleurs, supprimé la diplomatie secrète ; elle s’est efforcée de donner aux rapports sociaux une transparence complète. Le stalinisme a restauré les formes les plus offensantes du privilège, donné à l’inégalité un caractère provocant, étouffé au moyen de l’absolutisme policier l’activité spontanée des masses, fait de l’administration le monopole de l’oligarchie du Kremlin, rendu la vie au fétichisme du pouvoir sous des aspects dont la monarchie absolue n’eût pas osé rêver.

La réaction sociale, quelle qu’elle soit, est tenue de masquer ses fins véritables. Plus la transition de la révolution à la réaction est brutale, plus la réaction dépend des traditions de la révolution, — en d’autres termes plus elle craint les masses et plus elle est obligée de recourir au mensonge et à l’imposture dans sa lutte contre les tenants de la révolution. Les impostures staliniennes ne sont pas le fruit de l’amoralisme "bolchevik" ; comme tous les événements importants de l’histoire, ce sont les produits d’une lutte sociale concrète et de la plus perfide et cruelle qui soit : celle d’une nouvelle aristocratie contre les masses qui l’ont portée au pouvoir. Il faut, en vérité, une totale indigence intellectuelle et morale pour identifier la morale réactionnaire et policière du stalinisme avec la morale révolutionnaire des bolcheviks. Le parti de Lénine a cessé d’exister depuis longtemps ; les difficultés intérieures et l’impérialisme mondial l’ont brisé. La bureaucratie stalinienne lui a succédé et c’est un appareil de transmission de l’impérialisme. En politique mondial, la bureaucratie a substitué la collaboration des classes à la lutte des classes, le social-patriotisme à l’internationalisme. Afin d’adapter le parti gouvernant aux besognes de la réaction, la bureaucratie en a "renouvelé" le personnel par l’extermination des révolutionnaires et le recrutement des arrivistes.

Toute réaction ressuscite, nourrit, renforce les éléments du passé historique que la révolution a frappés sans réussir à les anéantir. Les méthodes staliniennes achèvent, portent à la plus haute tension, et aussi à l’absurde, tous les procédés de mensonge, de cruauté et d’avilissement qui constituent le mécanisme du pouvoir dans toute société divisée en classes, sans en exclure la démocratie. Le stalinisme est un conglomérat des monstruosités de l’Etat tel que l’histoire l’a fait ; c’en est aussi la funeste caricature et la répugnante grimace. Quand les représentants de la vieille société opposent sentencieusement à la gangrène du stalinisme une abstraction démocratique stérilisée, nous avons bien le droit de leur recommander, comme à toute la vieille société, de s’admirer eux-mêmes dans le miroir déformant du Thermidor soviétique. Il est vrai que, par la franchise de ses crimes, le Guépéou dépasse de loin tous les autres régimes. C’est par suite de l’ampleur grandiose des événements qui ont bouleversé la Russie dans la démoralisation de l’ère impérialiste.

Léon Trotsky, La révolution trahie (1935)

mercredi 5 septembre 2012

:: Révolution espagnole : le rôle des anarchistes, par Trotsky [décembre 1937]


Les anarchistes n'ont eu, dans la révolution espagnole, aucune position indépendante. Ils n'ont fait qu'osciller entre menchevisme et bolchevisme. Plus exactement, les ouvriers anarchistes tendaient instinctivement a trouver une issue dans la voie bolchevique (19 juillet 1936, journées de mai 1937), alors que les chefs, au contraire, repoussaient de toute leur force les masses dans le camp du Front populaire, c'est-à-dire du régime bourgeois. Les anarchistes ont fait preuve d'une incompréhension fatale des lois de la révolution et de ses tâches lorsqu'ils ont tente de se limiter aux syndicats, c'est-à-dire a des organisations de temps de paix, imprégnées de routine et ignorant ce qui se passait en dehors d'eux, dans la masse, dans les partis politiques et dans l’appareil d'Etat. Si les anarchistes avaient été des révolutionnaires, ils auraient avant tout appelé à la création de Soviets réunissant tous les représentants de la ville et du village, y compris ceux des millions d'hommes les plus exploités qui n'étaient jamais entres dans les syndicats. Dans les Soviets, les ouvriers révolutionnaires auraient naturellement occupe une position dominante. Les staliniens se seraient trouvés en minorité insignifiante. Le prolétariat se serait convaincu de sa force invincible. L'appareil de l'Etat bourgeois n'aurait plus été en prise sur rien. II n'aurait pas fallu un coup bien fort pour que cet appareil tombât en poussière. La révolution socialiste aurait reçu une impulsion puissante. Le prolétariat français n'aurait pas permis longtemps à Léon Blum de bloquer la révolution prolétarienne au-delà des Pyrénées.


La bureaucratie de Moscou n'aurait pu se permettre un tel luxe. Les questions les plus difficiles se seraient résolues d'elles-mêmes.

Au lieu de cela, les anarcho-syndicalistes qui tentaient de se réfugier dans la politique des syndicats se sont retrouvés, au grand étonnement de tout le monde et d'eux-mêmes, la cinquième roue du carrosse de la démocratie bourgeoise. Pas pour longtemps, car la cinquième roue ne sert à personne. Apres que Garcia Oliver et Cie eurent bien aidé Staline et ses acolytes à enlever le pouvoir aux ouvriers, les anarchistes furent eux-mêmes chassés du gouvernement de Front populaire. Ils dissimulèrent la frayeur du petit bourgeois devant le grand bourgeois, du petit bureaucrate devant le grand bureaucrate, sous des discours pleurnichards sur la sainteté du front unique (des victimes avec les bourreaux) et sur I'impossibilité d'admettre toute dictature, y compris la leur propre. "Nous aurions pu prendre le pouvoir en juillet 1936... Nous aurions pu prendre le pouvoir en mai 1937..." C'est ainsi que les anarchistes imploraient Negri et Staline de reconnaître et de récompenser leur trahison de la révolution. Tableau repoussant.

Cette seule autojustification : "Nous n'avons pas pris le pouvoir, non parce que nous n'avons pas pu, mais parce que nous n'avons pas voulu, parce que nous sommes contre toute dictature", etc., renferme une condamnation de l'anarchisme en tant que doctrine complètement contre-révolutionnaire. Renoncer à la conquête du pouvoir, c'est le laisser volontairement à ceux qui l'ont, aux exploiteurs. Le fond de toute révolution a consisté et consiste à porter une nouvelle classe au pouvoir et à lui donner ainsi toutes possibilités de réaliser son programme. Impossible de faire la guerre sans désirer la victoire. Personne n'aurait pu empêcher les anarchistes d'établir, après la prise du pouvoir, le régime qui leur aurait semblé bon, en admettant évidemment qu'il fut réalisable. Mais les chefs anarchistes eux-mêmes avaient perdu foi en lui. Ils se sont éloignés du pouvoir, non pas parce qu'ils sont centre toute dictature — en fait, bon gré, mal gré... — mais parce qu'ils avaient complètement abandonné leurs principes et perdu leur courage, s'ils eurent jamais l'un et l'autre. Ils avaient peur. Ils avaient peur de tout, de l’isolement, de l'intervention, du fascisme, ils avaient peur de Staline, ils avaient peur de Negri. Mais, ce dont ces phraseurs avaient peur avant tout, c'était des masses révolutionnaires.

Le refus de conquérir le pouvoir rejette inévitablement toute organisation ouvrière dans le marais du réformisme et en fait le jouet de la bourgeoisie ; il ne peut en être autrement, vu la structure de classe de la société.

Se dressant contre le but, la prise du pouvoir, les anarchistes ne pouvaient pas, en fin de compte, ne pas se dresser contre les moyens, la révolution. Les chefs de la CNT et de la FAI ont aidé la bourgeoisie, non seulement à se maintenir a l'ombre du pouvoir en juillet 1936, mais encore a rétablir morceau par morceau ce qu'elle avait perdu d'un seul coup. En mai 1937, ils ont saboté l'insurrection des ouvriers et ont sauvé par là la dictature de la bourgeoisie. Ainsi l'anarchiste, qui ne voulait être qu'antipolitique, s'est trouvé en fait antirévolutionnaire et, dans les moments les plus critiques, contre-révolutionnaire.

Les théoriciens anarchistes qui, après le grand examen des années 1931 a 1937, répètent les vieilles sornettes réactionnaires sur Cronstadt et affirment : le stalinisme est le produit inévitable du marxisme et du bolchevisme, ne font que démontrer par la qu'ils sont a jamais morts pour la révolution.

Vous dites que le marxisme est violence en soi et que le stalinisme est sa descendance légitime ? Alors pourquoi donc nous, marxistes révolutionnaires, nous trouvons-nous en lutte mortelle contre le stalinisme dans le monde entier ? Pourquoi donc la clique stalinienne voit-elle dans le trotskisme son ennemi prin­cipal ? Pourquoi toute proximité avec nos conceptions ou notre système d'action (Durruti, Andres Nin, Landau et autres) force-t-elle les gangsters du stalinisme à recourir à une répression sanglante ? Pourquoi, d'autre part, les chefs de l'anarchisme espagnol, au moment des crimes du GPU à Moscou et à Madrid, étaient-ils des ministres de Caballero-Negri, c'est-à-dire les serviteurs de la bourgeoisie et de Staline ? Pourquoi, même maintenant, sous le prétexte de lutter contre le fascisme, les anarchistes restent-ils prisonniers volontaires de Staline-Negri, c'est-à-dire des bourreaux de la révolution, par leur incapacité à lutter contre le fascisme ?

Les avocats de l'anarchisme qui prêchent pour Cronstadt et pour Makhno ne trompent personne. Dans l'episode de Cronstadt et dans la lutte contre Makhno, nous avions défendu la révolution prolétarienne contre la contre-révolution paysanne. Les anarchistes espagnols ont défendu et dépendent encore la contre-révolution bourgeoise contre la révolution prolétarienne. Aucun sophisme ne fera disparaître de I'histoire le fait que l'anarchisme et le stalinisme se sont trouvés du même côté de la barricade, les masses révolutionnaires et les marxistes de l'autre. Telle est la vérité qui entrera pour toujours dans la conscience du prolétariat.

[Léon Trotsky, extrait de : "Leçon d'Espagne : dernier avertissement" (17 décembre 1937), in : La Révolution Espagnole (1930 - 1940), Léon Trotsky, Les Editions de Minuit, pp. 484 - 488]




mardi 4 septembre 2012

:: Le stalinisme, par Trotsky ["Le commencement de la fin", Socialist Appeal, octobre 1937]


[...] Le stalinisme est devenu le fléau de l'Union soviétique et la lèpre du mouvement ouvrier mondial. Dans le domaine des idées, le stalinisme est un zéro. II dispose en revanche d'un appareil colossal qui exploite la dynamique de la plus grande révolution de l'histoire et les traditions de son héroïsme et de son esprit de conquête. Du rôle créateur de la violence révolutionnaire dans une situation historique donnée, Staline, avec son étroitesse congénitale et son empirisme, a fait l'omnipotence de la violence en général. Sans même s'en rendre compte, il est passé de la violence revolutionnaire des exploités contre les exploiteurs à la violence contre-révolutionnaire contre les exploités. Sous les mots et les formules anciennes, c'est la liquidation de la révolution d'Octobre qui est en train de se réaliser.

Personne, si ce n'est Hitler, n'a porté au socialisme autant de coups mortels que Staline. Il n'y a la rien d'étonnant : Hitler a attaqué la classe ouvriere du dehors tandis que Staline, lui, l'attaquait du dedans. Hitler attaque le marxisme, Staline ne se contente pas de l'attaquer, il le prostitue. Pas de principe qui n'ait ete pollué, pas d'idée qui n'ait été souillée. Les mots même de socialisme et de communisme ont été cruellement compromis du jour ou des policiers incontrôlés, gagnant leur vie grâce a un passeport "communiste", ont baptisé "socialisme" leur régime policier. Profanation révoltante ! Les casernes du G. P. U. ne sont pas l'idéal pour lequel combat la classe ouvrière. Le socialisme signifie un système social pur et limpide adapté au gouvernement des exploités par eux-mêmes. Le régime de Staline repose sur une conspiration des gouvernants contre les gouvernés. Le socialisme implique la croissance ininterrompue de l’égalité universelle. Staline a érigé un systeme de privileges révoltants. Le socialisme s'assigne comme but la floraison et l'épanouissement en tout sens de la personnalité individuelle. Où et quand la personnalité de l'homme a-t-elle été aussi profondement dégradée qu'en URSS. ? Le socialisme ne reconnait aucune valeur en dehors des rapports non égoïstes, honnêtes et humains entre êtres humains. Le regime de Staline a imprégné les rapports sociaux et personnels de mensonge, de carriérisme et de trahison. Ce n'est pas Staline, bien entendu, qui détermine la route de l'Histoire. Nous possédons la connaissance des facteurs objectifs qui ont preparé en URSS. la voie de la réaction. Mais ce n'est pas un hasard si Staline a chevauché la crête de la vague thermidorienne. C'est parce qu'il a etc capable de donner leur expression la plus vicieuse aux gloutons appétits de la nouvelle caste. Staline n'est pas responsable de l'Histoire, mais il est responsable de ce qu'il est, et de son rôle dans l'Histoire. Son rôle est criminel. II est si criminel que la répugnance, ici, est multiplié par l'horreur.

[extrait de : La révolution espagnole (1930 - 1940), Léon Trotsky, textes recueillis et présentés par Pierre Broué, pp. 406-407]


lundi 3 septembre 2012

:: Quelles perspectives pour les militants révolutionnaires internationalistes ?

C'est à nous, trotskystes, tels que nous sommes, autant que nous sommes aujourd'hui, que revient la tâche de faire retraverser aux vieilles expériences révolutionnaires, c'est-à-dire au savoir-faire prolétarien et internationaliste, le no-man's land entre les générations militantes, pour permettre enfin au mouvement ouvrier mondial de redémarrer sur des bases politiques supérieures à celles des années 30. 

Une gageure ? Oui, sans doute. Comme toutes les entreprises humaines qui valent la peine qu'on se batte pour elles. Mais une gageure en effet. Car cet héritage politique que nous a légué Trotsky avant son assassinat et dans lequel les différents groupes trotskystes ont puisé plus ou moins partiellement, n'est pas simplement une doctrine ou un programme de formules toutes faites à adapter au goût du jour. 

Le bolchévisme, disait Trotsky pour son propre compte, "n'est pas une doctrine, mais un système d'éducation révolutionnaire pour l'accomplissement de la révolution prolétarienne". Nous pouvons en dire tout autant du trotskysme. 

Et toute la question est là : nous, les trotskystes, aurons-nous la volonté, l'âpreté, l'audace intellectuelle et politique et l'acharnement humain pour retrouver, pour réinventer dans l'action militante et l'action révolutionnaire, ce système d'éducation révolutionnaire dont parlait Trotsky, afin de le communiquer à toute la génération combattante qui surgit aujourd'hui dans les rangs des opprimés ? 

Un défi à relever 

Voilà le défi que nous, révolutionnaires internationalistes actuels, avons à relever : enflammer pour nos idées internationalistes toute cette génération combattante, qui malgré l'épreuve de l'histoire et des révolutions nationales fourvoyées, a acquis artificiellement une nouvelle tradition selon laquelle le nationalisme serait progressif. 

Du temps des IIe et IIIe Internationales, l'internationalisme, comme la conscience de classe, c'étaient les organisations ouvrières qui le véhiculaient. Aujourd'hui, ce sont les conditions techniques et économiques de l'impérialisme qui rendent la nécessité du combat internationaliste plus évidente que jamais. Mais plus que jamais aussi, il est rejeté par les appareils militaires ou bureaucratiques qui encadrent les masses ou se précipitent à leur tête. 

En fait, le problème n'est pas tout-à-fait nouveau. Lénine aussi, en son temps, bien avant 1917, avant 1905, dut combattre la politique de ces «libéraux armés de bombes», comme il disait, de ces militants étrangers au prolétariat même si pour se mettre au goût de l'époque ils s'intitulaient socialistes-révolutionnaires, et qui voulaient faire le bonheur du peuple malgré lui. 

Aujourd'hui, là précisément où la révolution est à l'ordre du jour dans bien des pays du monde, nous avons à combattre la politique des mêmes libéraux bourgeois, non seule-ment armés de bombes, mais disposant désormais de petits appareils militaires et bureaucratiques, et surtout, surtout, y compris quand ils ne disposent pas encore de tels appareils, d'un savoir-faire dans l'art d'encadrer les masses et l'art d'en prendre la direction sans craindre qu'elles les débordent. 

Notre tâche, c'est d'acquérir le savoir-faire inverse. "L'émancipation des travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes". C'est cette conviction profonde qui doit guider nos interventions politiques et militantes. Partout où nous sommes. En quelques circonstances que ce soit, y compris au cours des luttes les plus modestes, ici même. 

L'une de nos tâches, c'est de permettre aux masses dès lors qu'elles se mettent en mouvement, et elles se mettent en mouvement dans bien des pays, et elles se mettront en mouvement ici aussi, d'apprendre à déborder leurs appareils réformistes ou nationalistes, ou tout simplement les hommes qui se sont empressés de se mettre à leur tête. 

Car ces gens-là, immanquablement, inévitablement, leur disent à un moment ou à un autre au nom d'un prétendu intérêt supérieur, celui de la nation, de l'économie de la nation, de la religion de la nation, qu'elles doivent rentrer dans le rang, dans le rang de l'ordre bourgeois. 

*** 

La tâche paraît grande, en regard des faibles forces des trotskystes et parmi eux, de ceux qui ont conscience de cette tâche. Mais sa réalisation est peut-être plus proche que jamais. Car les circonstances objectives ne nous sont pas défavorables, bien au contraire. Elles sont au moins aussi favorables qu'elles l'étaient pour Lénine en 1902. Et puis, il y a des circonstances où le problème n'est pas d'être nombreux, mais d'être là, seulement lié à sa classe, et de savoir ce qu'on veut. 

[...] 

Oui, c'est possible, si nous avons suffisamment confiance en nos propres idées, pour être convaincus comme Marx nous l'a appris, que les idées deviennent des forces quand elles s'emparent des masses. Mais pour qu'une telle réaction en chaîne se produise encore faut-il que ceux qui détiennent ces idées n'y renoncent à aucun prix. 

*** 

Première chose, donc, tenir à nos propres idées, plus qu'à tout : 

— Seul le prolétariat peut être l'artisan de la révolution socialiste communiste. 

— La classe ouvrière, la classe des prolétaires, celle de ceux qui n'ont rien à perdre, qui n'ont ni patrie, ni propriété à défendre, est la seule classe révolutionnaire jusqu'au bout. 

— Le prolétariat devra certes s'allier à d'autres classes sociales pour remporter la victoire, mais il ne devra pas être à leur remorque, même quand il participera à des combats communs. 

— La révolution socialiste peut éclater dans un seul pays. Mais aucun pays ne peut vivre par lui-même. Car le rôle historique de la bourgeoisie, son seul rôle progressif en fait, c'est, on le voit encore aujourd'hui, d'avoir créé une économie qui fait éclater les frontières. 

Et le socialisme qui veut survivre à l'intérieur de certaines frontières, que ce soit celles de l'URSS immense, du continent chinois, ou de la minuscule Cuba, ne peut être qu'un socialisme de la misère et au bout du compte une utopie réactionnaire. 

— Cela fait près d'un siècle que le capitalisme arrivé à son stade impérialiste se survit en passant d'une crise à l'autre, d'une guerre mondiale à l'autre, sans résoudre aucune de ses contradictions. 

Cela fait depuis le début du siècle que la crise du capitalisme est plus ou moins permanente et le monde plus ou moins vivable. Car s'il vaut sans doute mieux vivre aujourd'hui à Berlin qu'à Mexico, entre 1944 et 1945, quand l'aviation alliée bombardait les villes allemandes, il valait sans doute mieux vivre à Mexico qu'à Berlin. Aucun endroit du monde n'est épargné. Même pas ces Iles Malouines, au bout du monde, on l'a vu il n'y a pas si longtemps. 

Il n'y a pas d'évasion possible. 

— Toutes les revendications prolétariennes restent à l'ordre du jour. Seul le prolétariat mondial sera en mesure de faire sauter les chaînes des frontières nationales. 

— Seule une économie planifiée à l'échelle mondiale sur la base de la technologie la plus avancée, permettra à l'Humanité de franchir un nouveau pas dans la maîtrise de son histoire et de son évolution. Cela signifiera une production non pas pour le profit, mais une production pour les besoins dans la limite de ces besoins, en trouvant un équilibre entre les besoins matériels et l'exploitation des ressources naturelles de la planète, tout en permettant enfin l'essor illimité des besoins intellectuels et artistiques de l'en-semble de l'Humanité. 

La société impérialiste, elle, n'est capable que de créer une abondance à caractère pathologique à un bout, la misère et le dénuement concentrationnaire à l'autre. On ne peut pas imaginer que l'Humanité puisse continuer à vivre ainsi : avec la famine au Soudan et la jachère en Europe ; avec une saison de sécheresse aux Etats-Unis qui a fait la fortune de quelques exportateurs de blé en Argentine, alors même qu'en Argentine la misère s'installe brutalement avec la nouvelle dévaluation de la monnaie qui suit plusieurs 
années d'inflation galopante. 

Toutes ces inégalités, ces injustices : les restaurants du coeur et la charité pour la recherche médicale, mais les impôts pour fournir des armes lourdes aux dictateurs qui envoient leurs peuples s'entretuer, sans parler de ces frontières nationales qui dans certains endroits font revenir les peuples au Moyen Age, tout cela ne durera pas. Cela ne peut pas durer. 

*** 

Et c'est là où le rôle des individus, de quelques dizaines de milliers d'individus à l'échelle de la planète, peut être déterminant. Car justement, un parti révolutionnaire ne peut pas être un parti de masse. Il ne peut l'être seulement qu'au travers de la révolution. Et en dehors de telles crises révolutionnaires, le rôle des individus, des militants, du volontarisme, est un rôle important, déterminant. Les classes dominantes l'ont su elles qui ont toujours tenté de se protéger de ces minorités révolutionnaires dans les périodes critiques. 

Un parti révolutionnaires, une Internationale, c'est cela, une organisation de quelques dizaines de milliers d'individus : pas n'importe qui, des gens qui se sont donné un but véritable dans la vie, en un mot, une organisation qui est capable, quand elle devient une organisation de masse, de vaincre là où d'autres ont dégénéré. 

Voilà notre ambition. 

Vive l'Internationale du prolétariat 
Vive la IVe Internationale ! 

[extrait du l'exposé du Cercle Léon Trotsky n° 27 du 30 septembre 1988]

jeudi 30 août 2012

:: Socialisme ou barbarie

Y a-t-il des issues à la crise ? Il y en a bien sûr. Celle-ci n’est pas une fatalité tombée du ciel. La société dispose de toutes les ressources, de tous les moyens techniques, de toutes les connaissances scientifiques, de toutes les ressources naturelles et de tous les moyens humains nécessaires pour répondre à ses besoins. Dans toute l’histoire de l’humanité, celle-ci n’a jamais été aussi riche de connaissances, de possibilités, de moyens. Si crise il y a, c’est une crise de l’organisation sociale, qui s’oppose à l’utilisation rationnelle, à la mise en oeuvre cohérente de tous ces moyens.
C’est la bourgeoisie mondiale, cette classe internationale de collectionneurs de bouts de papier qui, à travers le système financier le contrôle de l’économie, le contrôle de la façon dont est utilisé l’ensemble des moyens, des connaissances, de la force productive et des ressources humaines de la planète. C’est elle qui décide. Mais elle le fait en fonction d’un critère et d’un seul qui est celui de la rentabilité des capitaux individuels, le critère du profit. Et ce qui est rentable pour le capital est rarement la même chose que ce qui est rentable d’un point de vue social, ce qui est rentable du point de vue des intérêts généraux de la société.
Bien sûr qu’il est possible d’utiliser rationnellement les ressources de l’humanité. La bourgeoisie s’est dotée, avec le système financier mondial, d’un outil qui lui permet de ramasser tous les profits possibles d’un bout à l’autre de la planète, de se jeter sur toutes les possibilités de spéculation pour les additionner sur ses comptes en banque. Alors, bien sûr qu’il est possible de faire les comptes ; pas les comptes de la spéculation sur les monnaies ou sur le blé, pas les comptes des profits d’une classe de parasites, mais les comptes des besoins réels de la société l’inventaire de ses ressources, de ses possibilités, de ses richesses accumulées de son savoir faire, de faire en face l’inventaire de ses besoins et d évaluer comment utiliser au mieux les ressources pour assurer au mieux la vie de l’espèce humaine. Il y a déjà bien longtemps que la société a tous les moyens techniques, toutes les possibilités pour pouvoir le faire à l’échelle d un pays comme à l’échelle mondiale.
Alors, bien sûr, le problème est que la classe au pouvoir, la classe qui a le contrôle des moyens de production et d’échange, ne raisonne pas en fonction des besoins de la société. Elle raisonne en fonction de l’intérêt privé, en fonction des nécessités du profit dans son acception la plus vulgaire, la plus bornée, la plus étroite, la plus stupide qui soit. Elle enfonce le monde avec elle dans l’absurdité et la démence. Elle n’accepte pas, elle ne peut pas accepter de raisonner autrement qu’en fonction de ses profits ; mais elle ne se laisse pas non plus dessaisir du contrôle qu’elle exerce sur les moyens de production, sur les échanges, sur les ressources de la planète. Ce contrôle, il faut le lui arracher.
Mais cela, ce n’est plus un problème économique mais un problème politique. C’est bien pourquoi les économistes bourgeois, malgré toutes leurs études, malgré tous leurs travaux, malgré les connaissances qu’ils ont de tous les rouages de l’économie, sont incapables de proposer la moindre solution réelle à la crise. Toutes leurs recommandations, leurs conseils, toutes leurs polémiques ne sont que du bavardage sans aucun effet sur les mécanismes de la crise.
Car ces mécanismes ne se basent pas sur le raisonnement, mais sur la force. Ce sont les mécanismes engendrés par la contrainte qu’une classe de parasites exerce sur le monde entier ; une contrainte qui a pour but de s’approprier la plus grande part possible des richesses produites sur la planète ; une contrainte qui n’est autre que l’expression de la lutte des classes la plus implacable, celle que mène la bourgeoisie pour exploiter l’ensemble des classes opprimées ; une contrainte dont la société ne peut être débarrassée justement que par la lutte des classes, mais cette fois par la lutte de la classe ouvrière, à la tête de toutes les classes opprimées, pour mettre à bas la classe capitaliste.
Cela, ce n’est plus de l’économie, c’est de la politique, et de la politique révolutionnaire. La seule issue à la crise économique qui ne ramène pas le monde entier des années en arrière dans la barbarie sanglante, c’est la réorganisation de fond en comble de l’économie mondiale en fonction des besoins de l’humanité. Cela porte un nom ; c’est le socialisme. La seule façon d’y parvenir, c’est d’arracher le pouvoir, économique et politique, des mains de la bourgeoisie, à l’échelle mondiale. La seule force en mesure de le faire, c’est la classe ouvrière mondiale, celle qui fabrique et contrôle la masse des richesses produites dans le monde entier, qui est concentrée dans les usines et près des centres du pouvoir politique, et sur le travail de laquelle est construite toute la puissance du capital financier.
Et qu’est-ce, au fond, que cette puissance du capital financier ? Lorsque la classe ouvrière s’emparera du pouvoir, il suffira de souffler dessus pour qu’elle s’écroule. Il suffira de proclamer la nullité de ces montagnes de papier, ou de couper le courant aux mémoires d’ordinateur des banques pour que rien n’en subsiste plus. Il ne restera alors plus rien de la dette, plus rien des emprunts, plus rien de ce pseudo-capital qui n’est que le symbole, transformé en chiffres comptables, de la domination de la classe bourgeoise, et qui disparaîtra avec cette domination.
Il y a un exemple historique. Les prolétaires russes, après avoir pris le pouvoir en octobre 1917, ont annulé les dettes du grand capital international par un simple décret. Il n’est plus rien resté de l’emprunt russe qui enchaînait la Russie arriérée au capital financier français. Et près de quatre-vingts ans après, les rentiers français qui ont encore les titres de cet emprunt ne peuvent toujours rien en faire d’autre que de les encadrer sur les murs.
Voilà quel sera le premier acte de la révolution prolétarienne à l’égard du capital financier, comme ce fut le premier acte des prolétaires russes en octobre 1917. Il devient urgent de l’accomplir. Car bientôt peut-être, toute l’économie mondiale, toute la plus-value extorquée aux prolétaires du monde, tous les États, même le plus puissant d’entre eux, n’arriveront plus à soutenir envers et contre tout, le profit du capital financier. Ce sera alors la faillite, le krach, mais un krach aux conséquences bien plus dévastatrices encore que ne l’ont été celles du krach de 1929. Ce sera une faillite qui ne laissera plus d’autre issue au capitalisme que de jeter le monde dans la troisième guerre mondiale, que de le plonger dans la barbarie. Comme il l’a déjà fait deux fois dans ce siècle.
Socialisme ou barbarie, camarades, ce sont les seules issues que la crise du capitalisme laisse à l’humanité. Alors, à bas le capitalisme, vive la révolution prolétarienne mondiale et le socialisme !


mardi 14 août 2012

:: Le défi que nous avons à relever

Le défi que nous, révolutionnaires internationalistes actuels, avons à relever : enflammer pour nos idées internationalistes toute cette génération combattante, qui malgré l’épreuve de l’histoire et des révolutions nationales fourvoyées, a acquis artificiellement une nouvelle tradition selon laquelle le nationalisme serait progressif.
Du temps des IIe et IIIe Internationales, l’internationalisme, comme la conscience de classe, c’étaient les organisations ouvrières qui le véhiculaient. Aujourd’hui, ce sont les conditions techniques et économiques de l’impérialisme qui rendent la nécessité du combat internationaliste plus évidente que jamais. Mais plus que jamais aussi, il est rejeté par les appareils militaires ou bureaucratiques qui encadrent les masses ou se précipitent à leur tête.
En fait, le problème n’est pas tout-à-fait nouveau. Lénine aussi, en son temps, bien avant 1917, avant 1905, dut combattre la politique de ces « libéraux armés de bombes » , comme il disait, de ces militants étrangers au prolétariat même si pour se mettre au goût de l’époque ils s’intitulaient socialistes-révolutionnaires, et qui voulaient faire le bonheur du peuple malgré lui.
Aujourd’hui, là précisément où la révolution est à l’ordre du jour dans bien des pays du monde, nous avons à combattre la politique des mêmes libéraux bourgeois, non seulement armés de bombes, mais disposant désormais de petits appareils militaires et bureaucratiques, et surtout, surtout, y compris quand ils ne disposent pas encore de tels appareils, d’un savoir-faire dans l’art d’encadrer les masses et l’art d’en prendre la direction sans craindre qu’elles les débordent.
Notre tâche, c’est d’acquérir le savoir-faire inverse. « L’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes ». C’est cette conviction profonde qui doit guider nos interventions politiques et militantes. Partout où nous sommes. En quelques circonstances que ce soit, y compris au cours des luttes les plus modestes, ici même.
L’une de nos tâches, c’est de permettre aux masses dès lors qu’elles se mettent en mouvement, et elles se mettent en mouvement dans bien des pays, et elles se mettront en mouvement ici aussi, d’apprendre à déborder leurs appareils réformistes ou nationalistes, ou tout simplement les hommes qui se sont empressés de se mettre à leur tête.
Car ces gens-là, immanquablement, inévitablement, leur disent à un moment ou à un autre au nom d’un prétendu intérêt supérieur, celui de la nation, de l’économie de la nation, de la religion de la nation, qu’elles doivent rentrer dans le rang, dans le rang de l’ordre bourgeois.
La tâche paraît grande, en regard des faibles forces des trotskystes et parmi eux, de ceux qui ont conscience de cette tâche. Mais sa réalisation est peut-être plus proche que jamais. Car les circonstances objectives ne nous sont pas défavorables, bien au contraire. Elles sont au moins aussi favorables qu’elles l’étaient pour Lénine en 1902.
Et puis, il y a des circonstances où le problème n’est pas d’être nombreux, mais d’être là, seulement lié à sa classe, et de savoir ce qu’on veut.
Prenez les grèves polonaises du mois d’août.
Walesa avait jusque-là toute la confiance de la classe ouvrière en lutte contre le régime de Jaruzelski. Et puis on a vu comment Walesa, qui n’a pas trop perdu de temps pour assimiler les leçons des bureaucraties ouvrières occidentales a pris sa lance à incendies et est allé faire le tour des chantiers, des mines et des usines en grève pour faire reprendre le travail.
Il restait au moins 20 000 grévistes dans le pays, dont Walesa avait dit lui-même qu’ils étaient très déterminés, des jeunes de 20 ans dont Walesa disait quelques jours auparavant qu’ils étaient bien plus combatifs que ceux de 1980. Il n’empêche. Walesa a finalement réussi à faire reprendre le travail, sans rien en échange, comme tout le monde l’a vu.
Mais si les grévistes ont quand même repris le travail, ce n’est pas parce qu’ils faisaient encore confiance à Walesa. Non. Partout où Walesa est passé, au mieux, c’est un silence glacial qui l’a accueilli. Et plus souvent, c’étaient les protestations, les injures, les silences hostiles ou la colère rentrée, et les cris de « trahison ».
Mais voilà, et c’est souvent comme ça que les choses se passent : même avec des larmes de rage, les ouvriers polonais ont quand même arrêté leur grève. Car si leur leader le plus populaire les trahissait, ils n’avaient pas d’autres dirigeants, plus proches d’eux, qu’ils contrôlaient mieux, prêts à se saisir de la direction de la continuation de la grève.
A Gdansk, il y avait sans doute des centaines de jeunes grévistes prêts à tout. Mais il n’y avait pas, sinon on l’aurait vu, cette dizaine de jeunes ouvriers, soudés, organisés entre eux, avertis des retournements possibles d’un Walesa, liés par les mêmes idées prolétariennes fièrement proclamées, connus de leurs camarades de travail pour ces idées, mais aussi pour les critiques qu’ils avaient à faire à la direction de Solidarité.
Bref, cette dizaine de gars-là n’était pas là au moment où Walesa se retournait contre la base ; ils n’étaient pas là pour s’avancer et se porter eux-mêmes candidats à la direction de la grève et pour dire : « Nous proposons un nouveau comité de grève pour la continuation de la grève, et nous appelons tous les camarades des autres usines à nous envoyer, comme en 1980, leurs représentants au nouveau comité de grève ».
Ils n’étaient pas là, car en Pologne, il n’y a pas d’organisation révolutionnaire prolétarienne, même minoritaire, pour instruire l’avant-garde la plus combative et la plus consciente de telles tâches. Alors, les grévistes polonais ont repris le travail, parce qu’ils n’ontt pas trouvé en leur sein une nouvelle direction de rechange. Mais peut-être que si ces hommes-là s’étaient proposés, tout le poids de la direction de Solidarité sur ses cinq millions de membres aurait volé en éclats en quelques jours...
Car c’est toujours la même histoire. C’est quand les travailleurs sont forts, comme les ouvriers polonais l’étaient encore en août, qu’ils sont en grand danger d’être trahis.
Mais c’est aussi alors la chance des révolutionnaires, même minoritaires jusque-là, mais sachant tirer partie de cette force des travailleurs quand ils sont mobilisés et déterminés, de savoir préserver bec et ongles cette force des travailleurs, en leur donnant des objectifs qui leur permettent de vaincre, et en leur désignant tous ceux qui veulent briser cette force. C’est un peu cela aussi l’art de la prise du pouvoir à la tête des masses, avec les masses.
Notre tâche peut nous paraître parfois démesurée en regard de la force des appareils réformistes comme du crédit de leurs dirigeants. Mais il arrive toujours un moment, une situation critique où l’objectif passe à portée de la main, parce que la force des travailleurs qui entrent en lutte dépasse celle des appareils. Et ceux qui militent au sein de la classe ouvrière et ne savent pas se saisir de telles situations, n’ont pas encore vraiment appris le métier de révolutionnaire.
Tout cela, bien sûr, s’est passé en Pologne. Mais ce qui s’est passé en Pologne est ce qui peut se passer ici, en France, demain.
Ici aussi des grèves qui se généralisent sur les salaires, comme en Pologne, peuvent survenir et faire peur à l’ensemble du patronat et de son personnel politique. Ici aussi, il y aura alors un Krasucki, un Maire, un Bergeron, ou leurs successeurs, pour dire comme Walesa que réflexion faite, la grève n’est pas vraiment la bonne chose à faire. Ici aussi il y aura des cartes syndicales qui voleront et des cris de trahison. Mais ça ne suffira pas.
Contrairement à ce qui s’est passé en Pologne, il faudra que les révolutionnaires aient eux aussi la volonté de diriger, l’audace d’y aller, de foncer, de prendre leurs responsabilités devant leurs camarades de travail. Car c’est dans ces circonstances-là, justement, que loin d’être un obstacle, nos idées nous permettent d’aller jusqu’au bout de la situation.
Oui, c’est possible, si nous avons suffisamment confiance en nos propres idées, pour être convaincus comme Marx nous l’a appris, que les idées deviennent des forces quand elles s’emparent des masses. Mais pour qu’une telle réaction en chaîne se produise encore faut-il que ceux qui détiennent ces idées n’y renoncent à aucun prix.
Première chose, donc, tenir à nos propres idées, plus qu’à tout :
- Seul le prolétariat peut être l’artisan de la révolution socialiste communiste.
- La classe ouvrière, la classe des prolétaires, celle de ceux qui n’ont rien à perdre, qui n’ont ni patrie, ni propriété à défendre, est la seule classe révolutionnaire jusqu’au bout.
- Le prolétariat devra certes s’allier à d’autres classes sociales pour remporter la victoire, mais il ne devra pas être à leur remorque, même quand il participera à des combats communs.
- La révolution socialiste peut éclater dans un seul pays. Mais aucun pays ne peut vivre par lui-même. Car le rôle historique de la bourgeoisie, son seul rôle progressif en fait, c’est, on le voit encore aujourd’hui, d’avoir créé une économie qui fait éclater les frontières.
Et le socialisme qui veut survivre à l’intérieur de certaines frontières, que ce soit celles de l’URSS immense, du continent chinois, ou de la minuscule Cuba, ne peut être qu’un socialisme de la misère et au bout du compte une utopie réactionnaire.
- Cela fait près d’un siècle que le capitalisme arrivé à son stade impérialiste se survit en passant d’une crise à l’autre, d’une guerre mondiale à l’autre, sans résoudre aucune de ses contradictions.
Cela fait depuis le début du siècle que la crise du capitalisme est plus ou moins permanente et le monde plus ou moins vivable. Car s’il vaut sans doute mieux vivre aujourd’hui à Berlin qu’à Mexico, entre 1944 et 1945, quand l’aviation alliée bombardait les villes allemandes, il valait sans doute mieux vivre à Mexico qu’à Berlin. Aucun endroit du monde n’est épargné. Même pas ces Iles Malouines, au bout du monde, on l’a vu il n’y a pas si longtemps.
Il n’y a pas d’évasion possible.
- Toutes les revendications prolétariennes restent à l’ordre du jour. Seul le prolétariat mondial sera en mesure de faire sauter les chaînes des frontières nationales.
- Seule une économie planifiée à l’échelle mondiale sur la base de la technologie la plus avancée, permettra à l’Humanité de franchir un nouveau pas dans la maîtrise de son histoire et de son évolution. Cela signifiera une production non pas pour le profit, mais une production pour les besoins dans la limite de ces besoins, en trouvant un équilibre entre les besoins matériels et l’exploitation des ressources naturelles de la planète, tout en permettant enfin l’essor illimité des besoins intellectuels et artistiques de l’ensemble de l’Humanité.
La société impérialiste, elle, n’est capable que de créer une abondance à caractère pathologique à un bout, la misère et le dénuement concentrationnaire à l’autre. On ne peut pas imaginer que l’Humanité puisse continuer à vivre ainsi : avec la famine au Soudan et la jachère en Europe ; avec une saison de sécheresse aux États-Unis qui a fait la fortune de quelques exportateurs de blé en Argentine, alors même qu’en Argentine la misère s’installe brutalement avec la nouvelle dévaluation de la monnaie qui suit plusieurs années d’inflation galopante.
Toutes ces inégalités, ces injustices : les restaurants du coeur et la charité pour la recherche médicale, mais les impôts pour fournir des armes lourdes aux dictateurs qui envoient leurs peuples s’entretuer, sans parler de ces frontières nationales qui dans certains endroits font revenir les peuples au Moyen Age, tout cela ne durera pas. Cela ne peut pas durer.
Et c’est là où le rôle des individus, de quelques dizaines de milliers d’individus à l’échelle de la planète, peut être déterminant. Car justement, un parti révolutionnaire ne peut pas être un parti de masse. Il ne peut l’être seulement qu’au travers de la révolution. Et en dehors de telles crises révolutionnaires, le rôle des individus, des militants, du volontarisme, est un rôle important, déterminant. Les classes dominantes l’ont su elles qui ont toujours tenté de se protéger de ces minorités révolutionnaires dans les périodes critiques.
Un parti révolutionnaires, une Internationale, c’est cela, une organisation de quelques dizaines de milliers d’individus : pas n’importe qui, des gens qui se sont donné un but véritable dans la vie, en un mot, une organisation qui est capable, quand elle devient une organisation de masse, de vaincre là où d’autres ont dégénéré.
Voilà notre ambition.
Vive l’Internationale du prolétariat !
Vive la IVe Internationale !

lundi 13 août 2012

:: Seule la classe ouvrière est une classe révolutionnaire

Il est bien difficile de briser ces barrières, et la classe ouvrière n'y parvient qu'à des périodes exceptionnelles, à des périodes de crises sociales profondes qui ne se produisent que deux ou trois fois par siècle. Mais si, pour tous les marxistes, la classe ouvrière est la seule classe révolutionnaire d'aujourd'hui, au sens historique du terme, c'est qu'elle est la seule force sociale capable de saisir ces occasions exceptionnelles pour bouleverser le fondement même de l'économie capitaliste, c'est-à-dire la propriété privée des moyens de production à laquelle rien ne l'attache.
Aujourd'hui, les grands partis qui se revendiquent de la classe ouvrière ne se situent nullement dans cette perspective. Leur objectif politique se limite à l'accession au gouvernement, pour gérer en loyaux serviteurs, les affaires de la bourgeoisie.
Voilà pourquoi il faut s'élever même contre ce rejet plus subtil de la révolution russe qui vient de ceux qui continuent à se revendiquer du communisme et qui consiste à se référer à Marx mais à rejeter Lénine et le parti bolchévik.
Réduire le marxisme et le communisme à la seule condamnation de la société actuelle, c'est les transformer en une sorte de religion civile qui promet des lendemains qui chantent mais sans donner à la classe ouvrière les moyens de les réaliser.
Oui, il faut de nouveaux partis socialistes et communistes révolutionnaires. Oui, il faut comprendre pourquoi c'est seulement dans un pays où existait un parti comme le parti bolchévik que le prolétariat a pu prendre le pouvoir. Oh, un parti de même nature que le Parti bolchévik en Russie ne serait pas une copie conforme de celui-ci. Le prolétariat en France n'a pas les mêmes traditions, les bonnes comme les mauvaises, et il est plus cultivé que le prolétariat russe. Mais il faut un parti qui ait la même fidélité aux idées et au programme de transformation sociale que le Parti bolchévik, le même dévouement à la classe ouvrière et aussi la même cohésion.
Le premier journal du courant bolchevik naissant avait pour titre Iskra, c'est-à-dire L'Etincelle, et portait comme devise "De l'étincelle jaillira la flamme". Cela semblait à l'époque, c'est-à-dire en 1902, bien présomptueux de la part d'un petit groupe de femmes et d'hommes face à ce mastodonte qu'était l'Etat tsariste, et pourtant c'est cette devise qui annonçait l'avenir.
Alors, nous ne savons pas en quel point du globe et quelle fraction de la classe ouvrière retrouvera en premier le chemin de la conscience de son rôle historique irremplaçable. Nous ne pouvons pas prévoir dans quelle crise sociale, à travers quels combats politiques, elle renouera avec le combat engagé en 1917.
Mais nous savons que l'avenir de la révolution sociale et, par conséquent, l'avenir de l'humanité est dans la direction indiquée le 7 novembre 1917, il y a quatre-vingt ans, par la Révolution russe qui nous dit toujours : "Oui, l'avenir de l'Humanité n'est pas le capitalisme, mais le communisme !".

Extrait de : L'actualité du communisme face à la mondialisation capitaliste
7 novembre 1997

:: Aujourd'hui, être communiste révolutionnaire

Être révolutionnaire, c’est évidemment être pour un changement radical de société. Il ne s’agit pas de révolution dans les lettres, les arts, ou les moeurs comme en 1968 et les années qui suivirent, ni d’une « rupture », voire d’un changement de société comme le disent sans rire les dirigeants politiques des grands partis, y compris ceux de droite.
Être révolutionnaire, c’est oeuvrer à un changement aussi radical que le fut la révolution française au XVIIIème siècle et plus profond encore que le fut la révolution russe de 1917 qui se limita à un seul pays et, qui plus est, arriéré à 90 % de son économie et de sa population, et même le plus arriéré d’Europe.
Un tel changement social viserait à la suppression de l’économie capitaliste et de ce qui lui est lié, l’impérialisme et son masque d’aujourd’hui, le « libéralisme » et la « mondialisation ».
Cela signifie la suppression de la propriété privée d’une classe riche de tous les grands moyens de production, de distribution, de transport. Le pire n’est pas qu’elle possède ces instruments de production, le pire est que leur fonctionnement n’est pas cohérent. Il est cohérent à l’intérieur de chaque entreprise mais dans les relations entre ces entreprises et entre les pays, la répartition, les échanges se font d’une façon anarchique. Cela se fait par la recherche du profit le plus élevé possible et la concurrence entre tous au travers du marché capitaliste où la régulation des échanges ne se fait qu’à retardement, par à-coups catastrophiques. Cela aboutit à un énorme gâchis du produit social et à des crises économiques parfois catastrophiques. Ces crises entraînent une surexploitation des travailleurs qui n’est limitée que par les réactions éventuelles de ces derniers. La classe capitaliste enchaînée à son mode de production, de répartition, de régulation par le marché, ne peut qu’exploiter au maximum le monde du travail pour en tirer le plus de profits possible.
Dans les pays économiquement développés, les réactions du monde du travail, concentré, puissant, même s’il n’utilise pas toujours cette puissance, limitent le degré des ponctions du capital sur le produit du travail. Mais même dans les pays pauvres, très pauvres, sous-développés, où le revenu moyen par habitant est souvent cent fois, voire plus, inférieur au revenu par habitant des pays industrialisés, et qui sont des pays où la misère est extrême, où l’espérance de vie est raccourcie de moitié, où la mortalité infantile est catastrophique, le capitalisme mondial est encore capable d’extraire de la plus-value du travail de ces miséreux. Bien moins par tête d’habitant que dans les autres pays, mais il se rattrape sur le nombre.
Un changement de société nécessite d’enlever des mains des conseils d’administration des grandes sociétés, et même des autres, la puissance économique qui leur permet d’exercer une dictature sociale et politique, quelles que soient les formes plus ou moins démocratiques du pays, sur l’ensemble des autres classes.
Être révolutionnaire, c’est oeuvrer à la préparation d’un tel changement de société, d’une telle révolution. Pour cela, il faut des instruments, des partis qui représentent l’expérience des classes populaires, la mémoire de leurs luttes, qui en tirent les leçons, qui forment politiquement leurs membres. Il faut donc créer au moins un tel parti, dont la propagande et l’activité dans le monde du travail consisteront aussi à amener le maximum de travailleurs, jeunes ou moins jeunes, à s’organiser en commun dans le même but.

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