samedi 15 août 2015

:: Ce fut ainsi... , par Natalia Sédova Trotsky

Il était sept heures du matin, le mardi 20 août 1940, quand Léon Davidovitch s'éveilla et déclara :
«Tu sais, je suis très en forme, ce matin ! Il y a longtemps que je ne me suis senti aussi bien. Hier soir, j'ai pris une double dose de somnifère. Je trouve que cela me fait beaucoup de bien.
- Oui. Je me souviens que nous avions déjà remarqué cela, en Norvège : tu étais beaucoup plus faible alors que maintenant. Mais ce n'est pas le somnifère qui te fais du bien : c'est le sommeil, qui te repose totalement.
- C'est vrai.»
Léon Davidovitch disait parfois, en ouvrant le matin les volets blindés de notre chambre (posés par des amis après l'agression du 24 mai) ou le soir en les fermant :
«Maintenant, les Siquieros ne pourront plus nous faire de mal !»
Et chaque matin, à son réveil, il répétait autant pour lui que pour moi :
«Nous n'avons pas été tués cette nuit et tu n'es pas contente !»
Je me défendais comme je pouvais. Un jour, après son habituelle remarque, il ajouta, pensif :
«Oui, Natacha, ils nous ont accordé un délai.»
En 1928, lors de notre déportation à Alma-Ata où nous attendait un sort incertain, nous avions bavardé toute la nuit dans notre wagon. Le sommeil nous fuyait. Notre vie à Moscou durant les dernières semaines, les derniers jours surtout, avait été si agitée et notre fatigue était telle que nous ne dominions pas notre excitation nerveuse. Je me souviens que Léon Davidovitch me dit :
«Je ne crois pas qu'il vaille mieux mourir dans un lit au Kremlin qu'être déporté ! »
Comme toutes ces pensées étaient loin de nous en ce matin du 20 août ! Son excellente forme physique lui faisait espérer qu'il travaillerait toute la journée “comme il fallait”.
Ainsi que chaque jour, il se frictionna vigoureusement, s'habilla rapidement, puis se rendit dans la cour pour donner à manger aux lapins. Quand il se sentait mal, il n'aimait pas s'occuper d'eux, mais se refusait pourtant à confier cette tâche à quelqu'un d'autre : il s'était attaché à ces petites bêtes et était sûr en les soignant lui-même qu'elles ne manqueraient de rien. Faire cela comme il le voulait et comme il avait coutume de le faire - c'est-à-dire bien - était difficile. Il lui fallait aussi ménager ses forces afin de les conserver pour le travail intellectuel. Soigner les bêtes et nettoyer le clapier lui reposaient un peu l'esprit et le distrayaient, mais le fatiguaient physiquement : cela se remarquait dans sa capacité de travail. Il ne faisait rien lentement, ou à moitié; la lassitude et le découragement lui étaient inconnus. C'est pourquoi il ne pouvait souffrir l'inaction et la perte de temps que représentaient pour lui les visites et les conversations banales… Avec quelle ardeur il allait chercher dans la montagne les cactus qu'il replantait ensuite dans notre jardin ! Il se donnait tout entier à cette tâche; plein d'ardeur, il était le premier à se mettre au travail et le dernier à l'abandonner. Aucun des jeunes gens qui l'accompagnaient dans ses excursions n'était capable de le gagner de vitesse : il les dépassait tous les uns après les autres et finalement ils renonçaient… Il était infatigable. Souvent, tout en l'observant, je m’émerveillais de ce miracle. D'où tirait-il cette énergie, cette force physique? Il allait, chargé de ces cactus lourds comme du plomb, et ni le soleil d'un ardeur intolérable ni les montagnes aussi dures à gravir qu'à redescendre ne ralentissaient sa marche. Il semblait hypnotisé par le résultat à atteindre. C'est que le changement d'occupation était pour lui une véritable détente… Il trouvait dans le travail une compensation aux coups cruels qui s'acharnaient sur lui. Et plus dure était l'épreuve, plus passionnément il l'oubliait grâce au travail.
Pour des raisons de force majeure, les chasses aux cactus étaient de plus en plus rares. De temps en temps, las de notre vie monotone, il me demandait :
«Ne crois-tu pas que nous pourrions sortir une journée entière cette semaine?
- Pour aller aux travaux forcés, n'est-ce pas? M'écriais-je pour le taquiner. Et pourquoi pas?
- Le mieux serait de sortir très tôt. Que dirais-tu de six heures du matin?
- Ne penses-tu pas que cela te fatiguera?
- Non. Cela me revigore, au contraire. Et je te promets d'être raisonnable.»
Léon Davidovitch s'était habitué à donner à manger à ses lapins et à ses poules, qu'il observait toujours avec un grand intérêt, entre sept heures un quart, sept heures et demie, et neuf heures du matin. Parfois, il s'interrompait pour dicter une remarque, une idée qui lui venait à l'esprit tandis qu'il s'adonnait à cette besogne.
...Ce jour-là, il avait travaillé sans interruption dans le patio. Après le petit déjeuner, il m'avait répété qu'il se sentait tout à fait bien et voulait commencer à dicter un article sur l'instruction militaire aux Etats-Unis. Il se mit, en effet, à dicter.
A une heure, Rigalt, notre avocat dans l'affaire du 24 mai, vint nous voir. Après cette visite, Léon Davidovitch me dit qu'il devait remettre son article à plus tard et reprendre le travail entrepris sur le procès qui avait suivi l'attentat, ce qui le contraria un peu. Il convint avec son avocat qu'il fallait répondre à El Popular à propos d'un banquet au cours duquel on l'avait accusé d'avoir tenu des propos diffamatoires contre certaines gens.
«  Je vais prendre l’offensive et les traiter de cyniques calomniateurs, s’écria-t-il, la voix vibrante de défi.
Il est regrettable que tu ne puisses pas écrire cet article sur la mobilisation, remarquai-je.
Que puis-je faire ? Je dois l’abandonner pendant deux ou trois jours. J’ai demandé que l’on mette sur mon bureau tous les matériaux… Après le déjeuner, j’y jetterai un coup d’œil. »
Et il répéta encore, satisfait de son état physique  :
«  Je me sens vraiment bien.»
Après une courte sieste, il s’assit à son bureau, couvert de matériaux pour son article d’El Popular. Je remarquai que sa forme physique restait excellente et cela me rendit heureuse. Ces derniers temps, Léon Davidovitch s’était plaint d’une fatigue générale. Cela ne pouvait être que passager ; mais en de tels moments, il pensait « à eux » plus qu’il n’eût fallu. Ce jour-là nous semblait être pour sa santé l’aurore d’une période meilleure. Il avait bonne mine. De temps en temps, j’entrouvrais la porte doucement pour ne pas le gêner et je l’observais, assis à son bureau dans sa pose coutumière, penché sur son travail, la plume à la main. «  Encore un épisode, et ces annales seront terminées », pensais-je. C’est ainsi que s’exprime dans Boris Goudounov, le drame de Pouchkine, le vieux chroniqueur Pimen relatant les crimes du tsar Boris. Léon Davidovitch menait une vie de prisonnier ou d’anachorète, à ceci près que dans sa solitude, non seulement il était attentif à tous les événements du monde, mais il continuait à lutter avec acharnement contre ses ennemis idéologiques.
Il eut le temps jusqu’à cinq heures du soir d’enregistrer sur le dictaphone une partie de son article sur la mobilisation aux Etats-Unis, ainsi qu’une cinquantaine de petites pages de réponse à El Popular, c’est-à-dire aux perfidies de Staline. Tout au long de la journée, il jouit d’un équilibre parfait.
A cinq heures, comme toujours, nous avons pris le thé. A cinq heures vingt-cinq ou cinq heures et demie, je me suis mise au balcon. Je pouvais voir Léon Davidovitch dans le patio, près du clapier ouvert  : il donnait à manger aux lapins. Avec lui se trouvait un homme que je reconnus lorsqu’il retira son chapeau et se dirigea vers la maison. C’était Jacson. « Le voilà encore », pensai-je. Et je me demandai  : « Pourquoi vient-il si souvent en ce moment ? »
« J’ai terriblement soif et je voudrais un verre d’eau, dit-il aussitôt après m’avoir saluée.
- Voulez-vous une tasse de thé ?
- Non, non. J’ai mangé et mon déjeuner m’est resté là (il montrait sa gorge). Ca m’étouffe.» 
En effet, il était verdâtre et semblait très nerveux.
« Pourquoi avez-vous pris votre chapeau et votre imperméable ? (Il portait son imperméable sur son bras gauche, serré au corps.) Il y a du soleil aujourd’hui.
Mais vous savez que ça ne dure pas et qu’il peut pleuvoir. »
J’eus envie de répondre  : «  Il ne pleuvra sûrement pas. » Il se vantait généralement de ne jamais mettre ni chapeau ni imperméable, même par le plus mauvais temps, aussi ai-je ressenti une certaine gêne devant cette insistance.
«  Comment va Sylvia ? » repris-je.
Il ne m’entendit pas. Ma question sur l’imperméable et le chapeau avait dû le troubler. Il semblait absorbé. Follement nerveux, comme s’il eût été brusquement tiré d’un sommeil profond, il répondit enfin  :
«  Sylvia ? Sylvia ? »
Et se reprenant, il a ajouté négligemment  :
« Elle va bien. »
Puis il retourna vers le clapier près duquel se tenait toujours Léon Davidovitch. Je l’accompagnai et l’interrogeai  :
«  Il est prêt, votre article ?
- Oui, il est terminé.
- Tapé ? »
La main qui maintenait l’imperméable – auquel, je le vis plus tard, avaient été attachés le piolet et le poignard – fit un geste maladroit et, gardant le bras collé au corps, il me montra quelques feuilles dactylographiées.
«  Vous avez bien fait de l’apporter dactylographié. Léon Davidovitch n’aime pas les manuscrits mal présentés. »
Jacson était déjà venu à la maison deux jours plus tôt, avec le chapeau et l’imperméable. Je ne le vis pas, car malheureusement je n’étais pas là. Mais Léon Davidovitch me raconta sa visite et me dit qu’il avait une attitude un peu étrange. Il disait cela sans trop y attacher d’importance. Néanmoins, ayant observé certaines choses nouvelles, il n’avait pu s’empêcher de me faire part de son impression  :
«  Il m’a apporté son article, ou plutôt son brouillon… C’est bien confus. Je lui ai donné quelques conseils. On verra ce que cela donnera. »
Et il ajouta  :
« Hier, il ne s’est pas du tout conduit comme un Français. Il s’est assis tout de suite sur mon bureau et n’a pas quitté son chapeau.
- C’est drôle, fis-je. Il ne porte jamais de chapeau.
- Eh bien, cette fois, il en avait un  ! » s’exclama Léon Davidovitch sans arrêter sa marche.
Je conçus aussitôt une certaine méfiance. J’avais cru comprendre que Léon Davidovitch avait observé quelque étrangeté dans le comportement de Jacson, sans toutefois arriver à une conclusion précise. Cette conversation avait eu lieu la veille du crime.
...Le chapeau sur la tête… Le pardessus sur le bras… Assis sur le bureau… N’était-ce pas une répétition ? Il avait fait cela pour pouvoir par la suite se sentir plus sûr de ses mouvements.
Mais qui, alors, pouvait le deviner ? Qui pouvait prévoir que ce 20 août, un jour pareil aux autres, serait le jour du destin ? Rien ne faisait pressentir cette fatalité. Le soleil brillait depuis le matin, comme il brille toujours ici. Les fleurs largement épanouies embaumaient le jardin, et la pelouse était d’un vert brillant. Tous ici, chacun à sa façon, avaient le souci de rendre la tâche plus facile à Léon Davidovitch. Plusieurs fois, au cours de la journée, j’ai gravi les marches de cette terrasse, je suis entrée dans ce bureau, je me suis assise sur cette chaise, devant sa table de travail.
Tout cela était si ordinaire  ! Mais, précisément pour cela, si terrible, si tragique maintenant  ! Aucun de nous – pas même lui – ne pouvait prévoir l’imminence de la catastrophe. Et ce défaut d’intuition cachait un abîme…
Cette journée fut l’une des plus harmonieuses que nous ayons connues. Quand Léon Davidovitch était allé au jardin, vers midi, le voyant marcher tête nue sous le soleil ardent, je courus lui porter sa casquette blanche pour le protéger de la brûlure du soleil, alors qu’il était menacé d’une mort atroce  ! Nous ne sentions pas qu’il était déjà condamné, le désespoir ne déchirait pas encore nos cœurs.
Je me souviens que lorsque nos amis avaient installé le système intérieur d’alarme, j’avais attiré l’attention de Léon Davidovitch sur la nécessité qu’il y avait de poster un gardien près de la fenêtre. Cette mesure me paraissait indispensable. Mais il me fit observer qu’en ce cas, il faudrait étendre encore le système de défense et porter à dix le nombre de gardiens, ce qui eût été une charge supérieure aux moyens financiers et au matériel humain dont disposait notre organisation. Un gardien placé près de la fenêtre ne pouvait le sauver à un moment déterminé  : néanmoins, l’absence de protection à cet endroit me préoccupait… Un autre jour, Léon Davidovitch avait été impressionné par le cadeau que lui avaient envoyé nos amis  : un gilet blindé, une sorte de cotte-de-mailles. Je lui dis alors qu’il serait bon d’avoir quelque chose d’analogue pour se protéger la tête… Léon Davidovitch insistait pour que chaque camarade occupant le poste le plus exposé à un moment déterminé mis ce gilet blindé. A la suite de l’échec essuyé par nos ennemis le 24 mai, nous devinions que Staline n’en resterait pas là, et nous prenions nos dispositions en conséquence. Nous pensions que la prochaine attaque de la G.P.U. obéirait à une autre tactique et nous savions que la possibilité d’une agression commise par un de nos familiers, suborné par le G.P.U., n’était pas exclue. Mais ni la cotte-de-mailles ni le casque ne l’auraient protégé… On ne pouvait être à chaque seconde sur le qui-vive ni faire constamment usage de tous les moyens de protection. On ne pouvait consacrer sa vie à un travail d’auto-défense. Ou alors, la vie aurait perdu tout son sens...
Quand nous nous approchâmes, Jacson et moi, de Léon Davidovitch, celui-ci me dit en russe  :
«  Tu sais, il attend Sylvia. Ils partent demain. »
Il voulait ainsi m’indiquer qu’il serait bon de l’inviter, sinon à dîner, du moins à prendre le thé.
«Je ne savais pas que vous attendiez Sylvia et que vous partiez demain.
- Ah  ! oui. J’ai oublié de vous le dire.
- Dommage que nous ne l’ayons pas su  ! J’aurais pu vous donner une commission pour New York.
- Oh  ! je peux revenir demain matin…
- Non, non, merci. Cela nous dérangerait l’un et l’autre. »
Me tournant vers Léon Davidovitch, je lui dis en russe que j’avais déjà offert du thé à Jacson, mais qu’il avait refusé, se plaignant d’un malaise et d’une terrible soif, et qu’il s’était contenté de me demander un verre d’eau.
«  Vous êtes encore souffrant et vous avez mauvaise mine. C’est mal, cela. »
Il y eut un silence. Léon Davidovitch ne voulait pas quitter ses lapins et il ne semblait pas disposé à écouter la lecture de l’article. Mais il se fit violence et demanda  :
«  Alors, voulez-vous me lire votre article ? »
Sans hâte, il ferma les portes du clapier et retira les gants qu’il mettait toujours quand il s’occupait des animaux. Il prenait grand soin de ses mains qui se blessaient facilement, ce qui l’empêchait d’écrire et l’irritait. Sa plume, comme ses doigts, était toujours d’une rigoureuse propreté. Il secoua sa blouse bleue qui protégeait ses vêtements et à pas lents, en silence, nous nous dirigeâmes tous trois vers la maison. Je les accompagnai jusqu’au bureau. La porte se referma sur eux et j’entrai dans la pièce voisine.
Trois ou quatre minutes à peine s’étaient écoulées lorsque j’entendis un hurlement ; je ne sus pas immédiatement qui l’avait poussé. Mais je courus vers lui… Entre la salle à manger et la terrasse, Léon Davidovitch était debout, appuyé au chambranle de la porte, les bras ballants ; dans sa face ensanglantée se détachait le bleu éclair de ses yeux sans lunettes.
«  Qu’arrive-t-il ? Qu’arrive-t-il ? »
Je le pris dans mes bras, mais il ne me répondit pas tout de suite. Je pensais que quelque chose était tombé du toit, alors en réparation. Mais pourquoi était-il venu ici ? Il prononça distinctement, sans que sa voix révélât altération, amertume ou désespoir  :
«  Jacson » 
Dans sa bouche, ce mot signifiait  : « Tout est consommé.» Nous fîmes quelques pas et avec mon aide, il s’allongea sur la natte.
«  Natacha, je t’aime. »
C’était si inattendu, si lourd de sens, si grave et si solennel que, sans force et dominée par un tremblement de tout mon être, je m’inclinai vers lui.
«  Oh  ! Il faudra fouiller tous ceux qui entreront ici à l’avenir  ! »
Et doucement, avec d’infinies précautions, je glissai un oreiller sous sa tête blessée, je plaçai de la glace sur la blessure et avec un coton j’essuyai le sang qui coulait sur son visage ;
Il articula avec difficulté, d’une voix à peine perceptible  :
«  Il faut éloigner Sieva. »
Il me sembla qu’il ne se rendait pas compte de la difficulté qu’il avait à parler.
«  Tu sais, là-bas – et du regard il désignait la porte du bureau – j’ai senti… j’ai compris ce qu’il voulait faire… Il voulait me frapper encore… mais je l’en ai empêché… »
Le ton était calme, mais la voix était basse et les mots entrecoupés.
«  Mais je l’en ai empêché. » Cette phrase dénotait une certaine satisfaction. Ensuite Léon Davidovitch a parlé à Joe en anglais. Nous étions agenouillés Joe et moi, de chaque côté de lui. Je m’efforçais de le comprendre, mais je n’y parvenais pas. A ce moment, par la fenêtre, j’ai vu Charles entrer dans le bureau de Léon Davidovitch, très pâle, un revolver à la main.
«  Que faut-il faire ? demandai-je à Léon Davidovitch. Ils vont sûrement le tuer.
- Qu’ils ne le tuent surtout pas  ! Il faut l’obliger à parler », répondit-il, toujours aussi lentement et difficilement.
Tout à coup, un cri de douleur a retenti. J’ai lancé à Léon Davidovitch un regard interrogateur. D’un clin d’yeux à peine perceptible, il m’a indiqué la porte du bureau et a dit d’un ton indifférent  :
«  C’est lui... Le médecin n’est pas arrivé ?
- Il va venir tout de suite. Charlie est allé le chercher en voiture. »
Le médecin arriva, examina la blessure et déclara en maîtrisant son émotion qu’il n’y avait rien de grave. Léon Davidovitch le laissa parler tranquillement, comme s’il eût pu rien attendre d’autre d’un médecin en une telle circonstance. Mais il regarda Joe et lui dit en anglais en portant la main à son cœur  :
«  Je sens ici… que c’est la fin. Cette fois, ils ont réussi. »
Il voulait que ces mots ne fussent pas compris de moi.
... L’ambulance avançait à toute vitesse grâce au hurlement ininterrompu de ses sirènes et aux sifflets des agents motocyclistes qui l’escortaient au milieu de la circulation intense, de la foule dense et bruyante, des lumières nocturnes. Et nous, nous n’avions pas quitté notre blessé, le cœur dévoré d’une douleur et d’une anxiété insupportables. Il gardait sa lucidité. Sa main gauche était inerte contre son corps, paralysée ; le docteur Dutrm, quand il l’avait examiné dans la salle à manger, nous avait prévenus que cela se produirait. La droite, comme si elle n’eût point trouvé un endroit où se reposer, s’agitait constamment en décrivant des cercles et rencontrant la mienne de temps en temps. Il parlait plus péniblement. Me penchant sur lui au point de l’effleurer, je lui demandai comment il se trouvait.
«  Mieux maintenant » fit-il.
«  Mieux maintenant… » Un sourd espoir montait en moi. Le bruit assourdissant, les sifflets des motocyclistes, la sirène de l’ambulance n’avaient pas cessé, mais mon cœur battait d’espérance. «  Mieux maintenant. »
Nous passâmes la porte de la clinique. L’ambulance s’arrêta. Une multitude de gens nous entouraient. «  Parmi eux, il y a peut-être des ennemis, pensais-je. Comme toujours en semblable cas. Et où sont les amis ? Il faudrait que l’on protège la civière. »
On le déposa sur son lit. Silencieusement, les médecins se penchèrent sur la blessure. L’infirmière, selon leurs instructions, lui coupa les cheveux. J’étais debout à son chevet. Un léger sourire aux lèvres, il me dit  :
«  Le coiffeur est venu, tu vois. »
Il essayait d’adoucir ma peine.
Dans la journée, en effet, nous avions pensé appeler le coiffeur pour qu’il lui coupât les cheveux, mais nous ne l’avions finalement pas fait venir. Il s’en souvenait maintenant.
Léon Davidovitch invita Joe, qui se trouvait près de moi, à recueillir par écrit ses dernières pensées. Mais je n’ai su cela que plus tard.
«  Je suis sûr du triomphe de la IV° Internationale. En avant  ! »
Et lorsque je questionnai Joe sur ce qu’il lui avait dit, le jeune homme me répondit  :
«  Il m’a demandé de noter quelques statistiques sur la France. »
Il me parut surprenant qu’il parlât de statistiques en un tel moment… Peut-être se sentait-il mieux ?
Je restais debout à la tête du lit, maintenant la glace sur la blessure et essayant de comprendre ce que disaient les médecins. On commença à le dévêtir et afin de ne pas lui faire de mal en le remuant, on coupa aux ciseaux sa blouse de travail. Le docteur et l’infirmière échangèrent un coup d’œil attendri devant cette blouse d’ouvrier, puis ils coupèrent le gilet et la chemise. On lui enleva normalement son bracelet montre et ses sous-vêtements. Il me dit alors  :
«  Je ne veux pas qu’ils me déshabillent ; je veux que ce soit toi. »
Il dit cela très distinctement, mais la voix pleine de chagrin. Ces paroles furent les dernières qu’il m’adressa.
Quand j’eus fini, je me penchai et posai mes lèvres sur les siennes. Il me rendit mon baiser longuement. Tel fut notre adieu. Mais nous ne le savions pas. Il perdit connaissance, et l’opération ne le ramena pas à lui. Sans quitter du regard, je suis restée toute la nuit près de lui, attendant le réveil. Ses yeux étaient fermés, mais la respiration, tantôt difficile, tantôt calme, inspirait cependant confiance. Le lendemain passa encore ainsi. Vers midi, comme l’avaient prévu les médecins, il y eut une amélioration. Mais à la fin de l’après-midi, la respiration se modifia brusquement  : elle s’accélérait. J’en conçus aussitôt une mortelle angoisse. Les médecins et le personnel de la clinique entouraient le lit, visiblement très émus. Je m’affolai et ne pus m’empêcher de demander ce que cela signifiait. Un médecin m’assura avec ménagement que cela cesserait bientôt ; les autres se taisaient. Je compris brusquement le sens de ces paroles faussement consolatrices  : la situation était désespérée. Ils le soulevèrent. Sa tête s’inclina sur le côté et ses bras tombèrent le long de son corps, comme dans la « Descente de Croix » de Titien ; un bandage remplaçait la couronne d’épines.
Ses traits n’avaient rien perdu de leur pureté ni de leur fierté  : on eût dit qu’il allait se relever tout à coup et décider lui-même de son sort. Mais sa blessure était trop profonde. Le réveil si anxieusement attendu ne vint pas. Jamais nous n’entendrions de nouveau sa voix. Il n’est plus de ce monde.
Un jour, il sera vengé. Tout au long de sa belle et héroïque existence, Léon Davidovitch a cru à la libération de l’avenir humain. Sa foi ne vacilla pas un seul instant au cours de ses dernières années, mais au contraire se fortifia et se durcit  : l’humanité future, libérée de sa misère, ne connaîtra plus la violence. C’est lui qui m’a appris à croire cela.

:: Le 20 août 1940, Staline faisait assassiner Trotsky (#1)


Le 20 août 1940, un homme de main du Guépéou, Ramon Mercader (connu à l'époque sous les noms de Jacson et Mornard), qui avait réussi à s'infiltrer dans l'entourage de Trotsky, alors réfugié au Mexique, lui assénait un coup de piolet mortel. Trotsky décéda le lendemain. Après un premier attentat manqué, quelques semaines auparavant, Staline avait enfin réussi son coup.

Qu'à un moment où la guerre battait son plein en Europe les services secrets de Staline aient mis tant d'acharnement, consacré tant d'efforts et tant de moyens pour éliminer à des milliers de kilomètres de Moscou le vieux leader révolutionnaire, voilà ce que peuvent difficilement comprendre ceux pour qui le combat entre Trotsky et Staline ne s'explique que par une rivalité personnelle. Staline avait certes la rancune tenace. Mais l'élimination physique de Trotsky était pour lui, en cette année 1940, une nécessité politique.

Dès que les menaces d'un nouveau conflit armé international s'étaient précisées, au milieu des années 1930, Staline, avec le soutien de la couche de privilégiés qui avaient usurpé le pouvoir en URSS, entreprit d'éliminer les hommes qui avaient dirigé la Révolution d'octobre. La bureaucratie savait en effet que la guerre pouvait entraîner une vague révolutionnaire, et que son pouvoir n'y survivrait pas. Les procès de Moscou furent la manifestation la plus spectaculaire de cette répression. Mais plus discrètement, des milliers d'opposants furent exécutés, et à l'été 1940 l'immense majorité des hommes et des femmes qui avaient joué un rôle quelque peu notable au cours de la révolution et de la guerre civile avaient disparu.

Restait Trotsky, que Staline avait expulsé d'URSS en 1929, à un moment où il n'avait pas encore la possibilité de faire assassiner ses opposants, et qui après un bref passage dans des pays comme la Norvège et la France, où on lui refusait la possibilité de poursuivre son combat politique, avait fini par trouver refuge au Mexique. Et aussi isolé qu'il ait été, Trotsky continuait à représenter pour Staline un danger majeur.

Bien qu'il ait multiplié les bassesses devant Hitler, Staline ne pouvait pas être sûr de rester à l'écart du deuxième conflit mondial. La guerre contre la Finlande, durant l'hiver 1939-1940, avait révélé les faiblesses d'une Armée rouge décapitée par l'élimination de ses chefs les plus prestigieux. Une défaite militaire, devant l'Allemagne nazie, aurait pu faire apparaître Trotsky, le fondateur de l'Armée rouge, l'organisateur de la victoire pendant la guerre civile, comme un recours aux yeux de tous ceux qui dans la population, dans l'armée, dans l'appareil d'État, ne voulaient pas voir l'URSS s'effondrer.
Voilà l'option que l'assassinat de Trotsky écartait à jamais. Et en même temps, le coup de piolet de l'assassin tranchait le seul lien qui subsistait entre la génération des militants qui avaient joué un rôle dirigeant dans la vague révolutionnaire de 1917-1919, et la génération qui était venue au combat politique à l'heure du stalinisme triomphant.

Trotsky, par le combat qu'il mena durant les dernières années de sa vie, nous a légué un capital politique irremplaçable, en assurant la défense des idées communistes que le stalinisme prostituait, en expliquant aussi, d'un point de vue marxiste, comment la première révolution prolétarienne victorieuse de l'histoire avait pu donner naissance à la dictature sanglante de Staline.

Mais son assassinat ne fut pas seulement une tragédie personnelle. C'en fut une aussi pour tout le mouvement révolutionnaire. En achevant de briser la chaîne humaine nécessaire à la transmission de l'expérience vivante, Mercader-Mornard porta un coup terrible à ce mouvement, un coup dont soixante ans après nous subissons toujours les conséquences. Ce n'est pas pour rien qu'en 1961 les héritiers de Staline, en la personne de Khrouchtchev, le décorèrent pour services rendus.

Mais la répression stalinienne, pas plus que les bourreaux fascistes, n'ont pu tuer définitivement les idées communistes. Parce que celles-ci sont la seule réponse possible à la barbarie capitaliste.

Jean SANDAY, LO n°1934

:: Le 20 août 1940, Staline faisait assassiner Trotsky [#2]

Le 20 août 1940, à Mexico, Léon Trotsky mourait, assassiné par un agent de Staline, Ramon Mercader. Le tueur avait réussi depuis longtemps à pénétrer son entourage, preuve que l'opération était minutieusement préparée de longue date. Sous prétexte de lui soumettre un article, il approcha et frappa mortellement Trotsky à la tête avec un piolet. Trotsky se savait menacé. D'ailleurs, quelques semaines auparavant, il avait déjà échappé de justesse à un attentat organisé par des hauts responsables du parti stalinien mexicain.

À 61 ans, étaient brutalement interrompus un combat et une vie consacrés intégralement à la révolution prolétarienne et au communisme.

Né en 1879 dans une famille d'agriculteurs juifs d'Ukraine, le jeune Trotsky avait rencontré les idées socialistes au lycée. Étudiant brillant, il se consacra très tôt à l'agitation révolutionnaire et l'action clandestine auprès des ouvriers.

Un militant révolutionnaire professionnel

À 18 ans, emprisonné à Odessa, il adhéra au marxisme. Comme pour bien des révolutionnaire russes, ce sera le premier mais pas le dernier séjour en prison. Déporté en Sibérie, il s'en évada et fut exilé. À Londres, il collabora avec Lénine. Mais de 1903 à 1917, des divergences sur les questions organisationnelles, qui étaient en débat dans l'ensemble de la social-démocratie, les séparèrent.
En janvier 1905, la révolution éclata dans l'Empire russe. Trotsky parvint à rentrer clandestinement en Russie. En octobre, à Saint-Pétersbourg fut créé le Soviet, véritable direction prolétarienne de la révolution dont Trotsky, qui avait alors 26 ans, devint le président.
Avec l'échec de la révolution de 1905, Trotsky fut arrêté, condamné au « bannissement à vie » et déporté près du cercle polaire. À nouveau il s'évada et séjourna dans diverses capitales européennes. Il était à New York quand éclata la révolution russe de février 1917…

Le parti de Lénine et Trotsky

Lénine, en exil, puis de retour en Russie, dut convaincre le parti bolchévique de mener une action politique vers la conquête du pouvoir par le prolétariat.
Trotsky alors était en complet accord avec cette perspective, avec l'analyse et les objectifs défendus par Lénine. C'est sans réserve qu'il rejoignit donc, avec quelques milliers de militants regroupés autour de lui, le parti bolchévique.

Très rapidement, comme en 1905, Trotsky devint l'orateur le plus populaire chez les ouvriers de Pétrograd. En septembre, les bolchéviks devinrent majoritaires aux soviets de Pétrograd, de Moscou et d'autres villes importantes du pays. En octobre, le prolétariat renversait le gouvernement et s'emparait du pouvoir. Pour les travailleurs, en Russie et à l'étranger, Trotsky incarnait avec Lénine la révolution russe victorieuse.

En mars 1918, Léon Trotsky fonda l'Armée rouge. Commissaire du Peuple à la Guerre, il réussit à organiser avec efficacité la défense militaire du jeune État ouvrier, encerclé et agressé par les puissances capitalistes et la contre-révolution, en s'appuyant sur l'enthousiasme et la détermination de la population laborieuse.

Les dirigeants bolchéviques étaient convaincus, comme tous les révolutionnaires de l'époque, que la Russie tsariste était le « maillon le plus faible » de la chaîne des pays capitalistes et que l'avenir de la révolution russe était lié à la révolution internationale, en particulier dans les bastions impérialistes.
C'est la raison pour laquelle les dirigeants bolchéviks proclamèrent, dès mars 1919, la Troisième Internationale, considérée comme le parti mondial de la révolution dont Léon Trotsky rédigea le manifeste de fondation.

Mais la vague révolutionnaire subit la trahison active de la social-démocratie. Les partis communistes, jeunes et inexpérimentés, ne furent pas à la hauteur de la situation, d'autant que cette vague, défaite après défaite, s'affaiblissait. Ce recul alimenta un courant réactionnaire dans le pays des Soviets et engendra sa dégénérescence. L'URSS se retrouva isolée, le pays, arriéré, était exsangue. Les Soviets avaient cessé de jouer leur rôle. C'est dans ce contexte que, dans le Parti et l'appareil d'État, se développa une couche de bureaucrates qui, du fait de leur position, bénéficiaient d'avantages matériels et moraux qu'ils entendaient conserver. Staline devint leur représentant. Vieux-bolchévik, mais dirigeant de second plan, quasi inconnu des masses, il mit à profit son poste de Secrétaire général, fonction essentiellement administrative, pour tisser sa toile au sein du Parti.

Contre la bureaucratie et le stalinisme

Avec la maladie puis la mort de Lénine, en janvier 1924, Staline lança une campagne de calomnies contre Trotsky. Une gigantesque entreprise de falsification de l'Histoire fut alors mise en marche.
Dans le Parti et l'Internationale, la clique bureaucratique écarta de véritables révolutionnaires et s'appuya sur des ralliés, des arrivistes qui avaient souvent été de l'autre côté des barricades pendant la révolution. On sanctionna toute discussion dans le parti. Toute critique valait la déchéance immédiate. Quelques années plus tard, elle vaudra une balle dans la nuque.

Bon nombre d'historiens bourgeois ont voulu réduire la lutte entre Staline et Trotsky à une rivalité de personnes, une querelle de succession. En fait, derrière les hommes, il y avait l'affrontement de forces sociales. Trotsky, comme Lénine, défendait en URSS, comme dans le restant du monde, une politique correspondant aux intérêts historiques du prolétariat et du communisme ; Staline était l'instrument d'une bureaucratie soucieuse de conserver et d'accroître ses privilèges au détriment du prolétariat et de son État.

Sous couvert d'une théorie mise en place pour la circonstance, qui prétendait que l'on peut construire le socialisme dans un seul pays, Staline rompit avec la politique révolutionnaire bolchévique qui considérait la révolution russe comme l'avant-poste de la révolution internationale.

En octobre 1927, Léon Trotsky fut exclu du Parti bolchévique ainsi que des milliers de ses partisans, puis déporté à Alma-Ata, en Asie centrale. De là, il continua la lutte, entretenant des liens et correspondant avec les autres opposants déportés aux quatre coins de l'URSS.

Une repression féroce s'abattait sur ces opposants et leur famille. Si certains, face aux tortures et au chantage, finirent par capituler, bon nombre surent garder la même intransigeance que Trotsky et seul l'assassinat put les faire taire.

Planète sans visa

Mais en janvier 1929, Staline n'osa pas assassiner Trotsky. Il l'exila hors d'URSS, pensant ainsi l'isoler définitivement et le mettre hors d'état de continuer le combat. Il se trompait.
Malgré le flot de calomnies répandu par les staliniens, malgré l'assassinat de ses collaborateurs et des membres de sa famille, malgré la complicité des grandes puissances occidentales, qui se prétendant démocratiques, lui refusèrent souvent ne serait-ce qu'un simple visa, Trotsky va continuer la lutte. Par ses écrits, par sa correspondance, il va agir pour regrouper autour de lui une opposition communiste de gauche et combattre pied à pied la politique contre-révolutionnaire de Staline et de l'Internationale à sa botte.

Il ne s'est pas contenté de dénoncer le stalinisme, il en a expliqué aussi les racines. Il a su expliquer un phénomène complètement inédit dans l'Histoire : la dégénerescence de la première révolution ouvrière victorieuse par la formation d'une couche sociale entièrement nouvelle, la bureaucratie. Et c'est à ces questions, vitales non seulement pour l'époque mais pour l'avenir du mouvement ouvrier et de l'humanité, qu'il a su donner une réponse militante en s'appuyant sur la méthode marxiste.

Un héritage indispensable pour les révolutionnaires

Trotsky restait le seul dirigeant révolutionnaire de sa génération, possédant l'expérience et un capital politique qu il savait devoir transmettre en dépit des pires difficultés, de la répression féroce organisée par la dictature stalinienne.

Trotsky écrivait en 1935 : « Le travail que je fais en ce moment - malgré tout ce qu'il a d'extrêmement insuffisant et fragmentaire - est le travail le plus important de ma vie, plus important que 1917, plus important que l'époque de la guerre civile, etc. […] Je ne peux pas dire que mon travail ait été irremplaçable, même en ce qui concerne la période 1917- 1921, tandis que ce que je fais est dans le plein sens du terme irremplaçable. »

Bien que traqué, Trotsky restait une menace si grande que, dès le début de la guerre, Staline le fit assassiner, privant la IVe Internationale qu'il venait de fonder de sa seule direction politique.
Staline, comme les dirigeants capitalistes, craignait qu'au travers de cette guerre, comme lors de la précédente, la classe ouvrière et une nouvelle génération militante renouent avec les idées communistes révolutionnaires, avec la tradition bolchévique, c'est-à-dire avec le trotskysme.

Léon Trotsky a maintenu le drapeau du communisme contre ses fossoyeurs. Par son analyse de la dégénérescence de l'URSS et par toute son activité de militant révolutionnaire prolétarien, il a légué aux nouvelles générations un capital politique unique permettant de comprendre le monde actuel afin d'agir pour le transformer.

LO 


mercredi 8 juillet 2015

:: 6 juillet 1967 : guerre du Biafra [LO, juillet 2007]

Le 30 mai 1967, un colonel ibo proclamait l'indépendance de la province orientale du Nigeria sous le nom de République du Biafra. Cette sécession allait déboucher sur une longue et sanglante guerre civile qui, entre le 6 juillet 1967 et la mi-janvier 1970, fit près de 2 millions de morts. La famine provoquée par le blocus terrestre et maritime de la région sous contrôle biafrais rendit ce conflit tristement célèbre. Quant aux combattants, les uns croyaient défendre leur droit à un État indépendant, les autres croyaient défendre l'unité du Nigeria, mais ils moururent surtout pour les intérêts des trusts pétroliers.

À l'époque de son indépendance, en 1960, le Nigeria était l'un des pays les plus étendus et les plus peuplés d'Afrique. Il comptait 56 millions d'habitants et regroupait plus de 200 ethnies se rattachant à trois grands groupes : les Haoussas vivant au nord, les Yoroubas au sud-ouest et les Ibos au sud-est. Le colonisateur anglais avait utilisé les divisions ethniques pour établir un système fédéral qui fragilisait le pays. Dans les années qui suivirent l'indépendance, les dirigeants des trois régions officielles s'affrontèrent pour le contrôle de l'appareil d'État.

Les élections de 1965 exacerbèrent ces rivalités. Les résultats, entachés par des fraudes massives, donnèrent une majorité écrasante à l'Alliance Nationale Nigeriane (parti haoussa) alliée aux conservateurs yoroubas. Se sentant menacés, des officiers ibos organisèrent un coup d'État et placèrent le général Ironsi à la tête de l'État fédéral. Les leaders des principaux partis furent assassinés et les partis interdits.

Vers la sécession

En août 1966, Ironsi fut à son tour renversé et assassiné. Une junte militaire, originaire du nord et à majorité musulmane, prit le pouvoir et le remit au général Gowon. Dans le nord du pays, la tension monta entre musulmans, majoritaires, et chrétiens. Des massacres furent perpétrés contre des Ibos.

Entre temps la situation s'était considérablement compliquée avec la découverte d'importants gisements pétroliers dans le delta du Niger et au large des côtes orientales. Dès 1966, leur production, contrôlée par Shell, BP et American Overseas, atteignait 10 millions de tonnes par an. Deux tiers des puits se situaient dans la région peuplée majoritairement par les Ibos. Cet enjeu pétrolier était d'autant plus important pour eux que les récentes persécutions contre les ressortissants de leur ethnie dans le nord avaient provoqué un retour massif dans leur région d'origine, la région orientale précisément.

Le colonel Ojukwu, gouverneur militaire de cette région, fief des Ibos, refusa de reconnaître l'autorité de Gowon. Le projet de redécoupage que ce dernier préparait, qui aurait fait passer le pays de 3 à 12 régions et surtout privé les Ibos de la manne pétrolière, accéléra le divorce. Le 30 mai 1967, Ojukwu proclama l'indépendance du Biafra, avec Enugu pour capitale.

Le pouvoir fédéral ne pouvait accepter cette sécession. Début juillet 1967, les troupes fédérales passèrent à l'offensive.

Au début, l'armée biafraise remporta quelques succès. Elle compléta sa mainmise sur les ressources pétrolières en s'emparant en août 1967 de la région du centre-ouest qui concentrait un tiers des puits. Mais l'armée fédérale ne tarda pas à reprendre le dessus : Enugu tomba le 28 septembre 1967, Port Harcourt et ses champs pétrolifères le 24 mai 1968. Le Biafra ne fut bientôt plus qu'un réduit surpeuplé.

Le soutien de la France au Biafra... et surtout à ELF

Gowon reçut le soutien de l'URSS et, après quelques hésitations, de la Grande-Bretagne et des États-Unis. Le Biafra, lui, fut soutenu par la France et certains de ses vassaux africains comme le Gabon et la Côte-d'Ivoire, ainsi que par le Portugal, l'Espagne, l'Afrique du Sud et Israël.

En jouant la carte des sécessionnistes biafrais, De Gaulle comptait bien améliorer la position d'Elf face à ses concurrents anglo-américains pour l'exploitation du pétrole de la région. L'impérialisme français était d'autant plus enclin à soutenir la sécession qu'elle ne pouvait qu'affaiblir le Nigeria, qui constituait par sa taille, aux frontières de sa zone d'influence, un pôle d'attraction pour les petits États de la région.

Officiellement, le gouvernement français n'accordait qu'une aide " logistique " aux Biafrais, en réalité il leur fit passer des tonnes d'armes et de munitions, ainsi que des mercenaires et des conseillers militaires comme Bob Denard. Alors qu'avec la chute de Port Harcourt, le Biafra se trouvait non seulement privé d'accès terrestres mais également privé d'accès à la mer, l'impérialisme français organisa un pont aérien qui permit au Biafra de durer.

À partir d'août 1968, des millions de Biafrais se retrouvèrent coincés sur quelques milliers de kilomètres carrés, ce qui entraîna une gigantesque famine, ainsi que des épidémies meurtrières. Cette tragédie, qui fit près de 2 millions de morts parmi la population ibo, fut largement médiatisée, notamment en France où le gouvernement, au nom de l'aide humanitaire, en profita pour intensifier ses rotations aériennes... et ses livraisons d'armes clandestines.

Finalement, après trente mois d'affrontements, les dirigeants biafrais capitulèrent le 12 janvier 1970. Ojukwu quitta le pays. Grâce à l'argent du pétrole, le pays put se relever peu à peu des destructions de cette guerre civile.

Quant à la région du delta du Niger, elle reste aujourd'hui encore une zone convoitée par diverses bandes armées qui veulent s'approprier une partie de la manne pétrolière.

Roger MEYNIER (LO, juillet 2007)

:: 26 juillet 1956 : nationalisation du canal de Suez [LO, juillet 2006]

Il y a cinquante ans le gouvernement égyptien, présidé par Gamal Abd-El Nasser, décidait de nationaliser le canal de Suez. Ce canal qui se trouve sur son territoire et par où transite une bonne partie du trafic maritime entre l'Asie et l'Europe était jusque-là contrôlé conjointement par la France et la Grande-Bretagne. Par cette nationalisation Nasser entendait proclamer que l'Egypte reprenait le contrôle de cette enclave occidentale sur son territoire. Les revenus du canal devaient être consacrés à la construction du barrage d'Assouan sur le Nil, et permettre, affirma Nasser, le développement de l'agriculture égyptienne.

Nasser affirmait une politique indépendante des vieilles puissances coloniales et en particulier de la Grande-Bretagne. L'Egypte avait en effet été une quasi-colonie britannique de 1882 à 1914. Durant toute cette période le «consul anglais» régnait en maître. À partir de 1914, le statut du pays évolua du protectorat à la semi-indépendance, mais toujours sous la férule anglaise et toujours avec des gouvernements égyptiens aussi corrompus qu'ils étaient serviles vis-à-vis des Anglais.

Quand les «Officiers libres», dont faisait partie Nasser, prirent le pouvoir par un coup d'état en 1952, on mourrait encore de faim en Egypte et la moitié de la population était atteinte par des maladies endémiques. À côté de cela les Anglais, militaires et civils, vivaient dans des quartiers réservés, allaient à leur club et jouaient au golf sur des terrains arrosés et entretenus. Le canal était un symbole de la domination anglaise, traversant l'Egypte, gardé militairement par les Anglais, où les pilotes étaient anglais ou français, les droits de passage tombaient dans les coffres de la Compagnie du Canal.

La nationalisation du canal revêtait une valeur symbolique. Nasser put déclarer que, lorsque le canal fut acquis à l'Egypte, «le dernier verrou du dernier empire était tombé».

Dans le contexte de 1956, cette nationalisation était une véritable gifle au visage des puissances colonialistes. Elle valut à Nasser une popularité immense dans le peuple égyptien et dans le monde arabe en général. Elle lui valut aussi une haine farouche des gouvernements anglais et français et de tous ceux qui n'avaient pas encore compris que le temps des colonies était désormais fini.

Le Premier ministre britannique déclara aussitôt: «Nous ne pouvons pas accepter cet acte de pillage». En France, Guy Mollet, président du conseil, socialiste, exigea une «riposte énergique et sévère contre l'apprenti dictateur». La presse européenne se mit à comparer, à longueur de colonnes, Nasser à un « nouvel Hitler ».

Les gouvernements français et britannique préparèrent donc une intervention militaire pour mettre Nasser au pas. L'État d'Israël, qui n'avait pas dix ans d'existence, choisit alors de se mettre de manière éclatante à leur service. Alors que la nationalisation du canal de Suez ne menaçait en rien ses intérêts vitaux, Israël accepta de jouer le rôle de provocateur, lançant en octobre 1956 une opération militaire qui fournit le prétexte permettant aux armées française et anglaise d'intervenir directement en Egypte. Sous prétexte de «garantir» la liberté de navigation sur le canal, à partir du 1er novembre les corps expéditionnaires français et anglais commencèrent à bombarder les grandes villes égyptiennes avant de lâcher leurs parachutistes sur Port-Saïd.

Finalement, après quelques jours de combats qui coûtèrent très cher au peuple égyptien, ce furent les États-Unis qui mirent fin à la crise en obligeant Français, Anglais et Israéliens à se retirer. Le veto américain ayant eu beaucoup plus de poids que l'ultimatum lancé par l'URSS... après que les USA eurent fermement condamné l'expédition franco-britannique.

Le canal de Suez restait égyptien. Les États-Unis n'entendaient pas, à ce moment-là, aider leurs alliés mais néanmoins concurrents à conserver leurs chasses gardées coloniales et ne souhaitaient pas qu'une guerre déstabilise la région pour un prétexte comme celui du canal de Suez dans lequel ils n'avaient pas d'intérêt. C'était aussi l'occasion pour l'impérialisme américain d'affirmer que dorénavant ce serait lui qui ferait la loi au Proche-Orient, en lieu et place des deux vieilles puissances coloniales.

Mais le choix d'Israël de s'opposer aussi directement aux aspirations profondes des peuples arabes, ce choix de se mettre sans vergogne au service de l'oppresseur, de servir de mercenaire aux propriétaires du canal de Suez, allait marquer profondément et durablement la conscience des populations du Proche-Orient.

La France, déjà empêtrée depuis deux ans dans la guerre d'Algérie, mettrait encore six ans à reconnaître que le temps des colonies était fini.

Le nationalisme nasserien, lui, après avoir flirté avec l'URSS, tout en jetant les communistes en prison, se rapprocha des États-Unis et les successeurs de Nasser allaient se montrer des alliés de plus en plus complaisants des puissances occidentales.

Le canal de Suez est resté nationalisé. Mais l'économie de la région est toujours étouffée par l'impérialisme, la pauvreté des masses égyptiennes et arabes faisant les profits des trusts occidentaux. Pour le peuple égyptien le combat pour se libérer du joug du capital financier international et de ses bourgeois locaux reste à mener.

Paul GALOIS (juillet 2006)

:: Espagne, 17 juillet 1936 : les généraux Mola et Franco déclenchent un soulèvement militaire contre le gouvernement de Front Populaire

Le 17 juillet 1936, les généraux Mola à Pampelune et Franco aux Canaries déclenchèrent un soulèvement militaire contre le gouvernement de Front Populaire. Ce soulèvement, parti des casernes du Maroc espagnol, s'étendit rapidement le 18 juillet à toutes les grandes villes d'Espagne.

Le gouvernement commença par nier l'existence du putsch, puis au mépris de toute vérité, il proclama qu'il tenait la situation bien en mains. Enfin, lorsque la gravité de la situation fut indéniable, il démissionna purement et simplement, le Premier ministre Casares Quiroga masquant sa veulerie derrière un bon mot: « Ils se sont soulevés, alors moi je vais me coucher ».

Ce furent les travailleurs eux-mêmes, mal armés mais avec audace et héroïsme, qui organisèrent la résistance contre le coup d'État.

Alors que le gouvernement de Front Populaire avait déjà accepté son sort, alors que le Parti Socialiste et les syndicats les laissaient sans consignes, les travailleurs se lancèrent à l'assaut des casernes avec le peu d'armes qu'ils possédaient, désarmèrent les gardes civils.

À Barcelone, les ouvriers avaient, dès le 17 juillet, récupéré des armes sur les navires de guerre du port. Leur détermination fit basculer la garde civile de leur côté. Les militaires finirent par capituler. À Madrid, les travailleurs en colère imposèrent qu'on leur distribue des armes. Mais la plupart des armes étaient sans culasse, inutilisables. Le 20 juin, avec le peu de moyens dont ils disposaient, ils donnèrent l'assaut à la caserne aux mains des officiers rebelles, où les culasses étaient entreposées. Les casernes furent prises d'assaut les unes après les autres.

Le coup d'État franquiste se transforma ainsi en révolution. En ces jours de juillet 1936, le prolétariat espagnol écrivit une des pages les plus héroïques de la lutte pour l'émancipation humaine.

Dans les deux plus grandes villes d'Espagne, mais aussi dans de nombreuses villes et villages, les exploités en armes occupèrent les terres, les entreprises, les bureaux, contrôlant les entreprises, le téléphone, le courrier, les moyens de transport. Les maisons des riches furent réquisitionnées, les hôtels de luxe se transformèrent en restaurants populaires. La population s'organisa en milices, formant des comités dont les décisions étaient les seules appliquées.

Pendant les semaines qui suivirent, il aurait été possible, en s'appuyant sur cette impulsion révolutionnaire qui venait après des années de combats contre les riches, l'Église et l'armée, d'organiser et de centraliser ces milliers d'initiatives et d'établir, de renforcer le pouvoir des comités pour en faire de véritables organes de pouvoir. Le Parti Socialiste, le Parti Communiste firent l'inverse et mirent toute leur énergie en oeuvre pour que se reconstitue le pouvoir bourgeois, en prétendant que les nécessités de la guerre contre l'armée franquiste, qui occupait toute une partie du territoire espagnol, exigeait cela. Les dirigeants anarchistes -au nom du fait qu'ils étaient opposés à prendre le pouvoir- participèrent eux aussi à cette trahison en fournissant des ministres à un gouvernement qui s'était donné comme tâche de rétablir l'ordre bourgeois. Grâce aux grandes organisations qui avaient la confiance de la classe ouvrière, le vieil appareil d'État reprit donc les choses en main, en détruisant l'élan révolutionnaire au nom d'une prétendue efficacité économique et militaire que la marche des événements ne cessa de contredire.

Aujourd'hui, en Espagne, à l'occasion du 70e anniversaire du début de la guerre civile, la gauche parlementaire a souhaité rappeler les événements avec une déclaration au Congrès des députés intitulant l'année 2006 «Année de la mémoire historique». Tous les groupes politiques (sauf le Parti Populaire, de droite) ont fait le 22 juin une déclaration dans laquelle ils rendaient hommage à toutes les femmes et hommes qui «ont défendu des valeurs démocratiques» et furent victimes de la guerre civile et aussi de la répression franquiste qui a suivi pendant des années. Ils ont rendu hommage à la Deuxième République, qualifiée d'«antécédent de l'actuel régime parlementaire». Il est également prévu une loi qui devrait réparer, d'une façon ou d'une autre, les torts faits aux victimes de la répression franquiste.
Ces hommages et compensations viennent trente ans après la mort de Franco et correspondent à bien des calculs politiques de la part des dirigeants du Parti Socialiste ou du Parti Communiste (qui après avoir accepté le drapeau franquiste et la monarchie ressortent aujourd'hui de la naphtaline le drapeau de la Deuxième République et réclament la Troisième). Mais ils sont aussi le résultat de l'action de dizaines d'associations qui se font les défenseurs de la «mémoire historique», associations composées de familles de victimes, de militants de gauche, qui mettent en la lumière le véritable drame du franquisme et luttent pour une réparation aux victimes, l'annulation des jugements franquistes et la dénonciation du régime assassin de Franco.

Ces associations, sans l'aide d'aucun gouvernement, ont établi le nombre de victimes exécutées par le franquisme, non seulement pendant la guerre civile mais pendant les années qui ont suivi: plus de 150000, dont 30 à 35000 ont été jetés dans des fosses communes.

Mais ce que l'on peut souhaiter, c'est que les militants qui se penchent sur ce passé aillent jusqu'au bout de la «mémoire historique», et comprennent que cette dramatique répression qui fut la conséquence de la défaite du peuple espagnol est aussi liée à la trahison des partis et organisations de gauche.

Il est évident aujourd'hui que le gouvernement de Zapatero et ses alliés s'efforcent d'occulter, derrière les hommages rendus à la «démocratie» et à la «République», l'ampleur de la révolution sociale qui mit en échec, en juillet 1936, le coup d'État franquiste.

La «meilleure réparation» qui puisse se faire aujourd'hui vis-à-vis des victimes du franquisme, c'est de comprendre ce qui s'est passé dans ces années de révolution. De comprendre pourquoi et comment tout un peuple en armes, soulevé, héroïque, a été dépossédé, trahi, avant que des milliers de ses fils ne soient fusillés.

Bien sûr, la société espagnole d'aujourd'hui n'est pas celle de 1936, mais l'exploitation, la dictature de l'argent, n'ont pas disparu, bien au contraire. Alors, la leçon de ces journées de juillet, c'est que les travailleurs peuvent organiser eux-mêmes une société sans classes sociales, sans la dictature de l'argent et des politiciens à son service. Et cette leçon, elle, reste d'actualité.

Jacques MULLER (LO, juillet 2006)

:: 16 et le 17 juillet 1942 : quand le gouvernement français organisait la rafle des juifs [LO, juillet 2002]

Il y a soixante ans, le 16 et le 17 juillet 1942, la police française arrêtait plus de 13 000 Juifs à Paris et les parquait dans le Vélodrome d'Hiver. Ces milliers d'hommes, de femmes et d'enfants furent ensuite conduits à Drancy, Pithiviers et Beaune-la-Rolande dans le Loiret, avant d'être déportés vers les camps d'extermination.

Toute l'opération fut réalisée sans l'aide d'un seul soldat ou policier allemand ; dans leur sale besogne, les autorités françaises firent même preuve d'un zèle qui allait bien au-delà des exigences formulées par les responsables de l'armée allemande.

En France, les premières rafles de Juifs commencèrent durant l'été 1941. Le 20 août 1941, une rafle permit d'arrêter plus de 4000 Juifs, qui furent parqués dans le camp de Drancy récemment ouvert. Ce furent les nazis eux-mêmes qui demandèrent aux autorités françaises de stopper les rafles, n'ayant pas encore les moyens " logistiques " de transporter les Juifs vers des camps ni de les y exterminer à un rythme suffisant.

La " solution finale ", c'est-à-dire l'extermination en masse des Juifs dans les chambres à gaz, ne devait en effet se mettre en place qu'à partir de 1942.

En juin 1942, le responsable de la " solution finale ", Eichmann, exigea des pays amis, dont la France faisait partie, qu'ils arrêtent et transfèrent vers le camp d'Auschwitz le plus grand nombre de Juifs possible, à condition que ceux-ci fussent âgés de plus de 16 ans. Le chef du gouvernement, Pierre Laval, secondé par René Bousquet, alors secrétaire général de la police, négocièrent avec les plus hautes autorités allemandes pour qu'elles acceptent y compris les enfants.

Sans attendre la réponse, dès le 16 juillet, les policiers et gendarmes français se jetèrent sur les quartiers juifs de la capitale, avec un zèle qui en dit long sur leurs propres sentiments racistes.

Plus de 13 000 Juifs furent donc arrêtés et parqués dans le stade du Vel' d'Hiv', sous la chaleur écrasante de juillet, sans nourriture, sans eau, sans sanitaires. Au bout de ces trois jours, les déportés furent emmenés dans plusieurs camps français, où les familles furent parquées, pillées par les gendarmes et laissées quasiment sans nourriture dans l'attente de leur déportation vers Auschwitz.

La rafle du Vel' d'Hiv' est la plus tristement célèbre, mais elle fut suivie par bien d'autres en 1943 et 1944. En tout, ce furent plus de 75 000 Juifs qui furent déportés vers les camps de la mort par les autorités françaises.

Après la guerre, cette politique ignoble fut bien vite " oubliée ". Les Bousquet et autres Papon continuèrent leur carrière politique comme si de rien n'était.
La volonté de camoufler ces événements perdura longtemps. Ainsi, lorsque parut en 1956 le film De Nuremberg à Nuremberg, sur les atrocités du nazisme, le gouvernement français exigea et obtint qu'une image soit coupée au montage parce que l'on y distinguait... un képi français. En 1971, quand le cinéaste Max Ophüls tourna Le Chagrin et la pitié, sur le régime de Vichy, le film fut interdit à la diffusion en France, et le resta jusqu'en 1981.

Et il fallut attendre 1995, pour que Chirac reconnaisse la responsabilité de l'État français dans les déportations de 1942-1944.

Pierre Vandrille (LO, juillet 2002)