Le blog de @recriweb - "Les éléments authentiquement révolutionnaires disposent encore d'un certain délai, vraisemblablement assez bref, pour prendre conscience, pour se rassembler, pour préparer l'avenir" [Trotsky, 22 avril 1936]
mardi 8 novembre 2011
:: La révolution ? Oui, c'est possible, si...
... Si nous avons suffisamment confiance en nos
propres idées, pour être convaincus comme Marx nous l’a appris, que les
idées deviennent des forces quand elles s’emparent des masses. Mais pour
qu’une telle réaction en chaîne se produise encore faut-il que ceux qui
détiennent ces idées n’y renoncent à aucun prix.
Première chose, donc, tenir à nos propres idées, plus qu’à tout :
- Seul le prolétariat peut être l’artisan de la révolution socialiste communiste.
- La classe ouvrière, la classe des prolétaires, celle de ceux qui n’ont rien à perdre, qui n’ont ni patrie, ni propriété à défendre, est la seule classe révolutionnaire jusqu’au bout.
- Le prolétariat devra certes s’allier à d’autres classes sociales pour remporter la victoire, mais il ne devra pas être à leur remorque, même quand il participera à des combats communs.
- La révolution socialiste peut éclater dans un seul pays. Mais aucun pays ne peut vivre par lui-même. Car le rôle historique de la bourgeoisie, son seul rôle progressif en fait, c’est, on le voit encore aujourd’hui, d’avoir créé une économie qui fait éclater les frontières.
Et le socialisme qui veut survivre à l’intérieur de certaines
frontières, que ce soit celles de l’URSS immense, du continent chinois,
ou de la minuscule Cuba, ne peut être qu’un socialisme de la misère et
au bout du compte une utopie réactionnaire. Cela
fait près d’un siècle que le capitalisme arrivé à son stade
impérialiste se survit en passant d’une crise à l’autre, d’une guerre
mondiale à l’autre, sans résoudre aucune de ses contradictions.
Cela fait depuis le début du siècle que la crise du capitalisme est
plus ou moins permanente et le monde plus ou moins vivable. Car s’il
vaut sans doute mieux vivre aujourd’hui à Berlin qu’à Mexico, entre 1944
et 1945, quand l’aviation alliée bombardait les villes allemandes, il
valait sans doute mieux vivre à Mexico qu’à Berlin. Aucun endroit du
monde n’est épargné. [...].
Il n’y a pas d’évasion possible.
- Toutes les revendications prolétariennes restent à l’ordre du jour. Seul le prolétariat mondial sera en mesure de faire sauter les chaînes des frontières nationales.
- Seule une économie planifiée à l’échelle mondiale sur la base de la technologie la plus avancée, permettra à l’Humanité de franchir un nouveau pas dans la maîtrise de son histoire et de son évolution. Cela signifiera une production non pas pour le profit, mais une production pour les besoins dans la limite de ces besoins, en trouvant un équilibre entre les besoins matériels et l’exploitation des ressources naturelles de la planète, tout en permettant enfin l’essor illimité des besoins intellectuels et artistiques de l’ensemble de l’Humanité.
La société impérialiste, elle, n’est capable que de créer une
abondance à caractère pathologique à un bout, la misère et le dénuement
concentrationnaire à l’autre. On ne peut pas imaginer que l’Humanité
puisse continuer à vivre ainsi : avec la famine au Soudan et la jachère
en Europe ; avec une saison de sécheresse aux États-Unis qui a fait la
fortune de quelques exportateurs de blé en Argentine, alors même qu’en
Argentine la misère s’installe brutalement avec la nouvelle dévaluation
de la monnaie qui suit plusieurs années d’inflation galopante.
Toutes ces inégalités, ces injustices : les restaurants du coeur et
la charité pour la recherche médicale, mais les impôts pour fournir des
armes lourdes aux dictateurs qui envoient leurs peuples s’entretuer,
sans parler de ces frontières nationales qui dans certains endroits font
revenir les peuples au Moyen Age, tout cela ne durera pas. Cela ne peut
pas durer.
Et c’est là où le rôle des individus, de quelques dizaines de
milliers d’individus à l’échelle de la planète, peut être déterminant.
Car justement, un parti révolutionnaire ne peut pas être un parti de
masse. Il ne peut l’être seulement qu’au travers de la révolution. Et en
dehors de telles crises révolutionnaires, le rôle des individus, des
militants, du volontarisme, est un rôle important, déterminant. Les
classes dominantes l’ont su elles qui ont toujours tenté de se protéger
de ces minorités révolutionnaires dans les périodes critiques.
Un parti révolutionnaires, une Internationale, c’est cela, une
organisation de quelques dizaines de milliers d’individus : pas
n’importe qui, des gens qui se sont donné un but véritable dans la vie,
en un mot, une organisation qui est capable, quand elle devient une
organisation de masse, de vaincre là où d’autres ont dégénéré.
lundi 7 novembre 2011
:: Les acquis de la Révolution d’Octobre en URSS
Nous examinons la Révolution d’Octobre du point de vue des deux perspectives.
Du point de vue du développement de la société humaine, le prolétariat n’a pas à renier la Révolution d’Octobre, malgré la dégénérescence et malgré le fait que l’Union Soviétique actuelle n’a pas grand chose à voir ni avec le socialisme ni avec le communisme. Car, même dans son échec, la Révolution d’Octobre a réussi, dans les frontières de l’URSS, des réalisations que n’ont réussi ni le capitalisme libéral dans les pays d’un niveau de développement comparable à celui de la Russie, ni même aucune révolution dirigée par des nationalistes radicaux.
Le prolétariat russe au pouvoir a accepté de composer pendant un
temps, sur le plan économique, avec la bourgeoisie mais en ne cessant
jamais de la contrôler. Et lorsqu’il a été amené à exproprier cette
bourgeoisie, il a pu le faire de façon radicale, mettant ainsi
l’intégralité des richesses et des moyens accumulés par les classes
privilégiées russes au service du développement du pays.
Ce développement économique dans le cadre d’un seul pays n’était
certainement pas l’objectif des bolchéviks pour qui il était évident que
seule une économie unifiée à l’échelle du monde, sans frontière, sans
barrière, sans monnaies différentes et, bien entendu, sans les classes
parasites qui vivent sur tout cela, pouvait permettre aux forces
productives de la société humaine à faire un nouveau bond.
Mais il n’y a pas que l’aspect quantitatif du développement. Pendant
la période de l’après-guerre où l’économie capitaliste a retrouvé une
sorte de seconde souffle, les investissements impérialistes avaient
développé la production dans un certain nombre de pays sous-développés,
quoique toujours à un rythme moindre que l’Union Soviétique. Mais si,
sous l’aiguillon des inves-tissements impérialistes un pays comme le
Brésil par exemple, comparable à l’Union Soviétique à bien des égards,
s’est dans une certaine mesure développé, ce développement a un tout
autre caractère.
Le Brésil s’est peut-être doté d’un certain nombre d’entreprises sans
équivalent dans la Russie des Soviets. Mais, de Rio de Janeiro à Saô
Paulo, les favelas ont poussé encore plus vite que les buildings ! Ce
qu’il y a eu comme développement industriel est allé de pair avec le
développement de la misère et pour reprendre une expression qui dit bien
ce qu’elle veut dire : le développement du sous-développement.
Les investissements impérialistes n’obéissent qu’à la seule logique
du profit. Et cette logique prend, dans les pays pauvres, un caractère
parti-culièrement brutal. Elle ne diminue pas, elle accentue les
inégalités, entre les classes sociales comme entre les régions. Le
développement de la région de Saô Paolo par exemple, outre la misère
qu’il a accumulé autour de cette métropole industrielle, a confiné le
Nordeste ou l’Amazonie dans l’arriération, en donnant à cette
arriération un caractère encore aggravé. Pareil en Inde, pareil dans
tous ces pays asiatiques où les sociétés impérialistes ont investi, pour
profiter de la main d’oeuvre bon marché, pour créer des entreprises
ouvertes sur le marché mondial, mais sans s’intégrer le moins du monde
dans l’économie locale.
L’industrialisation de l’Union Soviétique, s’appuyant sur les moyens
procurés par l’expropriation radicale de la bourgeoisie, bien qu’elle
fut exécutée pour l’essentiel à l’ère stalinienne, avec les méthodes
brutales du dictateur, n’a cependant pas obéi aux lois de la recherche
du profit avec toutes ses tares indélébiles. Au moment d’Octobre, non
seulement la Russie était un pays sous-développé, mais l’État russe
tenait sous son contrôle de vastes régions, de véritables colonies, dont
certaines vivaient encore dans des structures économiques et sociales
du Moyen-Age et dont d’autres en étaient à peine au-delà de l’âge de
pierre.
L’Union Soviétique d’aujourd’hui n’a pas seulement hérité du tsarisme
la Russie d’Europe, les régions relativement développées des confins
occidentaux ou encore les régions relativement favorisées du Caucase,
mais aussi les vastes étendues sibériennes aux populations vivant d’une
économie primitive ou un certain nombre d’émirats ou de khanats de
l’Asie Centrale, parmi les plus rétrogrades de leur époque.
Eh bien, le développement industriel de l’Union Soviétique n’a pas
accentué les décalages mais, au contraire, il les a considérablement
diminués.
Et puis, il y a le simple fait que les multitudes de peuples et
d’ethnies aient pu coexister et maintenir unie l’entité territoriale la
plus vaste de la planète.
Oh ! Ce n’est pas la révolution prolétarienne qui a réuni ensemble
ces mosaïques de peuples qu’est l’URSS : c’est le tsarisme. Et ce n’est
pas dans l’enthousiasme d’une révolution, mais sous l’oppression d’un
empire vermoulu. Très exactement comme d’autres empires tout aussi
vermoulus de l’époque, comme la monarchie austro-hongroise ou la
Turquie, ont réuni sous leur houlette d’autres mosaïques de peuples.
Mais l’Union Soviétique s’est constituée précisémment au moment où ces autres empires s’écroulaient !
Malgré la politique de mépris grand-russe et d’oppression nationale
pratiquée par Staline à l’égard de ces peuples, l’URSS n’a pas éclaté en
de multiples morceaux.
Malgré l’appui militaire des États impérialistes et leurs promesses
d’aider les nations qui se seraient détachées de l’URSS, rien n’y a
fait. Malgré les épreuves de la guerre civile et malgré les exactions de
la bureaucratie stalinienne, les peuples qui avaient été entraînés par
la tourmente révolutionnaire de 1917 et éveillés à une nouvelle vie et
une nouvelle dignité sont restés fidèles à l’État ouvrier, malgré toutes
ses tares bureaucratiques. Les liens créés par la révolution entre les
peuples de l’ancien empire tsariste se sont révélés jusqu’à présent plus
solides que tout le reste.
La comparaison est à cet égard significative entre ce qu’a été
capable de réaliser le prolétariat révolutionnaire, et ce que la
bourgeoisie sénile de l’ère impérialiste n’est plus capable de réaliser
nulle part. L’Europe capitaliste crève d’autant plus de ses frontières
que son économie est plus développée, plus interdépendante que ne
l’étaient les différentes parties de ce qui allait devenir l’Union
Soviétique. Mais les bourgeoisies des pays européens, avec leurs
égoïsmes nationaux, avec leur besoin de se cramponner à leurs États
nationaux pour s’assurer contre la concurrence du voisin, rèvent à voix
haute d’une Europe unie depuis plusieurs décennies. Non seulement elles
ne l’ont pas réalisée, mais au moment même où le prolétariat unifiait
les peuples de l’Union Soviétique, la bourgeoisie, par l’intermédiaire
du traité de Versailles, a dépecé encore un peu plus le vieux continent.
L’oppression de la bureaucratie - pas nécessairement celle qui
s’exerce spécifiquement sur le terrain national, car du point de vue des
libertés et des droits, le composant russe de la population n’est guère
mieux loti - a compromis bien des fois dans le passé cette coexistence
entre peuples. L’opposition dans les minorités nationales à la dictature
de la bureaucratie a déjà emprunté dans le passé, et pourait emprunter
dans l’avenir, le canal du nationalisme. C’est bien pourquoi toute
politique révolutionnaire prolétarienne en Union Soviétique devrait
reconnaître à chaque peuple de l’URSS le droit à la séparation - tout en
indiquant que la seule véritable solution c’est le maintien de l’union
des peuples, mais débarassés de la bureaucratie.
En tout cas, soixante-dix ans après Octobre l9l7, le maintien d’un
vaste ensemble cohérent, débarrassé de l’exploitation des bourgeois, est
un des acquis essentiels de la Révolution prolétarienne.
:: Novembre 1917 : les journées qui ébranlèrent le monde
Bien
peu nombreux, en effet, étaient ceux qui, dans cette Russie embourbée
dans une guerre meurtrière depuis près de trois ans, pensaient que les
manifestations organisées à l’occasion de la Journée internationale des
Femmes, ce 23 février 1917, allaient constituer le début d’une vague
qui, en quelques jours, couvrirait tout le pays.
Et
pourtant, il ne fallut que cinq journées pour balayer le Tsar, sa
dictature et son régime totalement vermoulu. Cinq journées qui furent
suivies de quelques autres. Sans doute un peu plus que les dix que John
Reed décrivit dans son livre. Mais ce qui est incontestable, c’est que
ces journées-là ébranlèrent effectivement le monde. Et pas qu’un peu !
Et
pas seulement le monde de l’époque. Les effets de la secousse partie de
Pétrograd il y a 70 ans se manifestent encore aujourd’hui. Au niveau
des nations, au niveau des peuples et, bien entendu, à une plus petite
échelle, à notre niveau à nous qui situons notre combat dans la
perspective ouverte par les prolétaires de Russie.
Le
flot populaire, déferlant à l’initiative des ouvrières des faubourgs de
Pétrograd, n’allait pas rentrer dans son lit, une fois le Tsar chassé
de son trône.
Les
ouvriers ne retournèrent pas à l’usine, ni les soldats dans leur
caserne. Ou plutôt si, ils y retournèrent. Mais pas pour se remettre au
travail sous les ordres des contremaîtres et des chefs d’atelier, pas
pour se remettre sous la coupe de leurs capitaines et de leurs généraux.
Ils y retournèrent, mais continuèrent à discuter de leurs problèmes.
La paix, le pain, la terre
Comment
mettre fin à cette guerre atroce, dont les objectifs n’avaient rien à
voir avec les intérêts de la population ? Comment organiser la société
pour donner du pain à tous ? Comment donner la terre à ces millions de
paysans, à ces moujiks que l’on avait revêtus d’un uniforme, et qui se
retrouvaient dans les tranchées et les casernes ? Comment mettre fin à
l’oppression nationale qui régnait dans cet empire russe qui avait bien
mérité le surnom de « prison des peuples » ?
Ces
questions en débat étaient des questions concrètes, vitales même, au
sens le plus fort du terme. Elles concernaient chacun dans ses intérêts
les plus immédiats. Car la terre, le pain, la paix, ce n’était pas que
des mots. Cela ne devait pas rester que des mots. Mais ces questions-là
aboutissaient toutes à une seule et unique interrogation : quelle classe
aurait la force, et en même temps la volonté et la détermination
politique de se doter des moyens de réaliser ces tâches ? Qui aurait le
pouvoir et qui saurait s’en servir pour faire la paix, pour mettre fin à
cette boucherie dont personne ne voulait plus, sauf ceux qui y avaient
intérêt, les marchands de canons et les puissances impérialistes liées à
la Russie ? Qui saurait donner la terre aux paysans, ou plutôt qui
aurait l’audace de soutenir les paysans qui, sans attendre,
s’attaquaient aux seigneurs féodaux et se distribuaient leurs terres ?
En un mot, qui saurait réaliser les aspirations qui avaient poussé la
population dans la rue, ou pour mieux dire, dans une révolution ?
Alors, qui ?
La
bourgeoisie ? Les hommes politiques qui la représentaient, aussi bien
ceux qui le faisaient ouvertement que ceux qui, tout en se réclamant du
socialisme, s’en faisaient les valets, révélèrent leur incapacité.
Incapables de rompre avec les alliés impérialistes, français et anglais,
pour faire la paix. Incapables d’affronter les féodaux pour
redistribuer la terre. Incapables de s’attaquer aux profits et aux
privilèges des capitalistes qui s’étaient enrichis dans la guerre. Et
pour cause. Car ils étaient liés à tous ces gens-là. A cela s’ajoutait
le fait qu’ils avaient la plus grande méfiance, les plus grandes
craintes à l’égard de cette révolution, de ce peuple qui, dans un
premier temps, leur avait laissé le pouvoir.
Alors, qui d’autre ?
Ce
fut le prolétariat, cette classe qu’aucun intérêt n’attachait à
l’ancien ordre social, ni aux féodaux, ni aux marchands de canons, ni
aux impérialistes alliés. Cette classe dont Marx avait dit soixante-dix
ans plus tôt qu’elle n’avait que ses chaînes à perdre et tout un monde à
gagner. Un monde à gagner non seulement pour elle-même, mais également
pour toute la société.
La politique de Lénine et des bolchéviks
Dès
mars 1917, Lénine, qui n’avait pas pu encore quitter son exil pour
rejoindre la Russie, écrivait qu’une des tâches actuelles du prolétariat
révolutionnaire de Russie était de « faire passer le pouvoir d’État
des mains du gouvernement des grands propriétaires fonciers et des
capitalistes... dans celles du gouvernement des ouvriers et des
paysans. »
Donc
pour Lénine, dès le début, la perspective était claire. Il revenait au
prolétariat, allié à la paysannerie (qui constituait l’immense majorité
de la population de Russie) de mener jusqu’au bout cette révolution.
C’est-à-dire de prendre en charge les intérêts de la société.
Pour
Lénine et les bolchéviks, ce n’était pas une simple pétition de
principe, ce n’était pas des phrases de meeting comme celles qui
fleurissaient dans les discours de l’époque où l’on parlait à profusion
du peuple, de ses misères, et de sa grandeur ; et cela d’autant plus
qu’on voulait le duper !
Dès
février-mars 1917, le gouvernement des ouvriers et des paysans était
réellement à l’ordre du jour. Pas seulement comme un projet, mais comme
quelque chose qui existait déjà sous forme d’une solide ébauche.
Car
cette fois, le prolétariat ne s’était pas cantonné au rôle de
fantassin, il ne s’était pas borné à tirer les marrons du feu pour
d’autres, comme cela avait été le cas dans les révolutions antérieures.
Les soviets, organes de la démocratie prolétarienne
En
effet, d’abord à Pétrograd, puis à Moscou, puis rapidement un peu
partout, les ouvriers dans les usines, les soldats dans les casernes et
dans les régiments avaient désigné leurs représentants dans des comités,
dans des conseils. En russe, cela se dit soviet, un mot qui allait
bientôt enrichir le vocabulaire international.
Ces
soviets, dans lesquels les élus étaient responsables, révocables,
devant ceux qui les y avaient envoyés, constituaient des organes de la
démocratie vivante, celle des travailleurs, celle du peuple. Mais
c’était plus que cela. C’était les organes d’un pouvoir nouveau, celui
des ouvriers et des paysans, qui se présentait comme une relève possible
au pouvoir d’une bourgeoisie défaillante.
Au
début, les travailleurs avaient porté à la tête de ces soviets les
éléments les plus modérés, les plus conciliateurs. Cela se passe
toujours ainsi. Toutes les révolutions connaissent cette période
d’enthousiasme, d’unanimisme où le sentiment dominant est que c’est
l’union du « peuple entier » qui a permis de mettre à terre l’ordre
ancien. Tout le monde semble soudé par la volonté de réaliser le même
idéal. Mais cette fraternité masque des clivages, plus même, elle masque
des intérêts antagoniques.
La révolution russe n’a pas failli à cette règle.
Dès
le départ, les soviets constituaient le pouvoir réel. Mais cela n’avait
pas empêché que ce pouvoir, ils s’en dessaisissent et le remettent à un
gouvernement provisoire qui n’avait qu’une préoccupation : détourner la
révolution de ses objectifs.
Le
développement des événements allait révéler les contradictions et
mettre en évidence les divergences d’intérêts. La paix attendue ne se
faisait pas. Les décisions concernant la distribution des terres se
faisaient attendre. Tout risquait de retomber dans l’ancien ordre des
choses.
Les
travailleurs pouvaient vérifier à travers leurs expériences qui était
avec eux et qui était dans le camp d’en face. Mais la simple expérience
n’est pas suffisante pour franchir positivement les obstacles. Elle peut
tout aussi bien conduire à la démoralisation qu’à la conscience. Il
faut qu’à chaque étape, on puisse tirer les leçons de l’épreuve, mesurer
sa force, celle de ses adversaires, qu’on puisse mettre en évidence les
intentions des uns et des autres.
Et
c’est à cela que servirent les huit mois qui séparèrent la révolution
de février de celle d’octobre. Huit mois qui permirent que soit faite la
démonstration publique de l’impotence de la bourgeoisie et de ses
représentants politiques et qui, dans le même temps, permirent au
prolétariat de prendre la mesure de sa puissance, de ses responsabilités
et de ses tâches.
Si
cette expérience ne se fit pas d’une manière tâtonnante, empirique, si
le prolétariat sut garder l’initiative et traverser les épreuves de
l’année 1917 à son avantage, c’est que ses éléments les plus avancés,
les plus conscients avaient, eux, une vision claire de la situation.
Car
il existait en Russie un parti révolutionnaire, lié au prolétariat, qui
s’était forgé dans la période précédente, et qui avait su capitaliser
l’expérience du passé et ainsi se préparer aux tâches à venir.
Ceci
dit, il n’était pas écrit à l’avance que ce serait le prolétariat qui
prendrait le pouvoir en Russie, dans un pays où ce prolétariat,
justement, était infiniment minoritaire, noyé dans une immense masse
paysanne.
S’il
y avait une situation où l’on aurait pu penser que la révolution
passerait dans un premier temps par l’étape bourgeoise, capitaliste,
s’il y avait un pays où l’on pouvait croire que ce serait la paysannerie
qui jouerait à la fois le rôle moteur et le rôle dirigeant dans cette
révolution, et que l’heure du prolétariat viendrait bien plus tard,
c’était bien la Russie.
D’ailleurs
ces conceptions étaient largement défendues en 1917. Et au départ, elle
recueillait l’adhésion de la majorité dans la population, y compris de
la classe ouvrière qui, dans les soviets, remettait le pouvoir aux
représentants de la bourgeoisie.
Oui,
la Russie était un pays sous-développé dans lequel la situation n’était
pas mûre pour le socialisme, c’était évident pour tout le monde.
Et lorsque Lénine disait qu’il fallait que le prolétariat prenne le pouvoir, il n’ignorait rien de cette situation.
Mais
il avait clairement conscience que seul le prolétariat était capable
d’assumer les tâches que la révolution de février avait mises à l’ordre
du jour alors que toutes les autres forces sociales et politiques
allaient déclarer forfait. Il savait surtout que si le socialisme
n’était pas à l’ordre du jour en Russie, il l’était à l’échelle de
l’Europe et du monde. Il savait que si le prolétariat était
ultra-minoritaire en Russie, ce n’était plus le cas si on le considérait
comme faisant partie intégrante de la classe ouvrière internationale.
Et
c’est parce que Lénine et le Parti bolchévik se plaçaient dans cette
perspective qu’ils avaient à la fois l’audace et la lucidité qui leur
permettaient de voir, dès mars 1917, contrairement à l’opinion qui
dominait alors, que c’était la révolution prolétarienne qui était à
l’ordre du jour. En Russie, mais aussi ailleurs. En mai 1917, Lénine
déclarait : « Observant au XIXieistrike0caps0 siècle le mouvement
prolétarien de divers pays et envisageant les possibilités de
révolutions sociales, Marx et Engels ont dit maintes fois que les rôles
de ces pays seraient d’une façon générale fonction des particularités
historiques, nationales de chacun d’entre eux. Cette pensée, ils
l’exprimèrent brièvement ainsi : l’ouvrier français commencera,
l’ouvrier allemand achèvera.
Le
grand honneur de commencer est échu au prolétariat russe, mais il ne
faut pas oublier que son mouvement et que sa révolution ne sont qu’une
partie du mouvement révolutionnaire qui grandit et devient de jour en
jour plus puissant, par exemple en Allemagne. Nous ne pouvons déterminer
nos tâches que sous cet angle. »
En 1917, pour les bolchéviks, il n’y avait pas de révolution
« russe ». Il n’y avait qu’une révolution prolétarienne... en Russie .
Ce n’était qu’une première victoire dans le combat pour la révolution
socialiste mondiale ; une victoire qui, pour des raisons spécifiques,
s’était produite dans l’ancien empire des tsars, mais qui n’avait de
sens que dans une perspective bien plus vaste.
Source : CLT n°24 du 13 novembre 1987
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