dimanche 1 mars 2015

:: Vie des révolutionnaires (1929), de Victor Serge


"Je n’ai changé que quelques mots à cette brochure écrite il y a plusieurs aimées. Ce sujet — la vie, la formation, les luttes, la trempe de la génération révolutionnaire qui a vaincu en Russie — mériterait un travail approfondi. Mais notre génération n’a guère plus de loisirs que n’en eut celle-là. Aussi insuffisante qu’elle soit, cette brochure contribuera à faire connaître l’exemple des hommes qui, de notre temps, ont fait le plus pour la transformation du inonde.

Les années ont passé. Il aurait fallu doubler tout au moins le nombre de ces pages, ajouter aux noms, pour la plupart obscurs, qu’on y trouvera ceux des morts du temps de paix dont quelques-uns comptent parmi les plus grands. Les années de paix nous ont coûté plus cher à certains égards que les années de guerre civile. L’usure des chefs, l’usure du cerveau de la Révolution, s’est cruellement fait sentir. Que de disparus ! Lénine, atteint précisément au cerveau, consumé par son immense labeur ; Léonide Krassine, technicien du parti prolétarien dans deux révolutions ; Félix Dzerjinski, qui avait porté sans faiblir sur ses épaules révolutionnaires le terrible fardeau de la terreur nécessaire ;’ Tsourioupa, l’organisateur du ravitaillement dans les années terribles ; Frounze, ancien ouvrier du textile, devenu le vainqueur de Pérékop ; Lachévitch, vigoureux soldat et chef d’armée ; Lilina,. organisatrice de l’enseignement à Léninegrad ; Stépanov-Skvortsov, un des premiers vulgarisateurs du marxisme en Russie ... On nous a tue à Genève, sur le seuil de la Société des Nations, l’écrivain et le penseur Vorovski, ambassadeur de la république du travail. D’autres, atteints par l’usure dans leur volonté de vivre, désespérés de ne pouvoir plus travailler ou faisant de leur mort même un suprême geste de lutte, sont partis volontairement : Loutovinov, l’organisateur des métallurgistes ; Eugénie Bosch, un des plus grands combattants.de la révolution soviétique en Ukraine ; Glozman et Boutov, bons compagnons de l’organisateur de la victoire ; Adolphe loffé, qui avait représenté la révolution en Allemagne, en Chine et au Japon à des époques où mûrissaient des événements décisifs, se sont suicidés. Des accidents absurdes nous ont pris Sklionski, économiste et soldat, et Larissa Reissner, jeune révolutionnaire étonnamment douée., qui avait traversé les champs de bataille de la Volga, les montagnes de l’Afghanistan, les barricades de Hambourg ; Bogdanov, philosophe et savant, compagnon et adversaire de Lénine, est mort d’une expérience de transfusion du sang ...

Gardons le riche souvenir de ces vies qui nouas éclairent le chemin comme des torches et pensons à nos travaux, à nos luttes, au présent et à l’avenir. L’exemple de ces révolutionnaires comporte quelques enseignements dont nous avons plus particulièrement besoin aujourd’hui que le vieil ordre capitaliste semble de nouveau assuré et que tant de maux mettent chaque jour à l’épreuve le courage et la ténacité dos militants prolétariens.

Moins heureux que nous qui sommes les témoins de la victoire du prolétariat russe, ces hommes entreront dans Ia lutte à une époque où la société bourgeoise paraissait si stable que ses apologistes osaient l’affirmer fondée sur los lois immuables de la nature humaine ; à une époque où leur pays vivait ployé sous un despotisme millénaire, Ils surent pourtant discerner dans leur présent les cheminements souterrains de la révolution.

Ils connurent l’adversité la plus grande. Aux « sages » de leur temps - d’il y a vingt ou trente ans à peine ! - universitaires libéraux, gens rassis, mutuellistes, coopérateurs et "socialistes" pleins d’"esprit pratique", ces hommes qui bâtissaient, pour la conquête du pouvoir, le parti du prolétariat, paraissaient des illuminés. On ne le leur envoyait pas dire. Ils poursuivaient leur chemin à travers les sourires, los polémiques, les prisons, la misère, l’exil ; ils poursuivaient leur oeuvre.

Longtemps, ils ne formèrent que de petits groupes, amèrement divisés parfois. Aux difficultés de la lutte contre l’autocratie russe et la bourgeoisie internationale, s’ajoutaient trop souvent les crises du mouvement, les mésententes personnelles, les fautes des uns, les vilenies de quelques autres. Ils connurent après la défaite de la révolution de 1905 une période de noire réaction, au cours de laquelle on vit les hésitants se décourager, les lâches se défiler, les faibles se retirer, les meilleurs parfois désorientés. Ils surent, n’étant qu’une minorité au sein de la classe ouvrière, garder malgré tout leur clairvoyante intransigeance, remonter le courant, lutter opiniâtrement, avec un désintéressement absolu, pour leurs convictions, leur foi et l’avenir (c’est tout un). Et c’est peut-être dans la présente accalmie, où se préparent les grandes luttes de demain, à notre époque de pénible cristallisation des premiers noyaux des partis prolétariens de demain, à notre époque de luttes obscures sur deux plans opposés contre l’ennemi de classe et contre les maux dont souffre le mouvement ouvrier révolutionnaire, la plus grande leçon de ces existences,
Léninegrad, décembre 1929.

Vie des révolutionnaires

Quels hommes ont fait la révolution d’Octobre ? Quelle trempe d’hommes, quelles volontés, quels dévouements, quels cerveaux a-t-il fallu pour accomplir cette oeuvre formidable : jeter bas une société, constituer sur les ruines le camp retranché des bâtisseurs de l’avenir, défendre ce camp pondant quatre années contre la coalition de toutes les grandes puissances civilisées et de toutes les forces du passé, vaincre pourtant, donc vivre et continuer ?

La question n’est pas d’un intérêt exclusivement historique. et psychologique. Elle est, dirai-je, VIVANTE. Tout ce lui touche à ces hommes est vivant. LES CONNAITRE, C’EST SAVOIR .CE. QUE C’EST QUE D’ETRE DES REVOLUTIONNAIRES.

Les documents sur la vie, les luttes, la mort dos révolutionnaires constituent déjà une littérature riche et prenante. - Ceux que nous allons étudier brièvement sont less plus simples, les plus rudimentaires même. Nous les trouvons pour la plupart dans le recueil "A la Mémoire des Sacrifiés do la Révolution", récemment (1922) publié par la Librairie de l’Etat de Moscou. La grande majorité des biographies qu’il contient ne dépassent pas vingt lignes et ne contiennent pas de phrases ; des dates, des faits. C’est assez. C’est épique. Près de trois mille noms sont inscrits dans ce livre : ceux de trois mille morts qui furent tous des hommes d’élite - des REVOLUTIONNAIRES. Venus de tous les points de l’horizon, de toutes las classes, de bous les partis, au bolchévisme, c’est-à-dire à la réalité du la révolution sociale, morts de toutes les morts : fusillés, égorgés, pendus, torturés, déchiquetés par les grenades, épuisés par la faim et le surmenage, abattus par le typhus, suicidés ... mais leur mort, quelque atroce qu’elle soit, n’est jamais qu’un épisode secondaire : ILS ONT TELLEMENT VECUS ! - ET LA REVOLUTION CONTINUE.

On trouvera beaucoup de noms dans les pages suivantes, nous pensons qu’ils ne seront pas fastidieux. Ne s’agit-il pas, en somme, de définir des masses, tout un peuple ? Aucun de ces grands destructeurs et créateurs de valeurs ne constitue une exception, ne l’oublions pas. Aucun ne doit être plus à nos yeux qu’un homme dans la masse des prolétaires et des paysans de Russie qui ont entrepris, en 1917, de transformer la société. - La classification des chapitres suivants, dans lesquels il sera successivement question des ouvriers, des intellectuels, des femmes, des jeunes gens, est bien arbitraire. Son seul but est de faciliter l’exposition.

Les ouvriers Les ouvriers sont le nombre, la masse dans cette masse, L’usin3, le chantier, l’atelier, la aine, avaient donné , à la. révolution l’élément conscient, le plus conscient, le plus nombreux. Laissons parler leur vie.

Anton Valek, cheminot, né en 1887, milite à partir de 17 ans, participe en 1905 au mouvement insurrectionnel de Kharkov, est exilé pour trois ans à Olonetz - dans les brumes et le froid de la Karélie -, s’évade, recommence à militer, illégal, est arrêté de nouveau, exilé pour cinq ans dans le gouvernement de Tobolsk (Sibérie), s’évade une deuxième fois, se fait embaucher dans l’Oural, à l’usine électrique de Nadiejdinaky, y prend part, au cours de grèves, à une campagne terroriste contre le patronat, est arrêté, risquant cette fois le gibet, trouve le moyen de manger, pendant la perquisition faite chez lui, le mandat du parti qui pourrait le perdre ; devient successivement - car la lutte pour le pain est aussi dure que l’action clandestine pour le parti - portefaix, meunier, teinturier, trouve moyen de s’instruire, veut être dentiste, puis photographe, finit en 1917 par devenir tourneur aux usines Poutilov (Pétrograd) "J’enlève, dit-il alors de sa modeste tâche quotidienne, les petites pierres du chemin de la Révolution". Celle-ci le porte au Soviet, en fait un membre de la Commission des Logements, un bolchevik (il était social-démocrate menchévik auparavant). En 1918, il est membre du Soviet d’Omsk, se bat au front sibérien, contre les constituants et Koltchak. Mais la Sibérie est perdue pour les rouges. Il y reste, organisant les sections clandestines du parti. Le 1er avril 1919, à Ekaterinbourg , une trahison le livre aux limiers de la réaction. En cinq jours de tortures, Anton Valek reçoit quatre cents coups de "plète" (la plète est un fouet à lanières de cuir). Il meurt subitement, en attendant son tour, pendant l’exédution de ses sept compagnons d’infortune que l’on égorge à coups de sabre pour épargner les munitions ... N’est-elle pas bien remplie, cette existence de communiste ?
Kharlampy Timoféevitch Mouraviev, serrurier, d’abord anarchiste, est condamné à mort à 16 ans, à Ekaterinoslav (1909), peine commuée, à cause de sa jeunesse, en vingt années de travaux forcés ; demeure enchaîné pendant six ans, au droit commun. S’évade en 1917, adhère au parti communiste, est UN DES AUTEURS DE LA REVOLUTION D’OCTOBRE A MOSCOU. C’est lui qui, au plus fort de la bataille entre les Blancs et les Rouges, amène au Soviet les renforts ouvriers du quartier Lefortov. L’ancien anarchiste s’est mué en un organisateur de l’armée rouge, en Ukraine, puis au front tchécoslovaque, sous Kazan. Là il est fait prisonnier, amené nu dans la neige, à Oufa, puis égorgé avec 70 autres captifs rouges le jour où les Tchécoslovaques doivent évacuer la ville (1er janvier 1919).

Nakhimson (Seinen Mikhailovitch) est mort presque identiquement quelques mois plus tôt, Juif, membre du Bund, participât à la révolution de 1905 à, Libau., condamné à mort lui aussi par la justice du tsar, illégal ; rédacteur à la première Pravda, emprisonné deux fois —une fois pendant deux ans ; mobilisé et envoyé au front en 1916, il y est en février 1917 condamné à mort une deuxième fois par un conseil de guerre, comme "agent de l’ennemi", c’est-à-dire bolchevik. La révolution do mars le sauve et en fait le président du Soviet du 11° rayon de Pétrograd, puis un des premiers chefs-soldats do l’Armée Rouge. Nakhimson est à Yaroslav quand MM. Noulens et Savinkov, le premier payant et ordonnant, le second payé et exécutant, y déclenchent l’insurrection contre-révolutionnaire. Le "commissaire juif", surpris dans son bureau, est fusillé séance tenante dans la cour et son corps, que l’on a traîné par les rues, abandonné, pendant une semaine, dans la cour do l’hôpital. Personne n’ose donner une sépulture à cet ennemi de Ia démocratie.

Tels sont les premiers organisateurs do l’Année Rouge, dans les masses. Mais voici des organisateurs do Ia production socialisée :
Le tourneur Michel Egorov, des usines de Lougonsk, qui travailla longtemps douze et quatorze heures par jour, bolchevik depuis 1905, militant illégal à l’usine presque toute sa vie, quelquefois emprisonné comme il sied. Vice-Président, après l’Octobre rouge du Conseil Economique de Samara, s’arrache à sa tâche d’organisateur du travail pour prendre le fusil et se bat— avec les Tchécoslovaques ; coupé des siens, est traqué comme un fauve dans les bois ; échappe et reprend ses fonctions lorsque reviennent les rouges. Emporté par le typhus le 10 janvier 1921.
Justin Jouk, syndicaliste libertaire, forçat de Schlussesbourg, organisateur des coopératives, du ravitaillement des usines de Schlussesbourg, tué au front de Karélie, en octobre 1919, par une balle perdue, alors qu’il s’efforçait de ramener au feu ses hommes surpris et débandés ...
Et voici un fondateur du Proletkult : Fédor Kalmin, qui fut tour à tour serrurier, typographe et tisserand, s’instruisit à grand-peine, surtout en prison où il resta quinze mois, puis en exil, à Arkangelsk ; qui fonda en 1905 la "République ouvrière, d’Alexandrev" ; ce qui lui valut trois années de bataillon de discipline, puis l’exil a l’étranger ; fréquenta à Bologne l’Ecole marxiste créée par Lounatcharsky, Gorki et Bogdanov (1909) ; revint en Russie sous le régime de fer de Stolypine , envoyé par le parti pour sauver les débris de l’organisation clandestine, dut fuir bientôt et vint travailler à Paris, aux usines de construction d’aéroplanes . Ce fut un des premiers directeurs du Proletkult au Commissariat de l’Instruction publique. Le typhus l’abattit en 1920.
Un organisateur de "tchéka" ; le tisserand Yanichev (Michel Petrovitch), d’Ivanovo-Voznessensk ; bon internationaliste émigré et militant en Amérique, à Boston et Détroit, combattant d’Octobre à Moscou, connu comme un des beaux entraîneurs d’hommes du parti, élu à l’Exécutif Panrusse de Répression de la Contre-Révolution, finalement commissaire politique, de la 15ème division au front de Wrangel, se bat à côté de ses hommes et tombe dans une attaque à la baïonnette, - Il fait penser à cet ouvrier fondeur, un des créateurs de son syndicat, D. Bravarniouk, également tué au front, en septembre 1919, et qui était parti en disant : "On me tuera probablement, car je ne m’embusquerai pas dans un Etat-Major et ne fuirai pas".
Les ouvriers font la révolution dans tous les coins de l’immense Russie, dans tous les domaines de la vie sociale. Nommons encore quelques obscurs.
L’horloger Zakheim institue’ à Yaroslav le pouvoir des Soviets, y procède aux premières expropriations des classes possédantes, y est le porteur de la dictature du prolétariat„ II est tué pendant le coup de force des blancs, -
L’ouvrier Karl limer est l’un des chefs de l’insurrection rouge de Tomsk, contre Koltchak, en mars 1919. Fusillé avec vingt autres ouvriers. –
Le typo Prosmouchkine (alias Isaac Sper, Bernavski, etc.) est en Crimée blanche l’infatigable, l’insaisissable tête de l’organisation clandestine. Trahi par un provocateur, affreusement torturé, il ne livre personne et s’empoisonne à la veille d’être exécuté. - C’est le .président du syndicat des typos de Pétrogràd,
Nikandre Grigoriev qui forme, en 1918, le premier contingent armé des typos, fait prisonnier et fusillé par Youdénitch, -
Le menuisier Semen Vosakov, longtemps émigré on Amérique, contribue à faire échouer le Coup d’Etat de Kornilov, improvise pendant la révolution finlandaise le secours aux prolétaires de Finlande, crée les Kombed - Comités de la pauvreté paysanne - dans les campagnes du Nord et succombe au typhus en 1920, dans le Sud où il jetait les bases d’une organisation du ravitaillement.

Un nom encore, celui d’un obscur auquel nous devons l’involontaire révélation d’un peu de l’âme de tous ces hommes. Luc Pankov, ouvrier des poudreries de Schlussesbourg, membre du Comité de ravitaillement des grandes usines d’Okhta (Pétrograd), agitateur au front sibérien, commissaire d’un régiment d’infanterie pendant la défense de Pétrograd, achève sa carrière en qualité de Commissaire d’un fort de la position de Krasnaya-Gorka, en face de Cronstadt. Dans la nuit du 12 au 13 juin 1919, le commandement du fort, composé d’anciens officiers ralliés aux Soviets, trahit, arrête les communistes, les "colle au mur" immédiatement et envoie des radios pressants à la flotte anglaise "Venez, la position est à vous", Pankov a reçu ses douze balles. On a de lui un testament moral, daté de 1916, une page maladroitement écrite, remplie de tourments "Comment vivre ? Sommes-nous condamnés à ne point vivre ? A quoi me dévouer , à quoi ?" Il a trouvé. Il s’est dévoué à sa classe, à l’avenir et il est mort après avoir - c’est l’essentiel - bien travaillé.

II. LES INTELLECTUELS.

Le rôle des intellectuels dans le mouvement révolutionnaire prolétarien fait encore l’objet de controverses entre communistes. Gardons-nous d’intervenir dans cette controverse autrement que pour indiquer à grands traits l’acquis de l’expérience russe. S’il est vrai que les intellectuels, considérés en tant que classe, c’est-à-dire dans leur plus grand nombre, ont été les ennemis résolus de la Révolution Sociale, après avoir contribué de toutes leurs forces à la révolution politique de mars 1917, qu’ils eussent voulue bourgeoise et démocratique, - il est vrai aussi qu’une magnifique élite d’intellectuels est venue au prolétariat russe, s’est assimilée à lui, s’est mise totalement à son service, contribuant largement à sa victoire. On va le voir, les résultats de l’expérience russe sont précis. L’intellectuel a sa place dans le mouvement ouvrier révolutionnaire , sa place au premier rang à la condition de rompre sans retour avec la classe dont il est sorti, bourgeoise ou petite-bourgeoise, de devenir vraiment un révolutionnaire, de servir en toute circonstance le parti du prolétariat, car pour les révolutionnaires il n’est jamais question de "se servir" du parti.

Un intellectuel a été le premier président de l’exécutif panrusse des Soviets ; Iakov Mikhailovitch Sverdlov, pharmacien de profession. J’ai sous les yeux une fiche de renseignements de l’Okhrana qui lui est consacrée. Quelle somme de dévouement, quelle obstination combattive chez cet homme dont le fin visage à pince-nez est d’un méditatif - Parcourons la fiche : 1902- Arrêté à Nijni-Novgorod et détenu administrativement pendant deux semaines, 1903 - Soumis à la haute surveillance . 1907- Membre du comité social-démocrate de Perm, condamné à deux ans de forteresse. 1909- Arrêté peu après sa libération dans une assemblée clandestine à Moscou, condamné à trois ans de Sibérie. Tuberculeux, gravement atteint, est autorisé à quitter la Russie,. 1911- Revenu en Russie, exilé à Narymsk, placé sous haute surveillance. S’évade le 7 décembre 1912. 1913- Arrêté le 10 février à Perm. Exilé dans un coin reculé du pays de Toukhoum. Y reste trois ans ; jusqu’à la Révolution d’Octobre . "Nous avons perdu notre organisateur le meilleur", dit Lénine quand Sverdlov,- tuberculeux, succombe en 1919.

Chez ces intellectuels communistes, une révolution intérieure, morale, s’est accomplie. Ils ont dû, selon un mot de Nietzsche, "réduire en cendres le vieil homme pour renaître". Les biographies de quelques-uns nous permettent de l’entrevoir nettement. On vient de publier à Pétrograd des extraits du journal intime de Lichtenstadt-Mazine (terroriste en 1906 ; forçat pendant dix ans à Schlussesbourg j traducteur de Kant et de Baudelaire, auteur d’un ouvrage remarquable sur la "Philosophie de Goethe" ; directeur des Editions de la IIlème Internationale à Pétrograd , commissaire de la Vlème Division rouge au front de Yambourg, tué en 1919) et j’y trouve ces mots écrits à la veille d’un départ au front : "II faut aller mourir soi-même avant d’envoyer d’autres à la mort". Dans les Etats-Majors autres que révolutionnaires, on ne se doute guère qu’il y ait de ces nécessités morales.
Lichtenstadt-Mazine n’était pas une exception. Michel Petrovitch Baïkov, vieux militant, a dépassé la quarantaine à la Révolution. A 20 ans, on lui a infligé trois années d’exil. II a fait ensuite un an de prison. Puis trois ans d’exil. Puis on l’a envoyé pour dix ans chez les Yakoutesc. En Sibérie même, il s’est insurgé centre le régime policier. En 1908, on l’arrête à Pétersbourg : un an de prison. - N’est-ce pas qu’elles sont monotones, toutes ces notices ? Prison, exil, exil, prison . Et ces hommes recommençaient toujours . Menchévik internationaliste jusqu’à la Révolution d’Octobre, il devient communiste, membre du service politique du Conseil Révolutionnaire de l’armée. En cette qualité, visite tous les fronts. Pendant la marche de Dénikine sur Moscou, Baïkov se fait soldat, dans, le rang. Et il écrit „ NOUS DEVONS NOUS DEBARRASSER DE TOUT INTELLECTUALISME, entrer dans le rang, vivre dans la seule pen sée d’élever les coeurs et la combattivité de la masse ; nous confondre avec elle … " II est mrort d’épuisement et de typhus dans l’abandon, à Kharkov, le 12 janvier 1920. Le stoïcisme de ceux qui ne vont pas au front n !est pas moindre. Alexandre Alexandrovitch Kouzmine, ingénieur et propriétaire à Pétrograd, professeur de mécanique dans les écoles supérieures, passe toute sa_vie à conspirer, à professer les mathématiques à des cercles ouvriers illégaux, à cacher les bombes de l’organisation bolchevique de combat dans sa belle maison de riche. Cela lui vaut de faire trois années de cellule, après lesquelles il recommence. II fomente une grève et fonde un syndicat dans l’usine dont il est administrateur. La grande tourmente sociale venue, Kouzmine donne sa maison à la municipalité de Pétrograd, va travailler dans les usines de l’Oural, et meurt à Moscou de dénuement dans un pauvre logis de hasard. L’année était terrible, et ce stoïque ne voulait rien pour lui-même.

Le vieil écrivain Vladislav Alexandrovitch Goldberg a la même fin. Sa vie, ballottée depuis l’âge de 16 ans entre les prisons polonaises- dans lesquelles on le priva de nourriture pour le faire parler : il manque mourir et se tait - et la brousse sibérienne (trois ans de prison, cinq ans d’exil ), est un roman. Miné par la tuberculose, à peine rétabli dans les sanatorium d’Italie et de Suisse, devient bolchevik en Crimée, en 1918, rédige les premiers journaux communistes du pays, y organise, vieil écrivain qui crachait ses poumons, les premières troupes rouges. Mort d’épuisement et de faim à Moscou, le 25 mars 1919.

Tous ces hommes sont restés volontairement des obscurs ; l’auteur anonyme de la notice biographique de Nicolas Kicolaievitch Latov le souligne : « II avait horreur de l’arrivirne, il se dérobait aux postes en vue » « Marxiste, ayant fait des études de droit et quatre années de travaux forcés, Iatov devient infirmier aux mines de la Léna pour vivre avec les mineurs ». C’est un des premiers adversaires de la "révolution démocratique" en Sibérie, un des premiers organisateurs, plus tard, du syndicat du textile d’Ivanovo-Voznessensk. Commissaire de la Justice à Samara, membre d’un Tribunal Révolutionnaire à l’armée, volontairement resté en Sibérie, chez les blancs, est capturé, égorgé.

De Franz Soukhoverov, on ne sait que peu de chose. Son existence a été trop multiple. On la résume en chiffres. Il porta une dizaine de noms. Fit quatre ans de prison, neuf ans d’action illégale, fut exilé cinq ans àActrikiiliii, tfcrois a Astrakhan, treize fois arrêté, quatre fois évadé, deux fois jugé, le parti l’envoya travailler illégalement en Sibérie, sous Koltchak. Fusillé le 13 octobre 1918.

… Il n’est jamais trop tard. De vieux intellectuels vont au devant de tous les risques, assument toutes les tâches. C’est l’ingénieur Hippius (Eugène Alexandrovitch) qui hante le front sud et oriental, jusqu’au moment où le typhus l’enlève, "On voyait partout ce grand vieillard à cheveux blancs, vêtu d’un long manteau de soldat, couleur de terre, une large casquette sur les yeux, des bottes rousses, des grenades françaises dans ses poches, un gros revolver Colt ballant à la ceinture". II apprenait à creuser des tranchées, à construire des abris ... Un autre, le vieux médecin Gabriel Lindov, longtemps guesdiste en France, disparait en janvier 1919 au front de l’Oural. Un troisième, l’ingénieur Paradovski, fusillé à Krasnoiarsk, par les Tchécoslovaques, le 25 octobre 1918, n’avait adhéré au parti que vieillard.

Tous ces hommes d’intelligence, de savoir, d’abnégation, l’ennemi de classe les extermine impitoyablement chaque fois qu’ils tombent en son pouvoir. Les Anglais occupant Bakou, fusillent parmi les 26 commissaires du peuple et militants responsables, du Caucase un des grands leaders de la Révolution, Stepan Chaoumian, Les Tchécoslovaques fusillent Jacques Doubrovinski, le créateur du régime des Soviets à Krasnoiarsk, à qui ils avaient promis la vie sauve. Les Tchécoslovaques fusillent Ivanov (Arkadi Fédorovitch), commissaire des Finances des Soviets en Sibérie, venu chez eux en parlementaire et poliment reçu par le colonel Gaida (24 octobre 1918). Les bourreaux de Koltchak - et quels bourreaux – exécutent Auguste Hermauovitch Grasit, jeune journaliste et technicien, arrêté à Omsk. Quarante détenus rouges de la prison d’Omsk en sortent le 12 novembre 1919, attachés cinq par cinq, encadrés de soldats, hors de la ville, on les fait coucher dans les fossés, la face contre terre et l’on se met à les tuer à coups de sabre, de latte, de baïonnette, de crosse de revolver, les soldats de Rodziahko ou de Youdenitch capturent à Louga André lozevson, ancien anarchiste, ancien émigré (huit mois de prison à NaplesJ, maintenant communiste, instructeur des Ecoles Militaires, enquêteur du Tribunal Révolutionnaire, et le pendent, le 26 septembre 1919. Il en est qui sont frappés à l’arrière, si tant est qu’il y a un arrière dans la guerre civile. Moïse Salomovitch Ouritski, président de la Tchéka de Pétrograd, est assassiné le 30 Août 1918 par un "socialiste-populaire ». Ouritski docteur en droit et officier, avait connu trois exils : cinq ans chez les Yakoutes, plusieurs années à Vologda et à Arkangelsk. Pendant les journées d’Octobre, il appartenait au Comité Central du parti bolchevik. Pondant la dissolution de la Constituante, il était commissaire du Palais de Tauride où elle siégeait.
Ces vies d’intellectuels révolutionnaires n’ont, répétons-le, rien d’exceptionnel. Ceux-ci sont morts. Mais ceux qui continuent la tâche ont vécu de même. La prison, le bagne, l’exil dans les bourgades perdues du pays yakoute, la pauvreté, la faim, l’isolement et, par-dessus tout, le perpétuel recommencement de la lutte, l’étude, l’organisation, la propagande, le don de soi incessants, voici les éléments caractéristiques de ces riches existences.

Entre ces intellectuels communistes et les profiteurs de la politique que l’on rencontre ailleurs, aucune comparaison n’est évidemment possible. Bienvenus soient parmi tous les révolutionnaires, en tous pays, les intellectuels qui, dans l’esprit, ont un peu de l’esprit de ceux-là.

III. LES FEMMES.

C’est, je crois, un mot de Mirabeau : "Tant que les fera-ne s’en mêlent, il n’y a pas de révolution véritable," Rien n’est plus vrai. Si les ouvrières, les ménagères, les mères, les compagnes, les amantes demeurent passives, la société ne peut pas être transformée. La révolution russe a été si complète, si profonde, parce que, depuis un lointain passé, les femmes participaient à sa préparation, les femmes s’émancipaient en la préparant - et parce que, les jours décisifs, elles s’y donnèrent en nombre. A toutes les pages de l’histoire du mouvement révolutionnaire russe, on retrouve des noms de femmes.
Le 24 janvier 1878, Véra Zassoulitch commençait en tirant sur le préfet de Pétersbourg, Trépov, la riposte terroriste à la répression. Le 1er mars 1880, Sophie Perovskaia donne, en levant son mouchoir, le signal de l’exécution du tsar Alexandre II. N’oublions pas Jessy Guelfman, qui se sacrifia, au mouvement de la Narodnaia Volia, les terroristes s.-r. mortes sur l’échafaud (Konnoplianova), Marie Splridonova qui fut une grande figure de la révolution avant de se pénétrer contre le bolchévisme des rancunes d’un parti évincé du pouvoir -par ses propres fautes (s.-r de gauche). N’oublions pas Jeanne Labourbe. Rappelons seulement les noms des militantes communistes les plus connues ; Alexandra Kollontaï, Angelieca Balabanova, Lilina, Menjinskaia.

Ce sont des noms connus, mais nous en voulons d’autres. La notoriété est injuste. Elle va, dans les sociétés modernes, à ceux qui parlent, écrivent, agissent surl’es premiers plans de la scène historique. Et ceux-là ont leur mérite mais ils ne feraient rien sans les autres ... Les autres, la masse, les inconnus, les guère connus "qui font tout" »

Or, les femmes dans la révolution d’Octobre ont participé à toutes les phases de l’action, dans tous les domaines, en si grand nombre qu’on pourrait dire en masse. Aucun type de bolchevik n’était plus commun, de 19t8 à 1921, que celui de la militante, organisatrice, agitatrice ou soldate. - La guerre civile absorbait toutes les forces du prolétariat, hommes et femmes les plus jeunes, les meilleurs se battirent ... Et voici des jeunes femmes :

Rosalia Gourari, militante des environs de Kharkov, que préoccupaient surtout les questions d’art. Fondatrice des Proletkults en Ukraine et d’un groupe d’éducation : "L’Art pour le travail", à Odessa, tuée, à 21 ans, au front de Pétrograd.

Mokievskaia était, dit-on une "charmante et joyeuse jeune femme". Le peu qu’elle a vécu montre qu’elle était intelligente, énergique et cela ne va ni sans charme ni sans joie. En 1917, elle fut chef du ravitaillement du gouvernement de Ekaterinoslav ; puis elle commanda un train blindé. Tuée,
Ada Lebedeva est une grande figure du début de la révolution sibérienne. Ce fut la fondatrice, à Krasnoiarsk, du Parti Socialiste-Révolutionnaire de Gauche, un des leaders du premier Soviet de la ville, l’ardente porte-parole des s.-r. de gauche au 1er Congrès des Soviets de Sibérie. Un peu plus tard, elle adhérait au Parti Communiste, prenait le commandement des troupes rouges à un moment particulièrement critique défendait contre les blancs la flotille de l’Enisseï, était capturée, torturée et mise à mort par les cosaques, le 27 juillet 1918, à Krasnoiarsk.
Marie Oscarovna Abeyde n’a guère dépassé 20 ans quand les gens de Koltchak la fusillent à Ekaterinbourg, le 8 avril 1919. Déjà, elle avait passé par le front tchécoslovaque, été doux fois arrêtée, s’était deux fois évadée pour recommencer l’action clandestine. A Samara, le jour de l’entrée des Tchécoslovaques, Abeyde écoute à travers la cloison ses logeurs délibérer s’il faut la tuer. Mais "c’est une si brave fille" qu’elle est, cette fois, épargnée...

De quelques-unes, il ne reste qu’un nom, un vague portrait (de tant d’autres pas même cela ne demeure...) : Galia Timoféevna, qu’une camarade de captivité dépeint "dans la chambre des condamnés à mort que sa présence éclairait, studieuse et tellement heureuse de vivre" et qui n’en devait sortir, emmeniée par les "haïdamaks" de Petlioura, que pour recevoir un coup de baïonnette dans la gorge (Kiev, 1918) ; Stéphanie Doronina, militante, soeur d’un militant, exécutée en Sibérie presque en même temps que son frère ; Ammettchenko, fusillée a Yalta, avec son mari, le 15 octobre 1919 ...

Telles sont les jeunes. La génération précédente des révolutionnaires n’est pas moins bien représentée par des femmes infatigables que de longues années d’action illégale ont éprouvées. Samoïlova (Concordia Nikolaevna) travailla illégalement pendant près de vingt ans. (Morte du choléra à Astrakhan, en juillet 1921). - Knipovitch (Lidia Mikhaïlovna) avait appartenu n la Narodnaia Voila, c’est-à-dire au premier grand parti révolutionnaire russe et milité toute sa vie. Morte à Simféropol en 1920- Dériabina (Sérafima Ivanovna) était bolchevik depuis 1905, depuis sa sortie de gymnase. Son existence entière s’était écoulée entre la prison, le cercle ouvrier clandestin, l’exil, sans qu’elle eut trouvé le temps d’avoir une vie privée. La révolution de mars 1917 lui rendit la liberté. Un an après, les Tchécoslovaques l’arrêtaient, l’enfermaient dans un de leur "wagona de la mort", mais n’avaient pas le temps de la fusiller. Dériabina, à bout de forces, recommençait son travail d’organisation et d’éducatrice, traversait la Kama sur la glace pour se trndre à un Congrès des Soviets - et mourait de tuberculose le 6 avril 1920.

Les documents que nous avons sont secs. Parfois, cependant, quelques lignes, quelques faits y donnent la brusque révélation de l’intense vie intérieure de chacun de êtres qui constituent cette foule. Et l’on découvre alors chez ces femmes, qui semblent faites pour la plus âpre lutte, une richesse de sentiment proportionnée à leur richesse d’énergie. - Olga Dilevskaïa -égorgée en mars 1919 par des insurgés blancs sur une place publique de Tioumen, - pressentant son arrestation imminente, avait écrit quelques jours auparavant à une amie : "Si je disparais, recueillez ma petite Irina, Cajolez-la un peu tous les soirs, avant qu’elle s’endorme, comme je le fais moi-même. Je ne puis admettre l’idée qu’elle soit privée de tendresse ..." Et Jenny Listopad, membre, sous le régime du hetman Shoropadski et de l’occupation allemande, du Comité Révolutionnaire clandestin d’Ukraine témoin à Odessa des excès, des abus, des erreurs inévitables de la guerre civile (1919) atteinte dans son idéalisme, se suicide. Le suicide n’est pas une solution révolutionnaire. Mais, dans la .défaillance qu’il atteste, assez rare d’ailleurs, nous voyons la preuve d’une haute valeur morale commune chez ces révolutionnaires.

IV. LES JEUNES GENS,

Le rôle des jeunes dans la révolution est à souligner. Dans la société bourgeoise, la jeunesse, durement exploitée, est en outre tenue en tutelle. Il s’agit d’utiliser ses abondantes énergies ou, plus exactement, de les convertir en profits pour la classe possédante. Il s’agit aussi de garantir contre la dangereuse concurrence des nouveaux les bien installés, fussent-ils, la chose n’est pas rare, de séniles crétins. Une double sélection à rebours s’accomplit ainsi. L’enfance et la jeunesse prolétariennes sont délibérément sacrifiées, vouées de bonne heure à l’exploitation, au surmenage, à la sous-alimentation, à l’ignorance. Les loisirs indispensables au développement complet de l’être humain sont privilèges de riches. Le savoir également. L’adolescent blême, grandi dans la cité ouvrière, n’a d’autre horizon que les quatre murs de l’atelier ou le grand hall de 1’usine - puis une Cour de caserne. L’adolescente, si elle échappe à la prostitution, est vouée, après la misère de l’atelier, à celle du logis des pauvres. On l’a dit souvent et c’est toujours exact ; chair à travail, chair à canon, chair à plaisir - pour les riches toujours. Tel est le sort normal de la jeunesse des travailleurs.. Dans les classes moyennes et riches, les jeunesses ont un tout autre sort, mais demeurent, toutes proportions gardées, désavantagés en présence du mandarinat de l’ancienneté. Cela se comprend : les classes possédantes entendent, avant de lui accorder certaines possibilités d’action, faire subir à l’exploiteur même un dressage convenable.
La révolution sociale apporte donc aux jeunes une libération immédiate. Ce fut vrai de la révolution française qui brisa notamment les étais de la famille féodale. El l’on sait que les grandes assemblées de 1789-93 furent, on général, des assemblées jeunes. Quand on les guillotina, Robespierre avait 34 ans et Saint-Just 27 ans. Danton monta sur l’échafaud à 35 ans, Hébert à 34 ans. Des généraux de la révolution, le vainqueur de la Vendée, Hoche, est mort à 29 ans ; le vainqueur du Rhin, Marceau, à 27 ans. Et car il n’y a pas, dans les vieilles sociétés fondées sur l’exploitation de l’homme par l’homme d’autre libération possible pour la jeunesse des pauvres, condamnés au servage perpétuel, que l’effort révolutionnaire.

La même observation s’impose en ce qui concerne la révolution russe. Car il faut aux transformation sociales la débordante énergie, le don de soi, la témérité, la multiplicité des aspirations de la jeunesse.
En Russie, les jeunesses formèrent, dans la guerre de classes, l’armée active, de première ligne. Les jeunesses prolétariennes et paysannes, auxquelles le remplacement de l’autocratie par une république démocratique n’eut presque rien donné, se battirent pour la terre, pour l’usine, pour les Soviets ; les jeunesses bourgeoises et petites-bourgeoises, les unes expropriées, les autres frustrées de l’espoir de remplir désormais fructueuses et faciles carrières se battirent contre la Révolution. Ici, les jeunes commissaires communistes, les agitateurs, les agitatrices, les soldats rouges, les soldâtes ; là, les junkers des batailles d’Octobre à Moscou et à Pétrograd, les aspirants de Kornilov, les étudiants S-R, les cadets, la jeunesse des écoles partout réactionnaire …

Des jeunes artisans de la Révolution d’Octobre, beaucoup fourni en leur courte existence une somme de travail, vraiment extraordinaire. Nous avons déjà nommé plusieurs jeunes femmes tombées à vingt ans. Nommons maintenant quelques jeunes gens, leurs frères :

Benjamin Tveritine fut tué le 30 juillet 1918, à vingt ans. C’était un ex-tolstoyen, d’origine bourgeoise, qui avait refusé de se battre pendant la guerre, pour obéir à la loi chrétienne : « tu ne tueras point" ... En prison, à Tobolsk, étudia, devint marxiste. Se battit dès lors, mais contre la guerre, pour la révolution. Se battit à Moscou pendant les journées d’Octobre, puis en Ukraine, puis en Sibérie. Fut successivement suppléant du Président du Conseil Supérieur de l’Economie de la Sibérie soviétiste, parlementaire rouge chez les Tchécoslovaques, organisateur de la défense d’Omsk - dont il sauva la réserve d’or - militant illégal à Ekaterinbourg, chez les blancs (constituants. S.R ;). Reconnu là, arrêté et fusillé le soir même sans jugement.

Nicolas Tolmatchev, polytechnicien devenu ouvrier -militant - à l’usine Lessner à Pétrograd, en Î914-15, militant illégal dans l’Oural l’année suivante, ouvrier et agitateur au parc des tramways de Pétrograd en 1917, un des fondateurs du pouvoir des Soviets à Perm, combattant contre les cosaques de Doutov, adjoint au commandant du front de l’Oural, Commissaire d’une division au front de Pétrograd à Yambourg, cerné par l’ennemi à Krasnyié-Gori, le 26 mai 1919, se brûle la cervelle plutôt que de se rendre. II avait 23 ans.

Iralov fournit une plus brève encore et plus éblouissante carrière que termine le même geste d’irréductibilité. Participant de la révolution d’Octobre, devient Directeur des Services du Conseil des Commissaires du Peuple de la République de Kazan, prend le commandement d’un régiment de volontaires qui vont se battre contre les Tchécoslovaques sur la Volga - et se tue quand ses hommes se débandent un jour d’automne, en 1918, à dix-neuf ans !

Georges Alexandrovitch Tsagolov, jeune intellectuel qui avait abandonné la pédagogie pour devenir un des initiateurs du mouvement communiste et soviétiste au Causase, fut président du Conseil Révolutionnaire des Ossètes. Pris par les blancs et tué (1918).

Tsagolov, à 22 ans, fondait une république des travailleurs dans les montagnes du Caucase. S.G. Lazo, guère plus âgé, devenait en Extrême-Orient un héros légendaire. Alors que la Sibérie orientale, ravagée par les bandes des généraux réactionnaires - Koltchak, les Japonais, les Tchécoslovaques, Horvat, Ungern, Semenov, - n’était plus qu’un immense champ de terreur, où flambaient les villages, ou erraient, avec leurs attirails de torture, les trains de la mort, où les rouges étaient beaucoup plus traqués que les fauves, Lazo y créait une armée rouge, battait l’ataman Semenov, nettoyait le pays de blancs jusqu’à l’arrivée des Japonais et de Tchécoslovaques, se réfugiait alors dans la brousse - on dit la "taïga"- avec ses partisans, y survivait à une longue maladie, harcelait les contre-révolutionnaires, rentrait enfin à Vladivostok lorsque s’y préparait le coup de force japonais, devenait un des leaders du Soviet de la ville. Les 4-5 avril 1920, les Japonais prenaient - par le-massacre- le pouvoir à Vladivostok ; le 9, les trois intrépides leaders, du Soviet, Lazo, Loutski, Sibirtsev, arrêtés par surprise, étaient emmenés par les vainqueurs à destination inconnue, et disparaissaient. On n’a jamais su ce qu’ils sont devenus. Alexandre Nicolaevitch Loutskif disparu avec Lazo, était un transfuge de la bourgeoisie, jeune officier devenu membre du Soviet do Kharbine, chef du contre-espionnage rouge en Extrême-Orient, journaliste et polémiste anarchisant de grand talent, dit-on.
... D’autres n’ont pas ou le temps d’agir ; ils sont tombés à la tâche dans leurs villages, un soir d’égorgemont, ou bien exécutés dans une cour de prison. On ne peut pas les nommer tous ; on ne sait pas d’ailleurs tous les noms. Mais il faut au moins citer un cas, pour dire comment ces choses-là se faisaient.

Le 6 janvier 1920, 17 jeunes gens communistes comparaissaient devant un Conseil de Guerre, à Odessa (la ville était à ce moment au pouvoir des blancs et des alliés). Neuf étaient condamnés à mort et parmi ces neuf trois étudiantes : Polia Bark, Dora Loubovskaya, Ida Krasnostcbakina. Nous savons les noms de plusieurs jeunes hommes : Dounikovski, Petrenko, Mikhailovitch, Pilzman. II y avait parmi ces condamnés un couple de fiancés. Au cours du procès, purement formel, les inculpés avaient eu une attitude de défi. A peu de distance d’Odessa, sous Kherson, les rouges venaient d’infliger une défaite aux blancs, Odessa allait être prise. C’était un grand espoir, — Mais précisément pour cette raison, on précipita l’exécution des condamnés. Deux équipes de soldats refusèrent la tâche. Une troisième - car on trouve toujours des brutes, en cherchant un peu - l’accepta. Les neuf condamnés furent abattus à coups de hache dans leur prison même. Leurs dernières lettres ont été publiées. L’une des jeunes femmes "embrasse sa petite maman camarade". L’autre écrit à sa soeur : "Sois une révolutionnaire et console maman. Considérez ma mort, comme moi, consciemment ..."
Consciemment. Ces jeunes vies de révolutionnaires ont grandi, se sont déployées, ont été fauchées en pleine conscience. C’ost pourquoi elles ont été une des forces motrices la Révolution.

V. LES LEGENDAIRES.

Il y a parmi les artisans peu connus de la révolution des hommes dont l’existence fait comprendre la formation des légendes héroïques. Ils s’ont entrés vivants encore dans la légende, ayant vécu par un constant exploit, inlassable, grands, admirés, suivis. Le propre du héros de la légende populaire - auquel ne ressemble le plus souvent en rien le héros conventionnel, fabriqué par la presse à grand tirage, les académies, les ministres grandiloquents et les chancelleries de Légions d’Honneur pour le prestige des classes dirigeantes - c’est d’incarner, avec puissance et authentique noblesse, des masses en lutte et de leur être immensément utile. La pré-révolution russe avait eu des héros véritables, chers à des millions d’ opprimés : ils étaient pour la plupart des justiciers et des sacrifiés, terroristes qui, seuls, allaient accomplir un geste terrible ou mourir. On étudiait avec ferveur tous les détails de leur vie ; ils apparaissaient UNIQUES, en-dehors, au-dessus des masses effervescentes dont l’heure n’était pas venue. Les héros de la Révolution sont beaucoup moins, malgré leur personnalité toujours très forte, connus et compris comme des individualités. Ils apparaissent en tête de foules, se confondent avec elles, si bien qu’il est même souvent difficile de retrouver dans des pages d’histoire que leurs noms dominent les traits effacés de leurs biographies.

Que sait-on du légendaire Azine dont la division de cavalerie rouge fit la guerre sur la Volga et la Kama, toujours insaisissable, toujours victorieuse, redoutée des uns comme un fléau, saluée des autres comme la révolution même ? Que c’était un ancien étudiant ; qu’il était l’âme de sa troupe ; qu’il prit aux blancs Ijevsk, Votkinsk, Sarapoul, prononça une offensive audacieuse vers Ekaterinbourg (1918) ; qu’il fut blessé sous Tsaritsine, que Dénikine mit sa tète à prix ; qu’il fut finalement capturé par les blancs - et tué ...

Que sait-on de Kikvitzé, socialiste-révolutionnaire de gauche, organisateur de l’Armée Rouge en Ukraine, chef d’une division dans l’Oural, contre Koltchak dont le seul nom a gardé pour ceux qui connaissent les luttes de l’Oural une signification épique ? Qu’il est tombé, le 11 janvier 1921 dans un guet-apens, à l’âge de 25 ans.

Sivers a laissé dans quelques coins de l’Ukraine et chez les blancs une semblable renommée. Cet officier de l’ancienne armée, bolchevik avant Octobre 1917, rédacteur de la « Pravda des Tranchées », devait, dans les premiers jours do la guerre civile, conduire la "brigade de fer" des mineurs du Donietz contre Krasnov et périr - tué - le 8 décembre 1918.

La méme année, Krasnov faisait pendre un autre légende, le cosaque Pedor Podtielkov, d’Oust-Khoporsk, le premier cosaque rouge. Petits propriétaires auxquels l’ancien régime accordait quelques faveurs et faisait subir un dressage spécial, imbus de vieilles traditions militaires, les cosaques représentaient, en 1917-18, un élément social arriéré, obstinément contre-révolutionnaire. Pedor Podtielkov groupa cependant 76 premiers cosaques rouges. Son détachement fut fait prisonnier par la population même des villages où il s’était formé ; et ces 77 hommes furent fusillés après un simulacre de procès ; Podtielkov et un commu¬niste furent pendus.

Un autre cosaque, Boutine (ivan Afanassiévitch) ne sera pas de longtemps oublié par la Sibérie. C’était un vieux bolchevik. II avait fait un an de prison en 1908-9, puis était exilé en Sibérie à 21 ans. Son grand caractère en fit le chef révolutionnaire de Transbaïkal. En 1918, il préside le premier congrès dos cosaques rouges de 1’Orient, puis défend Tchita contre lus blancs. II est partout obéi, écouté, électrisant les populations dos bourgades de la steppe, suscitant au premier danger la résistance, expliquant, affirmant la révolution sociale. Les blancs le capturent. Vers le 20 juin 1918, on l’amène au wagon de la mort de Mokéevka, chez l’ataman Semenov, croyons-nous. La contre-révolution sibérienne avait des tortionnaires d’une science raffinée.

Boutino savait son sort probable. On commença par le battre de verges. II avait du poison : il le partagea entre ses deux compagnons de cellule, moins braves que lui devant la torture et la mort. Des prisonniers rouges le virent un jour sortir de la prison de Tchitc, avec 40 autres captifs qui ne revinrent plus, "Ils sortirent ensemble d’un pas régulier, sa haute et droite figure au premier rang ; ils paraissaient entraîner less gardions .. »" On croit qu’il fut brûlé vif dans la chaudière d’une locomotive. Sa dernière lettre se terminait par ces : PAS DE VENGEANCE.

VI. LES BOURGEOIS. Dans toute révolution sociale, quelques hommes d’élite appartenant aux classes réactionnaires s’en détachent et viennent se donner à ceux qui représentent la vie montante, le nonmbre de transfuges de la bourgeoisie russe passés au prolétariat pendant la révolution même a été assez grand ; quelques-uns sont morts pour leur foi nouvelle, comme cet officier de marine, N.A. Dreyer, de petite noblesse, fusillé en juin 1919, en vertu d’une décision du gouvernement socialiste d’ Arkhangelsk, en qualité d’agitateur bolchevik ; comme le vieux général Nikolaev, passé à l’Armée Rouge, capturé par Youdénitch et pendu à Yambourg (1919) après avoir refusé de prendre du service chez les blancs ; comme cet autre général, Stankiévitch, également passé à l’Armée Rouge et pendu par Dénikine, à Orel, en octobre 1919 dans des circonstances identiques.
Ils avaient trahi leur classe pour aller avec la vie vers l’avenir, trahi les exploiteurs pour se donner aux libérateurs. La bourgeoisie en armes les a traités comme elle traite les prolétaires vaincus.

VII. ETRE DES REVOLUTIONNAIRES.

On est frappé, quand on étudie l’histoire du mouvement révolutionnaire russe, de L’IMPUISSANCE DES REPRESSIONS. Pendant plus d’un demi-siècle, l’autocratie russe a réprimé impitoyablement un mouvement révolutionnaire d’abord infime et qui sembla plus d’une fois près d’être totalement extirpé. Dans ce combat, pourvue de tous les puissants moyens des puissants Etats modernes, elle n’a pas cessé de viser à l’extermination des éléments "malsains". Après le tsarisme, rien ne peut plus être inventé dans l’ordre de la répression. La prison "par mesure administrative", infligée sur un soupçon, à terme indéterminé ; l’exil des Sibériens chez les primitifs Yakoutes, chez les Khoungouses et, là-bas, la misère morale, le scorbut, les petites persécutions, l’abêtissement par la solitude dans une steppe désertique ; le bagne avec la chaîne et le châtiment corporel – Dostoïevski fut fouetté deux fois ! - la suppression de toute presse, la censure des lettres, le "caviardage" des journaux étrangers ; la traque des juifs et des esprits avancés ; les fusillades en masse de grévistes ou de manifestants ; la création par Zoubatov d’un syndicalisme policier (1904 -5) l’organisation des bandes de cent-noirs (l’Union du Peuple Russe) fascisme authentique ; la corruption en grand du mouvement libérateur, la provocation systématisée dans tous les partis, développée jusqu’à leur donner des chefs ; la délation et l’espionnage partout : les portiers des habitations privées, tous indicateurs de la police, le système des passeports à l’intérieur ; des agences de corruption politique et de mouchardage à Paris, à Londres, à Ncw-York. - L’arsenal du tsarisme contenait toutes ces armes et Mussolini, on le voit, n’a rien innové. Cet arsenal n’a servi de rien. Le tsarisme a-t-il, seulement réussi à différer l’heure de sa chute ? L’historien en doutera. La révolution de 1905, dont la répression procura à l’autocratie un sursis de douze ans, nous apparaît aujourd’hui comme le prélude nécessaire de celle de 1917 et nous ne pensons pas qu’elle ait pu s’achever en révolution sociale dans une Europe capitaliste à l’apogée de sa prospérité. Un régime, condamné par l’histoire, qui réprime nous fait penser au nageur insensé qui, remontant à grand’peine le courant, penserait arrêter le cours du fleuve. La prison, le bagne, l’exil, la persécution trempent les révolutionnaires. L’échafaud leur procure des prosélytes que nulle tribune de propagande ne leur acquerrait, la mort des martyrs secoue profondément les masses populaires, entretient dans les jeunesses le culte de l’héroïsme révolutionnaire. La provocation même se retourne un jour contre le régime qu’elle achève de déshonorer. Chaque succès de la répression est un pas vers la chute. Après chaque répression, le flot de la haine populaire monte un pou plus haut autour du trône. Le 22 janvier 1905, la troupe tirait devant le Palais d’Hiver de Pé-tersbourg sur une foule de suppliants, conduite par deux prêtres portant des images saintes et le portrait du tsar : ce Jour-là, le tsarisme était blessé à mort.

Ln répression ne peut que causer de grandes souffrances au prolétariat. Retarder, peut-être sa victoire. Au fond, son impuissance à sauver un régime de réaction est complète. Trotski a indiqué dans quelques articles l’explication théorique de ce fait, la répression agissant contre le courant de l’histoire, celle que mettent en oeuvre des classes finissantes est inutile. Aux mains d’une classe montante, appelée par la nécessité historique à prendre le pouvoir, appelée à détruire et à créer, parce qu’elle ouvre une ère nouvelle, la répression est une arme utile.

Il est bon de se rappeler ces simples vérités expérimentales à l’heure où, en Italie, on Pologne, en Espagne, dans les Balkans, aux Etats-Unis, les classes possédantes placent leur suprême expérience dans une coercition énergique.

En un demi-siècle de répression, le tsarisme n’avait réussi qu’à créer une PORTE RACE 
REVOLUTIONNAIRE. L’action illégale était la seule possible. Le militant risquait continuellement sa liberté. Aucun bien-être durable ne lui était permis. L’adhésion au parti imposait de grands devoirs, entraînait des risques, mais était dépourvue de tout avantage matériel. L’illégalité et le bagne exerçaient à la longue dans les milieux révolutionnaires, une sélection infiniment profitable. Les tempéraments enclins à la petite vie bourgeoise en étaient éliminés. Ne demeuraient dans les partis que des sincérités indomptables.

Ces révolutionnaires dont nous avons parcouru quelques dizaines de sommaires biographies, en dépit de la profonde impression de beauté morale qu’ils produisent sur nous, aperçus maintenant dans les perspectives de la lutte sociale, étaient en réalité des hommes très simples, remplis comme nous tous de faiblesses, et de défauts,-manquant souvent d’intelligence fraternelle ou de bonté ... Les héros les plus purs ne sont jamais pétris que d’argile humaine. Et ces hommes-là, héroïques, étaient même trop simples pour prétendre à l’héroïsme ...

Sans doute, mais ils étaient des forts dans la guerre des classes. Forts et aguerris. Grands par là même.

Essayons de définir leur force. Demandons-leur ce que C’EST QUE D’ETRE DES REVOLUTIONNAIRES ?
On distingue quelquefois la vie privée du militant de sa vie publique, On a raison : un parti de classe ne peut demander au militant que de bien servir sa classe. Mais il n’en est pas moins vrai que le vrai révolutionnaire est toujours, en tout, un révolutionnaire. L’exemple de ceux-ci en fait foi :
1. Leur détachement de la société bourgeoise est complet. Au mépris de la légalité bourgeoise, ils unissent le mépris des conventions morales imposées par la bourgeoisie. Ils professent,- bien consciemment ou non cela est secondaire,- une éthique nouvelle : fidélité révolutionnaire, camaraderie, égalité de l’homme et de la femme.

2 Chez les intellectuels issus des classes moyennes ou bourgeoises, l’adhésion au prolétariat est totale, sans réserves. En entrant dans la lutte des classes, ils ont renoncé à l’aisance, aux carrières avantageuses, le plus souvent au confort dans la vie privée. Ils sont devenus résolument des pauvres. Cette rupture économique et morale avec leur milieu originel les assimile à la classe ouvrière (l).
3 Ces révolutionnaires consentent par avance à la persécution. Le risque en est inhérent à l’accomplissement de leur tâche. Un des traits les plus frappants de leurs biographies, c’est qu’ils recommencent sans cesse, jusqu’à la mort, l’oeuvre interrompue par la prison. En prison, d’ailleurs, ils la continuent par le labeur intellectuel. Leur vaste culture beaucoup l’ont acquise dans les geôles.
4 De ce qui précède dérive avec le temps le pli professionnel du révolutionnaire pour qui la vie n’a plus de sens en-dehors de l’action, qui est devenu un conspirateur, un dialecticien, un propagandiste achevé. La révolution russe et les congrès internationaux de Moscou ont rendu familier aux communistes le type du "révolutionnaire professionnel" (le mot est de Lénine), connaissant plusieurs pays, diverses prisons, une demi-douzaine de langues, possédant à fond la doctrine marxiste, érudit du reste, grand liseur, mais pratique comme on l’est quand on a beaucoup lutté.

Nous serions arrivés aux mêmes conclusions en étudiant la vie des révolutionnaires russes des partis autres que le nôtre, Socialistes-Révolutionnaires avant 1917, S.R. de gauche, maximalistes, anarchistes, menchéviks même avant Octobre - et souvent depuis - ont été de la même race. Et si, dans la bataille -qui s’est livrée entre eux et les bolcheviks, ces derniers ont vaincu, cela tient avant tout à leur interprétation, de beaucoup la plus juste, du sens des événements. Dans l’ordre des supériorités individuelles et collectives, cependant, cela tient encore à un facteur important.
Les bolcheviks étaient pourvus d’une forte doctrine scientifique - le marxisme - déterminant une méthode de pensée et de combat. Cette supériorité se manifestait par leur remarquable unité de pensée et d’action, par leur vivante discipline de parti, par leur liaison, avec les masses ouvrières.
Elle leur a donné une facile victoire sur les socialistes-révolutionnaires de gauche, idéalistes sans programme pratique ni tactique prolétarienne ; sur les maximalistes, ardente petite secte ; sur les anarchistes, divisés en une infinité de sectes et sous-sectes, absolument incapables de s’assigner des tâches concrètes en conformité avec les besoins des masse ; sur les menchéviks et les S.R. de droite, qui avaient tout bonnement cessé d’être des révolutionnaires.

(1) Lénine entendait depuis de longues années qu’il en fut ainsi. La scission entre bolcheviks ; et menchéviks s’est produite sur un article" de statut du parti soc.-dém., défendu par Lénine et qui spécifiait que seuls les membres de Inorganisation illégale - persécutée - seraient considérés comme appartenant au parti, - V.S,

dimanche 9 novembre 2014

:: 1989 : la fin du "bloc soviétique", la désagrégation du stalinisme, mais pas la fin du communisme

Certains dans les milieux bourgeois pavoisent parce que ce serait la fin du communisme ! Ceux-là n’auront pas des lendemains qui chantent ! Car la disparition par forfait du prétendu « bloc soviétique » aujourd’hui, pas plus que son existence pendant 40 ans, n’a jamais eu à voir avec le communisme... si ce n’est qu’il en était une odieuse contre-façon. La plus grande escroquerie du siècle ! 

Mais laissons les anti-communistes les plus frustres se féliciter du déclin de l’URSS sur la scène mondiale. Les politiciens ou journalistes liés aux milieux dirigeants américains eux, n’éprouvent pas la même jubilation. De leur côté, il y a une inquiétude évidente.


« Est-ce que le déclin de l’URSS est la clé d’un futur plus stable ? » , demande un certain Goldberg dans une revue de Washington. L’auteur n’est pas du tout sûr de la réponse ! « Beaucoup de gens prétendent », dit-il « que les démocraties sont forcément beaucoup plus pacifiques que les dictatures. Cela n’a rien d’évident, et l’histoire ne le prouve pas. En réalité, la guerre froide était dans le monde un élément de stabilité ». Et ce journaliste bourgeois américain ne raisonne pas seulement en fonction du bloc soviétique. Il ne constate pas seulement que les bureaucrates soviétiques ont contribué, depuis des décennies, au maintien de l’ordre impérialiste mondial. Il constate aussi que la division du monde a aidé les Américains à maintenir l’ordre dans leur bloc, dans ce « bloc occidental » rendu peut-être aujourd’hui plus fragile.

La prétendue « menace soviétique » ou autre « main de Moscou », a indéniablement aidé les Américains à faire passer leurs intérêts pour ceux de l’ensemble de l’humanité, du « monde libre » ils disaient. Et à faire accepter au monde entier, et en particulier aux travailleurs des pays riches, sans qu’ils réagissent, sans qu’ils se sentent vraiment concernés, quarante ans de massacres dans le Tiers-Monde. Aujourd’hui évidemment que la « menace soviétique » a fait son temps, est-ce que ça ne va pas être aussi pour l’impérialisme américain la « vérité des prix » ?

Les dirigeants américains s’inquiètent déjà pour la « solidarité occidentale » qui paraîtra vraisemblablement moins évidente, entre puissances impérialistes elles-mêmes, dont on constate qu’elles sont plus ou moins solidaires jusqu’à présent, mais néanmoins rivales. Et si les contradictions inter-impérialistes s’exacerbaient, est-ce que l’absence de ce « bloc soviétique » présenté comme irréductiblement opposé et antagoniste et contre lequel il fallait serrer les rangs, ne pourrait pas favoriser la réapparition de luttes âpres entre États impérialistes ? Est-ce que la tension des relations internationales entre le Japon et les États-Unis, entre l’Allemagne et le Japon, ou entre l’Allemagne et l’Angleterre ne pourrait pas être encouragée ? Cela dépend de la concurrence économique entre les impérialismes, certes. Leur lutte n’est pas à son état critique. Mais c’est un fait que si l’impérialisme américain n’apparaît plus comme le chef inconteste d’un bloc, le monde peut repartir...comme en 1914, ou comme en 1940 !

Nous n’en sommes pas là. Pas encore du moins, et pour le moment, ce qui inquiète les dirigeants du monde impérialiste, c’est la situation dans les pays pauvres. En fait dans tous les pays qui ne sont pas les quelques métropoles impérialistes.

L’économie impérialiste, même si elle ne retrouve pas la croissance des années 1950 à 1973 qui a marqué son « âge d’or » dit avoir surmonté les crises les plus graves des quinze ans passés, et connaître à nouveau une « reprise », lente mais sûre.

Le renforcement apparent de l’impérialisme n’est pas dû à sa dynamique économique interne ou à son absence de contradictions, ou à la puissance de l’économie de marché.

Entre les deux guerres, c’est son économie, ses contradictions, qui l’avaient conduit à une crise catastrophique génératrice de la crise révolutionnaire des années 30 et de la guerre mondiale qui a clos la même décennie.

Et si l’impérialisme s’est sorti sans encombre de la crise sociale et politique des années 30, c’est grâce à la trahison de la bureaucratie soviétique. Ce fut une intervention politique volontaire, car ces dirigeants craignaient la révolution prolétarienne encore plus, si c’est possible, que les dirigeants impérialistes pouvaient la craindre.

La Deuxième Guerre mondiale fut crainte par tous les dirigeants impérialistes, car ils avaient l’expérience de la façon dont la première s’était terminée, par une gigantesque crise révolutionnaire que avait secoué toute l’Europe et une partie de l’Asie.

Quand ils se sont engagés, à leur corps défendant, dans la Deuxième Guerre mondiale, ils savaient que la guerre à laquelle ils étaient acculés par les « mérites » de leur économie de marché, portait en elle ce risque majeur.

Mais Staline avait fait massacrer, dans la même décennie de 1930 à 1940, des dizaines de milliers de militants révolutionnaires, de militants communistes, en avaient démoralisé bien d’autres encore, avait laissé sacrifier des dizaines de milliers de militants communistes au fascisme en Allemagne, avait corrompu, du haut en bas, le mouvement ouvrier européen.

Et de plus, durant la guerre, il apporta un appui décisif à la politique impérialiste des alliés en stérilisant dans l’oeuf toute posibilité pour le prolétariat européen ou asiatique de retrouver spontanément la voie révolutionnaire.

Enfin, dans l’immédiat après-guerre, les dirigeants de l’URSS n’ouvrirent pas à l’immense réservoir de forces constitué par les révolutions coloniales, la possibilité de se transformer en révolution prolétarienne, facteur d’extension possible de détruire l’impérialisme, au lieu simplement de le gêner très momentanément.

Aujourd’hui les dirigeants de la bureaucratie russe ont joué leur partie jusqu’au bout et ils en sont victime. car l’impérialisme a survécu là où il aurait pu mourir mille fois, en prenant l’apparence, aux yeux du monde entier, d’un régime fort, idéal, en expansion, et qu’aucun autre régime, aucune autre société, ne peut contester.

Ceux qui annoncent aujourd’hui une « reprise économique » l’interprêtent en tout cas comme le fruit d’une exploitation toujours plus dure des travailleurs et des masses populaires, d’un creusement dramatique des inégalités. Autant dans les pays riches que dans les pays pauvres, même si les effets n’y sont encore les mêmes.

Et c’est ce qui inquiète les dirigeants de l’impérialisme. Ils savent bien que la prétendue disparition du communisme n’est pas un véritable succès politique pour eux. Ils savent bien que la prétendue reprise économique n’est est pas un non plus. Ils savent qu’ils n'ont pas à pavoiser. Ils savent que tout est pour le pire dans leur meilleur des mondes.

Ils savent qu’un système où on peut perdre chaque année davantage d’argent sur les tables de jeu du Nevada que les États-Unis n’en consacrent à l’aide au pays sous-développés, ou encore qu’un système où les Américains peuvent dépenser davantage en un an pour nourrir leurs chiens que ne dépensent les 600 millions de personnes qui ont faim dans le monde, qu’un tel système n’est ni défendable, ni tenable.

Un dénommé Georges Kennan, prétendu théoricien de la théorie du containment de l’URSS, en 1947, explique qu’il n’y avait vraiment plus rien à endiguer en URSS. Seulement des profits à y faire, peut-être. Par contre « s’il y a un danger réel pour les USA, c’est en nous-mêmes » écrit-il, « dans le Tiers Monde et sa misère » ... « c’est cela qu’on a aujourd’hui à « contenir » ».

Oui, ce n’est plus un « bloc » que l’impérialisme a à endiguer. C’est un monde. Et si les quelque quatre milliards 900 millions de prolétaires de la planète (à supposer qu’il y ait même cent millions de riches) décidaient d’en finir avec l’Apartheid par l’argent, on ne serait pas si loin que cela du communisme, et du vrai.

Car ce qu’on peut conclure de ces décennies d’explosion, puis de dégénérescence et de déclin de l’URSS, c’est que si le stalinisme a perdu, peut-être définitivement, la partie contre l’impérialisme, la classe ouvrière, elle, n’a perdu que des batailles mais pas la guerre de classe qui ne cessera qu’avec l’exploitation.



samedi 8 novembre 2014

:: 1917, la révolution russe

L’année 1917, l’année trouble, disait Poincaré ; entendez par là l’année où la bourgeoisie vit se dresser devant elle, pour la première fois depuis le début du conflit, le spectre de la révolution.
 
Depuis près de trois ans, la guerre piétinait. Vingt-huit pays belligérants, ayant mobilisé 74 millions d’hommes, s’affrontaient de la Flandre à la Suisse, du golfe de Finlande à la Mer Noire, dans les Balkans et en Asie Mineure.


Les patriotes professionnels avaient chanté la guerre fraîche et joyeuse. Mais dans la boue des tranchées, les soldats qui avaient pu y croire perdirent vite leurs illusions. Le conflit semblait ne devoir jamais se terminer ; des milliers, des millions d’hommes tombaient dans des offensives meurtrières, pour quelques mètres carrés de fange et de barbelés.


Alors, peu à peu, pénétra dans la conscience des soldats la conviction profonde qu’eux seuls pourraient mettre fin à la tuerie.


En mars 1917, pour la première fois, des mutineries éclataient dans la flotte allemande. Elles furent réprimées.


Mais en Russie, le 4 mars (23 février suivant le calendrier Julien en vigueur dans l’Empire des tzars), à l’occasion de la « journée internationale des femmes », la grève générale éclatait à Pétrograd. La plus grande partie de la garnison passait du côté des insurgés et, en cinq jours, l’autocratie s’écroulait.


Certes, le gouvernement provisoire qui se formait alors ne représentait en aucune manière les intérêts des travailleurs. Serviteur fidèle, bien que gêné par les événements, de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers, il entendait ne rien changer à l’ordre social existant, et maintenir le pays dans la guerre.


Mais les masses s’étaient organisées. Elles avaient formé leurs soviets. La révolution ne faisait que commencer.


Les insurgés furent moins heureux en France. En mai, après l’échec de la meurtrière offensive Nivelle sur le Chemin des Dames, la révolte éclatait. Les éléments de 54 divisions se soulevèrent, désertèrent, refusèrent tout service, arborèrent les drapeaux rouges, réclamèrent la paix, menacèrent de marcher sur la capitale. Il n’existait plus que deux divisions sûres entre Soissons et Paris.


La révolte fut brisée, la répression, dirigée par Pétain, sanglante. Et pendant des mois, alors que la révolution continuait à se développer en Russie, plus aucun soulèvement ne se produisit dans les armées en guerre.


Mais le printemps de 1917 avait au moins montré à la bourgeoisie sur quelle poudrière elle était assise.


Il avait aussi montré qu’il ne suffisait pas d’une mutinerie pour en finir avec la guerre, qu’il fallait une véritable révolution, brisant le pouvoir des classes dominantes. Or, s’il suffit de mutins pour faire une mutinerie, il faut des révolutionnaires pour faire une révolution, et il faut même un parti révolutionnaire.


Mais en Russie, il y avait un parti révolutionnaire ; il y avait ce parti bolchévik qui, depuis trois ans, prêchait la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile.


Le parti n’en connut pas moins une période de flottement, au lendemain de Février, lorsque certains dirigeants, dont Staline, prétendirent l’amener à une politique de soutien du gouvernement provisoire.


Mais dès le retour d’émigration de Lénine, en avril, il fit sien le mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux soviets », considérant ceux-ci comme l’embryon du futur État prolétarien.


En fait, bien peu de choses pouvaient empêcher les masses de prendre leur propre sort en mains, si ce n’est leurs préjugés, et les illusions qu’elles nourrissaient sur les autres partis se réclamant du socialisme : les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires.


Au début, c’étaient ces derniers qui détenaient la majorité dans les soviets, et les bolchéviks n’en constituaient qu’une faible minorité. Mais dans les mois qui suivirent, les masses purent faire l’expérience de ce que valaient les promesses des menchéviks et des S-R.


Les travailleurs réclamaient du pain, mais le gouvernement provisoire, soutenu par ces partis, se montrait incapable de conjurer la catastrophe imminente, parce qu’il se refusait à prendre des mesures radicales contre les spéculations de la bourgeoisie.


Les paysans voulaient la terre, mais on leur demandait d’attendre l’Assemblée Constituante et, quand ils voulaient s’emparer eux-mêmes des terres qu’ils cultivaient, on leur envoyait les gendarmes.


Les soldats réclamaient la paix, et le gouvernement du socialiste Kérensky se lançait dans la folle aventure de l’offensive de Juin.


Aussi, malgré la répression qui s’abattit sur les bolchéviks après les Journées de Juillet, leur influence ne cessa-t-elle de croître. Fin août, ils étaient majoritaires dans les soviets de Pétrograd et de Moscou et, les uns après les autres, ceux des villes industrielles allaient tomber entre leurs mains.


L’heure de la révolution prolétarienne avait sonné.


Rien ne ressembla moins à un putsch, au coup de main d’une minorité agissante, que l’insurrection d’Octobre. Ce fut l’insurrection des masses, en ce sens que, même si, sur le plan militaire, elle ne fut exécutée que par une minorité, l’immense majorité des travailleurs et des soldats en avait compris la nécessité.


Et pour eux, ce fut, pourrait-on dire, une insurrection légale. Du moins du point de vue de la légalité soviétique, la seule qui comptait désormais.


En effet, si la date du 25 octobre 1917 restera à jamais liée au souvenir de la première révolution prolétarienne victorieuse, et cela en dépit du changement de calendrier, le processus insurrectionnel s’amorça en réalité plus de 15 jours auparavant.


Le divorce entre le soviet de Pétrograd et le gouvernement provisoire fut effectivement consommé le 7 octobre, lorsque le soviet, qui s’opposait à l’éloignement de la garnison, créa son Comité Militaire Révolutionnaire, et nomma ses commissaires auprès de toutes les unités, isolant ainsi complètement Kérensky et l’État major.


Aucun ordre désormais ne fut plus exécuté sans l’accord des autorités soviétiques. Le soviet se trouvait être le pouvoir de fait. II n’y avait pas un grand pas à franchir pour balayer le gouvernement fantoche. Sous couvert de la préparation de la défense du deuxième congrés des soviets, qui devait tenir ses assises fin octobre, s’organisait l’insurrection.


Celle-ci fut déclenchée dans la nuit du 24 au 25 octobre. Au matin, les bolchéviks étaient maîtres de la plupart des bâtiments publics. Mais ce n’est que dans la nuit suivante que le Palais d’Hiver, siège et dernier bastion du gouvernement provisoire, tomba à son tour.


A la même heure était réuni le Congrès des soviets des députés ouvriers et soldats de toute la Russie. Ce n’étaient pas des députés bien habillés, fleurant le parfum à la mode et arborant de luxueuses serviettes de maroquin.


C’étaient des ouvriers du rang, des soldats en grossier uniforme, des paysans barbus. Et c’est sans doute pour cela qu’ils firent ce qu’aucun gouvernement n’avait encore jamais fait dans l’Histoire : qu’ils traduisirent immédiatement en acte le programme du parti majoritaire, les promesses faites aux masses.


Le premier décret adopté concernait la Paix. Le congrès des soviets proposait à tous les belligérants d’entamer immédiatement des négociations pour la conclusion d’une paix sans annexion ni indemnité, et, en premier lieu, afin d’arrêter, dès l’ouverture des pourparlers, les massacres sans nom de la guerre, une trêve de trois mois.


Mais la révolution ne s’adressait pas qu’aux gouvernements : elle s’adressait aux peuples, aux travailleurs et plus particulièrement, disait-elle, « aux ouvriers conscients des trois nations les plus avancées de l’humanité et des États les plus importants engagés dans la guerre, l’Angleterre, la France et l’Allemagne », et elle les appelait « à mener jusqu’au bout la lutte pour la paix, et en même temps, la lutte pour l’affranchissement des masses laborieuses et exploitées de tout esclavage et de toute exploitation ».


Et quand le Congrès, après avoir adopté cet appel, se leva, quand tous les délégués, debout, entonnèrent l’Internationale, ce ne fut pas seulement l’hymne des travailleurs qui retentit, ce fut vraiment, par-dessus les tranchées, par-dessus les villages incendiés, par-dessus les vastes champs où des millions d’hommes assassinés dormaient de leur dernier sommeil, par-dessus l’Europe en flammes, l’appel à la révolution qui jaillit. « Debout les damnés de la terre », jamais peut-être les vieilles paroles de l’Internationale n’avaient été aussi chargées de sens.

La politique des bolcheviks au pouvoir


Puis, le calme revenu, le Congrès passa au décret sur la terre. Il abolissait « immédiatement et sans aucune indemnité la propriété des propriétaires fonciers », et en faisait la propriété du peuple tout entier. Toute la terre devenait bien nationale. Et la jouissance en était accordée à tous les citoyens qui désirent exploiter la terre par leur travail, « tant qu’ils sont capables de l’exploiter », le travail salarié étant interdit. Ce n’était pas là, bien sûr, une mesure « socialiste ». Ce n’était même pas le programme agraire du Parti bolchévik. Mais c’était ce que voulaient les paysans. Et, disait Lénine, « l’essentiel, c’est que les paysans résolvent eux-mêmes toutes les questions, qu’ils édifient eux-mêmes leur vie. »


Car ce que voulaient les bolchéviks, ce n’était pas construire une société socialiste dans le cadre de la seule Russie. Mieux que quiconque, ils savaient que cela n’avait aucun sens.

Ce qu’ils voulaient, c’était attacher les couches les plus larges du peuple au sort de la révolution socialiste.


Le prolétariat russe ne représentait qu’une faible minorité de la nation, et en son sein les éléments conscients, sachant ce que représentaient exactement la révolution et le socialisme, constituaient une bien plus faible minorité encore.


Mais toute la classe ouvrière savait que seuls, le pouvoir des soviets, les bolchéviks, pouvaient être capables d’assurer le pain et la liberté.


Mais une grande partie de la paysannerie avait pris conscience que seul le pouvoir des soviets pouvait en finir avec les tergiversations, et donner enfin aux paysans la libre jouissance de la terre qu’ils cultivaient.

Mais la majorité des soldats, et des travailleurs qui portaient le poids de la guerre, avait compris que seule la révolution pourrait mettre fin à la guerre.


C’est pour cela qu’ils avaient soutenu la révolution d’octobre.


Et le problème qui se posait aux bolchéviks au pouvoir, ce n’était pas de construire une économie « socialiste », c’était de resserrer toujours davantage l’union des masses travailleuses autour de leur pouvoir.


Le 25 octobre, la Russie était devenue le premier bastion de la révolution socialiste mondiale. Le problème, maintenant, c’était de tenir, en attendant que la révolution embrase à leur tour d’autres pays.


Sous la plume des dirigeants bolchéviks devenus commissaires du peuple, les décrets remplaçaient les textes de propagande. Ils n’auraient d’ailleurs souvent pas eu d’autre valeur immédiate, si les masses ne s’étaient chargées de les appliquer elles-mêmes, car dans les premières semaines de la révolution, le nouveau gouvernement ne possédait aucun appareil central capable de mettre ses textes en pratique.


Mais ce qui faisait la force du nouveau pouvoir, c’était de répondre aux aspirations de millions d’hommes, c’était d’être le pouvoir de millions d’hommes. Car le pouvoir des soviets, ce n’était pas seulement le pouvoir du congrès pan-russe, c’était aussi le pouvoir du soviet de la plus petite ville, du village le plus reculé.


Le parti bolchévik ne comptait certes, en octobre 1917, que quelques dizaines de milliers de membres. Mais en mobilisant la grande masse de tous les exploités, de tous les opprimés de Russie pour la défense du seul pouvoir capable du satisfaire leurs revendications immédiates, il faisait de chacun d’eux un soldat de la révolution socialiste mondiale.


Et quand les bolchéviks parlaient de révolution socialiste mondiale, il ne s’agissait pas d’un rite, ou d’une formule de politesse révolutionnaire. Il s’agissait des fondements mêmes de leur politique.


« Si l’on envisage les choses à l’échelle mondiale, écrivait Lénine en 1918, il est absolument certain que la victoire finale de notre révolution, si elle devait rester isolée, serait sans espoir... » « Nous ne remporterons la victoire finale que lorsque nous aurons réussi à briser, et pour toujours, l’impérialisme international. Mais nous n’arriverons à la victoire qu’avec tous les ouvriers des autres pays, du monde entier. »


Et les bolchéviks ne se contentaient pas d’attendre passivement que la révolution socialiste triomphe dans d’autres pays. Ils se servaient du pouvoir comme de la plus formidable tribune, et dans chacun de leurs actes, on trouve cette préoccupation de savoir quelle répercussion cela pourra avoir sur le développement de la révolution européenne.


Nous les avons vus déjà, lors du vote du décret sur la paix, s’adresser, par-dessus la tète des gouvernants, aux peuples et en premier lieu, aux travailleurs.


C’est le même souci qui anime toutes les tendances du parti lors de la discussion sur la paix de Brest-Litovsk, au début 1918. Si la tendance Boukharine voulait la guerre révolutionnaire, c’était parce qu’elle considérait que l’État ouvrier ne pouvait pas, sans se déconsidérer aux yeux des prolétaires du monde entier, signer une telle paix avec l’impérialisme allemand. Si Trotsky, qui savait l’armée russe hors d’état de mener cette guerre révolutionnaire, était partisan de la formule « ni paix, ni guerre », c’est parce qu’il voulait faire la preuve, devant le prolétariat européen, qu’il n’y avait pas de collusion des bolchéviks avec l’impérialisme allemand. Si Lénine préconisait, en dépit de leur caractère humiliant, d’accepter les conditions de paix des empires centraux, c’est parce qu’il pensait que la révolution en Europe n’était pas encore mûre, et qu’il fallait se préparer à tenir encore des mois en restant isolé.


La construction d’une nouvelle Internationale, destinée à coordonner et à diriger la lutte du prolétariat dans tous les pays du monde, était d’ailleurs au premier rang des préoccupations du parti bolchévik.


Dès 1914, Lénine écrivait : « La Deuxième Internationale a cessé de vivre, une autre Internationale la remplacera. » Et c’est dans cette optique de reconstruire l’Internationale que les bolchéviks avaient participé aux conférences de Zimmervald, en 1915, et de Kienthal, en 1916, qui réunirent des internationalistes appartenant à différents partis socialistes européens.


Les bolchéviks au pouvoir disposaient de moyens accrus pour mener cette tâche à bien. Outre le prestige considérable que leur conférait leur victoire, ils bénéficiaient des énormes moyens matériels qui sont ceux d’un État.


Malheureusement il n’existait pas encore de direction révolutionnaire internationale, ni même, à l’intérieur de chaque pays européen, un parti révolutionnaire capable de jouer le rôle qui avait été celui du parti bolchévik en Russie, quand la vague de soulèvements prolétariens que les révolutionnaires appelaient de leurs voeux déferla sur l’Europe.


Et l’absence d’une telle direction allait se faire cruellement sentir.

[...]

mardi 23 septembre 2014

:: Les fondements programmatiques de notre politique (Lutte Ouvrière, 2003)

En 1848, Marx et Engels écrivaient dans le Manifeste du parti communiste : « Le caractère distinctif de notre époque, de l’époque de la bourgeoisie, est d’avoir simplifié les antagonismes de classe. La société se divise de plus en plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat ».

C’est sur cette assertion capitale, vérifiée par plus d’un siècle et demi de développement historique, que se fondent le programme et la pratique des révolutionnaires prolétariens.

Dès l’aube du XVIe siècle, le développement de la bourgeoisie, de la production manufacturière, avec le commerce vers les Amériques, l’Afrique et les Indes, ont entraîné l’extension du commerce mondial, souvent sous la forme du pillage et, en retour, la création d’un marché intérieur et mondial.

L’industrialisation provoqua un exode des campagnes vers les villes, une urbanisation croissante et l’apparition du prolétariat industriel s’entassant près des lieux de production dans des taudis insalubres avec des conditions de travail abominables.

C’est avec la révolution industrielle au tout début du XIXe siècle que le marché mondial s’est développé considérablement et que l’industrialisation de l’Europe occidentale, puis de la côte est des États-Unis, a créé une véritable division internationale du travail et donné naissance au prolétariat moderne.

Le développement des capacités de production tant industrielle qu’agricole, lié au développement de la bourgeoisie, a créé les fondements économiques susceptibles de satisfaire tous les besoins tant physiques que matériels et intellectuels de toute la population mondiale.

Il est d’ores et déjà possible de construire un monde débarrassé de la faim, de la misère, de l’exploitation et de l’aliénation. Ce sera cette société communiste à laquelle nous voulons oeuvrer.

La surnatalité dans la plupart des pays sous-développés ne sera pas un problème, contrairement à ce que disent certains économistes qui la rendent responsable du sous-développement. Car on a pu juger que, dans les pays occidentaux, sous l’effet du niveau de vie et de la culture, la natalité se stabilise, voire diminue et que la population n’y augmente que grâce à l’apport de l’immigration en provenance des pays pauvres.

La lutte du prolétariat ne saurait donc se concevoir limitée au cadre de frontières nationales. C’est, au contraire, une lutte internationale, se donnant pour but la destruction de la puissance économique et politique de la bourgeoisie et l’organisation de la classe ouvrière en classe économiquement et politiquement dominante à l’échelle mondiale. L’internationalisme exprime cette communauté fondamentale des intérêts et des objectifs, et non pas une simple solidarité. Il implique sur le plan politique que, pour reprendre l’expression du Manifeste communiste, « dans les différentes luttes nationales des prolétaires, (les communistes) mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat ». C’est parce que la révolution russe est restée isolée qu’elle a connu l’épouvantable dégénérescence bureaucratique incarnée par Staline.
Gagner aux idées communistes révolutionnaires une fraction de la classe ouvrière et des autres classes prolétariennes directement ou indirectement exploitées pour construire un parti communiste révolutionnaire ici même, en France, ne peut se concevoir que dans le cadre de la construction ou, au moins, dans la perspective d’un parti mondial de la révolution socialiste.
C’est pourquoi, malgré l’absence d’une telle internationale, nous devons en permanence nous efforcer de poser les problèmes politiques du prolétariat et de la société française en fonction des intérêts politiques et sociaux du prolétariat mondial.

Notre programme se fonde sur les acquis politiques du mouvement communiste révolutionnaire et, en conséquence, sur les bases programmatiques exprimées par le Manifeste communiste, les quatre premiers congrès de l’Internationale communiste et le Programme de transition, programme de fondation de la Quatrième internationale.

Le Manifeste communiste de 1848, en affirmant que « le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital de la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’État, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante... », exprime le rôle irremplaçable du prolétariat dans la transformation sociale.

Ce passage donne aussi la véritable signification de l’expression « dictature du prolétariat » exprimée en 1852 sous la plume de Marx comme le pouvoir démocratique du « prolétariat organisé en classe dominante » (ce qui n’a rien à voir avec la déformation de cette notion imposée par les staliniens pour justifier la dictature de la bureaucratie en URSS). Elle n’est une dictature que dans la mesure où sa fonction essentielle sera de procéder à la « violation despotique du droit de propriété et du régime bourgeois de production... comme moyen de bouleverser le mode de production tout entier ».

Le pouvoir ouvrier sera l’antithèse de l’État de la bourgeoisie qui, même sous l’apparence des régimes les plus formellement démocratiques, a un caractère dictatorial dans sa fonction fondamentale de défendre la propriété bourgeoise et le mode de production capitaliste.

La « dictature démocratique du prolétariat » devra être d’emblée plus démocratique que le plus démocratique des pouvoirs bourgeois où, derrière les institutions électives, le grand capital impose sa propre dictature. Un pouvoir politique destiné à s’éteindre pour laisser la place à « une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ».

Cette conception marxiste de l’État, de son rôle et de sa nature, bourgeoise aujourd’hui, prolétarienne après la révolution, et sa disparition inéluctable, progressive, au fur et à mesure que la société se transforme, a été exposée et surtout défendue par Lénine, en août  1917, entre les deux révolutions, celle de février 1917 qui avait renversé le tsarisme et celle d’octobre-novembre de la même année qui renversa la bourgeoisie.

Lénine, dans sa brochure L’État et la Révolution, écrite en août 1917, rétablit la pensée de Marx sur cette question, déformée par tous les opportunistes qui l’avaient soi-disant représentée, en éclairant les idées de Marx et Engels par l’expérience des révolutions russes de 1905 et de février 1917 et de la situation de crise révolutionnaire de la période où la brochure a été écrite.

Des quatre premiers congrès de l’Internationale communiste, nous tirons la conviction qu’un Parti est indispensable pour que le prolétariat puisse accomplir la révolution socialiste.

« Ce n’est que dans le cas où le prolétariat est guidé par un parti organisé et éprouvé, poursuivant des buts clairement définis et possédant un programme d’actions susceptible d’être appliqué, tant dans la politique intérieure que dans la politique extérieure, ce n’est que dans ce cas que la conquête du pouvoir politique peut être considérée non comme un épisode, mais comme le point de départ d’un travail durable d’édification communiste de la société par le prolétariat ». (Texte adopté en juillet 1920 par le 2e congrès de l’Internationale communiste).

Cela nous distingue non seulement des anarchistes, mais aussi d’une multitude de courants d’aujourd’hui qui répudient toute idée d’organisation politique des classes exploitées et opprimées pour ne parler que de « mouvements sociaux » et qui cachent toujours des objectifs politiques réformistes voire réactionnaires, derrière l’apolitisme.

Mais cela nous distingue, aussi, des partisans d’un « parti ouvrier de masse ». Un parti oeuvrant pour la transformation révolutionnaire de la société ne pourrait être un parti de masse que dans un contexte de montée révolutionnaire lorsque la grande majorité de la classe ouvrière elle-même est convaincue de la nécessité de s’emparer du pouvoir politique. La notion de « parti ouvrier de masse » sert en général de refuge à ceux qui défendent une politique réformiste. L’ensemble des travailleurs n’est pas révolutionnaire en temps normal. Les masses sont au contraire réformistes et ce n’est que dans des périodes critiques que la nécessité d’un changement radical de politique s’empare des masses. En dehors de ces périodes, on ne peut gagner aux idées révolutionnaires qu’une minorité du monde du travail.

Le Programme de transition (septembre 1938) prolongeant les textes programmatiques précédents, outre son analyse de la dégénérescence bureaucratique du premier État ouvrier et sa défense du programme communiste contre les déformations staliniennes, définit ce que sont les « revendications transitoires » qu’il met en avant : « partant des conditions actuelles et de la conscience actuelle de larges couches de la classe ouvrière et conduisant invariablement à une seule et même conclusion : la conquête du pouvoir par le prolétariat », par opposition à la séparation entre le programme minimum qui se limitait à des réformes dans le cadre de la société bourgeoise et le programme maximum qui promettait pour un avenir indéterminé le remplacement du capitalisme par le socialisme".

C’est guidés par ce programme qu’en fonction de la situation économique, sociale et politique actuelle, nous mettons en avant la revendication de l’interdiction des licenciements collectifs sous peine de réquisition surtout dans les entreprises qui affichent cyniquement des profits. C’est une revendication transitoire car sa mise en oeuvre nécessite un niveau de luttes sociales en mesure de mettre en cause la propriété privée capitaliste.

Comme est une revendication transitoire la revendication de l’abolition du secret commercial et bancaire dans la mesure où ce ne peut être que le prolétariat qui se charge de son application. Bien entendu, si la publicité des comptabilités, la transparence des affaires restaient des articles de loi ou si seuls des organismes de collaboration de classe, genre comités d’entreprise, avaient le droit de vérifier les comptes des entreprises, de révolutionnaires ces objectifs deviendraient platement réformistes. Si, cependant, le prolétariat mobilisé les prend en charge, cela l’amène à contrôler les comptes des entreprises et des banques, à intervenir dans leur gestion et, en fin de compte, à remette en cause la disposition totale du capital industriel, commercial et bancaire par la grande bourgeoisie.

Le Programme de transition est également la clé de la compréhension de la dégénérescence bureaucratique du premier État ouvrier et de toutes les déformations introduites par le stalinisme dans le programme et dans les valeurs fondamentales du mouvement ouvrier. Nous avons toujours défendu l’analyse trotskyste contre des courants, et ils ont été nombreux, qui, avant même la mort de Trotsky et plus encore après, en abandonnant pour l’URSS la notion d’État ouvrier dégénéré ont en fait abandonné la notion d’État ouvrier tout court.

En ne remettant pas fondamentalement en cause, même aujourd’hui, cette appréciation alors que l’Union soviétique est morcelée et que la quasi-totalité de ses dirigeants oeuvrent au retour du capitalisme, nous nous plaçons dans la continuité de ce combat politique car, même aujourd’hui, certains traits de la société ex-soviétique ne s’expliquent pas sans un raisonnement basé sur les analyses trotskystes et, surtout, parce que l’évolution vers la domination sociale et économique totale de la bourgeoisie est loin d’être encore accomplie.

La Quatrième internationale, fondée par Léon Trotsky en 1938, a en effet été, jusqu’à la mort de ce dernier en 1940, la seule continuatrice politique du mouvement successivement incarné par l’Association internationale des travailleurs de Marx et Engels, par la Deuxième internationale jusqu’à la Première Guerre mondiale et par l’Internationale communiste des années 1919-1923. Si, en tant que direction internationale, la Quatrième internationale n’a pas résisté à la Seconde Guerre mondiale, le Programme de transition, son programme constitutif, malgré la marque des circonstances où il fut écrit, est encore le meilleur guide existant pour les révolutionnaires prolétariens. C’est en quoi la tâche fondamentale de ceux-ci est la reconstruction d’une Internationale communiste révolutionnaire.

Notre programme politique

La reconstruction d’une Internationale implique la construction, dans tous les pays du monde, de partis prolétariens, défendant le rôle historique du prolétariat, ce qui n’empêche pas, au contraire, de défendre ses intérêts immédiats, mais sans perdre de vue et en restant dans le cadre de la défense de ses intérêts généraux, c’est-à-dire de ceux de toute la société.

Il en résulte, à notre échelle, que nos camarades d’entreprise participent aux luttes petites et grandes que les travailleurs et les exploités en général mènent pour défendre leurs conditions d’existence. Comme il en résulte qu’ils doivent se donner une activité syndicale. Mais, dans les luttes petites et grandes contre la bourgeoisie et son État, comme dans l’activité syndicale, les révolutionnaires communistes, pour reprendre l’expression du Manifeste communiste, « représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité ».

La construction de partis authentiquement prolétariens et la lutte pour la révolution socialiste nécessitent une délimitation rigoureuse, tant politique qu’organisationnelle, du terrain de classe sur lequel les révolutionnaires doivent se placer. Face aux « fronts » de toutes sortes visant à mettre la classe ouvrière à la remorque d’organisations et d’intérêts bourgeois, les révolutionnaires doivent en particulier défendre la nécessité d’une organisation et d’une politique prolétariennes indépendantes, se donnant pour but l’instauration du pouvoir démocratique du prolétariat représenté par un pluralisme des partis révolutionnaires.

La société bourgeoise entretient et reproduit bien des formes d’oppression ou d’exclusion contre les femmes, des minorités nationales, voire ethniques et bien d’autres, car elle en suscite sans cesse de nouvelles - les sans-papiers, les sans-logis - provoquant des réactions de protestation, momentanées ou permanentes. Comme en provoquent fréquemment les multiples conséquences du fonctionnement de l’économie capitaliste.

Les révolutionnaires communistes soutiennent la contestation, même limitée et partielle, de l’organisation capitaliste de la société, sans pour autant attribuer automatiquement à ces mouvements un caractère révolutionnaire que, le plus souvent, ils n’ont pas.

Le stalinisme a déformé ou vidé de sens la plupart des objectifs du mouvement ouvrier. Il en est ainsi des notions d’« anti-impérialisme », d’« anti-capitalisme », voire d’« internationalisme ». Cela fait qu’aujourd’hui bien des courants politiques n’ayant aucun lien, ni passé, ni présent, avec le mouvement ouvrier peuvent s’emparer de ces mots et faire d’autant plus de bruit avec qu’ils les ont vidés de sens.

Le courant altermondialiste n’est que le dernier avatar de ce type de courants qui utilisent certaines notions héritées du mouvement ouvrier, mais vidées de contenu, en canalisant l’indignation voire la révolte que soulève telle ou telle injustice criante ou telle ou telle conséquence catastrophique de l’économie capitaliste.

Nous devons nous démarquer clairement et fermement de ces courants, lever les ambiguïtés de leur langage et dénoncer leur politique qui, derrière des aspects contestataires, est fort respectueuse de l’ordre social.

De façon analogue, le stalinisme a déformé la tradition bolchévique du parti communiste révolutionnaire, reprise par la Troisième internationale. À la notion de parti, à la fois discipliné et démocratique et, surtout, entièrement dévoué aux intérêts politiques du prolétariat, il a substitué celle de parti stalinien où la discipline est remplacée par un autoritarisme destiné à interdire toute critique susceptible de dévoiler que le parti a abandonné les intérêts du prolétariat pour se mettre d’abord au service de la bureaucratie ex-soviétique puis, par son intermédiaire, de la bourgeoisie de chaque pays.

L’évolution des partis staliniens, leur social-démocratisation sur le plan politique et organisationnel, ont parachevé une évolution. Sous prétexte de remise en cause de leur passé stalinien, les PC - et le PCF en particulier - ont surtout abandonné leurs références aux traditions communistes. Cette évolution a contribué au rejet de l’idée même que le prolétariat a besoin d’un parti politique démocratique, mais centralisé et discipliné, pour parvenir à son émancipation. Entraînant derrière eux bien des organisations pseudo-révolutionnaires qui affirment aujourd’hui que le parti n’est plus le principal dans la révolution sociale.

La nécessité d’un parti communiste révolutionnaire refusant de se fondre dans des fronts plus larges n’est pas seulement vraie pour les pays capitalistes avancés, où les tâches de la révolution démocratique bourgeoise ont été accomplies et où le prolétariat constitue une classe très nombreuse.

Cela est également vrai pour les pays « sous-développés » où les tâches de la révolution démocratique bourgeoise n’ont pas été accomplies et qui sont soumis au pillage impérialiste et dont le prolétariat, souvent numériquement faible, est soumis à une exploitation forcenée.  Bien que la quasi-totalité des pays pauvres de la planète ne soit plus soumise à l’oppression coloniale directe, ils subissent toujours, et de façon aggravée, la domination économique et politique de l’impérialisme. Le principal changement apporté par la décolonisation réside dans le fait qu’une couche dirigeante autochtone a pris en charge les tâches d’oppression de l’ancienne métropole coloniale. Les États des pays pauvres sont le plus souvent des dictatures corrompues qui, après les prélèvements de l’impérialisme, pressurent encore leur population pour en extraire ce qui pourrait rester à en soutirer. La misère des masses pauvres n’y a pas de limite.

Les contradictions de classe restent, en conséquence, explosives dans les pays pauvres. Les aspirations de larges masses à des droits démocratiques et surtout à une vie meilleure ont été canalisées pendant toute une période historique, pendant et après le mouvement de  décolonisation, par l’influence d’organisations petites-bourgeoises nationalistes plus ou moins progressistes, se prétendant même, parfois, marxistes-léninistes.

Le pillage impérialiste ne fait cependant pas que saigner ces pays. Il les a aussi fait régresser sur le plan de la conscience politique. L’ère du nationalisme « progressiste », du panafricanisme, du tiers-mondisme de différentes variétés, cède la place à l’ère de la montée des forces réactionnaires, de l’intégrisme dans certains pays, de l’ethnisme dans d’autres. La domination impérialiste repousse nombre de pays pauvres vers une barbarie moyenâgeuse, vers les guerres permanentes et le règne des seigneurs de guerre.

Dans tous les pays pauvres, les révolutionnaires prolétariens devraient prendre en charge les aspirations anti-impérialistes des masses, ainsi que leurs aspirations aux droits et libertés démocratiques. Un parti prolétarien chercherait à se mettre à la pointe de cette lutte en démontrant par sa politique qu’il est le seul à pouvoir aller jusqu’au bout de ce combat.

Mais il doit le faire sur un terrain de classe, ce qui exige sa rigoureuse indépendance de classe. Il doit le faire en éclairant sans cesse les travailleurs urbains et ruraux sur leurs intérêts de classe et sur ce qui les sépare ou les oppose aux catégories sociales dont les représentants sont susceptibles d’utiliser un langage « anti-impérialiste ». Cela l’opposera de façon radicale aux courants intégristes, ethnistes, etc., mais cela l’opposera également aux organisations nationalistes petites-bourgeoises même à prétention progressiste.

Nous n’avons jamais prétendu être une Internationale, même au sens qu’avait la IVe internationale au moment de sa fondation. Même en étant organisationnellement extrêmement faible, la IVe internationale de l’époque était dirigée par Trotsky qui représentait à lui seul le capital politique issu de l’expérience de la révolution russe et celui de la IIIe internationale, capital qui a disparu presque totalement avec lui. Les différents courants trotskystes qui ont joué à l’Internationale, outre le caractère dérisoire de ces jeux, masquaient en même temps l’abandon des efforts d’implantation dans la classe ouvrière de leurs pays, c’est-à-dire l’abandon en fait de la construction des partis communistes révolutionnaires.

Nous avons cependant toujours essayé de raisonner en fonction des intérêts du prolétariat international. C’est de ce point de vue-là que nous avons analysé les phénomènes politiques nouveaux depuis la mort de Trotsky, comme les Démocraties populaires ou la révolution chinoise. Cela nous a amenés souvent à nous différencier, voire à nous opposer aux différents courants trotskystes existants. Avec la disparition des Démocraties populaires, l’objet de nos divergences a disparu, mais pas leur histoire et pas la différence dans les méthodes d’analyse sociale. Ces différences, on les retrouve dans nos jugements respectifs des courants nationalistes plus ou moins radicaux qui existent dans les pays pauvres. Comme elles se retrouvent dans nos attitudes respectives vis-à-vis de la social-démocratie et ses avatars divers.

Nous avons également considéré de notre devoir, quand l’opportunité s’en présentait, d’aider des militants d’autres pays à militer sur la base des idées communistes révolutionnaires.

Malgré un certain nombre de succès électoraux relatifs - relatifs à notre implantation dans la classe ouvrière -, notre tâche fondamentale reste la même qu’il y a vingt ou trente ans.

Outre qu’elle est modeste, l’influence électorale ne fait pas le parti. Aussi, si nous sommes amenés à participer à bien des manifestations de solidarité envers tel ou tel peuple ou fraction de la population particulièrement opprimée, et si nous continuons, comme il est du devoir des communistes révolutionnaires, à nous présenter aux élections, toutes ces activités doivent se placer dans la perspective de la construction d’un parti communiste révolutionnaire prolétarien et lui être subordonnées.

L’émergence d’un tel parti ne dépend évidemment pas que de nous, mais aussi des circonstances, de la reprise de confiance du prolétariat en lui-même, ici, en France, comme ailleurs. Ce qui dépend de nous, c’est de ne pas abandonner les idées, le programme hérités de plus d’un siècle et demi d’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire, de ne pas les dissoudre dans des alliances ou fronts en vue de succès éphémères, de chercher à organiser des travailleurs autour de ces idées.

Quant aux circonstances favorables qui permettront à ce qui est semé aujourd’hui de pousser demain, nous en puisons l’espoir dans le fait que l’évolution historique donnera raison aux objectifs de transformation sociale du mouvement ouvrier révolutionnaire car notre conviction est que le capitalisme, l’exploitation, l’oppression, les guerres ne peuvent pas représenter le seul avenir de l’humanité.