mercredi 19 février 2014

:: Etre communiste révolutionnaire (trotskiste) en 2014 : situation et perspectives

Il est vain de se perdre en conjectures sur la réa­lité d’un retournement de la situation économique ou d’un début de reprise. Des affirmations dans ce sens se multiplient depuis quelques semaines dans les déclarations des hommes politiques au pouvoir. Non seulement ces gens-là n’ont guère de prise sur le fonctionnement de l’économie, mais leurs discours obéissent à bien d’autres motifs que celui de décrire la réalité des choses. Et ce qui est vrai pour tous les gouvernants l’est encore plus pour un gouvernement socialiste. Le seul argument qui le crédibilise auprès de la bourgeoisie, qu’il sert aussi fidèlement que la droite, est d’être plus apte que celle-ci à faire passer des mesures antiouvrières, avec la complicité des dirigeants syndicaux.
 
Les éléments cités pour illustrer la réalité d’une reprise, le redémarrage des affaires aux États-Unis, en particulier dans l’immobilier, la fin du tassement de la croissance en Chine, etc., pèsent bien peu à côté de la montée inexorable du chômage, de la stagnation de la production industrielle, du recul du commerce international. Les commentateurs à l’enthousiasme le plus débridé sont obligés d’admettre que les chiffres avancés pour appuyer leur scénario d’amorce de reprise sont faibles et aléatoires. Et, par-dessus tout, pèsent de plus en plus sur l’économie la finance, les déplacements spéculatifs dont les mouvements erratiques menacent la vie économique mondiale de nouveaux effondrements.

 

La menace financière

 

Au cours des vingt dernières années, l’économie capitaliste a connu une succession de secousses financières plus ou moins généralisées, plus ou moins graves. La dernière en date, celle déclenchée par l’affaire des subprimes en 2007-2008, a failli se traduire par un krach bancaire généralisé, qui aurait eu des conséquences incalculables pour la vie économique. Mais cet effondrement ne s’est pas produit. Moyennant des interventions massives des États et des politiques monétaires, l’économie mondiale a évité un effondrement du type de celui de 1929 avec ses suites.

Les moyens mis en œuvre pour enrayer cette catastrophe ont encore amplifié la financiarisation de l’économie, avec comme conséquence l’aggravation des menaces pour l’avenir ; ils ont aggravé le parasitisme du grand capital et surtout la situation de la classe ouvrière.

La crise s’est traduite par une concentration croissante des capitaux, renforçant encore la mainmise des plus puissants sur le reste de l’économie. Elle a éliminé un certain nombre de canards boiteux du capitalisme. Mais le taux de profit est globalement élevé, les dividendes distribués également. Pour le moment, la grande bourgeoisie n’a pas trop à se plaindre de la crise. Si tant est que les grands bourgeois se préoccupent des intérêts de leur classe, et pas seulement chacun de son propre coffre-fort, la grande bourgeoisie peut se bercer d’un optimisme relatif et attendre les jours meilleurs de la reprise.

Le journal économique Les Échos des 13 et 14 septembre 2013 annonce d’ailleurs triomphalement en une : « Bourse : cinq ans pour effacer la crise du siècle » (la recherche du sensationnel l’emportant pour le rédacteur, qui néglige le fait que le siècle n’a que treize ans !). Cela dit, le constat fait par le quotidien demeure : « Le CAC 40 retrouve son niveau de septembre 2008, au moment de la faillite de Lehman » et, « en un peu plus d’un an, il a progressé de 40 % pour s’installer au-dessus des 4 000 points. »

Ce rebond considérable de la valeur des actions ne donne évidemment qu’une image très approximative de la situation économique réelle. Et, avec la quantité de liquidités déversées en permanence dans l’économie par les États, ce miroir est de plus en plus déformé par la spéculation.

Cette hausse de la Bourse reflète sans doute l’anticipation par le grand capital d’une reprise de l’économie. Mais cela n’en reste pas moins un pari spéculatif. En effet, un des problèmes majeurs de l’économie avec la financiarisation croissante est que les profits de la sphère financière viennent, en dernier ressort, de l’exploitation dans la sphère productive et que, pour reprendre la fameuse expression chère aux boursicoteurs, « l’arbre ne peut pas monter jusqu’au ciel ». Un décalage trop important entre l’économie productive et les anticipations boursières ne peut guère perdurer et l’économie productive finit toujours par se rappeler au bon souvenir des capitalistes.

 

L’optimisme inquiet de la bourgeoisie pour ses profits

 

Le fait est cependant que ce triomphalisme concernant l’avenir illustre l’optimisme présent de la bourgeoisie et son espoir que les profits des entreprises, que l’exploitation accrue de la classe ouvrière a permis de sauvegarder pendant la crise, continueront à prospérer. Et tant que les profits présents font espérer des profits plus élevés demain, au diable l’avenir à plus long terme, quand bien même le journal économique Les Échos, toujours dans son édition des 13 et 14 septembre, affirme dans les pages intérieures que « la grande finance a retrouvé de grands profits. Mais une saine et solide croissance économique n’est toujours pas là . » Ou encore : « La finance demeure intrinsèquement un facteur d’instabilité pour l’économie mondiale. »

Jean-Claude Trichet, ancien président de la Banque centrale européenne (BCE), qui se flatte du rôle des dirigeants des banques centrales – dont lui-même – dans le sauvetage de l’économie, à coups de centaines de milliards, en 2008 et après, ajoute cependant : « Nous sommes encore dans une situation dangereuse. » En en appelant aux États et aux banques pour mettre leurs affaires en ordre, il complète : « Sinon, la période présente n’aura servi qu’à préparer la prochaine crise. »

Depuis son sauvetage par les États en 2008, le système bancaire reste sous perfusion. 85 milliards de dollars par mois déversés rien que par la banque centrale américaine pour racheter des bons du Trésor, des obligations d’État et des crédits hypothécaires, c’est-à-dire pour faire marcher la planche à billets. Mais cette perfusion ne sert même pas à soulager l’économie malade. Elle alimente pour ainsi dire directement la spéculation. Celle qui porte sur les taux de change s’est, à elle seule, accrue de 35 % dans l’année.
La grande crainte des dirigeants américains est néanmoins qu’arrêter la perfusion, si une reprise s’amorçait, provoquerait ce krach financier qu’ils se sont donné tant de mal à éviter en 2008.

Les porte-parole les plus lucides de la bourgeoisie, du genre de Trichet, se gardent bien de donner dans l’optimisme béat. Mais leur mise en garde est une façon aussi de suggérer que, pour les classes populaires, le temps des sacrifices n’est pas terminé.

« Tant que le capitalisme n’aura pas été brisé par une révolution prolétarienne, il vivra les mêmes périodes de hausse et de baisse, il connaîtra les mêmes cycles. (L’alternance entre) les crises et les améliorations (est propre) au capitalisme dès le jour de sa naissance ; elle l’accompagnera jusqu’à sa tombe », écrivait Trotsky, commentant la crise de 1920-1921.

En d’autres termes, les marxistes, en considérant les pulsations cycliques de l’économie capitaliste, n’en concluent nullement qu’une crise conduit à l’effondrement du capitalisme et que la perspective d’une révolution sociale peut résulter de cet effondrement.

La domination de la bourgeoisie sur la société d’aujourd’hui ne s’écroulera que sous l’action consciente de la classe révolutionnaire porteuse de l’avenir, le prolétariat.

Aussi, sur la question de la reprise ou pas, les marxistes n’ont pas plus que quiconque le don de prévoir l’évolution de l’économie. Mais ce sont les porte-voix mêmes de la bourgeoisie qui relèvent la fragilité de l’économie, les menaces qui découlent de la financiarisation, et qui donnent finalement tous les arguments pour douter de la moindre amorce de reprise ailleurs que dans l’optimisme professionnel des dirigeants politiques.

 

Une reprise hypothétique n’arrêterait pas l’offensive de la bourgeoisie contre les exploités

 

Au-delà de la discussion oiseuse sur la réalité d’une prochaine reprise, il est important de comprendre que, si la crise perdure et à plus forte raison si une nouvelle crise financière se traduit par un effondrement brutal de la production, cela aura des conséquences catastrophiques, pour la classe ouvrière comme pour toute la société.

Mais il est tout aussi important de garder à l’esprit que, même si la reprise s’amorçait, cela ne signifierait absolument pas la fin de l’offensive de la bourgeoisie contre la classe ouvrière.
Le grand capital a profité de la crise pour accroître le rapport des forces en sa faveur face à la classe ouvrière.

Sur le plan matériel, c’est une évidence. La condition ouvrière ne cesse de se dégrader au fil de la crise. L’aspect le plus catastrophique de cette dégradation est certainement le chômage, qui écarte de l’activité productive une part croissante de la classe ouvrière, la privant d’un salaire régulier. La généralisation de la précarité, la dégradation des protections sociales s’ajoutent au chômage pour pousser l’ensemble de la classe ouvrière sur la voie de la paupérisation.

Le poids de la fraction paupérisée du prolétariat pèse pour ainsi dire physiquement sur l’ensemble de la classe ouvrière. Le caractère même de la crise, qui a pris la forme d’une dégradation longue et continue, fait qu’un grand nombre de travailleurs sont transformés en chômeurs de longue durée, sans espoir de retrouver du travail.

Le changement du rapport des forces entre la bourgeoisie et le prolétariat se reflète dans le fait qu’en ces années de crise la bourgeoisie a augmenté de façon considérable sa part dans le revenu national au détriment de la classe ouvrière. Il se reflète autant et plus encore dans le moral et dans les consciences. Face à une bourgeoisie triomphante, alors même que son économie est en crise, la classe ouvrière est démoralisée et ne croit pas en l’avenir.

Cette situation est un élément essentiel du rapport de force. Face à la domination du capital sous sa forme la plus parasitaire et la plus abjecte, celle de l’argent-roi, la classe ouvrière se sent désarmée.
Le grand capital a réussi à faire de la crise de son économie une arme de guerre efficace contre la classe ouvrière. Il reprend tout ce qu’il avait dû céder dans les luttes de la classe ouvrière par le passé, ou, à titre préventif, dans la crainte de telles luttes dans un avenir proche.

Même en cas de reprise économique, la bourgeoisie n’a aucune raison de revenir en arrière sur ce que le rapport de force qu’elle a réussi à établir lui a permis d’imposer en défaveur du prolétariat. Elle n’y a pas intérêt politiquement. Elle a un sens aigu du rapport de force avec la classe ouvrière, car la permanence de l’exploitation et le montant de ses profits en dépendent. Et c’est particulièrement frappant en cette période de crise. Car, si la financiarisation de l’économie redistribue les cartes du point de vue de la profitabilité des différentes formes du grand capital, en premier lieu entre des placements financiers, bien plus et plus immédiatement rentables que les investissements productifs, la classe capitaliste s’est bien sortie de la crise jusqu’à maintenant, en parvenant à accroître la plus-value globale extraite de la classe ouvrière. Autrement dit, par l’exploitation accrue de cette dernière. Et cette exploitation accrue est liée au rapport de force.

 

Conscience de classe et rapport de force

 

Le rapport de force global entre la bourgeoisie et le prolétariat est cependant indissociable d’éléments subjectifs, tels le degré de conscience du prolétariat et l’état du mouvement ouvrier organisé qui l’incarne. Et c’est là où les dégâts de la crise actuelle de l’économie capitaliste et de toutes ses conséquences sont les plus graves.

Oh, dans ce domaine, le recul de la conscience de classe du prolétariat est un mouvement qui ne date pas d’hier. La crise présente a surtout poussé très loin une régression de très longue durée ! Depuis des décennies, le réformisme social-démocrate, relayé et aggravé par le stalinisme, a dénaturé, transformé les idées révolutionnaires dont le prolétariat était porteur en édulcorant, en faisant oublier, progressivement ou brutalement, l’idée même de la lutte de classe prolétarienne et ses perspectives historiques.
Dans la présente crise, la bourgeoisie n’éprouve même plus le besoin de déguiser ses préoccupations derrière les discours aussi lénifiants que mensongers de dirigeants se revendiquant en paroles du socialisme ou du communisme. Elle impose, cette fois-ci ouvertement, ses valeurs en les présentant comme celles de toute la société. L’expression « classe ouvrière » elle-même disparaît du vocabulaire pour être remplacée par « classe moyenne ».

Un des signes tangibles de cette évolution est évidemment, en France, la montée du Front national. Elle est, pour le moment, essentiellement électorale. Si cette montée dans les milieux petits-bourgeois constitue une menace grave et pour la classe ouvrière et pour la société, en facilitant la mobilisation de la petite bourgeoisie sur une base réactionnaire et antiouvrière, pour le moment cette menace est potentielle et subordonnée à l’évolution de la situation générale et de la crise. Son aspect le plus inquiétant est l’attraction exercée par le Front national sur la fraction la plus démoralisée et la plus désorientée de la classe ouvrière.
Contrairement à ce que croient les imbéciles et les gauchistes au sens propre du terme, cette influence électorale du FN parmi les travailleurs ne se combat pas avec des slogans du genre « le fascisme ne passera pas », ni en échangeant quelques coups de poing avec les militants d’extrême droite. Le problème fondamental est la nécessité que la classe ouvrière renoue avec ses perspectives de classe et avec les valeurs du mouvement ouvrier.

La montée des pratiques religieuses, de l’influence d’organisations politiques islamistes, le repliement communautaire expriment, par-delà leurs différences profondes, la même évolution réactionnaire que l’influence du Front national.

Car il ne faut pas perdre de vue qu’une partie importante de la classe ouvrière en France, en particulier dans son noyau le plus exploité de l’industrie et du bâtiment, est composée de travailleurs d’origine maghrébine et plus généralement africaine.

 

La responsabilité des ex-partis ouvriers et des bureaucraties syndicales

 

Et c’est là où est grande la responsabilité historique des courants réformistes du mouvement ouvrier, devenus depuis longtemps des partis de gauche de la bourgeoisie. En bradant les valeurs du mouvement ouvrier, en les dénaturant, ils les ont dévalorisées. En cessant de combattre l’ordre bourgeois et, pire, en le servant ouvertement au niveau gouvernemental, ils ont assumé et, pour ce qui est du PS, assument aujourd’hui la responsabilité de toutes ses tares. Et ils les assument plus particulièrement et très directement dans le monde ouvrier.

La pénétration de l’influence du FN aussi bien que, dans un autre ordre d’idées, des courants islamistes réactionnaires repose sur l’affaiblissement de la conscience d’appartenir à une seule et même classe sociale par-delà l’origine, la corporation ou la nationalité. L’individualisme, le chacun pour soi ont largement pris la place du sens de l’intérêt collectif ; la débrouillardise individuelle, celle de l’action et de la solidarité de classe. Le lumpen-prolétariat et son influence corrosive sont aussi anciens que le prolétariat lui-même, et le mouvement ouvrier conscient a toujours eu à les combattre. Mais justement, l’adoration de l’argent facile et la loi de la jungle capitaliste pénètrent d’autant plus facilement dans les quartiers populaires aujourd’hui qu’il n’y a pas, en face, un mouvement ouvrier conscient solide, fier de ses valeurs et de ses combats et capable de les propager, en particulier dans la jeunesse.

Cette conscience-là, si elle a ses racines objectives dans l’identité des intérêts des prolétaires qui ont en commun d’être exploités, résultait de décennies d’activité du mouvement ouvrier conscient. C’est cette activité consciente, volontariste, qui a d’abord été dénaturée puis abandonnée.

Les directions des grands partis qui avaient des liens historiques avec la classe ouvrière, comme les directions syndicales, ont repris à leur compte les idées, les justifications, jusqu’aux mots même de la bourgeoisie : compétitivité, nécessité de rembourser la dette, intérêt national… Ces partis comme ces syndicats n’éprouvent même plus le besoin d’utiliser un certain langage hérité du passé et de la lutte de classe pour tromper les travailleurs, pour dissimuler le fait qu’ils sont au service des intérêts de la bourgeoisie.

Pour ne citer que cet exemple, dès l’aube du mouvement ouvrier politique Marx mettait en garde les prolétaires de son temps contre le fait de laisser pénétrer dans leurs rangs la concurrence, idée propre à la bourgeoisie.

Aujourd’hui, c’est sans honte que partis ex-ouvriers et chefs syndicaux reprennent à leur compte et comme allant de soi le mot et la notion de compétitivité.

Dans le Programme de transition, Trotsky affirmait : « La crise actuelle de la civilisation humaine est la crise de la direction du prolétariat », pour fixer comme tâche aux communistes révolutionnaires de son époque d’« affranchir le prolétariat de la vieille direction dont le conservatisme se trouve en contradiction complète avec la situation catastrophique du capitalisme à son déclin et constitue le principal obstacle au progrès historique ».

Ce programme a été rédigé en 1938, à une époque où la crise de 1929 et ses suites avaient engendré de grandes convulsions sociales, où se posait objectivement la question de savoir qui, de la bourgeoisie ou du prolétariat, allait diriger la société. À cette époque, la classe ouvrière était présente sur la scène politique avec un grand nombre de militants encadrés et organisés. L’incapacité des directions à mener le prolétariat jusqu’au bout de son combat, conduit dans l’impasse notamment en France et plus encore en Espagne par la politique des Fronts populaires, avait débouché sur la Deuxième Guerre impérialiste mondiale.

Les exhortations de Trotsky, dans le Programme de transition, étaient non seulement le constat de la trahison des directions staliniennes et social-démocrates, mais aussi une façon d’affirmer sa conviction que la classe ouvrière saurait se relever.

Dans la crise présente, la crise des directions ne se limite pas aux dirigeants et aux appareils, mais se traduit aussi par l’affaiblissement du milieu militant qui existait dans la classe ouvrière.
Mais l’histoire du mouvement ouvrier a connu bien des périodes plus ou moins longues où, notamment après une défaite, la classe ouvrière a su relever collectivement la tête. Un des aspects de ces reprises de confiance a toujours été la capacité qu’avait le prolétariat de faire émerger en son sein de nouvelles générations de militants.

En parlant du rôle démobilisateur et criminel du stalinisme en Allemagne dans les années qui ont précédé l’arrivée du fascisme au pouvoir, Trotsky affirmait : « La classe ouvrière allemande se relèvera, mais le stalinisme, jamais. »

 

La classe ouvrière relèvera la tête

 

Que la crise continue ou, peut-être plus encore, si une reprise s’amorce, la classe ouvrière retrouvera sa combativité. Bien souvent dans le passé, c’est précisément au moment de la reprise que les luttes ouvrières ont redémarré avec vigueur. Et, dans cette reprise de combativité, un rôle essentiel reviendra aux nouvelles générations qui n’ont pas connu les déceptions du passé.

L’avenir dira autour de quels axes se produira le nouvel élan de la classe ouvrière et autour de quelles idées se retrouveront ses meilleurs éléments militants.

Les appareils réformistes hérités du passé, bien que fossilisés, partiront bien sûr avec un certain avantage, ne serait-ce qu’à cause de leur présence de longue date dans le monde ouvrier. Il serait dans l’ordre des choses que l’éveil de la classe ouvrière passe, dans un premier temps, par le renflouement des vieilles organisations réformistes, tout au plus badigeonnées en rouge, peut-être autour de nouveaux « sauveurs suprêmes » qui auront réussi à faire passer de vieilles idées pour des nouveautés.

Si ces organisations devaient rester les seules à proposer une politique pour la renaissance ouvrière, cela déboucherait inévitablement sur de nouvelles trahisons.

Voilà pourquoi il est vital, et, par certains côtés, plus encore dans cette période de recul, de défendre les perspectives communistes révolutionnaires.

Voilà pourquoi il ne s’agit pas d’ajouter un peu de rouge au langage réformiste ni de trouver de nouveaux terrains de recrutement autour des préoccupations qui concernent la petite bourgeoisie, mais de se revendiquer le plus clairement possible de la lutte de classe du prolétariat et de sa perspective ultime qui est d’arracher le pouvoir à la bourgeoisie afin de changer de fond en comble l’organisation économique et sociale.

Seule la renaissance des luttes ouvrières peut redonner à ces idées force et crédibilité. Les communistes révolutionnaires n’ont pas le pouvoir de susciter cette renaissance, qui résultera de la prise de conscience moléculaire de centaines de milliers, de millions de prolétaires. Mais il faut qu’ils saisissent toutes les occasions politiques et, pour ce qui est de l’avenir immédiat et/ou prévisible, les prochaines échéances électorales sont une de ces occasions de lever le drapeau de l’émancipation sociale.

Affirmer des idées communistes révolutionnaires est, dans la période actuelle, aller à contre-courant. Dans le contexte de triomphe des valeurs de la bourgeoisie, de démoralisation et de recul de la conscience dans la classe ouvrière, défendre les idées communistes révolutionnaires implique de savoir affronter l’hostilité ou, peut-être pire, l’indifférence.

Mais – faut-il le rappeler ? – le courant qui a maintenu le drapeau du communisme révolutionnaire à l’époque où la barbarie nazie et la réaction stalinienne plongeaient le monde dans la plus noire des réactions, quand il était « minuit dans le siècle », l’a fait dans des conditions autrement plus difficiles. Et l’emprise stalinienne sur le mouvement ouvrier ici même, en France, et la chasse aux communistes révolutionnaires se sont prolongées bien au-delà de la mort de Staline.

La réalité objective pèse bien plus lourd que l’activité des communistes révolutionnaires, en tout cas jusqu’à ce qu’un retournement se produise dans l’état d’esprit de la classe ouvrière. Le recul des consciences favorisera les faiseurs de miracles, ceux qui prétendent découvrir de nouveaux chemins alors qu’ils n’ont fait qu’oublier les anciens.

Mais cette période a au moins un avantage qu’il faut saisir, c’est la visibilité qu’elle peut procurer même à de petites organisations. Sur le fond d’apathie et de recul du milieu militant dans la classe ouvrière, ceux qui ne sont pas démoralisés, ceux qui gardent leurs capacités militantes, surtout leurs idées et leur confiance en la capacité de la classe ouvrière à retrouver le chemin de la lutte mais aussi à renouer avec son rôle historique, sont plus perceptibles.

Ils ne seront pas suivis dans un premier temps ? Certes. Mais le jour où la classe ouvrière commencera à chercher des solutions, lorsque les premiers femmes et hommes, les jeunes, retrouveront l’envie d’agir, les militants aujourd’hui isolés seront en situation d’être les points de fixation autour desquels s’aggloméreront des dizaines ou des centaines d’autres.

Personne ne peut prédire quand et comment une telle situation se produira. En tant que marxistes, nous avons la profonde conviction que le communisme révolutionnaire est « l’expression consciente d’un processus inconscient ». Si le prolétariat est capable de reprendre à son compte les idées de lutte de classe et s’il est le seul à pouvoir les pousser jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au renversement du pouvoir de la bourgeoisie, c’est que ces idées résultent du mouvement même de la société, du mouvement même de l’histoire. Tôt ou tard, elles triompheront.

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lundi 11 novembre 2013

:: "Les années 1880-1914 furent celles du capitalisme triomphant..."

Les années 1880-1914 furent celles du capitalisme triomphant. Les progrès techniques et industriels furent fulgurants. Qu’on s’imagine qu’une seule génération a vu l’invention de l’électricité, de l’automobile, du tramway, du métro, l’éclairage des villes, les ascenseurs, le téléphone et même l’avion. Toute la société finit par être bouleversée par l’industrie et ses mutations. Dans tous les domaines, des entreprises apparaissaient, se développaient, partaient à la conquête des marchés, quand elles n’en créaient pas carrément.
Certaines des entreprises créées à cette époque allaient connaître un bel avenir, par exemple celle de la famille Ricqlès. Avant de se spécialiser dans les boissons et bonbons à la menthe, les Ricqlès avaient commencé dans le textile en Alsace au début du XIXe siècle. Mais ils quittèrent l’Alsace en 1871, quand celle-ci devint allemande, pour aller s’installer à Elbeuf, à quelque 700 km. « Les ouvriers suivirent à pied », raconte simplement la petite fille de la famille. L’usine installée à Elbeuf faisait travailler 1 200 ouvrières. Cette famille bourgeoise, comme tant d’autres, avait le sens de la charité. La grand mère apportait donc généreusement des bonbons - made in Elbeuf - à toute nouvelle accouchée.
Quant à l’entreprise Bolloré, elle était déjà au début du XXe siècle fournisseur de tous les géants américains du tabac, et une cigarette sur dix dans le monde était roulée dans du papier Bolloré. Il n’y avait jamais de grève chez les Bolloré, véritables dictateurs locaux ; et un ouvrier fut un jour renvoyé pour avoir refusé que ses enfants aillent à la messe.
L’invention du pneumatique en caoutchouc fit surgir un certain nombre de firmes. La maison Michelin, datant du milieu du XIXe siècle, prit son essor à la fin du siècle. En 1891, l’invention du pneu démontable de bicyclette donna la victoire à un coureur cycliste équipé par Michelin lors d’une course Paris-Brest. On raconte quand même que les frères Michelin avaient pris le soin de faire mettre des clous sur le parcours pour crever les pneus de tous les concurrents et forcer la victoire de leur poulain qui avait des pneus démontables...
Toute cette période de développement économique fut aussi marquée par une série de crises et de dépressions. En effet, même en pleine expansion du capitalisme, les crises se reproduisent régulièrement, car elles font partie du fonctionnement normal du système, elles lui servent de régulateur. Elles permettent aux entreprises industrielles ou bancaires les plus performantes de racheter les plus petites ou de les couler définitivement. Après chaque crise, les entreprises se retrouvent moins nombreuses, plus concentrées, plus grandes. Certaines sociétés ont ainsi profité des crises du XIXe siècle pour former de véritables empires, en englobant toutes les activités de leur secteur.
Évidemment dans la sidérurgie les de Wendel et les Schneider ont fondé de tels empires avec des mines, des hauts fourneaux, des usines mécaniques ou mêmes des chantiers navals.
Le phénomène de concentration et de monopole fut encore plus rapide et marquant dans les industries nouvelles ou innovantes comme la chimie. Au départ, de nombreuses entreprises étaient l’oeuvre d’un homme ou d’une famille comme la famille Poulenc, la famille Roussel ou encore un certain Alfred Rangot, qui prit le nom de son beau-père : Péchiney. En 1910, Péchiney, spécialisé dans l’aluminium, participait avec deux autres producteurs seulement à une association monopolisant la vente d’aluminium. En 1912, l’entente des producteurs d’aluminium devint internationale pour s’implanter aux États-Unis et en Norvège.
Saint-Gobain, ancienne manufacture royale des verreries, se tourna vers la chimie. Dès 1886, des accords furent passés et l’essentiel de la production se retrouva dans les mains de cinq entreprises, dominées en fait par Saint-Gobain. Il y aura 24 usines de ce groupe dans le monde en 1914, employant 20 000 ouvriers.
Le mythique capitalisme de libre concurrence avait fait long feu. Les ententes, les cartels, les entreprises imposant leurs lois, leurs prix, leur volonté étaient devenus monnaie courante. Avec une stabilité étonnante, car les groupes dominant l’économie en France à la fin du XIXe siècle, sont quasiment les mêmes que ceux qui dominent l’économie, en ce début de XXIe siècle.
Tous ces groupes ayant acquis des positions de force sur les marchés, faisant obéir les gouvernements, se lancèrent à la conquête des marchés étrangers. Ce fut le temps de l’impérialisme.
Les capitaux en trop grand nombre sur le marché national, furent exportés sous la forme de prêts aux États - comme les fameux emprunts russes. États qui finirent par devenir dépendants du capital européen, à cause de leurs dettes.
L’exportation de capitaux fut parfois plus directe encore. En 1913, Schneider prit des participations dans l’entreprise tchèque Skoda. À la même époque, il partageait avec Krupp (son concurrent allemand) la direction des usines Poutilov en Russie. Usines qui, concentrant des milliers d’ouvriers, furent un des foyers de la révolution russe de 1917.
La conquête de marchés étrangers, de champs d’investissements nouveaux et de matières premières poussa à la colonisation. À la fin du XIXe siècle, les politiciens français, Jules Ferry en tête, se firent donc les chantres de cette colonisation. Nombre de bourgeois trouvèrent les moyens de faire des profits à travers la colonisation. En commençant par le pillage des richesses et l’exploitation de toutes les populations avec le travail forcé, le portage y compris pour les femmes et les enfants. Pour bien des peuples colonisés, le capitalisme triomphant, c’était le triomphe de la barbarie.
Dans cette période, la bourgeoisie française trouva aussi son système politique adéquat. Jusque là, seuls les bourgeois les plus puissants fréquentaient les allées du pouvoir et pesaient sur ses décisions. La République et son système parlementaire donnaient une plus large place à la bourgeoisie moyenne, celle qui dominait la « bonne société » des villes de province, ses députés, son préfet, son évêque et ses notables. De quoi peser pour obtenir le détour d’une ligne de chemin de fer ou d’une route pour desservir l’usine locale. Ce système et son verni démocratique avaient aussi l’avantage de souder autour de la grande bourgeoisie une bonne partie de la population : les petits-bourgeois, les paysans, voire l’aristocratie ouvrière.
Mais la République restait une dictature contre la classe ouvrière. Les lois sociales ont dû être arrachées une à une au patronat arc-bouté sur ses privilèges et ses profits. De nombreuses luttes se soldèrent par des affrontements violents. Le premier mai 1891 l’armée tirait sur les manifestants à Fourmies faisant neuf morts. En 1907 de nouveau des affrontements dans le Sud-Ouest avec les viticulteurs. Des morts encore dans la banlieue parisienne en 1907 lors de grèves.
Les organisations patronales se mobilisèrent contre le mouvement ouvrier. En 1901, le Comité des forges créait l’UIMM, spécialisée - déjà ! - dans le « traitement des problèmes sociaux ! ». C’est dire que la caisse noire de l’UIMM pour briser les grèves ne date pas de cet été. Certes, dernièrement, Gautier Sauvagnac affirmait : «  Il n’y a jamais eu de corruption, de financement politique, d’achat de parlementaires, ou de signatures lors d’un accord syndical, jamais. » Mais quinze jours après, on apprenait que l’UIMM avait versé 550 000 euros pour soutenir le trust PSA confronté aux cinq cents grévistes de son usine d’Aulnay.
Au début du XXe siècle, la période était révolue où la bourgeoisie était une classe porteuse de progrès économique. S’annonçaient alors les catastrophes que l’impérialisme allait coûter à l’humanité.

La guerre : au bonheur des riches et des grands bourgeois

En 1914, les impérialismes européens, pour se repartager le monde et le dépecer à leur avantage, déclenchèrent la première guerre mondiale. Dans toute l’Europe, soixante-dix millions d’hommes partirent comme soldats. Dix millions ne revinrent jamais. Le monde sembla s’embourber dans l’horreur des tranchées. Les hommes qui ne perdirent pas la vie, perdirent la tête devant tant de massacres, tant de morts. Anatole France clamait : « On croit mourir pour sa patrie, on meurt pour les banquiers » ! Ce ne sont pas seulement les banquiers mais toute la grande bourgeoisie qui bénéficia de cette guerre.
D’abord les marchands de canons évidemment. Les de Dietrich par exemple. Depuis la fin du XIXe siècle, ils avaient un pied de chaque côté de la frontière profitant ainsi, aussi bien du marché allemand que du marché français. La première guerre mondiale fit exploser leurs profits. Pendant les quatre années de guerre, ils firent plus de bénéfices que lors des seize années précédentes. Et pour faire bonne mesure, on trouvait un de Dietrich député au Reichstag pendant que d’autres de ses enfants étaient dans l’armée française.
L’autre industrie qui gagna énormément dans la guerre, ce fut l’automobile, mais pas toujours en fabriquant des voitures. Toutes les grandes firmes automobiles surent obtenir des marchés juteux de l’État.
En 1915, André Citroën décrochait un contrat pour un million d’obus. Pour les fabriquer, il obtint aussi de l’État, une aide pour la construction d’une usine géante, quai de Javel à Paris. Les obus furent livrés avec plusieurs mois de retard. Un rapport établit que Citroën avait vendu ces obus deux fois plus cher que le prix du marché. Il ne fut jamais publié. En revanche les aides de l’État lui permirent de moderniser et d’introduire le travail à la chaîne dans cette usine tournant principalement avec une main-d’oeuvre féminine sous-payée.
Berliet s’enrichit dans les camions ; Renault avec les tracteurs, les avions, les chars, sans oublier les fameux taxis de la Marne.
Quant aux Peugeot, après avoir prospéré dans différents domaines, comme on l’a vu, ils s’étaient lancés dans l’automobile avant la guerre. L’usine de Sochaux fut fondée en 1912 et produisait déjà 4 000 voitures en 1913. Pendant la guerre, la société Peugeot reçut 26 millions de l’État pour fabriquer des moteurs d’avions de chasse, dont aucun ne sera jamais livré, mais cela lui permit d’agrandir ses installations.
D’autres entreprises profitèrent des commandes de guerre. Dans la chimie, Péchiney fut un des premiers à se consacrer à la production de guerre et à profiter des aides de l’État. Le ministère de l’armement construisit et équipa à son profit une usine à Saint-Auban.
C’est aussi grâce à la guerre que se forgea l’empire Boussac. Marcel Boussac, né en 1889 dans une famille de négociants en tissus, fut mobilisé en 1914 mais trouva immédiatement le moyen de ne pas aller au front et mit la main sur des usines dans les Vosges. Il vendit pour 75 millions de francs de fournitures à l’armée, entre 1914 et 1918 : chemises, caleçons, étuis de masques à gaz. La guerre fit sa fortune. En 1918, il pouvait donc racheter des usines défaillantes et se retrouvait à la tête de 15 000 ouvriers.
Bien souvent les patrons ont grugé l’État et se sont enrichis sur le dos des soldats. La société de moteurs d’avions Gnome et Rhône (future SNECMA) vendit ses pièces à l’armée trois fois leur prix réel. Une grande société de pêcherie, La Morue française, livra aux troupes 600 tonnes de poissons avariés. Il faut dire que le sous-secrétaire d’État au ravitaillement, Joseph Thierry, était également administrateur de cette société...
Les profits dégagés pendant la guerre furent faramineux. Globalement c’est toute la grande bourgeoisie qui en sortit renforcée et enrichie. Pendant que les rentiers, les bourgeois moyens ou petits se retrouvaient ruinés, la haute bourgeoisie elle, vit ses positions assurées, sa fortune augmentée.
Certains historiens ont mis en avant la mort au combat de nombreux fils de bourgeois, pour montrer qu’ils avaient aussi payé la guerre. Mais cela ne prouve qu’une chose : c’est qu’en plus d’avoir envoyé à la mort plus de dix millions de fils de paysans et d’ouvriers, la bourgeoisie était prête aussi à sacrifier une partie de ses propres enfants sur l’autel de ses profits.

mercredi 21 août 2013

:: De l'Etat, par Lénine (11 juillet 1919)

Camarades, le thème de notre causerie d'aujourd'hui, selon votre plan d'études qui m'a été remis, est celui de l'Etat. J'ignore jusqu'à quel point cette question vous est déjà familière. Si je ne me trompe, vos cours viennent de commencer, et c'est la première fois que vous abordez ce sujet d'une façon suivie. Cela étant, il se pourrait fort bien que dans ma première conférence sur cette question si difficile, mon exposé ne soit ni assez clair ni assez intelligible pour beaucoup de mes auditeurs. S'il en était ainsi, que cela ne vous trouble pas, car le problème de l'Etat est un des plus complexes, un des plus difficiles qui soit, c'est peut-être celui que les savants, les écrivains et les philosophes bourgeois ont le plus embrouillé.

Aussi ne doit-on jamais s'attendre à réussir, au cours d'une brève causerie, à l'élucider entièrement d'emblée. Après la première causerie sur ce sujet, il convient de noter pour soi les passages non compris ou obscurs, afin d'y revenir une deuxième, une troisième, une quatrième fois ; afin de compléter et d'élucider plus tard, par la suite, ce qui était resté incompris, tant par des lectures qu'aux conférences et aux causeries. J'espère que nous aurons de nouveau l'occasion de nous réunir et qu'alors nous pourrons procéder à un échange de vues sur toutes les questions qui seront venues s'y ajouter et tirer au clair ce qui était resté le plus obscur. J'espère aussi que pour compléter les causeries et les cours, vous consacrerez un certain temps à lire au moins quelques-uns des principaux ouvrages de Marx et d'Engels. Je suis certain que dans la liste des livres recommandés et dans les manuels mis par votre bibliothèque à la disposition des étudiants de l'école d'administration et du Parti, - je suis certain que vous trouverez ces principaux ouvrages ; bien que, là encore, les difficultés de comprendre l'exposé puissent au premier abord rebuter certains, je dois une fois de plus vous prévenir qu'il ne faut pas que cela vous trouble, que ce qui n'est pas clair après une première lecture le deviendra à la seconde lecture, ou lorsque vous aborderez la question d'un autre côté ; je le répète, cette question est si compliquée et si embrouillée par les savants et les écrivains bourgeois, que quiconque veut y réfléchir sérieusement et se l'assimiler par lui-même, doit l'aborder à plusieurs reprises, y revenir encore et encore, la considérer sous ses différents aspects pour en acquérir une intelligence nette et sûre. Il vous sera d'autant plus facile d'y revenir que c'est une question à ce point essentielle, à ce point capitale de toute la politique que vous vous y heurtez toujours, quotidiennement dans tout journal, à propos de tout problème économique ou politique, non seulement à une époque orageuse et révolutionnaire comme la nôtre mais aussi aux époques les plus calmes : qu'est-ce que l'Etat, quelle est sa nature, quel est son rôle, quelle est l'attitude de notre Parti, du parti qui lutte pour renverser le capitalisme, du Parti communiste, à l'égard de l'Etat ; chaque jour, pour telle ou telle raison, vous serez amenés à cette question. Ce qu'il faut surtout, c'est que vos lectures, les causeries et les cours qui vous seront faits sur l'Etat, vous apprennent à aborder ce sujet par vous-mêmes, car il se posera à vous à tout propos, à propos de chaque question mineure, dans les imbrications les plus imprévues, dans vos causeries et vos discussions avec vos adversaires. C'est seulement le jour où vous aurez appris à vous orienter par vous-mêmes en cette matière que vous pourrez vous considérer comme suffisamment fermes dans vos convictions et les défendre avec succès devant n'importe qui et à n'importe quel moment.

Après ces brèves remarques, je passerai à la question même : qu'est-ce que l'Etat, comment il est apparu et quelle doit être, pour l'essentiel, l'attitude envers l'Etat du Parti communiste, parti de la classe ouvrière, qui lutte pour le renversement complet du capitalisme.

J'ai déjà dit qu'il n'est sans doute pas une question qui, sciemment ou non, ait été aussi embrouillée par les représentants de la science, de la philosophie, de la jurisprudence, de l'économie politique et du journalisme bourgeois. Très souvent, et aujourd'hui encore, on y fait intervenir des questions religieuses ; très souvent, les tenants des doctrines religieuses (ce qui est tout naturel de leur part), et aussi des gens qui se croient affranchis de tout préjugé religieux, mêlent au problème particulier de l'Etat des questions de religion ; ils tentent d'édifier une théorie bien souvent complexe, s'appuyant sur une conception et une argumentation d'ordre idéologique et philosophique, théorie selon laquelle l'Etat serait quelque chose de divin, de surnaturel, on ne sait quelle force vivifiante de l'humanité, qui confère ou doit conférer aux hommes, apporte avec soi, quelque chose qui n'a rien d'humain, qui lui vient du dehors, bref une force d'origine divine. Et il faut dire que cette théorie est si intimement liée aux intérêts des classes exploiteuses, propriétaires fonciers et capitalistes, elle sert si bien leurs intérêts, elle a si profondément imprégné les habitudes, les opinions, la science de messieurs les représentants de la bourgeoisie, que vous en trouverez des vestiges à chaque pas, et jusque dans la conception que se font de l'Etat les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires, qui repoussent avec indignation l'idée qu'ils sont sous l'emprise de préjugés religieux, et qui sont convaincus de pouvoir considérer l'Etat avec une parfaite lucidité. Si cette question est si embrouillée et si compliquée, c'est parce que, plus que toute autre, elle touche aux intérêts des classes dominantes (ne le cédant à cet égard qu'aux principes de la science économique). La théorie de l'Etat sert à justifier les privilèges sociaux, à justifier l'exploitation, à justifier l'existence du capitalisme : ce serait donc une grosse erreur d'espérer qu'on fît preuve d'impartialité sur ce point, d'envisager ce problème comme si ceux qui prétendent à l'objectivité scientifique pouvaient vous donner à ce sujet le point de vue de la science pure. Dans la question de l'Etat, dans la doctrine de l'Etat, dans la théorie de l'Etat, vous retrouverez toujours, quand vous vous serez familiarisés avec cette question et l'aurez suffisamment approfondie, la lutte des différentes classes entre elles, lutte qui se reflète ou qui se traduit dans celle des différentes conceptions de l'Etat, dans l'appréciation du rôle et de l'importance de l'Etat.

Afin d'aborder ce sujet de la façon la plus scientifique, il convient de jeter un coup d'œil sur l'histoire, fut-il rapide, sur les origines et l'évolution de l'Etat. Dans toute question relevant de la science sociale, la méthode la plus sûre, la plus indispensable pour acquérir effectivement l'habitude d'examiner correctement le problème, et de ne pas se perdre dans une foule de détails ou dans l'extrême diversité des opinions adverses, la condition la plus importante d'une étude scientifique, c'est de ne pas oublier l'enchaînement historique fondamental ; c'est de considérer chaque question du point de vue suivant : comment tel phénomène est apparu dans l'histoire, quelles sont les principales étapes de son développement ; et d'envisager sous l'angle de ce développement ce que ce phénomène est devenu aujourd'hui.

J'espère que sur la question de l'Etat, vous lirez l'ouvrage d'Engels l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat. C'est une des oeuvres maîtresses du socialisme moderne, où l'on peut faire confiance à chaque phrase, être sûr qu'elle n'a pas été écrite au petit bonheur, mais qu'elle s'appuie sur une énorme documentation historique et politique. Sans doute, cet ouvrage n'est pas d'un accès et d'une compréhension également faciles dans toutes ses parties : quelques-unes supposent que le lecteur possède déjà certaines connaissances historiques et économiques. Mais je le répète : vous ne devez pas vous troubler si vous ne comprenez pas cet ouvrage à la première lecture, ce qui peut arriver à tout le monde. Mais lorsque vous y reviendrez par la suite, quand votre intérêt aura été éveillé, vous finirez par le saisir dans sa majeure partie, sinon entièrement. Si je mentionne ce livre, c'est parce qu'il montre comment aborder correctement la question sous le rapport que j'ai indiqué. Il commence par tracer un aperçu historique de l'origine de l'Etat.

Pour traiter convenablement cette question, de même que toute autre, par exemple la naissance du capitalisme et de l'exploitation de l'homme par l'homme, le socialisme, l'origine du socialisme, les conditions qui l'ont engendré, - pour aborder, dis-je, toute question de ce genre sérieusement, avec assurance, il faut d'abord jeter un coup d’œil d'ensemble sur l'évolution historique. Sur ce point, on doit tout d'abord observer que l'Etat n'a pas toujours existé. Il fut un temps où il n'y avait pas d'Etat. Il apparaît là et au moment où se manifeste la division de la société en classes, quand apparaissent exploiteurs et exploités.

Avant que surgît la première forme de l'exploitation de l'homme par l'homme, la première forme de la division en classes - propriétaires d'esclaves et esclaves, - il y avait la famille patriarcale ou, comme on l'appelle parfois, clanale (du mot clan, génération, lignée à l'époque où les hommes vivaient par clans, par lignées), et des vestiges assez nets de ces époques anciennes ont subsisté dans les mœurs de maints peuples primitifs ; si vous prenez un ouvrage quelconque sur les civilisations primitives, vous y trouverez toujours des descriptions, des indications, des souvenirs plus ou moins précis attestant qu'il fut un temps plus ou moins semblable à un communisme primitif, où la société n'était pas divisée en propriétaires d'esclaves et en esclaves. Alors il n'y avait pas d'Etat, pas d'appareil spécial pour user systématiquement de la violence et contraindre les hommes à s'y soumettre. C'est cet appareil qu'on appelle l'Etat.

Dans la société primitive, à l'époque où les hommes vivaient par petits clans, aux premiers degrés du développement, dans un état voisin de la sauvagerie, une époque dont l'humanité civilisée moderne est séparée par des milliers d'années, on n'observe pas d'indices d'existence de l'Etat. On y voit régner les coutumes, l'autorité, le respect, le pouvoir dont jouissaient les anciens du clan ; ce pouvoir était parfois dévolu aux femmes - la situation de la femme ne ressemblait pas alors à ce qu'elle est aujourd'hui, privée de droits, opprimée ; mais nulle part, une catégorie spéciale d'hommes ne se différencie pour gouverner les autres et mettre en œuvre d'une façon systématique, constante, à des fins de gouvernement, cet appareil de coercition, cet appareil de violence que sont à l'heure actuelle, vous le comprenez tous, les détachements armés, les prisons et autres moyens de contraindre la volonté d'autrui par la violence, qui constitue l'essence même de l'Etat.

Si l'on fait abstraction des doctrines religieuses, des subterfuges, des systèmes philosophiques, des différentes opinions des savants bourgeois, et si l'on va vraiment au fond des choses, on verra que l'Etat se ramène précisément à cet appareil de gouvernement qui s'est dégagé de la société. C'est quand apparaît ce groupe d'hommes spécial dont la seule fonction est de gouverner, et qui pour ce faire a besoin d'un appareil coercitif particulier, - prisons, détachements spéciaux, troupes, etc., afin de contraindre la volonté d'autrui par la violence, alors apparaît l'Etat.

Mais il fut un temps où l'Etat n'existait pas, où les rapports sociaux, la société elle-même, la discipline, l'organisation du travail tenaient par la force de l'habitude et des traditions, par l'autorité ou le respect dont jouissaient les anciens du clan ou les femmes, dont la situation était alors non seulement égale à celle des hommes, mais souvent même supérieure, et où il n'existait pas une catégorie particulière d'hommes, de spécialistes, pour gouverner. L'histoire montre que l'Etat, appareil coercitif distinct, n'a surgi que là et au moment où est apparue la division de la société en classes, donc la division en groupes d'hommes dont les uns peuvent constamment s'approprier le travail d'autrui, là où les uns exploitent les autres.

Il doit toujours être évident pour nous que cette division de la société en classes au cours de l'histoire est le fait essentiel. L'évolution des sociétés humaines tout au long des millénaires, dans tous les pays sans exception, nous montre la loi générale, la régularité, la logique de cette évolution : au début, une société sans classes, une société patriarcale, primitive, sans aristocratie ; ensuite, une société fondée sur l'esclavage, une société esclavagiste. Toute l'Europe civilisée moderne passa par là : l'esclavage y régnait sans partage il y a deux mille ans. Il en fut de même pour l'écrasante majorité des peuples des autres continents. Des traces de l'esclavage subsistent, aujourd'hui encore, chez les peuples les moins évolués, et vous trouverez même à présent des institutions relevant de l'esclavage, en Afrique par exemple. Propriétaires d'esclaves et esclaves : telle est la première grande division en classes. Aux premiers appartenaient tous les moyens de production, la terre, les instruments, encore grossiers et primitifs, et aussi des hommes. On les appelait propriétaires d'esclaves, et ceux qui peinaient au profit des autres étaient dits esclaves.

A cette forme sociale, une autre, le servage, succéda au cours de l'histoire. Dans l'immense majorité des pays, l'esclavage se transforma en servage. Seigneurs féodaux et paysans serfs : telle était la principale division de la société. Les rapports entre les hommes changèrent de forme. Les propriétaires d'esclaves considéraient les esclaves comme leur propriété, ce qui était consacré par la loi : l'esclave était une chose qui appartenait entièrement à son propriétaire. Pour le paysan serf, l'oppression de classe, la sujétion, subsistait ; mais le seigneur n'était pas censé posséder le paysan comme une chose ; il avait seulement le droit de s'approprier les fruits de son travail et de le contraindre à s'acquitter de certaines redevances. Pratiquement, vous le savez tous, le servage, notamment en Russie où il s'était maintenu le plus longtemps et avait pris les formes les plus brutales, ne se distinguait en rien de l'esclavage.

Par la suite, à mesure que le commerce se développait et qu'un marché mondial se constituait, à mesure que s'étendait la circulation monétaire, une nouvelle classe, celle des capitalistes, apparut dans la société féodale. La marchandise, l'échange des marchandises, le pouvoir de l'argent, engendra le pouvoir du capital. Au cours du XVIIIe siècle, ou plutôt à partir de la fin du XVIIIe siècle, et durant le XIXe siècle, des révolutions éclatèrent dans le monde entier. Le servage fut aboli dans tous les pays d'Europe occidentale. C'est en Russie qu'il disparut le plus tard. En 1861, la transformation s'y produisit également, à la suite de quoi une forme sociale se substitua à une autre ; le servage cède la place au capitalisme où la division en classes demeurait, ainsi que des traces et des survivances du servage, mais où, pour l'essentiel, la division en classes affectait une autre forme.

Les détenteurs du capital, les possesseurs de la terre, les propriétaires de fabriques et d'usines constituaient et constituent dans tous les Etats capitalistes une infime minorité de la population, qui dispose de tout le travail de la nation et qui partant tient à sa merci, opprime et exploite la masse des travailleurs, dont la majorité sont des prolétaires, des ouvriers salariés qui, dans le processus de la production, ne se procurent des moyens de subsister qu'en vendant leurs bras, leur force de travail. Avec le passage au capitalisme, les paysans, disséminés et opprimés à l'époque du servage, deviennent en partie des prolétaires (c'est la majorité), en partie des paysans aisés (c'est la minorité) qui eux-mêmes embauchent des ouvriers et forment une bourgeoisie rurale.

Vous ne devez jamais perdre de vue ce fait fondamental : la société passe des formes primitives de l'esclavage au servage, et, finalement, au capitalisme ; en effet, ce n'est que si vous vous rappelez ce fait essentiel, si vous inscrivez dans ce cadre fondamental toutes les doctrines politiques, que vous pourrez les juger correctement et comprendre à quoi elles se rapportent ; car chacune de ces grandes périodes de l'histoire humaine - esclavage, servage et capitalisme - embrasse des milliers ou des dizaines de milliers d'années, et offre une telle diversité de formes politiques, de théories, d'opinions, de révolutions politiques, qu'il est impossible de se retrouver dans cette extraordinaire diversité, dans cette variété prodigieuse, se rattachant surtout aux théories politiques, philosophiques et autres des savants et des hommes politiques bourgeois, si l'on ne prend une bonne fois pour fil d'Ariane cette division de la société en classes, le changement des formes de la domination de classe, et si l'on n'analyse de ce point de vue tous les problèmes sociaux, d'ordre économique, politique, spirituel, religieux ou autre.

Si vous considérez l'Etat en partant de cette division primordiale, vous constaterez, comme je l'ai déjà dit, qu'avant la division de la société en classes, l'Etat n'existait pas. Mais à mesure que se dessine et s'affirme la division de la société en classes, avec la naissance de la société de classes, on voit l'Etat apparaître et se consolider. Au cours de l'histoire de l'humanité, des dizaines et des centaines de pays ont connu et connaissent l'esclavage, le servage et le capitalisme. Dans chacun d'eux, malgré les immenses transformations historiques qui se sont produites, malgré toutes les péripéties politiques et les révolutions corrélatives à ce développement de l'humanité, au passage de l'esclavage au servage, puis au capitalisme et à la lutte aujourd'hui universelle contre le capitalisme, - vous verrez toujours surgir l'Etat. Celui-ci a toujours été un appareil dégagé de la société et composé d'un groupe d'hommes s'occupant exclusivement ou presque exclusivement, ou principalement, de gouverner. Les hommes se divisent en gouvernés et en spécialistes de l'art de gouverner, qui se placent au-dessus de la société et qu'on appelle des gouvernants, des représentants de l'Etat. Cet appareil, ce groupe d'hommes qui gouvernent les autres, prend toujours en mains des instruments de contrainte, de coercition, que cette violence soit exercée par le gourdin à l'âge primitif, ou par des armes plus perfectionnées à l'époque de l'esclavage, ou par des armes à feu apparues au moyen âge, ou enfin au moyen des armes modernes qui sont, au XXe siècle, de véritables merveilles, entièrement basées sur les dernières réalisations de la technique. Les formes sous lesquelles s'exerçait la violence ont changé, mais toujours, dans chaque société où l'Etat existait, il y avait un groupe d'hommes qui gouvernaient, commandaient, dominaient et qui, pour garder le pouvoir, disposaient d'un appareil de coercition, d'un appareil de violence, de l'armement qui correspondait au niveau technique de l'époque. Et c'est uniquement si nous considérons ces faits d'ordre général, si nous nous demandons pourquoi l'Etat n'existait pas quand il n'y avait pas de classes, lorsqu'il n'y avait ni exploiteurs ni exploités, et pourquoi il a surgi quand les classes sont apparues, que nous trouverons une réponse nette à cette question : quelle est la nature de l'Etat et quel est son rôle ?

L'Etat, c'est une machine destinée à maintenir la domination d'une classe sur une autre. Quand la société ignorait l'existence des classes ; quand les hommes, avant l'époque de l'esclavage, travaillaient dans des conditions primitives, alors que régnait une plus grande égalité et que la productivité du travail était encore très basse ; quand l'homme primitif se procurait à grand-peine ce qui était nécessaire à sa subsistance sommaire et primitive, il n'y avait pas, il ne pouvait y avoir de groupe d'hommes spécialement chargés de gouverner et faisant la loi sur le restant de la société. C'est seulement quand l'esclavage, première forme de division de la société en classes, est apparu ; quand une classe d'hommes, en s'adonnant aux formes les plus rudes du travail agricole, a pu produire un certain excédent, et que cet excédent qui n'était pas absolument indispensable à l'existence extrêmement misérable de l'esclave, était accaparé par les propriétaires d'esclaves, c'est alors que cette dernière classe s'est affermie ; mais pour qu'elle pût s'affermir, il fallait que l'Etat apparût.

Et il est apparu, l'Etat esclavagiste, appareil qui donnait aux propriétaires d'esclaves le pouvoir, la possibilité de gouverner tous les esclaves. La société et l'Etat étaient alors beaucoup moins étendus qu'aujourd'hui ; ils disposaient d'un moyen de liaison infiniment plus rudimentaire : les moyens de communication actuels n'existaient pas. Les montagnes, les rivières et les mers étaient de bien plus grands obstacles qu'à présent, et l'Etat se constituait dans des frontières géographiques beaucoup plus restreintes. L'appareil d'Etat, techniquement très imparfait, desservait un Etat aux frontières relativement étroites et à la sphère d'action limitée. Mais c'était quand même un appareil qui maintenait les esclaves assujettis, qui tenait une partie de la société sous la contrainte et l'oppression exercée par l'autre. On ne saurait obliger la majeure partie de la société à travailler régulièrement pour l'autre sans un appareil coercitif permanent. Tant qu'il n'y avait pas de classes, il n'existait pas. Quand les classes sont apparues, à mesure que cette division s'accentuait et s'affirmait, toujours et partout on voyait apparaître une institution spéciale : l'Etat. Les formes de l'Etat ont été extrêmement variées. Au temps de l'esclavage, dans les pays les plus avancés, les plus cultivés et les plus civilisés de l'époque telles la Grèce et Rome antiques, entièrement fondés sur l'esclavage, nous avons déjà diverses formes d'Etat. Alors, on distingue déjà la monarchie et la république, l'aristocratie et la démocratie. La monarchie, c'est le pouvoir d'un individu ; en république, tout pouvoir repose sur l'élection ; l'aristocratie, c'est le pouvoir d'une minorité relativement restreinte ; la démocratie, c'est le pouvoir du peuple (en grec, le mot démocratie signifie littéralement : pouvoir du peuple). Toutes ces distinctions sont apparues à l'époque de l'esclavage. Mais malgré ces différences, que ce fût une monarchie ou une république aristocratique ou démocratique, l'Etat, à l'époque de l'esclavage, était un Etat esclavagiste.

Tous les cours d'histoire ancienne, toutes les conférences sur ce sujet vous parleront de la lutte entre les Etats monarchiques et républicains ; mais l'essentiel, c'est que les esclaves n'étaient pas considérés comme des hommes : je ne dis pas comme des citoyens, mais même comme des hommes. Au regard du droit romain, ils étaient des choses. Les lois concernant le meurtre, pour ne rien dire des autres lois relatives à la protection de l'individu, ne s'appliquaient pas aux esclaves. Elles défendaient uniquement les propriétaires d'esclaves, qui seuls jouissaient de tous les droits civiques. Monarchie ou république, c'était une monarchie ou une république esclavagiste. Tous les droits y appartenaient aux propriétaires d'esclaves, alors que les esclaves n'étaient que des choses aux yeux de la loi ; non seulement toute violence était permise à leur égard, mais même le meurtre d'un esclave n'était pas considéré comme un crime. Les républiques esclavagistes différaient par leur organisation interne : il y avait des républiques aristocratiques et des républiques démocratiques. Dans la république aristocratique, un petit nombre seulement de privilégiés avaient le droit de vote ; dans une république démocratique, tous le possédaient, tous les propriétaires d'esclaves, tous, sauf les esclaves. Il ne faut pas perdre de vue cette circonstance essentielle, car c'est surtout elle qui éclaire la question de l'Etat et met en évidence la vraie nature de celui-ci.

L'Etat est une machine qui permet à une classe d'en opprimer une autre, une machine destinée à maintenir dans la sujétion d'une classe toutes les autres classes qui en dépendent. Cette machine revêt différentes formes. Dans l'Etat esclavagiste, nous avons la monarchie, la république aristocratique, ou même la république démocratique. En réalité, si la forme de gouvernement variait à l'extrême, le fond ne changeait pas : les esclaves n'avaient aucun droit et restaient une classe opprimée, ils n'étaient pas considérés comme des êtres humains. Il en va de même dans l'Etat féodal.

Le changement survenu dans les formes d'exploitation a transformé l'Etat esclavagiste en Etat féodal. Cela avait une importance énorme. Dans la société esclavagiste, l'esclave n'a aucun droit, il n'est pas considéré comme un être humain ; dans la société féodale, le paysan est attaché à la terre. Ce qui caractérisait essentiellement le servage, c'est que la paysannerie (les paysans constituaient alors la majorité, la population des villes étant très peu nombreuse) était attachée à la glèbe, d'où le terme même de servage. Le serf pouvait travailler un certain nombre de jours pour son compte, sur le lopin de terre que lui avait donné le seigneur ; les autres jours, il travaillait pour son maître. La nature même de la société de classe subsistait : elle reposait sur l'exploitation de classe. Les seigneurs féodaux seuls avaient tous les droits ; les paysans n'en avaient aucun. Pratiquement, leur situation se distinguait fort peu de celle des esclaves dans la société esclavagiste. Pourtant une voie plus large s'ouvrait pour leur émancipation, pour l'émancipation des paysans, car le serf n'était pas considéré expressément comme la propriété du seigneur. Il pouvait passer une partie de son temps sur son lopin de terre, il pouvait, si l'on peut s'exprimer ainsi, s'appartenir, jusqu'à un certain point ; les possibilités pour le développement des échanges et des relations commerciales étant devenues plus grandes, la féodalité se désagrégeait de plus en plus, la sphère d'émancipation paysanne allait s'élargissant. La société féodale a toujours été plus complexe que la société esclavagiste. Elle recelait un important élément de progrès commercial et industriel, ce qui dès cette époque conduisait au capitalisme. Au moyen âge, le servage prédominait. Là encore, les formes de l'Etat différaient, là encore nous avons la monarchie et la république, celle-ci toutefois sous un aspect beaucoup moins marqué ; mais toujours, les seigneurs féodaux constituaient la seule classe dominante reconnue. Le paysan serf était complètement lésé de droits politiques.

Sous l'esclavage comme sous le servage, la domination d'une petite minorité sur l'écrasante majorité des hommes ne peut se passer de la contrainte. Toute l'histoire abonde en tentatives incessantes des classes opprimées pour renverser l'oppression. L'histoire de l'esclavage connaît des guerres de dizaines d'années pour l'affranchissement des esclaves. Ainsi, le nom de "spartakistes", que se sont donné à présent les communistes d'Allemagne - seul parti allemand qui lutte réellement contre le joug du capitalisme, - ce nom, ils l'ont pris parce que Spartacus fut l'un des principaux héros d'une des plus grandes insurrections d'esclaves, il y a près de deux mille ans. Plusieurs années durant, l'Empire romain, entièrement fondé sur l'esclavage et qui semblait tout-puissant, fut secoué et ébranlé par une formidable insurrection d'esclaves qui s'armèrent et se rallièrent, sous la conduire de Spartacus, au sein d'une immense armée. Ils finirent par être exterminés, repris, torturés par les propriétaires d'esclaves. Ces guerres civiles jalonnent toute l'histoire de la société de classes. Je viens de vous citer l'exemple de la plus importante de ces guerres civiles à l'époque de l'esclavage. Toute l'époque du servage est de même remplie de perpétuels soulèvements paysans. En Allemagne, par exemple, la lutte entre la classe des féodaux et celle des serfs prit au moyen âge une vaste ampleur et se transforma en une véritable guerre civile des paysans contre les seigneurs terriens. Vous connaissez tous, en Russie également, de nombreux exemples de soulèvements paysans de ce genre contre les seigneurs féodaux.

Pour maintenir sa domination, pour conserver son pouvoir, le seigneur féodal devait disposer d'un appareil qui groupât et lui subordonnât un très grand nombre d'hommes, les soumît à certaines lois, à certaines règles ; et toutes ces lois se ramenaient au fond à une seule : maintenir le pouvoir du seigneur sur le serf. Tel était l'Etat féodal qui, en Russie par exemple, ou dans des pays asiatiques très arriérés où le servage règne jusqu'à présent, se distinguait par la forme : il était soit républicain, soit monarchique. L'Etat monarchique ne reconnaissait que le pouvoir d'un individu ; l'Etat républicain admettait une participation plus ou moins large des représentants de la société féodale : cela, dans la société fondée sur le servage. Celle-ci comportait une division en classes qui plaçait l'immense majorité, la paysannerie serve, sous la dépendance complète d'une infime minorité : les seigneurs féodaux possesseurs de la terre.

Les progrès du commerce, le développement des échanges entraînèrent la formation d'une classe nouvelle, celle des capitalistes. Le capital fit son apparition à la fin du moyen âge, quand le commerce mondial, après la découverte de l'Amérique, prit un essor prodigieux, quand la quantité des métaux précieux augmenta, quand l'or et l'argent devinrent un moyen d'échange, quand la circulation monétaire permit l'accumulation d'immenses richesses dans les mêmes mains. L'or et l'argent étaient une richesse reconnue dans le monde entier. Les forces économiques de la classe féodale déclinaient alors que croissait la vigueur d'une classe nouvelle, celle des représentants du capital. La refonte de la société rendit tous les citoyens égaux en principe, abolit l'ancienne division en esclavagistes et en esclaves, établit l'égalité de tous devant la loi indépendamment du capital possédé : propriétaire du sol ou gueux n'ayant que ses bras pour vivre, tous deviennent égaux devant la loi. La loi protège tout le monde dans la même mesure : elle protège la propriété de ceux qui en ont contre tout attentat de la masse de ceux qui n'en ont pas, qui n'ont que leurs bras et qui peu à peu tombent dans la misère, se ruinent et deviennent des prolétaires. Telle est la société capitaliste.

Je ne puis m'arrêter là-dessus plus en détail. Vous reviendrez à cette question quand vous étudierez le programme du Parti : on définira alors les traits caractéristiques de la société capitaliste. Cette société s'est dressée contre la féodalité, contre l'ancien régime, contre le servage sous le mot d'ordre de liberté. Mais c'était une liberté pour qui possédait quelque chose. Et le servage une fois aboli, à la fin du XVIIIe; siècle ou au début du XIXe; - en Russie plus tard qu'ailleurs, en 1861, - à l'Etat féodal se substitue l'Etat capitaliste qui proclame la liberté pour tous, prétend être l'expression de la volonté de tous, nie être un Etat de classe ; alors, entre les socialistes, qui combattent pour la liberté du peuple tout entier, et l'Etat capitaliste, une lutte s'engage, qui a abouti aujourd'hui à la formation de la République socialiste des Soviets et qui gagne le monde entier.

Pour comprendre la lutte engagée contre le capital mondial, pour comprendre la nature de l'Etat capitaliste, il faut se rappeler que celui-ci, lorsqu'il se dressait contre la féodalité, allait au combat sous le mot d'ordre de liberté. L'abolition du servage, c'était la liberté pour les représentants de l'Etat capitaliste ; elle leur était avantageuse dans la mesure où, le servage disparu, les paysans pouvaient posséder en toute propriété la terre qu'ils avaient rachetée, ou le lot qu'ils avaient acquis au temps où ils payaient redevance, ce qui importait peu à l'Etat : il protégeait toute propriété, quelle qu'en fût l'origine, puisqu'il reposait sur la propriété privée. Les paysans devenaient des propriétaires dans tous les Etats civilisés modernes. L'Etat protégeait aussi la propriété privée là où le propriétaire remettait une partie de ses terres au paysan ; celui-ci devait dédommager le propriétaire par voie de rachat, à prix d'argent. En somme, l'Etat déclarait qu'il conserverait, pleine et entière, la propriété privée, à laquelle il accordait tout son appui, toute sa protection. L'Etat reconnaissait cette propriété en faveur de tout marchand, industriel ou fabricant. Et cette société, fondée sur la propriété privée, sur le pouvoir du capital, sur la subordination complète de tous les ouvriers et des masses paysannes laborieuses pauvres, cette société, dis-je, proclamait que sa domination était fondée sur la liberté. Luttant contre le servage, elle déclarait libre toute propriété et elle était particulièrement fière que l'Etat eût, soi-disant, cessé d'être un Etat de classe.

Or, l'Etat demeurait une machine qui aide les capitalistes à assujettir la paysannerie pauvre et la classe ouvrière ; mais extérieurement, il est libre. Il proclame le suffrage universel, déclare par la bouche de ses zélateurs, de ses avocats, de ses savants et de ses philosophes, qu'il n'est pas un Etat de classe. Même aujourd'hui, quand les Républiques socialistes soviétiques ont engagé la lutte contre lui, ils nous accusent de violer la liberté, d'édifier un Etat fondé sur la contrainte, sur la répression des uns par les autres, alors qu'ils représenteraient, eux, l'Etat démocratique, l'Etat de tout le peuple. Et aujourd'hui, à l'heure où la révolution socialiste a commencé dans le monde entier, où la révolution triomphe dans quelques pays, où la lutte contre le capital mondial s'est exacerbée, la question de l'Etat a acquis une importance extrême, elle est devenue, pourrait-on dire, la question la plus névralgique ; elle est au cœur de tous les problèmes politiques, de toutes les controverses politiques de notre temps.

Quelque parti que nous considérions, en Russie ou dans n'importe quel pays d'une civilisation relativement avancée, les discussions, les divergences, les opinions politiques y gravitent aujourd'hui presque toutes autour de la notion de l'Etat. L'Etat, dans un pays capitaliste, dans une république démocratique - comme en Suisse et en Amérique, notamment, - dans les républiques démocratiques les plus libres, est-il l'expression de la volonté populaire, la résultante de la décision générale, l'expression de la volonté nationale, etc., ou bien est-ce une machine permettant aux capitalistes de ce pays de maintenir leur pouvoir sur la classe ouvrière et la paysannerie ? C'est la question majeure autour de laquelle gravitent aujourd'hui dans le monde entier les débats politiques. Que dit-on du bolchevisme ? La presse bourgeoise vilipende les bolcheviks. Vous ne trouverez pas un journal qui ne reprenne contre eux l'accusation, devenue courante, de violer la démocratie. Si nos mencheviks et nos socialistes-révolutionnaires, dans leur candeur d'âme (mais peut-être s'agit-il ici de tout autre chose que de candeur, ou bien d'une candeur qu'on dit pire que fourberie ?), pensent avoir découvert et inventé l'accusation, lancée contre les bolcheviks, de violer la liberté et la démocratie, ils s'abusent de la façon la plus comique. Il n'est pas à l'heure actuelle, dans les pays richissimes, un seul des journaux richissimes qui dépensent des dizaines de millions pour les diffuser, sèment le mensonge bourgeois et exaltent la politique impérialiste en dizaines de millions d'exemplaires, - il n'est pas, dis-je, un seul de ces journaux qui ne reprenne contre le bolchevisme ces arguments et ces accusations massues, à savoir que l'Amérique, l'Angleterre et la Suisse sont des Etats avancés, fondés sur la souveraineté du peuple, alors que la République bolchevique est un Etat de brigands qui ignore la liberté, que les bolcheviks portent atteinte à l'idée même de la souveraineté populaire et qu'ils ont été jusqu'à dissoudre la Constituante. Ces terribles accusations lancées contre les bolcheviks sont reprises dans le monde entier. Toutes, elles nous ramènent à cette question : qu'est-ce que l'Etat ? Pour comprendre ces accusations et pour s'y retrouver, pour les analyser en connaissance de cause et ne pas s'en rapporter uniquement aux bruits qui courent, pour se faire une opinion ferme, il faut bien comprendre ce qu'est l'Etat. Nous avons ici affaire à des Etats capitalistes de toute sorte, à toutes les théories qui ont été échafaudées avant la guerre pour les justifier. Afin d'aborder correctement la solution de ce problème, il convient d'envisager sous l'angle critique ces théories et ces idées.

Je vous ai déjà recommandé, pour vous faciliter la tâche, l'ouvrage d'Engels, l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, où il est dit précisément qu'aussi démocratique soit-il, tout Etat où existe la propriété privée de la terre et des moyens de production, où règne le capital, est un Etat capitaliste, une machine aux mains des capitalistes pour maintenir dans la soumission la classe ouvrière et la paysannerie pauvre. Le suffrage universel, l'Assemblée constituante, le Parlement, ne sont que la forme, une sorte de lettre de change, qui ne changent rien au fond.

La forme que revêt la domination de l'Etat peut différer : le capital manifeste sa puissance d'une certaine façon là où existe une certaine forme, d'une autre façon là où la forme est autre ; mais, somme toute, le pouvoir reste aux mains du capital, que le régime soit censitaire ou non, même si la république est démocratique ; mieux encore : cette domination du capitalisme est d'autant plus brutale, d'autant plus cynique que la république est plus démocratique. Les Etats-Unis d'Amérique sont une des républiques les plus démocratiques au monde, mais dans ce pays (quiconque y a séjourné après 1905 l'a certainement constaté), le pouvoir du capital, le pouvoir d'une poignée de milliardaires sur l'ensemble de la société se manifeste plus brutalement, par une corruption plus flagrante que partout ailleurs. Du moment qu'il existe, le capital règne sur toute la société, et aucune république démocratique, aucune loi électorale n'y change rien.

Par rapport à la féodalité, la république démocratique et le suffrage universel constituaient un immense progrès : ils ont permis au prolétariat d'atteindre à ce degré d'union, de cohésion, qui est le sien aujourd'hui ; de former les organisations disciplinées qui mènent une lutte systématique contre le capital. Rien de tel, ni même d'approchant, n'existait chez le paysan serf, sans parler des esclaves. Les esclaves, nous le savons, se révoltaient, provoquaient des émeutes, déclenchaient des guerres civiles, mais jamais ils ne purent constituer une majorité consciente, former des partis capables de diriger leur lutte, avoir une idée nette du but qu'ils poursuivaient ; et même aux moments les plus révolutionnaires de l'histoire, ils furent toujours des pions aux mains des classes dominantes. La république bourgeoise, le Parlement, le suffrage universel, tout cela constitue un immense progrès du point de vue du développement de la société à l'échelle mondiale. L'humanité s'était mise en marche vers le capitalisme ; et seul le capitalisme, grâce à la culture des villes, a permis à la classe opprimée des prolétaires de prendre conscience d'elle-même et de créer un mouvement ouvrier mondial, d'organiser des millions d'ouvriers du monde entier en partis - les partis socialistes - qui dirigent en connaissance de cause la lutte des masses. Sans le parlementarisme. sans le principe électif, cette évolution de la classe ouvrière eût été impossible. Voilà pourquoi tout cela a acquis tant d'importance aux yeux des masses les plus larges. Voilà pourquoi le tournant semble si difficile. Les hypocrites fieffés, les savants et les curés ne sont pas seuls à entretenir et à défendre le mensonge bourgeois selon lequel l'Etat est libre et appelé à sauvegarder les intérêts de tous ; beaucoup de gens font leurs, en toute candeur, les vieux préjugés et ne parviennent pas à comprendre comment s'opère le passage de la vieille société capitaliste au socialisme. Ceux qui sont directement soumis à la bourgeoisie, qui sont assujettis au joug du capital ou sont corrompus par lui (le capital a à son service une foule de savants, d'artistes, de curés, etc., de toutes sortes), et aussi des hommes qui sont simplement influencés par les préjugés de la liberté bourgeoise, tous, dans le monde entier, sont partis en guerre contre le bolchevisme parce qu'au moment de sa fondation, la République des Soviets a rejeté ce mensonge bourgeois et déclaré ouvertement: vous prétendez que votre Etat est libre ; mais en réalité, tant qu'existe la propriété privée, votre Etat, fût-il une république démocratique, n'est qu'une machine aux mains des capitalistes pour réprimer les ouvriers, et cela apparaît d'autant plus clairement que l'Etat est plus libre. La Suisse en Europe, les Etats-Unis en Amérique, en sont un exemple. Nulle part la domination du capital n'est aussi cynique et impitoyable, et nulle part cela n'éclate autant que dans ces pays qui sont pourtant des républiques démocratiques, malgré leur savant maquillage, malgré tous les propos sur la démocratie pour les travailleurs, sur l'égalité de tous les citoyens. En réalité, en Suisse et en Amérique, c'est le capital qui règne, et on riposte aussitôt par la guerre civile à toutes les tentatives faites par les ouvriers pour obtenir une amélioration tant soit peu substantielle de leur sort. Ces pays sont ceux qui ont le moins de soldats, de troupes permanentes ; en Suisse il existe une milice, et tout Suisse a un fusil chez lui ; jusqu'à ces derniers temps, l'Amérique n'avait pas d'armée permanente. C'est pourquoi, quand une grève éclate, la bourgeoisie s'arme, recrute des soldats et réprime la grève ; et nulle part le mouvement ouvrier n'est aussi férocement réprimé qu'en Suisse et en Amérique, nulle part l'influence du capital ne se fait aussi fortement sentir au Parlement. La force du capital est tout, la Bourse est tout ; le Parlement, les élections ne sont que des marionnettes, des fantoches... Mais plus le temps passe, et plus les yeux des ouvriers s'ouvrent, plus l'idée du pouvoir des Soviets progresse, surtout après le sanglant carnage que nous venons de subir. La classe ouvrière se rend de mieux en mieux compte de la nécessité de lutter implacablement contre les capitalistes.

Quelles que soient les formes revêtues par la république, fût-elle la plus démocratique, si c'est une république bourgeoise, si la propriété privée de la terre, des usines et des fabriques y subsiste, et si le capital privé y maintient toute la société dans l'esclavage salarié, autrement dit si l'on n'y réalise pas ce que proclament le programme de notre Parti et la Constitution soviétique, cet Etat est une machine qui permet aux uns d'opprimer les autres. Et cette machine, nous la remettrons aux mains de la classe qui doit renverser le pouvoir du capital. Nous rejetterons tous les vieux préjugés selon lesquels l'Etat, c'est l'égalité générale. Ce n'est qu'un leurre ; tant que l'exploitation subsiste, l'égalité est impossible. Le grand propriétaire foncier ne peut être l'égal de l'ouvrier, ni l'affamé du repu. Cet appareil qu'on appelait l'Etat, qui inspire aux hommes une superstitieuse vénération, ajoutant foi aux vieilles fables d'après lesquelles l'Etat, c'est le pouvoir du peuple entier, - le prolétariat le rejette et dit : c'est un mensonge bourgeois. Cette machine, nous l'avons enlevée aux capitalistes, nous nous en sommes emparés. Avec cette machine, ou avec ce gourdin, nous anéantirons toute exploitation ; et quand il ne restera plus sur la terre aucune possibilité d'exploiter autrui, qu'il ne restera plus ni propriétaires fonciers, ni propriétaires de fabriques, qu'il n'y aura plus de gavés d'un côté et d'affamés de l'autre, quand cela sera devenu impossible, alors seulement nous mettrons cette machine à la ferraille. Alors, il n'y aura plus d'Etat, plus d'exploitation. Tel est le point de vue de notre Parti communiste. J'espère que nous reviendrons à cette question dans les conférences qui suivront, et à plus d'une reprise.