vendredi 22 juin 2012

:: Le PCF face à la crise de mai 68

Les élections qui couronnèrent le retour à l'ordre consacrèrent la défaite du  PCF et de la Fédération. Survenant après les "victoires" économiques remportées par les travailleurs, leur défaite a pu paraître paradoxale voire inexplicable.


Pour celui qui juge les événements à travers les lunettes électorales, il apparaît qu'au sortir du plus grand mouvement social que la France ait connu, l'opposition se trouve finalement bien plus mal placée qu'aux élections de 1967.

Certes la loi électorale faite sur mesure pour s'ajuster au pouvoir gaulliste, ne pouvait manquer de donner comme à l'accoutumée, la victoire à la majorité. Mais cette victoire fut quant au nombre de sièges, considérable. Et si le mode de scrutin explique bien des choses, il n'explique pas tout. Il y a eu déplacement des voix et poussée à droite. Rien qui ressemble à un raz de marée gaulliste, mais un déplacement des voix des centristes envers la majorité et une perte que l'on peut évaluer à 2 % environ pour le PCF et la Fédération au premier tour.

Cette perte à quoi est-elle due ? Le PCF pour sa part a trouvé une explication. Les excès "gauchistes" ont effrayé l'électeur moyen. La France a eu peur des barricades.

L'analyse de Waldeck Rochet soumise au Comité central du PCF est un assez curieux exercice de style sur le thème conventionnel : comment on réécrit l'histoire. Les excès révolutionnaires — comprenez les barricades, Flins, Sochaux, etc. — furent fomentés par des provocateurs gaullistes ou "gauchistes" (c'est la même chose) afin d'entraîner une victoire écrasante de la majorité aux élections. Si la victorieuse lutte économique entreprise par les travailleurs en grève qui occupaient sagement les usines n'a pu avoir de conséquences politiques par la voie légale des élections, c'est que chaque voiture brûlée par les étudiants retirait des milliers de voix au Parti.

On peut en déduire qu'il y a eu deux sortes de luttes, l'une, économique, conduite de façon responsable par le PCF et l'autre, politique, dévoyée par d'infâmes "gauchistes" dans le but de saboter la première ou du moins d'en anéantir les conséquences politiques.

Que de telles affirmations soient un défi à la vérité — même purement chronologique — ne gêne nullement le PCF Les méfaits du "gauchisme" ainsi présenté doivent lui permettre d'expliquer sa défaite électorale. Et du même coup, ils servent à justifier la ligne politique du parti pendant les événements.

H s'agit donc d'exorciser le démon gauchiste et de soustraire à son influence pernicieuse les malheureux sympathisants et militants du parti qui auraient pu se laisser séduire.

La presse bourgeoise s'est elle-même étonnée de la pauvreté d'un tel raisonnement. Elle feint de déplorer cette utilisation sans nuance du bouc émissaire. Elle qui a axé toute sa propagande électorale sur la peur du complot tota­litaire visant à prendre le pouvoir par l'insurrection !

Mais en fait le PCF et la majorité se retrouvent sur un point : la condamnation des violences révolutionnaires et, à fortiori, de l'insurrection proclamée but ultime des prota­gonistes de mai.

Un tel accord n'est pas fortuit. Bien avant mai, L'Huma­nité dénonçait Cohn Bendit et les enragés de Nanterre avec autant de violence que "Paris-Jour" ou "Minute". Et quand, dans la première phase des événements de mai, celle que l'on pourrait appeler, la phase ascendante, la presse bourgeoise elle-même, du moins la presse à grand tirage, reflétait tant bien que mal la sympathie que la lutte des étudiants rencontrait dans l'opinion, un seul journal dissimulait son opposition ouverte sous un silence caractéristique : L'Humanité.

En fait et partout où ils le pouvaient, les militants du PCF ne cessaient de présenter les étudiants comme des enragés, des incendiaires, des irresponsables dont les actes provocateurs ne pouvaient manquer d'attirer la répression du gouvernement. En somme, si les C.R.S. cognaient, la faute en revenait aux étudiants, ils n'avaient qu'à ne pas résister. Et l'on vit les ouvriers se verrouiller dans leurs usines pour éviter l'entrée des "terroristes" étudiants. A Billancourt, place Nationale, le soir où Sauvageot en tête d'un cortège de deux-mille étudiants, venait saluer la grève avec occupation décrétée l'après-midi aux usines Renault, on put voir des ouvriers sortir précipitamment pour aller garer leur voiture ailleurs "de peur que les étudiants ne les brûlent" ! La peur du provocateur servait d'argument politique au PCF pour isoler ses militants de la "contagion gauchiste".

Ainsi, nul ne fit plus que le PCF pour accréditer l'idée que le mouvement de mai était fauteur de désordres et de guerre civile. Et il le fit avec l'accord du gouvernement. On se souvient de la manifestation organisée par l'U.N.E.F. devant la gare de Lyon. Le même jour le PCF et la CGT orga­nisaient deux manifestations parallèles et pacifiques dont l'une devait se rassembler à la Bastille. Pour fixer les détails du déroulement de la manifestation, l'entrevue Séguy-Grimaud (préfet de police) dura une heure Mais quand les étudiants voulurent se rendre à la Bastille où une heure plus tôt le cortège ouvrier n'avait pas rencontré l'ombre d'un képi de flic, la place était noire de C.R.S. et tous les accès bouclés par des cordons d'hommes armés. On connaît la suite. Ainsi, la CGT et le gouvernement s'étaient entendus pour apporter la preuve que les travailleurs sous la conduite de leurs organisations syndicales étaient raisonnables et pacifiques, alors que les étudiants étaient des "violents" assoiffés de barricades.

La ' grande force tranquille" du prolétariat, réprouvait par la bouche du PCF les "excès" qui allaient au fil des jours devenir des - provocations". Même Flins, même Peugeot devaient être attribués non à l'intervention des CRS mais à celle de provocateurs professionnels dont le chef de file avait nom : Geismar.

A ce moment-là la presse et la radio bourgeoises entonnaient le même refrain et condamnaient unanimement les violences étudiantes. Mais les efforts du PCF pour hurler avec les loups furent bien mal récompensés. Dans son interview par Michel Droit de Gaulle donnait le ton de la campagne électorale. Ces violences que le PCF repoussa avec horreur et énergie, il allait les lui attribuer, directement ou indirectement, il allait même lui attribuer la volonté de s'emparer du pouvoir par l'insurrection.

Ainsi, malgré sa servilité et sa complicité, le PCF allait être lui-même victime du chantage à la guerre civile qu'il avait de toutes ses forces contribué à entretenir. Ses dénégations placardées sur les murs de Paris ne lui servirent à rien. Il avait joué la carte de la peur. Avec infiniment plus de moyens et sans vergogne le gouvernement allait faire de même contre le PCF C'était une tactique payante.

Mais si cet aspect de la propagande gouvernementale remplit en effet parfaitement son rôle pendant les élections, II ne suffit pas pour autant à expliquer l'échec électoral du PCF.

La défaite du PCF c'est aussi, c'est surtout la sanction de toute une politique. La "gauche "stalinienne et réformiste en France s'est montrée résolument incapable de conduire le mouvement jusqu'à la chute du régime gaulliste.

Il n'est pas question de découvrir ici que le PCF n'est pas révolutionnaire et qu'il a trahi la cause ouvrière. C'est une évidence qui appartient depuis longtemps à l'Histoire.

Mais en tant que parti d'opposition parlementaire et adversaire proclamé du gaullisme, le PCF n'a ni pu, ni voulu exploiter la crise ouverte du régime pendant la crise de mai. Pourquoi ? Chantre des voies "pacifiques vers le socialisme", de la conquête démocratique et légale du pouvoir par les élections, en d'autres termes, fidèle partisan de l'ordre bourgeois, le PCF ne pouvait pas ne pas désavouer ce qui venait de la rue. Ce ne sont pas les violences étudiantes qui l'ont effrayé, c'est la crise elle-même.

Le PCF ne l'avait ni voulue, ni prévue. Partie du monde étudiant en général et du milieu "gauchiste" en particulier, elle prit dès le début un caractère politique que le PCF ne pouvait admettre. S'il dut pour un temps composer avec le mouvement, c'est que celui-ci allait toujours de l'avant, entraînant derrière lui des forces de plus en plus nombreuses.

Allumé par l'étincelle "gauchiste", le baril de poudre accumulé à l'Université et dans la jeunesse par des années d'arbitraire policier, avait explosé soudainement ouvrant une brèche dans I' "Etat-fort" gaulliste. Par la brèche devait déferler un mouvement social d'une ampleur sans précédent. En affrontant les CRS de De Gaulle les étudiants mettaient en cause le régime lui-même, ils en révélaient la faiblesse. Pour des millions cie travailleurs ce fut une révélation. Et le 13 mai, le mécontentement et la colère contenus depuis dix ans se donnaient enfin libre cours. On avait l'impression d'une immense libération. La grève avec occupation d'usine en fut la conséquence immédiate. Le drapeau rouge avait fait sa réapparition dans le cortège de la CGT, "l'Internationale" aussi. De crainte d'être emporté par le mouvement, le Parti suivait. Mais il n'avait pas l'initiative. Il ne l'eut jamais.

Par son aspect radical : affrontement violent avec les forces de répression, par l'ampleur des revendications : remise en cause de la société toute entière, par le nombre de jeunes qu'elle pouvait mobiliser, par l'écho qu'elle pouvait recueillir dans les milieux de l'intelligentzia classique (écrivains, enseignants, hommes de théâtres, cinéastes, architectes, peintres, médecins, avocats, etc.), la crise de mai avait incontestablement un caractère révolutionnaire.
Et pour la première fois, le PCF voyait se développer sur sa gauche, un mouvement révolutionnaire de masse, certes encore restreint à certains milieux sociaux, encore confus et divisé, mais suffisamment important pour l'obliger à réagir. Ce mouvement ne mettait pas encore en danger l'hégémonie du PCF sur le monde ouvrier, mais chaque jour plus nombreux étaient les jeunes travailleurs qui le suivaient et les développements de la crise risquaient de favoriser un regroupement capable de "mordre" en milieu ouvrier.

C'est pourquoi le PCF devait s'employer à résoudre au plus vite la crise. La défense de l'ordre bourgeois, même gaulliste, c'était aussi la défense du PCF, la sauvegarde de son influence, de ses moyens d'action, de tout ce qui fait de lui un parti utile pour la bourgeoisie.

C'est ainsi que le PCF, s'il ne s'opposa pas de front au mouvement de mai, ne fut pas à même de l'exploiter politiquement à son profit, car dès le début il se plaça sur la défensive.

Alors que le mouvement de lui-même, et cela apparut très clairement dès le 13 mai, se dirigeait contre le régime gaulliste, contre le gouvernement et contre l'homme qui incarnait tout le pouvoir depuis dix ans ; alors que la rue, spontanément, se lançait à l'assaut du gaullisme, ses chefs traditionnels se rangeaient aux côtés du pouvoir établi. La grève ne doit être qu'économique, disait le PCF, pas d'aventure. En fait, à aucun moment la "gauche" n'est apparue comme la direction naturelle du mouvement. Ce n'était pas en elle que se reconnaissaient les milliers de combattants de mai.

Dans ces conditions, les élections annoncées par de Gaulle perdaient tout signification politique. Ce n'était pas le combat Classique entre la droite et la gauche, car tous les partis à droite comme à gauche étaient au fond d'accord, d'accord pour l'ordre.

Si la grève tenait encore quelques jours, c'est que le PCF n'osait la saborder de front, mais l'issue était fatale. Ainsi, moins d'une semaine après le discours de de Gaulle, l'unanimité était faite à droite comme à gauche pour liquider le mouvement de mai. Les élections n'étaient qu'une grossière manœuvre pour amener le rétablissement de l'ordre.

Il ne s'agissait pas en votant pour la droite ou pour la gauche, de voter pour ou contre le mouvement, il s'agissait de condamner le mouvement de mai au nom d'une politique di droite ou d'une politique de "gauche".

Aucun choix politique n'était en fin de compte laissé à l'électeur.

Mais si la politique de la droite se ramenait à une simple formule : faire confiance à de Gaulle, la "gauche" elle n'avait même pas de programme. Qu'avait-elle à offrir dar les circonstances créées par mai ? Rien. Si ce n'est "l'unie de tous les républicains et de toutes les forces démocratiques pour un programme social avancé". Des mots. De vieux mots, de vieux slogans vides et dépassés. Cette absence de perspective et d'initiative allait plus que tout desservir la gauche. La Fédération semblait inerte devant les événements et PCF, par sa volonté de rétablir l'ordre, ses appels à la modération, à la "sagesse politique" son horreur maintes fois affirmée de la violence, se confondait presque dans sa propagande électorale avec le parti centriste ! En fait la "gauche" traditionnelle avait été mise de côté par les événements eux-mêmes.

Dans ces conditions, la droite était naturellement favorisée. C'était contre elle que le mouvement avait été dirigé. C'était à elle qu'allait de bénéfice de l'ordre revenu. Jouant à fond la carte de la peur du désordre, du complot, de la guerre civile, elle faisait de mai une tentative d'insurrection totalitaire, en dépit de toute vérité. Elle seule pouvait axer sa campagne électorale sur le mouvement en ie travestissant à son gré. Le PCF lui, ne pouvait ni revendiquer la responsabilité et la conduite du mouvement, ni le condamner globalement. Le tour de passe-passe qui lui faisait dénoncer les provocateurs "gauchistes" (apparentés gaullistes) tout en assumant la grève ne pouvait pas le tirer de son inconfortable position. N'ayant jamais dirigé les opérations, ayant au contraire tout fait pour faire avorter la crise, il ne pouvait en tirer aucun bénéfice. Face à la situation le PCF dut se borner à faire pour ainsi dire une campagne "négative". Le mouvement de mai qu'il avait implicitement condamné, ne pouvait lui apporter aucune voix nouvelle, au contraire il ne pouvait que détourner de lui certains électeurs traditionnellement fidèles mais que l'écœurement devait jeter dans l'abstention.

Au lendemain du premier tour des élections "Action", le journal de l'UNEF. et du SNE-Sup titrait "la capitulation ne paie pas". Et en fait, plus qu'une victoire — attendue — de la droite, les élections devaient sanctionner la politique de trahison du PCF.

Des trahisons le PCF en a déjà faites, des défaites électorales, il en a déjà connues. L'une suivant l'autre d'ailleurs parfois. Mais cette fois, il y a quelque chose de nouveau.

La crise révolutionnaire de mai a ébranlé le pouvoir gaulliste, mais elle a ébranlé aussi celui du PCF Tout l'ordre ancien a été remis en question. Et le PCF en tant que partie intégrante de cet ordre l'a été plus que toute autre formation. Des milliers d'hommes sont descendus dans la rue malgré son hostilité et ses calomnies. Il devra bien leur rendre des comptes. Ces milliers de jeunes n'étaient pas anticommunistes. Au contraire, ils retrouvaient le chemin des idées révolutionnaires. La crise de mai ne s'est pas terminée pour eux par une victoire, c'est certain. Mais elle a révélé deux faillites : celle du pouvoir et celle du stalinisme. L'un comme l'autre sont encore en place et se défendent farouchement. Mais leur puissance est menacée et fragile. Mai a créé peut-être les conditions de leur éclatement. Ou du moins la condition fondamentale: c'est-à-dire la possibilité de la création d'un mouvement révolutionnaire ayant l'audience de masses véritables. Certes, le chemin risque d'être long qui mène au parti mais il y mène sûrement.

Et le jour où un tel parti existera, alors le PCF sera de moins en moins capable de sauver la mise à la bourgeoisie.

Lutte Ouvrière, août 1968.


vendredi 15 juin 2012

:: D’où vient le Parti Communiste Français ? #3 (1939-1953)













Le Pacte germano-soviétique fut un rude coup pour le Parti Communiste Français. L’opposition totale et manifeste entre la politique de la bureaucratie soviétique et celle de la bourgeoisie française ne laissait pas de place aux louvoiements, aux tergiversations. Il fallait choisir. Après de violents déchirements, le Parti a choisi de défendre la politique de la bureaucratie. Mais il a payé cher ce choix. Son assise sociale, acquise sur la base de cinq années de politique nationaliste, réformiste, s’effondrait. Interdit, pourchassé, il perdit ses municipalités, ses députés et ses élus de toutes sortes, le contrôle d’une grande partie des syndicats, enfin tout ce qui lui donnait une fonction, un rôle social au sein de la société capitaliste. Habitué, cinq années durant, à naviguer le vent en poupe, soutenu par une opinion publique favorable à son « défensisme », à sa sagesse de parti national de fraîche date, il se brisait après 1939 contre cette même vague chauvine qui l’avait porté auparavant.
Tout comme au début des années 30, le PC est à nouveau réduit à quelque chose près, à l’appareil. Cependant, la férocité même de la répression gouvernementale va contrebalancer dans une certaine mesure, tout au moins au niveau de l’appareil, les conséquences disloquantes du tournant de 1939. Restructurer, consolider l’appareil, l’adapter aux conditions de clandestinité est une question de vie ou de mort. La répression ne laisse pas au Parti le temps de cuver sa crise, ni aux militants la possibilité de peser leur choix. Et c’est finalement sous Daladier et bien avant l’invasion allemande que le PC se rode à la lutte clandestine et refait l’expérience des prisons et des camps.
En considérant superficiellement les choses, et surtout après cinq ans de politique platement chauvine, cette période de deux ans qui va jusqu’à l’invasion de l’URSS par Hitler, pourrait apparaître comme un retour à l’internationalisme prolétarien de la part du Parti. En fait, ces cinq ans ne sont pas passés sans traces, et le PC était déjà organiquement incapable de mener une politique prolétarienne dans quelque domaine que ce soit. S’il renvoyait dos à dos les deux camps impérialistes, c’était au nom de l’intérêt national bien compris. Comme le proclamait l’Humanité clandestine : « Ni soldats de l’Angleterre avec de Gaulle ! Ni soldats de l’Allemagne avec Pétain ! Vive l’Union de la nation française. » Le combat pour « l’indépendance de la France » reste le leitmotiv de la propagande stalinienne, seulement le nom de Churchill s’ajoute et parfois supplante celui de Hitler comme ennemi principal de cette indépendance.
Cependant, le nationalisme n’est pas quelque chose d’abstrait. Il doit se concrétiser par la soumission à la politique de la bourgeoisie nationale. La bourgeoisie française et son « opinion publique » n’avaient que faire du nationalisme abstrait du PC qui, malgré ce nationalisme, restait en porte-à-faux jusqu’au 22 juin 1941.
L’invasion de l’URSS par l’armée allemande sera considérée par le Parti comme une véritable délivrance. Après deux ans d’interruption, la fidélité à la bureaucratie soviétique et la conformité aux intérêts nationaux : (c’est-à-dire ceux de la bourgeoisie nationale) agissent à nouveau dans le même sens.
Le Parti suivra avec d’autant plus d’enthousiasme l’ordre du Kremlin de se jeter avec toutes ses forces dans le combat contre l’Allemagne, que ce combat lui permettra de retrouver sa place dans « l’unité nationale », tout au moins dans celle qui s’est formée autour de de Gaulle. Le PC redevient ce qu’il s’est fait une vocation d’être : le parti des patriotes.
Dès lors, il n’est plus question de renvoyer dos à dos les impérialismes anglo-saxon et allemand. L’adhésion sans réserve de l’URSS au bloc des pays « démocratiques » en opposition au bloc fasciste, impose au Parti une politique unitaire vis-à-vis de tout ce qui n’est pas pro-allemand. Le PC se distingue dorénavant des autres organisations anti-allemandes que par une combativité plus grande et par un chauvinisme plus répugnant.
Quoique toujours en clandestinité et en butte à une répression encore plus grande, le Parti retrouve une audience : à la base d’abord, non seulement il apparaît à nouveau comme un parti national, mais comme le parti national le plus, sinon le seul, organisé, entrainé, rodé au combat. Il va contrôler la quasi-totalité des organisations de résistance intérieure ; il attire et organise tous ceux qui désirent combattre l’occupation. Au sommet ensuite, le Parti fait le voe d’allégeance aux représentants de l’impérialisme français auprès des alliées, à de Gaulle en particulier.
Le 4 avril 1944, pour la première fois dans son histoire, deux représentants du PC, Grenier et Billoux, entrent dans un gouvernement bourgeois, ou ce qui en tient lieu : le Comité français de Libération Nationale de de Gaulle. C’est la reconnaissance et la consécration de son rôle par les représentants politiques pro-alliés de la bourgeoisie française.
Mêlant la faucille et le marteau à la croix lorraine, le Parti s’efforce de s’identifier avec la Résistance et y parvient, sous la houlette de de Gaulle il est vrai. Il va sacrifier des milliers de militants à l’autel de l’entente avec la bourgeoisie. Mais il aura acquis d’apparaître dans la France libérée main dans la main avec les autres formations, et même en parti au pouvoir.
Il est impossible de comprendre l’évolution actuelle du Parti Communiste Français sans pénétrer la signification et les conséquences de sa politique pendant cette période qu’il a acquis l’implantation qui est aujourd’hui encore, la sienne, et qui, en dernier ressort, détermine sa nature.
De l’entrée en guerre de l’URSS jusqu’au début de la guerre froide, pendant près de six ans, les intérêts de la bureaucratie soviétique coïncident avec ceux des impérialistes alliées en général et de la bourgeoisie française en particulier : vaincre l’Allemagne d’abord, puis assurer que la transition de la guerre à la paix se fasse sans heur et sans mal, autrement dit sans menace de révolution prolétarienne.
La politique d’union sacrée sans pudeur, plus totale et plus ouverte que celle jamais réalisée par un parti social-démocrate en 1914 poursuivie par le PCF comme par les autres partis staliniens n’était somme toute, que le pendant local de la Sainte-Alliance entre la bureaucratie et l’impérialisme symbolisée par Yalta. En ce sens, le chauvinisme puis la politique franchement contre-révolutionnaire du Parti n’était que le reflet des intérêts de la bureaucratie russe. Il n’en reste pas moins qu’en « faisant retrousser les manches », en aidant le redémarrage de la production capitaliste, en aidant la reconstitution de l’appareil d’État, on contrôlant et brisant toute initiative ouvrière, le PCF remplissait une fonction sociale propre (nationale) : la même que celle qui fut dévolue au lendemain de la première guerre à l’appareil social-démocrate. L’assise sociale qu’il a acquise ce faisant était de la même nature que celle de la social-démocratie. Le PCF l’a acquise d’ailleurs, sinon au détriment des socialistes - puisque ceux-ci connurent aussi un relatif développement - du moins en concurrence avec eux.
Le développement du parti, l’accroissement de son implantation furent vertigineux. Ses effectifs passèrent de 333 000 en 1937 à 545 000 fin 1945 et à 804 000 en 1946. Son électorat, de l’ordre de 1 500 000 électeurs (15 % des suffrages) en 1937 passe à 5 400 000 (28 % des suffrages) en 1946. Cette influence accrue se concrétisait par 158 sièges de député (sur 544), par la conquête de milliers de municipalités, des places de conseillers généraux. Enfin le Parti détenait des places dans le gouvernement, dans l’appareil étatique.
Parmi ces centaines de milliers de nouveaux venus qui gonflèrent les effectifs du PC et ces millions qui votèrent pour lui, bien peu le faisaient parce qu’ils le considéraient comme un parti révolutionnaire. Il était à leurs yeux un parti de gauche, certes, mais surtout le parti de la Résistance et encore davantage un parti au pouvoir. Il est même à constater qu’alors que le Parti connaît un énorme afflux de petits bourgeois patriotards ou tout simplement affairistes vers ses rangs, il ne progressera que peu, ou reculera même dans les régions industrielles du Nord, de la Région Parisienne et du Sud-Est (d’après Fauvet, Histoire du PCF).
Solidement implanté dans la petite bourgeoisie, dans l’aristocratie ouvrière par l’intermédiaire de la conquête de l’appareil CGT, dans les administrations locales, le Parti Communiste le restera jusqu’aujourd’hui. L’assise sociale actuelle du Parti date des années 1945-1946. Elle fut acquise grâce à une politique commandée par les impératifs de la défense de la bureaucratie. Mais elle sera et est encore une serre chaude pour tout un ensemble d’influences nationales foncièrement étrangères à celles de Moscou.
Cette coïncidence des intérêts des deux pôles d’où partent les lignes de force qui déterminent la politique du Parti n’a certes pas duré. Le début de la guerre froide, en mettant fin à la Sainte-Alliance internationale, a mis fin aussi à l’Union Sacrée si bénéfique au PC Pendant six ans, le Parti sera à nouveau rejeté par toutes les formations mêmes oppositionnelles et contraint, en même temps, à une politique plus dure.
Pour les mêmes raisons qu’en 1939, le Parti Communiste connaîtra des flottements en 1947, quand, à nouveau, les intérêts de la bureaucratie et ceux de la bourgeoisie divergent. Cette divergence d’intérêts lui coûtera sa place au gouvernement, sa position de parti au pouvoir. Moscou aura bien du mal à resserrer les liens et à rappeler le PCF à l’ordre. A la réunion du Cominform qui se tiendra quelques mois après la fin de la participation gouvernementale, le Parti Communiste Français sera particulièrement sur la sellette. Il sera accusé de « s’être laissé manoeuvrer par Ramadier et Blum », on lui reprochera de continuer à se présenter comme parti gouvernemental, etc... Il est vrai que de telles attitudes furent deux ans auparavant, non seulement pardonnées, mais recommandées par Moscou. Seulement, le PCF s’est si bien trouvé dans la paix du parti gouvernemental qu’il était prêt à continuer de l’être pour son propre compte, même contre le désir du Kremlin.
Si malgré tout, les tensions entre le PCF et la bureaucratie n’ont pas entraîné de rupture, si malgré ses hésitations le PCF a, encore une fois, pris le virage, c’est que d’une part, il ne perdit pas tout et d’autre part, ce qu’il perdit, il ne pouvait pas ne pas le perdre.
La bourgeoisie française ne tenait plus à la participation gouvernementale du PC ; donc en cette matière, le Parti n’avait pas le choix. D’un autre côté, s’il fut repoussé dans l’opposition et même dans l’isolement au sein de l’opposition, il ne perdra ni ses municipalités, ni ses parlementaires, ni sa mainmise sur la CGT, en un mot, il gardera tout ce qui fait sa force, il gardera son assise. Rien de comparable donc à la débâcle de 1939.
Si dans les années 1951-1952, l’anti-américanisme virulent, les actions aventuristes du type de la manifestation contre Ridgway, imposés au Parti, entraînèrent un certain fléchissement de son influence, la perte du tiers de ses effectifs et d’une partie de son électorat, il n’a jamais été vraiment à contre-courant. Au fond, la petite bourgeoisie s’accommodait fort bien de ce nationalisme anti-américain. L’isolement du Parti était politique, mais n’impliquait pas de rupture avec les couches qui lui ont permis de se développer.
Depuis 1953, après le vote pour Mendès, et surtout depuis 1956, après le vote des pouvoirs spéciaux pour Guy Mollet, le Parti a rompu cet isolement politique vis-à-vis des autres formations. Il a déjà réintégré l’opposition officielle. 


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jeudi 14 juin 2012

:: D’où vient le Parti Communiste Français ? #2 (1931-1939)

http://politicobs.canalblog.com/images/front_populaire_1.jpgDu congrès de Tours aux changements annonciateurs du Front Populaire, quinze ans se sont écoulés. Quinze ans, sur lesquels le Parti Communiste Français a passé dix ans dans les moules de la bureaucratie du Kremlin. Le Parti sortira de la « bolchévisation » numériquement affaibli, mal implanté, réduit pour ainsi dire à sa plus simple expression : à l’appareil. Mais cet appareil est achevé, rodé, et il fonctionne à merveille. Sa structure est celle d’un parfait parti stalinien, son obéissance à Moscou sans faille, sa direction homogène : à peu de chose près elle restera la même trente ans durant. Dorénavant, sa dépendance de la bureaucratie russe sera le vecteur-force principal, qui, changeant de sens, mais d’une égale intensité, influencera tous les méandres de sa politique.
L’importance de la période du Front Populaire réside dans le fait que, pour la première fois, le parti acquiert une solide implantation dans les masses. Sur la base d’une politique réformiste, nationaliste, il connaîtra une croissance considérable. A l’instar du Parti Social-Démocrate et en concurrence avec lui, il obtiendra l’accès à la « mangeoire » des surprofits impérialistes. Corollairement devenu parti national dans le plein sens du terme, presque parti gouvernemental, il sera soumis à la pression de sa propre base sociale, de sa propre opinion publique. Représentant les intérêts de la bureaucratie soviétique par sa formation, de ceux de son assise sociale par son implantation, il ne cessera plus d’être soumis à la tension de deux forces antagoniques. Et quand le pacte germano-soviétique et la première phase de la guerre aggraveront cette tension, quand l’impossibilité de concilier deux intérêts alors manifestement contradictoires imposera un choix difficile, le Parti connaîtra ses premiers grands déchirements d’une nature différente de ses crises de croissance. Ils ne seront pas les derniers.
Il n’est pas de notre propos ici de décrire et d’analyser la montée ouvrière des années 35-36, ni même d’examiner dans les faits le rôle joué par le Parti Communiste à cette occasion. D’autant moins que, du point de vue de l’évolution du Parti Communiste, la principale signification de cette montée fut d’avoir donné au Parti une implantation sociale qu’il ne possédait pas auparavant. De quelle nature était cette implantation ? Sur la base de quelle politique fut-elle acquise ? Voilà les questions qui nous intéressent ici. Et pour commencer, quels facteurs ont permis au Parti Communiste de rompre son isolement et de trouver l’adhésion des masses ?
Deux facteurs seront déterminants à cet égard. La remontée ouvrière et le réveil politique général qui poussera des couches nouvelles vers les organisations ouvrières, et la nouvelle orientation de l’Internationale qui donnera a la politique des organisations staliniennes un contenu réformiste et nationaliste.
Peu après la défaite du prolétariat allemand et l’arrivée de Hitler au pouvoir, la bureaucratie soviétique amorce l’un de ces tournants à 180° qui caractérisent sa politique. Se sentant menacée par l’impérialisme allemand, elle va chercher son salut dans un système de sécurité collective. Ce système implique un rapprochement avec les « démocraties occidentales », bénéficiaire de la paix impérialiste de Versailles, donc menacées à ce titre par les revendications allemandes. La France avait une place de choix dans ce plan. Dès lors, le rôle dévolu au Parti Communiste sera de contribuer, dans la mesure de ses forces, à infléchir la politique du gouvernement dans le sens d’une opposition renforcée à l’Allemagne hitlérienne. La dénonciation du traité de Versailles, la veille encore un des leitmotivs de la propagande stalinienne, sera mise au rancart, et le renforcement du potentiel militaire français ouvertement souhaité. Le pacte d’assistance mutuelle signé le 2 mai 1935 entre les gouvernements de l’Union Soviétique et de la France sera suivi d’un communiqué qui déclare que monsieur Staline comprend et approuve pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir sa force armée au niveau de sa sécurité ». Les staliniens emboîtent le pas, abandonnant l’antimilitarisme forcené qui était le leur des années durant, ils découvrent dans l’armée française un des facteurs principaux de la défense de l’URSS. Par voie de conséquence, la lutte pour le renforcement de la « démocratie française » face à la menace fasciste devient une haute vertu révolutionnaire.
Et c’est la que la dialectique de l’histoire va jouer un tour à la bureaucratie soviétique. C’est sur son injonction, et pour la défense de ses intérêts, qu’elle impose au Parti Communiste Français une politique nationaliste et même chauvine. Mais sous la pression de sa nouvelle assise gagnée sur la base de cette politique nationaliste, le Parti Communiste finira par devenir nationaliste pour son propre compte, alors même que ce nationalisme se retourne contre les intérêts de la bureaucratie. Trotsky écrivit à propos d’une évolution qui se déroulait sous ses yeux mais qui n’a abouti à ses conclusions ultimes que de nos jours, que : « Staline a réconcilié les partis communistes des démocraties impérialistes avec leur bourgeoisie nationale. Cette étape est maintenant dépassée. L’entremetteur bonapartiste a accompli son rôle. A partir de maintenant, les com-chauvins doivent se soucier de leur propre sort, dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec la « défense de l’URSS ». »
Il est évident que cette nouvelle orientation vis-à-vis de la politique étrangère du gouvernement français entraînera une orientation à l’avenant dans les autre domaines. Le nationalisme impliquera le réformisme. Le combat pour l’unité de toutes les forces nationales hostiles à l’Allemagne fasciste ou présumées telles, complétera la lutte pour un front international anti-hitlérien. De la politique de « classe contre classe » assimilant sociaux-démocrates et fascistes, on passe presque sans transition à une cour éhontée à ces même sociaux-démocrates et même, sinon surtout, aux radicaux. Si la consolidation du Front Populaire et son arrivée au pouvoir n’était pas possible sans la montée ouvrière et sans la poussée à gauche, si du point de vue de la bourgeoisie il fut accepté parce que susceptible d’endiguer le mouvement populaire, pour le Parti Communiste il répondait à une nécessité qui n’avait rien à voir avec cette montée ouvrière. Pour le Parti Communiste, l’intérêt fondamental du Front Populaire fut d’avoir été l’alliance des forces nationales anti-hitlériennes, alliance dont la constitution était l’objectif majeur du Parti Communiste Français en matière de politique intérieure.
La poussée à gauche, si elle ne jouera qu’un rôle contingent dans la détermination de la politique du Parti Communiste, aura cependant une importance capitale pour deux raisons. D’abord, en renforçant numériquement le Parti et en lui permettant l’acquisition d’un certain nombre de positions au cours des élections municipales, puis législatives, elle lui donnera un poids qu’il n’avait pas auparavant. Ensuite, la nécessité de canaliser et d’endiguer l’explosion sociale rendra les partis socialistes et radicaux bien plus compréhensifs à l’égard du Parti Communiste, dont la collaboration devient fort utile. Ainsi l’afflux même des ouvriers venus vers le Parti Communiste en tant que parti ouvrier, auréolé par ses liens avec les tenants supposés de la Révolution d’Octobre, sera capitalisé par celui-ci en vue de mener une politique nationaliste.
Encore une fois, il n’est pas de notre propos ici d’examiner le rôle contre-révolutionnaire joué par le Parti Communiste pendant la période des grèves ( « il faut savoir terminer une grève » etc.). Toujours est-il que grâce à la montée ouvrière et grâce au Front Populaire, le Parti connaîtra un développement vertigineux. Par rapport à 1932, son électorat a doublé et ses effectifs décuplé.
Par ailleurs, ce serait une erreur de croire que le développement de son implantation n’était dû qu’à d’afflux d’ouvriers en lutte. En fait, il a joué sur deux tableaux. L’attirance de son nationalisme néophyte et de son réformisme de bon aloi, a exercé en milieu petit bourgeois une influence aussi grande que son auréole ternie de parti révolutionnaire en milieu ouvrier. Ayant découvert, sur l’injonction de Moscou, les vertus patriotiques de la marseillaise, du drapeau tricolore, de Jeanne d’Arc et de la démocratie française, le Parti ne perdra plus une occasion de faire vibrer la corde sentimentale du petit-bourgeois chauvin.
Sans être encore tout à fait un « parti comme les autres », le Parti Communiste de l’année 1937 sera bien différent du Parti Communiste version 1932. Il aura une solide implantation sociale, 300 000 membres, 1 500 000 électeurs, 70 députés, deux sénateurs, des centaines de conseillers généraux, plus de deux mille municipalité. L’unification syndicale lui a permis de mettre la main sur les Fédérations les plus importantes de la CGT unifiée. Il est dès lors solidement implanté dans l’aristocratie ouvrière.
Il a cessé de vivre uniquement des subsides de la bureaucratie. Il a sa « mangeoire » nationale propre, alimentée par les surprofits de l’impérialisme français, auxquels il a accès dorénavant grâce - pour reprendre l’expression de Trotsky - « à sa pénétration dans les rangs de la petite bourgeoisie, par son installation dans l’appareil étatique, les syndicats, les parlements, les municipalités, etc. ».
La fin de la poussée à gauche, la retombée de la montée ouvrière et même la chute du premier et du deuxième gouvernement Léon Blum, n’affecteront pas le zèle nationaliste du Parti Communiste. Il y a un double intérêt, car tel est l’ordre de Moscou, mais tel est aussi dorénavant son propre intérêt en tant que parti national. La politique « d’union nationale » est payante, et bien payante. Devant l’usure du Front Populaire, il va même défendre l’idée d’un « Front Français », où seraient inclus, outre les radicaux et les sociaux-démocrates, les libéraux et les modérés. Après l’échec définitif du Front Populaire, il s’empressera de donner son accord à un gouvernement incluant la quasi totalité de l’éventail politique français, de Thorez à Paul Reynaud. Si le projet ne connaît pas de suite, ce n’est pas la faute des communistes.
Le déplacement de plus en plus à droite des gouvernements successifs écarte le Parti Communiste Français des responsabilités quasi gouvernementales qu’il a assumées pendant le Front Populaire. Il continue cependant à aiguillonner le gouvernement, et sa propagande est concentrée sur la réclamation d’une plus grande fermeté vis-à-vis de l’Allemagne. A l’occasion, il votera les crédits de guerre.
Après ces manifestations de nationalisme de plus en plus exacerbé, l’annonce du pacte germano-soviétique le 23 août 1939 va produire l’effet d’une bombe. Renversant sa politique de sécurité collective avec les démocraties occidentales, Staline conclut un pacte de non agression avec l’ennemi de la veille. Dans le conflit qui va éclater quelques jours après, l’URSS se trouvera de fait, du côté de l’Allemagne. Après cinq ans de politique nationaliste anti-allemande, le Parti Communiste se trouvera dans l’obligation de défendre la décision de Staline et ordre lui est donné d’attaquer l’impérialisme de sa propre bourgeoisie, au même titre que celui de l’Allemagne. Après le vote des crédits militaires, après la propagande pour le renforcement du potentiel militaire de la France, il se trouvera dans l’obligation de prêcher le défaitisme révolutionnaire, et le slogan « l’ennemi est sur notre sol ».
Après l’euphorie de l’union nationale, le Parti se heurtera à l’hostilité ouverte de l’opinion publique et d’une partie de sa propre base. Pendant quelques semaines, il essaiera de concilier l’inconciliable. Tout en défendant le pacte germano-soviétique, il déclarera que « les communistes français collaboreront sans aucune réticence à la défense nationale ». Thorez lui-même déclare que « si Hitler, malgré tout, déclenche la guerre, alors qu’il sache bien qu’il trouvera devant lui le peuple de France uni, les communistes au premier rang, pour défendre la sécurité du pays, la liberté et l’indépendance des peuples ».
Obligés de choisir entre l’obéissance à Moscou et les intérêts de l’assise de leur Parti, les dirigeants les plus fidèles hésitent et atermoient. Le déchirement des dirigeants reflète le déchirement de l’ensemble du Parti. Il faudra plusieurs rappels à l’ordre de la part de Moscou et la répression violente de l’État qui s’abat sur le Parti et les militants, en déclenchant une réaction d’autodéfense, pour que le Parti se ressaisisse. A la fin de l’année, il sera à nouveau dans la ligne. Mais il aura perdu 22 de ses parlementaires sur les 72 qu’il comptait, une partie importante de ses dirigeants et de ses militants. Des deux forces contradictoires qui agissent sur lui, la fidélité à Moscou l’a encore emporté. Cependant, non sans mal. Et, à nouveau en butte à la répression, ses journaux interdits, ses dirigeants emprisonnés, ses positions parlementaires et municipales supprimées, il lui faudra une nouvelle période nationaliste, celle de la Résistance et de la Libération, pour qu’il retrouve à nouveau une audience.

mercredi 13 juin 2012

:: D’où vient le Parti Communiste Français ? #1 (1917-1931)

Le PCF, de Tours à Moscou
La formidable vague révolutionnaire de 1917 qui a balayé d’abord le tsar, puis le gouvernement Kerensky, n’était pour les révolutionnaires d’alors que la première de cette marée qui devait emporter les fondements du capitalisme de par le monde. La victoire du prolétariat russe devait être suivie par celle de leurs camarades de l’Occident. L’Internationale Communiste proclamée en 1919 se voulait être l’instrument de combat du prolétariat mondial. Ses sections nationales devaient donner une direction prolétarienne de type bolchevik à la classe ouvrière de chaque pays.
Cependant, si la révolution russe, puis la formation de la IIIe Internationale, ont servi de catalyseur dans le regroupement des meilleurs éléments du mouvement socialiste et syndicaliste, si elles ont entraîné la rupture de fractions plus ou moins importantes des organisations social-démocrates avec la IIe Internationale, si les adhésions à l’Internationale révolutionnaire se multiplièrent, le problème de la formation de directions de type bolchevik n’a pas pour autant été résolu. Une telle direction trempée n’existait en fait qu’en Russie.
Il revenait donc au parti bolchevik la lourde tâche de transmettre aux jeunes sections sa propre expérience, de les éduquer et de les amener à s’éduquer elles-mêmes au combat, de les débarrasser petit à petit des dirigeants les plus marqués par leur passé réformiste, en un mot de forger des directions révolutionnaires dans chaque pays.
Le parti bolchevik n’a pas eu le temps d’accomplir sa tâche. La dégénérescence du premier État ouvrier a entraîné sa propre dégénérescence. Le rôle prédominant du parti bolchevik au sein de l’Internationale Communiste, de facteur révolutionnaire s’est transformé en un obstacle insurmonté, sinon insurmontable, à l’acquisition d’une trempe révolutionnaire par les sections de l’IC. Sous l’influence de la bureaucratie soviétique, l’Internationale elle-même, est devenue une annexe du ministère des affaires étrangères russe et les liens de fraternité révolutionnaire entre sections ont cédé la place à l’obéissance aveugle aux dirigeants du Kremlin. De ce qui fit la force du parti bolchevik et de l’Internationale, Staline n’a gardé qu’une caricature grossière ou des vestiges déformés mais conservés parce qu’utiles à la bureaucratie.
Commencée à l’école de Lénine, la formation des partis dits communistes s’est achevée à celle de Staline. Or, on n’apprend pas à être révolutionnaire à cette école-là. On y apprend tout au plus l’obéissance et la soumission. Mais dans la mesure même où cette soumission à la bureaucratie soviétique excluait la formation et la politique révolutionnaires, elle rendait inévitablement réceptif au réformisme.
Dès lors, et tel est l’aboutissement de l’évolution des partis staliniens occidentaux de masse, rien ne les distingue plus fondamentalement de leurs confrères dits « socialistes » que ce lien de dépendance à Moscou, lui-même soumis à de rudes épreuves.
L’histoire du Parti Communiste Français se place dans ce cadre.
Si quelques éléments venus du syndicalisme révolutionnaire, tel Rosmer par exemple, ont joué un rôle important dans sa formation, son ossature et la quasi-totalité de ses dirigeants étaient ceux du Parti Socialiste, de ce même PS qui a fait si honteusement faillite pendant la guerre. En fait, c’est la grande majorité de ce parti qui a opté pour l’adhésion à la IIIe Internationale et la proportion de trois à un entre les délégués majoritaires et minoritaires au Congrès de Tours était même en deçà de la proportion parmi les membres du parti. Le PC recueillera en effet 130 000 adhérents du PSU contre 30 000 à la SFIO.
Cependant, l’acceptation des 21 conditions de la IIIe Internationale et la nouvelle dénomination de « Communiste » n’ont pas changé d’emblée la nature de la direction du Parti. Quelques mois après, le IIIe Congrès de l’IC accuse les dirigeants français d’être de « détestables opportunistes ». L’intervention de Paul Faure, l’un des dirigeants de la minorité au Congrès de Tours, montre à quel point le « bolchevisme » néophyte de ses adversaires ne lui faisait pas peur : « Laissez-moi vous dire que vous n’êtes pas des inconnus pour moi : je vous connais assez bien pour vous avoir fréquentés souvent. Et quand je vous vois vous instituer, à une heure fixe, communistes éprouvés, je souris et je passe ». Il faut dire que Paul Faure était à même de juger ses anciens amis Marcel Crachin, Frossard et Cie, qui sont passés par les mêmes écoles du réformisme et du social-patriotisme pendant la guerre, que lui-même.
Frossard, premier secrétaire général du nouveau parti, devait déclarer ultérieurement à quel point même les exigences draconiennes des « 21 conditions » étaient sans prise sur l’opportunisme congénital des dirigeants nouvellement communistes. « Nous ne parvenions pas à prendre au sérieux les 21 conditions ».
En fait, les dirigeants de l’Internationale Communiste n’ignoraient pas cette triste réalité. Lénine qui avait l’habitude de dire qu’on n’attrape pas un opportuniste avec des formules, savait parfaitement qu’aucune condition, si draconienne soit-elle, n’écarterait d’emblée tous les réformistes de l’Internationale. Mais dans l’esprit des bolcheviks, la scission du Congrès de Tours, n’était pas l’aboutissement de la lutte pour un parti révolutionnaire en France, elle n’en était que le commencement.
Le nouveau PC dans son ensemble, et ses dirigeants en particulier, héritaient des lourdes tares du long passé social-démocrate réformiste du PSU. Il fallait une transformation profonde des mours, des pratiques, de la politique du Parti, transformation qui signifiait combat, combat de longue haleine.
En fait, il y avait peu de chance de transformer un Cachin, un Frossard, un Verfeuil ou un Fabre en dirigeant bolchevik, il fallait qu’une nouvelle génération, avec de nouvelles traditions révolutionnaires et prolétariennes émerge de la masse des jeunes qui affluaient au Parti car il symbolisait à leurs yeux la Révolution d’Octobre.
Ce combat contre les éléments opportunistes petits-bourgeois, francs-maçons, de la direction du Parti, a marqué les années 1920-1923. Le « problème français » était même une des préoccupations les plus importantes de l’internationale pendant cette période. Les textes publiés dans le livre de Humbert Droz, envoyé de l’IC en France, « L’oeil de Moscou à Paris », témoignent de l’âpreté de la lutte dans le Parti et du faible appui réel dont disposait en fait l’IC en son sein.
Contre une fraction de droite que rien ne distinguait, ni humainement, ni politiquement, des dirigeants de la SFIO, contre le centre hétérogène, fluctuant, à l’image de Marcel Cachin, l’IC ne pouvait compter politiquement que sur une gauche relativement faible, peu éduquée, sectaire et, elle aussi, hétérogène.
C’est seulement après deux ans de lutte, vers le début de 1923, que le Parti a réussi à éliminer de sa direction les éléments les plus notoirement opportunistes, les membres des loges maçonniques, les réformistes qui s’opposaient ouvertement à toute discipline vis-à-vis de l’Internationale. La démission de Frossard du secrétariat général et du Parti le 1er janvier 1924, consacrait en quelque sorte la fin de la première phase de la transformation du Parti.
L’élimination de la droite et d’une partie du centre a mis fin à une longue crise, et la répression du Gouvernement, ainsi que l’arrestation d’un certain nombre de dirigeants (c’était l’époque de la lutte contre l’occupation de la Rhur par l’impérialisme français), vont ressouder l’unité d’un parti hétérogène déchiré par des luttes de fractions et de personnes. Mais même à cette époque-là, l’envoyé de l’Internationale escomptait un déchet de 50 % - 60 % et à condition que « la nouvelle direction travaille bien », avant qu’une consolidation réelle sur une base saine intervienne.
Quelle qu’ait été cependant l’intransigeance de la direction de l’Internationale vis-à-vis des éléments les plus réformistes, son souci constant était d’éduquer le Parti de façon à ce que l’élimination de tel ou tel dirigeant n’apparaisse pas comme le fait d’une soumission aveugle aux ordres d’en haut, mais comme une nécessité pour donner au Parti une direction et une politique saines et révolutionnaires.
Mais pendant les années 1925-26, la mainmise de la fraction stalinienne tant sur l’appareil du parti bolchevik que sur celui de’’Internationale devenait de plus en plus forte.
L’idée même de la possibilité du « socialisme dans un seul pays » énoncée par Staline pour la première fois en 1924 signifiait implicitement un changement fondamental dans la destination de l’Internationale. D’instrument de la révolution mondiale, seul capable de consolider et de parachever l’ouvre commencée par Octobre 17, celle-ci devait devenir un instrument de sauvegarde du statu-quo. D’après la fraction stalinienne, ce dont l’État Ouvrier avait besoin, ce n’était pas de la révolution dans d’autres pays, mais de paix, de tranquillité, de temps nécessaire pour réaliser le « socialisme à pas de tortue ». Dès lors, la tache dévolue à l’Internationale était de garantir à l’URSS cette tranquillité.
Il s’ensuivit tout naturellement que, la préparation de la révolution n’étant plus l’objet assigné aux sections nationales, on n’avait nul besoin de partis moralement, politiquement et organisationnellement capables de diriger le prolétariat vers le combat révolutionnaire.
La trempe et la probité révolutionnaires du militant et du dirigeant passaient au second plan, avant de devenir des péchés mortels, pour céder place à l’obéissance à toute épreuve vis-à-vis des directives du Kremlin. Nul besoin de comprendre pour mieux agir, il suffisait de se soumettre.
Le lent, mais complet tournant de l’Internationale s’est effectué alors que la section française était encore trop jeune, trop peu éduquée, trop peu formée, trop peu débarrassée de sa direction opportuniste, pour déceler ce changement fondamental, et surtout pour s’y opposer. Au contraire, l’opportunisme des dirigeants à la Cachin, les prédisposait, dans le combat qui opposait l’aile révolutionnaire du Parti bolchevik au centrisme de Staline, à soutenir ce dernier.
L’exhortation à la discipline révolutionnaire du temps de l’Internationale de Lénine a donné des fruits tardifs et pourris sous Staline, et c’est au nom de cette « discipline » interprétée comme servilité, que le centre du PC Français va s’attaquer à une gauche trop peu armée pour soutenir le combat.
Au nom de la « bolchévisation » du Parti, l’IC entreprend l’élimination de tous les dirigeants tant soit peu suspects de sympathie vis-à-vis de l’Opposition de Gauche, ou tout simplement un tant soit peu indépendants d’esprit, et la direction épurée agit de même envers des militants de base. Investis de la qualité de bolcheviks, les Sémard, les Cachin, élimineront en 1924-25, tour à tour Souvarine, Monatte, Rosmer, Loriot, ceux qui précisément se rangèrent derrière le drapeau d’octobre dès le début et qui, après avoir été les initiateurs du Parti Communiste en France, en restèrent les éléments les plus sains.
Le Parti ressentira durement les effets de la soi-disant bolchévisation et de la politique de « classe contre classe » qui sera la sienne à la fin des années 20. Ses effectifs baissent d’une manière presque continue jusqu’en 1931. Comptant plus de quatre fois plus de membres que la SFIO au moment de la scission, il se laissera distancer par elle vers 1931. De 130 000 membres en 1920, le nombre de ses adhérents diminuera, 64 000 en 1927, pour n’atteindre que 29 000 en 1931.
La perte des militants est surtout sensible dans les régions industrielles, d’après Fauvet, elle est de 45 % dans celle de Paris, 42 % dans celle de Marseille et 78 % dans le bassin sidérurgique de l’Est.
Ayant hérité d’une fraction importante de la base ouvrière de l’Ancien PSU, la SFIC en perdra rapidement une grande partie. Elle ne conservera une influence et une implantation réelles que dans la région parisienne, dans les couches les plus déshéritées du prolétariat, qui voient en elle le Parti de la Révolution d’Octobre, et dans certaines régions agricoles du centre du pays, en tant que parti le plus radicalement opposé au gouvernement.
Quelles que soient les conséquences néfastes de la politique de la troisième période imposée par le Kremlin, le PC la poursuivra fidèlement tant qu’elle lui sera ordonnée. Les épurations effectuées par la direction stalinienne de l’Internationale auront été efficaces : le Parti dorénavant homogène, est bien tel que le souhaitait la bureaucratie soviétique : d’une obéissance à toute épreuve. Sa politique suivra fidèlement tous les méandres de la politique stalinienne.
Le parti sortira donc de cette période affaibli numériquement, avec une influence réduite, isolé politiquement. Pourtant, c’est pendant cette période qu’il a forgé son unité, qu’il s’est donné les structures qu’on lui connaît aujourd’hui, qu’il a acquis ses cadres, qu’il a éduqué les prototypes des militants staliniens, dévoués, politiquement bornés et obéissants à la direction du Parti, comme celle-ci est obéissante à la bureaucratie soviétique.
C’est donc en parfait parti stalinien que la SFIC affrontera les deux grandes périodes qui, pour des raisons différentes, contribueront à en faire un parti de masse, le plus important Parti de France : la période du Front Populaire d’abord, puis celle de la Résistance et de la Libération.

Lutte de Classe, Série 1967-1968


lundi 14 mai 2012

:: L’école de Jules Ferry, une "école du peuple" séparée de celle réservée aux enfants de la bourgeoisie

Ce qu’apportèrent les lois Ferry
L’obligation scolaire était devenue une nécessité sociale. Avec les lois Ferry de 1881 et 1882, l’État créait enfin le service public national d’éducation qui avait été envisagé plusieurs fois et toujours reporté. Il instituait l’école gratuite, obligatoire et laïque.
La gratuité, cela signifiait que l’État prenait en charge les salaires des instituteurs. Même s’il fut longtemps le moins payé des fonctionnaires, et qu’il dut souvent assurer des tâches complémentaires à la mairie pour boucler les fins de mois, il n’était plus à la charge des familles. L’État aida également les communes à financer la construction de nouvelles écoles, en créant une Caisse nationale, alimentée par le budget public. En sept ans, 16 000 nouvelles écoles furent construites, 30 000 furent restaurées. Il fallut imposer des critères de construction, avec des normes de surface ou d’éclairage, et contrôler la salubrité des bâtiments restaurés. Ce fut un effort sans précédent : le budget qu’y consacra l’État fut multiplié par dix ! On peut voir encore, dans bien des communes, l’école datant de cette époque qui reste l’un des plus beaux bâtiments publics. Et quand on pense qu’aujourd’hui il faut quatre à six ans de procédures pour construire un collège, cela prouve bien que ce n’est pas un problème de moyens, mais une question de volonté politique !
L’obligation allait permettre de scolariser les enfants durablement. Avant l’obligation, plus de 70 % des enfants de cinq à quinze ans bénéficiaient déjà d’une petite instruction. Mais une partie d’entre eux ne restait pas à l’école six mois par an, occupés par les travaux des champs. Les garçons étaient plus scolarisés que les filles, ces dernières l’étant plus souvent dans le privé. Car selon les préjugés de l’époque, elles étaient « plus enclines au péché », et on disait qu’elles seraient mieux tenues par les curés. Il y avait également une certaine disparité régionale, le nord du pays étant plus alphabétisé que le sud.
Avec la loi Ferry, le nombre d’écoliers n’augmenta que de 10 %, passant de 4,7 millions en 1876 à 5,3 en 1884. Mais ils allaient à l’école toute l’année, et surtout plusieurs années, puisque l’école devenait obligatoire de six à treize ans. À la fin du XIXe siècle, près de 95 % des enfants étaient sur les bancs de l’école, et le taux d’alphabétisation de la population avait grimpé de 20 % : 95 % chez les femmes et 97 % chez les hommes.
Ce qui posa le plus de problème, ce fut la laïcité. Avec la laïcisation, tout enseignement religieux fut exclu des programmes scolaires. Mais Jules Ferry concéda aux curés qu’un jour de la semaine leur serait réservé. Il fit supprimer la classe le jeudi, pour que les enfants puissent suivre le catéchisme ce jour-là !
Vingt ans plus tard, en 1905, la séparation de l’Église et de l’État entraîna la fermeture des écoles tenues par les congrégations religieuses, et donna lieu à des affrontements entre les partisans laïques et les cléricaux. La presse catholique en fit une épopée digne de la guerre de Vendée. Quant au monde ouvrier, certains firent de l’anticléricalisme le combat du moment mais, pour les marxistes, cela détournait du combat essentiel, celui contre l’exploitation capitaliste et la domination de la bourgeoisie sur la société.
Suite à la laïcisation, un journal catholique regrettait amèrement : « Dans l’école laïque, le crucifix et l’image de la Sainte Vierge ont été enlevés, les pieuses sentences, les préceptes de la morale chrétienne inscrits sur les murs ont été effacés. Un commentaire sur la déclaration des droits de l’homme, un éloge du régime républicain, a remplacé la leçon de catéchisme et la lecture d’histoire sainte. Les jours suivants, on étudiera, selon le programme, l’anatomie et la géologie, sans qu’il ne soit jamais question du créateur. »
Mais même débarrassée du catéchisme, des soutanes et des crucifix, l’école publique restait imprégnée de préjugés religieux puisque, selon les instructions officielles, les enfants de la « laïque » devaient « apprendre à ne pas prononcer à la légère le nom de Dieu ». Ce n’est qu’en 1923 que les « devoirs envers Dieu » disparaîtront des instructions !
Les critiques ne venaient pas que de la droite catholique, elles venaient aussi de la gauche. Une publication spécialisée de pédagogie dénonçait les conseils qu’un inspecteur d’académie donnait aux instituteurs : « Il faut aussi mettre en garde les enfants, fils d’ouvriers, contre les théories égalitaires qui hantent souvent les ateliers (…). Sans être de profonds théoriciens, il vous sera facile de montrer à vos élèves l’impossibilité de partager les biens entre tous et de donner à chacun selon ses forces et son mérite. »

Jules Ferry, un homme politique de la bourgeoisie

Au moment où il fit voter ces lois scolaires, Jules Ferry avait déjà derrière lui une carrière d’homme politique de la bourgeoisie. Pendant le siège de Paris, puis pendant la Commune, il s’était distingué dans la chasse aux «  rouges ». Sous la IIIème République, il fut un des meilleurs défenseurs de l’Empire colonial, faisant voter à l’Assemblée les interventions militaires en Tunisie, à Madagascar et au Tonkin.
Il justifiait la politique coloniale : « La paix sociale est une question de débouchés ». C’est en effet le pillage des colonies qui permit à la bourgeoisie française d’avoir de quoi maintenir la paix sociale, en faisant quelques concessions à la classe ouvrière. Et pour domestiquer les masses, on remplaça la religion des curés par celle du drapeau et de la patrie.
Pour Jules Ferry, l’instituteur avait une mission : apprendre « l’obéissance aux lois, le respect de la hiérarchie sociale, la frugalité et le travail sans récrimination ».

Endoctriner et « moraliser » les masses populaires : l’exemple du manuel Le tour de France par deux enfants

Ce sont la morale, la résignation à son sort, et surtout le patriotisme qui imprègnent quasiment chaque page du manuel Le tour de France par deux enfants, véritable petit livre rouge de la IIIe République. Publié pour la première fois en 1877, ce fut rapidement ce qu’on appellerait aujourd’hui un best-seller.
Réédité plus de cent fois jusqu’au XXe siècle, des millions d’exemplaires en furent vendus et équipèrent les bibliothèques.
Le sous-titre de l’ouvrage annonce la couleur : « Devoir et patrie ». On suit l’initiation de deux jeunes garçons qui parcourent le pays, et qui découvrent chaque région, chaque ville, avec son industrie, comme les hauts fourneaux du Creusot, son commerce, avec le port de Marseille, ou encore son agriculture et les vaches de Normandie. Il s’agissait de mieux connaître le pays et ses hommes certes, mais en les identifiant toujours à la patrie. Ainsi, comme le dit le texte, « ils l’aimeraient encore davantage et pourraient encore mieux la servir ». La morale de chaque histoire est la même : riche ou pauvre, ce que tu as, tu ne le dois qu’à toi-même, et tu dois en être reconnaissant à ta patrie !

Le cas des instituteurs de Noisiel liés aux Menier

Ce n’était pas seulement les manuels, mais les instituteurs eux-mêmes qui devaient être des éléments moralisateurs. Ce fut le cas des instituteurs liés, et complètement inféodés, à la famille Menier qui bâtit sa fortune avec le chocolat auquel elle donna son nom. Dans leur ville de Noisiel, les Menier père et fils développèrent un système paternaliste qui dominait toute la vie sociale : de la mairie à l’usine, et du logement au banc de l’école, tout était une création estampillée « Menier ».
Le directeur de l’école participait à ce système et il contribuait à reproduire l’ordre social des Menier, qui existait dans l’usine comme dans la ville. C’est ainsi que les faits essentiels de la scolarité de chaque ouvrier natif de Noisiel figuraient dans les notes confidentielles du patron : assiduité, comportement, diplôme obtenu, etc. Dans les courriers que le directeur de l’école ou les instituteurs envoyaient régulièrement à l’ingénieur-maison de l’usine, chaque fait, chaque nom était consigné, jusqu’aux mesures disciplinaires prises ! Dans une lettre datée de 1903, l’instituteur dénonçait : « J’ai constaté que des arbustes au square avaient été abîmés et que des balançoires y avaient été installées en permanence. On peut voir encore le reste des cordes. » Et plus loin : « Plusieurs jeunes ont aussi l’habitude de se servir de frondes à caoutchouc, pour tirer les oiseaux : entre autres, X à qui j’ai maintes fois fait des observations à ce sujet. » Il finit : « Je pourrai, si vous le voulez, vous donner quelques renseignements sur les enfants dont vous me donnerez les noms. »
Voilà des instituteurs comme Sarkozy les aurait aimés !

Défense de la patrie et de l’Empire colonial

Mise en place dix ans après la perte de l’Alsace et de la Lorraine, l’école de Jules Ferry fut en première ligne pour défendre le retour de ces deux régions dans les frontières nationales. Une carte de France bordée par l’Alsace-Lorraine en violet ornait les murs de nombreuses salles de classe.
La propagande nationaliste prépara l’Union sacrée de 1914.
Cette propagande était aussi colonialiste. Les manuels défendaient la colonisation comme un progrès. Les massacres de populations, le pillage des richesses, tout cela était justifié au nom de la grande oeuvre civilisatrice de l’Empire colonial français.
Bien sûr, certains instituteurs étaient anticolonialistes, ou antipatriotiques. L’un d’eux fut même révoqué pour avoir écrit, à propos de la cérémonie militaire de son village, qu’il aurait mieux valu planter le drapeau français sur un tas de fumier ! Mais ceux-là étaient encore une minorité.

Les instituteurs, « hussards noirs de la République »

L’État de la bourgeoisie voulait que les instituteurs soient un rouage de sa propagande. Ils étaient soumis à un véritable bourrage de crâne pendant leur formation dans les écoles normales, considérées alors comme de véritables « séminaires laïques ». Recrutés à quinze ans et originaires de milieux populaires, majoritairement des fils de paysans au début, puis de plus en plus des fils d’ouvriers, ils étaient soumis pendant trois ans à une discipline stricte qui tenait aussi bien de l’armée que de la congrégation religieuse. L’école normale étant située au chef-lieu du département, ils étaient coupés de leur famille, de leurs amis, leurs sorties étaient surveillées, leurs correspondances lues. Leur dévouement à la morale républicaine devait primer sur tout le reste, puisqu’ils étaient censés incarner l’autorité intellectuelle et morale de la République dans les villes et les campagnes. On les conditionnait donc pour qu’ils se sentent appartenir à un corps prestigieux, une sorte de milice, vêtus de l’uniforme noir qui faisait d’eux les fameux « hussards noirs de la République ».
Prenant son poste à dix-huit ans, l’instituteur était mal payé, sous la menace constante de son inspecteur. Au village, sa conduite devait être irréprochable : il ne devait pas aller au café, ne pas manger à la table commune de l’auberge. Ses seules distractions autorisées : lecture et jardinage. Les notables de la commune lui faisaient sentir qu’il n’était pas des leurs, ni par son origine sociale, ni par son niveau de vie. Quant à l’institutrice, sa vocation fut longtemps considérée comme une déchéance. Les plus féministes engagèrent le combat contre la différence des salaires, et contre l’usage d’abandonner le métier lorsqu’elles se mariaient.

L’essor du mouvement ouvrier

Mais le bel édifice de l’école républicaine commençait à se fissurer : la montée du mouvement ouvrier le travaillait. Les instituteurs se considéraient comme des prolétaires intellectuels. La loi de 1884 autorisait les syndicats, ils en formèrent aussitôt. Mais l’État les interdit, leur refusant le droit de former des syndicats, comme il leur refusait le droit de grève.
Pour contourner l’interdiction, les instituteurs allaient multiplier les amicales, qui regroupaient en1903 les trois quarts d’entre eux. Le Manifeste des instituteurs syndicalistes, paru en 1905, revendiquait le droit de former des syndicats, d’entrer dans les Bourses du travail et à la CGT. Il expliquait : « Par leurs origines, par la simplicité de leur vie, les instituteurs appartiennent au peuple. Ils lui appartiennent aussi parce que c’est aux fils du peuple qu’ils sont chargés d’enseigner (…). C’est au milieu des Syndicats ouvriers que nous prendrons connaissance des besoins intellectuels et moraux du peuple. C’est à leur contact et avec leur collaboration que nous établirons nos programmes et nos méthodes. » En 1907, la Fédération Nationale des Syndicats d’Instituteurs, qui n’était toujours pas autorisée par le pouvoir, vota son adhésion à la CGT. À la suite, six instituteurs furent révoqués, dont le secrétaire national, et tous les syndicats dissous.
Mais cela ne brisa pas le mouvement de politisation des instituteurs, pas plus que la politisation de la classe ouvrière n’était brisée par la répression des grèves. Les ouvriers luttaient pour la journée de huit heures, qu’ils revendiquaient aussi comme le droit à pouvoir se cultiver. Les instituteurs prenaient leur part dans ce combat pour l’émancipation, en donnant des cours du soir dans les Bourses du travail. Les militants anarcho-syndicalistes multipliaient les expériences pédagogiques. Le lien avec la classe ouvrière et l’attitude militante de nombre d’instituteurs ne pouvaient pas ne pas se répercuter sur la façon dont ils concevaient leur enseignement dans les milieux populaires. Cela se concrétisait dans de nouvelles pédagogies, comme celle que Célestin Freinet allait développer, basées sur la motivation, la responsabilisation et sur le caractère collectif des activités scolaires.
La bourgeoisie avait formé des instituteurs pour moraliser les ouvriers, mais cela menaçait de se retourner contre elle, puisque nombre de ces instituteurs, gagnés aux idées socialistes ou anarchistes, se mettaient au service de la lutte contre la société capitaliste et revendiquaient un autre rôle éducatif !
Un autre aspect du rôle des écoles, qui n’était pas plus dans les intentions de la bourgeoisie, c’est qu’en apprenant à lire et à écrire à de larges couches de la population, elles favorisèrent la propagande des organisations ouvrières, qui purent toucher un public plus nombreux. Avec l’essor du mouvement ouvrier, la diffusion des idées marxistes, en particulier, allait passer par les journaux, les brochures et différents ouvrages de base. Les Partis Socialistes multiplièrent les écoles, les bibliothèques, et éduquèrent des millions d’ouvriers, les éveillant à la vie politique et sociale.

Le bilan : une « école du peuple » séparée de celle réservée aux enfants de la bourgeoisie

Si l’éducation était une revendication ouvrière, l’instruction élémentaire, telle qu’elle fut mise en place en un demi-siècle, était le fait de l’État dans l’intérêt de la bourgeoisie, même si elle dut être imposée à sa fraction la plus avide et la plus égoïste. Les premières lois furent prises sous la monarchie de Juillet, et complétées dans les dernières années du Second Empire. Quant aux lois Ferry, elles furent promulguées dix ans après l’écrasement de la Commune pour « préparer et prédisposer les garçons aux futurs travaux de l’ouvrier et du soldat, les filles aux soins du ménage et aux ouvrages de femmes », selon les mots même de Jules Ferry.
Et l’instruction donnée était vraiment basique, l’école se terminant par le certificat d’études, le fameux « certif », que l’on pouvait passer dès l’âge de 11 ans, mais qu’un tiers seulement des enfants d’une classe d’âge obtenaient au début du XXe siècle.
L’autre utilité pour la bourgeoisie, c’était d’inculquer ses valeurs aux classes populaires, de leur apprendre le respect de l’ordre, de faire des exploités des « citoyens », convaincus que leur place dans la société et dans la production était celle qu’ils méritaient, une place déterminée non par leur situation sociale mais par leurs capacités.
Contrairement à l’aristocratie, qui en son temps avait revendiqué son parasitisme sur la société, la bourgeoisie voulait montrer que sa réussite et son argent tenaient à ses mérites personnels, non au profit qu’elle tirait de l’exploitation. D’un autre côté, comme il lui fallait aussi conserver certains signes distinctifs de cette classe aristocratique pour être reconnue comme son héritière politique, elle donna à ses propres enfants l’accès à de longues études dégagées de toute contingence matérielle. Ce n’était plus l’oisiveté à la naissance, mais dans les études. Plus on s’éloignait de la Révolution de 1789, qui avait au moins développé l’enseignement des sciences et des techniques dans les lycées, plus les études étaient centrées sur les disciplines classiques, le grec et le latin. Seulement 1 % des jeunes gens en France obtenaient alors leur baccalauréat, le sésame pour accéder aux études supérieures. Et les jeunes filles en étaient largement écartées : la première femme à obtenir le baccalauréat, en1861, était une institutrice de 37 ans ; il fallut attendre 1905 pour qu’elles puissent se présenter à certaines agrégations, plus d’un siècle après leur création !
Enseignement primaire rudimentaire dans les écoles pour les enfants du peuple d’un côté ; enseignement secondaire classique et élitiste, excluant les filles et payant dans les lycées pour les enfants de la bourgeoisie de l’autre : voilà ce qu’était l’éducation il y a seulement cent ans.


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