dimanche 1 février 2009

:: Grève générale en Guadeloupe, des liens pour comprendre

Conséquence des rapports sociaux de notre époque, on assiste depuis belle lurette à la disparition d’un discours de classe des champs politique et intellectuel. Le champ journalistique n’est évidemment pas épargné : ne vivant pas en autarcie dans quelques sphères miraculeusement indépendantes des rapports de force qui se jouent dans la société, il est donc lui aussi très malade. La preuve en est quotidienne, sur chaque sujet qui touche de près ou de loin les réalités sociales de notre monde. 
Il n'y a donc pas de quoi être surpris de la quasi-absence sur les ondes ou dans la presse d'éclairages pertinents sur la grève générale qui touche la Guadeloupe depuis le 20 janvier. Dans les circonstances actuelles, le public doit donc se contenter du strict minimum : des images inutiles d'un abrutis excédé forçant un barrage routier et/ou les propos, tout aussi inutiles, d'un secrétaire d'Etat aux affaires coloniales. Et cela dans le meilleur des cas seulement : dans la presse de référence, en l’occurrence dans Le Monde du 3 février, pas une ligne sur l’une des plus importantes mobilisations ouvrières de ces dernières décennies.
Oh, bien sûr, on pourrait simplement interpréter ce silence comme la preuve d’une presse résolument placée du côté de l’ordre. Certes. Des journalistes qui nous donnent chaque jour la preuve que leur ignorance crasse ne relève pas simplement de l’abrutissement involontaire mais bien davantage d’un exercice de style consistant à dire le monde ainsi que les puissants veulent l’entendre, de tels cuistres ou fieffées crapules ne manquent pas. Mais cela ne touche, à mon sens, qu’une part minoritaire du champ. Les autres, tout simplement, s’en foutent, ne comprennent pas la lutte des classes ou ont tout bonnement raté l’avion du sous-ministre…

Pour comprendre ce qui se passe en Guadeloupe, je vous donc donne quelques liens. D'abord dans Combat Ouvrier (l'équivalent sur l'île de Lutte ouvrière) dont l'un des principaux militants, Jean-Marie Nomertin, dirige sur place la CGT. Dans cet article, intitulé Le point sur le mouvement, on apprend que : 

  • La grève est totale dans toutes les grandes entreprises. Dans d'autres, plus petites comme certaines compagnies d'assurance ou un peu plus grandes comme la BNP, un certain nombre d'employés ont repris le travail, partiellement ou totalement. Dans les banques, seuls ceux de la BFC autour de la CGTG sont en grève totale et permanente. Dans les autres établissements, certains se remettent en grève ou au travail d'un jour à l'autre.
  • Dans les deux grands centres commerciaux: Carrefour des Abymes et Carrefour de Baie-Mahault, super marchés et boutiques sont fermés pour cause de grève.
  • Les travailleurs de l'EDF sont en grève et procèdent à des coupures tournantes. En gros, deux heures de coupure par jour par rotation géographique. Pour ceux de la Générale des eaux, c'est le même principe qui a été adopté.
  • Les agents hospitaliers qui peuvent difficilement faire une grève effective sont mobilisés. Ils ont dressé une tente devant le CHU de Pointe à Pitre et se rassemblent autour après le service minimum et les obligations imposées par les soins à donner aux malades. Ils sont nombreux à se joindre aux manifestations, nombreux à venir aux meetings.
  • Les journalistes et animateurs de RFO ont rejoint la grève générale depuis trois jours. Les programmes sont perturbés mais les grévistes ont décidé eux-mêmes de retransmettre en direct les négociations à la télévision.
  • Toute la zone dite industrielle de Jarry qui concentre des centaines de petites entreprises et près de 8000 travailleurs est quasi morte. 
  • Les transporteurs aussi sont en grève. Il n'y a pas de transports en commun. De toute façon, aucune station d'essence ne fonctionne. Les travailleurs y sont en grève en une sorte d'alliance tactique avec les gérants des stations services. Personne ne veut l'ouverture de nouvelles stations- service automatisées avec carte de crédit et self service. Les gérants n'en veulent pas en raison de la concurrence et les travailleurs non plus pour éviter la contagion de ce genre de stations et les risques de licenciements progressifs des pompistes et des employés des magasins de ces stations.
  • En Guadeloupe, ce sont encore les pompistes qui font le service d'essence aux conducteurs et cela concerne des centaines de jeunes travailleurs. Ce mouvement des travailleurs des stations service est organisé et tenu particulièrement par le syndicat UTPP-UGTG (Union des travailleurs des produits pétroliers).
    Les lycées, l'université sont fermés sans qu'on sache combien d'enseignants sont réellement en grève, le recteur ayant décidé de fermer les établissements sans attendre les décisions prises par les personnels dans chaque lycée.
  • A l'université Antilles Guyane, les personnels enseignants et ouvriers ont créé un comité de grève. Les examens ont été reportés à une date ultérieure.
  • Les travailleurs municipaux sont en grève dans les grandes villes totalement comme aux Abymes, la plus grande ville de la Guadeloupe ou partiellement. Signalons à Goyave, la grève des municipaux qui est totale depuis déjà plusieurs semaines, bien avant le début de la grève générale. Dans beaucoup de communes, les bureaux sont fermés.
A lire également 
  • sur le site 1000 babords Depuis douze jours en Guadeloupe : grève générale et illimitée"Silence médiatique en métropole !! Depuis douze jours en Guadeloupe une grève générale et illimitée bloque complètement l’île, qui pour info est également un département français. Les magasins, comme les stations essence, ne sont plus ravitaillés. L’administration est en grève, les écoles fermées, des manifestations regroupant entre 40000 et 50000 personnes défilent à Pointe-à-Pitre (l’île compte 400 000 habitants...) et dans les autres communes (Basse-Terre, Le Gosier, ...) depuis le 20 janvier. Il s’agit d’un mouvement social sans précédent !" (...). 
  • Pour compléter, vous trouverez dans Rouge un éditorial de Krivine  et dans LO une série d'articles factuels assez completsGuadeloupe : la grève générale se poursuit et se renforce. [LO]  : "la grève générale se poursuit en Guadeloupe depuis le 20 janvier. Cette grève a été préparée et déclenchée par un collectif d'organisations, au nombre de 49 aujourd'hui, regroupées sous le nom de Lyannaj kont pwofitasyon (liaison contre l'exploitation outrancière). Ces organisations sont syndicales (UGTG, CGTG, CTU, FO, CFDT), politiques avec le Parti Communiste, Combat Ouvrier, l'Alliance nationale Guadeloupe , l'UPLG et d'autres, des unions de producteurs, des transporteurs, le syndicat des pêcheurs et des associations culturelles très populaires en Guadeloupe, dont les groupes Akiyo, Kamodjaka et Voukoum." (...). Guadeloupe - Les trois grands centres de ralliement des grévistes et Guadeloupe - Une négociation animée. Extrait de ce dernier : "Les milliers de gens qui ont suivi ce « débat-négociation » ont été très satisfaits de voir ceux qui les représentent dénoncer avec vigueur et conviction les méfaits des patrons et du capitalisme, dénoncer des marges inexplicables sur les produits, bien au-delà des prétendus frais d'approche dû à notre éloignement de l'Europe. Ils étaient contents de voir dénoncer l'appétit de subventions et de défiscalisations de ces gens-là et leur refus de toute amélioration des salaires des travailleurs, dont un grand nombre vivent avec des emplois précaires, bien au-dessous du smic actuel, et souvent à la limite ou au-dessous du seuil de pauvreté. Les signes d'encouragement et d'adhésion se multiplient dans la population pauvre envers la grève  ! L'attitude pleine de fermeté et de détermination des deux responsables de l'UGTG et de la CGTG exprimait la volonté de milliers de grévistes et de milliers de pauvres qui soutiennent la grève et qui veulent qu'elle tienne bon jusqu'à ce que ce patronat arrogant et méprisant cède sur les revendications de salaire, et que l'État cède sur le problème de l'augmentation du smic conformément au coût de la vie locale".
  • Vous pouvez également prendre connaissance sur le site du syndicat UGTG de la plate forme de revendications -- dans l'Humanité, son dirigeant, Jean-Marie Nomertin (et militant de Combat ouvrier) donne ici un entretien. Dans Rue89, vous pouvez lire un entretien avec un des leaders du mouvement, Elie Domota. Dans L'Humanité encore, quelques articles également sont à lire : La Guadeloupe rassemblée dans la grève générale et   Guadeloupe : la grève générale se poursuitEnfin, une série de reportages vidéos sont visibles sur ce site. 
Dans Combat ouvrier, on apprend que se sera peut-être le tour de la Martinique de rejoindre le mouvement à partir du 5 février. En attendant, en France, les organisations syndicales ont décidé de ne rien faire pour amplifier le mouvement du 29 février. Elles attendent, disent-elles, de voir ce que Sarkozy va dire à la télé, alors qu'elles savent très pertinnement que, quoi que le président jacasse, il s'agira pour le gouvernement, dans le fond, et dans tous les cas, de favoriser le patronat et de faire payer la crise aux travailleurs. Misère...

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Cher Recriweb,

Fâché ? susceptible ? OK, je respecte votre demande, je ne twitterai plus avec vous.
Cependant, je continuerai à vous suivre « follow » sur Twitter et sur votre site car vos ressources et points de vue m’intéressent.

Il se trouve que dans mon île natale, les révolutionnaires sont des fonctionnaires ou assimilés avec un privilège de 40 % de vie chère en plus de leurs rémunérations et, par conséquent ne font pas forcément l’objet d’une exploitation outrancière (profytasyon).

Par loyauté pour feu mon père prolétaire, (plutôt lumpen prolétariat) qui payait le bifteck le même prix que la bourgeoisie locale (noire ou blanche), j’ai toujours été hermétique à leurs luttes. Je préfère demander des comptes aux personnes élues par les urnes.

La grève en Guadeloupe et en Martinique me touchent tout particulièrement. Cette grève est fondée. Toutefois, j’ai la désagréable impression que surgit je ne sais d’où quelqu’un (soutenu par un parti révolutionnaire) qui préempte mes colères et mes indignations pour servir son propre destin personnel. Il ne s’agit pas de bâtir, de construire, ni de faire des propositions mais de mettre le feu aux poudres. Je ne veux pas me tromper de combat. J’eusse tellement préféré me tromper !

Je fais partie d'une organisation réformiste qui emprunte comme vous la grille de lecture marxiste sans être fondamentaliste, intégriste et aveugle pour mener la lutte.

Ça doit être cela que l’on appelle la schizophrénie et/ou l’aliénation ;) ?

Allez ! bons vents . Voilà les choses sont dites, restons-en là. fermez le ban.

Avec tous mes respects (ou du moins avec ce qu'il m'en reste dans la tête .... selon vous)

Turone,

:: prinkipo :: a dit…

Non, Turone, je ne suis pas fâché. Au quotidien, simplement, on fait tous un certain nombre de choix ; et j'ai fait celui de lire le moins possible ceux et celles dont j'ai l'impression, toujours pénible, qu'il s'opposeront (y compris physiquement) à la classe ouvrière quand celle-ci réalisera sa force, prendra conscience de son pouvoir.

Ce que tu suggères à propos des leaders du LKP va dans ce sens. Je ne les connais pas personnellement et je ne suis pas dans le secret de leur conscience (et encore moins dans celle de Domota dont je ne partage pas toutes les idées). Ce que je sais en revanche, c'est que des mouvements de grève comme celui qui touche les Antilles sont une formidable école de démocratie pour les travailleurs. Ils apprennent d'une part à se connaître entre eux, ce qui est en soi inestimable, et ils apprennent aussi (aussi parce qu'ils en ont enfin le temps) à penser, à réfléchir à leur condition, à l'injustice ; bref, à faire de la politique. Ils apprennent aussi à juger sur leurs actes leurs dirigeants (pour l'heure, je te le concède, des dirigeants syndicaux "seulement" ; mais qui sait ? Les choses évolueront peut-être et la grève générale prendra peut-être des tournures révolutionnaires et alors les travailleurs s'organiseront eux-mêmes davantage, éliront leurs dirigeants et les révoqueront quand bon leur semblera, etc.). Pour l'heure, d'après ce que je sais, la confiance entre les grévistes et leurs représentants du LKP n'est pas remise en cause.

Ce que je sais aussi, d'où le sens de mon twitt, c'est que ton argument (ou ton impression) sur la supposée malhonnêteté des dirigeants du mouvement a toujours fait son apparition dans des situations similaires, distillé par la classe dominante (dont malheureusement beaucoup, en effet, son "élues par les urnes"). Qui plus est, si même ce que tu dis se révélerait vrai, cela n'enlèverait rien à l'engagement et aux sacrifices de milliers de travailleurs en grève pour défendre leurs intérêts.

Cette impression (il faut donc s'interroger sur l'aspiration qui la motive), en outre, véhicule un vrai mépris pour les travailleurs grévistes dont il serait ainsi sous-entendu qu'ils sont fondamentalement des ânes manipulés.

J'ai appris au cours de ma vie qu'une "organisation réformiste qui emprunte la grille de lecture marxiste sans être fondamentaliste, intégriste et aveugle pour mener la lutte" n'existe pas. Soit on est marxiste et on souhaite la suppression de la propriété privée (laquelle ne sera jamais, je le crains, décidées dans le secret des urnes des institutions actuelles) et pas besoin d'être aveugle pour cela), soit on appartient à une organisation réformiste et, en dépit de ses sincères aspirations progressistes et de sa soif de justice sociale, on finit par s'opposer à toutes remise en question de l'ordre social si celle-ci suppose le pouvoir des travailleurs (ce qu'ils nomment "la rue").

Les luttes de l'envergure de celle qui se déroule en Guadeloupe, si elle ne se termine pas dans le sang (comme par le passé, la police ayant été envoyée par des "personnes élues par les urnes"), aura été pour les travalleurs de Guadeloupe une superbe expérience.

Qui aura au moins le mérite aussi de montrer qu'il faut choisir son camp, qu'il n'y a pas vraiment d'entre deux possible. Et pardonne-moi, je ne crois pas, à te lire, que nous ayons fait le même choix... Mais, comme tu dis, j'espère aussi me tromper.

Cordialement,
Prinkipo