jeudi 17 novembre 2011

:: La classe ouvrière n’est pas prête, et c’est là le principal problème

La classe ouvrière n’est pas préparée pour le moment à l’intensification de la guerre que mènera la bourgeoisie. Les partis qui prétendent représenter ses intérêts - ils le prétendent d’ailleurs de moins en moins - l’ont trahie depuis longtemps. Ce n’est pas mieux pour les centrales syndicales. Et l’aggravation de la crise elle-même, la montée brutale du chômage à laquelle il faut s’attendre, ne poussent pas, dans un premier temps, à la combativité. Mais les coups reçus font aussi mûrir la combativité et la conscience. L’une comme l’autre peuvent changer brutalement. Que l’on se souvienne que, si la dépression des années trente a dans un premier temps surpris et désorienté les classes laborieuses, elle a par la suite conduit à des luttes de grande envergure.
La réaction de la classe ouvrière ne vint pas immédiatement. Les licenciements, l’accroissement brutal du chômage, les fermetures d’usines, les attaques de toutes sortes, dans un premier temps, surprirent et découragèrent les travailleurs.



Il fallut plusieurs années pour que la contre-offensive des travailleurs vienne. Mais elle vint, elle fut massive. Au milieu des années trente, elle ébranla des pays aussi divers que les États-Unis, l’Espagne ou la France. Des vagues de grèves eurent lieu également dans d’autres pays.

Pour l’Allemagne, la réaction vint trop tard. Par l’intermédiaire du régime hitlérien, la bourgeoisie parvint à briser la classe ouvrière de ce pays. Mais l’arrivée au pouvoir du nazisme, en faisant toucher du doigt la menace fasciste, contribua de manière décisive à la montée ouvrière en France ou en Espagne.

C’est en s’appuyant sur l’expérience de ces années de luttes ouvrières massives que Trotsky rédigea le Programme de transition destiné aux organisations de la Quatrième Internationale, en train de se constituer.

Au moment où le programme était publié, en 1938, la vague ouvrière était déjà en reflux, vaincue, détournée sur de fausses voies ou trahie. Alors que la Deuxième Guerre mondiale était déjà en marche, Trotsky le rédigea cependant, dans l’espoir que la guerre allait conduire, comme la guerre précédente, à des révoltes ouvrières.
Le programme était un outil pour une organisation révolutionnaire décidée à s’adresser à une classe ouvrière qui était déjà en lutte en lui proposant une série d’objectifs susceptibles de l’amener à contester concrètement la mainmise de la bourgeoisie sur les entreprises et sur les banques. Un programme visant à transformer des situations pré-révolutionnaires en situations révolutionnaires.

L’histoire de la crise actuelle n’est pas encore écrite et personne ne peut prédire comment, où et quand se produiront les explosions ouvrières face à l’offensive inéluctablement aggravée de la bourgeoisie. Personne ne peut même avoir la certitude qu’il se produira des luttes suffisamment amples, profondes et durables pour ébranler les bourgeoisies et leurs États.
Mais la raison d’être d’une organisation révolutionnaire est de se préparer à ces périodes-là, les seules où la lutte de classe peut bouleverser l’histoire. C’est pour une telle période que le Programme de transition a été écrit. C’est dans une telle situation, si elle se produit, qu’il gagnera sa signification.

L’évolution de la crise ramène au centre de l’actualité les objectifs partiels du Programme de transition : l’échelle mobile des salaires pour préserver le pouvoir d’achat, et la répartition du travail entre tous sans diminution des salaires pour se protéger contre le chômage qui monte.
Mais le passé a montré comment la bourgeoisie ou ses serviteurs politiques de gauche savent détourner ces deux revendications en les transformant, d’objectifs révolutionnaires d’un prolétariat agissant, en recettes de cuisine, pour le démobiliser. L’Italie a connu pendant longtemps un système d’indexation des salaires sur les prix. D’une certaine manière, la France aussi avec le smic. Quant à la répartition du travail entre tous, l’idée en a été pervertie pour devenir un argument pour le Parti Socialiste au moment des lois Aubry où la baisse de l’horaire de travail était censée créer de nouveaux emplois.

Aussi, ces revendications essentielles du Programme de transition ne gardent leur signification révolutionnaire que si elles sont liées à l’objectif du contrôle des travailleurs et de la population sur les banques et sur les entreprises. Le secret bancaire comme, plus généralement, le secret des affaires sont absolument indispensables aux capitalistes pour perpétrer leur pillage des biens de la société. La levée de ces secrets fait partie des objectifs prioritaires car elle constitue le premier pas vers le contrôle ouvrier de l’industrie.
Les objectifs sont aussi liés aux moyens, à la démocratie ouvrière dans les luttes, à la création de comités de grève ou de comités d’usine susceptibles de devenir des états-majors reconnus par tous les travailleurs, y compris les plus exploités qui se tiennent en temps normal à l’écart des syndicats comme de la politique.

La crise bancaire attire l’attention de l’opinion publique ouvrière non seulement sur la nécessité du contrôle mais aussi sur la question de qui contrôle. Le constat est évident que le contrôle des banques entre elles comme le contrôle par l’État ne sont des contrôles que du point de vue de la classe possédante et conduisent à la catastrophe. Il faut arracher le contrôle des banques aux grands financiers. Il faut non seulement nationaliser toutes les banques, et les nationaliser sans rachat, mais aussi les unifier et soumettre la banque d’État unique au contrôle des travailleurs et de la population afin qu’elle fonctionne dans l’intérêt de la société.

Ces objectifs non seulement n’ont rien de recettes magiques, mais ils ne trouveront véritablement leur signification que lorsque les masses exploitées s’en empareront. Il n’est, bien sûr, pas au pouvoir d’une petite organisation de susciter la réaction des masses ouvrières. Mais c’est dans les périodes où la classe ouvrière agit, et agit vraiment, que les petits groupes révolutionnaires peuvent grandir et, s’ils sont à la hauteur, jouer un rôle dans les événements.

Ce qui s’est passé dans les années trente montre que ce n’est pas la classe ouvrière qui a été défaillante face aux nécessités de l’époque. Si les révoltes ouvrières, des États-Unis à l’Espagne, en passant par la France, n’ont pas réussi à empêcher la bourgeoisie de faire prévaloir ses solutions contre la crise - le New Deal aux États-Unis, le fascisme en Allemagne et l’étatisme en France et finalement, la guerre mondiale -, c’est en raison de la politique menée par les organisations auxquelles la classe ouvrière faisait alors confiance.

Malgré son coût pour la société, l’organisation économique capitaliste ne disparaîtra pas toute seule. Elle ne disparaîtra que si une force sociale est capable de la faire disparaître.

Nous gardons la conviction que le prolétariat demeure la seule classe qui est porteuse de cette transformation sociale. L’actualité de la crise et le formidable gâchis de travail humain qu’elle révèle, en soulignent la nécessité. Nous ne savons pas plus aujourd’hui qu’il y a vingt ou cinquante ans par quelle voie, par quel cheminement, à travers quelles expériences collectives, le prolétariat accèdera à la conscience de son rôle historique en se donnant pour objectif le renversement révolutionnaire du règne de la bourgeoisie, la suppression de la propriété privée des moyens de production et la réorganisation de la production en fonction des besoins sous le contrôle démocratique de la collectivité.

Ce que nous savons, c’est que cette prise de conscience nécessite un parti ouvrier révolutionnaire. « La signification du programme, c’est le sens du Parti », disait Trotsky. Le parti ouvrier révolutionnaire a pour tâche de défendre et de propager ces objectifs révolutionnaires en toutes circonstances. Il doit surtout être capable par sa cohésion, par sa compréhension commune des événements, lorsque le prolétariat se mobilise de le conduire à leur réalisation.

Contribuer à cela dans la mesure de nos forces est notre raison d’être fondamentale.

:: Affirmer sa confiance dans la voie électorale et la démocratie, c’est en fin de compte laisser à la bourgeoisie tous les instruments de sa dictature


Il est vrai que les institutions de la Ve république qui laissent au suffrage universel le soin d’élire le président de la république - c’est-à-dire le chef de l’exécutif - peuvent formellement permettre à un candidat de gauche et pourquoi pas à un candidat communiste d’être élu. rien ne s’y oppose. comme les institutions de toute république parlementaire bourgeoise permettent aux partis ouvriers de se présenter et même d’avoir des élus, siégeant à la chambre aux côtés des bourgeois, si les électeurs ont en nombre suffisant voté pour eux. dans la forme, il suffit en effet aux partis qui se disent socialistes, ou partisans du socialisme, d’avoir la majorité pour se retrouver au pouvoir.
Bien entendu, la bourgeoisie et son personnel politique, tous ceux qui ont adopté ces institutions et choisi ces règles démocratiques ne l’ignorent pas. Cela fait partie des risques. Mais à tout prendre, ces risques leur semblent mineurs par rapport aux avantages qu’ils tirent du système.
Or le système parlementaire est celui qui assure aux bourgeois le maximum de liberté et de confort. Celui qui leur permet de continuer à maintenir leur domination sur les autres classes de la société et leurs richesses par l’exploitation des travailleurs, et tout cela sous les apparences agréables d’une démocratie, où tout un chacun peut donner librement son opinion, critiquer, se réunir avec ses compagnons d’idées, manifester, fonder un journal, lire les livres et voir les films de son choix, etc.
Cette liberté qu’affectionnent les bourgeois, apparemment tout le monde en profite ou, en tout cas, peut en profiter, à condition d’en avoir les moyens. C’est évidemment là le fond du problème, le droit est le même pour tous, mais l’usage du droit dépend de la fortune, de la culture. Aussi l’inégalité sociale vient dans la pratique rectifier l’égalité des droits : la démocratie pour tous devient à l’usage la démocratie pour les privilégiés.
La bourgeoisie le sait bien et parce qu’elle possède la richesse, la puissance et la culture, elle ne craint pas une démocratie qu’elle a les moyens de fausser, comme elle a les moyens de fabriquer l’opinion, et d’imposer ses idées et ses hommes, sans recourir à la violence ou à la fraude - même si c’est parfois nécessaire - simplement en profitant de la position dominante qu’elle occupe. Elle a même la possibilité de corrompre une partie du mouvement ouvrier en lui permettant d’occuper des positions et des postes dans le caere même du système.
Bien entendu, il s’agit là de garanties fondamentales mais qui peuvent se révéler parfois insuffisantes. Pour dominer et contrôler le jeu démocratique, la bourgeoisie dispose encore d’autres moyens et d’autres artifices. D’abord, tout le monde n’a pas le droit de vote dans un pays comme la France, trois millions de travailleurs émigrés et leur famille n’ont pas le droit de vote. Et il a fallu attendre 1975 pour que les jeunes de plus de 18 ans puissent voter. Il y a surtout la loi électorale qui permet de modifier les circonscriptions, celles-ci habilement découpées permettront d’équilibrer tel électorat ouvrier de banlieue avec les voix plus traditionnelles de l’électorat paysan ou citadin. A chaque veille d’élections on voit le ministère de l’Intérieur procéder fébrilement à de tels découpage. En ce moment Poniatowski vient de préparer les cantonales de cette façon. La loi électorale permet aussi de déterminer les conditions de scrutin. Quasiment aucune constitution ne reconnaît pour l’élection au Parlement la règle de la proportionnelle intégrale. En France, c’est le scrutin majoritaire à deux tours qui est en place. C’est un mode de scrutin qui favorise la formation majoritaire. En effet, un parti obtenant 49 % des suffrages au deuxième tour dans toutes les circonscriptions pourrait n’avoir aucun élu, et bien que représentant 49 % du corps électoral se trouverait quand même écarté de la Chambre. Il s’agit bien sûr d’une hypothèse, mais elle illustre une réalité : la sous-représentation des opposants au Parlement. Cette sous-représentation de l’opposition est l’une des tâches des hommes politiques bourgeois qui travaillent à la loi électorale. C’est ainsi qu’aux dernières législatives en France, on peut calculer qu’il fallait en moyenne 69 569 voix pour élire un député communiste alors que les députés de la majorité se contentaient de la moyenne de 32 858 voix.
Enfin la bourgeoisie dispose d’hommes et de partis qui lui sont dévoués et qui, pour faire barrage aux partis ouvriers, acceptent de s’entendre, voire de s’effacer, contre tel ou tel concurrent de la majorité. Le candidat de la droite ou du centre qui, par son entêtement à se présenter ou à se maintenir, diviserait les voix de l’électorat bourgeois au point de favoriser le candidat communiste, se verrait rejeté par ses collègues et sa carrière politique serait nettement compromise. Il en est évidemment de même au niveau de partis tout entiers. Les hommes qui composent les différents partis de la bourgeoisie et représentent parfois des politiques différentes, en tout cas des équipes différentes, savent parfaitement dans quelle mesure ils peuvent se concurrencer et quels sont les coups autorisés. Ils savent aussi ce qu’il leur est moralement et politiquement interdit de faire. La succession de Pompidou a mis en avant un grand nombre de candidats de droite, mais au second tour, face à un candidat de la gauche pourtant familier du pouvoir, et issu du camp même de la bourgeoisie, Giscard a été le candidat de la droite unie sans même un programme commun, et tous ses rivaux du premier tour ont appelé à voter pour lui.
En jouant sur les mécanismes électoraux, en comptant sur le sens de classe des parti bourgeois quand cela est nécessaire, en favorisant ce sens de classe par des accord plus ou moins officiels de redistribution de sièges et de postes gouvernementaux, la bourgeoisie, qui bénéficie déjà de sa position dominante dans la société, dispose donc en outre de toute une série de moyens susceptibles d’influencer le scrutin et de se prémunir contre ses résultats.
Il est arrivé pourtant, et il peut arriver encore, que dans certaines périodes de crises sociales et politiques, ces moyens se soient avérés insuffisants ; la volonté de changement des masses se traduit alors par un déplacement des voix qui rend la gauche majoritaire. Il s’agit toujours de circonstances exceptionnelles qui entraînent une partie de l’électorat à s’émanciper de la tutelle traditionnelle de la droite, de ses promesses et de ses artifices pour se tourner vers la gauche et son programme.
La question est de savoir ce que fait alors la bourgeoisie, si elle accepte ou non le verdict électoral populaire. Ce n’est pas une question théorique. Elle s’est déjà posée dans l’histoire à plusieurs reprises et encore récemment.
En février 1936, les élections avaient entraîné la victoire du Front Populaire en Espagne. Quelques mois plus tard, le 18 juillet de la même année, une partie de l’armée se soulevait et plongeait le pays dans une guerre civile qui devait se terminer par la victoire de Franco et le massacre de toute la gauche espagnole. Derrière Franco, il y avait évidemment les grands propriétaires, les possédants, les banques, l’Église, toute la haute bourgeoisie espagnole, qui n’avaient que faire de la « volonté du peuple » telle qu’elle s’était exprimée par les élections.
Au Guatemala en 1954, à Saint-Domingue en 1965, c’est encore l’armée (appuyée par les USA) qui renverse le gouvernement de gauche, élu démocratiquement. En Indonésie la même année, en Grèce en 1967, même chose, mais c’est juste la veille des élections que les colonels sont intervenus. Au Chili, il y a moins de trois ans, ce fut encore la même chose.
Les élections, c’est traditionnellement pour la bourgeoisie, le moyen de faire approuver tous les quatre ou cinq ans sa politique par l’ensemble de la nation. C’est le moyen d’amener les exploités à consentir au maintien de leur exploitation et de leur oppression, au nom de la volonté générale et de la démocratie. Mais quand il se trouve que la volonté générale ne va pas dans le sens des intérêts de la bourgeoisie, eh bien la bourgeoisie sait fort bien se passer de l’assentiment général, et de la caution démocratique. Ses appareils de répression, armée et police, lui permettent à coup sûr d’imposer sa propre volonté. Derrière la plus démocratique des républiques bourgeoises, il y a toujours ces bandes armées, véritables instruments du pouvoir qui garantissent, par la force, ce que la puissance sociale et l’argent n’ont pas su garantir par les moyens de propagande traditionnelle.
Les bourgeois ne respectent la démocratie que lorsqu’elle va dans leur sens. Si elle s’oppose à eux, ils la renversent sans aucun scrupules légalistes et pacifistes. C’est dire que pour eux la démocratie parlementaire n’est qu’une façade derrière laquelle se dissimulent les instruments de leur domination de classe, de leur dictature : la force brutale. C’est pour cela que les marxistes disent que la plus démocratique des républiques bourgeoises est en fait une dictature, celle de la bourgeoisie.
L’emploi de cette force n’est pas toujours nécessaire, mais cette force est toujours là, en réserve, prête à servir.
En France en 1936, la bourgeoisie a accepté le verdict des élections. Elle a accepté que le Front Populaire amène au pouvoir le socialiste Blum. Elle a tenté cette expérience en se réservant tous les moyens d’intervenir, Elle n’en a pas eu besoin. Le socialiste Léon Blum a été, comme il l’a proclamé fièrement lui-même, « un gérant loyal du capitalisme ».
Il s’est incliné devant le « mur d’argent » que la bourgeoisie lui opposait, il n’a pas touché à la domination bourgeoise pour défendre les travailleurs et rester au pouvoir. Il a été renversé par la même Chambre élue en 1936, la même qui a fait emprisonner les députés communistes, la même qui a élu Pétain. Les quarante heures, les congés payés n’ont été que les fruits de la mobilisation ouvrière. Loin d’être les premières conquêtes d’une bataille conduisant au socialisme, les victoires de Juin 36 ont été le sous-produit d’une montée ouvrière contenue et finalenient stoppée. La Chambre élue, la Chambre du Front Populaire, n’a pas mené au socialisme, elle a mené directement à Pétain et au régime de Vichy. Les socialistes au pouvoir ont permis à la bourgeoisie de traverser la période difficile qui devait conduire à la guerre mondiale. La bourgeoisie a su et pu utiliser les socialistes à son profit, c’est pourquoi elle a relativement peu utilisé la violence en ces circonstances. Mais la règle demeure.
De la même façon, un peu plus tard, de 1944 à 1947 la bourgeoisie française a pu et su utiliser, avec leur consentement bien sûr, les socialistes et les communistes au gouvernement. Et là encore, trois années de gouvernement « de gauche » n’ont pas conduit au socialisme, elles ont conduit au limogeage piteux des ministres communistes pressés de choisir entre les grévistes et la solidarité gouvernementale. Elle a conduit par la suite les socialistes à accepter d’user tout leur prestige et leur capital de confiance dans les combinaisons sans gloire avec les partis de droite, dans plusieurs gouvernements successifs de la IVe République.
Non, la bourgeoisie ne courait aucun danger pour sa domination dans la participation de ces hommes-là à la direction des affaires nationales. A aucun moment, ni de près, ni de loin, ils n’avaient tenté de porter la main sur la propriété. Les quelques nationalisations intervenues au lendemain de la Libération avaient été le fait de De Gaulle et non des prétendus marxistes au gouvernement.
Et quand les réformistes ne sont pas domestiqués ou quand ils le sont moins quand ils continuent à susciter malgré eu ; des illusions et des espérances, quand ils essaient même timidement d’entreprendre quelques réformes pourtant simplement démocratiques, ils sont alors rappelés à l’ordre par la bourgeoisie, chassés du gouvernement, voire massacrés comme on l’a vu au chili. allende n’avait pas trouvé une voie chilienne vers le socialisme, mais il avait entrepris une timide réforme agraire et avait du mal à contenir les occupations spontanées de la terre par les paysans, comme il avait du mal à faire maintenir la pression sur les salaires. pinochet, l’impérialisme américain, toute ta bourgeoisie chilienne ont décidé d’arrêter là l’expérience réformiste, impuissante à contenir le mouvement revendicatif des masses. cela s’est terminé par la prise du palais de la moncada, l’assassinat d’allende et un massacre sans précédent du mouvement ouvrier organisé chilien.
Si la bourgeoisie a pu mener cette entreprise à bien, c’est parce que jamais elle n’avait désarmé, parce qu’elle avait gardé intactes toutes ses possibilités d’intervention. Les armes à la main, elle surveillait le gouvernement Allende.
Voilà où peut mener la voie démocratique électorale, le respect de la démocratie : dans le meilleur des cas à une domestication complète des dirigeants réformistes qui agissent en serviteurs de la bourgeoisie, dans le pire des cas, au renvoi et au massacre. Dans le premier cas il n’est plus question même en paroles de socialisme, dans le deuxième la bourgeoisie répond par les armes à toute velléité réformatrice. Elle ne tolère les réformistes au pouvoir que dans la mesure où ils servent ses intérêts et tant qu’ils peuvent lui être utiles.
Dans ces conditions, dire que la dictature du prolétariat n’est plus nécessaire, affirmer sa confiance dans la voie électorale et la démocratie, c’est en fin de compte laisser à la bourgeoisie tous les instruments de sa dictature. C’est évidemment renoncer au socialisme, c’est même renoncer aux libertés pour tous. C’est laisser la liberté aux bourgeois, et seulement l’illusion de la liberté aux travailleurs en les invitant à s’en contenter, voire en leur faisant tirer dessus comme Blum à Clichy en 1937.

Lire la suite [LDC n°34, février 1976]

:: 16 novembre 1927 en URSS : suicide d'Adolf Joffé


Adolf Joffé était l'un des hommes les plus capables qui entouraient Lénine au temps de la révolution et avait consacré toute sa vie au mouvement communiste. Il prit une part active à la révolution de 1905 ; emprisonné d'abord, il fut ensuite déporté en Sibérie et soumis au régime du travail forcé. Après la révolution d'octobre, dans laquelle il joua un rôle de premier plan, Lénine le désigna pour deux des postes diplomatiques alors de la plus haute importance pour la Russie soviétique : Berlin - il avait présidé la délégation russe à Brest-Litovsk – puis Tokyo. Il se tua le 16 novembre 1927, d’un coup de revolver dans la tempe. On trouva auprès de son corps la lettre ci-dessous. 

Son enterrement sera l’occasion de la dernière grande manifestation de l’Opposition de Gauche en Russie.



Lettre d'adieu 
16 novembre 1927 

A Léon Trotsky 
Cher Léon Davidovitch, 

Toute ma vie j'ai été d'avis qu'un homme politique devait comprendre lorsque le moment était venu de s'en aller ainsi qu'un acteur quitte la scène et qu'il vaut mieux pour lui s'en aller trop tôt que trop tard. 

Pendant plus de trente ans j'ai admis l'idée que la vie humaine n'a de signification qu'aussi longtemps et dans la mesure où elle est au service de quelque chose d'infini. Pour nous, l'humanité est cet infini. Tout le reste est fini, et travailler pour ce reste n'a pas de sens. Même si l'humanité devait un jour connaître une signification placée au-dessus d'elle-même, celle-ci ne deviendrait claire que dans un avenir si éloigné que pour nous l'humanité serait néanmoins quelque chose de complètement infini. Si on croit, comme je le fais, au progrès, on peut admettre que lorsque l'heure viendra pour notre planète de disparaître, l'humanité aura longtemps avant trouvé le moyen d'émigrer et de s'installer sur des planètes plus jeunes. C'est dans cette conception que j'ai, jour après jour, placé le sens de la vie. Et quand je regarde aujourd'hui mon passé, les vingt-sept années que j'ai passées dans les rangs de notre parti, je crois pouvoir dire avec raison que, tout le long de ma vie consciente, je suis resté fidèle à cette philosophie. J'ai toujours vécu suivant le précepte : travaille et combat pour le bien de l'humanité. Aussi je crois pouvoir dire à bon droit que chaque jour de ma vie a eu son sens. 

Mais il me semble maintenant que le temps est venu où ma vie perd son sens, et c'est pourquoi je me sens le devoir d'y mettre fin. 

Depuis plusieurs années, les dirigeants actuels de notre parti, fidèles à leur orientation de ne donner aux membres de l'opposition aucun travail, ne m'ont permis aucune activité, ni en politique, ni dans le travail soviétique, qui corresponde à mes aptitudes. Depuis un an, comme vous le savez, le bureau politique m'a interdit, en tant qu'adhérent de l'opposition, tout travail politique. Ma santé n'a pas cessé d'empirer. Le 20 septembre, pour des raisons inconnues de moi, la commission médicale du comité central m'a fait examiner par des spécialistes. Ceux-ci m'ont déclaré catégoriquement que ma santé était bien pire que je ne le supposais, et que je ne devais pas passer un jour de plus à Moscou, ni rester une heure de plus sans traitement, mais que je devais immédiatement partir pour l'étranger, dans un sanatorium convenable. 

A ma question directe ; « Quelle chance ai-je de guérir à l'étranger, et ne puis-je pas me faire traiter en Russie sans abandonner mon travail », les médecins et assistants, le médecin en activité du comité central, le camarade Abrossov, un autre médecin communiste et le directeur de l'hôpital du Kremlin m'ont répondu unanimement que les sanatoriums russes ne pouvaient absolument pas me soigner, et que je devais subir un traitement à l'Ouest. Ils ajoutèrent que si je suivais leurs conseils, je n'en serais pas moins sans aucun doute hors d'état de travailler pour une longue période. 

Après quoi, la commission médicale du comité central, bien qu'elle eût décidé de m'examiner de sa propre initiative, n'entreprit aucune démarche, ni pour mon départ à l'étranger, ni pour mon traitement dans le pays. Au contraire, le pharmacien du Kremlin, qui, jusqu'ici, m'avait fourni les remèdes qui m'étaient prescrits, se vit interdire de le faire. J'étais ainsi privé des remèdes gratuits dont j'avais bénéficié jusque-là. Cela arriva, semble-t-il, au moment où le groupe qui se trouve au pouvoir commença à appliquer sa solution contre les camarades de l'opposition : frapper l'opposition au ventre. 

Tant que j'étais assez bien pour travailler, tout cela m'importait peu ; mais comme j'allais de mal en pis, ma femme s'adressa à la commission médicale du comité central, et, personnellement, au docteur Semachko, qui a toujours affirmé publiquement qu'il ne fallait rien négliger pour « sauver la vieille garde » ; mais elle n'obtint pas de réponse, et tout ce qu'elle put faire fut d'obtenir un extrait de la décision de la commission. On y énumérait mes maladies chroniques, et on y affirmait que je devais pour un an environ me rendre dans un sanatorium comme celui du professeur Riedländer. 
Il y a maintenant huit jours que j'ai dû m'aliter définitivement, car mes maux chroniques, dans de telles circonstances, se sont naturellement fortement aggravés, et surtout le pire d'entre eux, ma vieille polynévrite, qui est redevenue aiguë, me causant des souffrances presque intolérables, et m'empêchant même de marcher. 

Depuis neuf jours je suis resté sans aucun traitement, et la question de mon voyage à l'étranger n'a pas été reprise. Aucun des médecins du comité central ne m'a visité. Le professeur Davidenko et le docteur Levine, qui ont été appelés à mon chevet, m'ont prescrit des bagatelles, qui manifestement ne peuvent guérir, et ont reconnu qu'on ne pouvait rien faire et qu'un voyage à l'étranger était urgent. Le docteur Levine a dit à ma femme que la question s'aggravait du fait que la commission pensait évidemment que ma femme voudrait m'accompagner, « ce qui rendrait l'affaire trop coûteuse ». Ma femme répondit que, en dépit de l'état lamentable dans lequel je me trouvais, elle n'insisterait pas pour m'accompagner, ni elle, ni personne. Le docteur Levine nous assura alors que, dans ces conditions, l'affaire pourrait être réglée. Il m'a répété aujourd'hui que les médecins ne pouvaient rien faire, que le seul remède qui restait était mon départ immédiat pour l'étranger. Puis, ce soir, le médecin du comité central, le camarade Potiomkrine, a notifié à ma femme la décision de la commission médicale du comité central de ne pas m'envoyer à l'étranger, mais de me soigner en Russie. La raison en était que les spécialistes prévoyaient un long traitement à l'étranger et estimaient un court séjour inutile, mais que le comité central ne pouvait donner plus de 1000 dollars pour mon traitement et estimait impossible de donner plus. 

Lors de mon séjour à l'étranger il y a quelque temps, j'ai reçu une offre de 20 000 dollars pour l'édition de mes mémoires ; mais comme ceux-ci doivent passer par la censure du bureau politique, et comme je sais combien, dans notre pays, on falsifie l'histoire du parti et de la révolution, ,je ne veux pas prêter la main à une telle falsification. Tout le travail de censure du bureau politique aurait consisté à m'interdire une appréciation véridique des personnes et de leurs actes - tant des véritables dirigeants de la révolution que de ceux qui se targuent de l'avoir été. Je n'ai donc aujourd'hui aucune possibilité de me faire soigner sans obtenir de l'argent du comité central, et celui-ci, après mes vingt-sept ans de travail révolutionnaire, ne croit pas pouvoir estimer ma vie et ma santé à un prix supérieur à 1000 dollars. C'est pourquoi, comme je l'ai dit, il est temps de mettre fin à ma vie. Je sais que l'opinion générale du parti n'admet pas le suicide ; mais je crois néanmoins qu'aucun de ceux qui comprendront ma situation ne pourra me condamner. Si j'étais en bonne santé, je trouverais bien la force et l'énergie de combattre contre la situation existant dans le parti ; mais, dans mon état présent, je ne puis supporter un état de fait dans lequel le parti tolère en silence votre exclusion, même si je suis profondément persuadé que, tôt ou tard, se produira une crise qui obligera le parti à expulser ceux qui se sont rendus coupables d'une telle ignominie. En ce sens, ma mort est une protestation contre ceux qui ont conduit le parti si loin qu'il ne peut même pas réagir contre une telle honte. 

S'il m'est permis de comparer une grande chose avec une petite, je dirai que l'événement historique de la plus haute importance que constituent votre exclusion et celle de Zinoviev, une exclusion qui doit inévitablement ouvrir une période thermidorienne dans notre révolution, et le fait que, après vingt-sept années d'activité dans des postes responsables, il ne me reste plus rien d'autre à faire qu'à me tirer une balle dans la tête, ces deux faits illustrent une seule et même chose : le régime actuel de notre parti. Et ces deux faits, le petit et le grand, contribuent tous les deux à pousser le parti sur le chemin de Thermidor. 

Cher Léon Davidovitch, nous sommes unis par dix ans de travail en commun, et je le crois aussi par les liens de l'amitié ; et cela me donne le droit, au moment de la séparation, de vous dire ce qui me parait être chez vous une faiblesse. 

Je n'ai jamais douté que vous étiez dans la voie juste, et, vous le savez, depuis plus de vingt ans, y compris dans la question de la « révolution permanente », j'ai toujours été de votre côté. Mais il m'a toujours semblé qu'il vous manquait cette inflexibilité, cette intransigeance dont a fait preuve Lénine, cette capacité de rester seul en cas de besoin, et de poursuivre dans la même direction, parce qu'il était sûr d'une future majorité, d'une future reconnaissance de la justesse de ses vues. Vous avez toujours eu raison en politique depuis 1905, et Lénine lui aussi l'a reconnu ; je vous ai souvent raconté que je lui avais entendu dire moi-même : en 1905, c'était vous et non lui qui aviez raison. A l'heure de la mort, on ne ment pas et je vous le répète aujourd'hui. 

Mais vous vous êtes souvent départi de la position juste en faveur d'une unification, d'un compromis dont vous surestimiez la valeur. C'était une erreur. Je le répète : en politique, vous avez toujours eu raison, et maintenant vous avez plus que jamais raison. Un jour, le parti le comprendra, et l'histoire sera forcée de le reconnaître. 

Ne vous inquiétez donc pas si certains vous abandonnent, et surtout si la majorité ne vient pas à vous aussi vite que nous le souhaitons. Vous êtes dans le vrai, mais la certitude de la victoire ne petit résider que dans une intransigeance résolue, dans le refus de tout compromis, comme ce fut le secret des victoires de Vladimir Iliitch. 

J'ai souvent voulu vous dire ce qui précède, mais je ne m'y suis décidé que dans le moment où je vous dis adieu. Je vous souhaite force et courage, comme vous en avez toujours montré, et une prompte victoire. Je vous embrasse. Adieu. 

A. Joffé. 

P.-S. - J'ai écrit cette lettre pendant la nuit du 15 au 16, et, aujourd'hui 16 novembre, Maria Mikhailovna est allée à la commission médicale pour insister pour qu'on m'envoie à l'étranger, même pour, un mois ou deux. On lui a répondu que, d’après l'avis des spécialistes, un séjour de courte durée à l'étranger était tout à fait inutile ; et on l'a informée que la commission avait décidé de me transférer immédiatement à l'hôpital du Kremlin. Ainsi ils me refusent même un court voyage à l'étranger pour améliorer ma santé, alors que tous les médecins sont d'accord pour estimer qu'une cure en Russie est inutile. 

Adieu, cher Léon Davidovitch, soyez fort, il faut l'être, et il faut être persévérant aussi, et ne me gardez pas rancune.

vendredi 11 novembre 2011

:: La notion de dictature du prolétariat est-elle dépassée ?

Pour beaucoup, la “dictature du prolétariat”, c'est de l'histoire ancienne. La considérant dépassée, le PCF l'a abandonné en 1976 (pour préparerl'union de la gauche) et la LCR en 2003 (pour préparer l'union de la gauche anticapitaliste).
Il ne faudrait pourtant pas l'oublier : la notion de “dictature du prolétariat” constitue aujourd'hui plus que jamais un des aspects fondamentaux des valeurs défendues par les militants du mouvement ouvrier révolutionnaire.
Le texte suivant, extrait d'une brochure de LO publiée en 1976 ("Le Parti Communiste Français et la dictature du prolétariat"), montre combien la notion de “dictature du prolétariat”, loin d'être anachronique, reste essentielle. 
1. — D'où vient le terme “dictature du prolétariat”
Cette idée-là a été l'une des idées originales de Karl Marx, l'un des fonda­teurs de la doctrine marxiste — le marxisme — à laquelle se réfèrent tous les partis socialistes, tous les partis communistes et bien d'autres encore dont les maoistes et les trotskystes et même certains États, comme l'URSS et les Démo­craties Populaires, ou la Chine et Cuba. Marx a même écrit que le mérite qui lui revient n'est pas d'avoir découvert l'existence des classes, ni leur lutte entre elles, ce que d'autres avaient fait avant lui, mais d'avoir démontré “que la lutte de classe conduit nécessairement à la dictature du prolétariat” (cité par Lénine). C'est donc une idée à laquelle Marx tenait particulièrement.
2. — Mais qu'est-ce qu'il entendait par là ?
Évidemment pas que le prolétariat devait construire un régime dont la liberté serait bannie.
D'abord, il faut dire que Marx utilisait ce mot de prolétariat pour désigner les ouvriers de l'industrie naissante à son époque. Il voulait un mot qui dis­tingue ces ouvriers des villes surpeuplées des habitants des villes du siècle d'avant qui étaient des artisans, c'est-à-dire des travailleurs certes, mais des travailleurs qui possédaient leur boutique et leurs outils, en un mot leurs instruments de travail.
Il voulait aussi les distinguer des travailleurs de la terre du Moyen-Age, qui ne possédaient rien et étaient vendus avec la terre qu'ils cultivaient : les serfs. Les serfs étaient un reste du Moyen-Age, mais les ouvriers de l'industrie étaient un phénomène nouveau, une classe nouvelle, apparue avec les débuts de l'industrialisation, qui allait en augmentant à l'époque de Marx et qui existe encore largement aujourd'hui, alors que les serfs n'existent plus et qu'il faut chercher pour trouver un artisan dans les villes modernes.
Il fallait aussi un mot qui distingue les ouvriers de l'industrie des paysans libres, qui possédaient leur terre ou la louaient librement et qui sont martres chez eux.
Le prolétaire est celui qui travaille, en ville, dans l'industrie, c'est-à-dire pas chez lui mais chez un autre, et qui ne possède ni les instruments avec lesquels il travaille — l'usine — ni le produit de son travail, contrairement à l'artisan et au paysan. Marx a utilisé le mot de prolétaire parce que, dans l'ancienne Rome, les prolétaires étaient ces citoyens romains qui étaient certes des citoyens libres comme les autres, mais qui ne possédaient rien à eux et qui devaient donc accepter de travailler pour d'autres, comme des esclaves, qui étaient normalement les seuls à devoir travailler. C'est-à-dire des gens qui avaient la liberté . . . d'être esclaves.
Le mot a eu beaucoup de succès puisque, de nos jours, il n'est pas besoin d'un volume pour savoir ce qu'est un “prolo” dans le langage des faubourgs.
3. — Alors, cette dictature du prolétariat, c'était sans doute qu'à force d'être malheureux, les prolétaires devaient se venger ?
Mais non. Pas du tout. Pour Marx, il n'était question ni de vengeance, ni de privation de liberté pour les non-prolétaires et encore moins pour les prolétaires évidemment.
Marx a défendu toute sa vie la démocratie et même, d'ailleurs, la démo­cratie bourgeoise, puisqu'il a passé une partie de sa vie sous la dictature prussienne.
Mais c'est exprès qu'il employait ce terme, car il pensait que, quand les ouvriers et les bourgeois combattaient l'absolutisme prussien, ils se battaient contre la même dictature, mais ne combattaient pas pour la même démo­cratie.
Et c'est pour bien distinguer la démocratie des ouvriers de celle des bourgeois que Marx parlait de dictature du prolétariat.
Marx voulait mettre en garde les ouvriers pauvres et incultes contre la démocratie des bourgeois qui, dans la réalité, est une démocratie seulement pour les riches. Dans cette démocratie, les ouvriers auraient certes plus ou moins la liberté, mais comme le prolétariat de Rome, ils auraient surtout la liberté d'être esclaves, la liberté de se faire exploiter pour permettre aux autres de profiter de la démocratie.
4. — Mais pourquoi, quand même, parler de dictature ?
Ce que disait Marx, c'est que, par exemple, Rome avait été à certains moments de son histoire un empire, c'est-à-dire une dictature, et à d'autres une république, c'est-à-dire une démocratie, mais qu'à tout moment, dictature ou démocratie, l'esclavage, légal, avait existé. Et les esclaves, Ies9/10èmesde la population, étaient privés de tous les droits, et la démocratie ou la dicta­ture pour 1/10ème de la population, cela ne changeait pas le fait que c'était tout le temps la dictature pour les esclaves. Marx disait que la démocratie des citoyens romains, comme la dictature d'un empereur sur les citoyens romains, reposaient l'une et l'autre, de toute façon, sur la dictature — démocratique ou autocratique — des esclavagistes sur les esclaves.
Par exemple, on parle, pour la France d'avant 1789, de monarchie absolue. C'est par opposition à une époque encore antérieure qu'on appelait la féoda­lité, où la monarchie n'était pas absolue, c'est-à-dire que le roi avait moins de pouvoir personnel.
Mais est-ce que, sous la monarchie absolue, les serfs avaient moins de liberté que pendant la féodalité ? Eux, pas du tout. Ils n'étaient pas concernés par la chose et, dans la mesure où ils le furent, il y avait même un peu moins d'oppression pour eux après qu'avant.
Non, ceux qui étaient seulement concernés, c'étaient les nobles qui participaient à peu près démocratiquement, entre eux, au pouvoir sous la féodalité et subissaient la dictature du roi sous la monarchie absolue.
Alors, Marx a enseigné que la démocratie bourgeoise la plus libérale, la république parlementaire la plus démocratique, étaient des démocraties pour la classe bourgeoise, qui gouverne alors démocratiquement entre ses membres, mais que cela cachait toujours plus ou moins bien la dictature économique — voire militaire et policière — de la bourgeoisie sur le prolétariat et sur les autres classes pauvres.
Par exemple, dans la France d'aujourd'hui, nous avons le droit d'aller chaque semaine de Paris à Nice ou de Brest àStrasbourg et même plus loin si nous le voulons. Il ne nous faut ni passeport intérieur comme en URSS, ni autorisation. Nous en avons le droit, et c'est déjà bien, c'est vrai. Mais le pouvons-nous ? Non. Nous n'en avons — tous ceux qui liront cette brochure — sûrement pas les moyens. Les bourgeois, eux, le peuvent. Ils sont de ce point de vue plus libres que nous. Plus exactement, ils peuvent profiter pleinement de toutes les libertés. Dans le même ordre d'idées, chacun d'entre nous a le droit d'aller faire un tour dans le Concorde. Mais à part quelques-uns à qui on a fait l'aumône d'un passage gratuit — il y en a même un qui en est mort de saisissement — ce n'est que quelques favorisés qui pourront le faire réel­lement. Ceux-là sont plus libres que les autres, ceux sur qui s'exerce la dic­tature de l'argent, voire du chômage.
Le promoteur qui vend des appartements sur plans à des dupes dont il encaisse les économies et qui lève le pied — en Concorde, cela va plus vite — en laissant dupes et appartements en plans, n'est-il pas, et, surtout, ne restera-t-il pas plus libre que la mère de famille qu'on emprisonne parce qu'elle n'a pas payé quelques traites de sa télévision, et qui ne sait même pas qu'on est en démocratie et qu'avec une simple carte d'identité, elle aurait le droit de quitter la France, de partir à l'étranger. Et c'est pourquoi, alors que tout le monde est libre en France, il y a finalement dans les prisons énormément plus de pauvres que de riches.
5. — Alors, Marx voulait sans doute dire qu'il valait mieux la dictature avec le prolétariat, voire avec le socialisme ou le communisme, que la démocratie avec la bourgeoisie, avec le capitalisme ?
Cela, c'est ce que disaient ses ennemis de son temps. Mais cela ne le faisait pas changer d'idée, ni de terme. Car ce qu'il voulait dire, c'était autre chose.
D'abord, il disait que la démocratie (bourgeoise bien sûr, car il n'y en avait pas d'autre) c'était le meilleur régime que pouvait espérer la classe ouvrière sous la dictature de la bourgeoisie ; et que, de toutes les formes que pouvait prendre cette dictature de fait, c'était la démocratie la plus souhaitable et la plus utile pour la classe ouvrière.
Mais ce qu'il voulait surtout, c'est que la classe ouvrière n'oublie jamais que la plus démocratique des républiques bourgeoises cachait cette dictature et qu'en conséquence, si la classe ouvrière avait un jour à prendre le pouvoir — et Marx considérait cela comme inéluctable — elle ne devrait pas oublier de se donner les moyens et la force de conserver et de consolider ce pouvoir. Aussi, derrière le régime démocratique qu'elle installerait — bien plus démocratique encore que celui de la bourgeoisie — elle devrait installer la dictature du pro­létariat, afin de garantir et de sauvegarder la démocratie pour les pauvres.
Il ne s'agissait pas d'empêcher riches et bourgeois de profiter de la liberté ou de la démocratie, il s'agissait de les empêcher d'en profiter plus que les autres, voire de confisquer l'une ou l'autre à leur profit exclusif.
6. — N'aurait-ce pas été de meilleure propagande de trouver un autre terme ?
Sur le plan de la propagande, cela aurait été sûrement meilleur. D'ailleurs, d'autres, du vivant et après la mort de Marx, s'en sont rendu compte et ont fait de la propagande surtout avec le terme de démocratie socialiste, pour l'opposer à démocratie bourgeoise. Mais nous verrons cela plus loin, avec Lénine.
Pour Marx, l'avantage de l'expression “Dictature du prolétariat”, c'est que cela mettait en garde les travailleurs sur les illusions qu'ils auraient pu avoir sur le passage pacifique du capitalisme au socialisme. Le Parlement, c'est la façade : derrière il y a l'armée, la police, tout un tas d'hommes armés qui obéissent au Parlement dans certaines circonstances et ne lui obéissent plus à d'autres. L'État, c'est eux. Ils sont les mercenaires de la bourgeoisie et la classe ouvrière devra les remplacer complètement si elle veut aller du capita­lisme au socialisme. On l'a vu avant guerre en Italie, en Espagne, en Allemagne et, il n'y a pas si longtemps, au Chili. Il ne suffit pas d'être majoritaire au Parlement, il faut encore avoir les armes et que la bourgeoisie n'en ait plus. C'est cela le message de Marx et c'est cela qu'il voulait rappeler en parlant de dictature du prolétariat.
7. — Oui, mais Marx n'avait pas connu le fascisme, par exemple, ni le stali­nisme et, après les expériences que nous avons faites depuis cinquante ans, le mot dictature évoque vraiment trop de choses sinistres.
C'est un peu ce que dit Marchais. Mais c'est oublier que Marx avait vécu au temps de la dictature de Bismarck, qu'à l'Est de l'Europe il y avait le Tsar en Russie, un pays où le servage n'était même pas officiellement aboli et qui, en plus, opprimait la Pologne ; c'est oublier qu'au moment même où il écrivait tout cela, en juin 1848, on fusillait les ouvriers dans les rues de Paris, qu'en mai 1871, après la Commune de Paris, Thiers en fit encore massacrer 50.000, sans compter ceux qu'il envoya au bagne. Alors, la dictature,Karl Marx la connaissait. Mais c'est justement parce qu'il la connaissait qu'il voulait mettre les ouvriers en garde : la démocratie bourgeoise fusillait les ouvriers, en 48 comme en 71. Alors, il fallait que la classe ouvrière se révolte, détruise l'État de la bourgeoisie, construise le sien (son armée) et installe une forme de démocratie bien plus large et bien plus libre que celle de la bourgeoisie, mais derrière laquelle veilleraient les fusils et les hommes de l'État ouvrier, c'est-à-dire une démocratie derrière laquelle il y aurait la dictature du prolétariat, comme il y a la dictature de la bourgeoisie derrière la plus républicaine des républiques chilienne, espagnole ou française. Sinon, la démocratie était un piège et ceux qui seraient massacrés seraient toujours les mêmes : ceux qui n'ont pas les armes. Ce que Marx voulait dire, pour que ce soit gravé dans la tête de chaque ouvrier, c'est qu'il fallait installer un nouveau régime, démo­cratique oui, mais avec ce changement fondamental que les armes seront entre les mains des prolétaires et pas entre celles des mercenaires de la bourgeoisie.
8. - Et Lénine ?
Lénine voyait la chose exactement comme Marx. Il a surtout insisté pour rappeler cet enseignement de Marx que ses successeurs, les sociaux-démocrates justement, ceux qu'on appelle aujourd'hui les socialistes, avaient quelque peu passé sous silence.
Le principal ouvrage de Lénine sur la question a été écrit en août 1917, au cœur de la Révolution Russe, et en pleine guerre mondiale : il était destiné à combattre les idées répandues par les sociaux-démocrates.
Ces derniers, comme le nom qu'ils avaient l'indique, mettaient l'accent sur la démocratie et oubliaient volontairement de distinguer le capitalisme avec dictature de la bourgeoisie du passage au socialisme avec dictature du prolé­tariat. Pour eux, depuis le début du siècle, le passage du capitalisme au socia­lisme devait se faire graduellement, par la conquête démocratique de la majo­rité au Parlement. En Europe, il y avait, avant 1914, de grands partis sociaux-démocrates ; et en particulier en France et en Allemagne. Tout d'ailleurs semblait leur donner raison jusqu'en août 1914, où a éclaté la Première Guerre Mondiale.
Alors, le Parti Social-Démocrate Allemand découvrit que l'Allemagne (de Guillaume II) avait comme ennemi … le tsar autocratique de toutes les Russies. Qu'il fallait donc que le parti des ouvriers allemands mette en veilleuse la lutte des classes et aide l'empereur d'Allemagne, paraît-il allié des ouvriers, à tordre le cou du Tsar.
En France, le Parti Social-Démocrate, qui rencontrait peu de temps auparavant les camarades allemands dans la même organisation internationale (la llème Internationale) décida qu'il devait faire une Union Sacrée avec la bourgeoisie française, jusqu'à la victoire, contre le militarisme allemand et son empereur. On oublia pudiquement qu'on était allié avec le Tsar et avec le roi d'Angleterre …
En Angleterre, d'ailleurs, les socialistes firent de même, ainsi qu'en Italie, en Belgique et dans toute l'Internationale. Les syndicats allemands, les Trades Unions anglais, la C G T française rivalisèrent de patriotisme pour envoyer les prolétaires, qu'ils étaient censés représenter et défendre, aller s'entretuer pour la gloire des généraux de chaque nation et des capitalistes et des ban­quiers de tous les pays.
C'est ainsi que, petite histoire mais triste réalité, lorsque les soldats alle­mands étaient bombardés par les Anglais et qu'un obus n'explosait pas, ils pouvaient lire sur le fonds de l'engin “licenced Krupp” ; le fair-play des marchands de mort anglais exigeait non seulement de payer des royalties — des intérêts — par l'intermédiaire des banques suisses neutres pour des brevets Krupp aux magnats allemands de l'armement, mais encore de le dire ouver­tement.
Et les ouvriers anglais, qui travaillaient dans les usines d'armement an­glaises, suaient, au nom de la défense de la patrie, des profits dont une partie allait aux capitalistes allemands. Les soldats allemands qui mouraient sous les obus avaient le privilège de savoir que cela rapportait encore un peu à leurs exploiteurs.
Les Français, eux, avaient la consolation de savoir que leurs obus, Schneider du Creusot, de Wendel, etc, étaient bien français et que les intérêts des capitalistes français et allemands étaient inconciliables. Mais c'est justement pour cela qu'il y avait la guerre, c'est pour les intérêts de Schneider et de de Wendel qu'ils se battaient et mouraient.
Voilà la situation où la classe ouvrière d'Europe avait été conduite par la social-démocratie, en cette année 1917 où Lénine avait voulu rappeler que la démocratie bourgeoise c'était en fait la dictature de la bourgeoisie et qu'il n'y aurait pas d'émancipation de la classe ouvrière sans renversement des rôles.
9. — Mais Lénine n'a-t-il pas mis un peu plus l'accent sur la dictature et un peu moins sur la démocratie ?
Les sociaux-démocrates étaient, comme partout en Europe, au pouvoir au moment où Lénine écrivait son livre. Et en Russie, ce n'était pas mieux qu'ailleurs, la duperie était encore pire.
Quelques mois auparavant, en effet, les ouvriers, les paysans et les soldats russes excédés par la guerre avaient renversé, spontanément le tsarisme. Des soviets — on dirait aujourd'hui des comités — d'ouvriers, de soldats, de pay­sans avaient un peu partout remplacé le pouvoir disparu.
Un gouvernement, composé en grande partie de sociaux-démocrates, s'était formé. Il avait, après quelques hésitations, proclamé la République et voulait organiser l'élection d'une Assemblée constituante destinée à rem­placer les soviets. Mais, en attendant, il continuait la guerre, laissant les généraux tsaristes en place, ne touchait pas au corps des officiers et laissait les soldats sous leur autorité.
C'est alors qu'il y eut la seconde Révolution Russe, celle d'Octobre 17, qui porta le parti de Lénine jusque-là minoritaire au pouvoir, à travers le pou­voir de cette multitude de comités d'usines, de quartiers, de casernes, de régiments, de villages, ce qu'on appela pour cela le pouvoir des soviets, et qui fut la première dictature du prolétariat et des paysans pauvres du monde.
Et Lénine, s'il était fier de cette dictature du prolétariat, c'est à cause de sa démocratie ; voici ce qu'il en écrivait :
« La démocratie prolétarienne est un million de fois plus démocratique que « n'importe quelle démocratie bourgeoise ; le pouvoir des soviets est des « mi/fions de fois plus démocratique que la plus démocratique des républiques bourgeoises.,.
« Parmi les pays bourgeois les plus démocratiques, en est-il un seul dans le « monde où, dans sa masse, l'ouvrier moyen, le salarié agricole moyen ou, « en général, le semi-prolétaire des campagnes, c'est-à-dire le représentant « de fa masse opprimée, de l'énorme majorité de la population, jouissent, « ne serait-ce qu'à peu près, d'une liberté aussi grande qu'en Russie soviétique « d'organiser des réunions, dans les meilleurs locaux, d'une liberté aussi « grande d'avoir, pour exprimer leurs idées, défendre leurs intérêts, les plus « grandes imprimeries et les meilleurs stocks de papier ; d'une liberté aussi « grande d'appeler justement des hommes de leur classe à gouverner et à « “policer” l'État ?».
10. — Alors, en URSS, c'est la dictature du prolétariat ?
Au temps de Lénine, indiscutablement. Le mot figure même dans la première constitution de la République Soviétique, la Constitution de 1918, dont l'article 9 dit :
« Le principal but de la Constitution […], pour la période transitoire actuelle, consiste dans l'établissement de la dictature du prolétariat urbain et rural et de la paysannerie la plus pauvre sous la forme d'un pouvoir soviétique pan-russe puissant en vue de l'écrasement total de la bourgeoisie, de l'abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme et de l'instauration du socialisme, où il n'y aura ni division en classes ni pouvoir d'État ».
Et à l'époque, nous l'avons vu, cette dictature se présentait comme une démocratie large, riche, complète pour la classe ouvrière et pour les classes populaires, qui disposaient alors de tous les moyens pour exercer toutes les libertés.
Mais, par la suite, le régime russe a vu apparaître, dans ses organes diri­geants, le pouvoir sans partage d'une petite minorité d'hommes sur l'appareil de l'État. Cela a été la période de la dictature stalinienne et, à l'apogée de cette dictature en 1936 — les années où elle fut la pire, où il n'y eut plus aucune liberté pour la classe ouvrière ni pour personne — Staline fit rédiger une nouvelle Constitution où le mot dictature du prolétariat ne figurait plus.
Dans l'actuelle Constitution soviétique, cette notion n'a pas été réintro­duite.
On peut estimer qu'il y a la même distance entre le régime russe et la démocratie prolétarienne qu'entre le fascisme et la démocratie bourgeoise. Le régime russe représente quand même, d'une façon déformée, la dictature du prolétariat, tout comme le fascisme représente la dictature de la bour­geoisie ; mais, dans un cas comme dans l'autre, il n'y a aucune liberté pour personne. Mais, comme on le voit alors, même les dirigeants de l'URSS n'osent pas parler de dictature du prolétariat pour leur régime, ils préfèrent que sa Constitution ressemble à une Constitution bourgeoise, comme c'est le cas actuellement. Et, là encore, on peut se rendre compte que la Constitution dite libérale de l'URSS actuelle cache les camps de concentration et les hôpitaux psychiatriques policiers, alors que la Constitution de 1918, qui se revendiquait de la dictature du prolétariat, représentait la liberté.
11. — Depuis quand le terme de “Dictature du prolétariat” figurait-il dans les statuts du Parti Communiste Français ?
Depuis sa création en 1920. L'Internationale Communiste avait été créée en 1919 à cause de la faillite de la Deuxième Internationale et des partis sociaux-démocrates qui la composaient. Les dirigeants de ceux-ci avaient par­ticipé à presque tous les gouvernements des pays belligérants et même, dans l'immédiat après-guerre, dirigèrent très souvent la répression anti-ouvrière.
Les travailleurs, les révolutionnaires ne pouvaient pas rester dans ces partis et dans la Deuxième Internationale. C'est pourquoi la Troisième Internatio­nale s'est créée.
Mais il fallait que les partis et les hommes qui adhéreraient à cette Troi­sième Internationale aient rompu avec la mentalité et les pratiques des chefs sociaux-démocrates. Il fallait qu'ils ne soient pas seulement attirés par la vague d'enthousiasme qui poussait tous les ouvriers révolutionnaires du monde à soutenir la Russie des Soviets. C'est pourquoi la Troisième Internationale imposa 21 conditions à accepter pour y appartenir, et l'une de ces conditions était de se prononcer pour la dictature du prolétariat. C'était donc, pour des gens qui furent à l'origine des partis et de l'Internationale Communiste, un critère déterminant pour se distinguer des sociaux-démocrates — ceux qu'on appela par la suite socialistes, pour les distinguer des communistes.
Nous avons vu que, de Marx à Lénine, ce critère a été d'importance.
12.— Comment le Parti Communiste Français justifie-t-il l'abandon de la dictature du prolétariat dans ses statuts ?
D'abord avec des arguments soi-disant de “bon sens”.Marchais a dit : « Le mot dictature a une signification insupportable » et « Même le mot prolétariat ne convient plus ». Mais on l'a vu, pour Marx, la dictature avait déjà une signification insupportable et, s'il l'employait quand même, c'est parce qu'il considérait qu'il était vital pour les travailleurs de comprendre qu'ils auraient à se défendre. On a vu que ce n'était incompatible, ni pour Marx, ni pour Lénine avec la plus large démocratie pour tous, mais garantie par la force au service des travailleurs. Marchais le sait bien ; s'il ne se donne pas la peine d'expliquer ce que signifie la dictature du prolétariat pour un marxiste, ce n'est pas parce que le terme le gêne — pourquoi le gênerait-t-il d'ailleurs aujourd'hui plus qu'hier — c'est pour des raisons bien plus pro­fondes. Et c'est la principale explication. Marchais a dit : « L'expression de “Dictature du prolétariat” ne recouvre pas la politique du P C F aujourd'hui. Ce n'est pas seulement une question formelle, c'est une question de fond ».
Cela veut dire que, pour le P C F, la dictature du prolétariat est incom­patible avec la ligne qu'il défend, à savoir la participation du Parti Commu­niste au gouvernement aux côtés des socialistes. C'est-à-dire la politique des sociaux-démocrates qu'a combattue Lénine et contre laquelle s'est constituée la Troisième Internationale. Cette politique n'est, au mieux, qu'un moyen de faire supporter aux travailleurs les maux du capitalisme en les endormant avec
des promesses et, au pire, de laisser le champ libre aux menées bellicistes de la bourgeoisie comme en 1914, ou de lui laisser préparer les pires dictatures comme au Chili.
13. — Mais n'est-ce pas quand même à cause des affaires comme celle de Pliouchtch ou à cause des camps de concentration que le P C F veut se démarquer de ce qui se passe en Union Soviétique en abandonnant le terme de dictature du prolétariat ?
Si c'était réellement les camps de concentration et les hôpitaux psychia­triques pour oppositionnels qui préoccupaient le P C F, on ne pourrait qu'ap­plaudir des deux mains à ce qu'il cherche à s'en démarquer.
Mais ces camps de concentration ne datent pas d'aujourd'hui. Leur exis­tence était largement connue, ne serait-ce que par les témoignages des com­munistes authentiques qui y furent enfermés en raison de leur opposition au stalinisme. Et cela depuis trente ou quarante ans déjà ! Non seulement le P C F ne s'en est jamais fait l'écho, mais il criait à la calomnie. Il n'y a pas si longtemps, il justifiait franchement l'absence de libertés en URSS et la terreur policière, quand il n'en chantait pas les louanges.
Bien des travailleurs se souviennent avec quel acharnement le P C F présentait l'insurrection ouvrière de Budapest en 1956 comme un soulève­ment fasciste, pour mieux justifier l'intervention des chars de l'URSS. Lorsque, en 1968, les mêmes chars sont intervenus en Tchécoslovaquie, le P C F avait une attitude plus prudente. Mais s'il est allé cette fois-là jusqu'à désapprouver timidement cette intervention, il en est resté là.
Alors, bien sûr, on pourrait se dire qu'il vaut mieux tard que jamais et que, cette fois-ci, le P C F veut réellement que des affaires comme celle de Pliouchtch n'aient plus lieu en Union Soviétique.
Mais ce n'est justement pas le P C F qui a porté à la connaissance de l'opinion publique l'affaire Pliouchtch, ce n'était pas lui qui était à l'origine de la campagne pour sa libération.
Il s'est simplement résolu à s'associer à une campagne qui sensibilisait l'opinion publique.
Il a simplement saisi l'occasion et le prétexte pour, sous une justification libérale, accomplir un nouveau pas dans la voie du compromis et de la servilité vis-à-vis des hommes politiques de la bourgeoisie française.
14. — Mais à qui le P C F voulait-il plaire en abandonnant la dictature du prolétariat et en se démarquant de l'Union Soviétique ? Au Parti Socia­liste ?
Non. Tout en étant associés par le Programme commun, le Parti Commu­niste et le Parti Socialiste sont également concurrents. Ils veulent gagner les mêmes électeurs. On voit que, depuis deux ans, le Parti Socialiste progresse dans l'électorat et, en particulier, au détriment du Parti Communiste. Une partie des électeurs, partisans du Programme commun, considèrent que puisque le programme est le même, il vaut encore mieux voter pour le parti qui dénonce le stalinisme et la dictature en URSS que pour celui qui a l'air de s'en réclamer. En se démarquant de l'Union Soviétique, le P C F ne cherche pas à faire plaisir au P S, il cherche au contraire à lui enlever un argument. Mais dans cette concurrence entre P C F et P S, le résultat le plus clair c'est que le P C F ressemble de plus en plus au Parti Socialiste.
Etre associé au stalinisme est sans doute un handicap pour le P C F dans sa rivalité avec le Parti Socialiste, même aux yeux d'une partie de l'opinion ouvrière. Mais renoncer à la dictature du prolétariat, ce n'est pas rompre avec le stalinisme et ses méthodes. Ce n'est pas la dictature du prolétariat qui a éloigné certains ouvriers du P C F, ce sont les méthodes staliniennes … Or, ces méthodes, le P C F n'y renonce pas. Par contre, abandonner la référence à la dictature du prolétariat, c'est renoncer à construire la démocratie pour les ouvriers. En faisant cela, le P C F choisit dans son programme et ses statuts de ressembler encore un peu plus au parti de Jules Moch, Guy Mollet, Defferre et Mitterrand.
15. — Veut-il plaire alors à l'opinion publique bourgeoise ?
Fondamentalement, oui. Le Parti Communiste Français veut accéder au pouvoir dans le cadre de la société existante. Or cette société est dominée par la bourgeoisie.
Alors le P C F ne peut devenir un parti respectable comme les autres qu'en étant admis, comme tel, par la bourgeoisie.
A plus forte raison, le P C F ne peut espérer parvenir au gouvernement, ce conseil d'administration des affaires politiques de la bourgeoisie, qu'avec l'accord entier de celle-ci.
Et l'opinion publique bourgeoise, celle qui est de droite comme celle qui se prétend de gauche, reproche au P C F à la fois ses liens avec l'Union Soviétique et ses références, même formelles, à la révolution et au commu­nisme. Abandonner explicitement certaines de ces références, comme la dictature du prolétariat, et se démarquer de l'Union Soviétique, est une manière pour le P C F de montrer publiquement qu'il est sensible aux exi­gences de la bourgeoisie, et qu'il est prêt à les satisfaire.
16. — L'abandon de la référence à la dictature du prolétariat changera-t-il quelque chose pour le Parti Communiste ? Aura-t-il plus de chances de devenir un parti de gouvernement ?
Cela n'est même pas dit.
En abandonnant cette référence, le P C F a fait un pas de plus pour montrer à la bourgeoisie qu'il renie ses origines et qu'au fond il n'y a pas de raison qu'il subisse un traitement à part, puisqu'il ressemble de plus en plus au Parti Socialiste qui, lui, est accepté par la bourgeoisie comme un parti à part entière.
Mais le P C F n'est pas au bout de ses peines. La bourgeoisie veut plus encore. Elle veut que le P C F fasse la preuve qu'il est prêt, tout comme le Parti Socialiste, à perdre toute influence dans la classe ouvrière plutôt que de faire quelque chose de gênant ou de nuisible à la bourgeoisie.
Elle veut que le P C F fasse la preuve qu'il n'est plus sensible à des criti­ques venues de sa gauche, comme il l'est encore aujourd'hui.
En 1968, par exemple, le P C F, par l'intermédiaire de la C G T, a joué un rôle décisif dans la généralisation de la grève. Pourquoi a-t-il agi de cette ma­nière, ce que la bourgeoisie lui a reproché par la suite ?
Parce qu'il craignait d'être débordé sur sa gauche, parce qu'il craignait de perdre de l'influence sur la classe ouvrière et peut-être même de se saborder, comme il s'est sabordé en milieu étudiant pour s'être opposé à la lutte des étudiants.
Eh bien, la bourgeoisie demande au P C F d'être prêt à se saborder, plutôt que de nuire aux intérêts des possédants.
Mais pour donner ces preuves à la bourgeoisie, le P C F sera obligé de sacrifier son audience dans les usines, de sacrifier tout ce qui fait qu'aux yeux des travailleurs, il apparaft plus comme le parti des travailleurs que le Parti Socialiste.
Quand il ressemblera complètement au Parti Socialiste, alors la bour­geoisie pourra l'accepter. Mais il ne lui servira alors plus à rien.