dimanche 21 juin 2015

:: Juin 1984 : la « bataille d'Orgreave », un tournant dans la grève des mineurs britanniques [LO, juillet 2009]

Le 18 juin 1984 se joua le dernier acte d'un face à face entre les mineurs britanniques et la police. Cette « bataille d'Orgreave » marqua l'apogée de l'année de grève que firent la grande majorité des 180 000 mineurs contre les 100 000 suppressions d'emplois annoncées le 6 mars de la même année par le gouvernement de Margaret Thatcher.
 
Un affrontement sans enjeu pour les mineurs

Orgreave était une cokerie du nord-est du pays ravitaillant l'aciérie géante de Scunthorpe. Elle était l'une des cibles du NUM, le syndicat des mineurs, dans le but de « paralyser tout mouvement de charbon ». Mais alors que, jusque-là, Thatcher avait évité tout affrontement avec les piquets de grève volants des mineurs, elle choisit Orgreave pour tenter de leur infliger un premier revers. Le leader du NUM, Arthur Scargill, avait pour sa part donné l'objectif de réitérer à Orgreave ce qui avait réussi lors de la grève de 1972, lorsque les mineurs avaient fait reculer la police avant de remporter la victoire.

Seulement en 1972, à Saltley, l'épreuve de force avait suscité un mouvement de grèves sauvages autour du dépôt, dans le bassin métallurgique de Birmingham. Des milliers de métallos s'étaient joints aux mineurs face à la police. À Orgreave, perdu dans la campagne loin de toute concentration industrielle, rien de tel ne pouvait arriver, d'autant moins que rien n'avait été organisé par le NUM pour tenter de convaincre d'autres travailleurs de se joindre aux mineurs. En fait, 5 à 6 000 « piquets volants » de mineurs firent face, seuls, à une force de police au moins équivalente, équipée et préparée pour le combat. Et ce fut finalement la police qui fit reculer les mineurs après de violents affrontements qui firent plus d'une centaine de blessés dans leurs rangs.

Ce revers marqua la fin de la période ascendante de la grève, où la combativité des piquets volants des mineurs s'était fait sentir partout dans le pays. Mais surtout, Orgreave souligna les limites du corporatisme du NUM. Pour combatif qu'ait été le langage d'Arthur Scargill, son choix de cantonner la grève à « défendre les charbonnages » (voire le « charbon britannique ») privait les mineurs de toute perspective.

Face à l'offensive de la bourgeoisie

Car si Thatcher avait choisi de s'en prendre aux mineurs, son objectif allait bien au-delà. Depuis son arrivée au pouvoir, après la grande vague de grèves de « l'hiver du mécontentement » de 1978-79, elle cherchait à réduire la résistance de la classe ouvrière, avec des lois contre le droit de grève et des mesures faisant porter sur celle-ci le poids de la récession qui sévissait alors.

En 1984 pourtant, Thatcher et le patronat étaient encore loin d'avoir remporté la partie. Ils n'avaient encore jamais osé utiliser sa législation antigrève et avaient dû reculer face à plusieurs mobilisations ouvrières, y compris face aux mineurs, en 1981. Mais le fait que la bourgeoisie était engagée dans une offensive générale ne pouvait faire aucun doute, comme le montrait un éditorial de l'hebdomadaire d'affaires The Economist affirmant que pour rétablir la « compétitivité britannique », la masse salariale devait être réduite de 20 %, à production égale !

C'est donc dans le contexte de cette offensive, aggravée par le chômage (trois millions de chômeurs au début 1984), et face à un pouvoir sorti renforcé des urnes grâce à la guerre des Malouines, que la grève éclata dans les mines, avec un dynamisme qui surprit autant le gouvernement que les dirigeants syndicaux. Pour Thatcher, c'était un bras de fer qu'elle devait gagner, un bras de fer qui, du coup, concernait l'ensemble des travailleurs.

Dans cette situation, les dirigeants des mineurs auraient pu s'appuyer sur la détermination, le crédit et le nombre des mineurs pour tenter d'entraîner ne serait-ce que les secteurs de la classe ouvrière menacés par des attaques similaires, et ils ne manquaient pas ! Mais pour cela, face à la caution donnée par les leaders de nombreux syndicats aux exigences des employeurs, il aurait fallu s'adresser aux travailleurs du rang de ces syndicats, en passant par-dessus la tête de leurs leaders, pour les entraîner dans la lutte sur la base de revendications communes destinées à assurer un salaire décent à tous, pris sur les profits d'une bourgeoisie britannique qui en avait largement les moyens.

L'impasse corporatiste

Mais Scargill et les leaders du NUM étaient des hommes d'appareil, aussi soucieux de garder le contrôle de leur pré carré corporatiste que respectueux des prérogatives des autres appareils syndicaux. Tout en tempêtant publiquement contre le refus des leaders du Congrès des Syndicats TUC d'appeler à des actions de solidarité avec les mineurs, Scargill refusa toujours de marcher sur leurs plates-bandes. Et lorsque des militants du NUM prirent de telles initiatives, comme ce fut le cas au Pays de Galles par exemple, Scargill fit ce qu'il fallait pour torpiller ces tentatives.

Après Orgreave, les mineurs furent les premiers à faire les frais de ce corporatisme étroit, avec neuf mois d'une lutte de plus en plus isolée, employée à bloquer le passage à quelques milliers de "jaunes" à qui les charbonnages tentaient vainement de faire « redémarrer » les mines, ce qui suscita de profondes rancoeurs parmi les mineurs. La lutte se termina en défaite en mars 1985. Mais, au-delà des mineurs, ce fut toute la classe ouvrière qui paya chèrement cette politique, par la démoralisation et la conviction enracinée pour longtemps que, là où les mineurs avaient échoué, personne ne pouvait réussir.

Aujourd'hui, alors que la bourgeoisie est de nouveau à l'offensive, au vu et au su de tous, les travailleurs auraient bien besoin de se souvenir de l'expérience si chèrement acquise par les grévistes de 1984-85, pour préparer une réponse adaptée à cette offensive. Si tel était le cas, quoi qu'en disent les politiciens, la lutte des mineurs n'aurait finalement pas été vaine !

François ROULEAU (LO, juillet 2009)

:: Février - juillet 1916 : le charnier de Verdun [LO, juillet 2006]


Après que Chirac eut inauguré à Douaumont, près de Verdun, un monument dédié aux « soldats musulmans morts pour la France », il est bon de revenir sur ce que fut «Verdun»: une boucherie résultant de l'âpreté des bourgeoisies française et allemande de l'époque, prêtes à tout, l'une pour conserver l'empire colonial qu'elle s'était taillé, l'autre qui voulait le lui disputer. Verdun ne fleurait pas bon l'honneur, il puait plutôt le sang, la vermine et les excréments. Et si Verdun doit rester dans les mémoires, ce doit être comme l'abomination dont peut être capable un monde d'exploitation.

Les troupes coloniales dans l'armée française

Plusieurs centaines de milliers d'hommes d'Afrique noire et du Maghreb notamment, auxquels le système colonial refusait jusque-là toute reconnaissance et tout droit, furent contraints d'endosser l'uniforme de l'armée française pour servir de chair à canon. Les campagnes de recrutement provoquèrent de nombreuses révoltes, notamment sur le territoire algérien. Commandés par des officiers français pleins de morgue et de mépris, ces soldats partagèrent le sort et les souffrances de tous les combattants auxquels la propagande voulait faire croire qu'ils allaient «mourir pour la patrie» alors qu'ils mouraient, comme l'a écrit Anatole France, «pour les industriels et les banquiers».

L'enfer de Verdun

La bataille de Verdun, qui se déroula, sous sa forme la plus intensive, du 21 février au 12 juillet 1916, sur un espace de quelques dizaines de kilomètres carrés, fut l'une des plus meurtrières de la Première Guerre mondiale. Dans tous les témoignages sur Verdun, c'est le mot «enfer» qui revient le plus souvent. Un enfer qui fut l'expression de la barbarie du capitalisme. Mais la responsabilité de cet enfer était aussi partagée par les dirigeants socialistes qui avaient prôné en août 1914 l'« Union sacrée » des ouvriers et de leur bourgeoisie respective et en avaient été récompensés en devenant ministres dans ces gouvernements de guerre contre les peuples.

En plein coeur de l'effroyable mêlée humaine de Verdun fut créé en France un «diplôme de mort pour la France» pour chaque homme tué au combat. Il y eut beaucoup de «diplômés» cette année-là. Sur les collines de Verdun, 380000 soldats de l'armée française furent tués, disparurent ou furent blessés, dont des dizaines de milliers de soldats arrachés aux colonies d'Afrique. Du côté allemand, l'hécatombe fut tout aussi terrible. Trente millions d'obus ravagèrent les chairs et la terre. Il y eut une centaine de morts à chaque heure de combat. Plusieurs villages qui se trouvaient sur la ligne de front, comme Fleury, Orne, disparurent sous le déluge d'acier: on peut aujourd'hui en voir les rares traces dans un paysage encore ravagé par les trous d'obus. Les combats étaient d'une telle intensité et le nombre de victimes si élevé, que l'état-major français décida d'y envoyer ses unités à tour de rôle. Les deux tiers de l'armée française y furent finalement engagés. C'est pourquoi Verdun reste en France la bataille la plus connue de cette guerre. De nombreux historiens, tout en décrivant les horreurs des combats, continuent à y voir la preuve de la vaillance, du dévouement des soldats à leur «patrie», quand ils n'écrivent pas que Verdun fut «l'acte de naissance de la Nation française», comme si l'état-major leur avait laissé le choix!

Une barbarie dont il faut se souvenir

Voici comment Louis Barthas, un tonnelier présent sur ce front avec son unité, décrivait dans son journal de guerre un épisode de cette bataille et répondait aux mensonges: «Là, de la chair humaine avait été broyée, déchiquetée; aux endroits où la terre avait bu du sang, des essaims de mouches tourbillonnaient; pourtant on ne voyait pas de cadavres mais on devinait leur présence, cachés sans doute dans des trous d'obus proches avec un peu de terre dessus, par des relents de chair corrompue. Partout des débris de toutes sortes, fusils brisés, sacs éventrés d'où s'échappaient des lettres tendres et de chers souvenirs conservés précieusement et que le vent dispersait, puis des bidons crevés, des musettes déchirées (...). Ah! Journalistes de malheur qui affirmiez cyniquement que nos soldats escaladaient la côte 304 et le Mort-Homme avec entrain et furie et en chantant et dont les chefs ne pouvaient modérer l'élan, que n'étiez-vous là cet après-midi pour assister au lamentable défilé de ces loques humaines: on eût dit un troupeau de moutons qu'on menait à l'abattoir; mais au moins les moutons ignorent leur sort et jusqu'à la minute où on les abat ils peuvent supposer qu'ils vont paître paisiblement aux champs, aux prés. Ils passaient, isolés ou par petits groupes, s'arrêtant, se cachant, épouvantés d'entrer dans cette fournaise. Quelques-uns restèrent jusqu'au soir au seuil de l'abri sans que personne ne se souciât d'eux.»
Parmi la population et les soldats, ces mois d'horreur accrurent considérablement les sentiments de rejet de la guerre et des généraux qui se présentaient comme les «vainqueurs» de Verdun: Nivelle, Pétain et Mangin. En 1917, les soldats d'Europe furent nombreux à se mutiner contre leurs propres généraux dénoncés comme «bouchers» et «buveurs de sang». En Russie, cette révolte se transforma en révolution.

Oui, il faut se rappeler à quoi mène la folie impérialiste et ne pas oublier les responsabilités de la social-démocratie dans ce carnage.

Pierre DELAGE (LO, juillet 2006)

samedi 20 juin 2015

:: Italie, juin 1914 : la « semaine rouge » d'Ancône [LO, juin 2014]

Début juin 1914, un mouvement de protestation se propagea dans toute l'Italie à partir d'Ancône, entraînant des dizaines de milliers d'ouvriers dans une grève générale ponctuée de manifestations et d'affrontements avec la police et l'armée. À quelques semaines de l'éclatement du premier conflit mondial, cette « semaine rouge » montrait que des possibilités existaient bel et bien pour une politique révolutionnaire, la seule qui aurait pu entraver la marche à la guerre.

Bien qu'arrivée tardivement dans l'arène, l'Italie était, à la veille de la guerre, en concurrence avec les autres puissances impérialistes pour le partage des colonies et des marchés. Le pays n'était parvenu à l'indépendance et à l'unité politique que quelques dizaines d'années auparavant mais, malgré son retard sur les autres, la grande industrie s'y développait, principalement au nord.

La classe ouvrière moderne, concentrée dans de grandes usines, s'organisait principalement dans le Parti socialiste et le syndicat CGL (Confédération générale du travail). Les ouvriers agricoles de la plaine du Pô et de certaines régions du sud de l'Italie avaient également un poids important. Les organisations anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires, représentés par l'USI (Union syndicale italienne), jouaient aussi un rôle non négligeable au sein du mouvement ouvrier.

Fondée en 1912 et regroupant anarchistes et syndicalistes en rupture avec la CGL, qu'ils jugeaient désormais trop inféodée au Parti socialiste réformiste, l'USI était influente dans les bourses du travail d'Emilie-Romagne, à Parme, Bologne, Piacenza, organisant de nombreuses grèves et menant une active propagande antimilitariste.

Pour contrer la montée du mouvement ouvrier, les gouvernements bourgeois tentèrent d'associer au pouvoir l'aile la plus réformiste du Parti socialiste. C'est dans ce but qu'en 1912 le Premier ministre Giolitti lança une réforme électorale qui donnait le droit de vote à des millions d'hommes. Le suffrage n'était pas encore universel, mais il dépassait désormais très largement la petite minorité du suffrage censitaire. En même temps, afin de s'assurer une majorité stable, Giolitti négocia l'appui électoral des catholiques et put remporter les élections de 1913.

La politique réformiste ne trouvait cependant pas beaucoup d'écho dans une classe ouvrière italienne qui comptait parmi les plus mal payées d'Europe occidentale et où les conditions de vie ressemblaient à ce qu'elles avaient été un demi-siècle plus tôt à Paris ou Londres. Et cette tentative de canaliser la lutte de classe et l'expression des contradictions sociales dans le débat parlementaire fut démentie moins d'un an plus tard, par l'explosion de la « semaine rouge ».

Une explosion de colère...

La guerre coloniale menée en Libye, de 1912 à 1913, avait entraîné une mobilisation antimilitariste de la part de l'aile radicale des socialistes, ainsi que des anarchistes et des syndicalistes révolutionnaires. Des comités contre les bataillons disciplinaires, où étaient envoyés les soldats récalcitrants, avaient été créés. C'est dans ce contexte que se produisirent les deux épisodes qui allaient mettre le feu aux poudres : le soldat Augusto Masetti, qui avait tiré sur son colonel, fut jugé fou et interné dans un asile pénitentiaire, tandis que le syndicaliste révolutionnaire Antonio Moroni était envoyé dans un bataillon disciplinaire pour ses idées antimilitaristes.

Le 7 juin 1914, un meeting de soutien aux deux soldats eut lieu à Ancône : le militant anarchiste Errico Malatesta, Pietro Nenni, alors républicain mais qui allait devenir un dirigeant socialiste, le secrétaire de la bourse du travail et d'autres militants prirent la parole devant une foule nombreuse. À la fin du meeting, alors que la foule s'organisait en cortège, les troupes ouvrirent le feu, tuant trois manifestants. L'indignation devant ces morts embrasa la ville : en quelques heures, Ancône tomba aux mains des manifestants, qui formèrent un comité révolutionnaire. Les carabiniers et les policiers durent se réfugier dans leurs casernes.

La nouvelle fit rapidement le tour du pays et dans des dizaines de villes, de Turin, la grande ville industrielle du nord, à Milan, Naples ou Bari dans le sud, un puissant mouvement de grève commença, ponctué de violents combats de rues. Dans certaines villes, les manifestants prirent d'assaut les casernes et s'emparèrent des centres de décision et des moyens de communication. La révolte, rejointe par les cheminots qui se déclarèrent en grève à partir du 9 juin, paralysait le pays, bloquait le mouvement des troupes et des forces de répression, faisait vaciller le pouvoir bourgeois. Dans de nombreuses villes, les travailleurs cherchaient à prendre le contrôle du territoire, comme cela s'était produit à Ancône et dans quelques zones de Romagne.

... sans direction politique

Devant ce raz-de-marée, la CGL, dirigée par les réformistes, dut appeler à la grève générale, se contentant d'enregistrer une situation qui s'était développée non seulement sans elle mais contre son gré. De son côté l'USI, en tant quesyndicaliste révolutionnaire, se félicitait du développement de la grève et des manifestations d'une ville à l'autre, mais s'avérait incapable de donner des objectifs politiques et une organisation à cette explosion de colère du prolétariat.

Du côté de la bourgeoisie, le Premier ministre de l'époque, Salandra, qui succédait à Giolitti, appliqua la même politique que ses prédécesseurs. Après avoir cherché à s'opposer au mouvement, il le laissa se développer, misant sur l'absence d'une direction conséquente et sachant aussi qu'il pouvait compter sur les réformistes du Parti socialiste pour l'endiguer et sauver ainsi la mise au gouvernement et à la bourgeoisie italienne. Et c'est bien ce qui se produisit.

Dès le soir du 10 juin, la direction de la CGL déclara la fin de la grève générale. Malgré cette trahison ouverte, la grève continua dans de nombreuses villes pendant plusieurs jours. Les affrontements firent des dizaines de morts et des centaines de blessés. Des milliers de manifestants furent arrêtés. La grève ne cessa totalement que le 15 juin, lorsque des détachements de l'armée débarquèrent à Ancône pour reprendre le contrôle de la ville.

Cette semaine de lutte montra le potentiel révolutionnaire du prolétariat italien. Mais elle mit aussi en évidence les limites de l'aile radicale du Parti socialiste et la trahison complète de son aile réformiste, la première s'avérant incapable d'offrir une perspective révolutionnaire, la seconde étant désormais complètement liée à la bourgeoisie.

La Première Guerre mondiale allait éclater quelques semaines plus tard, trouvant dans toute l'Europe un prolétariat désarmé politiquement par la trahison de ses dirigeants. Ni la « semaine rouge » d'Ancône ni les mouvements qui se produisirent encore des mois plus tard en Italie n'allaient empêcher le pays d'entrer en guerre un an après, en mai 1915, et de mener ses ouvriers et ses paysans au massacre. Mais elle annonçait aussi déjà les mouvements révolutionnaires qui allaient se dresser contre la guerre, des mutineries dans les tranchées à la révolte de Turin en août 1917, jusqu'à la révolution russe de février et octobre de la même année. L'alternative était bien : la guerre ou la révolution.

Nadia CANTALE (LO, juin 2014)

:: Juin 1962 en Union soviétique : la révolte des ouvriers de Novotcherkassk [LO, juin 2012]

Le 1er juin 1962, une forte augmentation des prix de l'alimentation était annoncée pour toute l'Union soviétique : 19 à 34 % sur la viande, 25 % sur les produits laitiers et les oeufs. Le mécontentement provoqué par ces hausses prit un tour explosif à Novotcherkassk, ville industrielle du sud de la Russie.
Le Kremlin ne parlait que de hausses provisoires, mais cherchait par tous les moyens à faire rentrer de l'argent dans les caisses. Khrouchtchev et les autres dirigeants de l'époque avaient songé à relever aussi le prix du tabac et de la vodka, avant d'y renoncer, de crainte d'ajouter à une contestation diffuse dont la police politique, le KGB, venait de donner la mesure en haut lieu. Pour le seul début de 1962, le KGB disait avoir saisi trois fois plus de tracts hostiles à Khrouchtchev que durant toute l'année 1961 et avoir démantelé un nombre accru de petits groupes contestant le régime.

SOUS LA CHAPE DE LA DICTATURE, LE MÉCONTENTEMENT

Le KGB avait-il gonflé son bilan pour se faire valoir ? En tout cas, malgré la dictature étouffant toute forme d'expression indépendante, des tracts dénonçant les hausses de prix avaient surgi à Moscou, à Tchéliabinsk, ville industrielle de l'Oural, à Khabarovsk, sur la frontière chinoise. À Léningrad, Tambov, Magnitogorsk, Donetsk, des appels à la grève étaient même apparus sur les murs. À Novotcherkassk, la réaction ouvrière prit un caractère de contestation politique massive et le régime répliqua par une répression féroce.

PRIX EN HAUSSE, SALAIRES EN BAISSE

Dans la principale usine de la ville, NEVZ (construction de locomotives électriques), la direction était en train de réduire d'un tiers la paie des 14 000 travailleurs quand ces hausses de prix entrèrent en vigueur. Pour les ouvriers, dont beaucoup n'avaient pu se loger que dans le privé et qui, les étals des magasins d'État étant vides, n'avaient pas les moyens d'acheter à prix libres au marché kolkhozien, la coupe était pleine. Pas question de prendre le travail.

Le directeur et le chef du parti de l'usine vinrent les sermonner. Sans autre résultat que d'attiser leur colère, quand le directeur déclara que, s'ils ne pouvaient s'offrir de la viande, ils n'avaient qu'à « manger des pâtés d'abats ».

« De la viande, du beurre, la hausse des salaires », « On veut des logements » ou « Khrouchtchev à la casserole ! » répliquèrent les ouvriers sur des pancartes au fur et à mesure que les ateliers cessaient le travail.

Des grévistes partirent faire le tour des usines de la ville pour qu'elles se joignent au mouvement. D'autres bloquèrent la voie ferrée, actionnant le signal de détresse du train Saratov-Rostov dans l'espoir d'alerter les villes voisines. Dans l'après-midi, des milliers de grévistes s'en allèrent débusquer les responsables de l'administration dans leurs locaux, les forçant à dire « comment on peut vivre avec des salaires abaissés et des prix augmentés », tandis que des orateurs dénonçaient la misère à laquelle les autorités contraignaient les travailleurs.

La foule ouvrière balaya les forces de police envoyées « libérer » NEVZ et, après avoir décidé de manifester en ville le lendemain, elle fit un feu de joie avec des portraits de Khrouchtchev.
Le soir, des automitrailleuses étant venues « délivrer » les dirigeants de l'usine, les grévistes bloquèrent les portes et érigèrent une barricade sans que les soldats, éprouvant une sympathie visible pour le mouvement, s'opposent à eux.

Les autorités ayant alerté le Kremlin, Khrouchtchev dépêcha sur place deux membres du Présidium (le Bureau politique), dont Mikoyan. Durant la nuit, des tanks entrèrent en ville tandis que le KGB arrêtait certains meneurs ouvriers.

« PLACE À LA CLASSE OUVRIÈRE ! »

Le lendemain, 10 000 travailleurs gagnèrent le centre-ville, derrière des portraits de Lénine et des banderoles réclamant plus de justice sociale. Trouvant des tanks sur leur chemin, ils scandaient : « Place à la classe ouvrière ! » Les tankistes les laissèrent passer. Même chose de la part des soldats chargés de protéger le siège de l'administration, d'où Mikoyan et ses comparses venaient de fuir. Découvrant sur place que « ses » dirigeants s'apprêtaient à faire bombance de mets dont les travailleurs n'avaient même plus idée, la foule dévasta l'immeuble.

Une délégation de neuf ouvriers se rendit alors au siège du parti et demanda que l'armée évacue la ville, puis s'en alla rencontrer Mikoyan dans l'enceinte militaire où il s'était réfugié. Il promit de faire revoir les normes de salaire, mais déclara ne rien pouvoir faire pour les prix. Le chef de la délégation, l'ouvrier Mokrooussov, menaça : « Nous sommes la classe ouvrière, nous sommes nombreux. »

Des manifestants ayant attaqué un poste de la milice pour libérer leurs camarades arrêtés, les miliciens tuèrent un manifestant.

Peu après, c'est devant le Comité de ville où se pressait une foule compacte que la troupe tira. Pour empêcher que troupe et grévistes fraternisent, les autorités avaient remplacé les conscrits slaves par des soldats caucasiens, dont le russe n'était pas la langue et qui pouvaient plus difficilement se sentir proches de la population locale. Il y eut une cinquantaine de morts et des centaines de blessés. Selon un témoin, « la place était couverte de sang, sur lequel ressortaient les casquettes blanches des enfants écrasées dans une boue sanglante ».

La nouvelle du massacre eut un effet immédiat : les usines qui n'étaient pas encore en grève cessèrent le travail, des dizaines de milliers d'ouvriers envahissant les alentours du Comité de ville.
Le KGB, qui avait photographié des milliers de manifestants, arrêta des centaines de personnes durant la nuit. Le mouvement était décapité. Instaurant le couvre-feu, le régime coupa la ville de tout contact avec l'extérieur après le 3 juin, mais améliora son approvisionnement.

C'était, dit-on en russe, « le pain d'épice et le knout ». Mais entre la carotte et le bâton, c'est de ce dernier que les autorités se servirent le plus. Elles voulaient briser dans l'oeuf toute velléité de réaction de la classe ouvrière. Six ans après, le souvenir de la révolution ouvrière de 1956 en Hongrie était encore vif et cuisant pour la bureaucratie russe. Et Mikoyan, qui avait alors été envoyé à Budapest, savait d'expérience quelle formidable force de déstabilisation pour le régime pouvait receler une mobilisation ouvrière. D'ailleurs, de peur que les ouvriers de Novotcherkassk n'aient envoyé des agitateurs dans d'autres centres industriels, le Kremlin se hâta d'envoyer des émissaires dans des régions telles que le Donbass, pour y organiser un contre-feu.

En août, le pouvoir organisa une parodie de procès contre quatorze ouvriers de Novotcherkassk. Traités de « bandits et de provocateurs », sept furent condamnés à mort, les autres écopant de lourdes peines de prison. Il y eut encore des centaines d'arrestations, d'autres procès et condamnations à huis clos en septembre et en octobre. Et la chape de plomb de la censure s'abattit sur cette tuerie, dont presque personne n'entendit parler en Union soviétique, et encore moins au dehors.

EN MÉMOIRE DES COMBATTANTS OUVRIERS

Un des premiers grévistes, l'ajusteur Piotr Siouda, fut arrêté le 2 juin et condamné à douze ans de prison. Il était le fils d'un vieux-bolchevik que Staline avait fait mourir en prison et sa mère avait passé sept ans en camp comme femme d'un « ennemi du peuple ». À sa sortie de prison, Siouda, qui se disait « bolchevik sans parti », s'employa à faire connaître ce qu'il appelait « un des crimes les plus sanglants du parti et de l'État contre Octobre et le bolchevisme-léninisme ».

En 1987, il présenta une demande de réhabilitation des victimes de Novotcherkassk. Malgré la promesse de Gorbatchev de faire la transparence sur les pages sombres du régime, sa demande resta sans réponse. Mais, ayant imprudemment fait savoir qu'il avait découvert où on avait clandestinement enterré les victimes du massacre, Siouda fut frappé à mort en pleine rue, dans la nuit du 5 mai 1990, par des « inconnus » qui lui volèrent des documents qu'il avait recueillis sur ces événements. D'évidence, les héritiers de Staline ne tenaient pas à ce qu'il puisse être dit que, en URSS, la classe ouvrière avait relevé la tête face à la bureaucratie.

Pierre LAFFITTE (LO, juin 2012)

:: Juin 1967 : la "guerre des Six-Jours" d'Israël contre les États arabes [LO, juin 2007]

Il y a quarante ans, à l'aube du 5 juin 1967, la " guerre des Six-Jours " commençait par l'attaque d'Israël contre l'Égypte et la destruction au sol, profitant de l'effet de surprise, de la plus grande partie de son armée de l'air. En six jours, du 5 au 11 juin, l'armée israélienne allait conquérir sur les pays arabes une superficie égale à trois fois le territoire d'Israël. Le plateau du Golan était conquis sur la Syrie, la Cisjordanie et la partie est de Jérusalem étaient conquises sur la Jordanie qui les administrait jusqu'alors, la bande de Gaza et la presqu'île du Sinaï étaient conquises sur l'Égypte.

Quarante ans après, Israël occupe toujours ces territoires, à l'exception du Sinaï, évacué en 1982, et de Gaza, évacué en 2005 mais toujours soumis à son contrôle et aux raids meurtriers de son armée. En transformant Israël, pour de longues années, en puissance occupante de territoires arabes fortement peuplés, la guerre de 1967 s'est révélée un tournant pour ce pays et pour l'ensemble du Moyen-Orient.

D'une certaine détente à la guerre

Pourtant, après la création de l'État d'Israël en 1948 contre la volonté de l'ensemble des États arabes, après l'expédition militaire de 1956 menée par Israël conjointement avec la France et la Grande-Bretagne contre l'Égypte de Nasser, il semblait au début des années soixante que l'on allait vers une certaine normalisation des relations israélo-arabes. À la tête du gouvernement israélien, Lévi Eshkol succédait en 1963 à Ben Gourion. Contrairement à celui-ci, fondateur d'Israël et tenant d'une ligne jusqu'au-boutiste contre les voisins arabes, Eshkol et son ministre des Affaires étrangères Abba Eban semblèrent rechercher une détente.

Cela valut à Eshkol de violentes critiques d'une fraction du Parti Travailliste, dont il était membre. Sous la direction de Ben Gourion, du général Moshé Dayan et de Shimon Pérès, cette fraction s'en sépara pour former un nouveau parti, le Rafi, lié à fraction activiste de l'armée et prônant la sécurité d'Israël par des coups d'éclat contre ses voisins. Le Rafi subit une défaite cinglante aux élections de 1965, défaite tendant à prouver que la population israélienne souhaitait plutôt la paix. La politique conciliatrice d'Eshkol sembla renforcée, alors qu'Israël semblait s'acheminer vers une assimilation progressive parmi les autres États du Moyen-Orient.

La fraction activiste de l'armée et le Rafi ne renoncèrent pas pour autant à imposer leur ligne, et ils y réussirent. Au cours des mois allant de fin 1966 à juin 1967, exploitant les craintes suscitées en Israël par l'évolution des régimes arabes, ils amenèrent le gouvernement Eshkol sur leurs positions.
En Syrie, en février 1966, un coup d'État organisé par le groupe militaire du général Salah Jedid porta au pouvoir une équipe dite baassiste de gauche. Maniant un langage plus ou moins socialiste, recherchant l'appui de l'URSS, les nouveaux dirigeants syriens tentèrent de trouver un appui dans les masses par des déclarations radicales contre Israël. Parallèlement, des groupes de guérilla palestiniens, opérant à partir de la Syrie et de la Jordanie, commencèrent à mener des actions contre l'armée israélienne. Sous la pression directe de l'état-major, alors dirigé par le général Yitzhak Rabin qui allait être en 1993 le promoteur des accords d'Oslo, le gouvernement Eshkol laissa l'armée mener des attaques en territoire syrien et, en novembre 1966, détruire en représailles le village cisjordanien de Samu'.

De son côté, à la tête de l'Égypte, Nasser tentait de sauvegarder son image de leader du nationalisme arabe, tout en gardant une attitude prudente à l'égard d'Israël. Mais lorsque, en mai 1967, il apparut que l'autre régime nationaliste arabe, la Syrie, était directement menacé d'une attaque israélienne, Nasser répondit par des surenchères verbales et des gestes démonstratifs. Demandant le retrait des troupes de l'ONU présentes depuis 1956 à la frontière égypto-israélienne et notamment à Charm-El-Cheikh, il déclara que l'Égypte empêcherait désormais le trafic des navires israéliens par le détroit de Tiran, qui commande l'accès au port israélien d'Eilath.

Le geste était d'abord destiné à l'opinion intérieure du monde arabe, dans la concurrence que se livraient Nasser et notamment les dirigeants saoudiens pour en apparaître comme les leaders. Nasser prenait un risque calculé, estimant qu'Israël ne réagirait pas, 5 % seulement du commerce israélien transitant par le détroit de Tiran. Non seulement il se trompait, mais cela permit aux dirigeants israéliens, vis-à-vis de l'opinion israélienne comme de celle des pays occidentaux, de présenter l'attaque du 5 juin 1967 comme une action de légitime défense face à des dirigeants arabes qui voulaient asphyxier Israël, voire le rayer de la carte.

Une guerre bien préparée

Pourtant, le déroulement de la guerre montra vite comme elle avait été bien préparée par l'état-major israélien, et très peu par les dirigeants arabes. Dès les premières heures, l'aviation arabe était pratiquement détruite. Le 6 juin, l'armée israélienne occupait la bande de Gaza et entrait au Sinaï. Le 7 juin, elle conquérait la vieille ville de Jérusalem et toute la rive ouest du Jourdain, entraînant un exode de la population palestinienne vers la Jordanie. Le 8 juin, l'armée israélienne, dont une division était dirigée par Ariel Sharon, parvenait au canal de Suez. Le 9, attaquant cette fois la Syrie, elle occupait le plateau du Golan, avant la fin des hostilités le 10 juin. Et loin de se contenter de rétablir la liberté de circulation dans le détroit de Tiran, qui avait été le prétexte de son action, l'armée israélienne resta dans les territoires conquis.

Un climat de consternation déferla sur le monde arabe devant cette nouvelle et écrasante défaite. En Égypte, dès le 9 juin, Nasser annonça sa démission, avant de la reprendre le lendemain à l'appel de centaines de milliers de manifestants descendus dans les rues du Caire. Quelque deux cent mille Palestiniens de Cisjordanie quittèrent ce territoire pour devenir à leur tour des réfugiés en Jordanie ou au Liban, tandis que d'autres, instruits par l'expérience de 1948, décidaient de rester sur place coûte que coûte.

En revanche, côté israélien, se répandait un climat de triomphe. Les territoires palestiniens conquis furent vite considérés comme faisant partie d'Israël. La partie est de Jérusalem fut annexée officiellement dès la fin juin 1967. L'ancienne frontière, la " ligne verte ", disparut des cartes de géographie israéliennes. Dès la fin 1967, les premières colonies israéliennes furent créées en Cisjordanie et au Golan. Début 1968, des colons étaient autorisés à s'installer au coeur de la ville palestinienne d'Hébron, y créant un foyer de tension qui dure toujours.

Aux yeux d'une grande partie de la population israélienne d'alors, mais aussi des opinions occidentales informées par des dirigeants et une presse plus que partiaux, Israël n'avait fait là qu'imposer son droit à l'existence contre des dirigeants arabes ayant juré sa perte. Mais la vérité était différente : c'était la population israélienne, et même son gouvernement, qui s'étaient laissé imposer la ligne guerrière de l'état-major, approuvé et soutenu par les dirigeants des États-Unis.

Un affrontement sans fin

En se transformant en puissance occupante, en choisissant de s'engager dans la colonisation de la Cisjordanie, de Gaza et du Golan, Israël installait en même temps sa population dans une situation de guerre permanente avec ses voisins : guerre d'usure sur le canal de Suez en 1968-1970, guerre du Kippour en 1973, guerre de 1982 contre le Liban et occupation du sud de ce pays, répression des Intifadas palestiniennes de 1987 et de 2000, nouvelle guerre du Liban à l'été 2006... Malheureusement, la liste de ces affrontements n'est certainement pas finie. Parallèlement, l'évolution politique d'Israël a mené le pays de plus en plus à droite, en en faisant l'otage des groupes de pression liés à l'armée, aux colons extrémistes et à l'impérialisme. La population israélienne, que la politique de ses dirigeants fait tout pour placer dans l'état d'esprit d'une population assiégée, sert ainsi de masse de manoeuvre, et à l'occasion de chair à canon, pour des intérêts qui ne sont pas les siens.

Les choix politiques faits par les dirigeants israéliens et leurs protecteurs occidentaux depuis la création de l'État d'Israël ont ainsi abouti à ancrer, au coeur d'une région aussi stratégique que le Moyen-Orient, une force militaire qui est un instrument d'oppression et une menace permanente contre les peuples et les États voulant résister à la domination de l'impérialisme, et qui est une cause permanente de guerre.
Cette situation ne pourra disparaître qu'avec un changement radical de politique à la tête d'Israël, qui serait dans l'intérêt même de sa population et pas seulement de celle des pays arabes. Tôt ou tard, la population israélienne devra trouver le moyen d'une coexistence et d'une collaboration pacifiques avec ses voisins, et cela implique de rompre avec la politique guerrière dans laquelle ses dirigeants, et leurs protecteurs impérialistes, l'ont engagée en juin 1967 pour des dizaines d'années.

André FRYS (LO, juin 2007)

:: Juin 1913, Afrique du Sud : les origines de l'apartheid [LO, juin 2013]

Lorsqu'on parle de l'Afrique du Sud, on pense à l'apartheid, ce système de ségrégation raciale institutionnalisée qui fut instauré par le Parti nationaliste au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, après l'indépendance du pays, système qui fut finalement démantelé au début des années 1990, pour désamorcer la situation explosive créée par la mobilisation de la classe ouvrière noire.
Mais, en réalité, les promoteurs de l'apartheid n'avaient rien inventé. Ils n'avaient fait qu'ériger en système la politique ségrégationniste menée par le colonialisme britannique depuis le début du siècle, politique qui n'avait été que l'expression directe et brutale de l'avidité des compagnies minières britanniques.

Le pillage britannique de l'Afrique du Sud

Tout commença par la découverte dans le Transvaal (la région entourant Johannesburg) de gisements considérables de diamants en 1870, puis d'or en 1886. L'État britannique, qui n'avait eu jusque-là qu'une présence limitée aux deux régions les plus fertiles (celle du Cap et du Natal), entreprit d'étendre son emprise à l'ensemble du territoire, éliminant d'abord le royaume Zoulou, puis écrasant les républiques formées par la vieille émigration néerlandaise des Boers, au terme d'une guerre qui fut l'une des plus sanglantes du 19e siècle. Le capital britannique eut alors les mains libres pour piller les ressources minières du pays. Dans les années qui suivirent, on enregistra pas moins de 299 nouvelles entreprises minières à la cotation de la Bourse de Londres.

Mais encore fallait-il extraire ces minerais. Les énormes réserves d'or du Transvaal étaient de basse teneur. Pour en tirer assez d'or pour satisfaire l'appétit insatiable des actionnaires, il fallait une main-d'oeuvre très nombreuse. Or la population noire du pays n'avait aucune envie d'abandonner les campagnes, où elle parvenait à subsister de l'agriculture et de l'élevage, pour aller se tuer au travail dans les mines des Blancs.

Les compagnies minières eurent donc recours à tous les subterfuges. Elles importèrent des condamnés de droit commun d'Angleterre et de la main-d'oeuvre semi-servile d'autres colonies britanniques et de Chine. Les autorités coloniales essayèrent d'imposer de lourds impôts en argent aux paysans noirs, espérant que, comme dans d'autres colonies africaines où l'argent n'avait pratiquement pas cours dans les campagnes, cela suffirait à contraindre les paysans noirs à aller travailler dans les mines afin de pouvoir payer leurs impôts. Elles instituèrent même un système de passeport intérieur, sous la forme d'un bracelet en métal soudé autour du bras, destiné à faciliter l'arrestation des fuyards.

Mais rien n'y fit. L'appareil colonial, centré sur les villes, ne pouvait pas faire la police dans les campagnes, ni donc empêcher les mineurs noirs d'y prendre la fuite. Et ceci d'autant moins que les conditions de travail dans les mines et l'insalubrité des campements étaient si terribles que la Chambre des mines elle-même reconnaissait un taux annuel de décès de 8 à 10 % parmi les mineurs ! Pour convaincre les mineurs de rester au travail, les compagnies durent se résoudre à l'impensable, en augmentant leur salaire...

L'expropriation de la population noire

Finalement, à partir de 1910, l'État britannique mit en place une solution radicale au manque de main-d'oeuvre dans les mines.

D'abord, les territoires britanniques d'Afrique du Sud furent unifiés dans une Union Sud-Africaine, protectorat britannique placé sous la protection de l'armée coloniale et doté d'un appareil d'État renforcé par une cohorte de fonctionnaires coloniaux. Puis vint toute une série de lois destinées à enfermer la population noire dans un carcan répressif et surtout à la priver de toute possibilité d'échapper à la mine.

C'est ainsi que, d'un trait de plume, le Native Land Act (loi sur le droit à la terre pour la population autochtone) de juin 1913 interdit à la population noire toute activité agricole de subsistance sur 88 % du territoire sud-africain. Sur les 12 % restants, un tiers était inhabitable et le reste, constitué de terres très pauvres, fut divisé en « réserves » dans lesquelles toute la population rurale noire dut s'entasser. La seule solution pour échapper à la famine était désormais d'envoyer les hommes valides travailler là où les Blancs offriraient un salaire. D'un coup, une importante section de la population noire se trouva incorporée de force dans la classe ouvrière, transformée en travailleurs saisonniers faisant le va-et-vient entre les mines et les réserves où étaient enfermées leurs familles.
D'autres lois furent introduites dans la foulée, interdisant aux ouvriers noirs l'accès aux emplois qualifiés ou à toute forme d'apprentissage, et limitant leurs mouvements strictement autour des lieux où ils étaient employés.

À peine ces mesures introduites, les salaires des mineurs noirs furent réduits de 30 %. Mais ils ne furent pas les seuls à payer cette note amère. Les patrons profitèrent de l'abondance de la main-d'oeuvre noire pour baisser les salaires de tous les travailleurs, blancs compris. Qui plus est, 47 % des ouvriers du pays furent déchus de la citoyenneté sud-africaine et se trouvèrent soumis à toutes sortes de restrictions dans leurs mouvements.

L'émergence d'une nouvelle classe ouvrière

La mise en place de ce système d'oppression par l'État britannique, en expulsant la population rurale noire de ses campagnes, eut pour effet de créer une nouvelle classe ouvrière. Celle-ci, soumise à une exploitation féroce, dut apprendre rapidement à utiliser les armes de la lutte de classe.
Jusque-là, le mouvement ouvrier sud-africain avait été centré sur une classe ouvrière blanche peu nombreuse, et animé par des militants d'origine anglaise ayant apporté avec eux les traditions et les préjugés du mouvement ouvrier anglais. Bien que militant, ce mouvement ouvrier était toujours resté faible, paralysé en particulier par ses réticences à rechercher le soutien des ouvriers noirs.

Mais il ne fallut pas attendre longtemps pour que les travailleurs noirs se manifestent à leur tour de façon autonome et, cette fois, sur une tout autre échelle. Dès 1918, les mines d'or du pays connurent une très grande grève. Alors que lors d'une précédente vague de grèves, en 1913, les mineurs blancs n'avaient réussi à mobiliser que 18 000 des leurs, sans vraiment affecter la production, cette fois 71 000 mineurs noirs se joignirent à la grève, forçant à la fermeture les deux tiers des mines d'or de la région du Witwatersrand. La répression fut terrible. Onze grévistes furent abattus et 120 furent blessés dans les affrontements avec l'armée. Mais les grévistes remportèrent néanmoins une hausse de salaire de 11 %.
Le président de la Chambre des mines, sir Evelyn Walters, devait exprimer tout le dépit des siens en ces termes : « Cette grève était bien préparée et disciplinée, et pas du tout une « révolte instinctive ». Elle a montré que des milliers d'hommes d'origines régionales très différentes et appartenant à de multiples communautés rurales peuvent unir leurs forces de façon efficace. C'est un phénomène nouveau, la première véritable grève jamais menée par des travailleurs coloniaux. »

Oui, une nouvelle classe ouvrière était née. Et, par la suite, elle devait en faire voir de toutes les couleurs tant à la bourgeoisie sud-africaine qu'aux trusts internationaux.

François ROULEAU (LO, juin 2013)

jeudi 18 juin 2015

:: 30 juin 1960 : indépendance du Congo belge [LO, juillet 2010]


Le 30 juin 1960, la Belgique octroyait l'indépendance au Congo, son ancienne colonie. À l'issue de négociations avec les principaux leaders politiques, le roi Baudouin transmettait le pouvoir à Joseph Kasavubu et Patrice Lumumba, respectivement président et Premier ministre de la nouvelle république. Mais l'impérialisme belge entendait bien conserver un droit de regard sur l'évolution du pays et préserver ses intérêts économiques, quitte à mettre le Congo à feu et à sang pendant cinq ans.

Un lourd passé colonial

C'est dans les années 1880 que le roi Léopold II de Belgique, jouant sur les rivalités entre la France, l'Angleterre et l'Allemagne en Afrique, s'empara d'un immense territoire, grand comme quatre-vingts fois la Belgique, qu'il considéra comme sa propriété. Il fit main basse sur les fabuleuses richesses naturelles du Congo, n'hésitant pas à recourir aux méthodes les plus barbares pour obtenir de la population le maximum d'ivoire puis de caoutchouc qui poussait à l'état sauvage dans les forêts équatoriales. En quelques années, ce système d'exploitation fit la fortune de Léopold et des sociétés capitalistes qui s'étaient engagées derrière lui, mais il coûta la vie à plusieurs millions d'Africains.

La cession du Congo par le roi à l'État belge, en 1908, ne changea rien à la domination coloniale. Des dizaines de milliers de fonctionnaires belges régnaient sur une population soumise au travail forcé et privée de tout droit politique.

Entre les deux guerres mondiales, les ressources minières du Congo (cuivre, diamant, étain, zinc et minerais rares.) furent largement exploitées, ainsi que d'immenses plantations consacrées à des cultures d'exportation (coton, café, riz, caoutchouc...). Les trusts qui pillaient le Congo, avec la protection et la complicité de l'État belge, avaient pour nom la Société Générale de Belgique, le Comité national du Kivu, la Société des huileries du Congo, la Forminières - une filiale de la Société Générale régnant sur l'exploitation des diamants du Kasaï -, et surtout l'Union minière du Haut-Katanga. À la veille de l'indépendance, cette riche province assurait à elle seule plus de la moitié des exportations du pays.

De l'agitation anticoloniale à l'indépendance

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, le Congo belge fut touché comme bien d'autres pays africains par une agitation anticoloniale. En 1944 et 1945, grèves, émeutes et révoltes se multiplièrent chez les ouvriers, les paysans et les soldats.

Parallèlement, à l'initiative d'une petite élite intellectuelle qui ne comptait que quelques milliers de membres à la veille de l'indépendance, des clubs, des cercles d'études et des associations se constituèrent dans les grandes villes. Du côté des partis réclamant l'indépendance immédiate se trouvait l'Abako, l'association des Bakongo, une ethnie résidant principalement dans les régions de la capitale Léopoldville (aujourd'hui Kinshasa) et de l'embouchure du fleuve Congo. Son porte-parole était un ancien séminariste, Joseph Kasavubu. Le Mouvement national congolais, fondé par Patrice Lumumba en 1956, tenait quant à lui un langage très radical et prônait la création d'un État national dépassant les cloisonnements ethniques. La Belgique voyait d'un mauvais oil l'influence grandissante du MNC et de Lumumba, confirmée par son succès aux premières élections générales de mai 1960.

À côté de ces deux grands partis, se créèrent de nombreux mouvements sur des bases régionales ou ethniques, comme la Conakat (Confédération des associations katangaises) de Moïse Tschombé, le PSA (Parti de la solidarité africaine) d'Antoine Gizenga, et bien d'autres, notamment au Kivu et au Kasaï.

L'agitation anticoloniale culmina en 1959. Début janvier, la police ouvrit le feu pour disperser une réunion interdite de l'Abako à Léopoldville. Ce massacre, qui fit officiellement 49 morts et 116 blessés, déclencha un soulèvement populaire qui dura plusieurs jours. Les manifestants, qui avaient pour revendication l'indépendance, s'attaquèrent à des colons blancs. L'armée réprima brutalement ce mouvement et, tenus pour responsables, plusieurs leaders de l'Abako, dont Kasavubu, furent arrêtés.

Devant l'ampleur de ces événements, le pouvoir belge comprit qu'il était en train de perdre sa colonie. Dans son discours du 13 janvier, le roi Baudouin évoqua pour la première fois, l'indépendance et la réunion d'un Parlement congolais élu au suffrage universel. Mais les troubles continuèrent et s'étendirent à tout le pays. En octobre, Lumumba fut à son tour arrêté après des émeutes à Stanleyville (aujourd'hui Khisangani).

Cherchant une issue à la crise, le pouvoir belge réunit à Bruxelles les leaders de tous les partis congolais, y compris Lumumba, qui sortit pour la circonstance de sa prison, à la demande insistante des autres participants. L'indépendance fut décidée pour le 30 juin 1960 et l'exécutif du nouveau pouvoir confié aux représentants de deux principaux partis, Kasavubu et Lumumba.

Le jour dit, Baudouin prononça un discours dans lequel il vantait les bienfaits de la colonisation et son action dans l'accession du pays à l'indépendance. Bousculant le protocole, Lumumba prit la parole derrière lui pour rétablir la vérité : l'indépendance n'était pas octroyée, mais le fruit d'une longue lutte après quatre-vingts ans d'humiliations, de spoliations et de souffrances pour la population noire.

Les manœuvres sanglantes de l'impérialisme pour préserver ses intérêts

En dépit de l'indépendance, l'État belge entendait conserver un étroit contrôle sur le Congo. L'économie restait évidemment aux mains des trusts belges et occidentaux. L'armée, baptisée Force publique, était toujours encadrée par des officiers belges. Le général qui la commandait avait d'ailleurs fait inscrire ce slogan qui en disait long : « Après l'indépendance = avant l'indépendance .»

Mais la population pauvre des villes comme des campagnes attendait de l'indépendance une amélioration concrète de son niveau de vie et plus de considération de la part des Blancs. La situation restait donc très tendue. Un incident opposant des soldats congolais à des officiers belges mit le feu aux poudres en provoquant une mutinerie à Thysville, qui s'étendit rapidement à toutes les garnisons du pays.

Lorsque la rébellion gagna le Katanga, les plus hautes autorités belges et l'Union minière suscitèrent la sécession de cette riche province et propulsèrent Moïse Tschombé, un nationaliste opposé à Lumumba, à la tête d'un gouvernement fantoche. Le Katanga fut bientôt rejoint par le Sud-Kasaï, où agissait une filiale de la Société Générale contrôlant l'extraction du diamant. En fait, l'impérialisme belge attisait les rivalités ethniques et régionales, afin de provoquer l'éclatement du Congo et d'isoler les provinces les plus riches pour mieux les garder sous son contrôle.

Cette mutinerie et quelques exactions commises à l'encontre de la communauté blanche provoquèrent un vent de panique chez les fonctionnaires belges, dont beaucoup s'enfuirent. Invoquant la nécessité d'« assurer la protections de ses ressortissants », le gouvernement belge décida, à la mi-juillet, d'envoyer 10 000 soldats.

Lumumba lui-même réclama l'intervention de l'ONU contre l'agression extérieure de l'armée belge. Mais, en guise d'intervention, les troupes de l'ONU s'employèrent surtout à protéger les provinces sécessionnistes que le gouvernement central congolais entendait réduire.

Le coup d'État de Mobutu

L'impérialisme jugea que l'heure était venue de se débarrasser d'un Lumumba qui contrariait de plus en plus ses projets. Agissant d'un commun accord, la monarchie belge, les trusts, l'ONU et la CIA préparèrent son élimination. Avec leur aide, le colonel Mobutu s'empara du pouvoir le 14 septembre. Lumumba fut arrêté et placé en résidence surveillée. Après une tentative de fuite, il fut rattrapé par la soldatesque de Mobutu. Torturé, il fut envoyé au Katanga où Tschombé le fit assassiner le 17 janvier 1961.

Finalement, au terme d'une répression qui dura plusieurs mois et vit des milliers d'opposants arrêtés, voire exécutés, les bandes armées de Mobutu parvinrent à imposer leur dictature militaire qui allait sévir pendant plus de trente ans.

Roger MEYNIER (LO, juillet 2010)

:: 17-18 juin 1940 - Pétain - De Gaulle, comment on réécrit l'histoire [LO, juin 2010]

Juin 1940 : moins d'un mois après le début de l'offensive allemande à l'ouest, qui lui avait permis d'occuper la Hollande, la Belgique et le nord de la France, la Wehrmacht perce la ligne de défense établie sur la Somme et sur l'Oise. Le 14 juin Paris est occupé.

Le 17, Pétain, nouveau chef du gouvernement, parle à la radio en déclarant : « C'est le coeur serré que je vous dis aujourd'hui qu'il faut cesser les combats. (...) Je me suis adressé cette nuit à l'adversaire pour lui demander s'il est prêt à rechercher avec nous, entre soldats, après la lutte et dans l'honneur, les moyens de mettre un terme aux hostilités. »

Le 18, De Gaulle déclare à la radio de Londres : « Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas. »

La première de ces deux interventions radiophoniques a été accueillie avec soulagement par des millions de personnes à l'époque. La seconde n'a eu que quelques rares auditeurs. Mais c'est elle qui est le centre de toutes les commémorations en ce soixante-dixième anniversaire, où il est de bon ton d'opposer l'esprit de résistance républicain du général au défaitisme, puis à la trahison du maréchal qui devint le chef de la dictature militaro-policière que fut l'« État français ».

Les deux hommes n'étaient pourtant pas politiquement si différents. De Gaulle avait longtemps été le collaborateur de Pétain, et ils partageaient les mêmes idées réactionnaires. La défaite militaire française avait donné à Pétain l'occasion d'arriver au pouvoir, et de balayer en moins d'un mois la Troisième République, avec l'ambition, non pas de protéger les Français (thème de tous les historiens peu ou prou pétainistes), mais de maintenir dans la mesure du possible un appareil d'État français, au service des classes possédantes, leur évitant de subir le sort d'une Pologne qui, après sa défaite, avait été transformée en véritable colonie soumise sans défense au bon - ou plutôt mauvais - vouloir des vainqueurs.

Dans ce scénario-là, l'obscur général de brigade à titre temporaire, qui n'avait occupé que dix jours un poste gouvernemental, et encore de deuxième rang (sous-secrétaire d'État à la Guerre), n'avait aucun rôle à jouer. D'autant que, depuis des années, il s'était opposé aux conceptions stratégiques du « vainqueur de Verdun », en prônant l'emploi de forces concentrées de blindés, qui venait si bien de réussir à l'état-major allemand.

Lâché par son allié français (auquel il n'avait d'ailleurs pas apporté un grand secours), le gouvernement anglais aurait voulu rallier à lui des hommes politiques français de poids, susceptibles de maintenir dans la guerre la flotte et l'Empire colonial français. Mais tous les pressentis se défilèrent, et comme, faute de grives, on mange des merles, la Grande-Bretagne, qui s'attendait à une tentative de débarquement allemand à travers la Manche, mit quelques moyens à la disposition de De Gaulle, reconnu comme chef des « Français libres ».

Celui-ci se retrouva alors jouer un rôle symétrique à celui de Pétain, en défendant les intérêts futurs de la bourgeoisie française, auprès des Britanniques d'abord, des alliés anglo-américains ensuite, à partir de l'entrée en guerre des USA.

Si Hitler avait gagné la guerre, c'est sans nul doute Pétain que les livres d'histoire célébreraient aujourd'hui comme le sauveur de la France (peut-être réduite à la portion congrue), et personne ne se souviendrait du « général félon » qui s'était « réfugié » à Londres. Mais De Gaulle avait fait le bon pari.
Il fut, pour les Anglo-Américains un allié encombrant, défendant avec intransigeance les intérêts de « la France » - c'est-à-dire de sa bourgeoisie - auquel les USA auraient bien aimé substituer un partenaire plus docile, mais qui s'imposa grâce à l'appui que lui apporta la « Résistance intérieure », en particulier le Parti Communiste.

C'est ainsi que naquit la légende d'un « gaullisme » situé au-dessus des partis, quand De Gaulle, après l'invasion de l'URSS par l'armée allemande et le passage du Parti Communiste à la résistance armée, mit momentanément son anticommunisme dans sa poche, tout comme Churchill, pourfendeur du « bolchévisme », se découvrit une amitié soudaine pour Staline.

Mais la défense de la démocratie par De Gaulle et les forces politiques qui le soutinrent, les peuples coloniaux opprimés par le colonialisme français ont pu en mesurer dès mai 1945 le caractère mensonger.

François DUBURG (LO, juin 2010)

:: Chine, 20 juin 1900 - La révolte des Boxeurs [LO, juin 2010]

La révolte des Boxeurs (connus aussi sous le nom anglais de Boxers), qui ébranla la Chine de 1898 à 1901, fut lancée par une société secrète appelée les Poings de la justice et de la concorde, qui pratiquait ce qu'on appelait alors la boxe chinoise et aujourd'hui le kung-fu. Ce mouvement, initialement opposé aux puissances étrangères qui dépeçaient la Chine et à la cour impériale des Qing qui gouvernaient alors, conduisit, à partir du 20 juin 1900, au siège des légations étrangères présentes à Pékin. Ce siège dura 55 jours et se termina par la défaite des Boxeurs insurgés et la mise sous tutelle de la Chine par huit nations impérialistes (Allemagne, Autriche-Hongrie, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni, Russie).

Les grandes puissances européennes arrivèrent en Chine au début du 19e siècle. Elles entendaient l'ouvrir à leurs marchandises et se créer des sphères d'influence. Elles finirent par obliger l'Empire chinois à leur céder des ports et des quartiers de Shanghai, où se trouvaient les concessions française, allemande, américaine et britannique.

LE REJET DE LA DYNASTIE EN PLACE ET DES GRANDES PUISSANCES OCCUPANTES


La colère de la population chinoise contre cette présence étrangère s'exprima d'abord contre les missionnaires venus convertir la population. Ceux-ci jouaient un rôle d'informateurs des occupants impérialistes, participaient à des opérations d'expropriation de terres, étaient mêlés à des incidents parfois sanglants avec la population. À chaque attaque contre les missionnaires, les puissances impérialistes réclamaient des sanctions et des dédommagements pour les Églises, qui étendaient ainsi leur influence.

En 1895, la défaite de la Chine dans une guerre avec le Japon entraîna la perte de Taïwan, de la région de Port-Arthur, de sa suzeraineté sur la Corée, et de lourds dommages de guerre à payer au Japon, ce qui accentua la mainmise des banques étrangères sur la Chine. Entre 1896 et 1898, les puissances impérialistes accélérèrent le partage du territoire, la prise de contrôle des chemins de fer et des ports, instruments du pillage des ressources chinoises.

Au sommet de l'État, des intellectuels réformateurs tentèrent d'imposer sans succès une modernisation bourgeoise de la Chine, avec la bénédiction de l'empereur Guangxu. Mais le clan conservateur de l'impératrice douairière Tseu-hi s'y opposa. Avec le soutien du chef de l'armée Yuan Shikai, elle mit l'empereur aux arrêts et fit exécuter les réformateurs.

La société du Yìhequan, Poings de la justice et de la concorde, plus tard appelée Yìhetuan, Milice de la justice et de la concorde, entraînait ses adhérents aux arts martiaux et à des pratiques mystiques censées les rendre invulnérables aux balles. Ses membres, les Boxeurs, étaient des ouvriers agricoles auxquels se joignirent des bateliers, des porteurs et des artisans ruinés. En s'opposant de façon radicale à la dynastie régnante des Qing et à l'occupation impérialiste, ils donnaient une forme organisée aux aspirations des masses chinoises.

L'assassinat de deux missionnaires allemands en novembre 1897 dans le Shandong lança le mouvement. Le Shandong était le berceau du kung-fu, mais aussi la région qui avait subi de plein fouet la guerre sino-japonaise et les manoeuvres impérialistes qui suivirent, conclues par la mainmise de l'Allemagne sur cette région.

Les Boxeurs combattirent au grand jour à partir de mars 1898. Haranguant la population avec le mot d'ordre « Renversons les Qing, détruisons les étrangers », ils affrontèrent les armées impérialistes et l'armée chinoise dans ce qui devenait une insurrection paysanne. Il n'était plus seulement question de s'en prendre aux missions, les Boxeurs détruisirent les lignes télégraphiques et les voies ferrées. En 1899, la répression eut pour effet d'élargir leur influence et de leur apporter de nouveaux partisans. Ils allaient bientôt déferler sur Pékin et Tien-tsin.

L'IMPERATRICE CHAPEAUTE LE MOUVEMENT

Devant l'ampleur du mouvement, l'impératrice douairière Tseu-hi voulut l'encadrer, afin de neutraliser son action contre son propre pouvoir. Pour apparaître comme défendant l'intérêt national, elle refusa quelques concessions aux puissances impérialistes. En janvier 1900, un édit de l'impératrice reconnut les sociétés secrètes. En mai, alors que les ambassades impérialistes réclamaient l'interdiction des Boxeurs, la cour les organisait en milices. Deux princes et un général étaient placés à leur tête.

Le 2 juin, un périmètre de sécurité étant mis en place autour des légations étrangères, 450 soldats occidentaux arrivèrent à Pékin pour les défendre. Mais à partir du 7 juin les Boxeurs envahirent la capitale. Les insurgés, désormais soutenus par des éléments de l'armée impériale, changèrent leur mot d'ordre qui devint « Soutenons les Qing, détruisons les étrangers ». Courant juin, les Boxeurs affrontèrent avec succès un détachement britannique qui tentait de venir en renfort à Pékin. Le 17 juin, les troupes impériales chinoises se joignirent aux Boxeurs pour attaquer les légations. Le 20 juin 1900, l'assassinat d'un baron allemand marquait le début du siège. Le 21, l'impératrice demandait aux ambassadeurs étrangers de quitter Pékin pour Tien-tsin. Devant leur refus, elle ordonna à ses troupes et aux Boxeurs d'attaquer les légations.

LES LEGATIONS ETRANGERES DE PEKIN ASSIEGEES

Il y eut des combats pour le contrôle de la gare de Pékin et les Boxeurs lancèrent des assauts contre les concessions, dont certains bâtiments furent entièrement détruits. Mais le 14 août, une armée associant les troupes des huit nations alliées contre la Chine entra à Pékin, après avoir livré plusieurs batailles contre les forces chinoises. Les légations furent libérées. À la suite de quoi, militaires et colons commirent les pires atrocités, pillant, violant et tuant par milliers des Chinois accusés, à tort ou à raison, d'être des Boxeurs. D'octobre 1900 au printemps 1901, il y eut plusieurs dizaines d'expéditions punitives dans l'arrière-pays. Cette terreur entendait prévenir toute autre révolte de la population chinoise. Enfin, le 1er février 1901, les Boxeurs étaient dissous et l'impératrice ordonnait à ses troupes de les massacrer : elle avait à nouveau fait volte-face.

LA CHINE SOUS LE JOUG IMPERIALISTE

Le 7 septembre 1901, les huit nations impérialistes imposaient à la Chine un protocole humiliant prévoyant le paiement de 67,5 millions de livres sterling sur trente-neuf ans (en pratique, elle paiera jusqu'en 1930), l'exécution ou le bannissement de certains responsables chinois, l'interdiction d'importer des armes, la destruction des forts défendant Pékin, l'expansion des légations et de nouvelles zones d'occupation militaire. La Chine fut ainsi placée sous la tutelle des nations impérialistes. Des fonctionnaires français contrôlaient les postes tandis que les Britanniques s'occupaient des douanes.

Malgré la défaite, le souvenir de cette lutte mais aussi celui des zigzags de la cour impériale allaient alimenter l'opposition aux forces occupantes et les sentiments antidynastiques de la population. Dix ans plus tard, en 1911, la dynastie tombait et la république était proclamée.

Jacques FONTENOY (LO, juin 2010)

:: Mai - juin 1940 : quand la « démocratie » française renforçait la répression contre les antifascistes étrangers [LO, juin 2010]

Fin avril dernier, le maire de la commune de Parthenay refusait la lecture publique de la lettre écrite par une ancienne déportée du camp d'Auschwitz, Ida Grinspan, dans le cadre de la journée de la déportation, car celle-ci expliquait que son arrestation avait été opérée par trois gendarmes français. Devant les remous créés par sa réaction, il a dû faire machine arrière, mais ce fait est bien significatif. Le rôle de l'appareil d'État « démocratique » français dans la répression qui s'est abattue sur les communistes, les étrangers et les Juifs, qu'ils soient français ou étrangers, et ce dès 1938, n'est pas un fait que certains politiciens ou intellectuels partisans de l'ordre établi aiment à mettre en lumière, même soixante-dix ans après.

Il y a soixante-dix ans, à la mi-mai 1940, le gouvernement français décidait l'internement systématique de milliers d'hommes et de femmes dans des camps, des camps qui avaient été ouverts dès janvier 1939 pour regrouper les civils et combattants républicains espagnols qui fuyaient la dictature de Franco. Après eux, les premiers à se retrouver derrière les barbelés furent quelques milliers de communistes français, puis vinrent en plus grand nombre les étrangers considérés comme « indésirables » en France, alors que la grande majorité d'entre eux avaient fui le régime nazi en Allemagne ou dans les pays qu'elle occupait, ce régime que la « démocratie française » prétendait combattre. Puis ce furent les Tziganes et massivement les Juifs étrangers qui y furent regroupés. Ainsi, c'est la police « démocratique » française de la IIIe République qui arrêta, rafla communistes, antifascistes allemands ou autrichiens, et Juifs, bien avant que Pétain ne dispose des pleins pouvoirs en juillet 1940.

AVRIL 1938 - SEPTEMBRE 1939 : LES MESURES CONTRE LES ETRANGERS DE DALADIER.

Le 14 avril 1938, le jour de l'entrée en fonctions du gouvernement du radical Daladier, le ministre de l'Intérieur Albert Sarrault promulgua une circulaire sur le nécessaire contrôle des « étrangers indésirables ». Beaucoup d'Allemands étaient arrivés en France dès l'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933 et dans les années suivantes. Après l'Anschluss, le rattachement de l'Autriche à l'Allemagne, le 15 mars 1938, 8 000 Autrichiens fuyant les nazis pensèrent eux aussi trouver refuge en France, pendant que des Allemands continuaient à arriver. Le décret-loi du 2 mai et la loi du 14 mai 1938 aggravèrent encore la situation de ces étrangers, en déclarant tous ceux rentrés en France illégalement passibles d'une amende ou d'emprisonnement d'un mois à un an. Le préfet devenait le seul responsable habilité à accorder ou à refuser le prolongement de la validité de la carte d'identité. Le 12 novembre 1938, un nouveau décret-loi aggrava encore les dispositions du mois de mai, prévoyant l'internement des étrangers dans des camps, même si cet internement n'était pas encore systématique.

En fait, le gouvernement du radical Daladier, qui dans le même temps s'employait à briser la résistance ouvrière - au même moment paraissaient les décrets-lois du 13 novembre 1938 mettant en pièces les conquêtes de 1936 - et à empêcher toute opposition de d'exprimer, cherchait pour cela à s'appuyer sur les éléments les plus réactionnaires de la société.

SEPTEMBRE 1939 - MAI 1940 : REPRESSION ET EXTENSION DE L'INTERNEMENT

Daladier agissait ainsi en bon serviteur des intérêts de la bourgeoisie qui, une fois remise de la peur que lui avait inspirée la grève générale de 1936, reprenait toutes les conquêtes arrachées par les travailleurs et entendait les mettre au pas, et avec eux l'ensemble de la population. La répression se dirigea donc simultanément contre les militants ouvriers français et contre les étrangers considérés comme des fauteurs de trouble. La signature du pacte germano-soviétique le 23 août 1939 fournit à point nommé un prétexte à Daladier pour s'attaquer aux militants du Parti Communiste Français. La dissolution du PCF fut décidée le 26 septembre 1939 : 3 400 militants communistes furent arrêtés, enfermés en prison puis envoyés dans les camps.

Le tour de vis réactionnaire allait aggraver encore la situation des Allemands et des Autrichiens, en majorité Juifs et surtout, encore une fois, pour la plupart antinazis, même s'il y avait alors en France un certain nombre d'agents nazis. Après la déclaration de la guerre à l'Allemagne le 3 septembre 1939, le gouvernement étendit encore les mesures d'internement des étrangers, alors que la plupart étaient connus pour leurs opinions antifascistes ou leur appartenance à des partis ou à des syndicats de gauche, et ce alors qu'il prétendait mener la guerre contre le nazisme. Le décret-loi du 18 novembre 1939 marqua un nouveau tour de vis contre les individus soi-disant dangereux. L'article 1 stipulait que : « Les individus dangereux pour la défense nationale et pour la sécurité publique peuvent, sur décision du préfet, être éloignés par l'autorité militaire des lieux où ils résident et, en cas de nécessité, être astreints à résider dans un centre. » Les préfets furent investis de très grands pouvoirs. À l'automne 1939, la République française avait déjà interné 20 000 réfugiés allemands, pour la plupart antinazis, dans une centaine de camps.

MAI 1940 : SYSTEMATISATION DE L'INTERNEMENT

Avec la déroute de l'armée française en mai 1940 et l'exode de la population devant l'avancée de l'armée allemande, la situation des prisonniers des camps d'internement s'aggrava. Ainsi, au moment de la débâcle, des centaines d'étrangers, pour beaucoup Allemands juifs ou communistes, ou les deux, furent enfermés au Vernet. Les arrestations arbitraires se multiplièrent. Un décret, un de plus, qui ordonnait l'internement des « apatrides », c'est-à-dire de ceux qui avaient perdu leur nationalité du fait de leurs opinions, fut signé au même moment (10 mai 1940). À partir du 12 mai 1940, tous les ressortissants allemands ou autrichiens de 17 à 65 ans de la région parisienne reçurent l'ordre de rejoindre divers lieux : les femmes le stade du Vélodrome d'Hiver et les hommes le stade Buffalo. À partir du 15 mai 1940, 5 000 femmes allemandes juives ou apatrides furent enfermées au stade du Vel'd'Hiv. Elles y restèrent trois semaines dans des conditions très dures avant d'être déportées au camp de Rivesaltes ou de Gurs dans les Basses-Pyrénées. Certaines furent libérées à la fin de l'été, mais environ 1 500 femmes restèrent prises dans le piège des camps français et finirent par être livrées aux autorités allemandes. « Nous étions des réfugiées allemandes persécutées par les nazis et venues se placer sous la protection de la République française... Toutes ont été internées par cette même République un certain 15 mai 1940, date passée sous silence, celle de la première rafle du Vel' d'Hiv' », raconte ainsi Lilo Petersen, qui avait 18 ans lorsqu'elle fut arrêtée avec sa mère, une intellectuelle allemande antinazie.

Les mesures d'internement furent étendues aux Italiens à partir du 10 juin 1940, quand Mussolini décida de se lancer dans la guerre contre la France. Il y avait 700 000 ressortissants italiens en France. Il était donc difficile de les interner tous, d'autant que la France allait s'avouer vaincue moins de deux semaines plus tard, mais la procédure fut engagée. Bon nombre de ceux qui furent internés étaient des antifascistes.

Tous ceux qui étaient enfermés dans les prisons et centres de rassemblement de la région parisienne furent transférés, sous surveillance policière, vers les camps d'internement du Sud. Les hommes considérés comme très suspects furent envoyés au Vernet, les femmes à Rieucros. Plus d'un millier d'ex-combattants des Brigades Internationales furent transférés de Gurs au Vernet. Beaucoup craignaient d'être livrés aux nazis.

Les premiers persécutés du nazisme étaient de nouveau placés derrière les barbelés du fait même qu'une guerre était menée contre leur pays d'origine ; de nouveau ils côtoyaient dans les camps les quelques nazis convaincus qui, eux, furent très rapidement libérés une fois la victoire allemande assurée.
Aujourd'hui, la responsabilité de l'État français de Vichy dans les persécutions et les crimes contre les étrangers et les Juifs de France est officiellement reconnue. Mais pas celle des gouvernement précédents, pas celle des Daladier et Reynaud. Dans les livres d'histoire, les persécutions contre les Juifs ne commencent que le 3 octobre 1940, date des mesures prises par Pétain contre les Juifs, pas avant. On continue à cacher soigneusement tout ce qui s'est passé avant l'arrivée au pouvoir de Pétain, avant le 10 juillet 1940.

Aline RETESSE (LO, juin 2010)