Le blog de @recriweb - "Les éléments authentiquement révolutionnaires disposent encore d'un certain délai, vraisemblablement assez bref, pour prendre conscience, pour se rassembler, pour préparer l'avenir" [Trotsky, 22 avril 1936]
Le
26 septembre 1939, le président du Conseil, le radical Daladier (on
dirait aujourd'hui le Premier ministre), signait un décret-loi
prononçant la dissolution du Parti Communiste. Depuis le 25 août, la
presse de celui-ci était empêchée de paraître ; ses journaux l'Humanité
et Ce Soir avaient été saisis, puis suspendus, et les militants qui
collaient des affiches ou distribuaient des tracts étaient
systématiquement pourchassés ou arrêtés.
Alors qu'il avait été en 1935 l'inventeur de la formule du « Front
populaire » qui avait sauvé la mise d'un Parti Radical en plein recul
électoral à la veille des élections de 1936, le Parti Communiste se
retrouvait trois ans après isolé, attaqué par tous les partis - et ses
anciens alliés socialistes n'étaient pas les derniers à s'en démarquer.
La bourgeoisie, à qui le secrétaire général du Parti Communiste, Thorez,
avait rendu de signalés services pendant la vague de grèves de 1936, en
proclamant « il faut savoir terminer une grève », ne se montrait pas
plus reconnaissante.
DU PACTE LAVAL-STALINE...
Après la prise du pouvoir par Hitler en 1933, Staline, conscient du
danger que représentait pour l'URSS le choix que venait de faire la
bourgeoisie allemande, avait cherché des soutiens auprès des «
démocraties » occidentales. Cela aboutit au pacte franco soviétique
Laval-Staline, avec pour conséquences le renoncement du PCF à toute
agitation antimilitariste et le ralliement à la défense nationale.
Jusqu'en 1938, le PC défendit une politique visant à intégrer l'URSS
dans un « front international contre Hitler » et proclamait : « Il faut
une collaboration honnête, loyale, loyale avec l'URSS, si l'on veut
défendre la France. » Cela conduisit le PC à approuver les budgets
militaires.
Avec la montée ouvrière qui avait suivi février 1934, le PC avait vu
ses effectifs se gonfler. Il revendiquait 300 000 membres. Il avait, en
1938, 72 députés et deux sénateurs, était à la tête de plus de 3 000
municipalités ainsi que de nombreux syndicats et fédérations, au sein de
la CGT, même si la majorité y appartenait encore au Parti Socialiste.
Mais les accords de Munich, en septembre 1938, montrèrent que la
bourgeoisie française, malgré son alliance formelle avec l'URSS,
entendait tout faire pour laisser les mains libres à l'est à l'Allemagne
hitlérienne. Dès lors, le PCF, lié à l'URSS, lié aussi à la fraction la
plus combative de la classe ouvrière, devenait un ennemi à éliminer.
Le 13 novembre 1938, une série de décrets détruisit ce qui restait
des acquis des grèves de 1936. Au nom de la « défense nationale », la
semaine de 40 heures était annulée par le rétablissement de la semaine
de six jours et l'obligation d'effectuer des heures supplémentaires non
majorées. La grève du 30 novembre, baroud d'honneur organisé par la CGT,
se solda par une catastrophe pour la classe ouvrière : 800 000
travailleurs furent mis à pied, 10 000 licenciés et inscrits sur une «
liste rouge » qui leur interdisait de retrouver un emploi. Bien
évidemment, beaucoup de militants ouvriers du PC figuraient dans le lot,
et la presse lança dès décembre une campagne pour demander
l'interdiction du PC.
Devant le renforcement du danger de guerre, la bourgeoisie voulait
mettre au pas la classe ouvrière, rendre toute résistance de celle-ci
impossible.
Même si elle fut décrétée à la suite de la mise en oeuvre du pacte
germano-soviétique, l'interdiction du Parti Communiste fut aussi le
dernier acte de la contre-offensive que la bourgeoisie avait menée
contre la classe ouvrière pour reprendre tout ce qu'elle avait dû céder
sous la frayeur en Juin 36.
... AU PACTE GERMANO-SOVIETIQUE
C'est cependant la politique internationale défendue par le Parti
Communiste, qui servit de prétexte à la bourgeoisie française pour
l'interdire.
Après la signature, le 23 août 1939, du pacte de non-agression entre
l'Allemagne et l'URSS, les dirigeants du PC continuèrent un certain
temps à clamer leur adhésion à la « défense de la patrie ». Le jour même
où l'Humanité cessait de paraître, Thorez envoyait un communiqué dans
lequel il déclarait que, « si Hitler, malgré tout, déclenche la guerre,
qu'il sache bien qu'il trouvera devant lui le peuple de France uni, les
communistes au premier rang, pour défendre la sécurité du pays, la
liberté et l'indépendance des peuples ».
Il fallut en effet du temps aux dirigeants français pour prendre le
virage, eux qui, depuis des années, avait substitué « l'antifascisme » à
la lutte pour la révolution sociale. Le PC connut même nombre de
désertions dans ses rangs, y compris parmi ses dirigeants, il vit
s'éloigner nombre d'intellectuels, « amis de l'URSS », qui jusque-là
n'avaient jamais critiqué la politique menée par Staline. Tous les
partis le rejetèrent pour se rallier à l'Union sacrée avec la droite, à
commencer par ses anciens alliés de la SFIO, qui ne furent pas les
derniers à demander sa dissolution. Il en alla de même avec les
dirigeants socialistes de la CGT qui déclaraient qu'« il n'est plus
possible de collaborer avec ceux qui n'ont pas voulu condamner le pacte
germano-soviétique ».
Entre-temps, l'impérialisme français était entré en guerre, le 1er
septembre. Mais malgré le déchaînement de tous les autres partis contre
le Parti Communiste, ses députés applaudirent le lendemain le discours
de Daladier et votèrent l'augmentation des crédits militaires qu'il
demandait. Le 19 septembre, lorsqu'on sut que les troupes de l'URSS
avaient envahi l'est de la Pologne, le PC se retrouva complètement
isolé. Il fut interdit le 26 septembre par un décret du gouvernement
Daladier, et ses militants obligés de passer dans la clandestinité pour
continuer à survivre politiquement.
En janvier 1940, les députés communistes qui étaient restés fidèles à
leur parti furent déchus de leur mandat. En mars, le gouvernement
présentait son bilan : en six mois, « 3 400 militants furent arrêtés,
500 fonctionnaires municipaux révoqués, 3 500 affectés spéciaux renvoyés
au front, 1 500 condamnations prononcées ». Plus de 300 municipalités
contrôlées par le PC furent dissoutes, 2 500 conseillers municipaux et
87 conseillers généraux démis de leurs fonctions, des centaines de
fonctionnaires révoqués, des députés arrêtés à leur domicile ou assignés
à résidence en vertu d'un décret du18 novembre, dit « loi des suspects
», dirigé contre « les individus dangereux pour la défense nationale »,
c'est-à-dire les communistes. Parmi les militants communistes arrêtés,
certains ne quittèrent les prisons françaises que pour être enfermés
dans les prisons ou les camps nazis.
Enfin, le 8 avril 1940, le « décret Sérol » du nom du ministre de la
Justice socialiste du gouvernement Reynaud, prévoyait la peine de mort
pour « tout Français qui aura participé sciemment à une entreprise de
démoralisation de l'armée ou de la nation ayant pour objet de nuire à la
défense nationale ». Il visait là aussi le Parti Communiste qui, ayant
fini de s'aligner sur la politique extérieure de Moscou, se faisait
alors le défenseur d'une caricature du défaitisme révolutionnaire.
La « croisade des démocraties » avait commencé par la mise en place
d'un régime qui après avoir piétiné toutes les libertés démocratiques
finirait par remettre le pouvoir à Pétain. Elle s'achèverait, quelques
années plus tard, avec l'entrée au gouvernement d'un Parti Communiste
redevenu aux yeux de la bourgeoisie et de son personnel politique un
allié indispensable pour remettre en selle l'appareil d'État bourgeois,
pour imposer à la classe ouvrière de renoncer à toute revendication et
de remettre en route au profit du patronat la machine économique.
Le
13 septembre 1958, l'armée française assassinait Ruben Um Nyobé,
principal dirigeant de l'UPC (Union des Populations Camerounaises), un
parti qui exigeait " l'indépendance immédiate " du Cameroun. Cette
revendication était alors soutenue par une large fraction de la
population, à qui l'impérialisme français fit la guerre comme en
Indochine et en Algérie. Avec une différence : cette guerre fut menée
sans qu'on en sache grand-chose en métropole.
Pendant la Première Guerre mondiale, les troupes françaises et
britanniques s'emparèrent du Cameroun, une colonie allemande. En 1919,
le pays fut placé sous tutelle par la Société des Nations, ancêtre de
l'ONU. Quatre cinquièmes du pays furent confiés à la France ; le reste
aux Britanniques. En 1944, un syndicaliste français, Donnat, créait l'Union des
syndicats confédérés du Cameroun (USCC), une centrale syndicale liée à
la CGT française et qui, dès sa naissance, fut l'objet d'une campagne
hostile des milieux colonialistes, Église catholique en tête. Les 24 et
25 septembre 1945, l'USCC lançait sa première grève générale.
Chasse coloniale aux indépendantistes
En réaction, les colons et le patronat blanc lancèrent une chasse à
l'homme contre les syndicalistes. Les colons furent cependant reçus à
coup de fusil par un militant syndical blanc, Lalaurie, qu'ils avaient
espéré pouvoir arrêter à son domicile. Celui-ci tua un des dirigeants de
la Chambre de commerce. Lui et trois autres syndicalistes échappèrent
de peu au lynchage, mais leur procès fut conclu par un non-lieu. En revanche, on ne sut jamais le nombre d'Africains victimes de ces
deux journées de furie colonialiste. Il y eut en tout cas au moins
quatre-vingts morts. Les militants syndicaux blancs ayant été rapatriés
vers la métropole, la direction de la centrale fut alors assurée par les
militants noirs. Ruben Um Nyobé en devenait le secrétaire général
adjoint en octobre 1945 et le secrétaire général en 1947. Le 10 avril
1948, il créa un parti indépendantiste, l'Union des Populations du
Cameroun (UPC), qui adressa à l'ONU des pétitions réclamant
l'indépendance. En 1951, l'UPC rompit avec le RDA (Rassemblement
Démocratique Africain), dont elle était une des sections, lorsque ce
mouvement, dirigé par l'Ivoirien Houphouët-Boigny, cédait aux instances
du ministre de la France d'outre-mer d'alors, François Mitterrand, et
s'engagea dans la collaboration ouverte avec l'administration coloniale.
En 1952, l'ONU invita Um Nyobé, qui revendiqua du haut de sa tribune
l'indépendance du Cameroun. Il profitait ainsi du fait que les
États-Unis plaidaient pour la fin des empires coloniaux dont ils
attendaient qu'elle leur ouvre de nouveaux marchés dans le monde. Le
dirigeant nationaliste demanda que l'ONU fixe un délai pour que le
Cameroun devienne maître de son destin.
Une guerre coloniale de quinze années
En 1955. Le haut-commissaire français au Cameroun se livra à une
série de provocations qui finirent par déclencher des émeutes à Douala, à
Yaoundé et dans d'autres villes plus petites. " On vit la troupe
massacrer les Africains avec une sorte d'enthousiasme sadique ",
écrivait Mongo Beti dans son livre Main basse sur le Cameroun. Et, une
fois de plus, le nombre des morts resta inconnu.
En juillet 1955, l'UPC fut interdite. Ses dirigeants s'exilèrent ou
entrèrent dans la clandestinité. En juin 1956, Gaston Defferre, ministre
de la France d'outre-mer dans le gouvernement de Front républicain du
socialiste Guy Mollet, faisait voter par le Parlement français une
loi-cadre instituant un " exécutif indigène ", présidé par le gouverneur
français mais flanqué d'un vice-président africain. Cette équipe devait
rendre des comptes à une assemblée locale, où les colons restaient
surreprésentés. Censé apaiser la situation, ce dispositif exacerba le
sentiment national des Camerounais.
En juillet 1956, Pierre Messmer, gaulliste et ancien légionnaire,
devint à son tour haut-commissaire du Cameroun. Il était chargé de
mettre en oeuvre cette loi dite d'autonomie que l'UPC dénonçait comme un
" semblant d'émancipation ". L'État français empêcha la participation
de celle-ci aux élections locales de décembre 1956 en faisant traîner le
processus qui aurait dû la sortir de l'illégalité. Il ne resta plus à
l'UPC qu'à appeler à l'abstention, ce qu'elle fit avec un certain
succès.
L'assassinat de deux colons, attribué à tort ou à raison à des
membres de l'UPC, servit alors de prétexte pour réprimer le parti
indépendantiste. L'impérialisme français réagit au Cameroun comme il
l'avait fait en Indochine et comme il continuait alors de le faire en
Algérie.
Les villageois furent réunis dans des camps de regroupement, tandis
que l'armée quadrillait le pays. Tout Africain découvert hors de ces
camps était considéré comme un ennemi et risquait sa vie. Il y eut des
massacres et des tueries notamment dans le sud du pays.
En réaction, on estime qu'un tiers de la population prit le chemin du
maquis, notamment dans les zones forestières. Les indépendantistes
s'armèrent comme ils pouvaient, de fusils de chasse, lances et
arbalètes. Puisque le parti d'Um Nyobé préférait l'indépendance à la
pseudo-autonomie imaginée par la puissance coloniale, il fut déclaré "
hors-la-loi ". L'armée pénétra dans les forêts où était installée l'UPC.
L'étau se resserra autour d'Um Nyobé, qui fut assassiné le 13 septembre
1958 d'une rafale de mitraillette. Sa dépouille fut exhibée dans son
village pour montrer qu'il était bien mort, puis son cadavre fut
escamoté dans un coulage de béton.
Un Cameroun toujours " dépendant "
Mais la mort du principal dirigeant de l'UPC n'arrêta pas la
rébellion. L'ouest du pays s'embrasa, tandis que la France installait un
dictateur à sa solde, Ahidjo. Le 1er janvier 1960, derrière le paravent
des fêtes de la pseudo-indépendance offerte par de Gaulle, la
répression se poursuivait contre les indépendantistes. Le Cameroun "
indépendant " restait de fait dans le pré carré français. Par exemple,
les matières premières du sous-sol étaient d'abord la propriété de la
France. Les dirigeants camerounais ne pouvaient en disposer que si le
gouvernement français n'était pas intéressé.
L'armée nationale du Cameroun déclaré " indépendant ", encadrée et
mise sur pied par la France qui en avait formé les cadres et continuait
de l'épauler, menait une guerre totale aux partisans de l'indépendance.
Elle allait durer finalement quinze ans, de 1955 à 1970. D'autres
dirigeants de l'UPC furent assassinés : Félix Moumié, empoisonné par un
agent des services secrets français ; Osendé Afana mort au maquis en
1966 ; Ernest Ouandié, fusillé en 1970 après une parodie de procès.
Cette guerre coûta la vie à des dizaines de milliers de Camerounais,
peut-être même des centaines de milliers. On utilisa les tanks, les
bombardements aériens y compris au napalm pour reconquérir les zones où
la population sympathisait avec l'UPC, et contre tous ceux qui
aspiraient à une véritable indépendance, c'est-à-dire débarrassée de la
tutelle coloniale ou néocoloniale afin que la population puisse enfin
bénéficier des richesses du pays accaparées par les trusts français.
Les mots
« mondialisation » et « globalisation » sont sortis depuis quelques
années des cénacles des économistes distingués et du domaine de leur
jargon professionnel pour devenir à la mode dans les médias et dans le
vocabulaire des hommes politiques.
L’avantage de ces mots est qu’en eux-mêmes ils ne signifient pas
grand-chose et qu’en conséquence on peut leur faire dire n’importe quoi.
Ils sont ainsi à même de compléter judicieusement les termes « monnaie
unique », « critères de convergence » et, bien entendu, l’inévitable
« Maastricht », pour évoquer, selon les uns, un avenir de progrès et de
bonheur ou, selon les autres, une calamité.
Il y a trois ans, la presse et les commentateurs ont fait une large
publicité à un rapport fait au nom du Sénat et signé par un sénateur
nommé Arthuis le même qui est devenu ministre de l’Economie comme l’on
sait, depuis. Ce rapport dépeignait en termes catastrophiques la
mondialisation comme un mouvement irrésistible de délocalisation. Or,
s’alarmait Arthuis, il y a un véritable échange inégal entre les pays
« à bas salaires » et les pays qu’il appelle « à haute protection
sociale », et cet échange inégal ne peut générer que destructions
d’emplois, chômage et pauvreté dans les seconds.
Il y a quelques jours encore, c’est le président de l’Assemblée,
Philippe Séguin, qui s’en est pris à la « mondialisation » et à la
« déréglementation généralisée de la sphère financière », pour se poser
en défenseur d’une « base livrée aux emplois précaires et dévalorisés ou
au chômage ».
Arthuis comme Séguin est dans l’air du temps car rares sont les
patrons ou plutôt leurs porte-parole, dans la presse ou ailleurs, qui
n’ont pas complaisamment disserté sur ces pays, comme le Vietnam, la
Chine et quelques autres, où les salaires représentent 1/30e de ceux qui
sont payés ici. Dans les mêmes milieux, on se garde cependant de
préciser que si les capitaux se délocalisent si tant est qu’ils se
délocalisent dans les pays à très bas salaires ce n’est pas par une
opération du saint esprit, mais parce que leurs possesseurs ont trouvé
rentable d’investir là-bas. Mais de toute façon, ce genre de discours
annonce rarement, de la part de ceux qui les tiennent, des
investissements réels au Vietnam, à Madagascar ou à Haïti : évoquer les
salaires lamentables de là-bas est surtout une façon de faire pression
sur les salaires d’ici.
De façon plus générale, le battage sur le thème de la
« mondialisation » a souvent pour raison d’être l’établissement de
relations de cause à effet entre la croissance des échanges
internationaux, les exportations de capitaux plus ou moins assimilées à
des délocalisations, et le chômage. Oh, que le capitalisme serait joli,
s’il restait national... Ce ne sont évidemment que des mots et, même
quand ils sortaient de la bouche d’un alors encore futur ministre de
l’Economie, ils n’empêchaient pas un seul capitaliste d’aller placer son
argent ailleurs, s’il y trouvait intérêt. Mais cela véhicule des
stupidités sur les causes du chômage.
Le Parti communiste n’est cependant pas loin de voir les choses de la
même façon. Dans un article récent de L’Humanité, Wurtz dit avec
solennité « non à une mondialisation capitaliste ». Et de suggérer qu’il
y a des moyens de limiter la capacité de nuisance des « groupes
mondialisés » et pour « maîtriser le marché ». Pour conclure dans une
envolée lyrique : « La France, et d’abord ses forces progressistes, ont
donc un rôle à jouer pour contribuer à fédérer les résistances et à
ouvrir des perspectives communes de changement. On n’imagine pas les
attentes d’actes forts de notre pays ». Le rédacteur de l’article ne dit
pas si « la France » qu’il évoque et qu’il prend soin de distinguer de
« ses forces progressistes » comprend, aussi, les firmes multinationales
françaises, car il y en a quelques-unes.
Comme pour Maastricht, le Parti communiste se retrouve sur le même
terrain que le Front national. L’organisation lepéniste vient, en effet,
de choisir la petite ville de Mamers, dans la Sarthe, où Moulinex
prévoit de supprimer une usine, pour lancer « une campagne nationale
contre la mondialisation » et la délocalisation. Bruno Mégret, présent
lors du lancement de la campagne, y a brandi la menace d’une action de
ses militants « chaque fois qu’une entreprise française sera menacée par
la mondialisation ». Voilà donc un nouveau volet de la démagogie
lepéniste pour compléter celui contre les travailleurs immigrés.
Les ancêtres politiques de Le Pen parlaient de « capital apatride »
ou « cosmopolite ». « mondialisation » est plus dans l’air du temps. Et
voilà le Front national qui fustige les syndicats pour être « complices
du patronat et du gouvernement » car ils ne mènent pas, ou pas
suffisamment, la lutte contre la mondialisation.
Rien que ce voisinage avec le Front national devrait inspirer aux
militants du Parti communiste de salutaires réflexions sur la question.
Mais il est vrai que la direction de leur parti leur a depuis longtemps
fait canaliser leur indignation politique sur d’autres terrains que sur
le terrain de classe, pour éviter de s’en prendre au capitalisme en s’en
prenant à tel ou tel de ses aspects.
Derriere les mots, quelle réalité ?
Le terme mondialisation est censé recouvrir un ensemble d’évolutions
économiques qui pourraient être résumées par les points suivants :
L’intégration
plus poussée dans le marché mondial de l’ensemble de la planète, du
fait de la liquidation progressive des chasses gardées des puissances
impérialistes de seconde zone (ex-colonies françaises, britanniques,
etc.) et de la fin de l’isolement relatif des pays de l’ex-bloc
soviétique.
L’intensification
du commerce international, favorisée par des accords commerciaux
internationaux comme ceux qui ont abouti à la création de l’Organisation
mondiale du commerce, qui s’essaye à diminuer les barrières, douanières
ou autres, susceptibles de constituer un obstacle au commerce
international.
La
circulation sans entrave des capitaux, avec pour conséquence un
accroissement de ce que le jargon économiste désigne par le terme
d’« investissements directs » en essayant de les distinguer sans y
parvenir vraiment des déplacements purement spéculatifs de capitaux.
Rappelons cependant que les capitalistes appellent « investissements »
aussi bien le rachat total ou partiel d’entreprises déjà existantes que
la création d’entreprises nouvelles. L’intensification incontestable des
exportations de capitaux durant les quinze dernières années est due
pour l’essentiel au rachat d’actions ou de titres de propriété
d’entreprises existantes.
La
concentration accrue de capitaux suite aux fusions de groupes
financiers et à leurs acquisitions et prises de contrôle d’entreprises à
l’échelle internationale. Quelques groupes multinationaux gigantesques
organisent l’activité économique de centaines de milliers, voire de
millions d’hommes dans un grand nombre de pays de la planète. Ces trusts
raisonnent à l’échelle du globe et déplacent leur activité, réelle ou
comptable, dans les pays qui permettent de rendre maxima leurs profits
nationaux.
La prépondérance de la finance sur l’industrie et de la circulation financière sur la circulation des marchandises.
L’abandon
progressif par les États, dans les pays développés comme dans les pays
pauvres, de la gestion directe de secteurs plus ou moins importants de
l’économie, voire même des services publics.
La prédominance du capital financier sur le capital industriel, les
exportations de capitaux, la constitution de grands groupes financiers
importants dans un grand nombre de pays suite à une concentration
croissante de capitaux, constituent en effet des faits majeurs, marquant
toute l’économie et, au-delà, toute la vie sociale et politique. Mais
cette évolution remonte déjà à près d’un siècle !
En 1916 déjà, Lénine avait pu constater que « le vingtième siècle
marque un tournant où l’ancien capitalisme fait place au nouveau, où la
domination du capital financier se substitue à la domination du capital
en général ».
Comme tous les marxistes de l’époque même si tous n’en tiraient pas
les mêmes conclusions Lénine appelait impérialisme cette nouvelle phase
du capitalisme. Il ne combattait pas ce stade nouveau du capitalisme au
nom de l’ancien. Il ne combattait pas l’émergence des grands groupes
financiers au nom du retour au capitalisme familial et de libre
concurrence. Il ne combattait pas la concurrence internationale
exacerbée, les exportations de capitaux, « les délocalisations » le
terme est nouveau, mais pas la chose au nom de l’utopie de la
concurrence contenue à l’intérieur d’un seul pays. Il n’opposait pas au
libre-échange à l’échelle internationale le protectionnisme national.
Car il savait que ce sont là des attitudes différentes que le grand
capital adopte, dans des proportions différentes, en fonction du rapport
des forces et des nécessités du moment. Et il ne proposait surtout pas
au prolétariat de faire sienne l’une ou l’autre de ces politiques de la
bourgeoisie.
Il ne réclamait pas, non plus, un État national plus fort, pour
pouvoir « résister aux marchés financiers ». Il savait que les États
impérialistes ne sont pas « impuissants » face aux trusts, aux groupes
financiers, mais qu’ils en sont les instruments.
Et s’il avait tiré une conclusion de tout cela, c’est que le
capitalisme au stade impérialiste, source de pourriture pour la société,
avait en même temps accumulé tous les matériaux nécessaires à sa
destruction et à la réorganisation rationnelle de l’économie sous la
direction du prolétariat. Et le passage suivant de L’impérialisme, stade
suprême du capitalisme sonne plus moderne, et surtout plus juste, que
toute la littérature consacrée aujourd’hui à la mondialisation ou à la
globalisation :
« Quand une grosse entreprise devient gigantesque et organise
méthodiquement, en tenant un compte exact des données multiples, la
fourniture des deux tiers ou des trois quarts de toutes les matières
premières nécessaires à des dizaines de millions d’hommes ; quand
s’organise avec système le transport de ces matières premières aux lieux
de production les mieux appropriés, et que séparent parfois des
centaines et des centaines de verstes ; quand un centre unique a la
haute main sur tous les stades successifs du traitement des matières
premières, jusqu’à et y compris la fabrication de toute une série de
variétés de produits finis ; quand la répartition de ces produits se
fait d’après un plan unique parmi des dizaines et des centaines de
millions de consommateurs (vente du pétrole, et en Amérique, et en
Allemagne par le »trust du pétrole« américain). Il est évident que nous
sommes en présence d’une socialisation de la production, et non point
d’un simple entrelacement, que les rapports de l’économie privée et de
la propriété privée constituent une enveloppe qui ne correspond plus à
son contenu, qui nécessairement doit pourrir si l’on en diffère
artificiellement l’élimination, qui peut rester en état de putréfaction
assez longtemps (si, au pis aller, la guérison de l’abcès opportuniste
traîne en longueur), mais qui, néanmoins, sera nécessairement éliminé ».
Une simple question de vocabulaire ?
Le fait de présenter la « mondialisation » comme un phénomène nouveau
n’est pas un simple changement de vocabulaire. Encore que le
vocabulaire lui- même est nécessairement orienté. Derrière l’apparente
neutralité des termes « mondialisation » ou « globalisation », il y a
une orientation politique, il y a la volonté d’occulter les relations de
domination entre un petit nombre de pays impérialistes et le reste du
monde.
Le terme « mondialisation » permet ainsi de suggérer qu’un grand
nombre de pays se sont engagés sur la voie du développement capitaliste,
au même titre que ceux qui les ont précédés. Beaucoup ne se contentent
d’ailleurs pas de le suggérer, mais l’affirment. Et d’évoquer les
fulgurants succès économiques de ceux qu’on appelle les « dragons de
l’Asie » : Corée du sud, Taïwan, Hong-Kong, Singapour. Il est même à la
mode de discuter de la date à laquelle la Chine remplacera les
États-Unis comme première puissance économique du globe.
Même chose pour le commerce international, pour lequel la
mondialisation est présentée comme l’accession d’un nombre croissant de
pays au rang de concurrents à part entière, susceptibles de tailler des
croupières sinon globalement aux pays impérialistes et encore ! du moins
à un grand nombre de leurs industries. Il en découle tout naturellement
l’argument que le chômage vient de la concurrence des pays à bas
salaires et qu’en conséquence, les travailleurs des pays impérialistes
doivent se sentir en compétition avec ceux des pays pauvres. Le fait de
poser les problèmes en termes de « pays » Corée du Sud, Indonésie,
Malaisie permet par la même occasion d’occulter le fait que les
entreprises industrielles de ces pays sont souvent contrôlées par des
groupes financiers des vieilles puissances impérialistes.
Portée et limites du développement du commerce international
L’économie est internationale et étouffe depuis bien longtemps dans
les cadres nationaux. Mais ces cadres nationaux persistent, et
l’internationalisation de l’économie est la résultante d’un combat
permanent où chaque capitaliste, chaque groupe capitaliste et leurs
États cherchent à se protéger sur leur marché national tout en essayant,
au moyen du marché international « libéré » des entraves, d’élargir
leur accès.
Malgré la multiplication des négociations commerciales, bipartites,
régionales ou internationales, malgré l’Organisation mondiale du
commerce, en fonction depuis le 1er janvier 1995 avec comme ambition
affichée de faciliter le libre-échange à l’échelle internationale, le
marché international n’est nullement « libre », au sens d’un accès égal
pour tous. Il est un lieu de confrontation des rapports de forces. Les
dirigeants de la plus puissante des nations impérialistes, les
États-Unis, promoteurs principaux par ailleurs de l’Organisation
mondiale du commerce, ne se gênent nullement pour déclarer qu’ils
n’acceptent les règles de cette dernière que pour autant qu’elles ne
soient pas préjudiciables à leurs intérêts économiques. Plus encore
qu’au temps où l’existence du bloc soviétique imposait à la politique
extérieure des États-Unis des préoccupations d’ordre militaro-politique,
la diplomatie américaine est une auxiliaire des stratégies économiques
des trusts. Parler de libre- échange dans la guerre économique que se
mènent, par exemple, l’impérialisme américain et l’impérialisme
japonais, c’est une plaisanterie.
Autant dire que seuls les plus forts accèdent véritablement au marché
mondial. Quand cela arrive à un pays pauvre, c’est très souvent parce
qu’un groupe industriel d’une puissance impérialiste juge plus facile de
se dissimuler derrière un petit pays. Il est par exemple de notoriété
publique que, devant les barrières mises à certaines époques devant leur
commerce international par les États-Unis ou par les principaux pays
européens taxes élevées et surtout quotas , les trusts japonais ont
préféré contourner les obstacles en remplaçant les « made in Japan » par
« made in Indonesia » ou « made in Malaysia ».
Le commerce international se développe depuis la guerre plus
rapidement que la production. Il a joué un rôle certain dans le fait que
la stagnation économique depuis vingt ans ne s’est pas transformée en
un effondrement économique catastrophique. Néanmoins, il n’y a pas eu
une accélération significative dans la croissance des échanges
internationaux au cours des dix ou quinze dernières années. Ce serait
même plutôt le contraire. D’après ce qu’en dit Elie Cohen, économiste au
CNRS, dans un livre récent, « Le commerce international a crû de 6,6 %
en moyenne annuelle de 1950 à 1980, soit 2,3 points de PIB de plus que
la progression de la production. Dans les années 1980, l’écart n’a plus
été que de 0,9 points PIB. La période 1991 -1993 qui se caractérise dans
les pays européens par un ralentissement de la croissance du PIB, voit
aussi le commerce extérieur se ralentir ». Et le même économiste affirme
que sur le long terme, depuis le début du siècle, si « le monde a connu
des périodes d’ouverture et de fermeture, il n’est au total pas plus
ouvert qu’il ne l’a été à la veille de la Première Guerre mondiale ».
Après une longue période de recul du commerce mondial dans la période
d’entre les deux guerres, conséquence de la chute de la production de
la grande crise mais aussi des politiques protectionnistes des États, le
commerce international s’est certes accru depuis la fin de la guerre en
volume et en valeur, mais la part de la production des grandes
puissances impérialistes qui va sur les marchés extérieurs, est
globalement du même ordre qu’en 1913.
Les changements de frontières le cas échéant, les changements dans la
nature des produits, rendent les comparaisons très approximatives.
Néanmoins, pour les États-Unis, les exportations ne représentent
toujours que 7,1 % de leur production, alors qu’elles étaient déjà à
6,1 % en 1913. La part des exportations s’est certes accrue de façon
significative pour ces deux pays complémentaires que sont la France et
l’Allemagne, en passant entre 1913 et 1992 respectivement de 13,9 à
17,5 % et de 17,5 à 24 % de la production nationale. Mais, en revanche,
et contrairement à bien des idées reçues, la part de l’exportation par
rapport à la production a reculé pour le Japon et pour le Royaume-Uni,
tombant entre 1913 et 1992, respectivement de 12,3 à 9,2 % et de 20,9 à
18,2 %.
Il faut ajouter, en revanche, qu’une partie importante du commerce
international d’aujourd’hui est constituée tout simplement d’échanges
entre entreprises d’un même trust, voire entre départements ou ateliers
d’une même entreprise. Les exportations internes à un même trust
représentent par exemple aujourd’hui 33,5 % des exportations des
États-Unis ! L’interpénétration accrue des économies se réalise
essentiellement à l’intérieur des grands trusts multinationaux.
L’Europe dans la concurrence internationale
Le commerce international a une importance primordiale pour les
puissances impérialistes d’Europe, littéralement étouffées dans leurs
territoires exigus. Le commerce intra-européen est vital pour toutes. Voilà pourquoi les pays les plus développés d’Europe sont engagés
depuis plus de quarante ans dans ce qu’ils appellent la « construction
européenne ». Il a fallu aux bourgeoisies allemande, française,
britannique, italienne et avec un poids moindre, hollandaise et belge,
aux intérêts concurrents en même temps que complémentaires, plus de
quarante ans de marchandages, de petits progrès et de retours en arrière
pour liquider plus ou moins complètement les barrières douanières, les
obstacles tarifaires et pour essayer de mettre un peu d’ordre dans la
jungle des initiatives que chaque État national peut prendre pour rendre
plus difficile la pénétration des capitaux du concurrent chez lui et
favoriser la pénétration des siens chez les autres. Et une fois que les
principales puissances économiques du continent principalement
l’Allemagne, la France et l’Angleterre et dans une certaine mesure
l’Italie eurent réussi à créer un marché commun, sinon unique, les
autres pays industriels du continent n’ont plus eu d’autre choix que de
s’aligner. Ce qu’ils ont fait et continuent à faire, les uns après les
autres.
La récente crise dite de la vache folle a, d’ailleurs, rappelé avec
quelle rapidité les barrières peuvent se remettre en place. Leur
« construction européenne » n’a nullement supprimé les États nationaux
elle n’en a toujours pas l’ambition et chaque État peut en principe
défaire ce qui s’est fait avec son accord.
Les débats sur « supranationalité » contre « souveraineté nationale »
dans lesquels s’est engouffré le PC derrière une partie de la droite et
le Front national sont au mieux oiseux, mais en réalité mensongers. Les
discours sur les « autorités de Bruxelles qui imposent leurs directives
aux États » sont mensongers. L’autorité de Bruxelles n’a pas remplacé
l’autorité des États, qui continuent à représenter les intérêts de leurs
bourgeoisies respectives. Elle n’en est que l’émanation. Bruxelles ne
fait rien qui ne résulte des décisions des États, ou en tous cas, des
compromis acceptés par eux, sur la base des rapports de forces entre les
bourgeoisies concernées. Et les États les plus puissants de l’Union
européenne, dont la France, ont tous les moyens de refuser les
directives qu’ils ne veulent pas appliquer et ne se gênent pas pour le
faire, comme vient de le monter Juppé tout récemment, en refusant
d’appliquer une directive écologiste de Bruxelles (pourtant votée par le
délégué français) car elle était préjudiciable à la majorité sur le
plan électoral. Cela n’empêche pas les dirigeants politiques de se
réfugier derrière les « décisions de Bruxelles » ou « les directives de
la Commission européenne » lorsque cela les arrange, pour ne pas imposer
des décisions impopulaires. Mais désigner Bruxelles comme responsable
de la politique de sa propre bourgeoisie est encore une façon de tromper
les travailleurs.
Un des principaux moyens de favoriser leur propre bourgeoisie qu’ont
conservés les États nationaux jusqu’à nos jours réside dans
l’utilisation de leur monnaie nationale comme arme de guerre contre les
autres. Les fameuses « dévaluations compétitives », exécutées dans la
période récente par l’Espagne, le Portugal ou l’Italie et la Grande-
Bretagne, fournissent une illustration de l’utilisation de ce moyen.
Voilà pourquoi l’Allemagne et la France, les deux piliers de la
construction européenne car ce sont elles qui y ont finalement le plus
intérêt tiennent depuis plusieurs années à faire déposer par tous cette
arme-là en créant une monnaie européenne unique. Cela demande une
certaine homogénéisation des politiques budgétaires, un certain
nivellement des taux d’intérêt et une inflation à peu près similaire.
Voilà le fondement de ces « critères de convergence » établis à
Maastricht qui ne sont que l’expression de l’accord entre bourgeoisies
européennes pour imposer quelques règles et pour s’interdire quelques
coups bas.
La monnaie européenne n’est pas encore faite et certaines des
puissances majeures du continent, la Grande-Bretagne en particulier,
n’ont pour le moment pas l’intention de s’y associer. Il est cependant
vraisemblable aujourd’hui qu’elle se fasse au moins entre l’Allemagne et
la France et dans les pays de leurs sphères d’influence, car elle
correspond aux intérêts de la grande bourgeoisie. Ce sera un facteur
d’unification purement consensuel et peut-être temporaire, mais facteur
d’unification quand même entre pays d’Europe. Ce sera en même temps un
instrument de guerre économique contre l’extérieur. La monnaie
européenne n’existe même pas encore que déjà quatre grands patrons, deux
français et deux allemands, exigent dans une tribune libre récemment
parue dans Le Monde, que sa parité soit telle par rapport au dollar et
au yen qu’elle avantage les exportations. Les entreprises allemandes et
les entreprises françaises ne pourront faire la course en tête avec un
tel boulet au pied, insistent-ils, le boulet étant un « euro » trop fort
par rapport aux devises américaine et japonaise.
« L’Europe unie » n’est que l’organisation conflictuelle de la sphère
d’influence des principales puissances européennes, tout à la fois
rivales entre elles et obligées de s’entendre face à plus puissantes
qu’elles (les États-Unis et le Japon). L’exigence d’une monnaie unique
elle-même ne fait que refléter une situation où même la plus puissante
des économies, celle de l’Allemagne, n’est pas en position d’imposer sa
monnaie, le deutschemark, comme monnaie acceptée par tous. Les
États-Unis n’ont pas ce type de problème à l’intérieur de leur propre
sphère d’influence régionale organisée, l’ALENA, dont font partie
également le Canada et le Mexique, tant le dollar fait office de monnaie
commune indiscutée.
Délocalisations et concurrence asiatique
Quand Arthuis et bien d’autres évoquent le danger représenté par les
pays à bas salaires pour l’industrie et partant, pour l’emploi en
France, ils entendent parler d’un certain nombre de pays d’Asie. Ils
seraient plus difficilement crédibles en brandissant la menace du Mali,
du Sénégal, et plus généralement, de cette Afrique qui, loin de
s’industrialiser, a plutôt tendance à se désindustrialiser. Il y a de toute façon une mauvaise foi certaine à évoquer la
pénétration des voitures ou des ordinateurs sud-coréens sur le marché
français sans ajouter que si la bourgeoisie française accepte
d’entrouvrir ses frontières devant des importations de ce type, c’est
parce qu’elle espère en contrepartie revendre à la Corée des TGV ou des
avions. Là encore, dans la concurrence, ce ne sont nullement des forces
économiques immatérielles qui agissent, mais des intérêts. Et l’État ne
subit pas des forces contre lesquelles il serait impuissant : il
marchande pour le compte de ses capitalistes.
Qu’en est-il de ces fameuses « délocalisations » vers les pays à bas salaires ?
A quelques rares secteurs près, elles sont négligeables. Laisser
entendre que l’ouverture des frontières à la concurrence asiatique
serait responsable, au moins partiellement, des cinq millions de
chômeurs ou semi-chômeurs de ce pays, c’est un mensonge éhonté.
Les investissements de capitaux français à l’extérieur rachats
d’entreprises principalement se sont certes considérablement accrus (ils
ont été multipliés par 4 entre 1986 et 1992). Mais dans leur quasi
totalité, ils ont pour but d’accéder à de grands marchés et sont allés
vers des pays déjà industrialisés. Seuls 6 % de ces investissements sont
allés vers des pays sous-développés, et 2 % seulement vers l’Asie
orientale. Et encore, près de la moitié des investissements des pays
impérialistes dans les pays sous-développés concerne le secteur minier,
ou encore le tourisme, c’est-à-dire des secteurs où il ne s’agit pas de
déménager une entreprise de France vers un pays à bas salaires.
Pour bas que soient les salaires dans les pays d’Afrique ou d’Asie de
l’Est, ils sont loin d’exercer cette attraction fatale sur le grand
capital français dans laquelle Arthuis voit la principale menace pour
l’industrie de France. Car les bas salaires ne compensent pas facilement
l’insuffisance ou la mauvaise qualité des infrastructures, la
productivité plus basse du travail, l’insécurité et l’éventuelle
instabilité politique, sans parler du coût du transport. Dans les
quelques pays semi-développés qui ne posent pas, ou plus, ces problèmes,
la Corée du Sud ou Taïwan notamment, les luttes ouvrières aidant, les
salaires finissent par augmenter. Un ouvrier travaillant dans une grande
entreprise de Séoul n’est pas loin de toucher, à qualification égale,
un salaire équivalent à celui d’un travailleur de la région parisienne.
Pour certains produits concernant essentiellement deux secteurs (le
textile et les composants électroniques), l’attraction des bas salaires
joue. Les parcs industriels, spécialement aménagés en Indonésie ou à
Singapour, où la main-d’oeuvre bon marché est livrée en même temps que
les aménagements, attirent un certain nombre de trusts de l’électronique
ou de l’audiovisuel (Thomson, Schneider notamment, aux côtés de
Philips, ATT ou Sanyo). Et il en est d’autres du textile, pour profiter
de la main-d’oeuvre encore plus mal payée des « zones spéciales » en
Chine. Mais il ne faut pas oublier que pour les principaux secteurs où
est concerné le grand capital, la part du capital variable est de plus
en plus faible par rapport à celle du capital constant. La part des
salaires serait de moins de 10 % par rapport au capital investi dans
l’industrie automobile, 5 % dans les entreprises fabriquant des
télévisions de dernière génération, 3 % dans la filière des semi-
conducteurs. Lorsque Citroën investit en Chine, il profite bien sûr de
la main-d’oeuvre bon marché, non pour faire envahir la France par des
voitures « made in China », mais pour en vendre à la couche de
privilégiés chinois.
Et la délocalisation vers d’autres pays industrialisés ?
La « mondialisation » et le « dumping social » ont encore été
invoqués lorsque, en 1993, l’entreprise Hoover décida de délocaliser son
usine de Dijon pour l’installer en Ecosse. Ils sont invoqués avec le
déménagement actuel de l’usine JVC de la Lorraine, toujours vers
l’Ecosse.
Il y a de quoi être choqué par le « droit » d’un patron de fermer son
usine comme il l’entend, pour la déménager là où il veut, en fonction
de ses seuls intérêts. Il y a de quoi être choqué, dans le cas de JVC,
par le fait que l’entreprise avait touché des primes importantes pour
s’installer en Lorraine et qu’elle se prépare maintenant à en toucher
d’autres comble des combles, de la part de Bruxelles là où elle va
s’installer.
Mais ce genre de déménagement, et pour les mêmes raisons, n’est pas
meilleur lorsque l’endroit quitté et l’endroit de destination sont tous
les deux en France. Le détournement de l’affaire vers le protectionnisme
national est d’autant plus ridicule que ni Hoover ni JVC ne sont des
entreprises « françaises ».
De façon plus générale, si la France est une des principales
puissances exportatrices de capitaux dans le monde, elle est aussi une
des premières importatrices. Insister seulement sur les 2,2 millions de
travailleurs d’autres pays qui ont trouvé du travail dans des
entreprises sous contrôle de capitaux français exportés, pourrait être
seulement ridicule, car les firmes à capitaux étrangers emploient près
d’un quart des salariés en France.
La mondialisation permet-elle aux pays pauvres de rattraper les pays riches ?
C’est une stupidité intéressée largement répandue. Elle est appuyée
d’abord sur l’escroquerie qui consiste à extrapoler à partir d’une
vingtaine de pays semi- développés d’Asie et d’Amérique latine des
généralisations sur l’ensemble des pays pauvres.
L’administrateur du PNUD (Programme des Nations Unies pour le
développement) qui, à en juger par ses fonctions, n’est certainement pas
un révolutionnaire, vient de déclarer dans une interview récente donnée
au journal Le Monde :
« Il y a un premier mythe à combattre. C’est celui d’un monde en
développement qui, grâce à la globalisation de l’économie mondiale,
irait de mieux en mieux sous la conduite d’une quinzaine de dragons ».
En réalité, « dans plus d’une centaine de pays, le revenu par habitant
est aujourd’hui plus bas qu’il n’était il y a quinze ans. En clair, près
de 1,6 milliard d’individus vivent plus mal qu’au début des années
quatre-vingt ».
"En l’espace d’une génération et demie, l’écart entre pays riches et
pauvres s’est accru. Au début des années soixante, il était de 1 à 30
entre les 20 % les plus riches de la planète et les 20 % les plus
pauvres. Aujourd’hui, il est de 1 à 60, alors même que la richesse
globale a considérablement augmenté (...).
Les trois quarts du flux d’investissements étrangers directs destinés
aux pays pauvres se concentrent en fait sur moins d’une douzaine de
pays, la plupart situés en Asie. L’Afrique, elle, n’a droit qu’à des
miettes (6 %), et les pays les moins avancés, dont le continent noir
fournit le gros du contingent, à un maigre 2 %".
Mais même le prétendu développement de cette douzaine de pays qui
bénéficient de la quasi totalité des flux d’investissements occidentaux
n’est qu’une extrapolation, orientée, à partir de l’industrialisation et
de l’augmentation rapide de la production de certaines zones franches
en fonction des besoins des commanditaires impérialistes.
En voie de développement, la Chine ? En voie de développement même le
Mexique ? « Le privilège » de bénéficier des investissements
occidentaux signifie surtout une exploitation et un pillage plus grands,
l’émergence ou le renforcement d’une couche privilégiée locale plus ou
moins compradore avec, et c’est le seul aspect positif pour l’avenir, la
transformation d’une fraction toute petite des classes pauvres de ces
pays en prolétariat. Et puis, est- ce que les entreprises étrangères en
Chine sont plus importantes relativement qu’elles ne l’étaient en 1927 ?
Il est possible de citer quelques grandes sociétés multinationales
coréennes ou brésiliennes. Encore faudrait-il voir, pour chacune, quelle
est la part de capitaux américains ou japonais. Mais de toute façon,
parmi les cent plus importants trusts qui dominent l’économie mondiale,
il n’y en a pas un seul issu des pays du Tiers monde. Les trois quarts
(75 sur les 100) se répartissent entre cinq pays impérialistes : les
États-Unis, bien sûr, le Japon, la France, la Grande-Bretagne et
l’Allemagne. Les rapports de forces entre puissances impérialistes ont
changé depuis l’époque où Lénine a écrit L’impérialisme, stade suprême
du capitalisme, mais pas l’identité des principaux brigands qui pillent
la planète.
Mondialisation et étatisme
La « mondialisation » n’a pas réduit le rôle des États. Au contraire.
Et pas seulement dans le domaine de la diplomatie économique. Dans tous
les pays impérialistes, même ceux dont les dirigeants font le plus
profession de foi de libéralisme, le budget de l’État, les caisses
publiques sont transformés en réservoirs destinés à financer le
parasitisme des grands groupes financiers. D’où l’abandon croissant des
services publics, même dans les pays les plus riches. D’où aussi
l’endettement considérable et sans cesse croissant des États.
C’est un éclairage particulièrement orienté que de présenter les
États impérialistes comme les victimes impuissantes des marchés
financiers. Les États ne sont pas les victimes passives de l’évolution
économique, mais des acteurs conscients. Ce sont eux, leurs déficits,
leurs émissions d’emprunts pour les combler, leurs besoins de
financement pour aider leur grande bourgeoisie, leurs politiques de
privatisation même, qui alimentent les capitaux spéculatifs.
C’est pourquoi, revendiquer un rôle accru pour les États nationaux
comme antidote à la mondialisation, synonyme de capitalisme débridé,
présenter cela comme une idée progressiste, comme le fait le PC, est une
stupidité. Et une stupidité réactionnaire.
Il n’y a pas de retour en arrière par rapport à l’impérialisme. Et si
l’impérialisme se sentait contraint par une crise, par un effondrement
économique, de se réfugier derrière des politiques protectionnistes,
cela se ferait au prix d’un abaissement encore plus catastrophique du
niveau de vie de la classe ouvrière, au prix aussi de régimes
autoritaires ou fascistes pour l’imposer. L’intérêt du prolétariat, ce
n’est pas de combattre l’internationalisation de la production,
l’interpénétration des économies, mais de combattre pour le renversement
de l’ordre capitaliste à l’échelle du monde. La réorganisation de
l’économie sur une base supérieure, rationnelle le communisme n’est
possible que sur la base d’une économie qui, quoi qu’en disent les
réactionnaires de tous bords, est internationalisée depuis longtemps. Et
si, en sous- produits modestes des exportations de capitaux
impérialistes, des entreprises industrielles naissent là où il n’y en
avait pas auparavant, si cela fait surgir un prolétariat industriel là
où jusqu’à maintenant il n’y avait que des masses pauvres
sous-prolétarisées, eh bien, tant mieux. Les travailleurs de Corée du
Sud, d’Indonésie ou de Chine ne sont pas des adversaires, ni même des
concurrents, mais les contingents nouveaux de ce prolétariat mondial
qui, seul, peut arracher le pouvoir à la bourgeoisie et mettre fin au
capitalisme et à son avatar ultime, l’impérialisme.
Le
24 septembre 1957, Little Rock, capitale de l'Arkansas, offrait un
spectacle inédit : le président Eisenhower y avait envoyé l'armée et les
parachutistes, toute une division aéroportée, pour faire entrer dans le
lycée de Central High, jusqu'alors réservé aux Blancs, neuf élèves
noirs. La détermination de la population noire à briser une ségrégation
qui privait de fait les Noirs du droit à l'éducation, tenant tête à la
violence haineuse des racistes, obligeait le président à intervenir.
C'est trois ans plus tôt, en 1954, au terme d'une bataille juridique
menée par l'aile modérée du mouvement noir, que la Cour suprême avait
déclaré illégale la ségrégation scolaire qui, dans le sud des
États-Unis, interdisait aux élèves noirs de fréquenter des collèges
jusqu'alors réservés aux élèves blancs. Mais les réticences des
dirigeants politiques et de l'appareil d'État à faire respecter les
quelques mesures en faveur des droits des Noirs, que ceux-ci avaient
réussi à obtenir de la Cour suprême après des luttes courageuses et
opiniâtres, encourageaient les racistes à s'opposer par la force à tout
début d'application, en particulier dans le sud des États-Unis.
Si bien que lorsque le maire de Little Rock tenta un tout début de
déségrégation dans un seul lycée de la ville en y inscrivant neuf élèves
noirs, le gouverneur de l'État, qui cherchait l'appui des racistes pour
sa réélection, encouragea ces derniers à se mobiliser et fit savoir, la
veille de la rentrée scolaire, le 2 septembre, qu'il mobiliserait la
Garde nationale contre les élèves noirs, et que, s'il le fallait, " le
sang coulerait dans les rues ". Ces propos, raconte une militante noire,
" électrifièrent Little Rock. Le lendemain matin, ils choquèrent les
États-Unis. À midi, ils horrifiaient le monde entier. "
Le 3 septembre 1957, neuf élèves noirs se présentèrent donc à
l'entrée du lycée. Les racistes ainsi qu'une unité de la Garde
nationale, baïonnette au canon, les empêchèrent de pénétrer. Mais ils
refusèrent d'intégrer une école noire et la Garde nationale resta campée
devant le lycée pendant des jours, jusqu'à ce qu'Eisenhower convainque
le gouverneur de bien vouloir retirer ses troupes.
Celui-ci finit par obtempérer mais en appelant, à la télévision, les
élèves noirs à renoncer à se présenter au lycée, ce qui revenait à
appeler tous les racistes à se mobiliser pour les en empêcher. Le 23
septembre, des centaines de ségrégationistes se massèrent devant le
lycée. Ils tabassèrent trois journalistes noirs pris pour des parents
d'élèves, pendant que les neuf lycéens, escortés par la police
municipale, réussissaient à pénétrer dans le lycée par une porte
latérale.
Dès qu'ils apprirent la nouvelle, la foule des racistes mena l'assaut
contre le lycée. La police réussit à en extraire les neuf élèves et à
les reconduire chez eux. Ils avaient échappé au lynchage. Mais la
tension était à son comble dans la ville. Et les autorités avaient tout
lieu de craindre que la population noire se mobilise tout entière pour
faire respecter ses droits.
Après tout, c'est bien ce qui venait de se passer à Montgomery en
Alabama, où toute la population noire de la ville avait fait bloc et
s'était organisée avec un courage sans faille pour boycotter les bus de
la ville pendant une année entière jusqu'à obtenir, en décembre 1956, la
fin de la ségrégation dans ces transports publics.
Un peu partout dans le pays, des incidents plus ou moins graves
témoignaient d'une révolte profonde des Noirs contre les humiliations
qu'on leur faisait subir et d'une volonté d'affirmer leur dignité
d'homme et de femme, quel qu'en soit le prix. Voilà qui ne pouvait
qu'effrayer les autorités.
Devant la tension croissante, le maire de Little Rock demanda donc
l'intervention des troupes fédérales. Le lendemain, 24 septembre, le
président Eisenhower décidait d'envoyer ses troupes. Et c'est escortés
de parachutistes et de jeeps avec des mitrailleuses que les neuf élèves
noirs purent intégrer le lycée. Ils durent encore affronter pendant des
mois les vexations et les quolibets des élèves racistes. " Tous les
matins pendant neuf mois nous nous levions, nous cirions nos chaussures,
et nous partions à la guerre ", déclara l'un des neuf élèves.
Cette obstination, qui puisait sa force dans un mouvement noir en
plein développement, fut aussi un stimulant et un exemple pour les
adversaires de la ségrégation. Il fallut encore deux ans de lutte pour
que Little Rock commence une déségrégation progressive. Mais cette
affaire nourrit la colère et la mobilisation d'une génération qui
entendait briser la ségrégation dans les écoles, mais aussi dans les
universités, les restaurants et tous les lieux publics jusqu'alors
interdits aux Noirs.
Tout ce qui fut obtenu alors le fut grâce à ces luttes menées avec courage et acharnement.
Le
12 septembre 1977 Steve Biko, leader du Mouvement de la Conscience
Noire (Black Consciousness Movement), mouvement anti-apartheid qu'il
avait fondé, était froidement assassiné dans sa cellule par les
tortionnaires du régime sud-africain. Le gouvernement tenta de faire
croire qu'il était mort à cause d'une " grève de la faim ". Le ministre
de la Justice de l'époque déclara même, avec cynisme, que sa mort " le
laissait froid ". L'assassinat de ce dirigeant du mouvement
anti-apartheid (Nelson Mandela était en prison) ne fit pas taire la
contestation. Au contraire, celle-ci s'amplifia, d'abord au sein du
pays, mais aussi au niveau international. Les instances internationales
telles que l'ONU, qui avaient jusqu'alors marqué une certaine
bienveillance à l'égard du régime raciste sud-africain, furent
contraintes, pour la première fois, de prendre des sanctions.
La vie militante de Steve Biko, médecin de 30 ans, se confond avec
celle des masses sud-africaines en lutte contre le régime de l'apartheid
et pour leur émancipation sociale. Cette politique de ségrégation
raciale, mise en place par le Parti National en 1948 en Afrique du Sud,
prétendait se justifier par le développement séparé des races : les
Blancs, minoritaires, descendants des colons blancs, dirigeaient le
pays, occupaient les postes politiques, détenaient les usines, les
grandes propriétés foncières, tandis que les Noirs, majoritaires,
étaient considérés comme des citoyens de seconde zone dans leur propre
pays. Ils étaient parqués dans des ghettos (les townships) et des
réserves appelées " bantoustans ".
Le pouvoir réprimait violemment le moindre signe de contestation et
de révolte. Le Parti Communiste mais aussi l'ANC (l'African National
Congress) étaient interdits. Leurs dirigeants étaient arrêtés,
emprisonnés, voire assassinés. Bien que la répression du régime
sud-africain fût féroce, comme à Sharpeville en 1960 où les forces de
répression tirèrent sur la foule, les Noirs d'Afrique du Sud
s'organisaient et contestaient de plus en plus le régime raciste blanc.
Le mouvement ouvrier s'organisait. Des syndicats se formaient dans la
clandestinité. La jeunesse scolarisée se politisait.
Steve Biko prit part à toutes les luttes anti-apartheid de l'époque
et devint l'un des leaders nationalistes de la population noire des plus
en vue. Il fut plusieurs fois arrêté et jeté en prison.
En juin 1976, le gouvernement décida d'imposer aux élèves noirs
l'afrikaans, c'est-à-dire la langue des colonisateurs boers (les
premiers colons hollandais). Cela fut à l'origine des émeutes de la
jeunesse scolarisée dans le ghetto noir de Soweto, situé dans la
banlieue de Johannesburg.
Cette humiliation supplémentaire poussa la jeunesse dans la rue, tant
la haine accumulée contre le régime était profonde. La répression des
émeutes de Soweto fut sanglante. La police tira sur les jeunes, lâcha
les chiens, tandis que tanks et hélicoptères quadrillaient les quartiers
pauvres. Le bilan de la répression fut de 1 000 blessés et 1 300
arrestations et environ 600 morts selon les chiffres officiels, sans
doute près d'un millier. Le gouvernement accentua la répression en
jetant en prison les militants politiques et syndicaux afin de tenter de
décapiter le mouvement de contestation populaire. Arrêté et torturé,
Steve Biko fut parmi les victimes. Mais les luttes contre le régime de
l'apartheid n'en continuèrent pas moins, jusqu'à son abolition en 1991.
Le gouvernement sud-africain, auquel participent désormais Blancs et
Noirs, vient de célébrer en grande pompe le trentième anniversaire de la
mort de Steve Biko et lui rend hommage. Mais, malgré les changements
politiques de ces dernières années, la population noire d'Afrique du Sud
est toujours frappée dans sa très grande majorité par la pauvreté, le
chômage et la misère. Soweto reste un ghetto comme il y en a encore tant
d'autres. 87 % des terres cultivables sont toujours aux mains des
grands propriétaires fonciers blancs. Si la ségrégation raciale
officialisée fait désormais partie du passé, la ségrégation sociale
subsiste pour les masses noires pauvres.
Le film Le Cri de la Liberté (Cry Freedom), du réalisateur Richard
Attenborough, sorti en 1987, retrace la vie militante de Steve Biko et
son assassinat par les forces de l'ordre ségrégationnistes. Il met en
évidence toute la période de montée des luttes anti-apartheid du peuple
sud-africain, évoquant notamment les émeutes de Soweto en 1976.
Il
y a vingt ans, le 12 septembre 1980, les habitants d'Istanbul et des
grandes villes turques étaient réveillés par un fracas de chars occupant
la rue. L'armée, avec à sa tête le chef de l'état-major, le général
Kenan Evren, venait de prendre le pouvoir. Le gouvernement était démis,
l'Assemblée nationale était dissoute, de même que l'ensemble des partis
politiques, dont les dirigeants étaient arrêtés et les biens saisis, les
syndicats et les grèves étaient interdits. La radio officielle
annonçait que l'armée contrôlait la situation et que le calme régnait
dans l'ensemble du pays. Le général Evren indiquait qu'une nouvelle
Constitution serait mise en place dès que possible et que, après avoir
accompli son oeuvre, l'armée transmettrait au plus vite l'administration
du pays " à un régime démocratique, fondé sur les principes de la
laïcité et du droit ".
Dans l'immédiat cependant, la prise de pouvoir de l'armée se
traduisit par une vague de répression. Selon le bilan fait plus tard par
la presse turque, 650 000 personnes furent arrêtées, 230 000 passèrent
en jugement, dont 7 000 pour lesquelles la peine de mort fut requise.
Celle-ci fut prononcée dans 517 cas, et cinquante personnes
effectivement exécutées. Et ce bilan chiffré ne dit rien des
innombrables exactions, des tortures et des violences en tout genre qui
accompagnèrent l'action de l'armée, des vies brisées, des militants ne
trouvant plus de travail et forcés de s'expatrier.
Instabilité politique et sociale
Le coup d'Etat militaire n'était certes pas une surprise. Depuis que
le fondateur de la Turquie moderne, Mustafa Kemal, s'est appuyé sur
l'armée pour prendre le pouvoir au lendemain de la Première Guerre
mondiale, l'armée turque n'a jamais été bien loin du gouvernement, même
si le régime s'est souvent affublé d'une façade parlementaire. En 1960
et 1971 déjà, l'armée était intervenue pour mettre fin aux jeux
parlementaires et exercer elle-même le pouvoir. Encore une fois, en
cette année 1980, le but de l'armée était, par son coup d'Etat, de
mettre fin à une instabilité politique et sociale qui pouvait devenir
dangereuse pour la bourgeoisie.
Les années soixante et soixante-dix avaient été marquées, en
particulier, par le développement de la combativité ouvrière. Le
développement numérique de la classe ouvrière, sa jeunesse, sa situation
proche de la misère, l'inflation de l'ordre de 100 % par an, tout cela
entraînait le développement de ses luttes. On avait assisté au
développement d'un nouveau syndicat, la DISK (Confédération des
Syndicats Ouvriers Révolutionnaires), formé entre autres par des
dirigeants syndicaux proches du PC turc, et plus combatif que le vieux
syndicat officiel Türk-Is.
A ces luttes répondait souvent la répression, voire l'action armée de
milices d'extrême droite ou bien les provocations des services secrets.
Le 1er mai 1977, place Taksim à Istanbul, des tireurs postés sur les
toits avaient tiré sur les manifestants ouvriers, faisant 34 tués. En
décembre 1978, dans la ville de Kahramanmaras, des milices d'extrême
droite avaient accompli une véritable expédition punitive contre la
population locale, faisant des centaines de morts. Mais ces actions, et
d'autres comportant parfois l'intervention directe de l'armée pour
affronter des grévistes, n'avaient pas entamé la combativité ouvrière.
En même temps, sur le plan politique, l'instabilité dominait, marquée
par l'alternance au pouvoir du Parti Républicain du Peuple du
social-démocrate Bülent Ecevit (aujourd'hui de nouveau au gouvernement)
et du Parti de la Justice, de droite, de Demirel. Mais ces gouvernements
montraient, surtout, leur incapacité à mettre fin à la crise politique,
économique et sociale.
Les actions de l'armée et celles de l'extrême droite étaient une
annonce claire. L'état de siège avait été proclamé dans de nombreux
départements. En janvier 1980 l'état-major avait lancé un premier
avertissement aux " civils " disant qu'elle ne laisserait pas le
désordre s'installer dans le pays. En juillet 1980, l'extrême droite
avait assassiné Kemal Türkler, un des fondateurs de la DISK et dirigeant
du syndicat de la métallurgie. Mais ni les syndicats, ni les
organisations de gauche, ni même celles d'extrême gauche souvent
d'inspiration maoïste ou guevariste, n'étaient prêtes à préparer la
classe ouvrière à faire face à un coup d'Etat.
L'armée contre la classe ouvrière
Pour plusieurs années, celui-ci allait donc faire tomber une chape de
plomb sur la Turquie. Bien sûr l'armée se présentait comme un arbitre
au-dessus des classes, voulant éviter au pays une guerre civile et
notamment stopper le développement du terrorisme dont était responsable
essentiellement l'extrême droite. La répression en Turquie n'atteignit
pas non plus le degré de férocité que l'on avait connu lors des coups
d'Etat des années soixante-dix au Chili, en Argentine. Mais malgré tout,
la répression visait essentiellement la classe ouvrière. L'armée, la
bourgeoisie, l'appareil d'Etat voulaient mettre un coup d'arrêt au
développement de sa combativité et de sa confiance en elle-même, à
laquelle on assistait depuis des années. Le résultat du coup d'Etat fut
de geler pour quelques années toutes les réactions ouvrières, et
notamment ses réactions de défense face à l'inflation, qui n'en continua
pas moins. Ainsi, en quelques années, les salaires ouvriers réels
furent pratiquement divisés par deux. La " stabilisation économique "
que les militaires disaient rechercher fut ainsi payée d'abord par les
travailleurs et la population pauvre.
Dans la période suivante, l'armée allait quitter peu à peu le devant
de la scène politique, mais cela non sans avoir mis en place une
nouvelle Constitution. Un nouveau système électoral à logique
majoritaire limita les possibilités des petits partis d'avoir des élus
au Parlement. Une nouvelle législation sur le droit de grève plaça
celui-ci dans le cadre d'une réglementation très stricte renforçant
énormément le pouvoir des bureaucraties syndicales. Enfin, le rôle
politique de l'armée fut institutionnalisé par la création du MGK, le "
Conseil National de Sécurité ", sorte de super-gouvernement dans lequel
les ministres durent siéger aux côtés des chefs de l'armée.
A partir du milieu des années quatre-vingt cependant, l'emprise de
l'armée allait peu à peu se relâcher. Les anciens dirigeants politiques,
les Demirel et les Ecevit, refirent peu à peu surface. Une certaine
effervescence politique se manifesta de nouveau. Dès 1986 on assista à
de premières grèves. En 1989, il y eut une multiplication des luttes,
les travailleurs bravant l'interdiction de faire grève en déclarant que,
s'ils quittaient le travail en masse, c'était " pour se rendre chez le
médecin "... En 1990-1991, ce fut la grande grève des mineurs de
Zonguldak qui, à plusieurs dizaines de milliers, entamèrent une marche
sur Ankara. Dix ans après le coup d'Etat du général Evren, la classe
ouvrière turque démontrait ainsi qu'elle n'était nullement brisée.
Depuis, les gouvernements qui ont remplacé le pouvoir direct des
militaires se succèdent en se discréditant rapidement. L'inflation qui
oscille entre 80 et 100 % l'an, les scandales de corruption, la
pourriture d'une armée et d'une police gangrenées par l'extrême droite,
l'arbitraire, la torture qui est monnaie courante dans les prisons, tel
est le visage du régime turc même après son retour à la " démocratie "
parlementaire. L'armée a quitté le devant de la scène politique, mais
elle n'en adresse pas moins périodiquement ses remontrances aux
gouvernements civils. Pendant plus de dix ans, c'est elle qui a dicté
pratiquement seule la politique de terre brûlée menée contre la guérilla
du Kurdistan.
Mais depuis des années aussi, c'est ce même régime qui, pour
gouverner contre la classe ouvrière, a largement besoin du secours des
bureaucraties syndicales et de la législation, mise en place par les
militaires, qui renforce celle-ci face aux travailleurs. Et c'est l'aveu
qu'au fond, malgré tout, la classe ouvrière reste une force dont les
dirigeants turcs sont contraints de tenir compte.
Le
peuple palestinien se trouve toujours aujourd'hui dans une situation
tragique. Le processus que l'on appelle " de paix " avec Israël n'a
évidemment rien résolu. Il a permis surtout à Israël de se sortir -
momentanément du moins - du bourbier sanglant dans lequel se débattait
son armée du fait de l'Intifada. Arafat et ses proches, qui ont pesé de
tout leur poids pour mettre un terme à cette " guerre des pierres ", ont
obtenu en échange quelques confettis de territoires en Cisjordanie,
ainsi que le contrôle de ce vaste bidonville que constitue Gaza. Mais la
population palestinienne n'a vu en rien son sort s'améliorer.
Des potentialités révolutionnaires
Pourtant, il y a trente ans, dans les années soixante-dix, de tout
autres perspectives semblaient exister pour le peuple palestinien. Les
organisations nationalistes palestiniennes étaient au sommet de leur
force. Quelques années auparavant, en 1967, la guerre des Six Jours
entre Israël et les pays arabes s'était terminée par la débâcle
militaire de ces derniers. L'occupation de la Cisjordanie par Israël
avait entraîné un nouvel exode massif de population palestinienne, en
particulier vers la Jordanie toute proche. Cette défaite modifia considérablement les rapports de force dans la
région. Elle renforça bien sûr Israël, mais ébranla aussi profondément
tous les régimes arabes qui s'étaient montrés aussi militairement
impuissants. En particulier, la population palestinienne perdit
confiance dans la capacité de ces régimes à résoudre ses problèmes et se
tourna vers les organisations nationalistes, jusque-là très
minoritaires.
C'est ainsi que des dizaines de milliers de réfugiés, jeunes et moins
jeunes, affluèrent dans les organisations palestiniennes, en
particulier vers le Fath de Yasser Arafat ou le FPLP de Georges Habache,
qui proposaient de poursuivre la lutte armée.
La Jordanie, qui possède la frontière la plus longue avec Israël,
devint dès lors le fief de ces organisations. Dans ce pays
semi-désertique, les Palestiniens étaient désormais majoritaires. Les
commandos armés palestiniens avaient pignon sur rue et comptaient plus
de 40 000 combattants, les " fedayins " ; l'armée jordanienne elle-même
était composée en majorité de Palestiniens. De fait, les dirigeants de
l'OLP, l'Organisation de Libération de la Palestine, apparaissaient
comme les futurs maîtres du pays.
Cette montée en puissance du mouvement palestinien posait bien sûr un
sérieux problème au roi de Jordanie, mais il en posait aussi à tous les
régimes arabes, ainsi qu'à l'impérialisme américain et à ses alliés.
Depuis la fondation de l'Etat d'Israël en 1948, les dictateurs arabes
utilisaient la tragédie du peuple palestinien pour justifier les
malheurs de leur propre peuple, et présentaient le problème palestinien
comme celui de tous les Arabes. Ils encourageaient ainsi eux-mêmes les
fellahs égyptiens, syriens, irakiens ou jordaniens à se sentir
totalement solidaires du réfugié palestinien, à partager ses aspirations
et ses espoirs, à se sentir, en un mot, palestiniens.
Tant que les organisations palestiniennes étaient pratiquement
inexistantes, cette démagogie n'avait pas trop de conséquences. Mais
avec leur développement, il en allait différemment. Présents dans de
nombreux pays arabes, les réfugies palestiniens, devenus des combattants
organisés militairement de façon autonome à l'égard des régimes arabes,
étaient désormais un symbole pour tous les pauvres de la région. Et
eux, qui n'étaient que quelques dizaines de milliers dans leurs
organisations, pouvaient devenir un point de ralliement pour des
dizaines de millions d'hommes, pour tous les peuples de la région.
C'était là une énorme force, potentiellement révolutionnaire, qui
constituait une menace, non seulement pour Israël et pour l'impérialisme
mais aussi pour les régimes arabes corrompus, et qui aurait pu
permettre d'affronter l'impérialisme avec des moyens bien différents.
Les Palestiniens n'en avaient sans doute guère conscience et en tout
cas leurs dirigeants ne voulaient pas d'une telle perspective. Au
contraire, Arafat, tout comme Habache qui se présentait pourtant
volontiers comme marxiste, répétaient à tout-va que leurs ambitions
étaient purement palestiniennes et qu'il n'était pas question pour eux
de s'ingérer dans les affaires intérieures des Etats arabes.
Hussein passe à l'action
Mais pour les dirigeants de ces pays, comme pour l'impérialisme, ce
n'était pas suffisant. Les uns comme les autres ne se fiaient que
partiellement à Arafat et à ses compagnons pour contrôler les
Palestiniens.
Le roi Hussein de Jordanie, le plus immédiatement concerné, se
chargea donc de la répression. Pour passer à l'action, on saisit
l'occasion du plan Rogers, un prétendu plan américain de paix qui fut
accepté durant l'été 1970 par l'URSS, les pays arabes, et dont Israël
fit mine de bien vouloir discuter. A ce moment, le Fath et surtout le
FPLP de Habache menaient une campagne de détournements d'avions et
d'attentats. Les organisations palestiniennes furent présentées comme
les saboteurs de toute tentative de paix. Et c'est avec la bénédiction
du monde entier - du leader égyptien Nasser, de l'Américain Nixon ou du
Russe Kossyguine - que Hussein lança ses troupes contre les fedayins.
Le 17 septembre 1970, l'armée jordanienne utilisa ses blindés et son
aviation au sein même des principales villes du pays, pilonnant les
positions des organisations palestiniennes. La direction de l'OLP laissa
les groupes de fedayins complètement livrés à eux-mêmes, sans
directives. Ils furent vaincus les uns après les autres. Leur combat fut
cependant héroïque et, malgré des milliers de morts, les troupes
jordaniennes ne purent en venir à bout rapidement. Cette résistance
acharnée obligea d'ailleurs les Etats arabes, tous complices, à
condamner verbalement Hussein, et celui-ci dut conclure un accord de
cessez-le-feu avec Arafat.
Le leader palestinien, fidèle à sa politique, chercha surtout à
retrouver le soutien de ces dirigeants arabes qui venaient pourtant de
laisser massacrer ses troupes. Il accepta les conditions de Hussein et
fit évacuer progressivement ses combattants hors de Jordanie (en partie
vers le Liban, où un drame similaire allait se jouer quelques années
plus tard).
L'OLP avait laissé les fedayins se battre seuls, sans même les
préparer, et elle venait d'essuyer son premier désastre. Mais surtout,
en refusant de combattre les régimes arabes, qui se révélaient aussi des
ennemis du peuple palestinien, tout comme Israël et l'impérialisme,
elle s'engageait dans une logique de capitulations successives qui
n'allait plus se démentir par la suite, dégradant toujours plus la
situation du peuple palestinien et de ses leaders. On le vérifie plus
que jamais aujourd'hui.
Le
5 septembre 1960 débutait devant un tribunal militaire, à Paris, le
procès de militants algériens du FLN et d'un réseau métropolitain de
soutien à ce dernier, le " réseau Jeanson ", du nom de son initiateur.
Francis Jeanson avait organisé des militants qui se donnaient comme
objectif d'" organiser l'hébergement en France des responsables du Front
et faciliter l'acheminement vers l'extérieur des sommes versées à cette
organisation par les travailleurs algériens ". On les appelait " les
porteurs de valises ".
Le jour même où le procès commençait, fut annoncée la " Déclaration
sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie " dit " Manifeste
des 121 ". 121 personnalités des arts, du spectacle, de la science ou
de l'université, et des plus connus tels Sartre, André Breton, Théodore
Monod, Pierre Boulez, Simone Signoret, y affirmaient courageusement non
pas un soutien de pure forme avec les accusés, mais leur solidarité avec
le combat du FLN. Ils justifiaient également le refus de combattre en
Algérie et la désertion de soldats français.
Cet appel fit grand bruit. Depuis le début de la guerre en Algérie,
en 1954, individuellement ou collectivement, des intellectuels s'étaient
déjà élevés contre tel ou tel crime et méfait de la guerre, en
particulier contre la pratique de la torture. Mais le Manifeste des 121
était le premier du genre à avoir une telle ampleur et surtout un tel
contenu. Venant d'un milieu habituellement peu enclin, sauf exceptions
individuelles, à contester la loi et l'Etat, cette incitation de fait à
la désertion était un camouflet pour celui-ci, pour ses gradés, ses
juges et le gouvernement de Gaulle. Leur réaction ne se fit pas
attendre. Ainsi, certains signataires fonctionnaires furent révoqués,
tel l'universitaire Pierre Vidal-Naquet, ou le mathématicien Laurent
Schwartz, professeur à l'ƒcole polytechnique dont le fils fut même
enlevé par l'extrême droite.
Bien sûr, l'initiative des 121 eut un impact limité, touchant surtout
les enseignants et les étudiants dont bon nombre n'avaient pas la
moindre envie de partir faire la guerre en Algérie. La guerre allait
durer près de deux années encore.
De leur côté, les forces qui en France disposaient alors du crédit et
des militants nécessaires pour tenter de mobiliser collectivement les
masses contre la guerre, le PCF et la CGT, se gardaient bien de le faire
ou ne le firent que de façon très limitée. Jamais elles n'en appelèrent
à la force collective des travailleurs pour refuser à l'Etat et à
l'armée les moyens de leur guerre contre le peuple algérien. Jamais
elles ne tentèrent par exemple de convaincre les travailleurs de refuser
les impôts, le transport des armes ou la fabrication du matériel de
guerre. Le PCF et la CGT critiquèrent même l'incitation à l'insoumission
du Manifeste des 121 sous prétexte que c'était un geste individuel. Or
ces organisations, elles, auraient eu l'occasion de tenter d'organiser
le refus collectif de la guerre en 1955 et 1956, lorsque les
gouvernements de l'époque ordonnèrent le rappel des réservistes puis
l'envoi du contingent en Algérie. En effet, des recrues, des " rappelés "
principalement, tentèrent alors dans plusieurs endroits de bloquer les
trains pour ne pas partir, avec souvent la participation de membres du
PCF ou de la JC. Mais le PCF ne fit rien alors pour essayer d'en faire
un mouvement général et politique contre la guerre coloniale. Pire, en
mars 1956, il vota les pouvoirs spéciaux au socialiste Guy Mollet qui
les utilisa pour étendre la guerre et envoyer justement en Algérie les
appelés du contingent. La principale opposition à la guerre d'Algérie se
manifesta donc dans les milieux intellectuels et étudiants. Le
manifeste des 121, de 1960, puis un peu plus tard les manifestations de
l'UNEF allaient contraindre PCF et CGT à manifester à leur tour. Mais
c'était après six ans de guerre durant lesquels ils étaient restés
passifs, quand ils n'avaient pas carrément apporté leur caution à des
gouvernements qui accentuaient la guerre, comme celui de Guy Mollet.