lundi 17 décembre 2012

:: La légende de Victor Hugo (Paul Lafargue)

Victor Hugo appartient désormais à l'impartialité de l'histoire.

Dès le coup d'Etat de 1852 la légende s'est emparée de Hugo. Durant l'Empire, dans l'intérêt de la propagande anti-bonapartiste et républicaine, on n'osait s'opposer à cette cristallisation de la fantaisie, en quête de demi-dieux : après le 16 mai, il n'y avait pas nécessité de troubler les dernières années d'un homme âgé, dont le rôle était fini. Mais aujourd'hui que le poète, célébré par la presse, reconnu et proclamé le "grand homme du siècle" dort au Panthéon, "la colossale tombe des génies", la critique reconquiert ses droits. Elle peut sans crainte de compromettre des intérêts politiques et de blesser inutilement un vieillard devenu inoffensif étudier la vie de cet homme, au nom retentissant. Elle a le devoir de dégager la vérité enfouie sous les mensonges et les exagérations.

Les hugolâtres se scandaliseront de ce qu'une critique impie, ose porter la main sur leur idole : mais qu'ils en prennent leur parti. – La critique historique ne cherche pas à plaire et ne craint pas de déplaire. Cette étude, écrite sur des notes recueillies en 1869, n'a pas la prétention d'épuiser le sujet, mais simplement de mettre en lumière le véritable caractère de Victor Hugo, si étrangement méconnu.

P. L.
Sainte Pélagie, 23 juin 1885.

Cette étude, écrite depuis des années, le lendemain de la mort de Victor Hugo, n'a rien perdu de son originalité, le côté de sa vie publique que j'envisage n'ayant jamais été ni étudié, ni critiqué.

P. L.
Paris, 30 mars 1891.

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1 --

Le premier juin 1885 Paris célébrait les plus magnifiques funérailles du siècle : il enterrait Victor Hugo il poeta sovrano. Pendant dix jours, la presse tout entière prépara l'opinion publique de France et d'Europe. Paris, un instant ému, par la promenade du drapeau rouge et les charges policières du Père Lachaise, qui revivifiaient les souvenirs de la Semaine sanglante, se remit à ne s'occuper que de celui qui fut "le plus illustre représentant de la conscience humaine". Les journaux n'avaient pas assez de leurs trois pages — la quatrième étant prise par les annonces, —pour exalter "le génie en qui vivait l'idée humaine". La langue que Victor Hugo avait cependant enrichie de si nombreuses expressions laudatives, semblait pauvre aux journalistes, du moment qu'elle était appelée à traduire leur admiration pour "le plus gigantesque penseur de l'univers", on recourut à l'image. Une feuille du soir, à court de vocables, représenta sur sa première page, le soleil plongeant dans l'océan. La mort de Hugo était la mort d'un astre. "L'art était fini !".

La population, brassée par l'enthousiasme journalistique, jeta trois cent mille hommes, femmes et enfants, derrière le char du pauvre qui emportait le poète au Panthéon, et un million sur les places, les rues et les trottoirs par où il passait.

Un vélum noir voilait de deuil l'Arc de Triomphe de la gloire impériale ; la lumière des becs de gaz et des lampadaires filtrait, lugubre, à travers le crêpe ; des couronnes d'immortelles et de peluches, des portraits de Hugo sur son lit de mort, des médailles de bronze, portant gravé : Deuil national..., enfin tous les symboles de la douleur désespérée avaient été réquisitionnés, et pourtant la multitude immense n'avait ni regrets pour le mort, ni souvenirs pour l'écrivain : Hugo lui était indifférent. Elle paraissait ignorer que l'on menait, sous ses yeux, au Panthéon "le plus grand poète qui eût jamais existé".

La foule houleuse et de belle humeur témoignait bruyamment sa satisfaction du temps et du spectacle ; elle s'enquérait du nom des célébrités et des délégations de villes et de pays qui défilaient pour son plaisir ; elle admirait les monumentales couronnes de fleurs portées sur des chars ; elle applaudissait les fifres des sociétés de tir, déchirant les oreilles de leurs airs discordants ; elle saluait de rires ironiques Déroulède et son sérieux en redingote verte ; et pour mettre le comble à sa joie, il ne manquait que le blason des Benni-bouffe-toujours du cortège, — le lapin sauté et leur arme, — la colossale seringue de carton.

Acteurs et spectateurs jubilaient. Il est vrai que les habitants des grands boulevards, désappointés de ce que l'on ne promenait pas le cadavre devant leurs portes, supputaient avec aigreur les sommes rondelettes qu'ils n'auraient pas manqué d'empocher ; le cœur ulcéré, ils se racontaient que des fenêtres et des balcons avaient été loués des centaines et des milliers de francs ; qu'en trois heures d'horloge on gagnait deux fois et plus le loyer de six mois. Mais le chagrin des grincheux disparaissait dans la réjouissance générale. Les brasseries à femmes du boulevard Saint-Michel débordaient sur le trottoir en échafaudage ; on achetait au poids de l'or le droit d'y cuire au soleil, en s'arrosant de bière frelatée. Les petites gens, installées aux bons endroits, dès la pointe du jour, qui avec une chaise, qui avec une table, un banc, une échelle, les cédaient aux curieux pour le prix de deux journées de rigolade et de vie de rentier. Les hôteliers, les cabaretiers, les fricoteurs de la race goulue souriaient d'allégresse en palpant dans leurs poches les pièces de cent sous que la fête rapportait : l'un d'eux disait d'un air très convaincu : "il faudrait qu'il meure toutes les semaines un Victor Hugo pour faire aller le commerce !" Le commerce marchait en effet ! Commerce de fleurs et d'emblèmes mortuaires ; commerce de journaux, de gravures, de lyres en zinc bronzé, doré, argenté, de médailles en galvano, d'effigies montées en épingle; commerce de crêpe noir et de brassards, d'écharpes, de rubans tricolores et multicolores ; commerce de bière, de vin, de charcuterie ; les gens affamés mangeaient et buvaient debout dans la rue, devant les comptoirs, n'importe quoi et à n'importe quel prix ; commerce d'amour, — les provinciaux et les étrangers, venus des quatre coins de l'horizon, honoraient le mort en festoyant avec les horizontales.

Les funérailles du premier juin ont été dignes du mort qu'on panthéonisait et dignes de la classe qui escortait le cadavre.

Les organisations socialistes révolutionnaires de France et de l'Etranger, qui sont la partie consciente du prolétariat, ne s'étaient pas fait représenter aux obsèques de Victor Hugo. Les anarchistes faisaient exception et pour se distinguer une fois de plus des socialistes révolutionnaires, ils essayèrent de mêler leur drapeau noir aux drapeaux multicolores du cortège; Elisée Reclus, leur homme remarquable, pria son ami Nadar d'inscrire son nom sur le registre mortuaire. Cependant le gouvernement en frappant d'interdit le déploiement du drapeau rouge ; M. Vacquerie en déclarant que dans l'exil, Hugo avait toujours marché derrière le drapeau rouge toutes les fois qu'on portait en terre une des victimes du coup d'Etat, et la presse radicale en réclamant le droit à la rue pour l'étendard de la Commune et en rappelant qu'en 1871 le proscrit de l'Empire avait ouvert sa maison de Bruxelles aux vaincus de Paris, tous semblaient à l'envie convier les révolutionnaires à s'assembler autour du cercueil de Victor Hugo, comme centre de ralliement des partis républicains. Mais les révolutionnaires socialistes refusèrent de prendre part à la promenade carnavalesque du premier juin.

La Cité de Londres, invitée, n'envoya pas de délégation aux funérailles du poète : des membres de son conseil prétendirent qu'ils n'avaient rien compris à la lecture de ses ouvrages ; c'était en effet bien mal comprendre Victor Hugo que de motiver son refus par de telles raisons. Sans nul doute, les honorables Michelin, Ruel et Lyon Allemand de Londres s'imaginèrent que l'écrivain, qui venait de trépasser, était un de ces prolétaires de la plume, qui louent à la semaine et à l'année leurs cervelles aux Hachette de l'éditorat et aux Villemessant de la presse. Mais si on leur avait appris que le mort avait son compte chez Rothschild, qu'il était le plus fort actionnaire de la Banque belge, qu'en homme prévoyant, il avait placé ses fonds hors de France, où l'on fait des révolutions et où l'on parle de brûler le Grand livre, et qu'il ne se départit de sa prudence et n'acheta de l'emprunt de cinq milliards pour la libération de sa patrie, que parce que le placement était à six pour cent ; si on leur avait fait entendre que le poète avait amassé cinq millions en vendant des phrases et des mots, qu'il avait été un habile commerçant de lettres, un maître dans l'art de débattre et de dresser un contrat à son avantage, qu'il s'était enrichi en ruinant ses éditeurs, ce qui ne s'était jamais vu ; si on avait ainsi énuméré les titres du mort, certes les honorables représentants de la Cité de Londres, ce cœur commercial des deux mondes, n'auraient pas marchandé leur adhésion à l'importante cérémonie ; ils auraient, au contraire, tenu à honorer le millionnaire qui sut allier la poésie au doit et avoir.

La bourgeoisie de France, mieux renseignée, voyait dans Victor Hugo une des plus parfaites et des plus brillantes personnifications de ses instincts, de ses passions et de ses pensées.

La presse bourgeoise, grisée par les louanges hyperboliques qu'elle jetait à pleines colonnes sur le mort, négligea de mettre en relief le côté représentatif de Victor Hugo, qui sera peut-être son titre le plus réel aux yeux de la postérité. Je vais essayer de réparer cet oubli.

2 --

Les légitimistes ne pardonnent pas à Victor Hugo, l'ultra-royaliste et l'ardent catholique d'avant 1830 d'être passé au parti républicain. Ils oublient qu'un fils de vendéen, M. de la Rochejacquelein, enrôlé dans le Sénat du second Empire, répondit cavalièrement à de semblables reproches : "Il n'y a que les imbéciles qui ne changent jamais". Le poète, incapable de ce dédain aristocratique, ne lança jamais au parti qu'il désertait cette impertinente excuse : mais il voulut expliquer aux républicains pourquoi il avait été royaliste.

— Ma mère était une brigande de la Vendée ; à quinze ans elle fuyait à travers le Bocage, comme Madame Bonchamp, comme Madame de la Roche-jacquelein, écrit-il en 1831, dans la préface des Feuilles d'automne. — Mon père, soldat de la République et de l'Empire bivouaquait en Europe ; je vécus auprès de ma mère et subis ses opinions ; pour elle "la Révolution c'était la guillotine, Bonaparte l'homme qui prenait les fils, l'empire du sabre [1]". Son influence, non contrebalancée, planta dans le jeune cœur de Hugo une haine vigoureuse de Napoléon et de la Révolution, car "il était soumis en tout à sa mère et prêt à tout ce qu'elle voulait [2]". Le royalisme de Hugo n'était que de la piété filiale et l'on sait que personne, mieux que lui, ne mérita l'épitaphe de bon fils, bon mari, bon père.

Emporté par son imagination, Hugo, le converti de 1830, se figurait les opinions de sa mère, non telles qu'elles avaient été, mais telles que les besoins de son excuse les exigeaient. En effet, cette brigande, qui battait la campagne pour le Roy s'amouracha d'un pataud, du républicain J.-L.-S. Hugo, qui, pour se mettre à la mode du jour, s'était affublé du prénom de Brutus. Elle l'avait connu à Nantes où siégeait une commission militaire, qui, parfois, jugeait et passait par les armes, en un seul jour, des fournées de dix et douze brigands et brigandes. Brutus Hugo remplissait auprès de cette commission les fonctions de greffier. En 1796, la brigande épousa civilement le soldat républicain, qui, plus Brutus que jamais, était pour l'instant et le resta jusqu'en 1797, rapporteur d'un conseil de guerre, qui jugeait expéditivement les royalistes : sans autre forme de procès, il les condamnait à mort, leur identité et inscription sur la liste des suspects, constatées. La brigande suivit son mari à Madrid, orna la cour de Joseph qui sur le trône d'Espagne, remplaçait le roi légitime, et permit à son fils aîné Abel, d'endosser la livrée bonapartiste, en qualité de page. Le royalisme de Madame Hugo, si tant est qu'elle eut une opinion politique, devait être bien platonique : autrement il faudrait admettre que cette femme si courageuse, si fidèle en ses amitiés (pendant 18 mois, au risque de mille dangers, elle cacha aux Feuillantines, le général Lahorie, traqué par la police impériale), aurait ainsi renié sa foi et pactisé avec les plus cruels ennemis de son parti. Hugo a dû ne savoir à quelle excuse se vouer, pour en arriver à prêter à sa mère défunte, des opinions en contradiction si flagrante avec les actes de sa vie et à nous la montrer traître au parti, traître au roi pour qui elle aurait affronté la mort. Lui, le fils pieux, il a du souffrir d'être réduit à flétrir la mère si dévouée à ses enfants, qui les éleva et les soigna si tendrement alors que le père les abandonnait, qui les laissa librement se développer et obéir aux impulsions de leur nature. Mais il lui fallait à tout prix trouver quelqu'un, sur qui rejeter la responsabilité de ses odes royalistes, qui l'embarrassaient davantage que le boulet ne gêne le forçat pour fuir à travers champs : il prit sa mère [3]. Il peut invoquer des circonstances atténuantes. On utilisait, à l'époque, la mère de toutes les façons ; elle était déjà la grande ficelle dramatique : c'était le souvenir de la mère qui au théâtre paralysait le bras de l'assassin prêt à frapper ; c'était la croix de la mère, qui exhibée au moment psychologique, prévenait le viol, l'inceste et sauvait l'héroïne ; c'était la mort de sa mère, qui du Chateaubriand sceptique et disciple de Jean-Jacques de 1797, tira le Chateaubriand mystagogique d'Atala et du Génie du Christianisme de 1800. Victor Hugo qui ne devança jamais de 24 heures l'opinion publique, mais sut toujours lui emboîter le pas, singeait Chateaubriand son maître, et appliquait à son usage privé le truc qui ne ratait pas son effet au théâtre.

Que le royalisme de Hugo fût de circonstance ou d'origine maternelle, peu importe ; il est certain qu'il était grassement payé, et c'était heureux, car le public achetait avec modération ses livres : les éditeurs de Han d'Islande lui écrivaient en 1823 qu'ils ne savaient comment se débarrasser des 500 exemplaires de la première édition, qui restaient en magasin. Louis XVIII octroyait au poète, en septembre 1822, une pension de 1.000 francs sur sa cassette particulière et, en février 1823, une seconde pension de 2.000 francs sur les fonds littéraires du ministère de l'Intérieur. Victor Hugo et ses deux frères, Abel et Eugène, faisaient avec courage et ténacité le siège de ces fonds littéraires ; en 1821, ils se plaignaient amèrement de ce que le ministère n'avait pas subventionné leur revue bimensuelle, Le Conservateur littéraire [4]. Ils défendaient avec âpreté le fond des reptiles en même temps qu'ils l'attaquaient avec convoitise ; ainsi le Conservateur s'indignait contre Benjamin Constant, cet "ex-homme de lettres qui a fait refuser à la Chambre une somme de 40.000 francs destinée à donner des encouragements aux gens de lettres. Le but du député libéral est, dit-il, d'empêcher que cette somme ne serve à soudoyer quelque pamphlétaire ministériel [5]". Rogner les fonds secrets du ministre, c'était porter la main sur la propriété des Hugo. A la fin de l'année 1826, Victor réclamait au vicomte de la Rochefoucauld une augmentation de la part qui lui revenait sur ces fonds : depuis que ma pension a été accordée, écrivait-il, "quatre ans se sont écoulés et si ma pension est restée ce qu'elle était, j'ai eu du moins la joie (qui ne le réjouissait pas) de voir la bonté du roi augmenter les pensions de plusieurs hommes de lettres de mes amis et dont quelques-uns la dépassent de plus du double. Ma pension seule étant restée stationnaire, je pense, monsieur le vicomte, n'être pas sans quelque droit à une augmentation... Je dépose avec confiance ma demande entre vos mains, en vous priant de vouloir la mettre sous les yeux de ce roi qui veut faire des beaux-arts, le fleuron le plus éclatant de sa couronne." On ne tint nul compte de la demande si pressante et si motivée du fidèle serviteur, qui pour se consoler, épancha son désappointement, dans une pièce de vers, où il traita Charles X de "roi-soliveau" et ses ministres de malandrins, qui "vendraient la France aux cosaques et l'âme aux hiboux." Mais afin de conserver les pensions acquises, il garda ses vers en portefeuille jusqu'en 1866 : ils sont publiés dans Les chansons des rues et des bois sous le titre : "Ecrit en 1827."

Il est regrettable que Victor Hugo, au lieu de prêter à sa mère ses opinions royalistes pour pallier son péché de royalisme, n'ait pas simplement avoué la vérité, qui était si honorable. En effet qu'y a-t-il de plus honorable que de gagner de l'argent ! Hugo vendait au roi et à ses ministres son talent lyrique, comme l'ingénieur et le chimiste louent aux capitalistes leurs connaissances mathématiques et chimiques, il détaillait sa marchandise intellectuelle en strophes et en odes, comme l'épicier et le mercier débitent leur cotonnade au mètre et leur huile en flacons. S'il avait confessé qu'en rimant l'ode sur la naissance du duc de Bordeaux ou l'ode sur son Baptême, ou n'importe quelle autre de ses odes, il avait été inspiré et soutenu par l'espoir du gain, il aurait du coup conquis la haute estime de la Bourgeoisie, qui ne connaît que le donnant-donnant et l'égal échange et qui n'admet pas que l'on distribue des vers, des asticots ou des savates gratis pro deo. Convaincue que Victor Hugo ne faisait pas de "l'art pour l'art", mais produisait des vers pour les vendre, la bourgeoisie aurait imposé silence aux plumitifs envieux qui, sous Louis-Philippe, reprochaient à l'écrivain, ses gratifications royales.

Si le poète avait, sans ambages et détours exposé le véritable motif de sa conduite royaliste, il aurait rendu à la poésie française un service plus réel qu'en écrivant Hernani, Ruy Blas et surtout la préface de Cromwell : il aurait doté la France de plusieurs Hugo, bien qu'un seul suffise et au-delà à la gloire d'un siècle.

Baudelaire, cet esprit mal venu dans ce siècle de mercantilisme, ce mal appris qui abominait le commerce, se lamentait de ce que lorsque :

Le poète apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes,
Crispe ses poings vers Dieu qui la prend en pitié.
Pourquoi, dans les familles bourgeoises, des imprécations et des colères accueillent le poète à sa naissance ? Parce que, on a si souvent répété que les poètes vivent dans la pauvreté et meurent à l'hôpital, comme Gilbert, comme Malfilâtre, que les pères et mères ont dû finir par croire que poésie était synonyme de misère. Mais si on leur avait prouvé que dans ce siècle du Progrès, les romantiques avaient domestiqué la muse vagabonde, qu'ils lui avaient enseigné l'art de "jouer de l'encensoir, d'épanouir la rate du vulgaire, pour gagner le pain de chaque soir" [6], et si on leur avait montré le chef de l'école romantique recevant à vingt ans trois mille francs de pension pour des vers "somnifères" les parents, jugeant que la poésie rapportait davantage que l'élève des lapins ou la tenue des livres auraient encouragé, au lieu de réprimer, les velléités poétiques de leur progéniture [7].

La bourgeoisie industrielle et commerciale n'aurait pas attendu sa mort pour ranger Victor Hugo, parmi les plus grands hommes de son histoire, si elle avait connu les sacrifices héroïques qu'il s'imposa et les tortures mentales qu'il supporta pour acquérir ces deux pensions.

3 --

Madame Hugo n'aimait pas Napoléon, elle choisissait pour amis ses ennemis ; après la défaite de Waterloo, afin de fouler aux pieds la couleur de l'Empire, elle se chaussa de bottines vertes, ce simple fait caractérise la nature violente de ses sentiments [8]. L'oncle et le père de Hugo nourrissaient de nombreux griefs contre l'empereur, qui refusa de confirmer ce dernier dans son grade de général, conféré par Joseph. Lahorie, qui pendant sa réclusion de 18 mois aux Feuillantines, apprenait au jeune Victor à "lire Tacite", ne devait pas non plus, lui inculquer l'amour de Bonaparte, contre lequel il conspirait. Hugo devait donc épouser la haine de sa mère pour Napoléon, que partageaient son mari et ses amis, en même temps qu'il endossait ses opinions royalistes, Mais il fut réfractaire à toute influence, personne ne put lui imposer ses sentiments, ni père ni mère, ni oncle, ni amis : Napoléon et son extraordinaire fortune emplissaient sa tête ; "son image sans cesse ébranlait sa pensée". Tous les hommes de sa génération subirent cette action troublante. Il faut lire Rouge et Noir pour comprendre à quel point Napoléon s'empara de l'imagination des hommes de vouloir et de pouvoir. Toute sa vie, il obséda Hugo : tout enfant, il était son idéal. Ses camarades d'école jouaient des pièces de théâtre de sa composition ou de celles de son frère Eugène. "Les sujets habituels de ces pièces étaient les guerres de l'empire... c'était Victor qui jouait Napoléon. Alors il couvrait de décorations sa poitrine rayonnante d'aigles d'or et d'argent." [9]. En ces temps il songeait fort peu à la Vendée et à ses vierges martyres, à Henri IV et aux vertus des rois légitimes : Napoléon le possédait tout entier ; et oubliant les jeux de l'adolescence, il étudiait ses campagnes, et suivait sur la carte, la marche de ses armées.

Mais que son héros, battu à Waterloo, soit emprisonné à Sainte-Hélène, que son père, pour avoir refusé de rendre à l'étranger la forteresse de Thionville soit accusé de trahison, que Louis XVIII, fasse son entrée triomphale dans Paris, escorté de "cosaques énormes, roulant des yeux féroces sous des bonnets poilus, brandissant des lances rouges de sang et portant au cou des colliers d'oreilles humaines, mêlées de chaînes de montres" [10], et le jeune poète, pare "sa boutonnière d'un lys d'argent", choisit pour sujet de sa première tragédie, une restauration, et injurie Bonaparte "ce tyran qui ravageait la terre." [11].

Et pendant dix ans, sans éprouver un moment de lassitude, il fit "tonner dans ses vers la malédiction des morts, comme un écho de sa fatale gloire" [12]. Il faut arriver à 1827, pour le voir dans son Ode à la Colonne, essayer de glorifier indirectement l'Empire en glorifiant ses maréchaux ; mais pour se départir de la conduite qu'il s'était imposée et qu'il avait suivie avec tant de fermeté, Hugo avait une excuse. L'insulte faite par l'ambassade d'Autriche, aux maréchaux Soult et Oudinot, indigna si fortement l'armée et la cour, que les Débats et les journaux royalistes prirent leur défense, en écrivant l'Ode à la Colonne, il obéissait au mot d'ordre donné par le parti royaliste. Les Débats l'insérèrent à leur troisième page.

Il serait difficile. si on ne connaissait les mœurs du temps et les qualités de la famille Hugo, de comprendre qu'un jeune homme, fût-il de génie, put posséder d'une manière si parfaite, l'art de se contenir et de dissimuler ses sentiments.

Les régimes politiques s'étaient succédés depuis 1789, avec une rapidité si vertigineuse, que l'art de re nier ses opinions et de saluer le soleil levant, était cultivé comme une nécessité de la lutte pour l'existence [13]. La famille Hugo excella dans cet art précieux. Quelques détails biographiques sur le général Hugo et sur son fils aîné, Abel, diminueront peut-être l'admiration des hugolâtres pour le génie machiavélique de leur héros ; mais permettront au psychologue de s'expliquer comment tant de diplomatie pouvait se loger dans un si jeune cerveau.

Brutus Hugo, le farouche républicain de 1793, qui pourvoyait de chouans et de royalistes les pelotons d'exécution et la guillotine, fructidorise le Corps législatif avec Augereau, prend du service dans le palais de Joseph, en qualité de majordome, troque son surnom romain, contre un titre de Comte espagnol, prête serment à Louis XVIII qui le décore de la croix de Saint-Louis, se rallie à Napoléon, débarqué à Cannes, offre de reprêter serment à Louis XVIII retour de Gand, qui le met à la retraite et l'interne à Blois ; là pour occuper ses loisirs, il écrit ses Mémoires. Abel, son fils aîné, les enrichit d'un précis historique, débutant par cet acte de foi : "Attaché par conviction à la monarchie constitutionnelle, profondément pénétré du dogme de la légitimité, dévoué par sentiment à l'auguste famille qui nous a rendu, etc...".

Victor Hugo ne pouvait se lasser d'admirer les exemples de conduite loyale que léguait à ses enfants l'ex-Brutus : il lui dit :

Va, tes fils sont contents de ton noble héritage,
Le plus beau patrimoine est un nom vénéré !
Odes. Livre II. VIII. Edit. 1823.
Abel, mort en 1873, vécut jusqu'en 1815 presque toujours auprès de son père : il ne pouvait donc rendre sa mère responsable de l'ultra-royalisme qui se révéla subitement dans ses écrits après la chute de l'Empire. Ainsi que Victor, il était spécialement attaché au service personnel de la famille royale. Tandis que Victor chante en vers le sacre du roi, il publie, en prose La vie anecdotique du comte d'Artois, aujourd'hui Charles X : "Aucun prince ne fut plus séduisant que le comte d'Artois... il est rempli de grâce, de franchise, de noblesse, etc..." et cela continue ainsi pendant des dizaines de pages. Le roi encensé, il allonge son coup de pied à "cette révolution, qui se plongeait dans tous les crimes et rampait sous tous les maîtres", il insulte Buonaparte, se pâme à la lecture de la proclamation à l'armée du Comte d'Artois, lieutenant-général du royaume, envoyé à Lyon pour arrêter la marche de Napoléon, et il la commente ainsi : "Plus le langage était noble et délicat, moins il était propre à faire impression sur des esprits qui ne semblaient accessibles, qu'à celui de la séduction. Les traîtres n'y opposèrent qu'un rire moqueur". Son père, le général Hugo, était parmi ces traîtres. — Charles X exilé, Abel décoré par Louis-Philippe pour "services rendus par la plume", écrivit l'Histoire populaire de Napoléon (1853), elle lui valut les chauds compliments du prince Napoléon.

Abel joignait à cette remarquable souplesse de conduite, un esprit commercial, fécond en ressources. Il publia pour répondre aux engouements du public et pour satisfaire ses goûts, des études sur le théâtre Espagnol, une édition du Romancero, une brochure sur le Guano, sa valeur comme engrais, un guide perpétuel de Paris : Tout Paris pour 12 sous, un mémoire sur la période de Disette, qui menace la France, une Histoire de France illustrée ; il composa un vaudeville en collaboration avec Romieu ; il étudia L'Afrique au point de vue agricole, créa le Journal du Soir, inventa les publications illustrées, par livraison, etc. Abel était un habile industriel de lettres.

Mais ce à quoi on ne devait s'attendre, c'est de rencontrer chez le soldat des guerres de l'empire, cette humanitairie qui, sur la lyre de Victor devait se substituer au roi et au catholicisme. Sous le pseudonyme de Genty, le général Hugo publiait en 1818 une brochure où se mêlent avec bonheur les préoccupations de l'industriel et du philanthrope [14]. Il y résout ce double problème : donner une dot aux enfants trouvés, et procurer des travailleurs blancs aux planteurs, qui ne pouvaient plus, comme par le passé, aller chercher des noirs sur la côte africaine.

Les travailleurs blancs seraient pris aux Enfants trouvés. Le gouvernement élevant ces enfants à ses frais, peut en disposer à son gré : "il se chargerait de fournir aux colons, des enfants dans l'âge de 9 à 10 ans pour les filles, et de 10 à 11 ans pour les garçons. L'engagement pour tous prendrait la date même de leur embarquement et ne pourrait excéder 15 années, à l'expiration desquelles il cesserait de droit. L'administration ferait alors compter à ces enfants à titre de dot, savoir aux hommes 600 francs, et aux femmes 500 francs." Ce projet satisferait tout le monde, et lierait étroitement les colonies à la métropole. Les colons achetaient leurs négrillons des 2 et 4 cents francs : la mère patrie leur fournit les petits blancs gratis. Les enfants blancs qui résisteraient au régime des coups de fouet et de travail forcé des planteurs, recevraient au bout de 15 ans, une dot de 5 à 6 cents francs. La philanthropie bourgeoise qui a inventé la prison cellulaire, le travail forcé des femmes et des enfants dans les ateliers, qui valse et minaude dans les bals de charité pour apaiser la faim des affamés, devrait reprendre le projet du général Hugo et en faire le complément de la loi des récidivistes [15].

4 --

La révolution de 1830 désarçonne Victor Hugo, mais ne l'empêche pas de continuer, comme par le passé, à toucher ses trois mille francs de pension si honorablement gagnés. La préface des Feuilles d'Automne, publiée en 1831, le montre hésitant, il avait noué des relations avec de jeunes et ardents républicains qui, pour l'attirer, le flattaient : ainsi la Biographie des contemporains de Rabbe, dit que "Hugo avait chanté les trois jours dans les plus beaux vers qu'ils avaient inspirés". Mais les doctrines républicaines, qui ne savaient se donner du poids par des gratifications, pénétraient difficilement dans son cerveau : il n'eut pas besoin, comme le Marius des Misérables, de monter sur les barricades et d'y recevoir des blessures pour se guérir de son néo-républicanisme. Dès qu'il comprend que le trône de Louis-Philippe est affermi, il déclare "il nous faut la chose république et le mot monarchie" [16]. Cette phrase qui paraîtra un plagiat du mot historique de Béranger, est une profession de foi : elle voulait dire, qu'il allait accepter les grâces et faveurs de la monarchie, tout en restant républicain dans son for intérieur. Sous Louis XVIII et Charles X, il adorait Napoléon dans son cœur, et l'insultait dans les vers publiés, pour plaire à ses patrons légitimistes. Le républicain flatta Louis-Philippe pour obtenir la pairie, comme le napoléonien adula les Bourbons pour arracher des pensions.

Le 21 juillet 1842, il eut le courage de jeter à la face de Louis-Philippe des phrases de ce calibre : "Sire, vous êtes le gardien auguste et infatigable de la nationalité et de la civilisation... Votre sang est le sang du pays, votre famille et la France ont le même cœur... Sire, vous vivrez longtemps encore, car Dieu et la France ont besoin de vous". Victor Hugo a toujours été cosmopolite : il unissait tous les rois d'Europe dans son adulation. Plus tard, après 1848, il parlera des Etats-Unis d'Europe. Mais auparavant il avait "béni l'avènement de la reine Victoria" et célébré le Czar Nicolas "le noble et pieux empereur" [17]. En 1846, il priait le baron de Humboldt de remettre un de ses discours académiques "à son auguste roi, pour lequel, vous connaissez ma sympathie et mon admiration". Cette majesté si admirée était Guillaume IV, roi de Prusse et frère de l'empereur d'Allemagne, couronné à Versailles [18]. L'histoire ne raconte pas si le poète reçut des gratifications des Majestés-Unies d'Europe.

Enfin arrive le grand jour : Hugo reconquérant la liberté de sa pensée, ne sera plus obligé de flatter les rois en public et de chérir la république dans son for intérieur. La révolution de 1848 chasse "l'auguste gardien de la civilisation" et juche au pouvoir les républicains du National. Un instant on croit la régence possible, Victor Hugo s'empresse de la demander, place des Vosges ; on proclame la république, Victor Hugo, sans perdre une minute, se métamorphose en républicain. Les personnes qui s'arrêtent aux apparences, l'accuseront d'avoir varié, parce que tour-à-tour il fut bonapartiste, légitimiste, orléaniste, républicain ; mais une étude un peu attentive montre au contraire que sous tous ces régimes, il n'a jamais modifié sa conduite, que toujours, sans se laisser détourner par les avènements et les renversements de gouvernement, il poursuivit un seul objet, son intérêt personnel, que toujours il resta hugoïste, ce qui est pire qu'égoïste, disait cet impitoyable railleur de Heine, que Victor Hugo, incapable d'apprécier le génie, ne put jamais sentir.

Est-ce la faute à ce pauvre homme, si pour faire fortune, le but sérieux de la vie bourgeoise, il dut mettre à son chapeau toutes ces cocardes ? Si faute il y a, qu'elle retombe sur la bourgeoisie qui acclama et renversa successivement tous ces gouvernements. Hugo pâtit de ces variations politiques : jusqu'en 1830, il dut étouffer son ardente admiration pour Napoléon ; et jusqu'en 1848, il dut ensevelir son républicanisme sous des flatteries au roi, comme Harmodius cachait son poignard tyrannicide sous des fleurs.

Ils comprennent bien mal Hugo, ceux qui voient en lui un homme voué à la réalisation d'une idée : à ce compte sa vie serait un tissu de contradictions irréductibles. Il laissa ce rôle aux idéologues, aux hurluberlus qui rêvent leur vie; il se contenta d'être un homme raisonnable, ne s'inquiétant, ni de l'effigie de ses pièces de cent sous, ni de la forme du gouvernement qui maintient l'ordre dans la rue, fait marcher le commerce, et donne des pensions et des places. Dans son autobiographie il déclare explicitement que "la forme du gouvernement lui semblait la question secondaire". Dans la préface des Voix intérieures de 1837, il avait pris pour devise : "Etre de tous les partis par leurs côtés généreux, (c'est-à-dire qui rapportent) ; n'être d'aucun par leurs mauvais côtés (c'est-à-dire qui occasionnent des pertes)".

Hugo a été un ami de l'ordre: il n'a jamais conspiré contre aucun gouvernement, celui de Napoléon III excepté, il les a tous acceptés et soutenus de sa plume et de sa parole et ne les a abandonnés que le lendemain de leur chute. Sa conduite est celle de tout commerçant, sachant son métier : une maison ne prospère, que si son maître sacrifie ses préférences politiques et accepte le fait accompli. Les Dollfus, les Kœchlin, les Scheurer-Kestner, ces républicains modèles de Mulhouse, la cité libre jusqu'en 1793, ne se sont-ils pas accommodés à tous les régimes qui, depuis près d'un siècle, se sont succédés en Alsace ; n'ont-ils pas reçu des subventions de l'empire et ne lui ont-ils pas réclamé des franchises douanières pour leur industrie et des mesures répressives contre leurs ouvriers ? Les affaires d'abord, la politique ensuite.

De 1848 à 1885, Hugo se comporte en "républicain honnête et modéré" et l'on peut défier ses adversaires de découvrir pendant ces longues années, un seul jour de défaillance.

En 1848, les conservateurs et les réactionnaires les plus compromis se prononcèrent pour la république que l'on venait de proclamer : Victor Hugo n'hésita pas une minute à suivre leur noble exemple. "Je suis prêt, dit-il, dans sa profession de foi aux électeurs, à dévouer ma vie pour établir la République qui multipliera les chemins de fer... décuplera la valeur du sol... dissoudra l'émeute... fera de l'ordre, la loi des citoyens... grandira la France, conquerra le monde, sera en un mot le majestueux embrassement du genre humain sous le regard de Dieu satisfait." Cette république est la bonne, la vraie, la république des affaires, qui présente "les cotés généreux" de sa devise de 1837.

— Je suis prêt continua-t-il, à dévouer ma vie pour "empêcher l'établissement de la république qui abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des gros sous avec la colonne, jettera à bas la statue de Napoléon et dressera la statue de Marat, détruira l'Institut, l'Ecole Polytechnique et la Légion d'honneur ; ajoutera à l'illustre devise : Liberté, Egalité, Fraternité, l'option sinistre : ou la mort ; fera banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, anéantira le crédit qui est la fortune de tous et le travail qui est le pain de chacun, abolira la propriété et la famille, promènera des têtes sur des piques, remplira les prisons par le soupçon et les videra par le massacre, mettra l'Europe en feu et la civilisation en cendres, fera de la France la patrie des ténèbres, égorgera la liberté, étouffera les arts, décapitera la pensée, niera Dieu." Cette république est la république sociale.

Victor Hugo a loyalement tenu parole. Il était de ceux qui fermaient les ateliers nationaux, qui jetaient les ouvriers dans la rue, pour noyer dans le sang les idées sociales, qui mitraillaient et déportaient les insurgés de juin, qui votaient les poursuites contre les députés soupçonnés de socialisme, qui soutenaient le prince Napoléon, qui voulaient un pouvoir fort pour contenir les masses, terroriser les socialistes, rassurer les bourgeois et protéger la famille, la religion, la propriété menacées par les communistes, ces barbares de la civilisation. Avec un courage héroïque, qu'aucune pitié pour les vaincus, qu'aucun sentiment pour la justice de leur cause n'ébranlèrent, Victor Hugo, digne fils du Brutus Hugo de 1793, vota avec la majorité, maîtresse de la force. Ses votes glorieux et ses paroles éloquentes sont bien connus ; ils sont recueillis dans les annales de la réaction qui accoucha de l'empire ; mais on ignore la conduite, non moins admirable de son journal, l'Evénement fondé le 30 juillet 1848, avec le concours de Vacquerie, de Théophile Gautier, et de ses fils ; elle mérite d'être signalée.

L'Evénement prenait cette devise, qui, après juin, était de saison : "Haine à l'anarchie — tendre et profond amour du peuple." Et pour qu'on ne se méprit pas sur le sens de la deuxième sentence, le numéro spécimen disait que l'Evénement "vient parler au pauvre des droits du riche, à chacun de ses devoirs." Le numéro du premier novembre annonçait "qu'il est bon que le National qui s'adresse à l'aristocratie de la République se donne pour 15 centimes, que l'Evénement qui veut parler au pauvre se vende pour un sou." Le poète commençait à comprendre que dans les petites bourses des pauvres, se trouvaient de meilleures rentes que dans les fonds secrets des gouvernements et les coffres-forts des riches.

Suivant l'exemple donné par les Thiers de la rue de Poitiers, car Victor Hugo imita toujours quelqu'un, l'Evénement endoctrine le peuple, répand, dans les masses ouvrières les saines et consolantes théories de l'économie politique, réfute Proudhon, combat "le langage des flatteurs du peuple, qui le calomnient. Le peuple écoute ceux qui l'entretiennent des principes et des devoirs plus volontiers que ceux qui lui parlent de ses intérêts et de ses droits." (Numéro du 1er novembre). Il se fait l'apôtre du libéralisme, cette religion bourgeoise qui amuse le peuple avec des principes, lui inculque des devoirs, et le détourne de ses intérêts et de ses droits ; qui lui fait abandonner la proie pour l'ombre.

Après l'insurrection de juin, il ne restait, selon Hugo, qu'un moyen de sauver la République : — la livrer à ses ennemis. Thiers pensait ainsi après la Commune. La Réforme incapable de s'élever jusqu'à l'intelligence de cette machiavélique tactique, se plaignait de ce que "les républicains sont mis à l'index. On les fuit, on les renie, tandis qu'il n'y a pas de légitimistes ou d'orléanistes, si décriés, dont on n'épaule l'ignorance et qu'on n'essaie de réhabiliter à tout prix." L'Evénement lui rive son clou avec cette frappante réplique : "Si les républicains sont à ce point suspects, n'est-ce pas la faute des républicains ?... Le christianisme n'a été réellement puissant que lorsque les prêtres en ont perdu la direction." (Numéro du 1er août). Et pour protéger la République contre les républicains le journal de Victor Hugo entre en campagne contre Caussidière parce qu'il n'est pas "la tête, mais la main" ; contre Louis Blanc, parce que "son crime, ce sont ses idées ; ses livres, ses discours ; ses complices, ce sont ses trois cent mille auditeurs!" (Numéro du 27 août) ; contre Proudhon parce qu'il est "un petit homme à figure commune ; un misérable avocat du peuple" ; contre Ledru-Rollin parce que "ses circulaires ont plongé la civilisation dans une guerre civile de quatre jours. Depuis le 24 février jusqu'au 24 juin M. Ledru-Rollin a été un de ceux qui ont le plus contribué à frayer la route à l'abîme." (Numéro du 6 août).

Mais c'est en poursuivant de ses injures, de ses colères et de ses dénonciations les vaincus de juin, que l'Evénement donne la mesure de son profond amour pour la République. Ecoutez, c'est l'auteur des Châtiments qui parle : "Hier, au sortir de la plus douloureuse corruption, ce qui se déchaîna, ce fut la cupidité ; ceux qui avaient été les pauvres n'eurent qu'une idée, dépouiller les riches. On ne demanda plus la vie, on demanda la bourse. La propriété fut traitée de vol ; l'Etat fut sommé de nourrir à grands frais la fainéantise ; le premier soin des gouvernants fut de distribuer, non le pouvoir du roi, mais les millions de la liste civile, et de parler au peuple non de l'intelligence et de la pensée mais de la nourriture et du ventre... Oui, nous sommes arrivés à ce point que tous les honnêtes gens, le cœur navré et le front pâle, en sont réduits à admettre les conseils de guerre en permanence, les transportations lointaines, les clubs fermés, les journaux suspendus et la mise en accusation des représentants du peuple." (Numéro du 28 août).

La dure nécessité qui navrait le cœur des honnêtes gens et l'endurcissait pour la répression impitoyable, obligeait Hugo à mentir impudemment.

Le 28 août 1848, Victor Hugo, pour exciter les conseils de guerre à condamner sans pitié, dénonce les vaincus comme des "pauvres qui n'eurent qu'une idée : dépouiller les riches." Deux mois auparavant, les pillards de juin avaient envahi sa maison. Ils savaient qu'il était "un des soixante représentants envoyés par la Constituante pour réprimer l'insurrection et diriger les colonnes d'attaques." Ils fouillèrent les appartements pour chercher des armes ; ils virent pendu au mur "un yatagan turc, dont la poignée et le fourreau étaient en argent massif... rangés sur une table, des bijoux, des cachets précieux en or et en argent... quand ils furent partis, on constata... que ces mains noires de poudre n'avaient touché à rien. Pas un objet précieux ne manquait." Ce sont là les propres paroles de Victor Hugo, narrant le sac de sa maison par les pillards de juin. Mais pour raconter la scène, il attendit que les conseils de guerre eussent terminé leur œuvre de répression ; il était alors exilé. — Victor Hugo reste toujours le même, au milieu des circonstances les plus diverses : pendant la restauration légitimiste, il insulte Napoléon, qui l'enthousiasme, pendant la réaction bourgeoise, il calomnie les insurgés, dont il admire les actes de délicate probité.

Une étrange fatalité pesa sur Victor Hugo ; toute sa vie, il fut condamné à dire et à écrire le contraire de ce qu'il pensait et ressentait.

En exil, pour plaire à son entourage, il pérora sur la liberté de la presse, de la parole et bien d'autres libertés encore ; cependant il ne détestait rien plus que cette liberté, qui permet "aux démagogues forcenés, de semer dans l´âme du peuple des rêves insensés, des théories perfides... et des idées de révolte." (Evénement du 3 novembre). L'insurrection abattue, la Chambre vota le cautionnement qui commandait "silence aux pauvres !" selon l'expression de Lamennais. L'Evénement s'empressa, ainsi que les Débats, le Constitutionnel et le Siècle d'approuver cette "mesure si favorable à la presse sérieuse. Nous la considérons... comme nécessaire... la Société avait une liberté gangrenée ; le cautionnement ce chirurgien redouté vient d'opérer le corps social." (Numéro du 11 août). Le libertaire Hugo n'était pas homme à hésiter devant l'amputation de toute liberté qui inquiète la classe possédante et trouble les cours de la bourse.

Victor Hugo commit alors la grande bévue de sa vie politique : il prit le prince Napoléon pour un imbécile, dont il espérait faire un marchepied. D'ailleurs c'était l'opinion générale des politiciens sur celui que Rochefort devait surnommer le Perroquet mélancolique : car même dans l'erreur, Hugo ne fut pas original, en se trompant il imitait quelqu'un. Il était si absorbé par le désir de se caser dans un ministère bonapartiste, qu'il ne s'aperçut pas que les Morny, les Persigny et les autres Cassagnac de la bande avaient accaparé l'imbécile et qu'ils entendaient s'en réserver l'exploitation. Ces messieurs, avec un sans-gêne qui l'étonna et le choqua grandement, l'envoyèrent potiner dans sa petite succursale de la rue de Poitiers et escamotèrent à son nez et à sa barbe le ministère si ardemment convoité. Au lieu d'embourser son mécompte et de contenir son indignation comme s'était son habitude, il s'oublia et se jeta impétueusement dans l'opposition. Les républicains de la Chambre, manquant d'hommes, l'accueillirent malgré son passé compromettant et le sacrèrent chef. Grisé il rêva la présidence.

Le coup d'Etat qui surprit au lit les chefs républicains, dérangea ses plans, il dut suivre en exil ses partisans, puisqu'ils l'avaient promu chef. Les chenapans qui, à l'improviste, s'étaient emparés du gouvernement, étaient si tarés, leur pouvoir semblait si précaire, que les bourgeois républicains balayés de France, ne crurent pas à la durée de l'Empire. Durant des semaines et des mois, tous les matins, tremblants d'émotion, ils dépliaient leur journal pour y lire la chute du gouvernement de décembre et leur rappel triomphal ; ils tenaient leurs malles bouclées pour le voyage. Ces républicains bourgeois qui avaient massacré et déporté en masse les ouvriers, assez naïfs, pour réclamer à l'échéance les réformes sociales qui devaient acquitter les trois mois de misère, mis au service de la République, ne comprenaient pas que le Deux Décembre était la conséquence logique des journées de juin. Ils ne s'apercevaient pas encore que lorsqu'ils avaient cru ne mitrailler que des communistes et des ouvriers, ils avaient tué les plus énergiques défenseurs de leur République. Victor Hugo, qui était incapable de débrouiller une situation politique, partagea leur aveuglement ; il injuria en prose et en vers le peuple parce qu'il ne renversait pas à l'instant l'Empire que lui et ses amis avaient fondé et consolidé dans le sang populaire.

Jeté à bas de ses rêves ambitieux et enfiévré par l'attente incessante de la chute immédiate de Napoléon III, Hugo pour la première et l'unique fois de sa vie lâche la bride aux passions turbulentes qui angoissaient son cœur. Déçu dans ses ambitions personnelles, il s'attaque furibondement aux personnes, aux Rouher, aux Maupas, aux Troplong, qui culbutèrent ses projets : il les prend à bras le corps, les couvre de crachats, les mord, les frappe, les terrasse, les piétine avec une fureur épileptique. Le poète est sincère dans les Châtiments : il est là tout entier avec sa vanité blessée, son ambition trompée, sa colère jalouse et son envie rageuse. Ses vers que les amplifications oiseuses et des comparaisons étourdissantes rendent d'ordinaire si froids, s'animent et vibrent de passion. On y dégage, sous des charretées de fatras romantique, des vers acérés comme des poignards et brûlants comme des fers rouges ; des vers que répètera l'histoire. Les Châtiments, l'ouvrage le plus populaire de Victor Hugo, apprit à la jeunesse de l'Empire la haine et le mépris des hommes de l'Empire.

Il est des hugolâtres de bonne compagnie, monarchistes, voire même républicains, qui s'effarent aux engueulades des Châtiments : ils n'en parlent jamais ou si parfois ils les mentionnent, c'est avec des précautions oratoires et des réticences infinies. Leur pudibonderie les empêche de reconnaître les services que ce pamphlet enragé rendit et rend encore aux conservateurs de toute provenance. Hugo agonise d'insultes les Canrobert et les Saint-Arnaud de la troupe bonapartiste de décembre ; mais il ne décoche pas un seul vers aux Cavaignac, aux Bréa et aux Clément Thomas de la bande bourgeoise de juin. Massacrer les socialistes en blouse, lui semble dans l'ordre des choses, mais charger sur le boulevard Montmartre, emporter d'assaut la maison Sallan-drouze, canarder quelques bourgeois en frac et chapeau gibus ! Oh ! le plus abominable des crimes ! Les Châtiments ignorent Juin et ne dénoncent que Décembre : en concentrant les haines sur Décembre, ils jettent l'oubli sur Juin.

Dans sa préface du 18 Brumaire, Karl Marx dit à propos de Napoléon le Petit : "Victor Hugo se borne à des invectives amères et spirituelles contre l'éditeur responsable du coup d'Etat. Dans son livre l'événement semble n'être qu'un coup de foudre dans un ciel serein, que l'acte de violence d'un seul individu. Il ne remarque pas qu'il grandit cet individu, au lieu de le rapetisser, en lui attribuant une force d'initiative propre, telle qu'elle serait sans exemple dans l'histoire du monde." Mais en magnifiant, sans s'en douter, Napoléon le Petit en Napoléon le Grand, en empilant sur sa tête les crimes de la classe bourgeoise, Hugo disculpe les républicains bourgeois qui préparèrent l'empire et innocente les institutions sociales qui créent l´antagonisme des classes, fomentent la guerre civile, nécessitent les coups de force contre les socialistes et permettent les coups d'Etat contre la bourgeoisie parlementaire. En accumulant les colères sur les individus, sur Napoléon et ses acolytes, il détourne l'attention populaire de la recherche des causes de la misère sociale, qui sont l'accaparement des richesses sociales par la classe capitaliste ; il détourne l'action populaire de son but révolutionnaire, qui est l'expropriation de la classe capitaliste et la socialisation des moyens de production. — Peu de livres ont été plus utiles à la classe possédante que Napoléon le Petit et Les Châtiments.

D'autres hugolâtres, panégyristes maladroits, prenant au sérieux les déclarations de dévouement et de désintéressement du poète, le représentent comme un héros d'abnégation ; — ils le dépouillent de son prestige bourgeois, par simplicité. A les entendre, il aurait été un de ces maniaques dangereux, entichés d'idées sociales et politiques, au point de leur sacrifier les intérêts matériels ; ils voudraient l'assimiler à ces Blanqui, à ces Garibaldi, à ces Varlin, à ces fous qui n'avaient qu'un but dans la vie, la réalisation de leur idéal. — Non, Victor Hugo n'a jamais été assez bête pour mettre au service de la propagande républicaine, même quelques milliers de francs de ses millions ; — s'il avait sacrifié n'importe quoi pour ses idées, un cortège de bourgeois, aussi nombreux, ne l'aurait pas accompagné au Panthéon ; M. Jules Ferry lui souhaitant sa fête, deux ans avant sa mort, ne l'aurait pas salué du nom de Maître. Si Victor Hugo avait fait de cette politique de casse-cou, il serait sorti de la tradition bourgeoise. Car la caractéristique de l'évolution politique dans les pays civilisés, est de débarrasser la politique des dangers qu'elle présentait et des sacrifices qu'elle exigeait autrefois.

En France, en Angleterre, aux Etats-Unis les ministres au pouvoir et les élus à la Chambre et aux Conseils municipaux, ne se ruinent plus, mais s'enrichissent : dans ces pays on ne condamne plus des ministres pour tripotages boursicotiers, malversations financières et abus de pouvoir. La responsabilité parlementaire couvre leurs fautes et les protège contre toute poursuite, La France républicaine a donné un mémorable exemple de cette politique raisonnable et agréable le jour qu'elle éleva au rang de sénateurs MM. Broglie et Buffet pour les consoler d'avoir échoué dans leur tentative du coup d'Etat monarchiste. La politique parlementaire est une carrière lucrative : elle n'offre aucun des risques pécuniers du commerce et de l'industrie ; un petit capital d'établissement, une bonne provision de bagout, un brin de chance et beaucoup d'entregent y assurent le succès. Hugo ne connaissait que cette politique positive. Dès qu'il se convainquit que l'existence de l'empire était assurée pour un long temps, il éteignit ses foudres justiciardes et concentra toute son activité à son commerce d'adjectifs et de phrases rimées et rythmées.

Il avait dans son aveugle emportement lancé des déclarations si catégoriques, et pour son malheur elles eurent un retentissement si considérable ; il avait marqué les hommes du coup d'Etat de vers si cuisants, qu'il était impossible de les faire oublier ; il lui fallut rester républicain et renoncer à la politique ; il jugea qu'il valait mieux accepter bravement le rôle de martyr de la République, de victime du Devoir. Le rôle séduisait sa vanité. S'il n'était pas né dans une île, ainsi que Napoléon, il allait vivre exilé dans une île ainsi que lui. Imiter Napoléon, devenir le Napoléon des lettres, berça l'ambition de toute sa vie.

Les proscrits coudoient toutes les misères, disait le grand Florentin ; mais Hugo avait plus d'intelligence que Dante. Avec un art que n'égala jamais Barnum, il fit de l'exil la plus retentissante des réclames. L'exil était l'enseigne criarde et aveuglante accrochée à sa boutique de librairie de Haute-Ville House. Les rois ne l'avaient pensionné que d'une somme de 3,000 francs ; sa clientèle bourgeoise lui valait cinquante mille francs par an. Il n'avait pas perdu au change. Il trouva que l'Empire avait du bon : "Napoléon a fait ma fortune", avouait-il dans un de ces rares moments, où il déposait sa couronne d'épines. Comment la bourgeoisie bourgeoisante ne s'extasierait-elle pas devant cet homme, qui avait su rendre l'exil si doux et si profitable ? — Les génies que l'on renomme ne savent trouver que douleurs dans l'exil, les commerçants qui s'expatrient au Sénégal, aux Indes, ces pays de fièvres et d'hépatites, après des dix et vingt ans d'exil ne parviennent à amasser qu'une pelote de quelques centaines de mille francs, s'ils ont en poupe le vent de la chance ; et lui Victor Hugo, le Prométhée moderne, vit dans une île délicieuse, où les médecins envoient leurs invalides, il s'entoure d'une cour d'adulateurs empressés, qui le font mousser, il voyage tranquillement en Europe, il thésaurise des millions et il obtient la palme du martyre !...

Les amis et les adversaires de Victor Hugo, ont accrédité des jugements téméraires portés sur lui par la crainte et l'admiration : dans l'intérêt de sa gloire il est nécessaire de les réviser.

La phraséologie fulgurante du Hugo des trente-cinq dernières années donne la chair de poule aux trembleurs qu'épouvantent les mots ; aux Prudhommes, pour qui tout saltimbanque, jonglant avec les vocables Liberté, Egalité, Fraternité, Humanité, Cosmopolitisme, Etats-Unis d'Europe, Révolution et autres balançoires du libéralisme, est un révolutionnaire, un socialiste bon à coffrer, sinon à fusiller. Mais Hugo, et c'est là son plus sérieux titre à la gloire, sut mettre en contradiction si flagrante ses actes et ses paroles, qu'il ne s'est pas encore rencontré en Europe et en Amérique un politicien pour démontrer d'une manière plus éclatante la parfaite innocuité des truculentes expressions du libéralisme.

Ainsi que l'on se nourrit de pain et de viande, Hugo se repaît d'Humanité et de Fraternité. — Le 14 août 1848, huit jours après le départ du premier convoi, qui transportait 581 insurges, il fonda à côté de la Réunion de la rue de Poitiers la Réunion de la Fraternité. La peur de perdre leur cher argent, que les Pereire et les Mirès de la finance impériale, devaient confisquer si allègrement, avait enragé les petits bourgeois de 1848. La presse honnête et modérée racontait sur les insurgés des histoires épouvantables : — Maisons pillées, mobiles sciés entre deux planches, crânes qu'on emplissait de vin et qu'on vidait en chantant des obscénités... Hugo savait que si les insurgés envahissaient les maisons, ils ne les pillaient pas ; il les avait vus se battre en héros. La simple humanité lui commandait de protester contre ces idiotes calomnies et d'essayer d'apaiser ces bourgeois apeurés, réclamant une impitoyable répression. Mais la Fraternité hugoïste n'était pas de composition si humaine, elle n'entendait pas suspendre l'action des conseils de guerre, "mais tempérer l'œil du juge par les pleurs du frère... et tâcher de faire sentir jusque dans la punition la fraternité de l'assemblée." (Evénement, nº 14). — Et dans presque tous les numéros, l'Evénement continuait à exciter les colères et les peurs contre les vaincus [19].

La liberté était un des Pégases, qu'enfourchait Hugo. Mais il faut être par trois fois Prudhomme pour ne pas s'apercevoir que le Pégase hugoïste était trop gonflé de vent pour prendre le mors aux dents et lancer des pétarades. La fougueuse liberté de Hugo était un humble bidet, qu'il remisait dans l'écurie de tous les gouvernements. Depuis l'immortelle révolution de 1789, Liberté, Liberté chérie, est le refrain à la mode. Tous les politiciens depuis Polignac jusqu'à Napoléon le Petit l'ont répété sur tous les tons. Hugo le chantait à plein gosier quand il approuvait le cautionnement qui amputait du corps social la "liberté gangrenée" de la presse.

Hugo planta dans ses vers la rouge cocarde de l'Egalité. Mais il y a égalité et égalité comme poètes et poètes : il en existe autant que de morales. Toute classe, tout corps social fabrique à l'usage de ses membres une morale spéciale. La morale du commerçant, l'autorise à vendre sa marchandise dix et vingt fois au dessus de sa valeur, s'il le peut ; celle du juge d'instruction l'incite à user de la ruse et du mensonge pour forcer le prévenu à s'accuser ; celle de l'agent de mœurs l'oblige à faire violer médicalement les femmes qu'il soupçonne de travailler avec leur sexe ; celle du rentier le dispense d'obéir au commandement biblique : — "Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front..." La mort établit à sa façon une égalité ; la grosse et la petite vérole en créent d'autres ; les inégalités sociales ont mis au monde deux égalités de belle venue : l'égalité du ciel, qui pour les chrétiens compense les inégalités de la société et l'égalité civile, cette très sublime conquête de la Révolution sert aux mêmes usages. Cette égalité civile, qui conserve aux Rothschild leurs millions et leurs parcs, et aux pauvres leurs haillons et leurs poux, est la seule égalité que connaisse Hugo. Il aimait trop ses rentes et les antithèses pour désirer l'égalité des biens qui du coup lui eut enlevé ses millions et dérobé les plus faciles et les plus brillants contrastes de sa poétique.

Bien au contraire, l'Evénement du 9 septembre 1848 prenait la défense du "luxe que calomniait la fausse philanthropie de nos jours" et démontrait triomphalement la nécessité de la misère pour arriver à l'équilibre social. — "L'opulence oisive est la meilleure amie de l'indigence laborieuse, développe le journal hugoïste. Qui est-ce qui fournit à la richesse ce ruineux superflu ; cette recherche, ce colifichet dont se compose la mode et le plaisir ? Le travail, l'industrie, l'art, c'est-à-dire la pauvreté. Le luxe est la plus certaine des aumônes c'est une aumône involontaire. Les caprices du riche sont les meilleurs revenus du pauvre. Plus le salon aura de plaisir, plus l'atelier aura de bien-être. Mystérieuses balances qui mesurent les plus lourdes nécessités d'une partie de la société aux plus légères frivolités de l'autre ! Equilibre étrange qui s'établit entre les fantaisies d'en haut, et les besoins d'en bas ! Plus il y a de fleurs et de dentelles dans le plateau qui monte, plus il y a de pain dans le plateau qui descend !" — Le gaspillage le plus inutile et le plus ridicule devient une des voies mystérieuses de la divine providence pour créer l'harmonie sociale, basée sur la misère besogneuse et la richesse oisive. Jamais le luxe n'a été plus magnifiquement glorifié. Lorsque l'Evénement, l'organe de la Fraternité hugoïste, publia son apologie du luxe, deux mois à peine s'étaient écoulés depuis l'insurrection de juin, ce "protêt de la misère" et le sang de la guerre civile rougissait encore le pavé des rues.

Les mots dont Hugo enrichit son vocabulaire après 1848, lui portèrent tort dans l'esprit des Prudhommes : ils les ahurissaient au point de leur faire prendre des vessies pour des lanternes et l'écrivain pour un socialiste, pour un partageux. Victor Hugo partageux ! — Mais plutôt que de partager quoi que ce soit avec qui que ce soit, il aurait immolé de sa main tous ses exécuteurs testamentaires et tout le premier son cher, son bien-aimé Vacquerie, qui ne pouvant se tuer sur son catafalque ainsi que les serviteurs sur les bûchers des héros antiques voulut être enseveli en effigie dans le tombeau du maître. Le poète était digne d'un tel sacrifice : Hugo fut en effet un héros de la phrase.

La révolution de 1848 lança dans la langue honnête et modérée un peuple nouveau de mots ; depuis la réaction littéraire commencée sous le consulat, ils dormaient dans les discours, les pamphlets, les journaux et les proclamations de la grande époque révolutionnaire et ne s'aventuraient en plein jour que timidement, dans le langage populaire. Les bravaches du romantisme, les Janin, les Gauthier, reculèrent épouvantés ; mais Hugo ne cligna pas de l'œil, il empoigna les substantifs et les adjectifs horrifiants, qui envahissaient la langue écrite dans les journaux et parlée à la tribune des assemblées populaires ; et prestidigitateur merveilleux il jongla à étourdir les badauds, avec les immortels principes de 1789 et les mots teints encore du sang des nobles et des prêtres. Il ouvrit alors au romantisme une carrière qu'il fut seul à parcourir ; ses compagnons littéraires de 1832, plus timides que les bourgeois dont ils s'étaient moqués, n'osèrent pas suivre celui qu'ils appelaient leur maître.

Victor Hugo, lui-même, semble, avoir été intimidé par les expressions révolutionnaires qu'il maniait et dont il ne comprenait pas exactement le sens. Il voulut s'assurer de n'avoir commis, par erreur, même en pensée, de péché socialiste ; il fit son examen de conscience dans son autobiographie et il se convainquit que lui qui avait écrit sur les pauvres gens, la misère, et autres sujets de compositions rhétoriciennes, des tirades à paver le Palais-Bourbon, il n'avait demandé qu'une seule réforme sociale, l'abolition de la peine de mort "la première de toutes, — petit-être" [20]. Et encore il pouvait se dire qu'il n'avait fait que suivre l'exemple de tous les apôtres de l'humanitairie, depuis Guizot jusqu'à Louis-Philippe ; et que tout d'abord il n'avait envisagé la peine de mort qu'à un point de vue littéraire et fantaisiste, comme un excellent thème à déclamation verbeuse, à ajouter aux "croix de ma mère" — "la voix du sang" et autres trucs du romantisme qui commençaient à s'user et à perdre leur action sur le gros public.

Un socialisme qui se limite à cette réforme sociale pratique : l'abolition de la peine de mort, n'est de nature qu'à inquiéter les bourreaux, dont il menace les droits acquis. Et cela ne doit pas étonner, si lors de la publication de la "bible socialiste" de Hugo, les Misérables, il ne se soit trouvé que Lamartine vieilli pour se scandaliser, que, trente ans après Eugène Sue, "le seul homme, qui selon Th. de Banville avait quelque chose à dire", osât s'apitoyer sur un homme envoyé aux galères pour le vol d'un pain et sur une pauvre fille se prostituant pour nourrir le bâtard du bourgeois qui l'a abandonnée enceinte. C'était en effet vieillot et enfantin. Mais là où Victor Hugo étale grossièrement son esprit bourgeois, c'est lorsqu'il personnifie ces deux institutions de toute société bourgeoise, la police et l'exploitation, dans deux types ridicules : Javert, la vertu faite mouchard et Jean Valjean, le galérien qui se réhabilite en amassant en quelques années une fortune sur le dos de ses ouvriers. La fortune lave toutes les taches et tient lieu de toutes les vertus, Hugo, ainsi que tout bourgeois, ne peut comprendre l'existence d'une société sans police et sans exploitation ouvrière.

L'adoration du Dieu-Propriété, c'est la religion de Victor Hugo. A ses yeux, la confiscation des biens de la famille d'Orléans est un des plus affreux crimes de Napoléon III. Et s'il avait été membre de l'assemblée de Versailles, il aurait, sur la proposition de M. Thiers, voté les 50 millions d'indemnité aux d'Orléans, par respect pour la propriété. Sa haine des socialistes, qu'il dénonça si férocement en 1848, est si intense, que dans sa classification des êtres, qui troublent la société, il place au dernier échelon Lacenaire, l'assassin, et immédiatement au dessus, Babeuf, le communiste [21].

Des gens qui seraient de la plus atroce mauvaise foi, s'ils n'étaient des ignorants et des oublieux, ont prétendu que l'homme qui, en novembre 1848, écrivait que "l'insurrection de juin est criminelle et sera condamnée par l'histoire, comme elle l'a été par la société... ; si elle avait réussi, elle n'aurait pas consacré le travail, mais le pillage," (Evénement, nº 94) que cet homme avait déserté la cause de la sacrée propriété et pris la défense de l'insurrection du 18 mars. Et cela parce qu'il avait ouvert sa maison de Bruxelles aux réfugiés de la Commune. Mais dans sa bruyante lettre, tout chez Hugo est réclame, et plus tard dans son Année terrible, n'a-t-il pas protesté avec indignation contre les actes de guerre de la Commune ; n'a-t-il pas injurié les Communards aussi violemment qu'autrefois les Bonapartistes, les stigmatisant avec les épithètes de fusilleurs d'enfants de quinze ans, de voleurs, d'assassins, d'incendiaires ? Mais les radicaux et le si hugolâtre Camille Pelletan, ont dû trouver que Victor Hugo les compromettait par son incontinence d'insultes et de calomnies contre les vaincus de la Semaine sanglante.

Qu'y avait-il donc de si extraordinaire dans l'acte de Victor Hugo, pour troubler ainsi les Pessard de la presse versaillaise. Est-ce que malgré les pressantes sollicitations de MM. Thiers et Favre, les ministres de la reine Victoria et du roi Amédée n'ont pas ouvert leurs pays, l'Angleterre et l'Espagne, à ces vaincus, qu'ils n'ont jamais insultés ainsi que Victor Hugo. Personne n'accusera ces hommes d'Etat de pactiser avec les socialistes et les ennemis de la propriété. En Suisse, en Belgique, en Angleterre, partout enfin, des bourgeois, tout ce qu'il y a de plus bourgeois, n'ont-ils pas ouvert leurs bourses, pour secourir les proscrits sans pain et sans travail, ce que n'a jamais fait Victor Hugo, l'ex-proscrit millionnaire ?

Que les légitimistes, qui avaient nourri, choyé, prôné, décoré Victor Hugo, conservent pieusement une amère rancune contre le jeune Eliacin, qui les lâche dès que la révolution de 1830 leur arrache des mains la clef de la cassette aux pensions, rien de plus naturel. Qu'ils l'accusent de désertion, de trahison, rien de plus juste. Cependant, le pair de France de la monarchie orléaniste, qui faisait porter à sa mère le poids de son royalisme, eût pu expliquer son orléanisme par son amour de la morale et leur dire : "Moi, l'homme toujours fidèle au devoir j'ai dû obéir aux commandements d'une morale plus haute que la reconnaissance: j'ai obéi aux injonctions de la morale pratique : pas d'argent, pas de suisse, ni de poète." Mais les anciens patrons de l'écrivain dépassent toute mesure, quand pour nuire à l'écoulement de sa marchandise parmi les gens pieux, ils le calomnient et l'appellent un impie. Rien de plus faux.

Victor Hugo eut le malheur de naître de parents impies, et d'être élevé au milieu des impies. Sa mère ne lui permit pas de manger du Bon Dieu [22], mais lui donna, en revanche, pour professeurs, des prêtres sceptiques, qui pendant la Révolution avaient jeté aux orties la soutane et le bréviaire. Et cependant une foi ardente s'éveille subitement dans son âme, le jour même que le trône et l'autel, l'un supportant l'autre, sont replacés sur leurs pieds. Il étrangle alors son voltairianisme et chante la religion catholique, ses pompes et ses pensions [23]. Les légitimistes ne reconnaissent-ils pas là le signe certain dune foi sincèrement opportuniste ? Ils se montrent exigeants à l'extrême, quand ils demandent que ce catholicisme d'occasion survive aux causes qui l'avaient engendré. Ils n'avaient qu'à rester les maîtres du pouvoir, pour que Hugo conservât jusqu'à sa quatre-vingt-troisième année, la foi au Dieu des prêtres : mais il dût se rendre à l'évidence et suspendre son culte pour ce Dieu qui cessait de révéler sa présence réelle par la distribution de pensions. C'est ainsi qu'un banquier coupe le crédit de son client ruiné, filant sur la Belgique.

La Révolution de 1830 remit à la mode Voltaire et la libre-pensée ; Victor Hugo, ce tournesol, que sa nature condamnait à tourner avec le soleil, déposa, comme une cuisinière son tablier, son légitimisme et son catholicisme de circonstance. Il avait de nouveaux maîtres à satisfaire. Il adora le Dieu des bonnes gens de Béranger et brûla Jéhovah, le Dieu farouche et sombre, qui cependant convenait mieux à son cerveau romantique. Ce changement de Dieux prouve la sincérité de son déisme. Il lui fallait à tout prix un Dieu ; il en avait besoin pour son usage personnel, pour être un prophète, pour être un trépied [24].

Il s'éleva sans difficulté jusqu'au niveau de la grossière irréligion de ses lecteurs : car on ne lui demandait pas de sacrifier les effets de banale poésie que le romantisme tirait de l'idée de Dieu et de la Charité chrétienne, sur qui les libres-penseurs se déchargent du soin de soulager les misères que crée leur exploitation ; il put même continuer à faire l'éloge du prêtre et de la religieuse, ces gendarmes moraux que la bourgeoisie salarie pour compléter l'œuvre répressive du sergot et du soldat [25].

Victor Hugo est mort sans prêtres, ni prières ; sans confession ni communion, les catholiques en sont scandalisés ; mais les gens à bon Dieu, ne peuvent lui reprocher d'avoir jamais eu une pensée impie. Son gigantesque cerveau resta hermétiquement bouché à la critique démolisseuse des encyclopédistes et aux théories philosophiques de la science moderne. En 1831, un débat scientifique passionna l'Europe intellectuelle : Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire discutaient sur l'origine et la formation des êtres et des mondes. Le vieux Gœthe, que Hugo appelle dédaigneusement "le poète de l'indifférence", l'âme remplie d'un sublime enthousiasme, écoutait raisonner ces deux puissants génies. — Hugo, indifférent à la philosophie et à la science, consacrait son "immense génie" qui "embrassait dans son immensité le visible et l'invisible, l'idéal et le réel, les monstres de la mer et les créatures de la terre..." à basculer la "balance hémistiche" et à rimer nombril et avril, juif et suif, gouine et baragouine, Marengo et lumbago.

Trente ans plus tard, Charles Darwin reprenait la théorie de G. Saint-Hilaire et de Lamarck, son maître ; il la fécondait de son vaste savoir et de ses découvertes géniales ; et, triomphante, il l'implantait dans la science naturelle et renouvelait la conception humaine de la création. Hugo, "le penseur du XIXº siècle", que les hugolâtres nomment "le siècle de Hugo" ; Hugo, qui portait dans son crâne "l'idée humaine" vécut indifférent au milieu de ce prodigieux mouvement d'idées. Il poeta sovrano, qui passa la plus grande partie de sa vie à courir dans les catalogues de vente et les dictionnaires d'histoire et de géographie, après les rimes riches, ne daigne pas s'apercevoir que Lamarckisme, Darwinisme, Transformisme, rimaient plus richement encore que faim et génovéfain.

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On se souviendra de la débauche d'hyperboles de la presse parisienne, qui dura dix longues journées. Déjà on commence à revenir de cette exubérance d'admiration forcée ; et l'on arrivera bientôt à considérer ces jours d'enthousiasme et d'apothéose, comme un moment de folie inexplicable.

Il serait oiseux de discuter si dans un avenir prochain les œuvres de Victor Hugo vivront dans la mémoire des hommes, comme celles de Molière et de Lafontaine en France ; de Heine et de Gœthe, en Allemagne ; de Shakespeare en Angleterre ; de Cervantès, en Espagne ; ou bien si elles dormiront d'un sommeil profond à côté des poèmes du Cavalier Marin, feuilletés avec lassitude, seulement par quelques érudits, étudiant les origines de la littérature classique. Cependant les lettrés du XVIIº siècle annonçaient que l'Adone effacerait à jamais le Roland furieux, la Divine Comédie et l'Iliade, et des foules en délire promenaient des bannières, où l'on proclamait que l'illustre Marin était "l'âme de la poésie, l'esprit des lyres, la règle des poètes... le miracle des génies... celui dont la plume glorieuse donne au poème sa vraie valeur, aux discours ses couleurs naturelles, au vers son harmonie véritable, à la prose son artifice parfait... admiré des docteurs, honoré des rois, objet des acclamations du monde, célébré par l'envie elle-même, etc., etc.". Shakespeare mourait oublié de son siècle.

Parfois les générations futures ne ratifient pas les jugements des contemporains. Mais la critique historique qui n'admire ni ne blâme, mais essaye de tout expliquer, adopte l'axiome populaire, il n'y a pas de fumée sans feu ; elle pense que l'écrivain acclamé par ses contemporains, n'a conquis leurs applaudissements que parce qu'il a su flatter leurs goûts et leurs passions, et exprimer leurs pensées et leurs sentiments dans la langue qu'ils pouvaient comprendre. Tout écrivain que consacre l'engouement du public, quels que soient ses mérites et démérites littéraires, acquiert par ce seul fait une haute valeur historique et devient ce que Emerson nommait un type représentatif d'une classe, dune époque. — Il s'agit de rechercher comment Hugo parvint à conquérir l'admiration de la bourgeoisie.

La bourgeoisie, souveraine maîtresse du pouvoir social, voulut avoir une littérature qui reproduisit ses idées et ses sentiments et parlât la langue qu'elle aimait : la littérature classique élaborée pour plaire à l'aristocratie, ne pouvait lui convenir. Quand on étudiera le romantisme d'une manière critique, les études faites jusqu'ici n'ayant été que des exercices de rhétorique, où l'on s'occupait de louer ou de dénigrer, au lieu d'analyser, de comparer et d'expliquer, on verra combien exactement les écrivains romantiques satisfaisaient, par la forme et le fond, les exigences de la bourgeoisie : bien que beaucoup d'entre eux n'aient pas soupçonné le rôle qu'ils remplissaient avec tant de conscience.

Hugo, ne se distingue ni par les idées, ni par les sentiments, mais par la forme ; il en était conscient. La forme est pour lui la chose capitale, "otez, dit-il à tous ces grands hommes cette simple et petite chose, le style, et de Voltaire, de Pascal, de Boileau, de Bossuet, de Fénelon, de Racine, de Corneille, de Lafontaine, de Molière, de ces maîtres, que vous restera-t-il ? — Ce qui reste d'Homère après avoir passé par Bitaubé". — La vérité de l'observation et la force et l'originalité de la pensée, sont choses secondaires, qui ne comptent pas. — "La forme est chose plus absolue qu'on ne pense... Tout art qui veut vivre doit commencer par bien se poser à lui-même les questions de forme de langage et de style... Le style est la clef de l'avenir... Sans le style vous pouvez avoir le succès du moment, l'applaudissement, le bruit, la fanfare, les couronnes, l'acclamation enivrée des multitudes, vous n'aurez pas le vrai triomphe, la vraie gloire, la vraie conquête, le vrai laurier, comme dit Cicéron : insignia victoriae, non victoriam" [26].

Victor Cousin, le romantique de la philosophie, et Victor Hugo, le philosophe du romantisme, servirent à la bourgeoisie l'espèce de philosophie et de littérature qu'elle demandait. Les Diderot, les Voltaire, les Rousseau, les D'Alembert et les Condillac du XVIIIº siècle l'avaient trop fait penser pour qu'elle ne désirât se reposer et goûter sans cassements de tête une douce philosophie et une sentimentale poésie, qui ne devaient plus mettre en jeu l'intelligence, mais amuser le lecteur, le transporter dans les nuages et le pays des rêves, et charmer ses yeux par la beauté et la hardiesse des images, et ses oreilles par la pompe et l'harmonie des périodes.

La révolution de 1789 transplanta le centre de la vie sociale de Versailles à Paris, de la cour et des salons, dans les rues, les cafés et les assemblées populaires. Les journaux, les pamphlets, les discours étaient la littérature de l'époque, tout le monde parlait et écrivait et sans nulle gêne piétinait sur les règles du goût et de la grammaire. Un peuple de mots, de néologismes, d'expressions, de tournures et d'images, venues de toutes les provinces et de toutes les couches sociales, envahirent la langue polie, élaborée par deux siècles de culture aristocratique. Le lendemain de la mort de Robespierre, les grammairiens et les puristes reprirent la férule arrachée de leurs mains et se mirent à l'œuvre pour expulser les intrus et réparer les brèches de la langue du XVIIIº siècle, ouvertes par les sans-culottes. Ils réussirent en partie ; et imitant les précieuses de l'hôtel Rambouillet, ils châtrèrent la langue parlée et écrite de plusieurs milliers de mots, d'expressions qui ne lui ont pas encore été restitués. Heureusement que Chateaubriand, suivant l'exemple donné par les royalistes des Actes des apôtres qui avaient soutenu le trône et l'autel dans le langage des halles, défendit, au grand scandale des puristes, la réaction et la religion avec la langue et la rhétorique enfantées par la révolution. Le succès d'Atala, du Génie du christianisme et des Martyrs fut immense. L'honneur d'avoir dans ce siècle, non pas créé, mais consacré littérairement la langue romantique appartient à Chateaubriand, qui fut le maître de Victor Hugo.

Mais Chateaubriand, à l'exception d'une petite chanson fort connue et d'une pièce de théâtre justement inconnue, n'écrivit qu'en prose. Il restait encore à briser le moule du vers classique, à assouplir le vers à une nouvelle harmonie, à l'enrichir d'images, d'expressions et de mots que possédait déjà la prose courante et à ressusciter les vieilles formes de la poésie française. Victor Hugo, Lamartine, Musset, Vigny, Gautier, Banville, Baudelaire et d'autres encore se chargèrent de cette tâche. Hugo, aux yeux du gros public, accapara la gloire de la pléiade romantique, non parce qu'il fut le plus grand poète, mais parce que sa poétique embrasse tous les genres et tous les sujets, de l'ode à la satire, de la chanson d'amour au pamphlet politique : et parce que, il fut le seul qui mit en vers les tirades charlatanesques de la philanthropie et du libéralisme bourgeois. Partout il se montra virtuose habile. Ainsi que les modistes et les couturières parent les mannequins de leurs étalages des vêtements les plus brillants, pour accrocher l'œil du passant, de même Victor Hugo costuma les idées et les sentiments que lui fournissaient les bourgeois, d'une phraséologie étourdissante, calculée pour frapper l'oreille et provoquer l'ahurissement ; d'un verbiage grandiloquent, harmonieusement rythmé et rimé, hérissé d'antithèses saisissantes et éblouissantes, d'épithètes fulgurantes. Il fut, après Chateaubriand, le plus grand des étalagistes de mots et d'images du siècle.

Ses talents d'étalagiste littéraire n'eurent pas suffi pour lui assurer cette admiration de confiance, si universelle ; ses actes, plus encore que ses écrits, lui valurent la haute estime de la bourgeoisie. Hugo fut bourgeois jusque dans la moindre de ses actions.

Il se signait dévotement devant la formule sacramentelle du romantisme : l'art pour l'art ; mais, ainsi que tous bourgeois ne songeant qu'à faire fortune, il consacrait son talent à flatter les goûts du public qui paie, et selon les circonstances il chantait la royauté ou la république, proclamait la liberté ou approuvait le baillonnement de la presse ; et quand il était besoin d'éveiller l'attention publique il tirait des coups de pistolets : — le beau, c'est le laid est le plus bruyant de ses pétards.

Il se vantait d'être l'homme immuable, attaché au devoir, comme le mollusque au rocher : mais, ainsi que tout bourgeois voulant à n'importe quel prix faire son chemin, il s'accommodait à toutes les circonstances et saluait avec empressement les pouvoirs et les opinions se levant à l'horizon. Embarqué à la légère dans une opération politique, mal combinée, il se retourna prestement, laissa ses copains conspirer et dépenser leur temps et leur argent pour la propagande républicaine, et s'attela à l'exploitation de sa renommée ; et tandis qu'il donnait à entendre qu'il se nourrissait du traditionnel pain noir de l'exil, il vendait au poids de l'or sa prose et sa poésie.

Il se disait simple de cœur, parlant comme il pensait et agissant comme il parlait ; mais, ainsi que tout commerçant cherchant à achalander sa boutique, il jetait de la poudre aux yeux à pleines poignées, et montait constamment des coups au public. La mise en scène de sa mort est le couronnement de sa carrière de comédien, si riche en effets savamment machinés. Tout y est pesé, prévu ; depuis le char du pauvre dans le but d'exagérer sa grandeur par cette simplicité et de gagner la sympathie de la foule toujours gobeuse, jusqu'aux cancans sur le million qu'il léguait pour un hôpital, sur les 50 mille francs pour ceci, et les 20 mille pour cela, dans le but de pousser le gouvernement à la générosité et d'obtenir des funérailles triomphales sans bourse délier.

Les bourgeois apprécièrent hautement ces qualités de Hugo, si rares à trouver réunies chez un homme de lettres : l'habileté dans la conduite de la vie et l'économie dans la gestion de la fortune [27]. Ils reconnurent dans Hugo, couronné de l'auréole du martyre et flamboyant des rayons de la gloire, un homme de leur espèce et plus on exaltait son dévouement au Devoir, son amour de l'idée et la profondeur de sa pensée, et plus ils s'enorgueillissaient de constater qu'il était pétri des mêmes qualités qu'eux. Ils se contemplaient et s'admiraient dans Hugo, ainsi que dans un miroir. La Bourgeoisie donna une preuve significative de son identification avec "le grand homme" qu'elle enterrait au Panthéon. Tandis qu'elle conviait à ses funérailles du premier juin toutes les nations ; elle ne fermait pas la Bourse et ne suspendait pas la vie commerciale et financière parce que le premier juin était jour d'échéance des effets de commerce et des coupons des valeurs publiques. Son cœur lui disait que Victor Hugo, il poeta sovrano aurait désapprouvé cette mesure ; lui qui, pour rien au monde, n'aurait retardé de vingt quatre heures l'encaissement de ses rentes et de ses créances.

La légende de Victor Hugo, 1885.
D'aprés l'édition de 1902.

Notes

[1] Victor Hugo. Philosophie et littérature mêlées, 1831. Vol. 1, p. 203.

[2] Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. Vol. 1, p. 147. Première édition.

[3] De 1817 à 1826 aucun événement heureux ou malheureux ne pouvait arriver à la famille royale, sans qu'il ne saisit aussitôt sa bonne plume d'oie : tantôt c'est une naissance, un baptême, une mort ; tantôt un avènement, un sacre, qui allume sa verve. Hugo est le Belmontet de Louis XVIII et de CHarles X ; il est le poète officiel, attaché au service personnel de la famille royale.

[4] La plainte de ces intéressants et intéressés jeunes gens est touchante. "Le Conservateur n'a reçu aucun encouragement du gouvernement, disent-ils. D'autres recueils ont trouvé moyen de faire bénéfice sur les faveurs du ministre du roi, lesquels se sont souvenus des avantages de l'économie lorsqu'il s'est agi d'encourager un ouvrage assez maladroit pour se montrer royaliste et indépendant." (Préface du troisième volume du Conservateur littéraire). – Cependant page 361 du même recueil on lit : "L'ode sur la mort du duc de Berry, insérée dans la septième livraison, ayant été communiquée par le comte de Neufchâteau au duc de Richelieu, président du conseil des ministres et zélé pour les lettres, qui l'ayant jugée digne d'être mise sous les yeux du Roi, sa Majesté daigna ordonner qu'une gratification (sic), de 500 fr. fût remise à l'auteur, M. V. Hugo, en témoignage de son auguste satisfaction."

[5] Le Conservateur littéraire, vol. 2, p. 245.

[6] Baudelaire, Les fleurs du Mal. (Bénédiction ; La Muse vénale).

[7] Cette impertinente épithète est de Stendhal, qui pas plus que Baudelaire n'entendait rien au commerce des lettres. "L'Edinburgh Review, écrit-il, s'est complètement trompé en faisant de Lamartine le poète du parti ultra... le véritable poète du parti, c'est M. Hugo. Ce M. Hugo a un talent dans le genre de celui de Young, l'auteur des Night Thoughts, il est toujours exagéré à froid... L'on ne peut nier au surplus, qu'il sache bien faire des vers français, malheureusement il est somnifère". Correspondance inédite de Stendhal. Vol. I, p. 22.

[8] Victor Hugo Rac. Vol. 1 . 252.

[9] Victor Hugo Rac. Vol. 1.

[10] Victor Hugo Rac. Vol. 1.

[11] Pièce de vers Sur le bonheur de l'Etude, envoyé au concours de poésie de 1817 : tout lui devenait occasion pour outrager son héros.

[12] Odes et Ballades. Les deux Iles. Edit. de 1826.

[13] Les amateurs d'acrobatie politique trouveront dans le Dictionnaire des Girouettes de Prosny d'Eppe et dans le Nouveau Dictionnaire des Girouettes de 1831, de quoi exciter leur admiration la plus exigeante. Ils s'étonneront avec Chateaubriand "qu'il y ait des hommes, qui après avoir prêté serment à la République une et indivisible, au Directoire en cinq personnes, au Consulat en trois, à l'Empire en une seule, à la première Restauration, à l'acte additionnel, à la seconde Restauration, ont encore quelque chose à prêter à Louis-Philippe".

– "Hé, hé, disait en souriant Talleyrand, après avoir prêté serment à Louis-Philippe, Sire, c'est le treizième !".

[14] Mémoire sur les moyens de suppléer à la traite des nègres par des individus libres, d'une manière qui garantisse pour l'avenir la sûreté des colons et la dépendance des colonies, par Genty, in-8, janvier 1828. Blois, imprimerie Verdier.

[15] Monsieur Belton qui a fait des recherches sur la famille Hugo, a découvert que le vieux général écrivait et rimait en diable. A sa mort il a laissé une liste de manuscrits : La Duchesse d'Alba, le Tambour Robin, l'Hermite du lac, l'Epée de Brennus, Perrine ou la Nouvelle Nina, l'Intrigue de cour, comédie en trois actes, la Permission, Joseph ou l'Enfant trouvé, etc., ces ouvrages sont perdus ou égarés.

Bien que Victor Hugo ne mentionne jamais les productions poétiques et romantiques de son père, il les admirait beaucoup. Dans uni lettre adressée au général, et citée par M. Belton, il parle d'une pièce qui l'a "pénétré jusqu'au fond de l'âme", dans une autre, il mentionne un poème, Lucifer qui l'a "transporté". Si l'on ne connaissait sa piété filiale, on s'étonnerait qu'il ne se soit jamais occupé de sauver de l'oubli les œuvres "remarquables" de son père, lui qui a recueilli et si précieusement conservé ses moindres excréments littéraires, que pour leur péché d'hugolatrie, Messieurs Vacquerie, Meurice et Lefebvre sont condamnés à publier, sinon à lire.

[16] Victor Hugo. Philosophie et littérature mêlées, 1834. Journal d'un révolutionnaire de 1830.

[17] Victor Hugo. Le Rhin. Tom. III. 288, 331.

[18] Ces détails biographiques, que par une modestie déplacée, Victor Hugo supprima dans l'autobiographie, qu'il dicta à sa femme, ont été rétablis dans l'étude si érudite et si spirituellement écrite de M. Ed. Biré, Victor Hugo avant 1830, J. Gervais, édit. 1883. On ne saurait trop en recommander la lecture aux Hugolâtres qui désirent connaître intimement leur héros.

[19] Cette fraternité pleurarde de crocodile reprocha à un poète qui ne se dégrada jamais jusqu'à pincer de la guitare philanthropique, à Alfred de Musset, d'avoir envoyé "aux victimes de juin" un prix de 1.300 francs que venait de lui accorder l'Académie. L'Evénement du 23 août commentait ainsi l'acte : "qu'il nous soit permis de faire observer à M. de Musset que sa détermination ne remplit nullement le but du legs fait par M. le comte de Latour-Landry. C'était à un poète peu favorisé de la fortune et non à une œuvre patriotique que le don devait appartenir".

[20] Victor Hugo raconté, etc., Tome II.

[21] "Plus bas que Marat, plus bas que Babeuf, il y a la dernière sape et de cette cave sort Lacenaire." Les Misérables. Tome VI, page 61-62, première édition.

[22] La brigande Vendéenne était une Voltairienne décidée : à Madrid, elle plaça ses enfante au collège des nobles, mais "s'opposa énergiquement, malgré la résistance des prêtres directeurs, à ce qu'ils servissent la messe comme les autres élèves et défendit même qu'on fit confesser et communier ses enfants." (Victor Hugo rac. Vol. I. 194).

[23] Dans une épître en vers de 1818, mais publiée en 1863, Hugo dit en parlant de lui-même : "... J'ai seize ans... Je lis l'Esprit des Lois et j'admire Voltaire." Victor Hugo rac. Tome I. 308).

[24] "Le Poète est lui-même un trépied. Il est le trépied de Dieu." William Shakespeare, par V. Hugo, p. 53.

[25] "Rien ne se pénètre, ne s'amalgame plus aisément qu'un vieux prêtre et un vieux soldat. Au fond c'est le même homme. L'un s'est dévoué pour la patrie d'en bas ; l'autre pour la patrie d'en haut ; pas d'autre différence." (Les Misérables).

"Il n'y a pas d'œuvre plus sublime, peut-être, que celle que font ces âmes (les religieuses). Et nous ajoutons : il n'y a pas de travail plus utile. Il faut ceux qui prient pour ceux qui ne prient jamais." (Les misérables). Victor Hugo a eu l'heureuse chance d'être beaucoup acheté, ce à quoi il tenait surtout, et d'être peu lu, il le sera de moins en moins, autrement il y aurait beau jour que le Siècle et Léo Taxil auraient été forcés de le laisser pour compte aux catholiques.

[26] Victor Hugo. Philosophie et littérature mêlées, 1831. P. 27-49-50-51.

[27] Un bout de conversation saisi au vol dans la foule du premier juin :

Premier bourgeois. — Hugo, devait être diantrement riche pour que l'Etat lui fasse de telles funérailles : ce n'est pas pour un génie pauvre qu'il ferait tant de dépenses.

Deuxième bourgeois. —Vous avez bien raison. Il laisse, dit-on, cinq millions.

Premier bourgeois. — Mettons en trois, car on exagère toujours, et c'est bien beau. Il faut avouer qu'il était plus intelligent que les hommes de génie, qui ne savent jamais se retourner et ne laissent jamais de fortune.

Le Temps du 4 septembre 1885 fournit les renseignements suivants sur la fortune de Hugo :

"La succession liquidée de Victor Hugo s'élève approximativement à la somme de cinq millions de francs. On pourra se faire une idée de la rapidité avec laquelle s'accroissait la fortune du maître quand on saura que celui-ci réalisa, en 1884, onze-cent mille francs de droits d'auteur.

"Ajoutons que celui des testaments de Victor Hugo qui contient la clause d'un don de cinquante mille francs aux pauvres de Paris est tout entier écrit de sa main, qu'il est terminé et daté, mais non signé."

Donner 50000 francs aux pauvres, même après sa mort, dépassait ce que pouvait l'âme généreuse et charitable de Victor Hugo. Au moment de signer le cœur lui manqua.


jeudi 22 novembre 2012

:: La classe ouvrière internationale, seule classe capable de mettre fin au capitalisme et à l’exploitation !


:: Tolstoï, miroir de la révolution russe (par Lénine, 1908)



Il peut sembler, à première vue, étrange et artificiel d'accoler le nom du grand artiste à la révolution qu'il n'a manifestement pas comprise et dont il s'est manifestement détourné. On ne peut tout de même pas nommer miroir d'un phénomène ce qui, de toute évidence, ne le reflète pas de façon exacte. Mais notre révolution est un phénomène extrêmement complexe ; dans la masse de ses réalisateurs et de ses participants immédiats, il existe beaucoup d'éléments sociaux qui, eux aussi, ne comprenaient manifestement pas ce qui se passait et qui, de même, se détournaient des tâches historiques véritables qui leur étaient assignées par le cours des événements.
Et si nous sommes en présence d'un artiste réellement grand, il a dû refléter dans ses oeuvres quelques-uns au moins des côtés essentiels de la révolution.
La presse russe légale, remplie d'articles, de lettres et de notices à l'occasion du 80e anniversaire de Tolstoï, s'intéresse fort peu à l'analyse de ses oeuvres, du point de vue du caractère de la révolution russe et de ses forces motrices. Toute cette presse déborde jusqu'à l'écoeurement d'hypocrisie, d'une double hypocrisie officielle et libérale. La première est l'hypocrisie grossière des écrivassiers vénaux qui avaient, hier, ordre de traquer L. Tolstoï et, aujourd'hui, de rechercher en lui le patriote et de tâcher d'observer les convenances devant l'Europe.
Que les écrivassiers de cette espèce soient payés pour leurs écrits, tout le monde le sait, et ils ne tromperont personne. Beaucoup plus raffinée et, par suite, beaucoup plus nuisible et dangereuse, est l'hypocrisie libérale. A écouter les Balalaïkine de la Riétch, leur sympathie pour Tolstoï est la plus complète et la plus chaude.
En fait, cette déclamation calculée et ces phrases pompeuses sur « le grand chercheur de Dieu » ne sont que faussetés, car le libéral russe n'a ni foi dans le Dieu de Tolstoï, ni sympathie pour la critique de Tolstoï à l'égard du régime existant.
Il s'accroche à un nom populaire pour augmenter son petit capital politique, pour jouer le rôle de chef de l'opposition nationale, il essaie d'étouffer sous le tonnerre et le fracas des phrases le besoin d'une réponse directe et claire à la question : d'où viennent les contradictions criantes du « tolstoïsme », quels défauts et quelles faiblesses de notre révolution reflètentelles ?
Les contradictions dans les oeuvres, les opinions et la doctrine de l'école de Tolstoï sont, en effet, criantes. D'une part, un artiste génial qui, non seulement, a peint des tableaux incomparables de la vie russe, mais qui a donné à la littérature mondiale des oeuvres de premier ordre. D'autre part, un propriétaire foncier faisant l'innocent du village.
D'une part, une protestation d'une énergie remarquable, directe et sincère contre l'hypocrisie et la fausseté sociales ; de l'autre, un « tolstoïen », c'est-à-dire cet être débile, usé, hystérique, dénommé l'intellectuel russe, qui, se frappant publiquement la poitrine, dit : « Je suis un méchant, je suis un vilain, mais je m'occupe d'autoperfectionnement moral ; je ne mange plus de viande et je me nourris maintenant de boulettes de riz. »
D'une part, la critique impitoyable de l'exploitation capitaliste, la dénonciation des violences exercées par le gouvernement, de la comédie de la justice et de l'administration de l'Etat, la révélation de toute la profondeur des contradictions entre l'accroissement des richesses, les conquêtes de la civilisation, et l'accroissement de la misère, de la sauvagerie et des souffrances des masses ouvrières ; d'autre part, l'innocent qui prêche la « non-résistance au mal par la violence ».
D'une part, le réalisme le plus lucide, l'arrachement de tous les masques quels qu'ils soient ; d'autre part, la prédication d'une des choses les plus ignobles qui puissent exister au monde, à savoir : la religion, la tendance à substituer aux popes fonctionnaires d'Etat des popes par conviction, c'est-à-dire une propagande en faveur du règne des popes sous sa forme la plus raffinée et, par suite, la plus abjecte. En vérité :
Tu es misérable, et tu es féconde,
Tu es puissante, et tu es sans forces,
Mère Russie !
Il est évident qu'avec de pareilles contradictions Tolstoï ne pouvait absolument pas comprendre le mouvement ouvrier et son rôle dans la lutte pour le socialisme, ni la révolution russe.
Mais les contradictions dans les vues et les enseignements de Tolstoï ne sont pas l'effet du hasard, elles sont l'expression des conditions contradictoires dans lesquelles se déroulait la vie russe durant le dernier tiers du XIXè siècle.
La campagne patriarcale qui venait seulement de se libérer du servage avait été livrée au Capital et au fisc pour être littéralement mise à sac. Les vieux fondements de l'économie paysanne et de la vie paysanne, qui s'étaient maintenus au cours des siècles, furent démolis avec une rapidité incroyable.
Aussi faut-il juger les contradictions dans les opinions de Tolstoï, non du point de vue du mouvement ouvrier contemporain et du socialisme contemporain (un tel jugement est, certes, nécessaire, pourtant il ne suffit pas), mais du point de vue de la protestation contre le capitalisme en marche, contre la ruine des masses dépouillées de leurs terres, protestation qui devait venir de la campagne patriarcale russe.
Tolstoï prête à rire en tant que prophète qui aurait découvert de nouvelles recettes pour le salut de l'humanité, - et c'est pourquoi ils sont vraiment pitoyables, les « tolstoïens », étrangers et russes, qui ont voulu transformer en dogme le côté justement le plus faible de sa doctrine. Tolstoï est grand comme interprète des idées et des états d'âme qui se sont formés chez les millions de paysans russes, à l'avènement de la révolution bourgeoise en Russie.
Tolstoï est original, car l'ensemble de ses idées, prises en bloc, exprime justement les particularités de notre révolution, en tant que révolution bourgeoise paysanne.
Les contradictions dans les idées de Tolstoï, de ce point de vue, sont un véritable miroir des conditions contradictoires dans lesquelles s'est déroulée l'activité historique de la paysannerie au cours de notre révolution. D'un côté, les siècles d'oppression servile et les dizaines d'années de ruine à marche forcée, consécutive à la réforme, avaient accumulé des montagnes de haine, de colère et de résolutions désespérées.
Le désir de balayer d'une façon radicale et l'Eglise officielle et les grands propriétaires fonciers et le gouvernement de ces propriétaires fonciers, d'anéantir toutes les anciennes formes et coutumes de propriété foncière, de nettoyer la terre, de créer à la place de l'Etat policier de classe une communauté de petits paysans libres et égaux en droits, - ce désir traverse comme un fil rouge toute l'action historique des paysans dans notre révolution, et il n'est pas douteux que le contenu idéologique des écrits de Tolstoï correspond beaucoup plus à ce désir paysan qu'à l'« anarchisme chrétien » abstrait, comme on définit parfois le « système » de ses idées.
D'un autre côté, la paysannerie, qui aspirait à de nouvelles formes de communauté, avait une attitude fort inconsciente, patriarcale, une attitude d'innocents de village à l'égard de ce que devait être cette communauté, des moyens de lutte par lesquels il lui fallait conquérir sa liberté, des chefs qu'elle pouvait avoir dans cette lutte, des sentiments de la bourgeoisie et des intellectuels bourgeois envers la révolution paysanne, des raisons qui rendaient nécessaire le renversement par la violence du pouvoir tsariste, afin d'anéantir la propriété foncière des hobereaux.
Toute la vie passée de la paysannerie lui avait appris à haïr le seigneur et le fonctionnaire, mais ne lui avait pas appris et n'avait pu lui apprendre où chercher la réponse à toutes ces questions.
Dans notre révolution, la minorité de la paysannerie a effectivement lutté, en s'organisant tant soi peu à cette fin, et une partie infime s'est levée, les armes à la main, pour exterminer ses ennemis, pour abattre les serviteurs du tsar et les défenseurs des grands propriétaires fonciers.
La plus grande partie de la paysannerie pleurait et priait, ratiocinait et rêvait, écrivait des requêtes et envoyait des « solliciteurs », - tout à fait dans l'esprit de Léon Nicolaïévitch Tolstoï !
Et comme il arrive toujours dans des cas pareils, l'abstention tolstoïenne de toute politique, la renonciation tolstoïenne à la politique, l'absence d'intérêt et de compréhension pour elle ont fait qu'une minorité seulement a suivi le prolétariat conscient et révolutionnaire, et que la majorité est devenue la proie de ces intellectuels bourgeois serviles et sans principes, qui, sous le nom de cadets, couraient, de l'assemblée des troudoviks, faire antichambre chez Stolypine, mendiaient, marchandaient, conciliaient, promettaient de concilier, - jusqu'à ce qu'un soldat les chassât à coups de botte.
Les idées de Tolstoï sont le miroir de la faiblesse, des insuffisances de notre insurrection paysanne, le reflet de l'apathie de la campagne patriarcale et de la lâcheté foncière du « moujik aisé ».
Prenez les insurrections de soldats en 1905-1906. La composition sociale de ces lutteurs de notre révolution c'est le milieu entre la paysannerie et le prolétariat. Ce dernier est en minorité ; c'est pourquoi le mouvement dans les troupes ne montre pas, même approximativement, cette cohésion nationale, cette conscience de parti que manifeste le prolétariat devenu, comme au signal d'un coup de baguette, social-démocrate.
D'autre part, il n'est pas d'opinion plus erronée que celle qui attribue l'échec des insurrections de soldats à l'absence de dirigeants officiers. Au contraire, le progrès gigantesque de la révolution, depuis les temps de la Narodnaïa Volia, s'est manifesté justement dans le fait que c'est le « bétail obscur » qui a recouru aux armes contre ses supérieurs et dont l'indépendance a tellement fait peur aux propriétaires fonciers libéraux et aux officiers libéraux.
Le soldat était rempli de sympathie pour la cause paysanne ; ses yeux s'allumaient au seul mot de terre. Plus d'une fois, le pouvoir passa, dans l'armée, aux mains de la masse des soldats - mais il n'y eut presque pas d'utilisation résolue de ce pouvoir ; les soldats hésitaient ; au bout de quelques jours, quelquefois au bout de quelques heures, après avoir tué quelque chef haï, ils rendaient la liberté aux autres, entraient en pourparlers avec les autorités et se laissaient ensuite fusiller, fouetter, se mettaient de nouveau sous le joug - tout à fait dans l'esprit de Léon Nicolaïévitch Tolstoï !
Tostoï a reflété la haine accumulée, l'aspiration enfin mûre vers un avenir meilleur, le désir de s'affranchir du passé - et la nonmaturité des rêveries, le manque d'éducation politique, l'apathie en face de la révolution.
Les conditions historiques et économiques expliquent à la fois la nécessité de l'apparition de la lutte révolutionnaire des masses et leur manque de préparation pour cette lutte, la non-résistance tolstoïenne au mal, qui fut parmi les causes les plus sérieuses de la défaite de la première campagne révolutionnaire.
On dit que la défaite est une bonne école pour les armées. Sans doute, comparer les classes révolutionnaires à des armées n'est juste que dans un sens très limité. Le développement du capitalisme modifie et aggrave à chaque heure les conditions qui poussaient à la lutte révolutionnaire démocratique les millions de paysans, unis par la haine contre les propriétaires féodaux et leur gouvernement.
Dans la paysannerie même, l'accroissement des échanges, de la domination du marché et du pouvoir de l'argent, éliminent de plus en plus les anciennes moeurs patriarcales et l'idéologie patriarcale tolstoïenne.
Mais il est une conquête des premières années de la révolution et des premières défaites dans la lutte révolutionnaire des masses qui n'est pas douteuse : c'est le coup mortel porté à l'ancienne mollesse, à l'ancienne veulerie des masses. Les lignes de démarcation sont devenues plus tranchées. Les classes et les partis se sont délimités. Sous le marteau des leçons de Stolypine, grâce à l'agitation obstinée, organisée des social-démocrates révolutionnaires, non seulement le prolétariat socialiste, mais encore les masses démocratiques de la paysannerie pousseront inévitablement en avant des lutteurs toujours plus aguerris, de moins en moins capables de tomber dans notre péché historique du tolstoïsme !


mardi 6 novembre 2012

:: Défendre la nécessité pour la classe ouvrière d’avoir sa propre politique


Toute lutte sociale ou politique ne tend pas à contester la domination de la bourgeoise sur la société. C’est même plutôt exceptionnel, bien que la plupart des problèmes de société dont elles font l’objet se heurtent à un niveau ou un autre à l’organisation sociale capitaliste. Mais la société capitaliste peut s’accommoder de bien des luttes et de bien des revendications partielles. Des droits existant aujourd’hui ont fait l’objet de bien des luttes du passé sans que la société capitaliste se soit écroulée pour autant en les accordant : le droit de vote des femmes par exemple, ou le droit à l’avortement et à la contraception ; certains droits des homosexuels sont en passe d’être reconnus ; la lutte des écologistes a même débouché sur la création de toute une branche de l’activité économique fort rentable pour les capitalistes. C’est dire que, selon leurs objectifs, l’ampleur qu’elles prennent ou les catégories sociales qu’elles mobilisent, les luttes sont loin de déboucher toutes sur la nécessité de la prise du pouvoir par la classe ouvrière ! Mais il est des luttes qui, par leurs objectifs plus vastes, la mobilisation populaire qu’elles suscitent, les classes sociales qu’elles mobilisent, pourraient offrir une telle perspective de véritable transformation sociale. C’est là que l’existence d’un parti révolutionnaire prolétarien capable de définir une politique juste et d’en convaincre la classe ouvrière peut être décisive. Sinon ce sont des représentants d’autres classes sociales qui entraîneront les travailleurs dans des voies qui, en préservant l’organisation sociale existante, ne leur permettront pas non plus d’atteindre leurs objectifs.
L’exemple le plus frappant de ce dernier demi-siècle, c’est la lutte menée par des peuples entiers contre l’oppression coloniale.
Certaines de ces luttes ont mobilisé de larges masses d’exploités, mises en mouvement tout à la fois contre l’oppression coloniale et contre les inégalités sociales qu’elle protégeait. La perspective de transformations sociales radicales avait été ouverte. Mais, pour aller jusqu’au bout de cette perspective, il aurait fallu des partis politiques qui l’incarne. Faute de quoi, même ceux des mouvements dont le combat a été victorieux et qui sont parvenus à chasser la puissance coloniale se sont cantonnés à des transformations sociales restant sur le terrain de la bourgeoisie, voire à pas de transformations sociales du tout.
Malgré la détermination avec laquelle ce type de lutte a parfois été mené, malgré les sacrifices inouïs consentis par les populations, elles ne sont en tout cas pas parvenues à secouer le joug de l’impérialisme, qui a trouvé bien d’autres moyens d’étrangler les peuples.
Les limites de ce qu’il est possible d’obtenir sans remettre en cause l’organisation capitaliste de la société sont étroites. La liberté pour les peuples opprimés par l’impérialisme, la fin de toutes les discriminations, la véritable égalité sociale, économique entre hommes et femmes, un véritable souci de préserver l’environnement, l’éradication de la misère, tout cela ne pourra être obtenu qu’en supprimant l’exploitation de l’homme par l’homme et en construisant une société communiste. C’est la raison pour laquelle la classe ouvrière, quand elle est consciente de son rôle historique, c’est-à-dire qu’elle s’est donné des partis à elle pour l’accomplir, peut efficacement prendre en charge nombre de ces combats partiels, mettre en évidence le lien qui les unit, et faire prendre conscience au plus grand nombre de la nécessité et de la possibilité de changer le monde. Et c’est bien pour cela que les tenants de l’ordre existant ne veulent pas voir se développer de tels partis et une telle conscience parmi la classe ouvrière et qu’ils se plaisent à chaque fois à souligner le caractère partiel, limité de telle ou telle revendication, à présenter les différentes luttes comme isolées les unes des autres, voire opposées.
Le rôle des partis ouvriers réformistes est de contribuer, eux aussi, à empêcher cette prise de conscience de la part de la classe ouvrière. Plus ils sont puissants, plus ils en ont les moyens, à travers les idées et les illusions qu’ils propagent, et, dans certaines circonstances, en freinant les luttes, en les détournant de leurs objectifs, en les empêchant d’aller au bout de leurs possibilités.
C’est donc aux révolutionnaires qui se situent sans compromission dans le camp de la classe ouvrière que revient la tâche de défendre la nécessité pour la classe ouvrière d’avoir sa propre politique, la tâche de se donner les moyens de lui proposer une telle politique, représentant uniquement ses intérêts et non ceux d’autres classes sociales ou d’appareils liés à ces classes, et de se mettre en situation de réussir à en convaincre les travailleurs.
Les révolutionnaires sont encore peu nombreux et il est regrettable d’en voir certains céder aux pressions ambiantes, même si c’est par calcul, en reprenant peu ou prou à leur compte les idées réactionnaires d’apolitisme, de spontanéisme ou d’autonomie des mouvements. On pouvait par exemple lire sous la plume de Bensaïd dans Le Monde du 30 décembre 1995 : « Face à cette panne sèche du politique, il est logique que le mouvement social se prenne directement en charge ». Bensaïd se considère-t-il lui aussi en panne sèche, et les idées révolutionnaires avec lui ? Toujours est-il qu’il poursuit : « Les grévistes et les manifestants ont démontré que la lutte peut faire reculer le pouvoir et infliger un coup d’arrêt à l’offensive libérale. L’événement crée une situation nouvelle où se nouent l’ancien (la tradition et la mémoire retrouvée) et le nouveau d’un mouvement qui déchire la ligne d’horizon et s’invente son propre avenir ». Admettons qu’emportés par l’enthousiasme, ses écrits aient dépassé sa pensée dans le feu des événements. Mais un an plus tard, il écrivait plus prosaïquement, mais pas plus clairement : « L’effacement des grandes croyances n’annule pas la nécessité stratégique d’un projet collectif. Nul besoin pour cela d’un paradis artificiel, ni d’une fin garantie de l’Histoire, mais d’un art profane de la perspective, de la moyenne portée et du moyen terme, du moment propice et du rapport de forces, d’une volonté qui détermine en marchant son propre but, en un mot, d’un sens profondément politique des rythmes et de leurs combinaisons ». Nous ne savons pas si Bensaïd possède « cet art profane de la perspective » mais il semble posséder, à un degré certain, celui de la confusion. Chacun y retrouvera sans doute ses petits, même Julien Dray qui pourrait après tout y voir une synthèse entre le rêve et la réalité. En revanche, on ne voit pas ce qu’un tel charabia peut apporter comme perspective aux travailleurs en lutte ou aux militants politiques à la recherche de solutions. Mais, après tout, Bensaïd est avant tout un philosophe.
Malheureusement, la LCR elle-même n’a pas semble-t-il non plus des perspectives très claires à proposer, si l’on en croit Dominique Mezzi qui conclut son article sur le mouvement des chômeurs, dans le numéro d’Inprecor de février 1998, par ces mots : « Mais pour gagner, il faudra savoir articuler la puissance du mouvement social avec des effets politiques substantiels dans le système majoritaire de la gauche »plurielle". La recette est plutôt floue ! Que veut dire l’auteur ? S’agit-il de se placer, assez confusément il faut le reconnaître, dans le cadre de cette gauche gouvernementale ? Faut-il la transformer ? De quelle façon ?
Les réponses données par Rouge, le 17 septembre dernier, dans un article intitulé Mouvement social et perspectives politiques, qui discute les idées des signataires de l’appel « pour l’autonomie du mouvement social », ne sont pas vraiment plus claires. Après avoir affirmé la nécessité de l’indépendance du mouvement social (« l’indépendance, ou l’autonomie, sont la condition fondamentale de la prise de décision démocratique »), Rouge explique que « le mouvement social peut et doit donc traiter toutes les questions, sociales, économiques et politiques. Renouer ainsi avec les objectifs fondamentaux de la Charte d’Amiens, »la double« besogne qui lie défense des revendications particulières et transformation radicale de la société. Refuser la division du travail qui attribue la politique au parti et l’économique et le social aux syndicats. Refuser aussi toute conception qui hiérarchise les niveaux au profit des partis. Partis, syndicats ou associations peuvent occuper alternativement le devant de la scène ». Malgré tout, Rouge conclut à la nécessité « d’une nouvelle représentation politique », citant l’exemple du Parti des Travailleurs du Brésil : « Des dirigeants syndicalistes, tout en respectant l’indépendance syndicale et donc en remettant leurs mandats syndicaux, ont pris la responsabilité de créer un nouveau parti politique ». Et il ajoute : « Bien entendu la France n’est pas le Brésil. Les vieilles organisations PS et PC ne peuvent être contournées. Mais la crise politique est telle qu’on ne peut exclure des moments où l’espace social et politique se dégage pour une nouvelle force. Peut-on imaginer que la génération actuelle d’animateurs et animatrices des luttes participe à un tel processus, dont nul ne peut prévoir les formes (parti, front, mouvement) ? Notre réponse est positive. Quelle est celle des signataires ? »
Il est clair que Rouge tourne autour du pot et ne veut pas affirmer clairement la nécessité d’un parti révolutionnaire prolétarien. Demander au « mouvement social » et plus précisément à ceux qui rejettent la politique de participer à un « processus » dont on ne dit même pas vers quoi il doit tendre, c’est tout simplement faire des concessions à ceux qui s’effrayent au seul mot de parti, et pire encore de parti révolutionnaire. C’est faire des concessions à l’apolitisme qu’on prétend combattre et surtout laisser à d’autres le soin de défendre une politique claire si ce n’est convaincante.
Il est évident que moins les révolutionnaires ont un programme clair à proposer, moins ils ont de forces pour le défendre au sein de la classe ouvrière, plus ils laissent le champ libre aux partis traditionnels qui ne veulent pas changer la société et qui ne proposent aucune issue réelle à la crise et à la situation dans laquelle vivent des millions de gens. Tant que les révolutionnaires ne s’efforceront pas de faire reprendre confiance aux travailleurs dans les idées du communisme révolutionnaire et pour cela il faudrait qu’ils aient eux-mêmes confiance dans ces idées et en soient fiers il ne pourront faire pièce à la politique des réformistes, qui sert toujours à tromper les travailleurs et parfois même les mène à la catastrophe.
Réclamer l’autonomie des mouvements face à la politique, c’est laisser le champ libre à la politique des autres car les travailleurs ne sont pas si fous qu’ils ne sachent qu’il y a un vrai problème politique. Répandre l’idée que c’est le mouvement social lui-même qui définira les lignes d’une nouvelle société, qui tracera de nouvelles perspectives, renoncer à défendre clairement la sienne, c’est tout simplement s’effacer devant ceux qui ne visent pas à la transformation de la société.
Une autre politique est-elle possible ? Oui ! C’est aux révolutionnaires de défendre cette politique auprès des masses, sinon ils contribuent à les laisser sans autre perspective que celle que défendent les partis de gauche au gouvernement, voire à les rejeter dans les bras du Front National si le désespoir s’accroît encore. Oui, l’urgence est de reconstruire un véritable parti ouvrier révolutionnaire, sur la base du marxisme révolutionnaire, qui soit capable d’intervenir dans les luttes de la classe ouvrière et d’offrir aux travailleurs une politique qui soit vraiment la leur et qu’ils puissent opposer à toutes celles qui ne visent qu’à perpétuer leur exploitation.

samedi 3 novembre 2012

:: L'Etat de la bourgeoisie


L’État bourgeois, issu du développement historique de la bourgeoisie dans les pays avancés, s’il agit en fondé de pouvoir de la classe dominante et s’il met toute la puissance de son appareil exécutif au service de ses maîtres, n’intervient dans l’économie, au nom des intérêts généraux de la bourgeoisie, que pour appuyer la politique de la haute finance et des grands monopoles. Qu’il intervienne de plus en plus fréquemment, de plus en plus ouvertement, cela est une évidence. En France, un tiers des salariés a pour patron l’État, et le dernier train d’ordonnances gaullistes représente une ingérence directe de l’État dans la vie économique du pays. Cela n’a rien d’étonnant et ne fait que révéler la crise permanente de l’impérialisme.
Si la bourgeoisie crée ses propres fossoyeurs, elle est loin d’organiser elle-même ses propres funérailles. Et si elle a recours aux solutions socialistes, c’est pour mieux maintenir sa domination sur la planète. Là encore, on ne peut apprécier la signification et la valeur des nationalisations et des planifications intervenant dans les pays avancés qu’en les replaçant dans le processus de développement, ou plutôt de décadence, de l’impérialisme qui se survit alors que le développement des forces productives l’a depuis longtemps condamné.
Mais, s’il n’y a que Pompidou pour parler sans rire d’un régime français « original, mi-socialiste, mi-capitaliste », il y a par contre pléthore d’apologistes du prétendu socialisme de certains pays sous-développés. Démocraties populaires, Chine, Cuba, Yougoslavie, et pourquoi pas l’Egypte, présentent tous à un degré plus ou moins achevé, cette fameuse étatisation des moyens de production au moins dans le domaine industriel.
Formes collectivistes de l’économie, essai plus ou moins couronné de succès de planifications diverses, il n’en faut pas plus pour parler d’États ouvriers. Or ces mesures, nous l’avons vu, ne visent qu’à donner à l’État des pouvoirs discrétionnaires en matière d’économie. De même que les bourgeoisies « avancées » mais décadentes, ne peuvent plus se maintenir qu’à l’aide de la béquille étatique, de même les bourgeoisies jeunes et faibles des pays du Tiers Monde ne peuvent tenter de se développer qu’en utilisant la contrainte étatique. Que cette contrainte aille jusqu’à concentrer entre les mains de l’État tout ou partie de la propriété des moyens de production, au moins industriels, cela est indéniable. Que cela revienne à une expropriation de la bourgeoisie, cela est plus contestable, dans bien des cas, il s’agit souvent d’intervention étatique dans la création d’une industrie, et très rarement d’expropriation de ses propriétaires, et, dans ce cas, il s’agit, quasi-généralement, de propriétaires non « nationaux ». Mais quel est le sens de ce développement ? Quel est le point de départ de cette évolution ? Et quel en peut être le terme ? Au point de départ, il y a toujours la bourgeoisie nationale, dont les intérêts entrent en conflit immédiat avec l’impérialisme. Cela est flagrant pour l’Egypte, Cuba ou la Chine, ce l’est moins pour les Démocraties populaires, où cet aspect a été quelque peu masqué par l’occupation par l’Armée Rouge et où le conflit avec l’impérialisme a été dû artificiellement à la guerre froide et à la politique de l’URSS.
Partout, les intérêts de cette bourgeoisie nationale « anti-impérialiste » sont défendus par des partis petits-bourgeois de type radical classique comme à Cuba ou de type stalinien comme en Chine. Il ne faut pas se laisser aveugler par le titre de communiste dont s’est paré le parti de Mao-Tsé-Toung, ce fut un parti petit-bourgeois radical, s’appuyant sur la paysannerie et luttant pour des objectifs démocratiques bourgeois. Sa victoire a été saluée d’enthousiasme par les industriels chinois, déçus par Tchang-Kaï-Chek.
De même, dans les Démocraties populaires, les partis staliniens sont - et par leur recrutement sur des bases nationalistes-réformistes, et par leur politique même - des partis petits-bourgeois. Cela devient manifeste quand l’emprise de la bureaucratie du Kremlin se relâche.
Enfin, dans tous les cas, la perspective du développement est toujours nationale. Devant l’incapacité de la bourgeoisie nationale à conduire ce développement nécessaire - et dans tous ces pays la bourgeoisie a d’abord eu « sa chance », l’État l’a aidée, parfois même remise en selle - l’État a été amené à prendre directement en mains les leviers de l’économie. Contre la bourgeoisie ? Non, car les buts coïncident avec les intérêts généraux de la bourgeoisie en tant que classe internationale.
La domination politique de la bourgeoisie, et donc sa survie en tant que classe, passe par le maintien d’états nationaux. Or, à l’époque de la division mondiale du travail, à l’époque où l’économie réclame une organisation internationale, une rationalisation au niveau de la planète, toute tentative de développement national, même baptisé socialiste, est en dernière analyse un facteur conservateur. C’est dans ce sens également que la théorie du « socialisme dans un seul pays » était une théorie réactionnaire, une utopie petite-bourgeoise. Aussi n’est-il pas étonnant que la petite-bourgeoisie radicale des pays « anti-impérialistes », se soit retrouvée dans la théorie du socialisme dans un seul pays et ait emprunté à l’exemple stalinien ce qu’il avait de moins « ouvrier ».
Planification et propriété étatique des moyens de production étaient entre les mains de l’État ouvrier russe, des armes pour lutter contre sa propre bourgeoisie et la bourgeoisie internationale dans la préparation de la révolution mondiale, entre les mains des staliniens, c’est devenu de simples recettes économiques dans la voie sans issue du développement national. Ce ne sont, et ce ne peuvent être, les critères sur lesquels les marxistes fondent leur analyse de la nature sociale d’un État. Si leur signification absolue reste « socialiste », leur utilisation relative est inséparable du processus dans lequel elles s’inscrivent. Quel que soit le degré de nationalisation de son économie, ne peut être ouvrier qu’un État issu d’une révolution prolétarienne victorieuse et se donnant pour tâche le renversement de la bourgeoisie mondiale.

LO, novembre 1967. Texte intégral ici

vendredi 19 octobre 2012

:: Le Programme de transition, réponse à la crise du capitalisme

Programme de transition,
Léon Trotsky
Editions Les Bons Caractères

La crise financière qui secoue le monde capitaliste depuis l’été 2007 (mais dont les prémisses sont bien antérieures) est la démonstration éclatante de la vanité des discours de tous ceux qui prétendaient que le marché était le meilleur régulateur possible de l’économie et que les crises, la lutte des classes, appartenaient au passé.

La lutte des classes, la bourgeoisie la mène impitoyablement. Dans tous les pays industrialisés, dans l’immense majorité des pays sous-développés, celle-ci s’attaque au niveau de vie des travailleurs, s’efforçant sans relâche d’accroître ses profits en diminuant la part du revenu national qui échoit aux salariés.
À un moment où la domination croissante du capital financier sur l’économie a conduit le monde dans une crise dont le Premier ministre français, Fillon, dit lui-même qu’elle a conduit le monde « au bord du gouffre », les mots d’ordre du Programme de transition sont plus que jamais d’actualité.

Échelle mobile des salaires, pour lutter contre une inflation qui rogne le pouvoir d’achat des salariés. Échelle mobile des heures de travail, pour lutter contre ce drame social que sont le chômage et ses corollaires, la multiplication des temps partiels imposés et des emplois précaires. Et comme il ne s’agit pas là d’articles d’un programme électoral dépendant de la seule bonne volonté du Parlement, mais d’objectifs à avancer dans les luttes des travailleurs, cela implique la mobilisation de ceux-ci pour exercer un contrôle ouvrier sur les entreprises, pour l’abolition du secret bancaire et du secret commercial, sans quoi un tel contrôle serait vain.

D’une brûlante actualité aussi, dans le cas de la crise actuelle, est le mot d’ordre de l’expropriation des banques privées et de l’étatisation du système de crédit pour mettre fin à la domination du capital financier.

Ces mots d’ordre qui étaient au cœur du Programme de transition, qui pourrait dire aujourd’hui qu’ils sont dépassés ?

[...]

La quatrième internationale après Trotsky

Du vivant même de Trotsky, la décision de proclamer l’existence de la Quatrième Internationale avait suscité bien des réticences, voire des divergences déclarées, dans les groupes qui se réclamaient de lui. En Espagne, la majorité de la Gauche communiste d’Espagne (ICE) avait suivi Andrès Nin dans sa politique de fusion avec le Bloc ouvrier et paysan pour constituer le POUM, parti qui, soumis à l’épreuve du feu en 1936, se rallia au Front populaire lors des élections de février et fournit un ministre de la Justice au gouvernement bourgeois de Catalogne six mois plus tard. En France, toute une partie des militants se réclamant de Trotsky, derrière Pierre Frank et Raymond Molinier, s’était orientée en 1935 vers un « organe de masse » se donnant comme but de regrouper des militants sur la base d’un accord politique limité à quelques points, c’est-à-dire sans programme véritable. Ce fut La Commune, et les GAR (Groupes d’Action Révolutionnaire) qui n’eurent qu’une existence éphémère, mais qui témoignaient par la négative de l’importance que revêtait l’adoption d’un programme clair.

Le problème est qu’en dehors de l’URSS, c’étaient surtout des intellectuels qui avaient rejoint les rangs de l’Opposition de gauche internationale. C’était particulièrement vrai de la France qui, par son histoire récente, occupait une grande place dans les préoccupations de Trotsky. Les dirigeants staliniens avaient creusé un véritable fossé moral, difficilement franchissable, entre eux et la base ouvrière du PCF. En revanche, les contacts étaient bien plus faciles avec une social-démocratie qui se disait encore en paroles « révolutionnaire », et dont nombre de jeunes militants trotskystes étaient issus, surtout à partir de 1935. Beaucoup avaient gardé des liens dans ce milieu, qui ne constituait pourtant pas une bonne école politique.
Trotsky espérait cependant que dans les bouleversements que la guerre à venir allait entraîner, la Quatrième Internationale se renforcerait et dirigerait de grandes luttes révolutionnaires, comme la Troisième l’avait fait vingt ans plus tôt. Il n’en a malheureusement rien été.

Le poids des circonstances objectives explique pour une large part que les organisations trotskystes n’aient pas joué un rôle déterminant, en l’absence de mouvements révolutionnaires prolétariens. La sainte-alliance des impérialismes alliés et de la bureaucratie soviétique à partir de 1941, pour éviter que la guerre ne débouche sur des explosions révolutionnaires dans les pays industrialisés, a été efficace. Le caractère impérialiste du deuxième conflit mondial a largement été occulté aux yeux des masses par la prétendue « croisade des démocraties contre le fascisme ». Et si la guerre a bien débouché sur des secousses révolutionnaires, celles-ci n’ont touché que les pays coloniaux et semi-coloniaux, où l’absence de toute direction prolétarienne a laissé une complète latitude à des directions petites-bourgeoises pour prendre la tête de mouvements de masse et se hisser ainsi au pouvoir.

Les militants trotskystes étaient en outre confrontés au gangstérisme stalinien qui n’hésitait pas à recourir à l’assassinat.

Mais les circonstances extérieures n’expliquent pas le naufrage politique de la grande majorité des groupes qui se réclamaient de la Quatrième Internationale. La composition petite-bourgeoise de la majorité des sections de l’Internationale, dont Trotsky connaissait parfaitement les dangers (il n’est que de voir l’importance qu’il donne au recrutement ouvrier, dans ses interventions sur la crise du SWP en 1939-40), produisait ses effets.

Cela commença en France dès l’effondrement militaire de mai-juin 1940 et l’occupation allemande, avec la main tendue par certaines tendances trotskystes aux « bourgeois pensant français ». Et cela continua avec un suivisme quasi systématique vis-à-vis de tous les courants qui traversaient la petite bourgeoisie intellectuelle. C’est ainsi que les démocraties populaires furent reconnues par la plupart des organisations se réclamant du trotskysme comme des « États ouvriers déformés », qualificatif qui revenait à attribuer à la bureaucratie soviétique un caractère révolutionnaire, alors qu’elle avait tout fait à la fin de la guerre pour y museler le prolétariat. Il en fut de même pour la Chine de Mao Tsé-toung, c’est-à-dire pour un régime qui se mit en place en chevauchant une insurrection paysanne, sans aucune intervention de la classe ouvrière. Et on n’en finirait pas d’énumérer les mouvements nationalistes présentés comme « socialistes », en Yougoslavie, en Indochine, en Algérie, à Cuba, au Vietnam ou au Nicaragua, pour ne citer que les plus connus.

C’est qu’en fait la Quatrième Internationale, en tant qu’organisation se donnant pour but de diriger les combats de la classe ouvrière dans la perspective de la révolution socialiste mondiale, n’avait pas résisté au choc de la deuxième guerre mondiale. Trotsky mort, elle avait perdu sa boussole politique.

Cela n’empêcha évidemment pas un certain nombre de dirigeants de groupes se réclamant du trotskysme, souvent même parmi ceux qui s’étaient opposés à Trotsky du vivant de celui-ci, de se proclamer direction internationale. Et comme aucun n’avait une autorité politique reconnue par l’ensemble du mouvement, les scissions se multiplièrent au fil des ans, et il est devenu difficile de dresser un tableau exhaustif de tous les regroupements qui, d’une manière ou d’une autre, se proclament « Quatrième Internationale ».

L’actualité du programme de la Quatrième Internationale

Mais si l’Internationale prolétarienne reste à construire, le programme de 1938 reste un capital irremplaçable pour tous ceux qui se sont attelés à cette tâche. Car si le monde a profondément changé en soixante-dix ans, sous tous ces changements les mêmes problèmes demeurent, du moins pour ceux qui ont choisi de consacrer leur activité militante à la défense d’une politique prolétarienne.

LO, 6 octobre 2008

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