lundi 24 septembre 2012

:: Octobre 1949, la Chine échappe à l’emprise de l’impérialisme


Le 1er octobre 1949, se réunissait la première session du Conseil du Gouvernement Populaire Central de Chine, et si la guerre civile n’était pas encore terminée, la défaite des « nationalistes » ne faisait plus aucun doute. Deux semaines plus tard, le Kuomintang était chassé de la dernière grande ville encore entre ses mains, de Canton d’où vingt-trois ans auparavant les deux adversaires d’aujourd’hui, alors alliés, étaient partis à la conquête de la Chine, de Canton dont « la commune », baroud d’honneur de l’Internationale stalinienne, avait si sauvagement été réprimée en décembre 1927.
Mais le Parti Communiste qui rentrait dans Canton n’était pas celui qui s’était battu vingt deux ans plus tôt. Après le revirement de Chang Kaï Chek, le massacre des militants communistes et syndicalistes de Changaï, le parti communiste, traqué dans les centres urbains, n’avait réussi à survivre réellement qu’à la campagne, et sa base sociale, de prolétarienne, était devenue presque exclusivement paysanne.
Pendant ces vingt deux années, on peut dire que la guerre civile, tantôt violente, tantôt larvée, ne s’arrêta jamais. Pourtant, en 1937, au début de la guerre contre le Japon, on put croire que l’union sacrée allait réconcilier les deux adversaires. Mais il n’en fut rien, et la rupture ne fut pas due aux dirigeants du PCC dont le programme se plaçait uniquement sur le plan de la démocratie bourgeoise et qui étaient prêts, de plus, à l’immoler sur l’autel de l’unité nationale, mais elle vint du Kuomintang qui s’inquiéta rapidement de voir le PCC grandir en force et en influence au cours de la guerre.
Aussi, si les deux adversaires continuèrent le combat contre le Japon, farouchement du côté « communiste », beaucoup plus modérément du côté « nationaliste », la ligne de séparation entre les zones qu’ils contrôlaient, devint à son tour un véritable front.
Par ailleurs, la guerre en Europe en 1939, l’internationalisation du conflit dans le Pacifique après Pearl Harbour, allaient profondément modifier les positions de l’impérialisme en Chine. Avant la guerre, les intérêts des pays de l’Ouest européen y étaient très fortement représentés. A partir de 1940, la France était complètement hors de course, l’Angleterre avait déjà trop de mal à garder l’Inde dans son orbite pour s’intéresser encore à la Chine. Les deux seuls impérialistes en présence furent alors le Japon et les USA Pour ces derniers, le problème avait deux aspects, celui de leurs intérêts économiques dans le pays et celui de la lutte militaire contre l’Empire nippon. La série de défaites qu’essuyèrent les Américains en 1941-1942 fit du second point le plus important.
De fait, les USA ne lésinèrent pas sur l’aide militaire à la Chine, c’est-à-dire à son gouvernement officiel Kuomintang, seul gouvernement que reconnaissait également l’URSS. De 1941 à 1945, ils équipèrent entièrement 57 divisions nationalistes (alors que l’aide à la France par exemple : se limita à 10 divisions). Les troupes communistes, elles, comme les guérillas, ne bénéficiaient d’aucune aide, ni américaine, ni même soviétique, et elles devaient se contenter des armes prises à l’ennemi.
Et malgré cela, jusqu’à la capitulation du Japon devant les USA, en 1945, les territoires contrôlés par les « nationalistes » ne devaient cesser de se rétrécir, alors que les « régions libérées », tenues par les troupes de Mao, s’étaient peu à peu accrues.
A la fin de la « longue marche », en 1935, les armées « communistes » comptaient moins de 30 000 hommes. En 1945, le PCC contrôlait une armée régulière de 910 000 soldats, doublée par deux millions de miliciens. C’est que, si les troupes communistes n’avaient pas de ressources extérieures, elles faisaient corps avec la population. Non seulement, l’administration communiste avait allégé la fiscalité, diminué les taux de fermages, mais c’était bien la première fois que le paysan chinois voyait une armée qui ne vivait pas de rapines et de pillages, mais qui au contraire, entre deux combats, se livrait aux travaux des champs et subvenait ainsi en grande partie à ses propres besoins.
Dans la zone nationaliste le régime n’était pas seulement détesté de la paysannerie, écrasée sous les impôts et les réquisitions, mais même de larges couches de la bourgeoisie trouvaient la dictature de Chang Kaï Chek étouffante et, fait bien plus grave aux yeux des bourgeois, souffraient de voir le parasitisme et la rapacité de la bureaucratie Kuomintang mettre en cause leurs propres bénéfices. La corruption régnait en maître à tous les niveaux. Armes américaines, médicaments, tout était bon aux yeux des généraux nationalistes à vendre au marché noir, quand ce n’était pas aux Japonais. Par-dessus le front un véritable marché s’était installé, ravitaillant les Nippons en matières premières, les Chinois en produits de luxe. Cette corruption ne cessera pas pendant la guerre civile, et l’anticommunisme virulent des généraux Kuomintang ne les empêchera pas de « faire de l’argent » en vendant leurs propres armes à leurs adversaires.
Lorsque le Japon capitula, les deux armées se trouveront face à face, et Chang Kaï Chek commença ses préparatifs pour éliminer son adversaire. Pourtant le PCC était toujours disposé à traiter. Sa seule revendication véritable, c’était un gouvernement de coalition, mais cela la dictature de Chang ne pouvait le supporter. Après toute une période où alternèrent trêves et combats, l’ère des batailles décisives s’ouvrit en janvier 1947. Les premiers mois de la guerre virent quelques succès initiaux des « nationalistes », mais très vite, la situation se retourna. Malgré l’aide américaine, les armées Kuomintang, composées en grande partie de paysans enrôlés plus ou moins de force, combattant à contre-coeur, démoralisées, dotées d’un commandement aussi médiocre sur le plan militaire qu’il était habile en « affaires », vomis de la population, allaient reculer sur tous les fronts devant les armées communistes, portées par les millions de paysans qui voulaient la terre, accueillis sinon en libérateur, du moins avec bienveillance par de larges couches de la bourgeoisie qui pensaient que rien ne pouvait être pire que le régime de Chang et de ses séides.
Ce fut un effondrement. En deux ans, les armées Kuomintang furent rejetées à la mer, ou plus exactement elles se dissolvèrent. Les masses énormes de soldats passant de l’autre côté du front, des armées entières capitulant.
Pourtant, jusqu’au dernier instant, ce ne fut pas une victoire complète, mais un compromis, la formation d’un gouvernement de coalition, que rechercha la direction « communiste », et ce fut seulement l’intransigeance des « nationalistes » qui rendit cette solution impossible.
Les Américains non plus ne semblaient pas hostiles à un compromis, mais dans la mesure où celui-ci ne se réalisa pas, ils soutinrent jusqu’au bout le gouvernement Chang Kaï Chek.
D’ailleurs l’aide américaine fut uniquement matérielle, et on a vu que les moeurs du commandement nationaliste la rendaient absolument vaine. L’impérialisme américain, le seul qui avait encore une certaine implantation en Chine, n’intervint pas directement. Il avait encore bien d’autres problèmes à régler.
Ainsi après la victoire des armées communistes, l’impérialisme avait disparu du continent chinois, et cela bien plus à cause de la politique des USA qui entreprirent d’isoler le nouveau gouvernement, qu’à cause de la volonté de ce dernier. Ce résultat n’était pas seulement la conséquence de la lutte du peuple chinois, c’était aussi un contre-coup de la deuxième guerre mondiale. En se dévorant entre elles, les puissances impérialistes, avaient fini par s’éliminer mutuellement de Chine, comme elles avaient dû relâcher leur étreinte sur la plupart des pays qu’elles tenaient sous leur coupe.
La vieille Chine était morte, et bien morte. Mais le Parti Communiste Chinois n’était pas un parti révolutionnaire prolétarien. La révolution mondiale était en fait le dernier de ses soucis. Le problème qu’il se posa, une fois au pouvoir, ne fut pas celui de l’extension de la révolution, mais celui de faire échapper l’économie nationale de la Chine à l’exploitation de l’impérialisme mondial afin de permettre à la bourgeoisie de survivre. Ce n’était ni la tradition de Marx, ni celle de Lénine, c’était en fait la continuation du rêve de Sun Yat Sen.
Mais les conditions de vie des masses avaient considérablement changé. Elles avaient gagné la terre, le nouveau gouvernement avait supprimé la corruption et le gaspillage éhonté qui régnait sous Chang.
En octobre 1949 un quart de l’humanité, échappait à l’emprise de l’impérialisme. Pourtant le nouveau régime ne consacrait pas la libération définitive de ces 600 millions d’hommes. Sous le signe de la « démocratie nouvelle », il les attelait à une tâche de construction économique dont allaient surtout profiter les couches dirigeantes, la bourgeoisie nationale. mais quoi qu’il en soit, cette date marque tout de même la plus grande défaite de l’impérialisme depuis octobre 1917, et dans les usines et les chantiers de la Chine nouvelle, croît et mûrit un nouveau prolétariat.

:: Automne 1923 : Staline commence sa campagne contre le "fractionnisme trotskyste"


En 1923, dans le Parti Bolchevik et l’Internationale Communiste, s’engageait une discussion qui ne devait se terminer que quatre ans plus tard, par l’exclusion de tous les éléments révolutionnaires. Pour la première fois, en cet automne 1923, la bureaucratie soviétique manifestait ouvertement son existence politique. La campagne contre les révolutionnaires, contre le « fractionnisme trotskyste » commençait.
Mais ces événements s’inscrivaient dans un cadre beaucoup plus large. Plus que les petites combines des hommes de l’appareil, il y avait le reflux de la vague révolutionnaire qui avait suivi la première guerre mondiale, reflux qui allait emporter à son tour l’Internationale.
En fait, depuis l’échec de l’Armée Rouge en Pologne, la révolution reculait sur tous les fronts, « l’offensive révolutionnaire » de mars 1921 en Allemagne ne pouvait enrayer ce mouvement. En octobre 1922, Mussolini formait le premier ministère fasciste. En septembre 1923, c’était en Espagne le coup d’État de Primo de Rivera.
Ce recul ne devait pas épargner la Russie des soviets. Dès 1921 la N.E.P. représentait toute une série de concessions faites aux éléments de la ville et de la campagne. La fin de la guerre civile trouva le pays épuisé à un tel point, l’économie si délabrée, qu’il fallut bien en passer par là et renoncer au communisme de guerre.
Le Parti Bolchevik était parfaitement conscient qu’il s’agissait d’un recul, il n’essaya pas de le cacher. Et, pour éviter que la pression de la petite bourgeoisie qui allait immanquablement renaître de la NEP ne se manifeste trop facilement dans le seul parti dirigeant, le Xe congrès supprima le droit de fractions.
Mais cette mesure se révéla la parfaitement inefficace, elle se retourna même finalement contre les révolutionnaires, car ce ne fut pas à la périphérie du parti mais en son centre, dans son appareil, que se manifesta l’influence petite-bourgeoise.
La bureaucratisation de l’appareil d’État soviétique était un mal déjà ancien, mais qui ne pouvait aller qu’en s’accentuant avec la fatigue et l’apathie politique qui gagnaient les masses ouvrières. A partir de 1922, il s’avéra que le phénomène n’était pas limité aux fonctionnaires de l’État, mais gagnait également l’appareil du parti. Lénine, bien que malade, se préparait pour le XIIe congrès à livrer la lutte contre la bureaucratisation. Sa deuxième rechute l’empêcha d’y participer, mais il fit parvenir sa « Lettre au Congrès » dans laquelle il demandait que Staline soit écarté du secrétariat général. Cette emprise grandissante des bureaux sur la vie du parti ne s’était pas encore manifestée dans le domaine de la politique de l’Internationale. Elle était surtout caractérisée par des moers nouvelles. A la libre et franche discussion faisaient place peu à peu les pressions et le chantage de toutes sortes.
Mais déjà, aussi, des différends apparaissaient dans le domaine de la politique économique. Dès la fin de 1922 Trotsky demandait un rythme d’industrialisation plus rapide de manière à pouvoir offrir des produits manufacturés aux paysans, à établir un équilibre entre les prix des produits industriels et agricoles. Trotsky utilisait l’image des ciseaux dont une branche représentait les prix agricoles et l’autre les prix industriels, les deux branches s’écartant de plus en plus. Il s’agissait donc de refermer les ciseaux, et c’était une question de première importance, car si la cherté des produits industriels lésait la paysannerie dans son ensemble, elle favorisait la différenciation sociale à la campagne, la naissance d’une classe de koulaks sur laquelle pouvait s’appuyer la bureaucratie. L’industrialisation au contraire, en abaissant les prix du matériel agricole, aurait égalisé les chances des différents paysans, elle aurait de plus permis de réformer et de renforcer la classe ouvrière russe, qui avait pratiquement disparu en 1921 (il n’y avait plus que des chômeurs et des fabricants de « perruque » destinée à être vendue au marché noir), et ne s’était que partiellement reformée durant les deux premières années de la NEP.
Ainsi, au début de l’automne 1923, deux revendications importantes apparaissaient dans le parti, sur deux plans différents, mais en fait étroitement liés : celle d’un retour à la démocratie ouvrière, celle de l’industrialisation.
Mais à cette époque des faits nouveaux captèrent l’attention de tous, faisant passer la discussion qui s’ébauchait au second plan. La crise allemande approchait de son dénouement. La victoire de la révolution en Allemagne aurait été la fin de l’isolement de l’URSS, le salut de la révolution soviétique, l’aube de la révolution mondiale. Et le parti communiste allemand se préparait à célébrer le 6e anniversaire de la Révolution russe de la plus digne manière qui soit, en prenant le pouvoir à son tour.
La situation était objectivement révolutionnaire. Cela est indiscutable. Mais entre la politique suivie par le K.P.D. et celle qu’avait menée le Parti bolchevik en 1917, il y avait un fossé énorme, et cette différence était bien significative des nouvelles moers qui régnaient dans l’IC En Russie, toute la politique des révolutionnaires consista à démontrer aux masses la nécessité de la prise du pouvoir, à leur faire apparaître l’insurrection comme leur insurrection. En Allemagne l’État-Major communiste dressa ses plans indépendamment du mouvement de masse. Si elle avait eu lieu, l’insurrection aurait coïncidé avec la montée révolutionnaire des masses ; elle n’en aurait pas été l’aboutissement.
Au dernier moment l’insurrection fut décommandée : on venait de se rendre compte que les plans étaient faux, que les stocks d’armes étaient insuffisants. Les bureaux s’étaient trompés !
Les masses n’avaient pas combattu, elles n’avaient pas été vaincues, nais le mouvement refluait. L’octobre allemand marqua un virage important, ce fut la dernière chance de la révolution russe, ce fut aussi le premier échec d’un mouvement révolutionnaire imputable à la bureaucratie.
Lorsque les nouvelles d’Allemagne arrivèrent en Russie, elles libérèrent tous les griefs accumulés contre la direction du parti et de l’IC, manifestement responsable. Staline n’avait-il pas écrit en août : « Selon moi, on doit retenir les Allemands et non pas les stimuler ».
Quarante six bolcheviks éminents, parmi lesquels Piatakov, Préobrajensky, Sérébriakov, V.M. Smirnov, publièrent une déclaration où ils disaient notamment : « La présente situation est due au fait que le régime d’une dictature fractionnelle qui se développa après le Xe congrès, a survécu à son utilité ».
Devant l’agitation croissante qui se développa, le triumvirat, Staline, Zinoviev, Kamenev - qui dirigeait en fait le parti depuis la maladie de Lénine - inquiet décida de lâcher du lest. Le 7 novembre, Zinoviev publia un article autorisant la discussion, et affirmant d’ailleurs que la démocratie ouvrière existait dans le parti. Le 5 décembre, le Comité Central adopta une résolution condamnant la bureaucratie, les privilèges spéciaux, permettant la restauration du droit de critique.
Trotsky, malade depuis le début novembre (c’est de son lit qu’il participa à toute la discussion), signa la résolution du C.C., mais compléta sa position en publiant quelques jours plus tard une lettre dans laquelle il pesait le problème dans tout son ensemble et expliquait ses craintes sur le danger d’une dégénérescence bureaucratique.
Les réactions de la majorité du c.c. furent significatives de sa mauvaise foi. alors qu’il ne semblait pas y avoir de désaccord entre la résolution du c.c. et la lettre de trotsky, la pravda se déchaîna contre ce dernier. de 1917 à 1923 les discussions s’étaient caractérisées par un certain côté conciliant en ce sens qu’il n’était pas dans les méthodes du parti d’envenimer la discussion par le rappel des divergences passées. là au contraire, la discussion ne porta pas tant sur les positions présentes de trotsky que sur le rappel de ses « fautes passées » de 1903 à 1923.
La lutte contre l’opposition qui se formait sur la base de la revendication de la démocratie ouvrière et de l’industrialisation se confondit avec la lutte que menaient nombre de cadres supérieurs du parti contre Trotsky. La position de ce dernier n’était pas facile : nouveau venu dans le Parti bolchevik à la veille de la Révolution, il avait rapidement surclassé et dominé nombre de « vieux » bolcheviks. Commissaire à la guerre, il avait souvent dû au cours de son activité piétiner bien des amours-propres. Pour beaucoup les ennemis de Trotsky étaient animés par des sentiments de rancune, et ils ne se rendaient pas toujours compte que la politique qu’ils menaient était la négation du bolchevisme.
La discussion fit rage dans le parti jusqu’à la fin décembre. Le Comité Central décréta alors que Trotsky malade avait besoin de se reposer, et il l’envoya en Crimée. C’est là que celui-ci apprit la mort de Lénine, qui pour un temps arrêta la discussion. Celle-ci reprit en fin 1924, d’autant plus acharnée qu’après la mort de Lésine, la bureaucratie, par la plume de Staline, osa enfin parler de « socialisme dans un seul pays ». L’opposition se renforça alors, au moins temporairement, de tous ceux qui ne pouvaient renier leur formation internationaliste, même s’ils avaient, tels Zinoviev et Kamenev, contribué à mener la bureaucratie au pouvoir. Mais le vieux Parti bolchevik qui avait fait la révolution n’existait plus. Les militants de 1917 étaient submergés par le flot des nouveaux venus, par ceux qui étaient venus au Parti pendant la guerre civile, la plupart dévoués et sincères mais dépourvus de culture politique, par ceux bien plus nombreux qui adhérèrent après 1921 avec parmi eux beaucoup d’arrivistes et de trafiquants en tous genres.
Il n’était pas au pouvoir de l’opposition d’arrêter le reflux de la révolution mondiale ; elle ne pouvait prendre le pouvoir en URSS, mais ce n’est pas non plus ce qu’elle voulait. Défendant avec intransigeance les principes de la démocratie ouvrière, de l’internationalisme prolétarien, l’opposition trotskiste maintenait haut le drapeau révolutionnaire. Analysant l’évolution du monde moderne, la dégénérescence de l’URSS, elle renouvelait et enrichissait le programme marxiste.
Malgré la répression bourgeoise, la calomnie et les méthodes de gangstérisme et d’assassinat du stalinisme, malgré l’extermination presque totale d’une génération de révolutionnaires, ce drapeau et ce programme sont restés vivants, et pour les militants qui s’attachent aujourd’hui à construire un parti ouvrier révolutionnaire, ils représentent un capital inappréciable.
L’opposition de 1923 se voulait » bolchevik-léniniste », elle se défendait bien d’être trotskiste, mais l’histoire, comme ses adversaires, lui a donné ce non, et avec le « trotskisme » qui naissait en 1923, c’est le bolchevisme lui-même qui continuait.

mercredi 19 septembre 2012

:: Gagner la base ouvrière du PCF à une véritable politique communiste et révolutionnaire [LO, 1986]


[...] Du côté de la bourgeoisie, de son système politique et de ses jeux électoraux, les perspectives du Parti Communiste sont aujourd’hui passablement bouchées. Mais cette position d’éternel opposant, au contraire de ce qu’en disent ou en pensent tous les commentateurs qui enterrent le Parti Communiste trois fois par semaine, et tous les réformateurs - pour qui le défaut du Parti Communiste, c’est de ne pas être le Parti Socialiste - n’est cependant pas nécessairement un handicap dans la classe ouvrière. A certains égards, au contraire, cela accrédite l’idée que le Parti Communiste est un adversaire radical de la société bourgeoise, plus radical en tout cas que le Parti Socialiste.
Et la politique que mène la direction du Parti Communiste français par exemple avec son attitude toute récente de critique systématique du Parti Socialiste, avec ses tentatives d’actions spectaculaires dans la classe ouvrière, chez Renault ou ailleurs, c’est précisément de reconquérir cette image de défenseur intransigeant de la classe ouvrière que sa participation gouvernementale a sérieusement ternie.
Il faut que les révolutionnaires connaissent bien la nature et les mécanismes des liens qui unissent le Parti Communiste à la classe ouvrière et qui ne sont certainement pas que des liens électoraux. Sur le plan électoral, le recul du Parti Communiste français est patent. C’est ce recul qui a amené sa direction à quitter le gouvernement pour adopter une attitude plus critique à l’égard du Parti Socialiste. Mais c’est aussi ce recul qui a poussé un certain nombre de cadres, de responsables, de notables du Parti Communiste à se faire les porte-parole de l’attitude inverse, plus ouvertement réformiste, impatiente d’officialiser une politique d’alignement derrière le Parti Socialiste, que la direction a cessé momentanément de prôner.
Bien sûr, la lutte plus ou moins feutrée que cela entraîne dans l’appareil du Parti et parmi ses dirigeants peut pousser les travailleurs communistes du rang à se poser des questions et peut-être à leur trouver des réponses qui ne vont ni dans le sens de Marchais, ni dans le sens de Juquin.
Il faut être attentif à cela. Il faut en tout cas discuter avec les travailleurs communistes, de quelque obédience qu’ils soient, pour peu qu’ils acceptent de discuter politique, pour peu qu’ils acceptent de se demander comment et avec quelle politique le mouvement ouvrier de demain pourrait, en cas de remontée de la combativité, éviter d’en arriver de nouveau à la situation de recul et de démoralisation présents.
Mais force est de constater que, jusqu’à maintenant, on n’a vu apparaître dans cette discussion aucun courant, fut-il minuscule, prônant au sein du Parti Communiste un retour aux traditions de lutte de classe, aux véritables traditions communistes.
Et, dans ces conditions, du débat entre rénovateurs et partisans de la direction actuelle, ne peut sortir rien de bon pour les travailleurs, à supposer que débat il y ait. Juquin et les autres chefs de file actuels des rénovateurs ne représentent pas une politique plus juste, du point de vue des intérêts de la classe ouvrière, que Marchais. La politique de Marchais, qui a conduit le Parti Communiste à la situation où il est, était d’ailleurs la leur. Et il n’y a aucun automatisme qui puisse donner à cette discussion une dynamique conduisant à des positions de lutte de classe : il faudrait pour cela que des hommes, des militants, choisissent consciemment et clairement, au sein du Parti Communiste, une telle politique.
Le recul du Parti Communiste lui-même ne résulte pas d’une montée ouvrière qui aurait débordé la politique du Parti Communiste sur la gauche. Il se fait, au contraire, dans une période de démoralisation de la classe ouvrière et il en est, dans une certaine mesure, l’expression.
Mais c’est dans la perspective d’une nouvelle remontée de la combativité de la classe ouvrière que les révolutionnaires doivent bien connaître le Parti Communiste et bien connaître ses militants. Parce que, en tant que révolutionnaires, nous serons inévitablement, nécessairement, en compétition avec le Parti Communiste, sur la question de savoir dans quelles perspectives politiques s’orientera cette remontée.
En raison de sa situation spéciale, c’est probablement au Parti Communiste que profitera, dans un premier temps, toute remontée ouvrière. Et il faudra que les révolutionnaires soient préparés à lutter politiquement pour disputer cette influence du Parti Communiste.
C’est pourquoi il faudra que les révolutionnaires soient capables de profiter de la période de recul présente pour s’implanter dans un grand nombre d’entreprises ; et qu’ils y aient des militants aussi dévoués que ceux du Parti Communiste. C’est le préalable à tout développement. Mais cela étant, il faut qu’ils soient conscients que, même s’il se produit une remontée, les révolutionnaires resteront nécessairement minoritaires pendant un temps. Il faut qu’ils sachent alors à la fois se soumettre à des majorités qui seront influencées par le Parti Communiste et ses militants, et à la fois défendre ouvertement, clairement, publiquement leur propre politique devant les travailleurs. Et il faudra qu’ils montrent toujours, concrètement, en quoi la politique qu’ils proposent est différente de celle du Parti Communiste.
Enfin, tout en acceptant d’être minoritaires, il faudra que les révolutionnaires se battent pour que les travailleurs se donnent des structures démocratiques pour diriger leurs luttes.
Car même si ces structures démocratiques elles-mêmes refléteront sans doute, dans un premier temps, l’influence du Parti Communiste, c’est uniquement si les travailleurs ont la possibilité de comparer les politiques, de les juger et de trancher, qu’ils pourront dans la dynamique du mouvement dépasser le stade où ils se sentiront représentés par le Parti Communiste. Car le Parti Communiste trahira leurs luttes, à une étape ou à une autre, inévitablement.
Nous disons cela sans aucun esprit d’hostilité vis-à-vis des travailleurs communistes, bien au contraire. Car les travailleurs communistes sont, tout comme les autres travailleurs et peut-être à certains égards, plus que les autres, trahis par la direction et l’appareil de leur parti, qui utilise leur énergie militante mais la canalise finalement toujours au profit du système bourgeois.
Certains de ces militants communistes, même ceux de la classe ouvrière, parce que ce sont ceux-là qui nous importent, sont peut-être définitivement perdus pour la révolution, déformés et corrompus qu’ils ont été par leur parti et par sa politique.
Mais il y a les autres, et même s’ils ne constituent qu’une minorité dans le Parti Communiste, de toutes façons ils représentent dans les entreprises une force numérique et militante supérieure à celle des révolutionnaires.
Et puis, il y a aussi les jeunes, ceux que la simple existence et l’activité militante des précédents attirent en permanence vers l’activité militante.
Mais il n’y aura de véritable parti révolutionnaire, en France comme en Italie, comme ailleurs, que lorsque ces travailleurs communistes, ces militants actuels ou potentiels du Parti Communiste, renoueront avec les idées véritablement communistes, véritablement révolutionnaires. Il n’y aura de véritable Parti Communiste que lorsqu’ils éprouveront le besoin de s’organiser sur la base des idées communistes en se séparant des partis qui portent encore ce nom mais qui, eux, sont définitivement passés, et depuis longtemps, dans le camp de la bourgeoisie.

:: Le véritable changement ne viendra que de la lutte des travailleurs


Préparer les luttes à venir du monde du travail

Les élections passées, les promesses de changement font place à la réalité. Les plans de licenciements ne prennent pas de vacances. Des dizaines de milliers de suppressions d’emplois ont déjà été annoncées dans de grandes entreprises : PSA, Air France, Sanofi, la téléphonie, Doux, etc. Et combien vont suivre, parmi les sous- traitants ou dans les plus petites entreprises qui en dépendent ? Pour les travailleurs et leurs familles, qui n’ont que leur salaire pour vivre, c’est une catastrophe.

Face à cette cascade de plans dits sociaux, le gouvernement a montré qu’il n’entendait pas contraindre les patrons. Certes, Hollande a bien affirmé qu’il n’acceptait pas « en l’état » le plan de 8 000 suppressions d’emplois chez PSA qui prévoit la fermeture de l’usine d’Aulnay-sous-Bois, mais il y a fort à parier qu’il l’acceptera pour peu que le groupe fasse quelques retouches, qui ne changeront rien au sort des ouvriers mis sur le carreau. Et il a surtout parlé « d’aider la filière automobile », ce qui revient à distribuer l’argent public à des groupes qui ont engrangé des milliards de bénéfices les années passées, sans pour autant garantir l’emploi.

Le véritable changement ne viendra que des luttes des travailleurs

S’ils veulent ne pas continuer à être les victimes d’une crise dont ils ne sont pas responsables, les travailleurs ne peuvent pas compter sur ce gouvernement. Ils doivent montrer leur force, pour imposer au patronat l’interdiction des licenciements, et des hausses de salaires qui leur permettent d’envisager l’avenir sans crainte.Pendant les campagnes électorales, les militants de Lutte Ouvrière ont défendu avec Nathalie Arthaud un programme pour les luttes à venir du monde du travail :

  • Interdiction des licenciements et répartition du travail entre tous sans baisse de salaire ;
  • Augmentation des salaires, pensions et allocations ;
  • Échelle mobile des salaires : quand les prix augmentent, les salaires et les retraites doivent suivre !
  • Contrôle des entreprises par les travailleurs et la population, par la levée des secrets bancaire, commercial et industriel.

Les élections passées, ce programme reste d’actualité. Ces mesures doivent être l’objectif des luttes à venir : il faut les populariser aujourd’hui pour les imposer demain.

Reconstruire un parti communiste révolutionnaire

La société capitaliste n’a que l’exploitation et le chômage à offrir aux travailleurs. Il faut que renaisse un parti qui, tout en défendant des objectifs pour les luttes des travailleurs, continue d’affirmer que l’avenir de la société est de se débarrasser de la dictature des capitalistes. C’est un tel parti communiste révolutionnaire que nous voulons construire.

Lutte ouvrière, tract des caravanes LO juillet-août 2012

jeudi 13 septembre 2012

:: Existe t-il d’autres voies vers le socialisme que la révolution prolétarienne internationale ?

[Voix Ouvrière,  1er octobre 1967]

La crise de la direction révolutionnaire, qui éclata au grand jour en 1914, se pose aujourd’hui d’une manière plus aiguë que jamais. De l’incapacité où se sont trouvés placés les militants révolutionnaires de résoudre cette crise depuis un demi-siècle, certains se sont empressés de déduire que cet échec ne faisait que traduire en termes organisationnels la disparition de la conscience de classe du prolétariat, qui rendrait désormais impossible toute révolution socialiste.
Il est certain que dans les pays capitalistes avancés, l’impérialisme a corrompu, en lui abandonnant les miettes des surprofits réalisés dans l’exploitation des pays dits sous-développés, toute une aristocratie ouvrière, et l’on peut se demander dans quelle mesure ce n’est pas toute la classe ouvrière qui a été ainsi corrompue...
Du fait que dans un pays comme la France nombre de travailleurs possèdent la télévision, un réfrigérateur et une voiture, nombre d’éminents sociologues ont déduit que la classe ouvrière, au sens que cette expression pouvait avoir il y a 50 ans, n’existait plus.
Mais c’est oublier que si aucun nouvel état ouvrier est né depuis 1917, les luttes ouvrières n’ont nullement été absentes de la scène de l’histoire.
Faut-il rappeler, entre bien autre chose, la grève anglaise de mai 1926, la riposte de la classe ouvrière française à la manifestation fasciste du 6 février 1934, la lutte héroïque, en octobre de la même année des travailleurs des Asturies, le mouvement de juin 1936 en France, la résistance, le combat acharné et désespéré mené par le prolétariat espagnol de 1936 à 1939, malgré la trahison de ses directions. Et plus près de nous, les vagues de grèves qui marquèrent les années 47-48, 1953, 1955 en France, sans oublier l’insurrection de 1956 du prolétariat hongrois, qui 40 ans après Octobre retrouvait spontanément la forme d’organisation des conseils ouvriers.
Bien sûr, on pourra toujours dire que ces luttes ouvrières marquaient la fin d’une époque, étaient des combats d’arrière-garde, et que la conscience de classe du prolétariat a disparu.
C’est un fait que la conscience de classe, au sens de conscience socialiste, celle qui s’incarnait dans le parti ouvrier a disparu depuis plusieurs décennies, et on peut effectivement se demander si cela n’est pas lié à une évolution interne de la classe ouvrière elle-même.
Mais il faut tout d’abord noter que si le réformisme social-démocrate, apparu à l’apogée du capitalisme, fut un réformisme avoué, ce qui lui permettait l’existence d’une base sociale propre, l’aristocratie ouvrière corrompue par l’impérialisme, le mouvement stalinien, n’a jamais pu se permettre de renoncer complètement, devant les travailleurs, à une certaine phraséologie révolutionnaire.
Cela prouve que les bases sociales du réformisme, loin de se développer au fur et à mesure que le temps passe, se rétrécissent au contraire. Et ce ne sont pas les actuelles difficultés du gouvernement Wilson qui prouveront le contraire.
Et ce qui est plus significatif encore que le catalogue des luttes ouvrières depuis un demi-siècle, bien que moins spectaculaire, c’est, dans un pays comme la France, la tactique employée par les staliniens dans les mouvements revendicatifs, la manière dont ils s’imposent au mouvement ouvrier.
La volonté manifeste de la direction stalinienne de morceler les luttes revendicatives au maximum, de trouver des formes d’action, telles que les grèves tournantes, qui la mette autant que faire se peut à l’abri de toute possibilité de débordement, prouve qu’elle est sans cesse obligée de se méfier des réactions de la classe ouvrière, et de sa propre base.
C’est que spontanément, même privée de direction révolutionnaire, la classe ouvrière est capable de poser dans les faits la question du pouvoir, même si elle ne peut la résoudre. C’est ce qu’elle a fait en juin 1936, et la politique de l’appareil stalinien prouve clairement que pour lui, c’est un danger qui existe toujours.
Et les méthodes de gangstérisme employées pour maintenir sa domination sur le mouvement ouvrier, la lutte physique menée contre toute manifestation des idées révolutionnaires, montre également que la direction stalinienne est bien plus convaincue que certains soi-disant révolutionnaires, de l’écho que ces idées pourraient rencontrer dans la classe ouvrière.
Certes, le poids à soulever pour vaincre le stalinisme est lourd, mais il n’est si lourd que parce qu’il est destiné à neutraliser la pression révolutionnaire potentielle de la classe ouvrière.


Certains affirment que la révolution prolétarienne n’est plus, à cause des changements intervenus dans le monde depuis 50 ans, et de l’existence de l’URSS, le seul chemin menant au socialisme.
C’est ainsi que les staliniens justifient la théorie de la coexistence pacifique, et celle des voies pacifiques vers le socialisme.
La force du « camp socialiste » est aujourd’hui telle, expliquent-ils, que d’une part la guerre est désormais évitable, parce que l’impérialisme ne peut pas prendre le risque de sa propre destruction, et que d’autre part, après avoir été rattrapé et dépassé sur le plan économique, il capitulera sans aucun doute sans combat devant les « forces progressistes ».
Discuter la possibilité d’une coexistence pacifique illimitée entre l’URSS et l’impérialisme, n’est pas exactement, ici, notre propos, et il nous paraît vain d’opposer des arguments à des illusions capables de résister aux centaines de bombes que l’aviation américaine déverse chaque jour sur le Vietnam. Mais est-il possible que la bourgeoisie puisse un jour abandonner le pouvoir sans combattre ?
Une telle hypothèse ne serait pas impossible si la révolution socialiste avait déjà triomphé dans la plupart des pays industrialisés. Mais tant que l’impérialisme n’a pas été vaincu là où est sa force, dans les grandes métropoles de l’Europe occidentale et en Amérique du Nord, il est fou de rêver qu’il puisse quitter sans luttes la scène de l’histoire.
Et quand bien même cela serait possible, sans être certain, baser toute sa politique sur cette possibilité, confier le sort du prolétariat et du socialisme au hasard, serait une trahison. S’il y avait 99 chances sur 100 pour que la bourgeoisie accepte philosophiquement son sort, il faudrait tout de même armer physiquement, et surtout moralement le prolétariat pour la 100ème éventualité.
Mais il y a aussi des militants qui ne croient pas à la coexistence pacifique, ni aux possibilités de passage pacifique au socialisme, et qui s’appuient néanmoins sur les transformations que le monde a connues depuis 50 ans pour renoncer, plus ou moins explicitement, à la construction de partis ouvriers révolutionnaires de type bolchévik.
Et malheureusement, il y a parmi eux, nombre de militants se réclamant du trotskysme, et pas seulement les pablistes avoués.
Un tel renoncement découlait naturellement de l’analyse que ces camarades faisaient, et font encore, des démocraties populaires, et de certaines révolutions coloniales.
Pourquoi on effet s’obstiner à essayer de construire un parti ouvrier révolutionnaire, si un parti stalinien peut, ne serait-ce que dans certaines conditions, remplir, même d’une façon déformée, le même rôle ?
Pourquoi le faire dans les pays sous-développés si une direction nationaliste petite-bourgeoise peut, sous la contrainte des événements, créer un État ouvrier, même déformé ?
Il faudrait, pour s’obstiner dans la tâche difficile de construction du parti révolutionnaire, si l’on fait siennes de telles idées, être un maniaque de la perfection qui ne tolère pas la moindre petite « déformation » à un État ouvrier, ou être inconséquent.
Tout porte à croire que ces camarades sont plutôt inconséquents ! D’une analyse qui leur est fondamentalement commune, les uns ont déduit la nécessité d’un entrisme sui generis au sein du mouvement stalinien, ou lorsqu’il n’existait pas du mouvement social-démocrate, les autres ont crié à la trahison devant une telle perspective, mais n’ont pas hésité à s’accrocher aux basques de certaines organisations nationalistes petite-bourgeoises.
De quatorze ans d’échec dans la tâche de construction de partis ouvriers révolutionnaires, le pablisme tirait la conclusion qu’il fallait trouver de nouvelles voies. Mais on attend impatiemment de voir les fruits de quatorze ans d’entrisme « sui generis ».
Quant à la politique de la section française du Comité International, vis-à-vis du MNA de Messali Hadj, il n’y a pas eu besoin d’attendre si longtemps pour la voir jugée par les faits.
Il ne faut pas se faire d’illusions. Nul part l’histoire ne dispensera les révolutionnaires de la première de leurs tâches, construire une direction révolutionnaire, ce qui signifie à la fois reconstruire une Internationale révolutionnaire, et construire dans chaque pays un parti révolutionnaire.

Camarades, il y a 50 ans, la révolution socialiste mondiale remportait sa première victoire. Mais malgré des luttes grandioses et héroïques du prolétariat dans le demi-siècle qui suivit, luttes vouées à l’échec par suite de l’absence d’une véritable direction révolutionnaire, cette première victoire resta isolée.
Pourtant, l’évolution du monde impérialiste montre que le socialisme est, plus que jamais, la seule voie de salut pour l’humanité.
50 ans, c’est à la fois beaucoup et peu. C’est beaucoup dans la vie d’un homme, mais c’est bien peu au regard de l’histoire.
Brisés physiquement ou moralement par le stalinisme, les révolutionnaires qui se sont attelés au cours de ces 50 ans à la construction d’une direction révolutionnaire, dans l’Internationale Communiste d’abord, dans la Quatrième Internationale ensuite, n’ont pas pu mener leur tâche à bien.
Mais ils ont pu au moins transmettre l’acquis théorique du bolchévisme et du trotskysme.
Le stalinisme qui a représenté, pendant des années, le principal obstacle au travail des révolutionnaires est loin d’être mort. Mais il est incontestablement entré dans son déclin.
Notre génération se trouve placée dans des conditions infiniment plus favorables que ses devancières pour mener sa tâche à bien.
C’est à elle qu’il appartiendra de construire enfin l’Internationale nécessaire au triomphe de la révolution socialiste mondiale, si elle sait s’inspirer non seulement des idées, mais encore de l’exemple d’abnégation, de dévouement à la cause ouvrière, d’héroïsme dans les petites tâches quotidiennes comme dans les combats de la guerre civile, dans les jours sombres de la clandestinité, comme dans les jours brûlants de la révolution, que surent donner les militants du parti qui, il y a 50 ans, menait les travailleurs russes à la victoire.
Et en ce cinquantième anniversaire de la naissance du premier État ouvrier, crier « Vive la révolution socialiste d’Octobre » n’aurait aucun sens si nous n’ajoutions pas :
« Vive la lutte pour la reconstruction de la Quatrième Internationale ! »
« Vive la lutte pour la révolution mondiale ! »

:: Un jour dans la vie d’Armonie, militante communiste révolutionnaire

Ce n'est pas tous les jours qu'un grand média s'intéresse à une militante communiste révolutionnaire... alors ne boudons pas notre plaisir ! ;-)

"Un jour dans la vie d’Armonie", militante de #LutteOuvriere, un reportage de Sarah Lefèvre pour Là-Bas si j'y suis (de Daniel Mermet, #f_inter), diffusé le 28 août 2012.


lundi 10 septembre 2012

:: Le bolchévisme est-il responsable du stalinisme ? (Trotsky, 1937)

Les époques réactionnaires comme la nôtre non seulement désagrègent et affaiblissent la classe ouvrière en isolant son avant-garde, mais aussi abaissent le niveau idéologique général du mouvement en rejetant la pensée politique loin en arrière, à des étapes dépassées depuis longtemps. Dans ces conditions, la tâche de l'avant-garde est avant tout de ne pas se laisser entraîner par le reflux général. Il faut aller contre le courant. Si le rapport défavorable des forces ne permet pas de conserver les positions politiques précédemment occupées, il faut se maintenir au moins sur les positions idéologiques, car c'est en elles qu'est concentrée l'expérience chèrement payée du passé. Une telle politique apparaît aux yeux des sots comme du "sectarisme". En réalité elle ne fait que préparer un nouveau bond gigantesque en avant, avec la vague de la prochaine montée historique.

[...]

Est-il vrai pourtant que le stalinisme représente le produit légitime du bolchevisme, comme le croit toute la réaction, comme l'affirme Staline lui-même, comme le pensent les mencheviks, les anarchistes et quelques doctrinaires de gauche qui se jugent marxiste? "Nous l'avions toujours prédit, disent-ils, ayant commencé avec l'interdiction des autres partis socialistes, avec l'écrasement des anarchistes, avec l'établissement de la dictature des bolcheviks dans les soviets, la Révolution d'Octobre ne pouvait manquer de conduire à la dictature de la bureaucratie. Le stalinisme est, à la fois, la continuation et la faillite du léninisme".

L'erreur de ce raisonnement commence avec l'identification tacite du bolchevisme, de la Révolution d'Octobre et de l'Union Soviétique. Le processus historique, qui consiste dans la lutte des forces hostiles, est remplacé par l'évolution du bolchevisme dans le vide. Cependant le bolchevisme est seulement un courant politique, certes étroitement lié à la classe ouvrière, mais non identique à elle. Et, outre la classe ouvrière, il existe en U.R.S.S. plus de cent millions de paysans, de nationalités diverses, un héritage d'oppression, de misère et d'ignorance.

L'Etat créé par les bolcheviks reflète, non seulement la pensée et la volonté des bolcheviks, mais aussi le niveau culturel du pays, la composition sociale de la population, la pression du passé barbare et de l'impérialisme mondial, non moins barbare. Représenter le processus de dégénérescence de l'Etat Soviétique comme l'évolution du bolchevisme pur, c'est ignorer la réalité sociale au nom d'un seul de ses éléments isolé d'une manière purement logique. Il suffit au fond de nommer cette erreur élémentaire par son nom pour qu'il n'en reste pas trace.

Le bolchevisme lui-même, en tout cas, ne s'est jamais identifié ni à la Révolution d'Octobre, ni à l'Etat Soviétique qui en est sorti. Le bolchevisme se considérait comme un des facteurs de l'histoire, son facteur "conscient", facteur très important mais nullement décisif. Nous voyons le facteur décisif --sur la base donnée des forces productives - dans la lutte des classes, et non seulement à l'échelle national, mais aussi internationale.

Quand les bolcheviks faisaient des concessions aux tendances petites-bourgeoises des paysans, qu'ils établissaient des règles strictes pour l'entrée dans le parti, qu'ils épuraient le parti des éléments qui lui étaient étrangers, qu'ils interdisaient les autres partis, qu'ils introduisaient la N.E.P., qu'ils en venaient à céder des entreprises sous forme de concessions ou qu'ils concluaient des accords diplomatiques avec des gouvernements impérialistes, eux, bolcheviks, tiraient des conclusions particulières de ce fait fondamental qui leur était clair théoriquement depuis le début même; à savoir que la conquête du pouvoir, quelque importante qu'elle soit en elle-même, ne fait nullement du parti le maître tout-puissant du processus historique. Certes, après s'être emparé de l'Etat, le parti reçoit la possibilité d'agir avec une force sans précédent sur le développement de la société; mais en revanche lui-même est soumis à une action décuplée de la part de tous les autres membres de cette société. Il peut être rejeté du pouvoir par les coups directs des forces hostiles. Avec des rythmes plus lents de l'évolution, il peut, tout en se maintenant au pouvoir, dégénérer intérieurement. C'est précisément cette dialectique du processus historique que ne comprennent pas les raisonneurs sectaires qui tentent de trouver dans la putréfaction de la bureaucratie staliniste un argument définitif contre le bolchevisme. Au fond, ces Messieurs disent ceci: mauvais est le parti révolutionnaire qui ne renferme pas en lui-même de garanties contre sa dégénérescence.
En face d'un pareil critère, le bolchevisme est évidemment condamné; il ne possède aucun talisman. Mais ce critère lui-même est faux. La pensée scientifique exige une analyse concrète: comment et pourquoi le parti s'est-il décomposé? Jusqu'à maintenant personne n'a donné cette analyse, sinon les bolcheviks eux-mêmes. Ils n'ont nullement eu besoin pour cela de rompre avec le bolchevisme. Au contraire, c'est dans l'arsenal de celui-ci qu'ils ont trouvé tout le nécessaire pour expliquer son sort. La conclusion à laquelle nous arrivons est celle-ci: évidemment le stalinisme est sorti du bolchevisme; mais il en est sorti d'une façon non pas logique, mais dialectique; non pas comme son affirmation révolutionnaire, mais comme sa négation thermidorienne. Ce n'est nullement une seule et même chose.

Cependant, les bolcheviks n'ont pas eu besoin des Procès de Moscou pour expliquer, après coup, les causes de la décomposition du parti dirigeant de l'U.R.S.S. Ils avaient prévu depuis longtemps la possibilité d'une telle variante de l'évolution, et, d'avance, s'étaient exprimés sur elle. Rappelons le pronostic que les bolcheviks avaient déjà fait, non seulement à la veille de la Révolution d'Octobre, mais déjà un certain nombre d'année auparavant. Le groupement fondamental des forces à l'échelle nationale et internationale ouvre pour le prolétariat la possibilité d'arriver, pour la première fois, au pouvoir dans un pays aussi arriéré que la Russie. Mais le même groupement des forces donne, par avance, la certitude que sans victoire plus ou moins prompte du prolétariat dans les pays avancés, l'Etat ouvrier ne se maintiendra pas en Russie. Le régime soviétique laissé a lui-même tombera ou dégénérera. Plus exactement il dégénérera pour tomber ensuite. Il m'est arrivé personnellement d'écrire plusieurs fois là-dessus, à commencer dès 1905. Dans mon Histoire de la Révolution Russe(cf. l'appendice du dernier tome, "Socialisme dans un seul pays"), il a été rassemblé ce qu'ont dit les chefs du bolchevisme à ce sujet de 1917 à 1923. Tout se réduit à une seule chose: sans révolution en Occident, le bolchevisme sera liquidé, soit par la contre-révolution interne, soit par l'intervention étrangère, soit par leur combinaison. En particulier, Lénine a indiqué, plus d'une fois, que la bureaucratisation du régime soviétique est, non pas une question technique ou organisationnelle, mais le commencement possible d'une dégénérescence de l'Etat ouvrier.

Au XIe Congrès du parti, en mars 1922, Lénine parla sur le soutien qu'au moment de la N.E.P., quelques politiciens bourgeois, en particulier le professeur libéral Oustrialov, s'étaient décidés à offrir à la Russie Soviétique. "Je suis pour le soutien du pouvoir soviétique en Russie, dit Oustrialov, --quoi qu'il soit un cadet, un bourgeois-- parce qu'il est entré dans une voie dans laquelle il deviendra un pouvoir bourgeois ordinaire". Lénine préfère la voix cynique de l'ennemi aux "douces roucoulades communistes". C'est avec une rude sobriété qu'il averti le parti du danger: "Des choses telles que celles dont parle Oustrialov sont possibles. Il faut le dire carrément. L'histoire connaît des transformations de toutes sortes, se reposer sur la conviction, le dévouement et autres excellentes qualités morales, c'est une chose nullement sérieuse en politique. D'excellentes qualités morales existent chez un nombre infime de gens, et ce sont des masses gigantesques qui décident de l'issue historique, masses qui traitent avec fort peu de politesse ce nombre infime de gens, si ces gens ne leur plaisent pas. En un mot le Parti n'est pas l'unique facteur de l'évolution et, à une grande échelle historique, il n'est pas le facteur décisif".

"Il arrive qu'une nation conquière une autre nation, continue Lénine au même congrès, le dernier qui se fit avec sa participation... C'est très simple et compréhensif à quiconque. Mais qu'arrive-t-il avec la civilisation de ces nations? Ici, ce n'est pas aussi simple. Si la nation, qui a fait la conquête, a une civilisation supérieure à la nation vaincue, elle lui impose sa civilisation; mais si c'est le contraire, il arrive que le vaincu impose sa civilisation au conquérant. N'est-il pas arrivé quelque chose de semblable dans la capitale de la R.S.F.S.R. et n'en est-il pas résulté que 4.700 communistes (presque toute une division, et les meilleurs des meilleurs) se sont trouvés soumis à une civilisation étrangère?" Ceci fut dit au commencement de 1922, et d'ailleurs pas pour la première fois. L'histoire n'est pas faite par quelques hommes, seraient-ils les "meilleurs des meilleurs"; et, qui plus est, ces "meilleurs" peuvent dégénérer dans le sens d'une civilisation "étrangère" c'est-à-dire bourgeoise. Non seulement l'Etat soviétique peut sortir de la voie socialiste, mais le parti bolchevik aussi peut, dans des conditions historiques défavorables, perdre son bolchevisme.

C'est de la claire compréhension de ce danger qu'est née l'Opposition de gauche, définitivement formée en 1923. Enregistrant de jour en jour des symptômes de dégénérescence, elle s'efforça d'opposer au Thermidor menaçant la volonté consciente de l'avant-garde prolétarienne. Cependant ce facteur subjectif s'est trouvé insuffisant. Les "masses gigantesques" qui, selon Lénine, décident de l'issue de la lutte, étaient harassées par les privations dans leur pays et par une trop longue attente de la Révolution Mondiale. Les masses ont perdu courage. La bureaucratie a pris le dessus. Elle maîtrisa l'avant-garde prolétarienne, foula aux pieds le marxisme, prostitua le parti bolcheviste. Le stalinisme fut victorieux. Sous la forme de l'Opposition de gauche, le bolchevisme rompit avec la bureaucratie soviétique et son Komintern. Telle fut la véritable marche de l'évolution.
Certes, dans le sens formel, le stalinisme est sorti du bolchevisme. Aujourd'hui encore, la bureaucratie de Moscou continue à se nommer parti bolchevik. Elle utilise simplement la vieille étiquette du bolchevisme pour mieux tromper les masses. D'autant plus pitoyables sont les théoriciens qui prennent l'écorce pour le noyau, l'apparence pour la réalité. En identifiant stalinisme et bolchevisme, ils rendent le meilleur service aux thermidoriens et, par là, jouent un rôle manifestement réactionnaire.

Avec l'élimination de tous les autres partis de l'arène politique, les intérêts et les tendances contradictoires des diverses couches de la population devaient, à tel ou tel degré, trouver leur expression dans le parti dirigeant. Au fur et à mesure que le centre de gravité politique se déplaçait de l'avant-garde prolétarienne vers la bureaucratie, le parti se modifiait aussi bien par sa composition sociale que par son idéologie. Grâce à la marche impétueuse de l'évolution, il a subi, au cours des quinze dernières années, une dégénérescence beaucoup plus radicale que la social-démocratie pendant un demi-siècle. L'épuration actuelle trace entre le bolchevisme et le stalinisme, non pas un simple trait de sang, mais tout un fleuve de sang. L'extermination de toute la vieille génération des bolcheviks, d'une partie importante de la génération intermédiaire qui avait participé à la guerre civile et aussi de la partie de la jeunesse qui avait repris le plus au sérieux les traditions bolchevistes, démontre l'incompatibilité, non seulement politique, mais aussi directement physique du stalinisme et du bolchevisme. Comment donc peut-on ne pas voir cela ?

Les anarchistes, de leur côté, tentent de voir dans le stalinisme le produit organique, non seulement du bolchevisme et du marxisme, mais du "socialisme étatique" en général. Ils consentent à remplacer la patriarcale "fédération des communes libres" de Bakounine par une fédération plus moderne des Soviets libres. Mais ils sont avant tout contre l'Etat centralisé. En effet, une branche du marxisme "étatique", la social-démocratie, une fois arrivée au pouvoir, est devenue une agence déclarée du capital.

Une autre a engendré une nouvelle caste de privilégiés. C'est clair, la source du mal est dans l'Etat. Considéré dans une large perspective historique, on peut trouver un grain de vérité dans ce raisonnement. L'Etat, en tant qu'appareil de contrainte, est incontestablement une source d'infection politique et morale. Cela concerne aussi, comme le montre expérience, l'Etat Ouvrier. Par conséquent, on peut dire que le stalinisme est un produit d'une étape de la société où l'on n'a pas encore pu arracher la camisole de force de l'Etat. Mais cette situation, sans rien donner qui permette d'apprécier le bolchevisme ou le marxisme, caractérise seulement le niveau général de la civilisation humaine, et avant tout le rapport des forces entre le prolétariat et la bourgeoisie. Après nous être mis d'accord avec les anarchistes que l'Etat, même ouvrier, est engendré par la barbarie des classes et que la véritable histoire de l'humanité commencera avec l'abolition de l'Etat, il reste devant nous, dans toute sa force, la question suivante quelles sont les voies et les méthodes qui sont capables de conduire, à la fin des fins, à l'abolition de l'Etat? L'expérience récente témoigne que ce ne sont pas, en tout cas, les méthodes de l'anarchisme.

Les chefs de la C.N.T. espagnole, la seule organisation anarchiste notable sur la terre, se sont changés, à l'heure critique, en ministres de la bourgeoisie. Ils expliquent leur trahison ouverte de la théorie anarchiste par la pression des "circonstances exceptionnelles". Mais n'est-ce pas le même argument qu'ont avancé, en leur temps, les chefs de la social-démocratie allemande? Assurément, la guerre civile n'est nullement une circonstance pacifique et ordinaire, mais plutôt une "circonstance exceptionnelle". Mais c'est précisément pour de telles "circonstances exceptionnelles" que se prépare toute organisation révolutionnaire sérieuse. L'expérience de l'Espagne a démontré, une fois de plus, qu'on peut nier l'Etat dans des brochures éditées dans des "circonstances normales", avec la permission de l'Etat bourgeois, mais que les conditions de la révolution ne laissent aucune place pour la négation de l'Etat et en exigent la conquête. Nous n'avons nullement l'intention d'accuser les anarchistes espagnols de ne pas avoir liquidé l'Etat d'un simple trait de plume. Un parti révolutionnaire, même une fois qu'il s'est emparé du pouvoir (ce que les chefs anarchistes espagnols n'ont pas su faire malgré l'héroïsme des ouvriers anarchistes) n'est nullement encore le maître tout-puissant de la société. Mais d'autant plus âprement accusons-nous la théorie anarchiste qui s'est trouvée convenir pleinement pour une période pacifique mais à laquelle il a fallu renoncer en hâte dès que sont apparues les "circonstances exceptionnelles" de la révolution. Dans l'ancien temps on rencontrait des généraux (il s'en trouve sans doute encore maintenant) qui pensaient que ce qui abîme le plus l'armée, c'est la guerre. Les révolutionnaires qui se plaignent que la révolution renverse leur doctrine ne valent guère mieux.

Les marxistes sont pleinement d'accord avec les anarchistes quant au but final, la liquidation de l'Etat. Le marxisme reste "étatique" uniquement dans la mesure où la liquidation de l'Etat ne peut être atteinte en se contentant d'ignorer tout simplement cet Etat. L'expérience du stalinisme ne renverse nullement l'enseignement du marxisme, mais le confirme par la méthode inverse. Une doctrine révolutionnaire, qui enseigne au prolétariat à s'orienter correctement dans une situation et à l'utiliser activement, ne renferme pas en soi, bien entendu, de garantie automatique de sa victoire. Mais, par contre, la victoire n'est possible que grâce à cette doctrine. Il est en outre impossible de se représenter cette victoire sous la forme d'un acte unique. Il faut prendre la question dans la perspective d'une large époque. Le premier état ouvrier, sur une base économique peu développée et dans l'anneau de l'impérialisme, s'est transformée en gendarmerie du stalinisme. Mais le véritable bolchevisme a déclaré à cette gendarmerie une lutte sans merci. Pour se maintenir, le stalinisme est contraint de mener maintenant une guerre civile ouverte contre le bolchevisme qualifié de "trotskysme", non seulement en U.R.S.S., mais aussi en Espagne. Le vieux parti bolcheviste est mort, mais le bolchevisme relève partout la tête.

Faire procéder le stalinisme du bolchevisme ou du marxisme, est exactement la même chose que faire procéder la contre-révolution de la révolution. C'est sur ce schéma que s'est toujours modelée la pensée des conservateurs que sont les libéraux et ensuite la pensée réformiste.
Les révolutions par suite de la structure de classes de la société, ont toujours engendré des contre-révolutions. Cela ne montre-t-il pas, demande le raisonneur, que dans la méthode révolutionnaire il y a quelque vice interne? Pourtant, jusqu'à maintenant, ni les libéraux, ni les réformistes n'ont su inventer des méthodes "plus économiques".

Mais s'il n'est pas facile de rationaliser un processus historique vivant, il n'est, par contre, nullement difficile d'interpréter, d'une façon rationaliste, la succession de ces vagues, en faisant procéder logiquement le stalinisme du "socialisme étatique", le fascisme du marxisme, la réaction de la révolution, en un mot l'antithèse de la thèse. Dans ce domaine, comme dans de nombreux autres, la pensée anarchiste reste prisonnière du rationalisme libéral. La pensée véritablement révolutionnaire est impossible sans dialectique.

L'argumentation des rationalistes prend parfois, du moins extérieurement, un caractère plus concret. Le stalinisme procède, pour eux, non pas du bolchevisme dans son ensemble, mais de ses péchés politiques [Un des représentants les plus typiques de ce genre de pensées est l'auteur français d'un livre sur Staline, Boris Souvarine. Les côtés matériel et documentaire de l'oeuvre de Souvarine représentent le produit d'une longue et consciencieuse recherche. Cependant, la philosophie historique de l'auteur étonne par sa vulgarité. Pour expliquer toutes les mésaventures historiques ultérieures, il recherche les voies internes contenus dans le bolchevisme. L'influence sur le bolchevisme des conditions réelles du processus historique n'existe pas pour lui. M. Taine lui-même, avec sa théorie du "milieu" est plus proche de Marx que Souvarine.]. Les bolcheviks, nous disent Gorter, Pannekoek, les "spartakistes" allemands, etc., ont remplacé la dictature du prolétariat par la dictature du parti. Staline a remplacé la dictature du parti par la dictature de la bureaucratie. Les bolcheviks ont anéanti tous les partis sauf le leur; Staline a étranglé le parti bolcheviste dans l'intérêt de la clique bonapartiste. Les bolcheviks en sont venus à des compromis avec la bourgeoisie; Staline est devenu son allié et son soutien. Les bolcheviks ont reconnu la nécessité de participer aux vieux syndicats et au parlement bourgeois; Staline s'est lié d'amitié avec la bureaucratie syndicale et avec la démocratie bourgeoise. On peut poursuivre de semblables rapprochements aussi longtemps que l'on veut. Malgré l'effet qu'ils peuvent produire extérieurement, ils sont absolument vides.
Le prolétariat ne peut arriver au pouvoir qu'à travers son avant-garde. La nécessité même d'un pouvoir étatique découle du niveau culturel insuffisant des masses et leur hétérogénéité. Dans l'avant-garde révolutionnaire organisée en parti se cristallise la tendance des masses à parvenir à leur affranchissement. Sans la confiance de la classe dans l'avant-garde, sans soutien de l'avant-garde par la classe, il ne peut être question de la conquête du pouvoir. C'est dans ce sens que la révolution prolétarienne et la dictature sont la cause de toute la classe, mais pas autrement que sous la direction de l'avant-garde. Les soviets ne sont que la liaison organisée de l'avant-garde avec la classe.

Le contenu révolutionnaire de cette forme ne peut être donné que par le parti. Cela est démontré par l'expérience positive de la Révolution d'Octobre et par l'expérience négative des autres pays (Allemagne, Autriche, Espagne), enfin personne non seulement n'a montré pratiquement, mais n'a même tenté d'expliquer précisément sur le papier comment le prolétariat peut s'emparer du pouvoir sans la direction politique d'un parti qui sait ce qu'il veut. Si le parti soumet politiquement les soviets à sa direction, en lui-même, ce fait change aussi peu le système soviétique que la domination d'une majorité conservatrice change le système du parlementarisme britannique.

Quant à l'interdiction des autres partis soviétiques, elle ne découlait nullement de quelque "théorie" bolcheviste, mais fut une mesure de défense de la dictature dans un pays arriéré et épuisé, entouré d'ennemis de toutes parts. Il était clair pour les bolcheviks, dès le début même, que cette mesure, complétée ensuite par l'interdiction des fractions à l'intérieur du parti dirigeant lui-même, contenait les plus grands dangers. Cependant, la source du danger n'était pas dans la doctrine ou la tactique, mais dans la faiblesse matérielle de la dictature dans les difficultés de la situation intérieure et extérieure. Si la révolution avait vaincu, ne fût-ce qu'en Allemagne, du même coup le besoin de l'interdiction des autres partis soviétiques aurait disparu. Que la domination d'un seul parti ait juridiquement servi de point de départ au régime totalitaire staliniste, c'est absolument indiscutable. Mais la cause d'une telle évolution n'est pas dans le bolchevisme, ni même dans l'interdiction des autres partis, comme mesure militaire temporaire, mais dans la série des défaites du prolétariat en Europe et en Asie.

Il en est de même avec la lutte contre l'anarchisme. A l'époque héroïque de la révolution, les bolcheviks marchèrent la main dans la main avec les anarchistes véritablement révolutionnaires. Le parti absorba beaucoup d'entre eux dans ses rangs. L'auteur de ces lignes a, plus d'une fois, examiné, avec Lénine, la question de la possibilité de laisser aux anarchistes certaines parties du territoire pour qu'ils y mènent avec le consentement de la population, leurs expériences de suppression immédiate de l'Etat. Mais les conditions de la guerre civile, du blocus et de la famine laissèrent trop peu d'aisance pour de pareils plans. L'insurrection de Kronstadt? Mais le gouvernement révolutionnaire ne pouvait, bien entendu, "faire cadeau" aux marins insurgés d'une forteresse qui commandait la capitale, uniquement parce qu'à la rébellion des soldats paysans s'étaient joints quelques anarchistes douteux. L'analyse historique concrète des événements ne laisse aucune place pour les légendes qui furent créées par l'ignorance et le sentimentalisme autour de Kronstadt, de Makno et d'autres épisodes de la révolution.

Il reste seulement le fait que les bolcheviks, dès le début même, employèrent non seulement la conviction mais aussi la coercition, parfois sous une forme assez rude. Il est incontestable aussi que la bureaucratie sortie de la révolution a monopolisé dans ses mains le système de coercition. Chaque étape de l'évolution, même quand il s'agit d'étapes aussi catastrophiques que la révolution et la contre-révolution, sort de l'étape précédente, a en elle ses racines et porte certains de ses traits.

Les libéraux, y compris le couple Webb, ont toujours affirmé que la dictature bolcheviste représente une nouvelle édition du tsarisme. Par là, ils ferment les yeux sur les détails tels que l'abolition de la monarchie et de la noblesse, la remise de la terre aux paysans, l'expropriation du capital, l'introduction de l'économie planifiée, l'éducation athéiste, etc. Exactement de même, la pensée libérale anarchiste ferme les yeux sur le fait que la révolution bolcheviste, avec toutes ses mesures de répression, signifiait la subversion des rapports sociaux dans l'intérêt des masses, alors que le coup d'Etat de Staline accompagne le remaniement de la société soviétique dans l'intérêt d'une minorité privilégiée. Il est clair que dans les identifications du stalinisme au bolchevisme, il n'y a pas une trace de critère socialiste.

:: Du mensonge de la prétendue construction du socialisme dans un seul pays


BartaDans la pensée de Lénine et de Trotsky, les principaux organisateurs de la nouvelle Internationale, on ne pouvait mener cette action révolutionnaire des masses sans avoir un programme international qui corresponde au caractère de l’époque impérialiste, c’est-à-dire l’époque où le capital financier dirige l’économie et la politique mondiales. A ce programme international correspond d’autre part nécessairement une organisation internationale des différents partis politiques du prolétariat, une sorte d’Etat-major international des masses en lutte sur l’ensemble du terrain mondial.

A l’époque impérialiste, infiniment plus qu’à l’époque du capitalisme industriel du XIXème siècle, aucun parti prolétarien ne peut établir son programme en se basant seulement ou principalement sur les conditions et les tendances de l’évolution de son pays. Au contraire "le sens dans lequel se dirige le prolétariat au point de vue national doit se déduire et ne peut se déduire que de la direction prise dans le domaine international et non pas vice-versa" (Trotsky). C’est en cela d’ailleurs que consiste la différence fondamentale qui sépare l’internationalisme communiste de toutes les autres tendances du mouvement ouvrier.

Et cependant, devant l’isolement de la révolution russe, consécutive aux défaites successives du prolétariat mondial entre 1917 et 1923, devant la fatigue des ouvriers russes et la stabilisation éphémère du capitalisme, la direction stalinienne de la IIIème Internationale substitua après la mort de Lénine, vers la fin de 1924, à son programme jusqu’alors entièrement basé sur la révolution internationale, une théorie "consolatrice", celle du "socialisme dans un seul pays". Mais en fait il s’agissait d’une orientation politique nouvelle, dont il faut chercher les racines dans une conception social-patriotique du rôle de l’URSS dans la révolution mondiale. En 1924, quand Staline lança pour la première fois cette formule, devenue depuis la base de toute sa politique intérieure et extérieure, les conditions objectives ne permettaient pas encore à la grande masse de militants révolutionnaires du monde d’apprécier toutes les conséquences inévitables d’une telle orientation. Et l’opposition soulevée par Trotsky au sein de la IIIème Internationale contre le "socialisme dans un seul pays" n’a paru alors qu’une injustifiable tentative de scission et de discorde, trop "théorique" pour avoir un résultat pratique appréciable. Mais Trotsky, qui était capable de manier le marxisme non pas comme une doctrine empirique de "manœuvres" et de "combines" politiques, mais comme une science, avait vu parfaitement juste.

La théorie du "socialisme dans un seul pays" était la négation de toute action et de toute organisation internationales du prolétariat. Elle ne pouvait nécessairement aboutir qu’à la liquidation du mouvement international. Qu’on compare après 25 ans ce qu’écrivait Trotsky en 1928 sur la signification réelle de la théorie stalinienne du "socialisme dans un seul pays" avec la dissolution récente de la IIIème Internationale survenue le 16 mai 1943 en pleine guerre impérialiste, à la veille de sa phase décisive, au moment où des millions d’ouvriers, de paysans, d’exploités et d’opprimés sur toute la planète gardent encore un suprême espoir : la délivrance de la barbarie impérialiste par la révolution mondiale.

"Le marxisme a toujours enseigné aux ouvriers, que même la lutte pour les salaires et la limitation de la journée de travail ne peut avoir de succès que si elle est menée en tant que lutte internationale. Et voilà qu’à présent, tout d’un coup, il se trouve que l’idéal de la société socialiste peut être réalisé par les seules forces d’une nation. C’est un coup mortel porté à l’Internationale. La conviction inébranlable que le but fondamental de classe ne peut pas être atteint, encore bien moins que les objectifs partiels, par des moyens nationaux ou dans le cadre d’une nation, constitue la moelle de l’internationalisme révolutionnaire. Si l’on peut arriver au but final à l’intérieur des frontières nationales par les efforts du prolétariat d’une nation, alors l’épine dorsale de l’internationalisme est brisée. ...Le Parti Communiste de n’importe quel pays capitaliste, après s’être pénétré de l’idée qu’il y a au sein de son Etat toutes les prémices "nécessaires et suffisantes" pour construire par ses propres forces "la société socialiste intégrale", ne se distinguera au fond en rien de la social-démocratie révolutionnaire, qui elle non plus n’avait pas commencé par Noske mais qui a définitivement trébuché sur cette question le 4 août 1914"