lundi 31 août 2015

:: Eté 1982 : l'invasion du Liban par Israël

Cinquième conflit proche-oriental impliquant Israël depuis sa création, l'invasion du Liban débutée le 4 juin 1982, fut une expédition de grande ampleur qui conduisit l'armée israélienne jusqu'à Beyrouth. Elle fit en quelques semaines des dizaines de milliers de morts dans la population libanaise et palestinienne réfugiée et causa des destructions sans nombre. L'occupation israélienne allait durer trois ans, et se prolonger par la présence de troupes jusqu'en 2000.

« Paix en Galilée » était le nom donné -- par antiphrase -- à l'opération militaire lancée sous les ordres du général Sharon, alors ministre de la Défense du gouvernement Likoud de Menahem Begin, et adepte de toujours de la manière forte. Officiellement, il s'agissait pour l'armée israélienne de s'assurer le contrôle d'une bande de 40 kilomètres au sud du Liban, de façon que les groupes palestiniens considérés comme des « terroristes » ne puissent pas atteindre le nord d'Israël de leurs roquettes.

Beyrouth-Ouest assiégé

En fait, après avoir balayé la faible armée libanaise, détruit les bases russes de missiles installées dans l'est du pays et écrasé les forces armées syriennes présentes, Sharon et ses troupes remontèrent vers le nord et atteignirent fin juin les portes de Beyrouth. Ce fut alors le début du siège de la partie occidentale de la capitale libanaise, où combattaient côte à côte les organisations de réfugiés palestiniens et les milices de la gauche. Les phalangistes, la droite chrétienne libanaise armée, prêtaient, eux, main forte aux soldats israéliens qui tentaient d'occuper Beyrouth-Ouest. Bombes au phosphore, au napalm, à fragmentation, à implosion, furent déversées sans répit sur une population affamée et assoiffée.
Le 1er août, Sharon donna l'assaut, avec l'appui de l'aviation et des chars. Le but de l'opération était de déloger les organisations palestiniennes, dont l'OLP de Yasser Arafat, qui avaient installé leurs quartiers généraux parmi les réfugiés palestiniens, dans la douzaine de camps de la partie ouest de Beyrouth, créés pour certains lors de leur expulsion en 1948.

Depuis la conclusion en 1979 des accords de Camp David, signés par le Premier ministre Begin et le président égyptien Sadate sous les auspices du président américain Carter, Israël n'avait rien fait pour que soit mise en place une autonomie administrative des territoires palestiniens occupés, pourtant prévue dans le cadre des accords. L'autre volet des accords de Camp David, la restitution à l'Egypte du Sinaï, était en revanche mise en oeuvre et libérait les troupes israéliennes de cette zone.

Pendant la restitution du Sinaï, Begin avait eu à faire face à des accusations de trahison, en référence à l'évacuation par la force des colons israéliens refusant de quitter leurs installations de Yamit, en plein Sinaï. Les offensives militaires de son gouvernement ne manquèrent pourtant pas en cette période : en 1978, l'armée israélienne était intervenue une première fois au Liban ; en 1981, l'aviation israélienne allait détruire la centrale atomique en construction de Tamuz en Irak -- acte de brigandage international qui n'entraîna que des protestations parfaitement platoniques de la part des alliés d'Israël et notamment des États-Unis. Israël allait aussi, en décembre 1981, annexer officiellement le Golan syrien qu'il occupait depuis 1967.

L'aventure guerrière de Sharon et les protestations

La guerre du Liban prit rapidement l'allure d'une aventure guerrière dans laquelle les calculs politiques personnels d'Ariel Sharon jouaient leur rôle, celui-ci tentant de s'imposer comme l'homme fort d'Israël en étant celui qui obtiendrait l'évacuation des milices palestiniennes de Beyrouth. Celle-ci fut acquise en août avec la complicité des dirigeants occidentaux, notamment américains et français, qui envoyèrent là leurs contingents sous prétexte d' « interposition » entre Palestiniens et Israéliens. Cette évacuation correspondait d'ailleurs aux souhaits des dirigeants libanais et occidentaux. Après avoir réussi, malgré la disproportion des forces, à tenir tête un certain temps à l'armée israélienne dans les faubourgs de Beyrouth, les troupes de l'OLP durent embarquer pour la Tunisie.

Dans la foulée, Sharon voulut aussi imposer à Beyrouth un gouvernement vassal d'Israël. Une élection présidentielle fut organisée, sous la protection des troupes israéliennes, imposant à la tête du Liban le chef des Phalanges d'extrême droite, Béchir Gemayel. Sharon avait déjà formulé l'idée que l'armée israélienne devait se préparer à un rôle de super-gendarme intervenant de plus en plus, aux quatre coins du Moyen-Orient, pour y installer des régimes à sa dévotion. Mais Sharon avait présumé de ses forces. Après le scandale soulevé en septembre par le massacre des Palestiniens des camps de Sabra et Chatila, puis la mort de Béchir Gemayel dans un attentat, Israël dut finalement retirer ses troupes. La situation au Liban allait être réglée plus tard par d'autres, sous l'égide de la Syrie, de l'Arabie saoudite et des États-Unis.

L'invasion du Liban marqua les limites de la politique d'aventure guerrière choisie de plus en plus par les dirigeants israéliens. L'expédition du Liban entraîna une vague de manifestations sans précédent contre la guerre. On vit des centaines de milliers de personnes manifester en septembre 1982 après les massacres de Sabra et Chatila, opérés par les miliciens de la droite libanaise avec la complicité de l'armée israélienne occupant cette partie de Beyrouth. Le pouvoir israélien fut alors contraint de faire quelques pas en arrière. Malheureusement, cette mobilisation de la population israélienne n'alla pas jusqu'à imposer à ses gouvernements le changement radical qui aurait été indispensable.

Trente ans après, ceux-ci ont mené bien d'autres aventures guerrières, continuant à s'enfermer dans l'impasse d'une politique refusant toute paix avec les Palestiniens et voulant ainsi rendre impossible une véritable coexistence entre le peuple israélien et les peuples arabes voisins.

Viviane LAFONT (LO n°2299)

:: Italie, août 1922 : la « grève légalitaire » face à la montée du fascisme

La grève générale du début du mois d'août 1922 fut la dernière tentative de mettre un coup d'arrêt à la montée du fascisme. Son échec allait ouvrir la voie à la prise du pouvoir par Mussolini trois mois plus tard, en octobre, à l'issue de la Marche sur Rome. Mais elle démontra aussi que la classe ouvrière aurait eu toutes les possibilités d'empêcher la victoire du fascisme.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, entre 1919 et 1920, l'Italie avait été secouée par une vague révolutionnaire. Au cours de ce biennio rosso (les deux années rouges), la classe ouvrière occupa les usines et la paysannerie les terres. Mais en septembre 1920 il devint évident que les dirigeants réformistes du Parti socialiste italien (PSI) et les chefs syndicaux de la Confédération générale du travail (CGL) ne voulaient pas de la révolution. Mais la bourgeoisie, elle, voulut écarter tout risque et organisa la contre-offensive, finançant et armant les Faisceaux, qui allaient donner leur nom aux bandes fascistes de Mussolini.

Celles-ci regroupaient d'anciens officiers, des nationalistes désoeuvrés, des petits bourgeois ruinés, pour faire le coup de poing contre les syndicats et jouer les briseurs de grève. Tant que le prolétariat italien était à l'offensive, ces bandes n'eurent qu'une influence toute relative. Mais le reflux des luttes, après septembre 1920, leur laissa le champ libre.

LES PREMIÈRES OFFENSIVES FASCISTES

L'expédition punitive devint le mode opératoire du fascisme. Plusieurs centaines, voire des milliers de militants fascistes concentraient leurs forces sur une localité, saccageaient les sièges des partis et des syndicats ouvriers, détruisaient les rédactions des journaux de gauche, incendiaient les bourses du travail. Ils poussaient à la démission les municipalités socialistes, passaient à tabac ou assassinaient les militants.

La première grande offensive fasciste se déroula au début de 1921 en Emilie-Romagne, là où les syndicats paysans avaient réussi à imposer aux propriétaires terriens leur contrôle sur l'embauche de la main-d'oeuvre agricole. La terreur organisée par les bandes de Mussolini permit aux propriétaires de casser les reins des organisations ouvrières. Après quoi les bandes fascistes, enhardies, s'attaquèrent à de plus grandes villes, puis à celles du Nord.

Les bandes fascistes agissaient en toute impunité, avec la complicité active des autorités et le soutien des grands propriétaires terriens et des industriels. Souvent, à la veille d'une attaque, la police ou l'armée préparaient elles-mêmes le terrain en désarmant et en emprisonnant les militants. La justice fonctionnait à sens unique. Les fascistes coupables de meurtre étaient acquittés par les tribunaux, qui en revanche avaient la main lourde contre les militants ouvriers.

En moins de deux ans, Mussolini réussit à structurer ses bandes armées au sein d'un mouvement discipliné et centralisé qui devint le Parti national fasciste (PNF). Munies de fusils fournis par l'armée, commandées par des officiers de carrière, les bandes fascistes se déplaçaient en camions, compensant leur faible nombre par la mobilité.

Le mouvement fasciste passa ainsi de 17 000 adhérents en 1919 à 30 000 en 1920 et 310 000 fin 1921. Au cours du premier semestre de l'année 1921, les bandes fascistes incendièrent et détruisirent pas moins de 25 maisons du peuple, 59 bourses du travail, 86 coopératives, 43 ligues paysannes, 50 sections socialistes, plusieurs journaux ouvriers.

FORCE DU MOUVEMENT OUVRIER... ET PASSIVITÉ DE SES DIRIGEANTS

La classe ouvrière était affaiblie, mais en 1921 le mouvement ouvrier organisé représentait toujours une force importante. La CGL regroupait 2 320 000 syndiqués, le Parti socialiste italien 4 367 sections et 217 000 adhérents. Le mouvement coopératif socialiste comptait 25 000 coopératives de consommation, de production et de crédit. De son côté, la Confédération syndicale catholique revendiquait près d'un million d'adhérents. La très grande majorité de la population et de la classe ouvrière était profondément hostile au fascisme. Sans l'aide financière de la bourgeoisie et le soutien de l'appareil d'État, mais aussi sans la passivité des dirigeants ouvriers, les fascistes n'auraient pu faire grand-chose.
Les tentatives de répondre comme il se devait à la violence fasciste ne manquèrent pas. Ainsi apparurent les Arditi del Popolo, association d'anciens combattants issus des milieux populaires et socialistes, qui se proposait de combattre le fascisme les armes à la main. Cette tentative fut très vite désavouée par le Parti socialiste. Quant au Parti communiste d'Italie, né quelques mois plus tôt de la scission du Parti socialiste, en janvier 1921, il restait très minoritaire et ses jeunes dirigeants, Bordiga et Gramsci, ne surent et ne purent prendre les initiatives nécessaires, par manque d'expérience, face à la rapidité et à la violence avec laquelle le fascisme surgit.

Le développement de la violence fasciste posait la question d'organiser la défense de la classe ouvrière avec ses propres moyens. Cela aurait voulu dire impulser la création de milices ouvrières dans les usines, les quartiers, les villes, organiser et coordonner la défense des organisations ouvrières afin de rendre coup pour coup aux bandes fascistes. Mais Turati, leader des socialistes réformistes, justifia l'immobilisme de son parti en ces termes : « Il faut avoir le courage d'être un lâche. » À un maire socialiste confronté aux violences, il écrivit en avril 1921 : « Ne répondez pas aux provocations des fascistes, ne leur donnez pas de prétextes, ne répondez pas aux injures, soyez bons, soyez des saints. (...) Tolérez, compatissez, pardonnez aussi. » Alors que les fascistes s'apprêtaient à écraser la classe ouvrière, Turati lui conseillait de se laisser conduire à l'abattoir.

Durant le premier semestre de l'année 1922, les expéditions fascistes redoublèrent de violence. Souvent les travailleurs réagirent contre les attaques, mais sans coordination d'une ville à l'autre, le PSI et la CGL refusant d'envisager une riposte générale. Il fallut attendre le 31 juillet 1922 pour que l'Alliance du travail, qui regroupait les syndicats ouvriers les plus importants, dont la CGL, appelle à une grève générale. Le but de ce qu'on allait appeler la « grève légalitaire » n'était pas de préparer la classe ouvrière à écraser les fascistes, mais d'appeler au respect de la légalité bourgeoise... au moment même où la bourgeoisie donnait carte blanche aux fascistes.

Face à un mouvement ouvrier dont les chefs indiquaient d'avance les limites de leur action, les fascistes saisirent l'occasion de faire une démonstration, lançant un ultimatum exigeant des grévistes qu'ils reprennent le travail et intervenant directement dans un certain nombre d'endroits. Les chefs du Parti socialiste, de la CGL et de l'Alliance du travail capitulèrent rapidement, décidant la fin de la grève pour le 3 août à midi. En même temps les fascistes lançaient leurs troupes à l'assaut des villes ouvrières, d'autant plus courageusement qu'ils savaient qu'ils ne rencontreraient pas de résistance.

LES JOURNÉES DE PARME

Il y eut cependant une exception notable, à Parme. Sous la direction de membres des Arditi del Popolo et notamment du député socialiste Guido Picelli, les militants ouvriers socialistes, communistes, anarchistes organisèrent un véritable front pour la défense militaire de la ville. Celle-ci se couvrit de barricades tandis que la population se mobilisait pour soutenir les combattants, repoussant les assauts successifs d'une troupe de 15 000 fascistes dirigée par Italo Balbo, un des lieutenants de Mussolini. Au bout de cinq jours, ceux-ci, démoralisés, n'eurent plus d'autre choix que de battre en retraite.

À l'issue de cette grève du début août 1922, la démonstration était faite que les dirigeants du mouvement ouvrier italien n'appelleraient en aucun cas les travailleurs à se battre contre les fascistes. À l'inverse, l'exemple de Parme montrait que ces derniers n'avaient de courage que quand ils se sentaient les plus forts et qu'on aurait pu les vaincre, à condition de faire à l'échelle nationale ce qui s'était fait dans cette ville. Mais cela aurait signifié de la part des dirigeants socialistes être prêts à aller jusqu'au bout d'une contre-offensive ouvrière, en fait jusqu'à la révolution.

C'est ce dont ils ne voulaient à aucun prix, ouvrant la voie à la dictature de Mussolini, que la classe ouvrière italienne allait subir pendant plus de vingt ans.

René CYRILLE (LO n°2298)

:: 13 août 1961 : construction du Mur de Berlin. Une prison des peuples qui n'allait pas être la dernière

Dans la nuit du 12 au 13 août 1961 débuta la construction du Mur de Berlin. Pendant près de trente ans, jusqu'à sa chute le 9 novembre 1989, il allait symboliser la division entre les deux Allemagne et, plus généralement, entre les puissances impérialistes rangées derrière les États-Unis d'une part, l'Union soviétique et ses États satellites d'autre part.



Berlin avait conservé le statut qui était le sien à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Alors qu'en 1949 s'étaient créés deux États allemands, la République fédérale d'Allemagne (RFA) à l'ouest et la République démocratique allemande (RDA) à l'est, Berlin était resté une ville quadripartite, occupée par les armées des anciens alliés qui avaient vaincu le régime hitlérien. À l'ouest stationnaient les troupes américaines, anglaises et françaises, tandis que la moitié est de la ville était occupée par l'armée russe. En outre, Berlin était enclavé dans la RDA.

Mais jusqu'en 1961, et même au plus fort de la guerre froide entre les États-Unis et l'URSS, on pouvait circuler librement entre les zones d'occupation. Ainsi, par exemple, quelque 60 000 habitants de Berlin-Est se rendaient quotidiennement à l'ouest pour leur travail, tandis que 10 000 Berlinois des zones occidentales faisaient le trajet inverse.

Aussi les Berlinois furent-ils stupéfaits lorsque, le matin du 13 août, ils virent qu'une frontière encerclait désormais le secteur occidental de la ville.
Une ville coupée en deux

Ce n'était pas encore un mur -- il allait être construit dans les jours et les semaines suivantes. Mais durant la nuit du samedi au dimanche, 20 à 30 000 soldats, policiers et miliciens est-allemands avaient pris position le long de la ligne de démarcation entre les deux zones de la ville, bloquant les voies d'accès. Un rideau de barbelés avait été déployé, les rues et les places proches dépavées pour empêcher la circulation automobile, le train urbain et le métro arrêtés à la dernière station orientale.
La frontière n'était pas encore hermétique, elle n'était que symbolique et seule la crainte des hommes en armes qui la gardaient empêchait les Berlinois de la franchir. Mais durant l'été 1961 le premier mur, de 165 kilomètres de long, fut doublé d'un second avec miradors et chevaux de frise, séparé du premier par un no man's land dans lequel patrouillaient soldats et policiers ; les maisons donnant sur la frontière avaient été vidées de leurs habitants, leurs portes et fenêtres murées.

La frontière entre les deux Allemagne devint elle aussi infranchissable, un no man's land constamment surveillé, du côté de la RDA, empêchant toute tentative de fuite vers l'ouest.

« Un mur de protection antifasciste » ?

Le 14 août, le quotidien du SED, le parti communiste est-allemand, présentait la construction du mur comme « une mesure pour protéger la paix et la sécurité de la RDA, qui sera à l'abri de la guerre froide ». Et le gouvernement de la RDA parlera ensuite constamment du mur comme d'une « protection antifasciste contre les attaques impérialistes ».

Dans le même journal, Neues Deutschland, on pouvait aussi lire ce commentaire : « Désormais, les enfants seront protégés des kidnappeurs », une manière bureaucratique, c'est-à-dire outrée et mensongère, de révéler le problème qui se posait à la RDA.

En 1961, on n'était plus dans le contexte de guerre froide entre les deux puissances qui pouvait faire craindre qu'elle ne débouche sur une véritable guerre, même si des tensions existaient, notamment à Berlin qui était en Europe le point de rencontre entre leurs zones d'intervention, qui auraient pu être le facteur déclenchant d'un conflit plus vaste. Mais de toute façon, ce n'était pas ce mur de trois mètres de haut qui aurait pu empêcher une intervention américaine.

Non, le problème que rencontraient les dirigeants de la RDA était que ce petit pays de 17 millions d'habitants se vidait de ses habitants. Chaque année, 150 000 à 200 000 Allemands de l'Est émigraient vers l'Ouest, essentiellement des jeunes et des diplômés à la recherche d'un avenir plus lucratif mais aussi plus libre, de l'autre côté de la frontière. En 1953, après la révolte des ouvriers de Berlin-Est, et en 1956, quand le régime soviétique écrasa la révolution hongroise, ils furent plus de 300 000 à quitter la RDA. C'était facile, il suffisait de prendre le métro ! Le mur avait pour but de stopper cette émigration qui par elle-même était l'aveu que le prétendu « socialisme » de la RDA avait tendance à faire fuir ses citoyens.

Stabilisation des frontières

Les dirigeants des pays impérialistes ne s'y trompèrent d'ailleurs pas. Ni Kennedy, ni de Gaulle, ni le britannique Macmillan n'interrompirent leurs vacances au lendemain du 13 août pour discuter de la nouvelle situation créée par la construction du mur, contrairement à ce qui s'était passé en 1948 quand les Russes avaient fait le blocus de Berlin, où les États-Unis avaient réagi en alimentant la ville par un pont aérien.

En fait, pour eux, c'était surtout le signe que l'URSS de Khrouchtchev avait définitivement abandonné l'idée d'une seule Allemagne, et que les dirigeants de la RDA, qui ne se maintenaient au pouvoir que grâce à l'appui de la bureaucratie soviétique, ne revendiqueraient plus la partie occidentale de Berlin qu'ils auraient pu facilement absorber, vu sa position géographique. Malgré les protestations de façade et les hauts cris relayés par la presse qui dénonçait la « prison » dans laquelle les Allemands de l'Est étaient enfermés -- ce qui était un fait -- ils laissèrent faire car cela amenait une stabilisation des frontières entre les deux États allemands. Ce qui ne les empêcha pas de s'en servir comme d'un instrument de propagande, ne se privant pas d'assimiler la RDA stalinienne et bureaucratique à un régime communiste, alors qu'elle était son opposé.

Cette situation ne prit fin qu'avec la chute du Mur en novembre 1989, après que les dirigeants de l'URSS eurent décidé d'abandonner les pays d'Europe de l'Est à leur sort. L'année suivante, les deux Allemagne furent réunifiées sous la coupe de l'Allemagne de l'Ouest capitaliste. Mais même si elle allait être présentée ainsi, la fin de l'Allemagne de l'Est n'était pas la fin d'un socialisme qui en fait n'avait jamais existé, mais celle d'un régime qui s'était illustré pendant des années par ce mur hideux emprisonnant tout un peuple. Officiellement, 136 personnes qui essayèrent de le franchir y laissèrent la vie ; à ajouter aux quelque 1 000 morts le long de la frontière séparant les deux États.

Pendant des années, jusqu'en 1989, les dirigeants occidentaux eurent beau jeu de dénoncer les régimes d'Europe de l'Est qui retenaient leur population derrière des murs et des barbelés.

Mais, depuis, on a pu voir que le monde occidental ne se fait pas faute d'ériger de tels murs, souvent au sens propre, comme entre Israël et la Palestine, les États-Unis et le Mexique, le Maroc et les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, financées par l'Union européenne. Et chaque jour des hommes meurent noyés au large des côtes de l'Europe pour avoir voulu franchir le mur invisible érigé par ses dirigeants face aux pauvres venus d'Afrique ou d'Asie et voulant gagner le « paradis » capitaliste.

Marianne LAMIRAL (LO n°2246)

:: Été 1941 : l'attaque hitlérienne contre l'URSS

« Nous entrons dans l'année 1941 avec un sentiment de joie et de confiance complète dans l'avenir radieux de notre pays », écrivait la Pravda le 31 décembre 1940. « Le Parti et le gouvernement ont énormément travaillé à accroître la puissance militaire de l'URSS, la force défensive et la préparation militaire du peuple. »

Or six mois plus tard, lorsque les armées hitlériennes envahirent l'Union Soviétique le 22 juin 1941 au matin, ce fut un désastre pour la population russe, non préparée à cette éventualité.

En une demi-journée, 1 200 avions soviétiques furent détruits, dont 800 qui étaient restés cloués au sol, parmi les plus modernes de la flotte soviétique. En deux semaines, les troupes allemandes pénétrèrent sur cinq cents kilomètres à l'intérieur de l'URSS. À la fin de l'été elles atteignaient Leningrad, dont elles firent le siège durant tout l'hiver, s'approchaient de Moscou et occupaient la presque totalité de l'Ukraine.

Une politique d'alliances et de compromissions qui isola l'URSS face à l'Allemagne nazie

Si l'Armée rouge se révéla incapable de s'opposer à cette avance, ce fut avant tout pour des raisons politiques. L'offensive allemande marquait la rupture de l'alliance entre le gouvernement de Hitler et celui de Staline, conclue deux ans plus tôt, le 23 août 1939, lors de la signature du Pacte germano-soviétique, accueillie avec stupeur par de nombreux travailleurs et militants communistes.

Ce pacte était symptomatique de la politique de la bureaucratie russe, qui avait tourné le dos à toute politique révolutionnaire, privant ainsi l'URSS du soutien des classes ouvrières et de la crainte qu'une révolution prolétarienne éclate dans leur pays suscitait parmi les dirigeants impérialistes. Staline se tourna vers un jeu diplomatique hasardeux en direction des grandes puissances impérialistes, en essayant de jouer sur leurs rivalités.

Après l'arrivée au pouvoir des nazis en janvier 1933, Staline tenta un rapprochement avec l'Allemagne qui ne déboucha pas. La victoire de Hitler marquait le début du compte à rebours vers une nouvelle guerre mondiale où l'existence même de l'URSS pouvait être remise en cause. Staline opéra alors un tournant et se rapprocha de la France et de la Grande-Bretagne. Tel fut le sens des accords Laval-Staline de 1935, dont le but affirmé était de défendre la « démocratie » contre le fascisme. Cette alliance se traduisit en 1936 par le soutien aux gouvernements de Front populaire en France et en Espagne.

Mais on put vite mesurer le peu de fiabilité de ces alliés impérialistes de l'URSS. En septembre 1938, les dirigeants anglais et français signèrent avec Hitler les Accords de Munich, qui acceptaient l'annexion de la Tchécoslovaquie par l'Allemagne. Sentant que l'expansionnisme allemand s'orientait vers l'est, avec la complicité des Franco-Anglais, Staline fit une nouvelle volte-face et chercha en 1939 l'alliance de son adversaire d'hier, en signant le Pacte germano-soviétique.

Ce pacte permit à l'Allemagne et à l'URSS de se partager la Pologne. Mais les appétits de conquête vers l'est de Hitler n'étaient que provisoirement calmés. Car, loin de garantir sa sécurité à l'URSS, le dépeçage de la Pologne laissait à Hitler les mains libres pour entamer, dans un premier temps, l'offensive à l'ouest. Trotsky écrivait : « Ses victoires (de Hitler) à l'Ouest ne sont qu'une gigantesque préparation pour un gigantesque mouvement vers l'Est ».

Cette politique de compromission avec les États impérialistes, jusque dans leur pire incarnation avec le régime nazi, n'épargna à l'URSS ni la guerre, ni les ravages qu'elle produisit sur le territoire.

L'incurie de la bureaucratie stalinienne

Jusqu'à la veille de l'invasion de l'URSS par les troupes hitlériennes, Staline voulut faire croire à la solidité de son alliance avec Hitler. Une semaine avant l'offensive allemande l'agence soviétique Tass affirmait : « Les rumeurs n'ont cessé de se multiplier quant à une guerre prochaine entre l'Union soviétique et l'Allemagne... Il n'y a rien là qu'une vaste tentative des puissances hostiles à l'Allemagne, qui souhaitent une extension du conflit... Les milieux soviétiques considèrent comme dénuées de tout fondement les rumeurs selon lesquelles l'Allemagne aurait l'intention de rompre le pacte et d'attaquer l'URSS. Quant au transfert des troupes allemandes vers les zones septentrionales et orientales de l'Allemagne durant cette dernière semaine, on peut penser qu'il s'agit de mener à bien des tâches militaires dans les Balkans et que ces mouvements ont été dictés par des motifs qui sont étrangers aux relations germano-soviétiques ! »

Et pourtant, dans la partie de Pologne occupée par l'Allemagne, les armées hitlériennes construisaient de vastes réseaux de communication en prévision d'une attaque de l'URSS dont Hitler n'avait jamais fait mystère. Il était clair qu'après avoir stabilisé ses conquêtes à l'ouest du continent européen, l'Allemagne nazie se retournerait vers l'est. Même la bureaucratie russe le pressentait, malgré son aveuglement. Sauf qu'elle ne la prévoyait pas si proche, malgré les rapports qui lui parvenaient, malgré les mouvements de la Wehrmacht dans les Balkans et en Roumanie, qui resserraient l'étau autour de l'URSS, malgré les 500 vols de reconnaissance effectués par l'aviation allemande pendant les six mois précédant l'invasion. Pire, selon les clauses définies par le Pacte germano-soviétique, l'URSS continua jusqu'au bout à fournir les matières premières dont l'Allemagne avait besoin pour son industrie de guerre, cuivre, chrome, manganèse, etc., dans un but « d'apaisement », dans le fol espoir que cette servilité devant l'État nazi écarterait le danger !

Après l'invasion de l'URSS en juin 1941, Staline et la clique au pouvoir rejetèrent toute la responsabilité de l'avancée fulgurante de l'armée nazie sur l'impréparation de l'Armée rouge et l'incompétence des officiers. C'était passer sous silence le fait que, pendant les purges de 1937-1938, Staline avait décapité l'Armée rouge, éliminant physiquement, selon les évaluations de Trotsky, quelque 30 000 officiers et sous-officiers.

Si finalement, après trois ans de guerre sur son territoire, l'URSS parvint à se libérer de l'occupation nazie, au prix de millions de morts, ce ne fut pas grâce à la politique de Staline et de sa coterie de bureaucrates au pouvoir, mais grâce aux sacrifices et à l'héroïsme de la population.

Marianne LAMIRAL

:: Le 20 août 1940, à Mexico, un homme de main de Staline assassinait Léon Trotsky (#3)

Il avait 61 ans lorsque sa vie et son combat, entièrement dévoués au communisme et à la révolution prolétarienne, étaient brutalement interrompus.

Aux côtés de Lénine, Trotsky avait été l'un des dirigeants les plus populaires de la révolution russe de 1917. En mars 1918, il mit sur pied l'Armée rouge qui permit au jeune État ouvrier russe de repousser les armées des puissances impérialistes et de la contre-révolution qui cherchaient à l'étrangler.

Tous les dirigeants bolcheviks étaient convaincus que l'avenir du jeune État ouvrier était lié au développement de la révolution internationale, en particulier dans les bastions impérialistes, les pays développés comme l'Allemagne, la France et l'Angleterre. C'est pourquoi ils proclamèrent dès mars 1919 la Troisième Internationale, qui se voulait le parti mondial de la révolution, dont Trotsky rédigea le manifeste de fondation.

Lorsque le reflux de la vague révolutionnaire s'opéra, au début des années vingt, l'URSS se retrouva isolée, épuisée, exsangue. Dans ce contexte, la classe ouvrière et les paysans pauvres ne réussirent pas à garder leur contrôle sur l'État né de la révolution, sur le parti et ses dirigeants. Une couche de bureaucrates se développa, qui aspirait à la pause, à profiter des quelques avantages matériels que sa position lui donnait. Ces gens-là abandonnaient la perspective et le combat pour la révolution mondiale au profit d'un repli sur une base nationale, résumé par la formule stalinienne clamant que la « construction du socialisme » était possible « dans un seul pays ». À la tête de cette bureaucratie, Staline fut son expression politique.

Dès la mort de Lénine en janvier 1924, Staline et ceux qui le soutenaient se lancèrent dans une virulente campagne de calomnies contre les compagnons de Lénine qui restaient fidèles à l'internationalisme et contre Trotsky. Ces derniers furent écartés, avant d'être déportés, éliminés, fusillés. Trotsky était exclu du parti en octobre 1927 et déporté en Asie centrale, avant d'être déchu de sa nationalité soviétique et expulsé d'URSS en janvier 1929. Les prétendues démocraties occidentales furent nombreuses à lui refuser asile et, sur cette planète qui était devenue « sans visa » pour le dirigeant révolutionnaire, le Mexique finit par l'accueillir. C'est là, à des milliers de kilomètres de Moscou, que l'assassin commandité par Staline l'atteignit mortellement, après des années de traque.

Jusqu'à sa mort et partout où il passa, quelles que soient les conditions dans lesquelles il se trouvait, Trotsky poursuivit son combat. Il ne se contenta pas d'être parmi les premiers à dénoncer le stalinisme et ses crimes, alors que nombre de prétendus démocrates applaudissaient le régime. Il en expliqua les racines, analysa la dégénérescence de la première révolution ouvrière victorieuse, dégénérescence dont il montra que les causes n'étaient dues ni aux méthodes du Parti Bolchevik, ni à la classe ouvrière russe, mais à l'isolement et à l'épuisement du pays après les années de la Première Guerre mondiale, de la révolution et de la guerre civile. Et c'est cette analyse qui était porteuse d'avenir, parce qu'elle critiquait avec lucidité ce qui était en train de se passer en URSS tout en défendant les acquis de la révolution d'octobre, en se réclamant du marxisme révolutionnaire et sans tourner le dos au mouvement ouvrier et à la perspective communiste. Mais au contraire, en se servant du marxisme, Trotsky armait les militants qui critiquaient l'évolution stalinienne de l'URSS d'un outil déterminant pour comprendre ce qui se passait, sans renier leur idéal.

En août 1940, Staline avait enfin réussi à abattre celui qui incarnait l'expérience de la révolution et des débuts du mouvement communiste mondial à travers les premières années de la Troisième Internationale, l'Internationale Communiste. Depuis, le stalinisme en tant que tel a exposé aux yeux de tous son visage abject et antiouvrier, jetant un grave discrédit sur les idées communistes. Si ces idées n'ont pas disparu, si année après année des militants les ont transmises à d'autres, c'est grâce au combat mené par Trotsky et sa petite cohorte de partisans.

En assassinant Trotsky, Staline ne réglait pas - contrairement à ce qui a beaucoup été dit - une rivalité personnelle, mais s'efforçait de tuer l'idée même du communisme révolutionnaire et de l'internationalisme. En cet été 2010, alors que le capitalisme en crise démontre sa complète faillite, il est important de rappeler que les idées de la révolution, les idées du communisme que nous a léguées Trotsky existent toujours. Ce sont les nôtres ! L'avenir de l'humanité ne peut appartenir à ce système barbare qu'est le capitalisme, fait d'injustice, de famine, de misère et d'obscurantisme. Il appartient au communisme.

Lucien Plain (LO n°2194)

:: Le 20 août 1940, Léon Trotsky était assassiné par un agent de Staline au Mexique (#4)

Le 20 août 1940, Léon Trotsky était assassiné par un agent de Staline au Mexique, où il avait trouvé refuge depuis 1937.
Staline tâchait alors d’éliminer les communistes révolutionnaires, en Union Soviétique d’abord mais aussi en dehors. Staline était le représentant politique de la bureaucratie qui avait accaparé le pouvoir mis en place par les travailleurs russes depuis la révolution de 1917. La guerre civile imposée au jeune pouvoir des Soviets par les contre-révolutionnaires entre 1918 et 1920 ayant épuisé la classe ouvrière au point de la rendre incapable d’exercer le pouvoir, une grande partie de l’appareil soviétique donna naissance à une bureaucratie de plus en plus autonome. Cette dernière finit par exercer une dictature, d’autant plus féroce qu’elle craignait que la classe ouvrière retrouve un jour son ardeur révolutionnaire, mettant alors fin à la domination des bureaucrates.

Lénine avait tenté de s’opposer à cette évolution et, après sa mort en 1924, Léon Trotsky représenta le camp des communistes révolutionnaires qui se battaient pour que les travailleurs exercent le pouvoir démocratiquement en URSS et continuent à se battre pour le conquérir dans le monde.

Dirigeant l’Opposition de gauche à la bureaucratie, Trotsky fut écarté du pouvoir au milieu des années 1920, comme bien d’autres militants bolcheviques. Il fut exclu du Parti communiste russe en 1927, déporté l’année suivante, comme bien d’autres également et expulsé d’URSS en 1929. À partir de 1936, Staline fit fusiller lors des grandes purges, ces militants fidèles à la révolution d’Octobre et au léninisme, vétérans d’avant 1917, combattants de la guerre civile ou jeunes révolutionnaires de la nouvelle génération.

En exil en Turquie, puis en France, en Norvège et finalement au Mexique, Trotsky s’efforça de faire vivre la minorité du mouvement communiste qui ne se résignait pas au stalinisme et de lui donner une politique.

Trotsky critiquait non seulement la dictature de la bureaucratie stalinienne étouffant les travailleurs en URSS, mais aussi la politique que Staline faisait mener à l’Internationale communiste (la Troisième internationale) hors d’URSS. Dans des situations différentes, mais où le prolétariat jouait un rôle politique déterminant, les appareils staliniens sabotèrent les possibilités révolutionnaires. Ils envoyèrent la classe ouvrière chinoise au massacre en 1925-1927, désarmèrent le prolétariat allemand devant le danger nazi au début des années 1930, mirent tout en œuvre pour faire avorter la vague de grèves de mai-juin 1936 en France et mirent les travailleurs à la remorque des démocrates bourgeois pendant la révolution d’Espagne.

Dans toutes ces situations, Trotsky proposa une politique et une direction à la classe ouvrière. Mais le reflux continua de s’approfondir.

À l’approche de la guerre, Staline ne pouvait laisser subsister le drapeau vivant qu’était Trotsky. Vingt ans après 1917, celui qui avait été le dirigeant de deux révolutions, l’organisateur et le chef de l’Armée rouge conservait un grand crédit. Staline le fit donc assassiner.

C’est en référence à ce que Trotsky a représenté, à son combat, en tant que communiste révolutionnaire, contre le stalinisme, à son rôle de continuateur de la tradition révolutionnaire du mouvement ouvrier, que Lutte Ouvrière se réclame toujours du trotskysme et fait sienne la perspective de reconstruction d’une Internationale communiste, la Quatrième internationale, dont Trotsky lui-même avait planté le drapeau peu avant son assassinat.

Lucien DÉTROIT (LO n°2456, 26 Août 2015)

mercredi 26 août 2015

:: 23 août 1939 : signature du pacte germano-soviétique


Le 23 août 1939, à Moscou, Ribbentrop et Molotov, les ministres des Affaires étrangères respectifs de l'Allemagne nazie et de l'URSS, signèrent un pacte de non-agression. Staline espérait ainsi contenir les ambitions de conquête d'Hitler vers l'est. Illusion de courte durée, puisque deux ans plus tard l'Allemagne nazie envahissait la Russie soviétique.

Pour défendre l'URSS menacée par l'expansionnisme de l'Allemagne nazie, Staline ne comptait pas sur la politique révolutionnaire qui avait été celle du jeune État soviétique, en 1917. Depuis la fin des années vingt, il avait tourné le dos à toute idée de révolution prolétarienne. À partir de 1934, il privilégia l'alliance, bien illusoire d'ailleurs, avec les États capitalistes comme la France (pacte Laval-Staline). Ce fut la politique « d'alliance des démocraties » et des « Fronts populaires » contre « les agresseurs fascistes ». En France, les dirigeants du Parti Communiste abandonnèrent toute idée de révolution sociale. Le PC devint nationaliste et même chauvin. Il se transforma en champion de la défense nationale. Pour lui, le conflit qui s'annonçait n'avait plus le caractère d'une guerre inter-impérialiste, mais celui d'un affrontement des « démocraties » contre le « fascisme ».

Face aux revendications de l'Allemagne nazie sur les Sudètes, en Tchécoslovaquie, Chamberlain pour la Grande-Bretagne et Daladier pour la France signèrent les accords de Munich, en 1938, avec Hitler et Mussolini. Ce fut une capitulation sans condition où ils donnèrent la Tchécoslovaquie en pâture à Hitler, espérant ainsi retarder la guerre. Chamberlain comme Daladier, représentants respectifs de leur bourgeoisie, laissaient ainsi les mains libres à Hitler pour son expansion à l'est et espéraient bien que celui-ci finisse par régler son compte à Staline. Tenu volontairement à l'écart de cette paix impérialiste par ses anciens alliés d'hier, Staline fit volte-face et signa un pacte avec Hitler.

Ce pacte scandalisa l'opinion bourgeoise et social-démocrate. En fait, il était dans la continuité de la politique menée par Staline depuis 1935, qui recherchait à échapper à la guerre grâce à une alliance avec un des deux camps impérialistes. Mais il incluait en outre des clauses secrètes prévoyant le partage de la Pologne entre l'Allemagne et la Russie, dont la mise en oeuvre fin septembre désorienta encore plus les Partis Communistes et les dizaines de milliers de militants pour qui Hitler, fossoyeur de la classe ouvrière allemande, était l'ennemi mortel des travailleurs.

Un virage diplomatique à 180° de la bureaucratie stalinienne

Cettte politique démoralisa et désorienta les classes populaires, et les militants communistes de ces « prétendues démocraties », comme l'écrivait Trotsky. En France, l'annonce de ce pacte fit l'effet d'une bombe. Certains militants communistes refusèrent d'y croire. D'autres le justifièrent en parlant de manoeuvre de Staline pour gagner du temps. De nombreux militants, écoeurés, déchirèrent leur carte. Des députés donnèrent publiquement leur démission et prirent des distances avec leur ancien parti. Tout comme le firent à leur tour nombre d'intellectuels, compagnons de route du parti. Et comment pouvait-t-il en être autrement, après avoir expliqué depuis 1934, à des centaines de milliers de militants, que l'ennemi c'était le fascisme ? Staline vendait désormais du pétrole et du manganèse à Hitler, expliquant que le peuple allemand aimait son Führer et que l'Allemagne était victime du « bloc impérialiste » anglo-français !

En France, la répression s'abat sur le Parti Communiste

Le pacte isola la Russie sur le plan international. En France, le gouvernement accentua la répression contre le Parti Communiste, qui avait déjà commencé au lendemain des accords de Munich. Le 25 août 1939, les deux quotidiens du PC l'Humanité et Ce Soir furent interdits, tandis que les distributeurs de tracts et les colleurs d'affiches communistes étaient systématiquement arrêtés. Le 2 septembre, la France déclara la guerre à l'Allemagne, qui avait envahi la Pologne la veille. Daladier demanda des crédits militaires supplémentaires et les députés communistes les votèrent ! Mais le gouvernement se fichait comme d'une guigne des actes de loyalisme du PCF qu'il qualifiait de « parti de l'étranger ». Lorsque la Russie envahit à son tour la Pologne, le 17 septembre, la chasse aux communistes fut ouverte. Le 26 septembre, le Parti Communiste et toutes les organisations communistes, liées ou pas au PCF, furent dissoutes par décret-loi adopté en Conseil des ministres à l'unanimité. Le PCF n'avait plus d'existence légale et fut réduit à l'activité clandestine. Le 8 octobre, les premiers députés communistes furent arrêtés. Daladier autorisa l'internement administratif, le 18 novembre. Durant les neuf mois qui suivirent la signature du pacte, la police française opéra 15 000 perquisitions et arrêta plus de 5 500 militants communistes français et étrangers résidant en France. En avril 1940 le décret Sérol - du nom d'Albert Sérol, ministre de la Justice et député SFIO (socialiste) de la Loire, ancien ministre de Léon Blum - autorisait la peine de mort pour qui nuirait à la défense nationale. Ce décret visait essentiellement les militants communistes.

Cette répression brutale porta un coup d'arrêt à l'intégration du PCF au sein de la société bourgeoise, commencée quelques années plus tôt avec la politique du Front Populaire. Elle provoqua toutefois un réflexe de solidarité chez les militants communistes, y compris ceux écoeurés par le pacte germano-soviétique. Le Parti Communiste entra alors dans une période difficile où, pour survivre dans la clandestinité, il dut affronter non seulement la répression de la police de Vichy, mais aussi celle de l'occupation allemande. Il connut de nouveau un succès à partir de 1942-1943, alors que l'URSS attaquée par l'Allemagne était redevenue alliée des impérialismes anglais et américain, puis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Mais sur la base d'une politique nationaliste « d'Union sacrée ».

Il n'était plus d'ailleurs la « section française » d'une Internationale Communiste que Staline avait dissoute en mai 1943 pour complaire à ses alliés anglo-américains, mais le Parti Communiste Français. Ce qu'il est resté.

René CYRILLE (LO n°2142)

:: Août 1968 à Prague : les tanks contre le "Printemps"


Le 21 août 1968, les tanks des troupes du pacte de Varsovie - qui regroupait autour de l'URSS ses satellites d'Europe centrale et orientale - envahissaient la Tchécoslovaquie pour mettre un terme à ce qu'on appelait le " Printemps de Prague ".

Les dirigeants du Kremlin voyaient d'un mauvais oeil les changements qui se produisaient depuis des mois à la tête de la Tchécoslovaquie dite " socialiste ", d'autant qu'ils s'accompagnaient d'un air de liberté jamais vu pour sa population. Eux et les dirigeants des autres Démocraties populaires (les pays de l'Est sur lesquels Staline avait établi son emprise après 1945) craignaient qu'un tel exemple ne suscite des émules dans la région.

Dans la période qui avait suivi la mort de Staline, l'État alors unique des Tchèques et des Slovaques était sans doute, de toutes les démocraties populaires, celui qui avait le moins causé de souci à Moscou. Gottwald, le Staline tchèque, était mort la même année que le " petit père des peuples ". Un autre stalinien, Novotny, lui avait succédé sans que grand-chose ne change à la tête de la Tchécoslovaquie durant 15 ans.

L'équipe Novotny faisait figure d'anachronisme rescapé de la " déstalinisation ". Mais à la direction du PC, des voix commençaient à réclamer des réformes comme il y en avait eu en Hongrie ou en Pologne. Des changements aussi, et d'abord que Novotny ne cumule plus les postes de chef du parti et de chef de l'État.

Fin 1967, le congrès des écrivains tchécoslovaques mit sur la sellette le régime et Novotny, sans que des arrestations pleuvent sur les " fautifs ". Après une réforme économique, avortée aussitôt que lancée, c'était un nouveau signe du fait que Novotny ne tenait plus vraiment la barre.

Le printemps en janvier ?

C'est dans ce contexte qu'un membre de la direction, le Slovaque Dubcek, s'imposa comme l'homme du compromis entre les clans du pouvoir. Début janvier 1968, Novotny dut lui céder la tête du parti. En mars, il perdit la présidence de la République. Et en avril, le quatuor " réformateur " - Dubcek, Svoboda (chef de l'État), Smrkovsky (président du parlement), Cernik (Premier ministre) - élimina l'ancienne équipe des organes dirigeants.

Pour vaincre la résistance des novotnistes, Dubcek et ses alliés avaient quêté l'approbation du Kremlin. Mais il avaient aussi l'appui de la jeunesse universitaire, que Novotny avait fait matraquer fin 1967, des écrivains et des journalistes, qui étalèrent sur la place publique les turpitudes de l'ancienne équipe.
Tout l'hiver, la population avait été tenue à l'écart des luttes au sommet. Et cela servait d'argument à Dubcek qui, auprès de Moscou, pouvait se targuer d'avoir la situation bien en main. Mais les choses changeaient : l'effervescence de l'intelligentsia gagnait toute la population.

Dans les universités, les usines, les bureaux, on se passionnait pour les débats sur le passé, les réformes à venir, la " voie tchécoslovaque vers le socialisme ", annoncée par Dubcek et vilipendée par Brejnev. La nouvelle direction promettait d'abolir la censure (qui ne s'exerçait déjà plus), d'épurer la police politique, de châtier les auteurs des crimes staliniens, de donner plus de champ à l'Église. En écho aux aspirations slovaques, l'État allait se doter d'une structure fédérale. Autre projet : établir une distinction nette entre le gouvernement et le parti.

Il s'agissait essentiellement de promesses. Mais elles soulevaient d'espoir tout un peuple. Et il faisait bloc derrière Dubcek en qui il plaçait sa confiance.

Le talon de fer de la bureaucratie russe

Si Dubcek contrôlait la situation en Tchécoslovaquie, et face aux PC des " pays frères " se posait en apôtre de " la transition à une qualité nouvelle de la société socialiste ", les dirigeants du pacte de Varsovie, craignant que le vent de libéralisation qui soufflait à Prague ne finisse par atteindre leurs pays, se faisaient de plus en plus menaçants. Le 15 juillet, ils lancèrent un ultimatum, enjoignant aux autorités de Prague de sévir contre " les forces antisocialistes menaçantes ". Le 21 août, les tanks de l'armée soviétique passaient à l'action.

Le camp des puissances impérialistes poussa des hauts cris. Mais il n'était pas mécontent que la bureaucratie se charge à nouveau du sale travail, en mettant un terme à une effervescence populaire au coeur de l'Europe. Car ce phénomène aurait pu être contagieux. Dans les pays de l'Est et peut-être au-delà. Après tout, la grève générale de mai-juin 68 en France venait juste de prendre fin. Et puis, au moment où l'impérialisme américain était embourbé dans la guerre du Vietnam, impopulaire aux États-Unis même, leurs dirigeants se frottaient les mains : une fois encore, les héritiers de Staline donnaient du socialisme l'image hideuse de leurs crimes.

La logique de la capitulation

En attendant, le secrétaire général du Parti Communiste d'Union soviétique, Brejnev, se heurtait à un mur. La population tchécoslovaque s'efforçait de paralyser l'armée d'invasion, s'adressant à ses soldats, sabotant la signalisation routière. Face à cette unanimité agissante, le Kremlin qui n'avait ni appui local, ni équipe de rechange, se trouvait dans une situation difficile.

C'est Dubcek qui le tira d'embarras en signant " les accords de Moscou ". Entérinant l'intervention, ils justifiaient l'occupation sous prétexte d'éviter le pire. Cela n'évita pas le sang de couler quand des jeunes affrontaient, seuls, les forces d'occupation et, de plus en plus souvent, la police de Dubcek. Cela n'évita pas le désespoir de tout un peuple qui, ayant placé ses espoirs dans un homme, le vit se faire le complice de la " normalisation ". Jusqu'à ce que celle-ci étant désormais en route, Dubcek, devenu inutile, soit éjecté de ses fonctions.

Pierre LAFFITTE (LO n°2090)

jeudi 20 août 2015

:: Août 1927 : exécution de Sacco et Vanzetti. Une mobilisation ouvrière, dans le monde entier, contre un crime d'État


Le 23 août 1927, près de Boston (USA), peu après minuit, Nicolas Sacco était mené au supplice. Avant d'être exécuté sur la chaise électrique il cria « Vive l'anarchie ». Quelques minutes après, Bartolomeo Vanzetti subissait le même sort.

Depuis l'entrée en guerre des USA en avril 1917, le président Wilson, que l'on nous présente toujours comme un « libéral », avait fait édicter des lois de plus en plus répressives. Cela atteignit des sommets à partir de 1919 sous son ministre de la justice Palmer. Ce fut une chasse hystérique aux anarchistes, «aux rouges», aux émigrés. Le 2 janvier 1920, juste avant le début de l'affaire, avait lieu les «Palmers raids». Dans trente-trois villes, ce jour-là, il y eut des rafles massives, des milliers d'emprisonnements sans inculpations pendant des mois, sous prétexte de l'imminence d'un « complot bolchevique ». La bourgeoisie américaine se vengeait de l'échec de son intervention militaire en Sibérie contre la Russie des soviets, et de la peur qu'avait suscitée chez elle la montée ouvrière de 1919.

Sacco et Vanzetti avaient le profil idéal de victimes expiatoires. Ils étaient anarchistes, révolutionnaires, ils revenaient du Mexique où ils s'étaient rencontrés alors qu'ils fuyaient la conscription pour la guerre impérialiste qu'ils condamnaient.

Vanzetti fut d'abord condamné à quinze ans de prison pour un hold-up qu'il n'avait pas commis. Mais cela ne suffisait pas. Alors on fit un deuxième procès, pour un autre hold-up, qui avait fait deux morts. Et toujours sans preuves, Sacco et Vanzetti furent cette fois condamnés à mort, comme le voulaient les autorités.

Il ne s'agissait pas seulement d'une «erreur judiciaire», ce que reconnaissaient certains libéraux bourgeois, mais bel et bien d'un assassinat politique en vue de marquer les esprits et voulu comme tel par les représentants de l'ordre. Toutes les preuves de l'innocence des deux militants, y compris les aveux d'un des véritables auteurs du hold-up, n'y firent rien. Sacco et Vanzetti restèrent six ans dans le couloir de la mort.

Malgré des temps difficiles....

C'est alors que se développa une campagne de solidarité ouvrière internationale, sous le drapeau de la défense des militants luttant pour l'émancipation de la classe ouvrière. Peut-être la seule qui fut menée de bout en bout sous ce drapeau.

C'était une époque difficile, marquée par un recul politique et social à l'échelle mondiale. Le régime fasciste s'installait en Italie. Des dizaines de pays vivaient sous une dictature plus ou moins dure. La réaction politique touchait aussi la Russie, avec la montée du stalinisme qui allait gangrener tout le mouvement communiste international.

Il n'empêche qu'à partir de 1926 et surtout pendant toute l'année 1927 le mouvement de solidarité avec Sacco et Vanzetti gagna en ampleur et marqua en profondeur et durablement la conscience de millions de prolétaires dans le monde. Le mouvement anarchiste était bien sûr mobilisé. Mais ce qui donna un caractère si ample à la protestation ouvrière, ce fut la participation de toutes les organisations communistes dans le monde avec la IIIe Internationale, l'Internationale Communiste (IC) : les Partis Communistes bien sûr, mais aussi le Secours Rouge International, et surtout le mouvement syndical, avec l'Internationale Syndicale Rouge. Les partis communistes impulsèrent d'autant plus ces manifestations que l'IC venait de prendre un virage ultra-gauche, avec la politique du «classe contre classe». Mais son radicalisme rencontrait là l'émotion profonde de millions de travailleurs. Dans tous les pays, tout ce qui existait de forces militantes et contestataires dans le mouvement ouvrier se mobilisa, bien que les partis socialistes, pour la plupart, traînèrent des pieds.

...une énorme mobilisation ouvrière internationale

Aucun continent ne fut épargné par les grèves et les manifestations, en Afrique du Sud comme en Afrique du Nord, jusqu'en Océanie. Aux USA même, le PC et le mouvement ouvrier contestataire étaient très faibles, le syndicat officiel l'AFL totalement inféodé au pouvoir, mais le mouvement de protestation et les grèves mobilisèrent massivement les travailleurs. En juillet 1927 New York connut la plus grande grève de son histoire, avec la participation de centaines de milliers de travailleurs réclamant la vie sauve pour Sacco et Vanzetti. À Boston, à Chicago, sur la côte du Pacifique, dans une multitude de villes industrielles il y eut des grèves, des manifestations et des affrontements avec la police. La protestation gagna le Canada.

Tout le mouvement ouvrier d'Amérique du Sud se leva. De grandes grèves générales eurent lieu tout au long de 1927, en Argentine, au Paraguay, en Uruguay, mais aussi au Brésil, au Chili, au Mexique et au Venezuela. Des manifestants par centaines de milliers affrontaient les forces de répression et les ambassades des USA étaient protégées par l'armée.

En Europe, même dans des pays aux prises avec la répression, la protestation se développa malgré les risques, en Pologne sous le joug de Pilsudski, et même en Italie sous celui de Mussolini. Bien sûr le mouvement gagna l'Allemagne où le mouvement communiste était fort. En Grande-Bretagne le pays sortait d'une grève générale avortée l'année précédente ; le sentiment de solidarité internationale était fort ; de nombreux syndicats et l'aile gauche du mouvement travailliste se mobilisèrent. Il y eut des grèves et des manifestations puissantes en particulier à Londres, où par dizaines de milliers les travailleurs se rassemblèrent.

En France, c'est la CGTU (la confédération syndicale qui rassemblait les travailleurs les plus combatifs) et le PC qui furent au premier rang. La CGT dirigée par le réformiste Jouhaux refusa de s'associer au mouvement. Le gouvernement radical du «Bloc des gauches» menait la guerre aux protestataires. À l'approche de la date de l'exécution le mouvement se radicalisa. En juillet et début août des grèves et des manifestations de grande ampleur se succédèrent dans tout le pays.

Le jour de l'exécution, le 23 août 1927, près de cent mille manifestants déferlèrent sur Paris. Il y eut des heurts particulièrement violents. S'il y eut de nombreux blessés et des arrestations parmi les manifestants, plus de 120 policiers furent eux aussi blessés. Les manifestations, et parfois les heurts avec la police, eurent lieu jusque dans les plus petites villes ouvrières.

Un mouvement qui avait affirmé l'unité de la classe ouvrière à travers le monde

Ce 23 août 1927, la colère ouvrière éclata partout dans le monde pour protester contre l'assassinat des deux martyrs. Même à Genève des milliers de manifestants déferlèrent dans le centre-ville où il y eut des affrontements d'une rare violence, et l'armée dut être déployée pour protéger le consulat américain.

Rien n'avait fait fléchir le juge Thayer, le gouverneur du Massachusetts ni le président des États-Unis. En France, les grands quotidiens de droite, Le Temps, Le Figaro avaient applaudi d'avance ce meurtre. C'est qu'il ne s'agissait pas d'une opposition entre partisans et adversaires de l'innocence de Sacco et Vanzetti, mais d'un choix de classe. C'était cela la réalité, chacun des camps en avait conscience. Il y eut des dizaines de morts dans le monde au cours de ces manifestations, en Asie comme aux Amériques. La protestation et les grèves se prolongèrent encore pendant des semaines.

Vanzetti avait crié à la face de ses juges « Cette agonie sera notre triomphe». Quand il disait «Nous», il parlait de lui et de son compagnon, bien sûr, mais aussi du mouvement ouvrier qui aspirait à débarrasser la terre de l'oppression capitaliste. Les millions de prolétaires mobilisés pour deux des leurs n'avaient pas pu arrêter la main des bourreaux. Mais leur lutte avait marqué dans leur conscience des millions de travailleurs, illustrant le fait qu'ils appartenaient à une seule et même classe internationale.

Paul SOREL (LO n°2038)

Cinquante ans après l'exécution de Sacco et Vanzetti, le 23 août 1977, le gouverneur d'alors du Massachusetts prononça la réhabilitation des deux hommes. Mais cela ne retire rien à l'infamie que constitua leur procès, leur condamnation et leur exécution.

lundi 17 août 2015

:: 23 juillet 1923 : Pancho Villa assassiné

Pancho Villa incarna, avec Emiliano Zapata, les espoirs des paysans pauvres au cours des luttes révolutionnaires qui avaient secoué le Mexique au début du siècle dernier. Zapata, lui, avait déjà été assassiné dès 1919.

La révolution mexicaine avait commencé en 1910 par un soulèvement contre un dictateur, Porfirio Diaz, qui s'accrochait au pouvoir depuis 1876. Dans toutes les couches de la société mexicaine, le régime était rejeté. Madero, héritier d'une des dix familles les plus riches du Mexique, appela à prendre les armes pour renverser Diaz.

Son appel eut de l'écho dans les campagnes. Les paysans, soit 80% de la population, étaient très majoritairement des ouvriers agricoles, qui avaient été dépossédés de leurs terres au profit d'une minorité de gros propriétaires. Ils avaient été contraints de s'embaucher dans ces grands domaines, les haciendas: surexploités, recevant des salaires de misère, ils s'endettaient dans le magasin appartenant à leur patron et ne pouvaient plus partir avant d'avoir remboursé leurs dettes. Ce système réduisait les paysans à un quasi-esclavage. Les paysans qui étaient d'origine indienne subissaient en plus le racisme, quand ils n'étaient pas massacrés et déportés. Les tentatives de révolte étaient férocement réprimées par les "rurales", les milices que le régime entretenait dans les campagnes.

L'appel de Madero à la révolte signifiait pour les paysans la fin de l'emprise des grands propriétaires.
Villa incarnait cet espoir parce qu'il était un des leurs: fils de péons, il avait vécu dans une hacienda jusqu'à l'âge de 16 ans. Il fut obligé de s'enfuir après avoir tué le fils du patron qui avait violé sa soeur. Il vécut la vie d'un hors-la-loi, voleur de bétail, aux dépens des grands propriétaires. Ce Robin des Bois mexicain n'apprit à lire et à écrire que lors d'un séjour qu'il fit en prison.

Il rejoignit Madero et regroupa au nord du Mexique des milliers de paysans. Il en fit une armée dont la combativité et l'enthousiasme lui permirent de remporter des victoires spectaculaires. Dans le même temps, dans le centre du Mexique, la mobilisation paysanne s'organisait à l'initiative d'Emiliano Zapata et faisait reculer les troupes gouvernementales.

Surpris par l'ampleur de la révolte populaire, Diaz négocia son départ et Madero entra en triomphateur à Mexico en juin 1911. A peine arrivé au pouvoir, en digne propriétaire terrien, Madero exigea le désarmement des troupes révolutionnaires, tout en refusant de prendre la moindre réforme sociale. Et pour venir à bout de la mobilisation populaire, il s'appuya sur l'armée héritée de la dictature. De plus en plus isolé, il fut renversé par un général contre-révolutionnaire, Huerta, qui le fit exécuter. Huerta reçut le soutien des classes possédantes qui espéraient un retour à l'ordre.

Ce fut le contraire qui se produisit. La mobilisation révolutionnaire fut relancée. A la tête de son armée de paysans, la Division du Nord, tout en menant une lutte victorieuse contre les troupes de Huerta, Villa confisquait les grands domaines dans les zones qu'il contrôlait. Dans l'État du Morelos, Zapata lança une véritable réforme agraire, partageant les terres des haciendas. Mais Villa, resté fidèle jusqu'au bout à Madero, se mit sous la direction d'un autre politicien bourgeois, Carranza, lui aussi gros propriétaire terrien, qui tentait de fédérer les opposants au coup d'État.

Les armées révolutionnaires victorieuses, Huerta abandonna le pouvoir en juillet 1914 au profit de Carranza qui, tout comme Madero, refusa de prendre en compte les revendications des paysans.

Entre Carranza et les dirigeants des armées paysannes, le conflit éclata rapidement. Villa et Zapata décidèrent de marcher conjointement sur Mexico, qu'ils occupèrent en décembre 1914. Mais, ne sachant que faire du pouvoir, au bout de quelques semaines, ils abandonnèrent Mexico, que les troupes fidèles à Carranza réoccupèrent définitivement en juillet 1915.

Pendant cinq ans encore, les armées régulières livrèrent une guerre sans merci aux paysans insurgés, qui furent finalement vaincus. En 1920, Villa négocia sa reddition, le gouvernement acceptant de lui offrir une hacienda pour lui et sa garde privée, avant de le faire assassiner trois ans plus tard.

Villa incarna parfaitement la force de la mobilisation révolutionnaire des paysans mexicains durant une dizaine d'années. Il en incarna aussi les limites politiques. Tout au long de la révolution, Villa s'est mis au service d'un politicien de la bourgeoisie et, quand il chercha à s'en affranchir, il fut incapable d'offrir une alternative politique. Et aucun autre dirigeant de la paysannerie n'en fut davantage capable. Cela illustre un problème plus général: si la paysannerie a été capable de fournir les troupes de bien des révolutions, elle n'est pas capable, de par sa position sociale à l'écart des villes, d'exercer durablement le pouvoir, qui se trouve dans les centres urbains.

La révolution russe de 1917 a montré, à la même époque, comment seul le prolétariat, en disputant dans les villes le pouvoir à la bourgeoisie, pouvait permettre à la paysannerie de mettre vraiment fin à la domination des grands propriétaires, et offrir ainsi une issue à tous les opprimés.


Marc RÉMY (LO n°1826)

:: 19 août 1942 : le débarquement allié à Dieppe

L'anniversaire du débarquement allié à Dieppe, le 19 août 1942, est fêté avec bien plus de discrétion que ne le fut celui de 1944. Et pour cause : cette opération, dont certains historiens doutent fort aujourd'hui de l'utilité, se solda par le massacre de plusieurs milliers de soldats, notamment canadiens.

Depuis plusieurs mois, les Anglais et les Américains réfléchissaient à une possibilité de débarquement de leurs troupes sur la côte ouest de la France, dans le but d'ouvrir un second front en Europe.

Mais le débarquement d'août 1942 - l'opération " Jubilee " - n'avait pas lui-même pour but d'ouvrir ce second front, comme le prouve le nombre relativement faible d'hommes engagés. En réalité, il s'agissait bien plus pour les Anglo-américains de tester la faisabilité d'une telle opération, aussi bien que le nouveau matériel militaire américain.

Alors, tant qu'à faire des tests en grandeur nature qui pouvaient aussi bien se transformer en boucherie, on préféra, à Washington, que la chair à canon utilisée ne fût point américaine. Ce furent donc 5 000 soldats canadiens qui furent envoyés se faire massacrer à Dieppe, accompagnés de quelque 1 000 Anglais et d'une cinquantaine d'Américains.

Selon les historiens militaires, l'opération fut mal préparée et marquée de dilettantisme : l'état-major avait très largement sous-estimé les forces allemandes en présence ; les chalands de débarquement étaient incapables de tenir leur cap et débarquèrent loin du point prévu initialement ; il n'avait même pas été envisagé que les assaillants avaient le soleil dans les yeux, et offraient de ce fait une cible quasi-impuissante aux mitrailleuses allemandes. Lorsque les premiers chalands furent détruits, les systèmes radio, défaillants, ne permirent pas de communiquer des ordres au reste des troupes. Comme l'ont raconté par la suite des survivants : " Des embarcations en feu, la plage jonchée de cadavres, laissaient entrevoir l'imminence d'un désastre. (...) Le commandement pensait la situation à terre maîtrisée ; en fait, la fumée masquant le rivage, les transmissions défaillantes entraînèrent une interprétation erronée. Les Québécois allaient être entraînés sur la plage en plein chaos. "

Finalement, seule une petite moitié des 3 000 hommes engagés put être évacuée. Parmi les autres, entre 2 000 et 3 000 soldats restèrent morts sur le terrain. Ce débarquement ne provoqua que ce commentaire cynique de Hitler : " C'est bien la première fois que les Anglais ont l'amabilité de traverser la mer pour (nous) offrir un échantillonnage complet de leurs nouvelles armes. "

Mais ce débarquement servit aussi de leçon aux Américains pour mettre au point leur stratégie de 1944, simple et elle aussi bien cynique : " Faire débarquer plus d'hommes que l'ennemi ne peut en tuer. "

La vie des soldats n'avait pas plus de prix dans un camp que dans l'autre.

Pierre VANDRILLE (LO n°1777)

:: 15 août 1971 : la fin du système de Bretton-Woods

Le 15 août 1971, le président américain Richard Nixon annonçait la fin de la convertibilité du dollar en or. Au-delà de ses aspects monétaires, cette mesure marquait la fin de l'ordre économique mondial imposé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par l'impérialisme américain victorieux. Surtout, elle marquait le retour du marché mondial à l'instabilité économique et monétaire qui l'avait dominé pendant l'entre-deux-guerres, instabilité qui ne s'était "résolue", si l'on peut dire, que par la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale.

Cet ordre économique mondial de l'après-guerre remontait aux accords de Bretton-Woods, signés le 1er juillet 1944 dans la ville américaine du même nom, par les représentants de 44 pays sous l'égide des USA. Le système dit "de Bretton-Woods" qu'il mit en place consacra la domination mondiale de l'économie américaine. Il fit du dollar la clé de voûte d'un système monétaire dans lequel chaque monnaie se vit attribuer un taux de change fixe par rapport au dollar, tandis que le dollar lui-même devenait la seule monnaie convertible en or, c'est-à-dire dotée d'une valeur arbitraire fixe en or reconnue sur toutes les places financières. Pour consolider le tout, des institutions furent mises en place pour fournir aux pays en difficultés des prêts destinés à éviter tout ce qui pourrait menacer la stabilité de l'ensemble : c'est ainsi que virent le jour le Fonds Monétaire International et l'ancêtre de l'actuelle Banque Mondiale.

Ce cadre institutionnel facilita par la suite le redémarrage de la production et du commerce dans les pays dont l'économie avait été partiellement ou totalement détruite par la guerre. Les centaines de milliards de dollars du plan Marshall, à partir de 1947, y furent pour beaucoup, même si en même temps ils permirent aux grands trusts américains de bénéficier du pactole d'un marché qu'ils étaient seuls à pouvoir approvisionner. Mais rien de tout cela n'aurait été possible sans le rôle prédominant attribué au dollar par le système de Bretton-Woods.

Mais du même coup, la stabilité de ce système reposait entièrement sur celle de la monnaie qui en était le pivot. Or le dollar, bien que devenu monnaie universelle par la grâce de Bretton-Woods, n'en demeurait pas moins la monnaie d'un Etat. Et l'Etat américain ne se montra pas plus responsable que ses homologues européens dans sa politique monétaire. Tout comme la France et les autres, il fit marcher la planche à billets au profit de ses trusts, mais sur une tout autre échelle.

En particulier la polique de grande puissance de l'impérialisme américain, d'abord au travers de l'armement de Taïwan contre la Chine de Mao Tsé-toung puis dans la guerre de Corée et surtout celle du Vietnam, prit une telle ampleur que les dépenses militaires de Washington finirent par représenter la moitié de son budget.

La masse des dollars en circulation dans le monde augmenta dans des proportions fabuleuses, au point que dès le début des années 1960 la convertibilité du dollar en or au taux officiel commença à faire figure de fiction. Tandis que l'inflation augmentait aux USA, comme d'ailleurs pratiquement partout ailleurs, la spéculation monétaire revint au goût du jour, sous la forme d'une ruée sur l'or. Ce mouvement spéculatif menaça de vider les réserves des banques centrales, y compris aux USA. A la fin des années 1960, la situation avait déjà atteint un seuil critique. Diverses tentatives américaines visant à endiguer la spéculation par une mise en commun des réserves d'or des banques centrales tournèrent court. Et ce fut pour éviter la banqueroute du système de Bretton-Woods que Nixon dut mettre fin à ses jours "en douceur" par sa déclaration d'août 1971.

On connaît la suite. Privées de leur lien fictif avec l'or, les monnaies apparurent pour ce qu'elles sont réellement : des armes dans la guerre économique que se livrent les bourgeoisies rivales. Les trente années suivantes virent se succéder des fluctuations plus ou moins brutales entre monnaies flottant les unes par rapport aux autres, reflets de rapports de force économiques, et de dévaluations "compétitives" destinées à damer le pion aux impérialismes concurrents.

Mais surtout, les soubresauts qui avaient mis à bas le système de Bretton-Woods n'étaient en fait que l'expression monétaire de la crise générale de l'économie capitaliste, brièvement suspendue pendant la période de reconstruction et de reprise de la consommation dans les pays riches qui avait marqué l'après-guerre. Le marché mondial se trouvait de nouveau engorgé par l'anarchie de la production capitaliste. En 1973, cette crise éclata sous la forme d'une récession générale et, trente ans après, ce sont toujours les hauts et les bas de la même crise que nous subissons.

Cette période de stabilité ne fut donc qu'un intermède circonstanciel rendu possible par les conditions créées par la Seconde Guerre mondiale. Mais, tout comme les bourgeoisies veulent imposer aujourd'hui aux classes laborieuses de payer les frais du maintien de leurs profits, elles firent payer alors aux mêmes classes laborieuses les frais de cette stabilité artificielle, par le biais, en particulier, des bas salaires et de l'inflation. Contrairement à ce que peuvent dire certains, y compris à gauche, les travailleurs n'ont donc pas lieu de regretter cette stabilité-là. Tout au plus le souvenir des 26 années de l'après-guerre est-il là pour rappeler que, même réglementé, le système capitaliste reste au service des exploiteurs et que c'est ce système qu'il faut abattre.

P. B.

samedi 15 août 2015

:: Août 1980, la classe ouvrière polonaise faisait reculer le régime

Il y a vingt ans, en août 1980, la Pologne vivait une mobilisation ouvrière comme on n'en avait pas connue depuis bien longtemps. Des millions de travailleurs commencèrent à occuper massivement leurs entreprises, élisant leurs comités de grève pour mener la lutte, exigeant la liberté de s'organiser, de s'exprimer, tout autant que des revendications économiques. Au plus fort de la grève, la classe ouvrière pouvait sembler maîtresse du littoral de la Baltique. Et l'on vit finalement ce spectacle rarissime d'un haut dignitaire du régime contraint de venir céder aux exigences des grévistes, à l'intérieur même des chantiers navals de Gdansk, qui avaient été le fer de lance de la lutte.

Même si malheureusement la classe ouvrière polonaise fut dépouillée par la suite des bénéfices de sa victoire, ces journées de l'été 1980 restent aujourd'hui encore un symbole de la formidable puissance qui peut être celle des travailleurs lorsque, tous unis, ils entrent en lutte.

La grève aux chantiers de Gdansk

Quand la grève éclata le 14 août 1980 aux chantiers navals de Gdansk, de nombreuses autres usines avaient déjà été touchées. La décision du gouvernement d'augmenter de 50 % à 100 %, à partir du 1er juillet, le prix de la viande vendue dans les entreprises, avait mis le feu aux poudres dans une Pologne alors durement frappée par la crise. De juillet à la mi-août, près de 200 entreprises s'étaient mises en grève. Le gouvernement avait pourtant réussi à rester à peu près maître de la situation en accordant les augmentations de salaires réclamées aux plus mobilisés, là où la tradition de lutte était la plus forte. Mais lorsque les 17 000 ouvriers des chantiers navals Lénine de Gdansk s'y mirent à leur tour, le mouvement changea de caractère.

Ce fut un groupe de travailleurs unis par des années d'action militante commune qui prit l'initiative de déclencher la grève. Certains, comme Lech Walesa, avaient été licenciés des chantiers dans le passé. D'autres y travaillaient encore, et purent au matin du 14 août appeler à la grève dans les ateliers. Ils étaient liés au KOR, le comité de défense des ouvriers fondé après les grèves de 1976 par des intellectuels venus d'horizons différents, oppositionnels du PC polonais, catholiques, sociaux-démocrates, tous des militants dont l'horizon politique ne dépassait pas les idées libérales.

Le 14 août donc, à l'appel de trois jeunes ouvriers du groupe, les chantiers navals de Gdansk basculaient à leur tour dans la grève. Un comité de grève fut aussitôt élu, dont faisait partie Lech Walesa qui avait réussi à pénétrer dans les chantiers. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre sur le littoral, et dès le lendemain d'autres entreprises de la région rejoignaient le mouvement.

Devant la menace d'une généralisation du conflit, le gouvernement essaya comme ailleurs d'éteindre le feu en donnant satisfaction, au moins partiellement, aux grévistes. Mais les travailleurs des chantiers ne l'entendaient pas de cette oreille. La négociation étant retransmise à l'extérieur, lorsque la direction proposa 1 500 zlotys d'augmentation, les cris de " 2 000 zlotys ", la revendication des ouvriers, ne tardèrent pas à fuser. Les travailleurs des chantiers, à l'initiative de Lech Walesa, prirent la décision d'accepter les 1 500 zlotys, tout en continuant la grève par solidarité avec les autres entreprises. Un nouveau comité de grève fut élu. Ce fut le tournant du mouvement.

La grève s'étend à toute la classe ouvrière

Dans les jours qui suivirent, les travailleurs de la région de Gdansk constituèrent un comité de grève inter-entreprises, le MKS, qui établit une liste de 21 revendications. Il ne s'agissait plus seulement d'augmentations de salaires. Les points politiques y figuraient en tête : syndicats libres, droit de grève, liberté d'expression, réintégration des travailleurs licenciés. Venaient ensuite les revendications sur les salaires, le logement, la santé, les retraites. À partir de cet instant, le mouvement fit tache d'huile sur tout le pays. Bientôt des millions d'ouvriers furent en grève, des MKS se créaient partout.

À Gdansk même, 6 000 à 10 000 ouvriers occupaient en permanence le chantier. Ils avaient mis en place un service d'ordre efficace pour tenir en respect la milice, faisaient respecter la discipline de la grève, entre autres l'interdiction de l'alcool sur le littoral, et bénéficiaient du soutien massif de la population. À la fin août, le gouvernement capitulait. Ce fut le vice-Premier ministre en personne qui dut pénétrer dans les chantiers entre deux haies d'ouvriers pour venir négocier, et chacun put entendre ce haut dignitaire dire, à l'énoncé de chacun des 21 points du MKS, " J'accepte et je signe ". Et au même moment, des accords semblables étaient signés dans tous les grands centres industriels du pays.

La classe ouvrière frustrée de sa victoire

Par sa formidable énergie, sa capacité à donner une organisation démocratique à sa grève, la classe ouvrière polonaise avait donc fait reculer le pouvoir. Mais le drame, c'est qu'il n'y eut personne pour lui proposer d'aller plus loin, de prendre appui sur cette victoire éclatante pour se préparer à renverser ce pouvoir et à apporter ses propres solutions aux maux dont souffrait la société polonaise. Le syndicat Solidarité, fondé dans la foulée des grèves, fut au contraire dès le début, Walesa en tête, soucieux de donner une tout autre orientation à la classe ouvrière. Il se donna comme référence l'...glise catholique et la Pologne bourgeoise d'avant-guerre, celle du maréchal et dictateur Pilsudsky.

Pendant toute l'année 1981, Solidarité ne prépara nullement les travailleurs à la menace sans cesse croissante d'un coup d'état militaire. Et lorsque celui-ci intervint, le 13 décembre 1981, le syndicat se garda bien de tenter d'utiliser la formidable popularité dont il jouissait, y compris parmi les soldats, pour essayer de disloquer l'armée. Le chef de l'...glise, dont Solidarité avait fait sa référence politique, suppliait même : " Ne donnez pas vos têtes, frères ouvriers et travailleurs des grandes entreprises ". La classe ouvrière qui, un an plus tôt, avait fait trembler le pouvoir, abandonnée sans perspective dans cette situation dramatique, laissa faire.

Une fois au pouvoir, le général Jaruzelski interdit Solidarité, mais il ne coupa par contre jamais totalement les ponts avec ses dirigeants. C'est ce qui permit à la fin des années 1980, dans un autre contexte, Gorbatchev ayant lâché les dictateurs des " démocraties populaires ", une passation de pouvoir en douceur des dignitaires staliniens aux dirigeants de Solidarité.

Ainsi, 20 ans après, on peut certes constater que la victoire spectaculaire des travailleurs polonais en août 1980 n'a pas permis à la classe ouvrière d'aller plus loin et d'améliorer durablement son sort.

Elle a surtout constitué, pour toute une génération d'opposants au stalinisme, un premier pas sur le chemin qui les a portés plus tard au pouvoir. Au premier rang d'entre eux, bien sûr, figure Lech Walesa, dirigeant de la grève devenu dix ans après président de la République. Mais la mobilisation d'août 1980 reste malgré tout le témoignage éclatant de la force que représente une classe ouvrière lorsqu'elle entre massivement en lutte, où que ce soit dans le monde.

Daniel MESCLA (LO, n°1674)