mardi 16 juin 2015

:: De mars à juin 1907 : la révolte des vignerons du midi [LO, juin 2007]

Au plus fort de la révolte des vignerons du Midi, le 20 juin 1907, intervenait la mutinerie du 17e régiment d'infanterie basé à Béziers, une mutinerie restée célèbre notamment par les paroles de la chanson de Montéhus, qui débute ainsi : « Salut, salut à vous, / Braves soldats du dix-septième... »

Juste avant leur mutinerie, un régiment amené à Narbonne pour réprimer les manifestants avait fait feu, tuant six personnes. Cette répression commandée par Clemenceau, qui cumulait les fonctions de président du Conseil et ministre de l'Intérieur, avait révolté les soldats du 17e régiment d'infanterie, dont beaucoup étaient des fils de vignerons ou de paysans originaires de la région. Environ 500 d'entre eux quittèrent les locaux où ils étaient casernés à Agde et distribuèrent des armes à la population, avant de rejoindre à Béziers le gros des révoltés. Ils ne devaient finir par regagner leur caserne que contre la promesse qu'il n'y aurait pas de punitions, alors que la révolte des vignerons se terminait.

LE « MIDI ROUGE »

Depuis le mois de mars 1907, toute la région du Midi viticole était en ébullition et la révolte se propageait rapidement. La plupart des vignerons du Languedoc et du Roussillon qui formaient le « Midi rouge » étaient de petits propriétaires, loin d'être fortunés ; avec les ouvriers agricoles qu'ils employaient, les commerçants et les emplois induits, toute la région vivait de la culture de la vigne. Les idées socialistes y étaient bien implantées et nombre de communes avaient un maire socialiste. Pourtant, les socialistes ne cherchèrent jamais à se mettre à la tête du mouvement, qui resta représenté par un viticulteur d'Argelliers, Marcellin Albert, se maintenant dans le cadre de revendications corporatistes.

Après l'épidémie de phylloxéra qui avait ruiné les exploitants dans les années 1880, ceux-ci commençaient à s'en sortir économiquement quand plusieurs années de récoltes trop abondantes firent chuter les prix de vente. Les vignerons dénonçaient aussi les fraudes pratiquées par de gros négociants qui mettaient du sucre dans le moût pour faire monter le degré d'alcool, avant de le couper d'eau pour augmenter le volume produit, ainsi que la concurrence des vins italiens, espagnols ou ceux produits par les gros colons algériens.

LA RÉVOLTE S'ÉTEND COMME UNE TRAÎNÉE DE POUDRE

La révolte partit d'Argelliers où, le 11 mars, 87 viticulteurs conduits par Marcellin Albert allèrent porter leurs revendications au comité viticole de Narbonne. Puis, chaque dimanche, les manifestations se succéderont, regroupant chaque fois plus de monde : de 300 le 24 mars, les manifestants passeront à 10 000 le 21 avril, 150 000 le 26 mai à Carcassonne, 300 000 le 2 juin à Nîmes, pour culminer à 600 000 personnes le 9 juin à Montpellier (qui comptait alors 77 000 habitants), rejoints par des viticulteurs d'autres régions.

Le gouvernement de Clemenceau refusant de répondre aux demandes des viticulteurs, à partir du 10 juin, 600 maires des départements de l'Aude, de l'Hérault et des Pyrénées-Orientales démissionnèrent les uns après les autres en signe de protestation ; les services d'état-civil furent fermés, certaines mairies furent même murées. En même temps se développait une grève de l'impôt.

Le 19 juin, Clemenceau décida alors d'employer la force, envoyant la troupe arrêter le comité d'Argelliers (sauf Marcellin Albert qui s'était caché), ainsi que Ferroul, le maire socialiste de Narbonne. Cela ne se fit pas facilement, la population résista, s'en prit aux soldats et, à Narbonne, attaqua la sous-préfecture. Le lendemain, les émeutes se poursuivirent : à Perpignan, la préfecture fut prise d'assaut et incendiée. Mais à Narbonne, la troupe tira sur les manifestants, faisant six morts en deux jours. C'est alors, dans la soirée du 20 juin, que 500 soldats du 17e régiment d'infanterie se mutinèrent.

Le 23 juin, Marcellin Albert fut reçu par Clemenceau et accepta de retourner dans le Midi pour calmer la révolte. Le président du Conseil acheva de le déconsidérer en lui donnant un billet de cent francs pour payer son retour en train. Mais tout de même, le gouvernement estima plus prudent de faire voter, le 29 juin, une loi contre le sucrage et le mouillage des vins. Après quoi, durant tout l'été, les mairies rouvrirent les unes après les autres.

UNE RÉVOLTE QUI AURAIT PU ÊTRE CONTAGIEUSE

La révolte des vignerons, qui avait vu la mobilisation de centaines de milliers de personnes, n'a abouti finalement qu'à une victoire limitée à la revendication du « vin pur » défendue par les propriétaires viticoles.

Pourtant, par nombre d'aspects, cette révolte fut inquiétante pour le gouvernement. Elle l'était tout d'abord par son étendue : loin de faiblir avec le temps, la révolte gagnait en ampleur semaine après semaine ; elle menaçait de s'étendre à d'autres régions viticoles et recueillait une large sympathie dans le reste de la population, à commencer par la classe ouvrière. Inquiétante aussi à cause de la solidarité que les maires manifestèrent envers les révoltés. Mais elle inquiéta surtout le pouvoir quand l'épisode de la mutinerie des soldats du 17e montra que ceux-ci pouvaient se ranger du côté de la population révoltée. À une époque où les gouvernements utilisaient surtout la troupe pour réprimer les grèves et les manifestations ouvrières et paysannes, ils se rendaient compte que ces soldats pouvaient leur faire défaut, laissant ainsi le pouvoir désarmé. Un mouvement général de la classe ouvrière ne pouvait-il pas alors déboucher sur une révolution ?

Marianne LAMIRAL (LO, juin 2007)

:: La vague de grèves de juin 1936 : une « grandiose pression » des ouvriers sur les classes dirigeantes [LO, mai et juin 2006]


Du 8 au 12 juin 1936, la vague de grèves avec occupation qui avait commencé à se développer à partir de la mi-mai atteignait son maximum en France, et ce malgré la signature des accords Matignon, signés dans la nuit du 7 au 8 juin, sur lesquels le patronat comptait pour tout faire rentrer dans l'ordre.

L'extension des occupations d'usine, qui montrait la profondeur de la combativité ouvrière, avait fait craindre aux bourgeois de tout perdre: leurs usines, leurs propriétés, leurs capitaux et jusqu'au droit de continuer à prospérer par l'exploitation.

Le gouvernement socialiste de Léon Blum, soutenu activement par le Parti Communiste et la CGT, était venu à leur secours. Représentants patronaux et syndicaux s'étaient réunis, sous la présidence de Léon Blum. Les accords Matignon apportaient aux travailleurs la reconnaissance du droit syndical, le principe des contrats collectifs, l'institution des délégués ouvriers élus, ainsi qu'un réajustement des salaires de 7 à 15%. Pour tous les participants à cette réunion, il s'agissait de tenter de mettre un terme au mouvement gréviste.

Mais la signature de ces accords n'arrêta pas les grèves. Bien au contraire. Les travailleurs enregistraient bien sûr le recul que représentaient les accords Matignon, mais ils ne le jugeaient pas suffisant. Jacques Danos et Marcel Gibelin racontent dans leur livre intitulé Juin 36 que le patron de l'usine Sauter et Harlé, voulant inciter dès le 9 juin les ouvriers à reprendre le travail, décida de s'adresser directement à eux sans passer par le comité de grève. Il fut aussitôt obligé de s'enfuir sous une haie de poings levés tandis que les métallos scandaient: «À la porte!» et chantaient l'Internationale.
En fait, du 8 au 12 juin, les grèves se développèrent de plus belle. Après les métallos, ce furent les travailleurs du bâtiment qui furent appelés à se mettre en grève dès le 8 juin. Ce même jour, la grève était quasiment totale dans les grands magasins. La grève éclatait également le 8 juin dans les assurances. Bien des travailleurs, employés des Galeries Lafayette, de la Samaritaine ou du Bon Marché, ou serveurs des cafés et des restaurants, se mettaient en grève pour la première fois. La grève s'étendit à tout le pays. Pour ne donner qu'un exemple, le journal conservateur le Temps indiquait le 9 juin que huit à neuf dixièmes des entreprises étaient en grève dans le Nord et le Pas-de-Calais.

C'est sous cette « grandiose pression » exercée par les travailleurs sur les classes dirigeantes, pour reprendre l'expression utilisée par Trotsky en juillet 1936, que le gouvernement fit voter de nouvelles lois sur les congés payés et les 40 heures.

Les dirigeants syndicaux et des partis de gauche allaient alors mettre tout leur poids dans la balance pour arrêter le mouvement. Les dirigeants de la CGT multiplièrent les réunions dans les usines pour tenter de faire reprendre le travail. Ainsi le représentant de la CGT Gauthier déclarait, le 9 juin, devant 700 délégués des usines de la métallurgie parisienne en grève: «Sans doute les accords CGT-CGPF (le Medef de l'époque) ne contiennent pas toutes les dispositions que désiraient les métallos. Mais il ne faut pas perdre de vue que nous vivons dans d'autres conditions qu'auparavant; ainsi pouvons-nous envisager la reprise du travail, en restant vigilants.»

De leur côté, les dirigeants du PCF réunissaient militants et sympathisants, dans les usines, dans les quartiers, pour expliquer que «tout n'est pas possible maintenant». Maurice Thorez, le dirigeant du Parti Communiste Français, martelait qu'il fallait «savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue. Il faut même savoir consentir au compromis si toutes les revendications n'ont pas été encore acceptées, mais que l'on a obtenu la victoire sur les plus essentielles des revendications.» «Il faut savoir terminer une grève» fut le leitmotiv de tous les discours des dirigeants communistes à partir du 12 juin. Ainsi, bien qu'avec beaucoup de difficultés, le PC et la CGT finirent par parvenir à faire reprendre le travail, ne permettant pas à la classe ouvrière d'aller jusqu'au bout des possibilités de sa lutte.

Aujourd'hui, la plupart de ceux qui évoquent Juin 36 ne parlent que des congés payés, et comme s'ils découlaient de la victoire électorale du Front Populaire. Avec bien souvent des arrière-pensées électoralistes pour 2007. Mais ce que montre l'exemple de Juin36, c'est que les travailleurs, comme toujours, n'ont obtenu quelques avancées que par la lutte. Et aussi qu'ils doivent se méfier comme de la peste de leurs faux amis que sont les dirigeants des partis «socialiste» et «communiste», plus soucieux de servir la bourgeoisie que de défendre les intérêts de la classe ouvrière.

Aline RETESSE (LO, juin 2006)

Une déclaration édifiante

Quelques années après la vague de grèves sans précédent de mai-juin 1936, Léon Blum, s'expliquant sur la période, rapportait: «Les représentants de la CGT ont dit aux représentants du grand patronat: Nous nous engageons à faire tout ce que nous pourrons, mais nous ne sommes pas sûrs d'aboutir. Quand on a une marée comme celle-là, il faut lui laisser le temps de s'étaler. Et puis c'est maintenant que vous allez peut-être regretter d'avoir systématiquement profité des années de déflation et de chômage pour exclure de vos usines tous les militants syndicalistes. Ils n'y sont plus pour exercer sur leurs camarades l'autorité qui serait nécessaire pour exécuter nos ordres.» Et il poursuivait: «Et je vois encore Monsieur Richemont (un membre de la délégation patronale, membre de l'Union des industries métallurgiques et mécaniques), qui était assis à ma gauche, baisser la tête en disant: "C'est vrai, nous avons eu tort."»

Blum fit cette déclaration devant la Cour de Riom, devant laquelle il avait été traduit par le régime de Vichy. Mais elle reflétait si bien sa pensée que le Parti Socialiste la publia au lendemain de la guerre.

:: Le débarquement allié du 6 juin 1944 [LO, juin 2004, 2009 et 2014]

Des bombardements massifs qui préparaient l'occupation alliée

Les cérémonies du soixantième anniversaire du débarquement sur les plages de Normandie, le 6 juin 1944, ont été l'occasion de nombreux reportages sur le sacrifice des soldats anglais et américains, qui ont été des milliers à payer de leur vie pour permettre aux troupes alliées de mettre pied sur le littoral. Pour la majorité de la population française, qui subissait depuis quatre ans l'occupation nazie, le débarquement des troupes alliées a certainement été accueilli avec espoir.

Mais au-delà des images d'Épinal montrant des GI's acclamés sur leur passage, défenseurs du monde dit libre contre la barbarie nazie, certains témoignages ont tout de même rappelé que la guerre ne s'est pas arrêtée à ce «Jour J» et que la population civile a elle aussi payé cher cette libération.

Le débarquement s'est accompagné de bombardements massifs sur les villes de l'ouest de la France. En Normandie, Caen, Cherbourg, Le Havre, Falaise, Saint-Lô -pour ne citer que des villes d'une certaine importance- ont été rayées de la carte. Des villes de Bretagne, à commencer par Brest, ont subi le même sort. Plus au sud, Royan a été anéantie sous les bombardements. De nombreuses petites bourgades ont elles aussi été rasées. Cela s'est traduit par des dizaines de milliers de morts et un exode des survivants cherchant tant bien que mal à se mettre à l'abri.

Passons sur l'intérêt militaire de ces bombardements, puisque l'état-major allié a reconnu lui-même qu'il n'y avait aucun objectif stratégique à ces destructions. On nous a avancé, pour les justifier, qu'il s'agissait de bloquer la retraite de l'armée allemande, afin de l'empêcher de reconstituer des forces à l'arrière du front. Pourquoi alors, dans ce cas, ne s'être pas contenté de bombarder les routes et les ponts? Transformer les villes en champs de ruines n'ajoutait rien à cet objectif.

Mais tel n'était pas le but de ce déluge de bombes sur les villes. Les dirigeants alliés se paraient du masque de défenseurs de la démocratie contre la barbarie, ils se proclamaient des libérateurs et enrôlaient sous cette étiquette des dizaines de milliers de jeunes soldats prêts à payer de leur vie, en pensant qu'ils combattaient pour la liberté des peuples. Mais en fait, la Seconde Guerre mondiale fut, comme la Première, une guerre entre impérialismes rivaux pour le partage du monde, principalement entre les États-Unis, l'Allemagne et le Japon. Pour l'impérialisme américain, il s'agissait de mettre à la raison ceux qui apparaissaient comme ses concurrents et d'imposer, par la guerre, sa suprématie.

La victoire militaire allait être permise à l'impérialisme américain parce que, à l'arrière, il possédait un puissant appareil industriel (d'autant plus puissant que le continent américain échappait aux combats), capable de lui fournir des armes et des appareils bien supérieurs en nombre à ceux de ses adversaires. Si, le 6 juin 1944, les troupes alliées purent débarquer sur les plages de Normandie, c'est justement parce que cet appareil industriel était capable d'aligner suffisamment de bateaux, d'avions, de bombes pour vaincre la résistance des troupes allemandes, même si cela impliquait aussi d'être capable d'envoyer sur le terrain plus d'hommes à l'heure que les armes allemandes ne pouvaient en tuer dans le même laps de temps.

Le carnage qui en résulta parmi les combattants correspondait, de ce point de vue, à un froid calcul de l'état-major allié. Il allait se doubler d'un autre parmi la population civile des pays «libérés». Partout en Europe, l'avancée des troupes anglo-américaines s'accompagna de bombardements massifs, que ce soit en France, en Italie ou en Allemagne, contre des villes qui, à l'exemple de Dresde, ne regroupaient que des civils. Les dirigeants alliés qui s'apprêtaient à occuper l'Europe sur les ruines du IIIème Reich, craignaient d'être difficilement acceptés par les populations européennes et d'avoir des difficultés à imposer leur occupation à des peuples qui venaient de vivre des années très dures et espéraient la fin des privations. Ils craignaient des mouvements de révolte, voire des révolutions comme cela s'était produit à la fin de la Première Guerre mondiale.

De ce point de vue, les bombardements massifs étaient, pour les dirigeants alliés, un moyen de préparer le terrain. Il s'agissait de terroriser les populations en déchaînant sur elles un déluge de fer et de feu, pour bien montrer qu'ils étaient les maîtres et pour décourager d'avance toute velléité de révolte. Car, pour les États-Unis et leurs alliés, il n'était pas question de permettre aux peuples libérés de choisir le régime sous lequel ils voulaient vivre.

Les bombardements massifs contre les civils, avec leurs terribles destructions et les énormes souffrances qu'elles impliquaient pour les populations «libérées», étaient donc aussi un calcul froid et conscient de la part des dirigeants alliés. Le terrain était ainsi préparé pour leur propre occupation militaire, en attendant que puisse être mis sur pied, dans chacun des pays dits libérés, un régime présentant toutes les garanties voulues et acceptant l'ordre impérialiste mondial que les États-Unis, dirigeants du camp des vainqueurs, allaient établir au lendemain de la guerre.

Marianne LAMIRAL (juin 2004)

Il y a 70 ans, le débarquement et ses victimes : des massacres décidés froidement

Lors des célébrations officielles, des hommages ont été rendus aux soldats alliés morts au cours du débarquement ainsi qu'aux civils victimes des bombardements. Mais les soldats qui ont débarqué sur les côtes françaises le 6 juin 1944 et y ont laissé la vie ont aussi été délibérément sacrifiés par les gouvernements alliés. Et les combattants alliés, Américains, Britanniques et Canadiens, furent accueillis par une population préalablement écrasée sous les bombes.

De froids calculs établis par l'état-major militaire allié avaient conclu que, pour mettre le pied sur les plages normandes, il fallait envoyer plus de matériel que les troupes allemandes n'avaient la possibilité d'en détruire, et surtout plus d'hommes qu'elles n'étaient capables d'en tuer.

Une première tentative de débarquement avait été effectuée à Dieppe près de deux ans auparavant, le 19 août 1942. L'histoire officielle est restée beaucoup plus discrète sur cet événement qu'elle ne l'a été pour le 6 juin 1944, car toutes les conditions étaient réunies pour qu'il mène à un massacre inutile. Six mille hommes, en grande majorité des jeunes Canadiens sans aucune préparation militaire, avaient été lancés le 19 août 1942 sur des plages de galets sur lesquelles les chars eux-mêmes ne pouvaient avancer, cernées de falaises abruptes d'où les défenses allemandes mitraillaient les soldats. En quelques heures, près des deux tiers des hommes furent hors de combat, tués, blessés ou prisonniers. Ce fut un carnage, prévu et perpétré de sang froid par les Alliés, dont le but n'était pas alors de prendre pied en Normandie mais de tester la résistance ennemie.

C'est fort de cette « expérience » que le 6 juin 1944 l'état-major allié fit débarquer ou parachuter près de 200 000 soldats, appuyés par un appareil militaire impressionnant, avions, véhicules terrestres, bombes et armes de destruction. En une seule journée de combats, le nombre de pertes humaines (tués, blessés, disparus ou prisonniers) fut estimé à plus de 10 000 parmi les troupes alliées, et autant au sein des forces allemandes, chiffre beaucoup moins cité.

Parmi la population civile, dans la bataille de Normandie qui suivit le débarquement, ce fut aussi un carnage. Caen, Le Havre, Cherbourg, Falaise et nombre de villes sans aucune importance stratégique furent rasées sous « une pluie de feu, de fer, d'acier, de sang », comme l'écrivit Prévert à propos de Brest. En quelques semaines, quelque 30 000 civils furent tués en Normandie, les survivants errant sur les routes à la recherche d'un abri et de nourriture.

Pendant longtemps, l'histoire officielle a été très discrète sur ces massacres de populations, affirmant que les morts civils étaient le prix à payer pour parvenir à la libération du pays. Certains historiens commencent tout juste à reconnaître que les bombardements systématiques des villes étaient inutiles sur un plan stratégique. Effectivement, leur but avait été clairement défini dès 1942 par le gouvernement britannique, quand ils avaient été décidés sur les villes allemandes : il fallait « détruire le moral de la population ennemie et, en particulier, celui des travailleurs de l'industrie ».

Les dirigeants des puissances impérialistes craignaient de se trouver à la fin de la guerre face à une situation révolutionnaire, comme celle qui avait marqué la fin de la Première Guerre mondiale, d'une ampleur plus grande encore dans une Europe ravagée par la guerre, où les souffrances endurées par les peuples avaient été bien supérieures. Dans cette perspective, les bombardements massifs avaient pour objectif de vider les villes, de disperser leurs habitants en les terrorisant, afin d'éviter tout regroupement concerté qui puisse contester leur domination, en premier lieu parmi la classe ouvrière.

Les hommes, les femmes et les enfants écrasés sous les bombes ne furent pas des « dommages collatéraux », comme on le dit aujourd'hui : ils en étaient bien un des objectifs.

jeudi 11 juin 2015

:: 19 juin 1953, assassinat des époux Rosenberg [LO, juin 2003]

C'est le 19 juin 1953 que Julius et Ethel Rosenberg furent exécutés sur la chaise électrique du pénitencier de Sing-Sing, aux États-Unis. Leur condamnation ne relevait pas de l'erreur judiciaire. De bout en bout, ce fut une affaire politique. Ils furent sacrifiés sur l'autel de la guerre froide, en pleine guerre de Corée, quand les dirigeants de la principale puissance impérialiste de la planète entendaient préparer l'opinion publique américaine à une éventuelle guerre "chaude" contre l'Union soviétique.

La "chasse aux sorcières"


Officiellement, ce qu'on a appelé la "chasse aux sorcières" ou encore le "maccarthysme", du nom du sénateur du Wisconsin Joseph McCarthy, commence lorsque ce dernier, le 9 février 1950, accuse publiquement des fonctionnaires américains d'être communistes et d'oeuvrer contre l'intérêt national. Commence alors la traque des adhérents du Parti Communiste mais aussi de tous ceux qui ont pu l'être dans le passé, même s'ils ont mis fin à leur engagement politique.

En réalité, la "chasse aux sorcières" a commencé quelques années plus tôt. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis cherchent à affirmer leur suprématie vis-à-vis de l'URSS sur le plan international, en même temps qu'ils cherchent à faire taire la classe ouvrière américaine sur le plan intérieur, au moment où celle-ci riposte, par une série de grèves dures, à la situation difficile engendrée par l'effort de guerre.

Un des objectifs du "maccarthysme" est d'épurer les syndicats américains de toute présence de militants communistes. C'est d'ailleurs dans le CIO, l'organisation syndicale d'industrie née des conflits grévistes des années trente, que la "chasse aux rouges" est la plus violente: onze fédérations syndicales ont été dissoutes et un million de syndiqués exclus.

Dès 1946, une véritable inquisition s'est mise en place contre tous ceux qui peuvent être soupçonnés de communisme. Elle a d'abord frappé les milieux artistiques, vitrine de la société américaine, mais s'est étendue bientôt à toute la société. Dès 1947, le sénateur McCarthy a obtenu qu'on réalise une enquête de moralité sur deux millions de fonctionnaires. Dans l'administration, dans les universités, dans les écoles, dans les entreprises, il y a des dénonciations de personnes qualifiées, à tort ou à raison, de "communistes". Pour tous, c'est le licenciement immédiat et parfois le procès et la prison. Dans le pays qui se présente au monde comme "le champion de la démocratie", se met en place un système de délation qui n'a rien à envier aux régimes nazi ou stalinien. Les condamnations pleuvent sur les sympathisants du PC mais également sur tous ceux qui affichent des opinions libérales.

La condamnation des Rosenberg

L'affaire qui symbolise toute cette période est justement la condamnation à mort des époux Rosenberg, condamnés sur la base d'un procès sans preuves sérieuses -et en tout cas sans la moindre preuve qui puisse justifier la chaise électrique! Julius Rosenberg, arrêté le 17 juillet 1950, et Ethel, arrêtée le 12 août, sont accusés de "complot en vue de commettre le crime d'espionnage", motif d'autant plus vague que les "preuves" réunies par la police et la justice le resteront également.

Leur condamnation va en faire les boucs émissaires pour un événement qui irrite beaucoup les dirigeants américains. A la sortie de la guerre, les États-Unis sont la seule puissance atomique. Ils ont testé en grandeur réelle la bombe atomique sur la population japonaise. En théorie, il s'agissait de "hâter la fin de la guerre", en pratique, de terroriser la population japonaise, pour empêcher que le Japon ne tombe dans la sphère d'influence soviétique ou, pire à leurs yeux, ne succombe à la révolution prolétarienne.

Cette exclusivité américaine s'est effondrée en 1949, quand l'URSS a disposé à son tour de la bombe A. Le 1er décembre 1950, en pleine escalade de la guerre de Corée, le président américain Truman avait déclaré que les États-Unis étaient prêts à utiliser la bombe atomique contre l'URSS si celle-ci menaçait l'Europe au-delà du rideau de fer. Mais le 3 octobre 1951, l'URSS procède à l'explosion d'une nouvelle bombe d'une puissance supérieure. Les dirigeants américains ripostent à ce camouflet, en redoublant d'hystérie anticommuniste à l'intérieur.

Les Rosenberg deviennent alors des "espions atomiques". Si les Russes ont la bombe c'est que les Rosenberg et leurs complices, notamment David Greenglass, le frère d'Ethel Rosenberg, ont transmis le "secret" aux Russes, affirme-t-on. Les accusateurs publics, la grande presse dénoncent ceux qui ont "trahi leur patrie" en transmettant ce secret. Certains manifestent dans la rue, réclamant leur tête. Les Rosenberg sont ainsi livrés en pâture à une opinion publique dont l'hystérie est créée de toutes pièces par les pouvoirs publics: président, gouvernement, services secrets, police et justice.

Coupables de quoi ?

Car si quelqu'un devait le "secret" de l'arme atomique à des "traîtres" ayant "trahi leur patrie", c'étaient d'abord les États-Unis, qui avaient pu se lancer dans la course atomique parce que des physiciens d'origine allemande, Albert Einstein en tête, avaient rompu avec l'Allemagne nazie dans les années trente et renseigné le gouvernement américain sur les possibilités militaires de la fission nucléaire!
Ces savants allemands anti-nazis estimèrent à ce moment-là que, pour contrecarrer le risque que les nazis se dotent les premiers de l'arme atomique, il fallait convaincre les États-Unis de chercher dans la même direction, ce que permettaient leurs moyens. De même, parmi eux, certains estimèrent qu'il ne fallait pas non plus que l'arme atomique reste le monopole des seuls États-Unis. C'est ainsi que Klaus Fuchs, physicien allemand réfugié en Angleterre et collaborateur du centre de recherche atomique américain de Los Alamos, allait informer l'URSS de 1941 à 1950 sur l'évolution des recherches américaines.

Les Rosenberg étaient des militants du Parti Communiste. Lui était ingénieur de formation, elle dactylo. Ils s'étaient rencontrés dans les années trente, dans le quartier de l'East Side où vivaient les familles les plus populaires de New York et où le soir, après avoir fait la vaisselle, on lisait le Daily Worker, le quotidien du PC américain. Ethel fut licenciée après sa première embauche comme dactylo pour avoir appelé ses collègues à la lutte contre un patron rapace. C'est dans ce milieu de militants ouvriers, où les idéaux communistes valaient plus que le "rêve américain", même malgré les duperies de la politique stalinienne, que les Rosenberg puisèrent la force de lutter contre l'appareil d'État américain qui entendait les broyer pour convaincre l'opinion publique qu'il fallait "casser du rouge".

On a beaucoup glosé pour savoir si les Rosenberg étaient "coupables". Mais coupables de quoi? En tant que sympathisants du PC et de l'URSS -ce qu'ils nièrent être pour des raisons tactiques- ils trouvaient sans doute juste que les secrets de la bombe atomique soient partagés. Est-ce que le service militaire effectué par David Greenglass à Los Alamos lui a permis de transmettre des éléments suffisamment importants pour aider les Russes? Tout le monde dit aujourd'hui que c'était des broutilles. D'ailleurs, en 1946, un des concepteurs de la bombe atomique avait déclaré au New York Times: "Des données détaillées sur la bombe atomique demanderaient 80 à 90 volumes imprimés serré, et que seul un scientifique serait capable de lire. Tout espion capable de glaner ces renseignements obtiendrait ces informations plus rapidement en restant chez lui et travaillant dans son propre laboratoire." Mais les "aveux" de Greenglass qui, pour sauver sa peau, condamna sa propre soeur à la chaise électrique, n'étaient qu'un prétexte. Le sort des Rosenberg était réglé avant même que l'affaire ne soit jugée.
En général, les "espions" d'envergure sont traités avec ménagement par les États qui les mettent hors jeu. Ils connaissent des peines de prison et sont l'enjeu de discrets échanges. Mais l'État américain voulait des exécutions, quitte à fabriquer des preuves et à piétiner tous les recours possibles des condamnés. Les Rosenberg, de leur côté, firent front avec courage et devinrent un symbole. Durant toute l'année 1952 et début 1953, dans tous les États-Unis mais aussi dans de nombreux pays, Canada, France, Angleterre, Italie, Hongrie, Inde, des "comités Rosenberg", proches des partis communistes, et des centaines de milliers de manifestants réclamèrent en vain leur grâce.

Leur mort fut un assassinat délibéré perpétré dans un contexte d'hystérie anticommuniste. Et même si les dirigeants américains invoquaient la dictature stalinienne qui régnait alors en URSS pour justifier leur crime, elle n'était au fond qu'un prétexte. La preuve en est que, cinquante ans après, ils n'en ont fini ni avec l'hystérie ni avec la recherche de boucs émissaires pour justifier une politique qui vise à imposer, coûte que coûte, sur la planète, la domination de l'impérialisme.

Jacques FONTENOY (LO, juin 2003)

:: 22 juin 1941 : l'attaque d'Hitler contre une URSS affaiblie par la politique criminelle de Staline [LO, juin 2001]

Dans la nuit du 21 au 22 juin 1941, l'armée allemande passait à l'offensive contre l'Union Soviétique, l'alliée de la veille. En deux semaines, elle avait avancé de cinq cents kilomètres à l'intérieur du territoire soviétique. Après cinq mois de combat, elle encerclait Léningrad, faisait face à l'armée rouge devant Moscou, et occupait la totalité de l'Ukraine.

Cette offensive marquait la fin de l'alliance entre l'Allemagne hitlérienne et l'URSS de Staline qui durait depuis la signature, près de deux ans plus tôt, du pacte germano-soviétique. A la stupeur de nombreux travailleurs et de militants communistes du monde entier, celui-ci avait été signé le 23 août 1939 par les ministres des Affaires étrangères de l'Allemagne et de l'URSS, Ribbentrop et Molotov.

Le pacte germano-soviétique

Ce pacte n'avait été que la suite logique de la politique de Staline et de son abandon de toute politique révolutionnaire. Pour Lénine et Trotsky, l'Etat ouvrier né de la révolution ne pouvait véritablement assurer sa survie contre les impérialistes que grâce au soutien des travailleurs de tous les pays et, à terme, le renversement du système capitaliste mondial. Dans les années 1920, grâce à ce soutien, grâce à l'existence d'un courant révolutionnaire international dans la classe ouvrière, la jeune république soviétique avait survécu face aux agressions et à l'encerclement dont elle fut alors l'objet de la part de la contre-révolution intérieure et de ses soutiens impérialistes.

Mais une fois au pouvoir, Staline tourna le dos à cette politique révolutionnaire internationale, car il combattait toute perspective qui risquait à terme de menacer son propre pouvoir en Union Soviétique. Pour la survie de l'URSS, ou plutôt pour la survie de son propre pouvoir bureaucratique, il ne lui resta plus qu'à s'en remettre à la vieille diplomatie traditionnelle et à tenter de mener un jeu diplomatique hasardeux en direction des grandes puissances impérialistes, sur la base de leurs rivalités.
Ainsi, dans un premier temps, après la victoire des nazis en janvier 1933, il tenta une politique de rapprochement avec l'Allemagne, politique qui ne déboucha pas. La victoire d'Hitler marquait pourtant le début du compte à rebours d'une nouvelle guerre mondiale pour un nouveau partage de la planète. D'une façon ou d'une autre, celle-ci ne pouvait que viser l'existence même de l'Union Soviétique. A partir de 1934, Staline opéra un tournant et se rapprocha cette fois de la France et de la Grande-Bretagne. En mai 1935, un traité d'assistance mutuelle fut signé entre la France et l'URSS. Lors de la visite qui s'ensuivit à Moscou de Laval, chef du gouvernement français, Staline affirma, à l'adresse du PCF, comprendre la nécessité de l'effort d'armement du gouvernement français. Dorénavant, Staline présenta la guerre qui venait, non plus comme une guerre entre deux camps impérialistes, mais comme la lutte des "démocraties" contre les "dictatures". En revanche, il ne fut plus question de la lutte des travailleurs pour le pouvoir.

On put vite mesurer le peu de fiabilité de ces alliés impérialistes de l'URSS, pour lesquels Staline avait fait abandonner aux partis communistes toute politique révolutionnaire dans la classe ouvrière des autres pays, une classe ouvrière qui aurait pourtant pu être le meilleur allié du premier Etat ouvrier. En septembre 1938, les dirigeants français et anglais signèrent les accords de Munich qui donnaient satisfaction à Hitler, pensant visiblement repousser ses appétits vers l'Est. De son côté, à ce moment-là, Staline savait à quoi s'en tenir sur la valeur de l'armée rouge. Les purges qu'il avait ordonnées en 1937 continuaient à éliminer des dizaines de milliers de ses meilleurs cadres, diminuant d'autant la force de son commandement. En face, le futur camp des alliés, et plus particulièrement la Grande-Bretagne et la France, envisageait un accord avec l'Allemagne hitlérienne, espérant que cette dernière dirigerait ses coups à l'Est, contre l'URSS. L'accord de Munich s'inscrivait dans cette logique.

Le pacte germano-soviétique permit aux deux compères de se partager la Pologne. C'était calmer les appétits de conquête à l'est de Hitler, mais seulement bien provisoirement. En fait, loin de garantir à l'URSS sa sécurité, cet accord permit à l'armée allemande d'atteindre par étape ses objectifs. Elle lui laissa les mains libres pour concentrer ses forces sur le front de l'Ouest, ce qui lui permit d'écraser en quelques semaines en mai-juin 1940 les armées anglaise et française. Trotsky écrivait alors : "Ses victoires (de l'Allemagne) à l'Ouest ne sont qu'une gigantesque préparation pour un gigantesque mouvement vers l'Est".

L'offensive allemande

A la sortie de l'hiver 1940-1941, l'armée allemande prit effectivement l'offensive dans cette direction pour occuper d'abord les champs pétrolifères de Roumanie, puis en avril, la Yougoslavie et la Grèce. L'étape suivante était clairement tracée.

Et pourtant, Staline s'accrochait encore à l'illusion de la solidité de son alliance avec Hitler. Une semaine avant l'offensive allemande contre l'URSS, l'agence soviétique officielle Tass continuait à affirmer : "... Les rumeurs n'ont cessé de se multiplier quant à une "guerre prochaine" entre l'Union soviétique et l'Allemagne... Il n'y a rien là qu'une vaste tentative des puissances hostiles à l'Allemagne, qui souhaitent une extension du conflit... Les milieux soviétiques considèrent comme dénuées de tout fondement les rumeurs selon lesquelles l'Allemagne aurait l'intention de rompre le pacte et d'attaquer l'URSS. Quant au transfert de troupes allemandes vers les zones septentrionales et orientales de l'Allemagne, durant cette dernière semaine, on peut penser qu'il s'agit de mener à bien des tâches militaires dans les Balkans et que ces mouvements ont été dictés par des motifs qui sont étrangers aux relations germano-soviétiques !"

C'est donc totalement impréparée que l'URSS subit l'offensive éclair de l'armée allemande. Le fiasco annoncé du pacte germano-soviétique et la cécité politique de Staline faillirent mettre un point final à l'existence de l'Union Soviétique.

Intégrant une nouvelle alliance, cette fois aux côtés des Etats-Unis, au prix d'un effort de guerre exceptionnel et d'une mobilisation de sa population, l'URSS résista finalement à l'armée allemande. Après avoir bloqué celle-ci fin 1942 à Stalingrad, l'armée rouge la repoussa à partir du printemps 1943, et réussit à la vaincre au bout de quatre années de guerre totale. Mais cette alliance entre l'Allemagne nazie et l'URSS de Staline et son dénouement inopiné le 22 juin 1941 avaient coûté cher à la population soviétique, qui le paya de millions de morts et de destructions immenses. Et elle reste un témoignage de l'ignominie de la politique de la bureaucratie et de son chef Staline, qui avaient mené l'Union Soviétique au bord du gouffre.


Michel ROCCO (LO, juin 2001)

:: 25 juin 1950 : le début de la guerre de Corée [LO, juin 2000]

Le 25 juin 1950, l'armée nord-coréenne, équipée d'un armement que lui avaient laissé les troupes soviétiques, franchissait le 38e parallèle, la limite au-delà de laquelle commençait la zone d'influence américaine. Constatant très vite l'impuissance militaire de la dictature qu'ils avaient installée au sud, les Etats-Unis intervinrent directement, engageant une guerre qui devait durer trois ans.

25 juin 1950

La population coréenne, annexée de force au Japon en 1910, pouvait espérer avec la défaite du Japon de 1945 la fin de l'emprise de ce pays. Mais c'était sans compter avec le pacte qu'avaient scellé les vainqueurs de la guerre, l'impérialisme américain et l'URSS stalinienne, contre le droit des peuples. Les troupes soviétiques occupèrent le nord de la presqu'île deux jours avant la défaite japonaise, les troupes américaines le sud de la Corée quatre semaines plus tard, avec le souci commun d'y faire taire la population. Une ligne de démarcation fut établie entre les deux zones le long du 38e parallèle.

Un partage imposé par les grandes puissances

La joie qui avait éclaté à Séoul, la capitale du sud, quand le commandant américain, le général Hodge, reçut la capitulation japonaise le 9 septembre 1945, fut de courte durée. Il décida le maintien des fonctionnaires japonais stationnés en Corée, qui étaient vomis de la population, et on lui prêta les propos suivants : " Les Coréens sont de la même race de chats que les Japonais ". Les Etats-Unis portèrent au pouvoir Syngman Ree, qui se comporta en bourreau pour tous les opposants.

Au nord, l'armée soviétique installa Kim Il-sung, qu'elle avait ramené d'URSS. Son passé de combattant en faveur de l'indépendance de la Corée contre le Japon dans les années trente lui donnait du prestige, dans un pays où les exactions de l'armée d'occupation japonaise avaient laissé de sinistres souvenirs. Sa popularité grandit à travers le pays quand il organisa une réforme agraire au bénéfice des petits fermiers.

La division de la Corée était en principe provisoire, jusqu'aux élections prévues dans les deux zones, qui devaient aboutir à la création d'un gouvernement commun. Mais la situation se figea. En effet les Etats-Unis étaient en train de durcir leur politique pour endiguer l'influence de l'URSS, tandis que celle-ci cherchait à se constituer un glacis qui ferait tampon avec les pays impérialistes, sans que cela remette en cause les rapports sociaux. La Guerre Froide avait commencé.

De nombreuses familles se trouvèrent partagées entre les deux zones désormais ennemies. La pauvreté fut encore renforcée par la coupure économique, le nord jusque-là payant en bois, charbon, fer et courant électrique, le riz, l'orge et les textiles produits par le sud.

A la fin de 1948, quand les troupes soviétiques se retirèrent en grande pompe, Kim Il-sung dénonça auprès de la population le maintien des troupes américaines au sud. Celles-ci partirent en juin 1949. Cependant, six cents conseillers américains restaient sur place pour aider à organiser une police et une armée au service de la dictature de Syngman Ree.

Les Etats-Unis, soucieux de désamorcer une révolte agraire et d'ôter un argument de poids au gouvernement du Nord, conseillèrent à leur protégé du Sud d'annoncer lui aussi un partage des terres, mais le gouvernement de la Corée du Sud s'y refusa, ce qui renforça l'hostilité de la population à son égard.

En Chine, la réforme agraire à laquelle s'était finalement décidé Mao lui valut une immense popularité, donnant un nouvel élan à l'armée qu'il avait forgée dans la lutte contre le Japon. Les Etats-Unis assistèrent impuissants à sa prise de pouvoir le 1er octobre 1949.

En Corée, l'aspiration à un partage des grandes propriétés se conjuguait à celle de l'unité nationale. C'est dans ces conditions favorables que, le 25 juin 1950, l'armée du Nord, forte de 60 000 hommes et de quelques dizaines de blindés, franchit le 38e parallèle. En 24 heures, elle atteignait les faubourgs de Séoul, la capitale du Sud. L'armée sud-coréenne s'était débandée.

Les Etats-Unis s'empressèrent d'intervenir. Ce qu'ils avaient été contraints de laisser faire en Chine ne devait pas servir de précédent à d'autres peuples pauvres, dans une situation où l'URSS, malgré sa politique de maintien du statu quo, pouvait néanmoins servir de point d'appui à des contestations.

L'impérialisme US derrière le masque de l'ONU

Dès le 26 juin, le président US Truman décida l'envoi des troupes. Il obtint de l'ONU qu'elle désigne la Corée du Nord comme agresseur et qu'elle apporte au Sud " toute l'aide nécessaire pour repousser les assaillants ". Le secrétaire général de l'ONU s'exclama : " C'est une guerre déclarée contre les Nations unies ! ". Cette intervention de l'impérialisme se déroula donc sous le couvert de l'ONU. Ce ne serait pas la dernière fois.

L'URSS de Staline, qui ne voulait rien d'autre que le maintien de l'ordre existant, se garda bien d'intervenir. Après s'être tus pendant quelques jours, ses représentants demandèrent... l'arbitrage de l'ONU, alors que celle-ci patronnait déjà l'intervention armée en Corée. Seize nations dont la France envoyèrent des troupes aux côtés des sudistes. Parallèlement, les Etats-Unis firent un geste en livrant du matériel militaire pour la guerre coloniale que la France menait alors en Indochine : la défense du colonialisme français faisait partie désormais d'une croisade du " monde libre " contre le " communisme ". Aux Etats-Unis, la campagne anticommuniste qui avait été déclenchée en février 1950 par le sénateur McCarthy prit des allures hystériques, tandis qu'en Europe de l'Ouest l'éventualité que la guerre de Corée ne débouche sur une troisième guerre mondiale provoquait la panique : sucre, huile et savon avaient disparu des épiceries.

Le général MacArthur, qui régentait le Japon occupé par l'armée américaine, fut chargé de commander les opérations de l'ONU en Corée. Son premier rapport envoyé à Washington était alarmant : " Les forces sud-coréennes sont complètement désorganisées ; elles n'ont jamais combattu sérieusement et manquent de chefs. Conçues et équipées pour constituer des forces légères destinées à maintenir l'ordre intérieur du pays, elles n'ont reçu aucun entraînement pour résister à une attaque par blindés ou par avions ". Effectivement. Entraînées pour l'arrestation et la torture des communistes et autres opposants, elles ne résistèrent pas à une offensive militaire qui avait ses partisans dans le Sud de la Corée. MacArthur concluait : " La seule solution pour tenir les lignes actuelles, et pour regagner par la suite le terrain perdu, réside dans l'intervention de forces terrestres des Etats-Unis ". Et il fut entendu.
Cependant, malgré le renfort des troupes américaines, l'armée sud-coréenne continua d'être refoulée. Elle dut s'accrocher à un petit réduit à l'extrémité de la péninsule.

Le 15 septembre, le conflit changea de dimension. Les Etats-Unis organisèrent à Inchon, le port de Séoul, un débarquement de troupes avec un pont aérien tel qu'ils en avaient organisé pendant la guerre du Pacifique. En quinze jours, la situation militaire fut renversée. Pour reprendre Séoul cependant, les marines durent engager une bataille de rues où la moitié de leurs effectifs furent tués ou blessés.

MacArthur chassa l'armée nord-coréenne au-delà du 38e parallèle et, toujours sous le couvert de l'ONU, poursuivit bien au-delà vers le nord, jusqu'au fleuve Yalu qui marque la frontière avec la Chine. De l'autre côté, Mao avait mobilisé 200 000 hommes, qualifiés de volontaires, car officiellement l'armée chinoise n'intervint pas. Au cours de l'hiver, ils infligèrent une lourde défaite aux marines, qui furent contraints à une guerre épuisante de fantassins. A partir de l'hiver 1951, le front se stabilisa autour du 38e parallèle. Mais des combats atroces durèrent encore jusqu'en 1953.

Le mythe d'une intervention " propre "

Malgré la supériorité militaire écrasante que leur donnaient leur aviation, leurs tanks et leurs bombes au napalm, les Etats-Unis n'avaient pas réussi à contrôler l'ensemble de la péninsule. Cependant les Coréens qui s'étaient battus pour unifier leur pays contre la puissance de guerre des Etats-Unis n'y étaient pas parvenus. L'armistice conclu le 27 juillet 1953 consacra une frontière entre le Nord et le Sud très proche de celle de 1950.

Il y eut 54 000 morts parmi les soldats américains - ce qui fut douloureusement ressenti et fit disparaître pour un temps le mythe d'une intervention " propre " dans l'opinion américaine - tandis que la population coréenne payait un tribut très lourd, de un à deux millions de morts selon les estimations, sur une population de 30 millions. La Corée du Nord, industrialisée pendant les 40 ans qu'avait duré l'annexion japonaise, était anéantie ; Séoul, la capitale du Sud, détruite.
Contrairement au Nord, la Corée du Sud a, depuis 1953, reçu des capitaux américains. De nouvelles usines sont apparues, et avec elles une classe ouvrière qui a montré sa combativité ces dernières années.

Si les pourparlers actuels, engagés en vue d'une éventuelle réunification, aboutissent à un accord, il est à souhaiter qu'il permette de faciliter la vie de la population des deux côtés de la frontière. Et il faut souhaiter aussi et surtout que les travailleurs du Nord et du Sud réussissent à unir leurs forces contre un système qui, cinquante ans après la guerre de Corée, engendre encore tant de misère, de destructions et d'exploitation.
Jean SANDAY (LO, juin 2000)

dimanche 15 mars 2015

:: Le socialisme de Karl Marx, par Lénine

[Si] Marx conclut à la transformation inévitable de la société capitaliste en société socialiste, c'est entièrement et exclusivement à partir des lois économiques du mouvement de la société moderne. La socialisation du travail qui progresse toujours plus rapidement sous mille formes diverses et qui, pendant le demi-siècle écoulé depuis la mort de Marx, s'est surtout manifestée par l'extension de la grande production, des cartels, des syndicats et des trusts capitalistes, ainsi que par l'accroissement immense des proportions et de la puissance du capital financier; et c'est là que réside la principale base matérielle de l'avènement inéluctable du socialisme. Le moteur intellectuel et moral, l'agent physique de cette transformation, c'est le prolétariat éduqué par le capitalisme lui-même. La lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, revêtant des formes diverses et de plus en plus riches de contenu, devient inévitablement une lutte politique tendant à la conquête du pouvoir politique ("dictature du prolétariat"). La socialisation de la production ne peut manquer d'aboutit à la transformation des moyens de production en propriété sociale, à "l'expropriation des expropriateurs". L'augmentation énorme de la productivité du travail, la réduction de la journée de travail, la substitution du travail collectif perfectionné aux vestiges, aux ruines de la petite production primitive et disséminée, telles sont les conséquences directes de cette transformation. Le capitalisme rompt définitivement la liaison de l'agriculture avec l'industrie, mais il prépare en même temps, par son développement à un niveau supérieur, des éléments nouveaux de cette liaison: l'union de l'industrie avec l'agriculture sur la base d'une application consciente de la science, d'une coordination du travail collectif, d'une nouvelle répartition de la population (mettant un terme à l'isolement de la campagne, à son état d'abandon et d'inculture, de même qu'à l'agglomération contre nature d'une population énorme dans les grandes villes). Les formes supérieures du capitalisme moderne préparent une nouvelle forme de la famille, de nouvelles conditions quant à la situation de la femme et à l'éducation des nouvelles générations; le travail des femmes et des enfants et la dissolution de la famille patriarcale par le capitalisme prennent inévitablement, dans la société moderne, les formes les plus terribles, les plus désastreuses et les plus répugnantes. Toutefois, "la grande industrie, par le rôle décisif qu'elle assigne aux femmes, aux adolescents et aux enfants des deux sexes, dans les procès de production socialement organisés en dehors de la sphère familiale, crée une nouvelle base économique sur laquelle s'élèvera une forme supérieure de la famille et des relations entre les deux sexes. Il est naturellement aussi absurde de considérer comme absolue tant la forme germano-chrétienne de la famille que les anciennes formes romaine, grecque, orientale, qui constituent, d'ailleurs, une série de développements historiques successifs. 

Il est également évident que la composition du personnel ouvrier, regroupant des individus de tout âge des deux sexes, constitue, dans sa forme capitaliste primitive et brutale pour laquelle l'ouvrier n'existe que pour le procès du travail et non pas ce dernier pour l'ouvrier, une source pestilentielle de corruption et d'esclavage qui doit inversement se transformer, dans des conditions adéquates, en une source de développement humain" (Le Capital, livre I, fin du 13e chapitre). Le système de fabrique nous montre "le germe de l'éducation de l'avenir, éducation où le travail productif s'unira, pour tous les enfants au-dessus d'un certain âge, à l'instruction et à la gymnastique, et cela non seulement comme méthode destinée à accroître la production sociale, mais comme la seule et unique méthode pour produire des hommes complets" (Ibidem). C'est sur la même base historique que le socialisme de Marx pose les problèmes de la nationalité et de l'Etat, non seulement pour expliquer le passé, mais aussi pour prévoir hardiment l'avenir et entreprendre une action audacieuse en vue de sa réalisation. Les nations sont un produit et une forme inévitables de l'époque bourgeoise de l'évolution des sociétés. La classe ouvrière n'aurait pu se fortifier, s'aguerrir, se former, sans "s'organiser dans le cadre de la nation", sans être "nationale" ("quoique nullement au sens bourgeois du mot"). Mais le développement du capitalisme brise sans cesse les barrières nationales, détruit l'isolement national, substitue les antagonismes de classes aux antagonismes nationaux. C'est pourquoi, dans les pays capitalistes développés, il est parfaitement vrai que "les ouvriers n'ont pas de patrie" et que, tout au moins dans les pays civilisés, leur "action commune" "est une des premières conditions de l'émancipation du prolétariat" (Manifeste du Parti communiste)". L'Etat, cette violence organisée, a surgi inévitablement à un certain degré d'évolution de la société lorsque celle-ci, divisée en classes inconciliables, n'aurait pu subsister sans un "pouvoir" placé prétendument au-dessus de la société et séparé d'elle jusqu'à un certain point. Né des antagonismes de classes, l'Etat devient "l'Etat de la classe la plus puissante, de celle qui domine au point de vue économique et qui, grâce à lui, devient aussi classe politiquement dominante et acquiert ainsi de nouveaux moyens pour mater et exploiter la classe opprimée. C'est ainsi que l'Etat antique était avant tout l'Etat des propriétaires d'esclaves pour mater les esclaves, comme l'Etat féodal fut l'organe de la noblesse pour mater les paysans serfs et corvéables, et comme l'Etat représentatif moderne est l'instrument de l'exploitation du travail salarié par le capital" (F. Engels: L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, où il expose ses vues et celles de Marx). La forme même la plus libre et la plus progressive de l'Etat bourgeois, la république démocratique, n'élimine nullement ce fait, mais en modifie seulement l'aspect (liaison du gouvernement avec la Bourse, corruption directe et indirecte des fonctionnaires et de la presse, etc.). Le socialisme, en menant à la suppression des classes, conduit par là même à la suppression de l'Etat. "Le premier acte dans lequel l'Etat apparaît réellement comme représentant de toute la société, ó la prise de possession des moyens de production au nom de la société, ó est en même temps son dernier acte propre en tant qu'Etat. D'un domaine à l'autre, l'intervention d'un pouvoir d'Etat dans les rapports sociaux devient superflue et entre alors naturellement en sommeil. Le gouvernement des personnes fait place à l'administration des choses et à la direction des opérations de production. L'Etat n'est pas <aboli>, il s'éteint" (F. Engels: Anti-Dühring). "La société, qui réorganisera la production sur la base d'une association libre et égalitaire des producteurs reléguera toute la machine de l'Etat là où sera dorénavant sa place: au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze" (F.Engels: L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat).

Enfin, en ce qui concerne la position du socialisme de Marx à l'égard de la petite paysannerie, qui existera encore à l'époque où les expropriateurs seront expropriés, il importe de mentionner cette déclaration d'Engels, qui exprime la pensée de Marx: "...lorsque nous serons au pouvoir, nous ne pourrons songer à exproprier par la force les petits paysans (que ce soit avec ou sans indemnité), comme nous serons obligés de le faire pour les grands propriétaires fonciers. Notre devoir envers le petit paysan est, en premier lieu, de faire passer sa propriété et son exploitation individuelles à l'exploitation coopérative, non en l'y contraignant, mais en l'y amenant par des exemples et en mettant à sa disposition le concours de la société. Et ici les moyens ne nous manquent pas pour faire entrevoir au petit paysan des avantages qui lui sauteront aux yeux dès aujourd'hui" (F. Engels: La Question paysanne en France et en Allemagne, édit. Alexéïéva, p. 17. La traduction russe contient des erreurs. Voir l'original dans la Neue Zeit).

LA TACTIQUE DE LA LUTTE DE CLASSE DU PROLETARIAT

Ayant discerné, dès 1844-1845, l'une des principales lacunes de l'ancien matérialisme, qui n'avait pas su comprendre les conditions, ni apprécier la portée de l'activité pratique révolutionnaire, Marx accorda durant toute sa vie, parallèlement à ses travaux théoriques, une attention soutenue aux questions de tactique de la lutte de classe du prolétariat. Toutes les oeuvres de Marx fournissent à cet égard une riche documentation, en particulier sa correspondance avec Engels, publiée en 1913, en quatre volumes. Cette documentation est encore loin d'être entièrement recueillie, classée, étudiée et analysée. C'est pourquoi nous devrons nous borner, ici, aux observations les plus générales et les plus brèves, en soulignant que, sans cet aspect, Marx considérait avec raison le matérialisme comme incomplet, unilatéral et sclérosé. La tâche essentielle de la tactique du prolétariat était définie par Marx en accord rigoureux avec sa conception matérialiste-dialectique du monde. Seule l'étude objective de l'ensemble des rapports de toutes les classes, sans exception, d'une société donnée, et, par conséquent, la connaissance du degré objectif du développement de cette dernière et des corrélations entre elle et les autres sociétés, peut servir de base à une tactique juste de la classe d'avant-garde. En outre, toutes les classes et tous les pays sont considérés, sous un aspect non pas statique, mais dynamique, c'est-à-dire non à l'état d'immobilité, mais dans leur mouvement (mouvement dont les lois dérivent des conditions économiques de l'existence de chaque classe). A son tour, le mouvement est envisagé du point de vue non seulement du passé, mais aussi de l'avenir, et non selon la conception vulgaire des "évolutionnistes" qui n'aperçoivent que les changements lents, mais d'une façon dialectique: "Dans les grands développements historiques, écrivait Marx à Engels, vingt années ne sont pas plus qu'un jour, bien que, par la suite, puissent venir des journées qui concentrent en elles vingt années" (Correspondance, tome III, p. 127). 

A chaque étape de l'évolution, à chaque moment, la tactique du prolétariat doit tenir compte de cette dialectique objectivement inévitable de l'histoire de l'humanité: d'une part, en mettant à profit les époques de stagnation politique, c'est-à-dire de développement dit "paisible", pour avancer à pas de tortue, afin d'accroître la conscience, la force et la combativité de la classe d'avant-garde d'autre part, en orientant tout ce travail vers le "but final" de cette classe pour la rendre capable de remplir pratiquement de grandes tâches dans les grandes journées "qui concentrent en elles vingt années". Deux thèses de Marx sont particulièrement importantes à cet égard. L'une, dans la Misère de la philosophie, concerne la lutte économique et les organisations économiques du prolétariat; l'autre, dans le Manifeste du Parti communiste, est relative aux tâches politiques du prolétariat. La première est ainsi énoncée: "La grande industrie concentre dans un seul endroit une foule de gens inconnus les uns aux autres. La concurrence divise leurs intérêts. Mais le maintien du salaire, cet intérêt commun qu'ils ont contre leur maître, les réunit dans une même pensée de résistance ó coalition... les coalitions, d'abord isolées, se regroupent, et, face au capital toujours réuni, le maintien de l'association devient plus nécessaire pour eux que celui du salaire... Dans cette lutte ó véritable guerre civile ó se réunissent et se développent tous les éléments nécessaires à une bataille à venir. Une fois arrivée à ce point-là, l'association prend un caractère politique." Nous avons ici le programme et la tactique de la lutte économique et du mouvement syndical pour des dizaines d'années, pour toute la longue période de préparation des forces du prolétariat "à une bataille à venir". Il faut rapprocher de cela les nombreuses indications de Marx et Engels, fondées sur l'expérience du mouvement ouvrier anglais, qui montrent comment la "prospérité" industrielle suscite des tentatives d'"acheter le prolétariat" (Correspondance, tome I, p. 136) pour le détourner de la lutte; comment cette prospérité en général "démoralise les ouvriers" (tome II, p. 218); comment le prolétariat anglais "s'embourgeoise" ó "la nation la plus bourgeoise entre toutes [la nation anglaise] semble vouloir finalement posséder à côté de la bourgeoisie une aristocratie bourgeoise et un prolétariat bourgeois" (tome II, p.290); comment son "énergie révolutionnaire" disparaît (tome III, p. 124); comment il faudra attendre plus ou moins longtemps "que les ouvriers anglais se débarrassent de leur apparente contamination bourgeoise" (tome III, p. 127); comment l'"ardeur des chartistes" fait défaut au mouvement ouvrier anglais (1866, tome 111, p. 305); comment les leaders ouvriers anglais deviennent une sorte de type intermédiaire "entre le bourgeois radical et l'ouvrier" (allusion à Holyoake, tome IV, p. 209); comment, en raison du monopole de l'Angleterre et tant que celui-ci subsistera, "il n'y aura rien à faire avec les ouvriers anglais" (tome IV, p. 433). La tactique de la lutte économique, en rapport avec la marche générale (et avec l'issue) du mouvement ouvrier, est examinée ici d'un point de vue remarquablement vaste, universel, dialectique et authentiquement révolutionnaire.

Le Manifeste du Parti communiste a énoncé le principe fondamental du marxisme en ce qui concerne la tactique de la lutte politique: "Ils [les communistes] combattent pour les intérêts et les buts immédiats de la classe ouvrière; mais... défendent... en même temps l'avenir du mouvements." Partant de là, Marx soutint, en 1848, le parti de la "révolution agraire" de Pologne, "c'est-à-dire le parti qui fit en 1846 l'insurrection de Cracovie". En 1848-1849, Marx soutint la démocratie révolutionnaire extrême en Allemagne et ne revint jamais sur ce qu'il avait dit alors à propos de la tactique. Il considérait la bourgeoisie allemande comme un élément "enclin depuis le début à trahir le peuple [seule l'alliance avec la paysannerie aurait pu permettre à la bourgeoisie d'arriver entièrement à ses fins] et à passer un compromis avec le représentant couronné de la vieille société". Voici l'analyse finale donnée par Marx de la situation de classe de la bourgeoisie allemande à l'époque de la révolution démocratique bourgeoise. Cette analyse est, d'ailleurs, un modèle d'analyse matérialiste qui considère la société dans son mouvement, sans se borner au mouvement tourné vers le passé: "... se méfiant d'elle-même, se méfiant du peuple, grommelant contre les couches supérieures et redoutant les couches inférieures, ....craignant l'ouragan mondial; ...dénuée de toute énergie, ne représentant qu'un pur plagiat, sans initiative; ...vieillard sur qui pèse la malédiction, condamné qu'il est à pervertir les premiers élans de jeunesse d'un peuple débordant de vie pour les plier à ses intérêts séniles..." (Neue Rheinische Zeitung, 1848, V. Literarischer Nachlaß, tome III, p. 212). 

Environ vingt ans après, dans une lettre à Engels (tome III, p. 224), Marx écrivait que la Révolution de 1848 avait échoué parce que la bourgeoisie avait préféré la paix dans l'esclavage à la seule perspective de combattre pour la liberté. Lorsque l'époque des révolutions de 1848-1849 fut close, Marx se dressa contre toute tentative de jouer à la révolution (lutte contre Shapper-Willich), exigeant que l'on sût travailler dans la nouvelle époque qui préparait, sous une "paix" apparente, de nouvelles révolutions. Le jugement suivant de Marx sur la situation en Allemagne en 1856, à l'époque de la réaction la plus noire, montre dans quel esprit il entendait que ce travail fût accompli: "En Allemagne, tout dépendra de la possibilité de faire appuyer la révolution prolétarienne par une réédition de la guerre des paysans." (Correspondance, tome II, p. 108.) 

Tant que la révolution démocratique (bourgeoise) ne fut pas achevée en Allemagne, Marx porta toute son attention, en ce qui concernait la tactique du prolétariat socialiste, sur le développement de l'énergie démocratique de la paysannerie. Il estimait que l'attitude de Lassalle était "objectivement... une trahison à l'égard de tout le mouvement ouvrier au profit de la Prusse" (tome III p. 210), notamment parce qu'il favorisait les junkers et le nationalisme prussien. "Dans un pays essentiellement agricole, c'est une bassesse ó écrivait Engels à Marx en 1865, à propos d'un projet de déclaration commune dans la presse ó que d'attaquer, au nom du prolétariat industriel, uniquement la bourgeoisie, sans même faire allusion à l'exploitation patriarcale, <exploitation à coups de bâton>, du prolétariat rural par la grande noblesse féodale." (tome III, p. 217) 

Dans la période de 1864 à 1870, alors qu'en Allemagne l'époque de la révolution démocratique bourgeoise tirait à sa fin, époque où les classes exploiteuses de Prusse et d'Autriche se disputaient sur les moyens d'achever cette révolution par en haut, Marx ne se bornait pas à condamner Lassalle pour ses complaisances envers Bismarck, mais corrigeait aussi Liebknecht, qui versait dans l'"austrophilie" et défendait le particularisme; Marx exigeait une tactique révolutionnaire combattant aussi implacablement Bismarck que les austrophiles, une tactique ne s'adaptant pas au "vainqueur", le hobereau prussien, mais renouvelant immédiatement la lutte révolutionnaire contre lui, également sur le terrain créé par les victoires militaires de la Prusse (Correspondance, tome III, pp. 134, 136, 147, 179, 204, 210, 215, 418, 437, 440-441). 

Dans la célèbre "Adresse" de l'Internationale en date du 9 septembre 1870, Marx mettait en garde le prolétariat français contre une insurrection prématurée, mais lorsqu'elle survint néanmoins (1871), il salua avec enthousiasme l'initiative révolutionnaire des masses "montant à l'assaut du ciel" (lettre de Marx à Kugelmann). Dans cette situation comme dans nombre d'autres, la défaite du mouvement révolutionnaire, à la lumière du matérialisme dialectique de Marx, fut un moindre mal du point de vue de la marche générale et de l'issue de la lutte prolétarienne que ne l'eût été l'abandon de la position occupée, la capitulation sans combat: une telle capitulation aurait démoralisé le prolétariat, miné sa combativité. Appréciant à sa juste valeur l'emploi des moyens légaux de lutte en période de stagnation politique et de domination de la légalité bourgeoise, Marx condamna très vigoureusement en 1877-1878, après la promulgation de la loi d'exception contre les socialistes, la "phrase révolutionnaire" d'un Most, mais il blâma avec autant d'énergie, sinon davantage, l'opportunisme qui s'était alors emparé momentanément du Parti social-démocrate officiel, lequel n'avait pas su faire aussitôt preuve de fermeté, de ténacité, d'esprit révolutionnaire et de la volonté, en réponse à la loi d'exception, de passer à la lutte illégale (Correspondance, tome IV, pp. 397, 404, 418, 422, 424. Voir également les lettres de Marx à Sorge).

Fait de juillet à novembre 1914
Paru pour la première fois en 1915 dans le "Dictionnaire encyclopédique Granat".
7e édition, tome 28
Signé: V. Iline