jeudi 22 novembre 2012

:: La classe ouvrière internationale, seule classe capable de mettre fin au capitalisme et à l’exploitation !


:: Tolstoï, miroir de la révolution russe (par Lénine, 1908)



Il peut sembler, à première vue, étrange et artificiel d'accoler le nom du grand artiste à la révolution qu'il n'a manifestement pas comprise et dont il s'est manifestement détourné. On ne peut tout de même pas nommer miroir d'un phénomène ce qui, de toute évidence, ne le reflète pas de façon exacte. Mais notre révolution est un phénomène extrêmement complexe ; dans la masse de ses réalisateurs et de ses participants immédiats, il existe beaucoup d'éléments sociaux qui, eux aussi, ne comprenaient manifestement pas ce qui se passait et qui, de même, se détournaient des tâches historiques véritables qui leur étaient assignées par le cours des événements.
Et si nous sommes en présence d'un artiste réellement grand, il a dû refléter dans ses oeuvres quelques-uns au moins des côtés essentiels de la révolution.
La presse russe légale, remplie d'articles, de lettres et de notices à l'occasion du 80e anniversaire de Tolstoï, s'intéresse fort peu à l'analyse de ses oeuvres, du point de vue du caractère de la révolution russe et de ses forces motrices. Toute cette presse déborde jusqu'à l'écoeurement d'hypocrisie, d'une double hypocrisie officielle et libérale. La première est l'hypocrisie grossière des écrivassiers vénaux qui avaient, hier, ordre de traquer L. Tolstoï et, aujourd'hui, de rechercher en lui le patriote et de tâcher d'observer les convenances devant l'Europe.
Que les écrivassiers de cette espèce soient payés pour leurs écrits, tout le monde le sait, et ils ne tromperont personne. Beaucoup plus raffinée et, par suite, beaucoup plus nuisible et dangereuse, est l'hypocrisie libérale. A écouter les Balalaïkine de la Riétch, leur sympathie pour Tolstoï est la plus complète et la plus chaude.
En fait, cette déclamation calculée et ces phrases pompeuses sur « le grand chercheur de Dieu » ne sont que faussetés, car le libéral russe n'a ni foi dans le Dieu de Tolstoï, ni sympathie pour la critique de Tolstoï à l'égard du régime existant.
Il s'accroche à un nom populaire pour augmenter son petit capital politique, pour jouer le rôle de chef de l'opposition nationale, il essaie d'étouffer sous le tonnerre et le fracas des phrases le besoin d'une réponse directe et claire à la question : d'où viennent les contradictions criantes du « tolstoïsme », quels défauts et quelles faiblesses de notre révolution reflètentelles ?
Les contradictions dans les oeuvres, les opinions et la doctrine de l'école de Tolstoï sont, en effet, criantes. D'une part, un artiste génial qui, non seulement, a peint des tableaux incomparables de la vie russe, mais qui a donné à la littérature mondiale des oeuvres de premier ordre. D'autre part, un propriétaire foncier faisant l'innocent du village.
D'une part, une protestation d'une énergie remarquable, directe et sincère contre l'hypocrisie et la fausseté sociales ; de l'autre, un « tolstoïen », c'est-à-dire cet être débile, usé, hystérique, dénommé l'intellectuel russe, qui, se frappant publiquement la poitrine, dit : « Je suis un méchant, je suis un vilain, mais je m'occupe d'autoperfectionnement moral ; je ne mange plus de viande et je me nourris maintenant de boulettes de riz. »
D'une part, la critique impitoyable de l'exploitation capitaliste, la dénonciation des violences exercées par le gouvernement, de la comédie de la justice et de l'administration de l'Etat, la révélation de toute la profondeur des contradictions entre l'accroissement des richesses, les conquêtes de la civilisation, et l'accroissement de la misère, de la sauvagerie et des souffrances des masses ouvrières ; d'autre part, l'innocent qui prêche la « non-résistance au mal par la violence ».
D'une part, le réalisme le plus lucide, l'arrachement de tous les masques quels qu'ils soient ; d'autre part, la prédication d'une des choses les plus ignobles qui puissent exister au monde, à savoir : la religion, la tendance à substituer aux popes fonctionnaires d'Etat des popes par conviction, c'est-à-dire une propagande en faveur du règne des popes sous sa forme la plus raffinée et, par suite, la plus abjecte. En vérité :
Tu es misérable, et tu es féconde,
Tu es puissante, et tu es sans forces,
Mère Russie !
Il est évident qu'avec de pareilles contradictions Tolstoï ne pouvait absolument pas comprendre le mouvement ouvrier et son rôle dans la lutte pour le socialisme, ni la révolution russe.
Mais les contradictions dans les vues et les enseignements de Tolstoï ne sont pas l'effet du hasard, elles sont l'expression des conditions contradictoires dans lesquelles se déroulait la vie russe durant le dernier tiers du XIXè siècle.
La campagne patriarcale qui venait seulement de se libérer du servage avait été livrée au Capital et au fisc pour être littéralement mise à sac. Les vieux fondements de l'économie paysanne et de la vie paysanne, qui s'étaient maintenus au cours des siècles, furent démolis avec une rapidité incroyable.
Aussi faut-il juger les contradictions dans les opinions de Tolstoï, non du point de vue du mouvement ouvrier contemporain et du socialisme contemporain (un tel jugement est, certes, nécessaire, pourtant il ne suffit pas), mais du point de vue de la protestation contre le capitalisme en marche, contre la ruine des masses dépouillées de leurs terres, protestation qui devait venir de la campagne patriarcale russe.
Tolstoï prête à rire en tant que prophète qui aurait découvert de nouvelles recettes pour le salut de l'humanité, - et c'est pourquoi ils sont vraiment pitoyables, les « tolstoïens », étrangers et russes, qui ont voulu transformer en dogme le côté justement le plus faible de sa doctrine. Tolstoï est grand comme interprète des idées et des états d'âme qui se sont formés chez les millions de paysans russes, à l'avènement de la révolution bourgeoise en Russie.
Tolstoï est original, car l'ensemble de ses idées, prises en bloc, exprime justement les particularités de notre révolution, en tant que révolution bourgeoise paysanne.
Les contradictions dans les idées de Tolstoï, de ce point de vue, sont un véritable miroir des conditions contradictoires dans lesquelles s'est déroulée l'activité historique de la paysannerie au cours de notre révolution. D'un côté, les siècles d'oppression servile et les dizaines d'années de ruine à marche forcée, consécutive à la réforme, avaient accumulé des montagnes de haine, de colère et de résolutions désespérées.
Le désir de balayer d'une façon radicale et l'Eglise officielle et les grands propriétaires fonciers et le gouvernement de ces propriétaires fonciers, d'anéantir toutes les anciennes formes et coutumes de propriété foncière, de nettoyer la terre, de créer à la place de l'Etat policier de classe une communauté de petits paysans libres et égaux en droits, - ce désir traverse comme un fil rouge toute l'action historique des paysans dans notre révolution, et il n'est pas douteux que le contenu idéologique des écrits de Tolstoï correspond beaucoup plus à ce désir paysan qu'à l'« anarchisme chrétien » abstrait, comme on définit parfois le « système » de ses idées.
D'un autre côté, la paysannerie, qui aspirait à de nouvelles formes de communauté, avait une attitude fort inconsciente, patriarcale, une attitude d'innocents de village à l'égard de ce que devait être cette communauté, des moyens de lutte par lesquels il lui fallait conquérir sa liberté, des chefs qu'elle pouvait avoir dans cette lutte, des sentiments de la bourgeoisie et des intellectuels bourgeois envers la révolution paysanne, des raisons qui rendaient nécessaire le renversement par la violence du pouvoir tsariste, afin d'anéantir la propriété foncière des hobereaux.
Toute la vie passée de la paysannerie lui avait appris à haïr le seigneur et le fonctionnaire, mais ne lui avait pas appris et n'avait pu lui apprendre où chercher la réponse à toutes ces questions.
Dans notre révolution, la minorité de la paysannerie a effectivement lutté, en s'organisant tant soi peu à cette fin, et une partie infime s'est levée, les armes à la main, pour exterminer ses ennemis, pour abattre les serviteurs du tsar et les défenseurs des grands propriétaires fonciers.
La plus grande partie de la paysannerie pleurait et priait, ratiocinait et rêvait, écrivait des requêtes et envoyait des « solliciteurs », - tout à fait dans l'esprit de Léon Nicolaïévitch Tolstoï !
Et comme il arrive toujours dans des cas pareils, l'abstention tolstoïenne de toute politique, la renonciation tolstoïenne à la politique, l'absence d'intérêt et de compréhension pour elle ont fait qu'une minorité seulement a suivi le prolétariat conscient et révolutionnaire, et que la majorité est devenue la proie de ces intellectuels bourgeois serviles et sans principes, qui, sous le nom de cadets, couraient, de l'assemblée des troudoviks, faire antichambre chez Stolypine, mendiaient, marchandaient, conciliaient, promettaient de concilier, - jusqu'à ce qu'un soldat les chassât à coups de botte.
Les idées de Tolstoï sont le miroir de la faiblesse, des insuffisances de notre insurrection paysanne, le reflet de l'apathie de la campagne patriarcale et de la lâcheté foncière du « moujik aisé ».
Prenez les insurrections de soldats en 1905-1906. La composition sociale de ces lutteurs de notre révolution c'est le milieu entre la paysannerie et le prolétariat. Ce dernier est en minorité ; c'est pourquoi le mouvement dans les troupes ne montre pas, même approximativement, cette cohésion nationale, cette conscience de parti que manifeste le prolétariat devenu, comme au signal d'un coup de baguette, social-démocrate.
D'autre part, il n'est pas d'opinion plus erronée que celle qui attribue l'échec des insurrections de soldats à l'absence de dirigeants officiers. Au contraire, le progrès gigantesque de la révolution, depuis les temps de la Narodnaïa Volia, s'est manifesté justement dans le fait que c'est le « bétail obscur » qui a recouru aux armes contre ses supérieurs et dont l'indépendance a tellement fait peur aux propriétaires fonciers libéraux et aux officiers libéraux.
Le soldat était rempli de sympathie pour la cause paysanne ; ses yeux s'allumaient au seul mot de terre. Plus d'une fois, le pouvoir passa, dans l'armée, aux mains de la masse des soldats - mais il n'y eut presque pas d'utilisation résolue de ce pouvoir ; les soldats hésitaient ; au bout de quelques jours, quelquefois au bout de quelques heures, après avoir tué quelque chef haï, ils rendaient la liberté aux autres, entraient en pourparlers avec les autorités et se laissaient ensuite fusiller, fouetter, se mettaient de nouveau sous le joug - tout à fait dans l'esprit de Léon Nicolaïévitch Tolstoï !
Tostoï a reflété la haine accumulée, l'aspiration enfin mûre vers un avenir meilleur, le désir de s'affranchir du passé - et la nonmaturité des rêveries, le manque d'éducation politique, l'apathie en face de la révolution.
Les conditions historiques et économiques expliquent à la fois la nécessité de l'apparition de la lutte révolutionnaire des masses et leur manque de préparation pour cette lutte, la non-résistance tolstoïenne au mal, qui fut parmi les causes les plus sérieuses de la défaite de la première campagne révolutionnaire.
On dit que la défaite est une bonne école pour les armées. Sans doute, comparer les classes révolutionnaires à des armées n'est juste que dans un sens très limité. Le développement du capitalisme modifie et aggrave à chaque heure les conditions qui poussaient à la lutte révolutionnaire démocratique les millions de paysans, unis par la haine contre les propriétaires féodaux et leur gouvernement.
Dans la paysannerie même, l'accroissement des échanges, de la domination du marché et du pouvoir de l'argent, éliminent de plus en plus les anciennes moeurs patriarcales et l'idéologie patriarcale tolstoïenne.
Mais il est une conquête des premières années de la révolution et des premières défaites dans la lutte révolutionnaire des masses qui n'est pas douteuse : c'est le coup mortel porté à l'ancienne mollesse, à l'ancienne veulerie des masses. Les lignes de démarcation sont devenues plus tranchées. Les classes et les partis se sont délimités. Sous le marteau des leçons de Stolypine, grâce à l'agitation obstinée, organisée des social-démocrates révolutionnaires, non seulement le prolétariat socialiste, mais encore les masses démocratiques de la paysannerie pousseront inévitablement en avant des lutteurs toujours plus aguerris, de moins en moins capables de tomber dans notre péché historique du tolstoïsme !


mardi 6 novembre 2012

:: Défendre la nécessité pour la classe ouvrière d’avoir sa propre politique


Toute lutte sociale ou politique ne tend pas à contester la domination de la bourgeoise sur la société. C’est même plutôt exceptionnel, bien que la plupart des problèmes de société dont elles font l’objet se heurtent à un niveau ou un autre à l’organisation sociale capitaliste. Mais la société capitaliste peut s’accommoder de bien des luttes et de bien des revendications partielles. Des droits existant aujourd’hui ont fait l’objet de bien des luttes du passé sans que la société capitaliste se soit écroulée pour autant en les accordant : le droit de vote des femmes par exemple, ou le droit à l’avortement et à la contraception ; certains droits des homosexuels sont en passe d’être reconnus ; la lutte des écologistes a même débouché sur la création de toute une branche de l’activité économique fort rentable pour les capitalistes. C’est dire que, selon leurs objectifs, l’ampleur qu’elles prennent ou les catégories sociales qu’elles mobilisent, les luttes sont loin de déboucher toutes sur la nécessité de la prise du pouvoir par la classe ouvrière ! Mais il est des luttes qui, par leurs objectifs plus vastes, la mobilisation populaire qu’elles suscitent, les classes sociales qu’elles mobilisent, pourraient offrir une telle perspective de véritable transformation sociale. C’est là que l’existence d’un parti révolutionnaire prolétarien capable de définir une politique juste et d’en convaincre la classe ouvrière peut être décisive. Sinon ce sont des représentants d’autres classes sociales qui entraîneront les travailleurs dans des voies qui, en préservant l’organisation sociale existante, ne leur permettront pas non plus d’atteindre leurs objectifs.
L’exemple le plus frappant de ce dernier demi-siècle, c’est la lutte menée par des peuples entiers contre l’oppression coloniale.
Certaines de ces luttes ont mobilisé de larges masses d’exploités, mises en mouvement tout à la fois contre l’oppression coloniale et contre les inégalités sociales qu’elle protégeait. La perspective de transformations sociales radicales avait été ouverte. Mais, pour aller jusqu’au bout de cette perspective, il aurait fallu des partis politiques qui l’incarne. Faute de quoi, même ceux des mouvements dont le combat a été victorieux et qui sont parvenus à chasser la puissance coloniale se sont cantonnés à des transformations sociales restant sur le terrain de la bourgeoisie, voire à pas de transformations sociales du tout.
Malgré la détermination avec laquelle ce type de lutte a parfois été mené, malgré les sacrifices inouïs consentis par les populations, elles ne sont en tout cas pas parvenues à secouer le joug de l’impérialisme, qui a trouvé bien d’autres moyens d’étrangler les peuples.
Les limites de ce qu’il est possible d’obtenir sans remettre en cause l’organisation capitaliste de la société sont étroites. La liberté pour les peuples opprimés par l’impérialisme, la fin de toutes les discriminations, la véritable égalité sociale, économique entre hommes et femmes, un véritable souci de préserver l’environnement, l’éradication de la misère, tout cela ne pourra être obtenu qu’en supprimant l’exploitation de l’homme par l’homme et en construisant une société communiste. C’est la raison pour laquelle la classe ouvrière, quand elle est consciente de son rôle historique, c’est-à-dire qu’elle s’est donné des partis à elle pour l’accomplir, peut efficacement prendre en charge nombre de ces combats partiels, mettre en évidence le lien qui les unit, et faire prendre conscience au plus grand nombre de la nécessité et de la possibilité de changer le monde. Et c’est bien pour cela que les tenants de l’ordre existant ne veulent pas voir se développer de tels partis et une telle conscience parmi la classe ouvrière et qu’ils se plaisent à chaque fois à souligner le caractère partiel, limité de telle ou telle revendication, à présenter les différentes luttes comme isolées les unes des autres, voire opposées.
Le rôle des partis ouvriers réformistes est de contribuer, eux aussi, à empêcher cette prise de conscience de la part de la classe ouvrière. Plus ils sont puissants, plus ils en ont les moyens, à travers les idées et les illusions qu’ils propagent, et, dans certaines circonstances, en freinant les luttes, en les détournant de leurs objectifs, en les empêchant d’aller au bout de leurs possibilités.
C’est donc aux révolutionnaires qui se situent sans compromission dans le camp de la classe ouvrière que revient la tâche de défendre la nécessité pour la classe ouvrière d’avoir sa propre politique, la tâche de se donner les moyens de lui proposer une telle politique, représentant uniquement ses intérêts et non ceux d’autres classes sociales ou d’appareils liés à ces classes, et de se mettre en situation de réussir à en convaincre les travailleurs.
Les révolutionnaires sont encore peu nombreux et il est regrettable d’en voir certains céder aux pressions ambiantes, même si c’est par calcul, en reprenant peu ou prou à leur compte les idées réactionnaires d’apolitisme, de spontanéisme ou d’autonomie des mouvements. On pouvait par exemple lire sous la plume de Bensaïd dans Le Monde du 30 décembre 1995 : « Face à cette panne sèche du politique, il est logique que le mouvement social se prenne directement en charge ». Bensaïd se considère-t-il lui aussi en panne sèche, et les idées révolutionnaires avec lui ? Toujours est-il qu’il poursuit : « Les grévistes et les manifestants ont démontré que la lutte peut faire reculer le pouvoir et infliger un coup d’arrêt à l’offensive libérale. L’événement crée une situation nouvelle où se nouent l’ancien (la tradition et la mémoire retrouvée) et le nouveau d’un mouvement qui déchire la ligne d’horizon et s’invente son propre avenir ». Admettons qu’emportés par l’enthousiasme, ses écrits aient dépassé sa pensée dans le feu des événements. Mais un an plus tard, il écrivait plus prosaïquement, mais pas plus clairement : « L’effacement des grandes croyances n’annule pas la nécessité stratégique d’un projet collectif. Nul besoin pour cela d’un paradis artificiel, ni d’une fin garantie de l’Histoire, mais d’un art profane de la perspective, de la moyenne portée et du moyen terme, du moment propice et du rapport de forces, d’une volonté qui détermine en marchant son propre but, en un mot, d’un sens profondément politique des rythmes et de leurs combinaisons ». Nous ne savons pas si Bensaïd possède « cet art profane de la perspective » mais il semble posséder, à un degré certain, celui de la confusion. Chacun y retrouvera sans doute ses petits, même Julien Dray qui pourrait après tout y voir une synthèse entre le rêve et la réalité. En revanche, on ne voit pas ce qu’un tel charabia peut apporter comme perspective aux travailleurs en lutte ou aux militants politiques à la recherche de solutions. Mais, après tout, Bensaïd est avant tout un philosophe.
Malheureusement, la LCR elle-même n’a pas semble-t-il non plus des perspectives très claires à proposer, si l’on en croit Dominique Mezzi qui conclut son article sur le mouvement des chômeurs, dans le numéro d’Inprecor de février 1998, par ces mots : « Mais pour gagner, il faudra savoir articuler la puissance du mouvement social avec des effets politiques substantiels dans le système majoritaire de la gauche »plurielle". La recette est plutôt floue ! Que veut dire l’auteur ? S’agit-il de se placer, assez confusément il faut le reconnaître, dans le cadre de cette gauche gouvernementale ? Faut-il la transformer ? De quelle façon ?
Les réponses données par Rouge, le 17 septembre dernier, dans un article intitulé Mouvement social et perspectives politiques, qui discute les idées des signataires de l’appel « pour l’autonomie du mouvement social », ne sont pas vraiment plus claires. Après avoir affirmé la nécessité de l’indépendance du mouvement social (« l’indépendance, ou l’autonomie, sont la condition fondamentale de la prise de décision démocratique »), Rouge explique que « le mouvement social peut et doit donc traiter toutes les questions, sociales, économiques et politiques. Renouer ainsi avec les objectifs fondamentaux de la Charte d’Amiens, »la double« besogne qui lie défense des revendications particulières et transformation radicale de la société. Refuser la division du travail qui attribue la politique au parti et l’économique et le social aux syndicats. Refuser aussi toute conception qui hiérarchise les niveaux au profit des partis. Partis, syndicats ou associations peuvent occuper alternativement le devant de la scène ». Malgré tout, Rouge conclut à la nécessité « d’une nouvelle représentation politique », citant l’exemple du Parti des Travailleurs du Brésil : « Des dirigeants syndicalistes, tout en respectant l’indépendance syndicale et donc en remettant leurs mandats syndicaux, ont pris la responsabilité de créer un nouveau parti politique ». Et il ajoute : « Bien entendu la France n’est pas le Brésil. Les vieilles organisations PS et PC ne peuvent être contournées. Mais la crise politique est telle qu’on ne peut exclure des moments où l’espace social et politique se dégage pour une nouvelle force. Peut-on imaginer que la génération actuelle d’animateurs et animatrices des luttes participe à un tel processus, dont nul ne peut prévoir les formes (parti, front, mouvement) ? Notre réponse est positive. Quelle est celle des signataires ? »
Il est clair que Rouge tourne autour du pot et ne veut pas affirmer clairement la nécessité d’un parti révolutionnaire prolétarien. Demander au « mouvement social » et plus précisément à ceux qui rejettent la politique de participer à un « processus » dont on ne dit même pas vers quoi il doit tendre, c’est tout simplement faire des concessions à ceux qui s’effrayent au seul mot de parti, et pire encore de parti révolutionnaire. C’est faire des concessions à l’apolitisme qu’on prétend combattre et surtout laisser à d’autres le soin de défendre une politique claire si ce n’est convaincante.
Il est évident que moins les révolutionnaires ont un programme clair à proposer, moins ils ont de forces pour le défendre au sein de la classe ouvrière, plus ils laissent le champ libre aux partis traditionnels qui ne veulent pas changer la société et qui ne proposent aucune issue réelle à la crise et à la situation dans laquelle vivent des millions de gens. Tant que les révolutionnaires ne s’efforceront pas de faire reprendre confiance aux travailleurs dans les idées du communisme révolutionnaire et pour cela il faudrait qu’ils aient eux-mêmes confiance dans ces idées et en soient fiers il ne pourront faire pièce à la politique des réformistes, qui sert toujours à tromper les travailleurs et parfois même les mène à la catastrophe.
Réclamer l’autonomie des mouvements face à la politique, c’est laisser le champ libre à la politique des autres car les travailleurs ne sont pas si fous qu’ils ne sachent qu’il y a un vrai problème politique. Répandre l’idée que c’est le mouvement social lui-même qui définira les lignes d’une nouvelle société, qui tracera de nouvelles perspectives, renoncer à défendre clairement la sienne, c’est tout simplement s’effacer devant ceux qui ne visent pas à la transformation de la société.
Une autre politique est-elle possible ? Oui ! C’est aux révolutionnaires de défendre cette politique auprès des masses, sinon ils contribuent à les laisser sans autre perspective que celle que défendent les partis de gauche au gouvernement, voire à les rejeter dans les bras du Front National si le désespoir s’accroît encore. Oui, l’urgence est de reconstruire un véritable parti ouvrier révolutionnaire, sur la base du marxisme révolutionnaire, qui soit capable d’intervenir dans les luttes de la classe ouvrière et d’offrir aux travailleurs une politique qui soit vraiment la leur et qu’ils puissent opposer à toutes celles qui ne visent qu’à perpétuer leur exploitation.

samedi 3 novembre 2012

:: L'Etat de la bourgeoisie


L’État bourgeois, issu du développement historique de la bourgeoisie dans les pays avancés, s’il agit en fondé de pouvoir de la classe dominante et s’il met toute la puissance de son appareil exécutif au service de ses maîtres, n’intervient dans l’économie, au nom des intérêts généraux de la bourgeoisie, que pour appuyer la politique de la haute finance et des grands monopoles. Qu’il intervienne de plus en plus fréquemment, de plus en plus ouvertement, cela est une évidence. En France, un tiers des salariés a pour patron l’État, et le dernier train d’ordonnances gaullistes représente une ingérence directe de l’État dans la vie économique du pays. Cela n’a rien d’étonnant et ne fait que révéler la crise permanente de l’impérialisme.
Si la bourgeoisie crée ses propres fossoyeurs, elle est loin d’organiser elle-même ses propres funérailles. Et si elle a recours aux solutions socialistes, c’est pour mieux maintenir sa domination sur la planète. Là encore, on ne peut apprécier la signification et la valeur des nationalisations et des planifications intervenant dans les pays avancés qu’en les replaçant dans le processus de développement, ou plutôt de décadence, de l’impérialisme qui se survit alors que le développement des forces productives l’a depuis longtemps condamné.
Mais, s’il n’y a que Pompidou pour parler sans rire d’un régime français « original, mi-socialiste, mi-capitaliste », il y a par contre pléthore d’apologistes du prétendu socialisme de certains pays sous-développés. Démocraties populaires, Chine, Cuba, Yougoslavie, et pourquoi pas l’Egypte, présentent tous à un degré plus ou moins achevé, cette fameuse étatisation des moyens de production au moins dans le domaine industriel.
Formes collectivistes de l’économie, essai plus ou moins couronné de succès de planifications diverses, il n’en faut pas plus pour parler d’États ouvriers. Or ces mesures, nous l’avons vu, ne visent qu’à donner à l’État des pouvoirs discrétionnaires en matière d’économie. De même que les bourgeoisies « avancées » mais décadentes, ne peuvent plus se maintenir qu’à l’aide de la béquille étatique, de même les bourgeoisies jeunes et faibles des pays du Tiers Monde ne peuvent tenter de se développer qu’en utilisant la contrainte étatique. Que cette contrainte aille jusqu’à concentrer entre les mains de l’État tout ou partie de la propriété des moyens de production, au moins industriels, cela est indéniable. Que cela revienne à une expropriation de la bourgeoisie, cela est plus contestable, dans bien des cas, il s’agit souvent d’intervention étatique dans la création d’une industrie, et très rarement d’expropriation de ses propriétaires, et, dans ce cas, il s’agit, quasi-généralement, de propriétaires non « nationaux ». Mais quel est le sens de ce développement ? Quel est le point de départ de cette évolution ? Et quel en peut être le terme ? Au point de départ, il y a toujours la bourgeoisie nationale, dont les intérêts entrent en conflit immédiat avec l’impérialisme. Cela est flagrant pour l’Egypte, Cuba ou la Chine, ce l’est moins pour les Démocraties populaires, où cet aspect a été quelque peu masqué par l’occupation par l’Armée Rouge et où le conflit avec l’impérialisme a été dû artificiellement à la guerre froide et à la politique de l’URSS.
Partout, les intérêts de cette bourgeoisie nationale « anti-impérialiste » sont défendus par des partis petits-bourgeois de type radical classique comme à Cuba ou de type stalinien comme en Chine. Il ne faut pas se laisser aveugler par le titre de communiste dont s’est paré le parti de Mao-Tsé-Toung, ce fut un parti petit-bourgeois radical, s’appuyant sur la paysannerie et luttant pour des objectifs démocratiques bourgeois. Sa victoire a été saluée d’enthousiasme par les industriels chinois, déçus par Tchang-Kaï-Chek.
De même, dans les Démocraties populaires, les partis staliniens sont - et par leur recrutement sur des bases nationalistes-réformistes, et par leur politique même - des partis petits-bourgeois. Cela devient manifeste quand l’emprise de la bureaucratie du Kremlin se relâche.
Enfin, dans tous les cas, la perspective du développement est toujours nationale. Devant l’incapacité de la bourgeoisie nationale à conduire ce développement nécessaire - et dans tous ces pays la bourgeoisie a d’abord eu « sa chance », l’État l’a aidée, parfois même remise en selle - l’État a été amené à prendre directement en mains les leviers de l’économie. Contre la bourgeoisie ? Non, car les buts coïncident avec les intérêts généraux de la bourgeoisie en tant que classe internationale.
La domination politique de la bourgeoisie, et donc sa survie en tant que classe, passe par le maintien d’états nationaux. Or, à l’époque de la division mondiale du travail, à l’époque où l’économie réclame une organisation internationale, une rationalisation au niveau de la planète, toute tentative de développement national, même baptisé socialiste, est en dernière analyse un facteur conservateur. C’est dans ce sens également que la théorie du « socialisme dans un seul pays » était une théorie réactionnaire, une utopie petite-bourgeoise. Aussi n’est-il pas étonnant que la petite-bourgeoisie radicale des pays « anti-impérialistes », se soit retrouvée dans la théorie du socialisme dans un seul pays et ait emprunté à l’exemple stalinien ce qu’il avait de moins « ouvrier ».
Planification et propriété étatique des moyens de production étaient entre les mains de l’État ouvrier russe, des armes pour lutter contre sa propre bourgeoisie et la bourgeoisie internationale dans la préparation de la révolution mondiale, entre les mains des staliniens, c’est devenu de simples recettes économiques dans la voie sans issue du développement national. Ce ne sont, et ce ne peuvent être, les critères sur lesquels les marxistes fondent leur analyse de la nature sociale d’un État. Si leur signification absolue reste « socialiste », leur utilisation relative est inséparable du processus dans lequel elles s’inscrivent. Quel que soit le degré de nationalisation de son économie, ne peut être ouvrier qu’un État issu d’une révolution prolétarienne victorieuse et se donnant pour tâche le renversement de la bourgeoisie mondiale.

LO, novembre 1967. Texte intégral ici

vendredi 19 octobre 2012

:: Le Programme de transition, réponse à la crise du capitalisme

Programme de transition,
Léon Trotsky
Editions Les Bons Caractères

La crise financière qui secoue le monde capitaliste depuis l’été 2007 (mais dont les prémisses sont bien antérieures) est la démonstration éclatante de la vanité des discours de tous ceux qui prétendaient que le marché était le meilleur régulateur possible de l’économie et que les crises, la lutte des classes, appartenaient au passé.

La lutte des classes, la bourgeoisie la mène impitoyablement. Dans tous les pays industrialisés, dans l’immense majorité des pays sous-développés, celle-ci s’attaque au niveau de vie des travailleurs, s’efforçant sans relâche d’accroître ses profits en diminuant la part du revenu national qui échoit aux salariés.
À un moment où la domination croissante du capital financier sur l’économie a conduit le monde dans une crise dont le Premier ministre français, Fillon, dit lui-même qu’elle a conduit le monde « au bord du gouffre », les mots d’ordre du Programme de transition sont plus que jamais d’actualité.

Échelle mobile des salaires, pour lutter contre une inflation qui rogne le pouvoir d’achat des salariés. Échelle mobile des heures de travail, pour lutter contre ce drame social que sont le chômage et ses corollaires, la multiplication des temps partiels imposés et des emplois précaires. Et comme il ne s’agit pas là d’articles d’un programme électoral dépendant de la seule bonne volonté du Parlement, mais d’objectifs à avancer dans les luttes des travailleurs, cela implique la mobilisation de ceux-ci pour exercer un contrôle ouvrier sur les entreprises, pour l’abolition du secret bancaire et du secret commercial, sans quoi un tel contrôle serait vain.

D’une brûlante actualité aussi, dans le cas de la crise actuelle, est le mot d’ordre de l’expropriation des banques privées et de l’étatisation du système de crédit pour mettre fin à la domination du capital financier.

Ces mots d’ordre qui étaient au cœur du Programme de transition, qui pourrait dire aujourd’hui qu’ils sont dépassés ?

[...]

La quatrième internationale après Trotsky

Du vivant même de Trotsky, la décision de proclamer l’existence de la Quatrième Internationale avait suscité bien des réticences, voire des divergences déclarées, dans les groupes qui se réclamaient de lui. En Espagne, la majorité de la Gauche communiste d’Espagne (ICE) avait suivi Andrès Nin dans sa politique de fusion avec le Bloc ouvrier et paysan pour constituer le POUM, parti qui, soumis à l’épreuve du feu en 1936, se rallia au Front populaire lors des élections de février et fournit un ministre de la Justice au gouvernement bourgeois de Catalogne six mois plus tard. En France, toute une partie des militants se réclamant de Trotsky, derrière Pierre Frank et Raymond Molinier, s’était orientée en 1935 vers un « organe de masse » se donnant comme but de regrouper des militants sur la base d’un accord politique limité à quelques points, c’est-à-dire sans programme véritable. Ce fut La Commune, et les GAR (Groupes d’Action Révolutionnaire) qui n’eurent qu’une existence éphémère, mais qui témoignaient par la négative de l’importance que revêtait l’adoption d’un programme clair.

Le problème est qu’en dehors de l’URSS, c’étaient surtout des intellectuels qui avaient rejoint les rangs de l’Opposition de gauche internationale. C’était particulièrement vrai de la France qui, par son histoire récente, occupait une grande place dans les préoccupations de Trotsky. Les dirigeants staliniens avaient creusé un véritable fossé moral, difficilement franchissable, entre eux et la base ouvrière du PCF. En revanche, les contacts étaient bien plus faciles avec une social-démocratie qui se disait encore en paroles « révolutionnaire », et dont nombre de jeunes militants trotskystes étaient issus, surtout à partir de 1935. Beaucoup avaient gardé des liens dans ce milieu, qui ne constituait pourtant pas une bonne école politique.
Trotsky espérait cependant que dans les bouleversements que la guerre à venir allait entraîner, la Quatrième Internationale se renforcerait et dirigerait de grandes luttes révolutionnaires, comme la Troisième l’avait fait vingt ans plus tôt. Il n’en a malheureusement rien été.

Le poids des circonstances objectives explique pour une large part que les organisations trotskystes n’aient pas joué un rôle déterminant, en l’absence de mouvements révolutionnaires prolétariens. La sainte-alliance des impérialismes alliés et de la bureaucratie soviétique à partir de 1941, pour éviter que la guerre ne débouche sur des explosions révolutionnaires dans les pays industrialisés, a été efficace. Le caractère impérialiste du deuxième conflit mondial a largement été occulté aux yeux des masses par la prétendue « croisade des démocraties contre le fascisme ». Et si la guerre a bien débouché sur des secousses révolutionnaires, celles-ci n’ont touché que les pays coloniaux et semi-coloniaux, où l’absence de toute direction prolétarienne a laissé une complète latitude à des directions petites-bourgeoises pour prendre la tête de mouvements de masse et se hisser ainsi au pouvoir.

Les militants trotskystes étaient en outre confrontés au gangstérisme stalinien qui n’hésitait pas à recourir à l’assassinat.

Mais les circonstances extérieures n’expliquent pas le naufrage politique de la grande majorité des groupes qui se réclamaient de la Quatrième Internationale. La composition petite-bourgeoise de la majorité des sections de l’Internationale, dont Trotsky connaissait parfaitement les dangers (il n’est que de voir l’importance qu’il donne au recrutement ouvrier, dans ses interventions sur la crise du SWP en 1939-40), produisait ses effets.

Cela commença en France dès l’effondrement militaire de mai-juin 1940 et l’occupation allemande, avec la main tendue par certaines tendances trotskystes aux « bourgeois pensant français ». Et cela continua avec un suivisme quasi systématique vis-à-vis de tous les courants qui traversaient la petite bourgeoisie intellectuelle. C’est ainsi que les démocraties populaires furent reconnues par la plupart des organisations se réclamant du trotskysme comme des « États ouvriers déformés », qualificatif qui revenait à attribuer à la bureaucratie soviétique un caractère révolutionnaire, alors qu’elle avait tout fait à la fin de la guerre pour y museler le prolétariat. Il en fut de même pour la Chine de Mao Tsé-toung, c’est-à-dire pour un régime qui se mit en place en chevauchant une insurrection paysanne, sans aucune intervention de la classe ouvrière. Et on n’en finirait pas d’énumérer les mouvements nationalistes présentés comme « socialistes », en Yougoslavie, en Indochine, en Algérie, à Cuba, au Vietnam ou au Nicaragua, pour ne citer que les plus connus.

C’est qu’en fait la Quatrième Internationale, en tant qu’organisation se donnant pour but de diriger les combats de la classe ouvrière dans la perspective de la révolution socialiste mondiale, n’avait pas résisté au choc de la deuxième guerre mondiale. Trotsky mort, elle avait perdu sa boussole politique.

Cela n’empêcha évidemment pas un certain nombre de dirigeants de groupes se réclamant du trotskysme, souvent même parmi ceux qui s’étaient opposés à Trotsky du vivant de celui-ci, de se proclamer direction internationale. Et comme aucun n’avait une autorité politique reconnue par l’ensemble du mouvement, les scissions se multiplièrent au fil des ans, et il est devenu difficile de dresser un tableau exhaustif de tous les regroupements qui, d’une manière ou d’une autre, se proclament « Quatrième Internationale ».

L’actualité du programme de la Quatrième Internationale

Mais si l’Internationale prolétarienne reste à construire, le programme de 1938 reste un capital irremplaçable pour tous ceux qui se sont attelés à cette tâche. Car si le monde a profondément changé en soixante-dix ans, sous tous ces changements les mêmes problèmes demeurent, du moins pour ceux qui ont choisi de consacrer leur activité militante à la défense d’une politique prolétarienne.

LO, 6 octobre 2008

[tous les jours, un nouvel extrait du Programme de transition sur @recriweb, le Tumblr]

jeudi 18 octobre 2012

:: Le socialisme français à la veille de la révolution, par Léon Trotsky

La situation intérieure de la France est si riche en contradictions qu'elle semble parfois confuse. Nous recevons trop peu de nouvelles pour pouvoir suivre les évènements dans le détail de leur déroulement. Ces dernières semaines, la radio annonçait des grèves, des manifestations, de l'agitation, bref donnait des nouvelles qui attestaient la montée d'une vague révolutionnaire. Aujourd'hui, les dernières dépêches nous apprennent que la réaction impérialiste s'est assurée une victoire complète dans les élections à la Chambre. Au premier coup d'oeil, quelle éclatante contradiction! Mais la théorie marxiste l'explique parfaitement et, au fond, cette contradiction est bien la meilleure preuve de la validité du marxisme.

Le parlementarisme est un des instruments de la domination de la bourgeoisie. Il cesse d'être adéquat, et l'est de moins en moins au fur et à mesure que l'on approche de l'époque de la révolution prolétarienne. Au moment où le mouvement ouvrier s'engage dans les premières étapes de la guerre civile, les moyens et les actes du parlementarisme apparaissent de plus en plus ouvertement comme le patrimoine des cliques capitalistes, comme l'appareil d'auto-défense de leur classe.

La victoire de la réaction clemenciste aux élections ne dément pas la proximité de la révolution prolétarienne en France, mais au contraire la confirme. Ces contrastes — les progrès de la réaction à la Chambre, ceux de l'insurrection dans les rues — sont des preuves irréfutables qu'en France, dans le pays de la prétendue "république démocratique", la domination du prolétariat ne se réalisera pas par le mécanisme de la démocratie bourgeoise, mais qu'elle devra prendre la forme de la dictature ouverte de classe, et cela d'autant plus que la résistance de la bourgeoisie sera farouche et désespérée.

Dans quelle mesure la France révolutionnaire est-elle préparée sur le plan de la politique et de l'organisation à la dictature du prolétariat ? On doit d'abord reconnaître qu'il faut surmonter d'immenses difficultés. La France a toujours été le pays où des sectes, socialistes et anarchistes, se livraient à des guerres intestines à l'intérieur du mouvement ouvrier. L'unité du parti socialiste n'a été conquise et assurée, après une très cruelle lutte fratricide, que quelques années seulement avant le déclenchement de la guerre impérialiste. La droite, autant que la gauche, a su apprécier à sa valeur cette unité. Depuis lors, l'expérience de la guerre a montré que le parti français, aussi bien que les syndicats, avait été profondément corrompu par le conciliationnisme, le chauvinisme et les préjugés petits-bourgeois répandus dans ce vaste monde.

Le prolétariat français jouit d'un glorieux passé révolutionnaire. La nature et l'histoire l'ont doté d'un superbe tempérament guerrier. Mais, en même temps, il a connu beaucoup de défaites, de désillusions, de perfidies et de trahisons. Avant la guerre, l'unité du parti socialiste et l'organisation syndicaliste constituaient son ultime grand espoir.

L'anéantissement de cette espérance a eu des conséquences désastreuses sur la conscience des ouvriers les plus avancés et le mouvement prolétarien en France s'en est trouvé pour longtemps paralysé. Aujourd'hui que des masses nouvelles et encore politiquement inexpérimentées menacent les confins de. la société bourgeoise, la disproportion entre la vieille organisation et les tâches objectives du mouvement apparaît de plus en plus clairement. D'où non seulement la probabilité, mais encore le caractère inéluctable de puissants mouvements de masses qui risquent de se déclencher avant que la nouvelle organisation soit prête à les diriger.

Il est évidemment urgent de créer, d'avance, des bastions d'organisation à travers le pays, des bastions disposant de l'indépendance nécessaire, dégagés du carcan des vieilles Organisations politiques et syndicales, capables de se mettre rapidement à la tête du mouvement. Nos camarades de France sont précisément en train de se consacrer à cette tache. Si, au début, ces groupes révolutionnaires se révèlent trop faibles pour assurer une authentique direction révolutionnaire, à l'étape suivante, après le premier assaut, ils acquerront rapidement des forces, grandiront et se consolideront dans le cours même de la lutte.

Autant qu'il soit possible d'en juger de loin, cette double tâche : construire une organisation pratiquement toute neuve en assumant simultanément la direction d'un mouvement de masses en voie de développement rapide constitue la principale difficulté du travail révolutionnaire en France aujourd'hui. "Les grèves, dit le courageux syndicaliste révolutionnaire Monatte, fusent de tous côtés. Mais sa situation de faillite «ne permet pas à la C. G. T. de les conduire». Il faut un appareil nouveau. Il n'est pas possible de suspendre le mouvement jusqu'à ce qu'on ait pu bâtir l'organisation nécessaire pour le diriger. D'un autre côté, ces grèves spontanées qui tendent à se transformer en initiatives révolutionnaires ne peuvent mener à la victoire sans l'existence d'une organisation révolutionnaire authentique qui ne mente pas aux travailleurs, qui ne les trompe pas, qui ne les enlise pas dans les cloaques du parlementarisme ou de la collaboration de classes, mais les conduise, sans dévier d'un pouce, vers le but final. Une telle organisation est encore à créer.

«Où va-t-on ? où va-t-on ? De mécontentement en mécontentement, de grève en grève, de grève mi-corporative et mi-politique en grève purement politique, on va tout droit à la faillite de la bourgeoisie, c'est-à-dire à la révolution. Les masses mécontentes font de larges pas sur cette voie.» C'est ce qu'écrit la Vie ouvrière, le journal de Monatte et de Rosmer. Les représentants révolutionnaires du prolétariat français, son noyau communiste aussi bien d'origine socialiste que d'origine syndicaliste — ne sont pas très nombreux, mais ils ont une connaissance claire et complète des objectifs du mouvement prolétarien. Ils auront pour tâche d'intégrer solidement parmi eux les nouveaux dirigeants qui surgissent pendant les grèves, dans les manifestations et, de façon générale, au cours de toutes les actions du mouvement authentique des masses. Leur tache consiste à assumer dès aujourd'hui, sans crainte des difficultés, la direction de ce mouvement spontané, et à constituer sur le terrain leur propre organisation, un appareil né du soulèvement direct du prolétariat.

Pour mener à bien cette tache, ils doivent rompre totalement avec la discipline des organisations qui sont contre-révolutionnaires, puisque opposées aux objectifs fondamentaux du mouvement, en l'occurrence, le parti de Renaudel-Longuet et le syndicat de Jouhaux-Merrheim.

Les masses, certes, n'ont que faiblement répondu à l'appel à la grève du 21 juillet pour protester contre l'intervention de l'entente dans les affaires russes. Ce ne sont pas les ouvriers qui sont à blâmer. Au cours de ces dernières années, les ouvriers en général et les ouvriers français en particulier ont été trompés avec plus de méthode, plus de diabolique habileté que jamais auparavant dans l'histoire : jamais les conséquences n'en ont été aussi tragiques. La majorité de ces dirigeants qui prononçaient de mémorables discours appelant les travailleurs à lutter contre le capitalisme ont revêtu ouvertement en 1914 la livrée de l'impérialisme. Les organisations officielles du syndicat et du parti, associés dans l'esprit des travailleurs à l'idée de leur émancipation, se sont faites les instruments du capitalisme. A partir de là, la classe ouvrière a connu non seulement d'incroyables difficultés d'organisation, mais encore une véritable débâcle idéologique : les difficultés qu'elle doit surmonter pour en sortir sont en proportion du rôle que joue encore la vieille organisation dans la vie des couches ouvrières d'avant-garde.

La classe ouvrière tente héroïquement aujourd'hui. de se remettre debout, de secouer les traces de cette chute. D'où un afflux sans précédent dans les syndicats. En même temps, cette classe ouvrière idéologiquement désarmée et politiquement désorientée, s'efforce, au prix de difficultés, de se forger une nouvelle orientation. Son effort, loin d'être facilité, serait au contraire terriblement freiné si les dirigeants révolutionnaires devaient se confiner dans une attitude d'attentisme. Au lieu de s'enfermer dans le cadre des organisations du vieux parti et des syndicats, ils doivent, devant les masses, faire preuve d'indépendance et de la plus grande résolution.

Quels que soient les motifs invoqués pour préserver l'«unité», les masses révolutionnaires ne comprendraient pas pourquoi les hommes qui les appellent à la révolution continueraient à s'asseoir à la même table que ceux qui les ont dupés, et en particulier que ces individus qui les ont honteusement et cyniquement trahis pendant la guerre. Les masses révolutionnaires estiment à son juste prix l'unité dans la lutte, mais elles ne comprendraient que mal le maintien de l'unité entre les combattants révolutionnaires et la clique de Jouhaux-Merrheim et Renaudel-Longuet.

Dans les conditions présentes, le mot d'ordre de sauvegarde de l'unité a sa source dans la psychologie des organisations officielles, de ces dirigeants, présidents, secrétaires, députés, journalistes, permanents de l'appareil des anciennes organisations du parti et des syndicats qui sentent le sol se dérober sous leurs pas. Le prolétariat a le choix : se morceler, s'éparpiller et hisser ainsi sur le pavois les serviteurs privilégiés de l'impérialisme, ou bien serrer étroitement les rangs pour se soulever contre l'impérialisme. La classe ouvrière a besoin de l'unité révolutionnaire; elle a besoin de l'unité de son soulèvement de classe; mais l'unité des organisations qui ne font que se survivre constitue précisément un obstacle de plus en plus sérieux sur la voie de l'unité du soulèvement révolutionnaire du prolétariat. Les masses ont été désorientées par la guerre. Elles ont aujourd'hui plus qu'avant besoin de clarté dans les idées, de précision dans les mots d'ordre. Elles ont besoin d'une route qui soit droite, de dirigeants qui n'hésitent pas. Chercher, pour des raisons tactiques, à préserver l'«unité», équivaudrait à chercher à pratiquer une caricature de parlementarisme — comme s'il y avait, dans le mouvement révolutionnaire, des «conseils des ministres», avec une opposition, des règlements et des statuts, des enquêtes et des votes de confiance... En demeurant dans la même organisation que les partisans de la collaboration de classes, l'opposition communiste se met du même coup sous la dépendance des "conciliateurs". Elle gaspille son énergie en efforts pour s'adapter au «parlementarisme» des syndicats et du parti. Des questions mineures et des incidents sans portée réelle prennent du coup une importance démesurée aux dépens des questions fondamentales du mouvement révolutionnaire.

La pratique de cette caricature de parlementarisme à l'intérieur des organisations ouvrières a bien d'autres conséquences. Les secrétaires et les présidents, les ministres socialistes, les journalistes et les députés accusent ceux de l'opposition de vouloir prendre leurs fauteuils ou leurs portefeuilles. L'opposition doit se chercher des excuses, se justifier; elle en vient à signet des déclarations où elle affirme son «estime» pour les dirigeants de l'autre bord et laisse entendre qu'elle lutte pour des «principes», non contre des «personnes». Et cette comédie ne fait que consolider les conciliateurs dans les postes qu'ils occupent.

La Vie ouvrière du 24 septembre affirme que le vote de confiance du congrès des métallos ne signifiait pas qu'il endossait la politique de ses dirigeants «conciliateurs», mais seulement qu'il avait ainsi exprimé confiance et sympathie à la personne des secrétaires.

En d'autres termes, c'était un vote sentimental, petit-bourgeois, non une courageuse politique de classe. Le camarade Carron s'attache à démontrer que les délégués qui ont émis ce vote, et surtout les masses qui les suivent, sont complètement d'accord en esprit avec les partisans de la IIIe Internationale. En réalité, s'ils ont voté la confiance en leurs dirigeants, c'est parce qu'ils se sont laissés abuser par les arguments fallacieux selon lesquels il faut combattre les idées et non les personnes. Finalement, en votant la confiance à Merrheim, ils maintiennent à un poste responsable un homme qui prêche l'opportunisme, la conciliation et la soumission au capitalisme.

Au congrès des travailleurs des Postes et Télégraphes, la politique «conciliatrice» de la direction a été approuvée par 197 voix contre 23 et 7 abstentions. Un membre de cette direction, l'internationaliste Victor Roux, écrit que nombre de délégués éprouvaient simplement beaucoup de sympathie pour le secrétaire du syndicat, le conciliateur Borderez dont la valeur morale, dit-il, est incontestée.

«Je reconnais, personnellement, écrit-il, qu'il a rendu de grands services à l'organisation; en des temps difficiles» (La Vie ouvrière, 15 septembre 1919).

Jouhaux, Renaudel, Longuet, Merrheim et d'autres, quels que soient les «services» qu'ils aient pu rendre dans le passé, se comportent aujourd'hui comme des représentants du système bourgeois dont ils constituent le principal soutien. En fonction de ce rôle qui est le leur, c'est dans leur propre intérêt qu'ils s'efforcent de grossir aux yeux du prolétariat toutes les concessions de la bourgeoisie, puisqu'elles sont, après tout, le fruit de leur diplomatie. Tout en critiquant le capitalisme, ils s'efforcent de l'embellir et, après bien des discours, en viennent à leur conclusion, la nécessité de s'adapter — c'est-à-dire de se soumettre — à la domination du capitalisme.

Le pire crime des dirigeants du syndicalisme régnant — Rosmer l'a bien vu — consiste en ce qu'ils «ont remplacé l'action directe de la classe ouvrière par la sollicitation de faveurs auprès du gouvernement». Mais il est impossible de modifier cette tactique contre-révolutionnaire en «sollicitant» à notre tour les social-impérialistes du mouvement syndical et politique. Quand les Jouhaux, Renaudel, Merrheim et Longuet s'emploient à convaincre les députés capitalistes et bourgeois qu'ils doivent faire des concessions à la classe ouvrière, les représentants authentiques du prolétariat ne peuvent pas, eux, perdre leur temps en cherchant à convaincre Renaudel et Longuet de la nécessité d'une lutte révolutionnaire. Pour se débarrasser des députés capitalistes et bourgeois, la classe ouvrière doit chasser de ses organisations les Renaudel et les Longuet.

La lutte contre ces gens-là ne doit pas être menée comme s'il s'agissait d'une querelle de famille ou d'une discussion académique, mais de façon conforme à la gravité de l'enjeu, afin que l'abîme qui nous sépare des social-impérialistes apparaisse dans toute sa profondeur devant la conscience des masses.

Notre devoir est d'utiliser à fond les épouvantables leçons de la guerre impérialiste. Nous devons faire assimiler par les masses l'expérience de la dernière période, et leur faire comprendre qu'elles ne peuvent plus continuer à vivre sous le règne du capitalisme. Nous avons le devoir de porter à son paroxysme, au plus haut degré révolutionnaire, la haine qui s'éveille dans les masses contre le capitalisme, contre les capitalistes, contre l'Etat capitaliste et ses organes. Nous devons apprendre aux masses à haïr non seulement les capitalistes, mais tous ceux qui défendent le capitalisme, qui tentent de dissimuler ses plaies nauséabondes, qui cherchent à excuser ou à minimiser ses crimes.

Après l'échec de la manifestation du 21 juin, Monatte écrivait »Les masses sauront qu'il n'est plus possible désormais d'hésiter et de s'abuser soi-même par de faux espoirs; et qu'il est nécessaire d'épurer sans merci le personnel des syndicats. » (La Vie ouvrière 25 juin 1919).

En politique, la lutte contre des principes faux implique une lutte contre les individus qui les personnifient

Régénérer le mouvement ouvrier signifie chasser de ses rangs tous ceux qui se sont déshonorés en trahissant, tous ceux qui ont sapé la confiance ouvrière dans les mots d'ordre révolutionnaires, qui ont sapé leur confiance en leur propre force. L'indulgence, la sentimentalité, la bienveillance sur des questions de cette nature se paient au prix des intérêts vitaux du prolétariat. Les masses qui s'éveillent exigent que tout soit dit à haute voix, qu'un chat soit appelé un chat, qu'il n'y ait pas de demi-teintes imprécises, mais une démarcation claire et précise en politique, que les traîtres soient boycottés et chassés, que leurs places soient prises par des révolutionnaires dévoués corps et âme à leur cause.

La camarade Louise Saumoneau trace le tableau suivant de la lutte pour répandre l'influence des idées de la IIIe Internationale au cours de la récente campagne électorale : «Nous pouvons toujours poursuivre très facilement la propagande qu'il faut mener à la fois à l'intérieur et à l'extérieur des Organisations dans de larges réunions publiques pendant les élections (...). La résistance à l'Internationale révolutionnaire trouve son principal appui parmi les anciens cadres qui ont Si piètrement dirigé le navire de notre parti pendant la guerre. Nos jeunes et ardents camarades, pleins de zèle révolutionnaire, doivent s'employer et employer leur volonté à acquérir certaines habitudes et connaissances pratiques indispensables au bon fonctionnement d'une organisation. Ces connaissances s'assimilent très vite et pourtant, dans les conditions actuelles de la lutte, elles servent de couverture à toutes sortes de baudruches et contribuent à accentuer la fatale influence de ces cadavres vivants desséchés au sein de nos organisations. Partout il faut que les forces de la jeunesse animent la classe révolutionnaire qui s'est dressée au combat pour la IIIe Internationale; partout il faut qu'elles s'implantent, qu'elles remplacent tous ceux sur qui pèsent les quatre années pendant lesquelles ils ont renié les principes socialistes, et cela, même s'il faut les jeter dehors, tête première.»

Les dirigeants faillis du socialisme et du syndicalisme, révolutionnaires de la phrase hier, dociles capitulards aujourd'hui, refusent d'endosser eux-mêmes la responsabilité de leur reniement et la rejettent sur le prolétariat.

Au Congrès de Lyon, Bidegarray, secrétaire de la Fédération des cheminots, a rejeté sur les masses ouvrières la responsabilité de tout ce qui est arrivé : "Il est sûr que les syndicats ont grandi numériquement. Mais, parmi les travailleurs organisés, il y a beaucoup trop peu de syndicalistes. Les gens s'intéressent seulement à leurs propres problèmes immédiats" "En chaque être humain, philosophe Bidegarray, sommeille un cochon."

Rouger, délégué de Limoges blâme le prolétariat pour tout. C'est de la faute du prolétariat. "Les masses ne sont pas suffisamment éclairées. Elles rejoignent les syndicats seulement pour obtenir l'augmentation des salaires."

Merrheim, secrétaire du syndicat des métallurgistes, fait des effets de tribune avec sa "bonne conscience". C'est que lui, voyez-vous, est allé à Zimmerwald — comme s'il s'était agi d'un pique-nique syndical de plus! Il s'agissait pour lui d'une sorte de petit pèlerinage pacifiste qu'il a entrepris pour apaiser sa conscience. Car lui, Merrheim, s'est battu. Mais il n'a pas pu éveiller les masses. "Non, je n'ai pas trahi la classe ouvrière, c'est la classe ouvrière qui m'a trahi." Voilà ce qu'il a dit, textuellement !

Le syndicaliste Dumoulin, un "honnête" renégat du type Merrheim — zimmerwaldien au début de la guerre, mais compagnon d'armes fidèle de Jouhaux aujourd'hui — déclarait au congrès de Tours du syndicat de l'Enseignement que la France n'était pas prête pour une révolution, car les masses n'étaient pas "mûres". Mais cela ne lui suffit pas, il s'en prend aux enseignants internationalistes et leur reproche... l'état arriéré du prolétariat — comme si l'éducation des masses laborieuses se faisait véritablement dans la misérable école bourgeoise pour enfants de prolétaires, et non dans la puissante école de la vie, sous l'influence des patrons, du gouvernement, de l'Eglise, de la presse bourgeoise, des députés et des "malheureux bergers" du syndicalisme.

Les renégats, les lâches et les sceptiques désormais complètement avilis, s'en vont répétant la même phrase : "Les masses ne sont pas mûres" Que faut-il en conclure ? Seulement ceci : il faut renoncer au socialisme, et pas seulement pour un temps, mais définitivement. Car si les masses qui ont connu la longue école préparatoire de la lutte politique et syndicale, puis les quatre années de massacre, n'ont pas mûri pour la révolution, quand et comment mûriront-elles ? Merrheim et les siens supposent-ils que Clémenceau, vainqueur, va créer, dans les murs de l'Etat capitaliste, un réseau d'"académies" pour l'éducation socialiste des masses ? Si le capitalisme est réellement capable de reproduire d'une génération sur l'autre, les chaînes de l'esclavage du salariat, alors les couches profondes du prolétariat continueront à charrier, de génération en génération, l'obscurantisme et l'ignorance. Si les masses prolétariennes pouvaient atteindre sous le capitalisme un niveau élevé de développement mental et intellectuel, le capitalisme ne serait pas, après tout, si mauvais, et la révolution sociale ne serait pas nécessaire. Mais c'est précisément parce que le capitalisme le maintient dans sa servitude mentale et intellectuelle que le prolétariat doit faire la révolution. C'est sous la direction de l'avant-garde que les masses, qui ne sont pas encore assez mûres, mûriront au cours de la révolution. Si la révolution ne se produit pas, les masses tomberont dans un état de prostration et la société dans son ensemble connaîtra la décadence.

Des millions d'ouvriers nouveaux venus affluent dans les syndicats. En Angleterre, ce grand flux a doublé les effectifs syndicaux, qui atteignent aujourd'hui 5.200.000 membres. En France, le nombre de syndiqués est passé de 400.000 à la veille de la guerre à deux millions aujourd'hui Note. Quels changements cette augmentation numérique entraîne-t-elle dans la politique du syndicalisme ?

«Les ouvriers rejoignent les syndicats dans leurs souci de gains matériels immédiats», déclarent les conciliateurs. C'est complètement faux. L'afflux des ouvriers dans les organisations syndicales ne s'explique pas par de petites questions matérielles il s'explique par un fait colossal, la guerre mondiale. Les masses ouvrières — et pas seulement leurs couches supérieures, mais aussi les plus basses — sont transportées, secouées par cet immense bouleversement historique. Chaque prolétaire a ressenti individuellement, à un degré sans précédent, sa propre impuissance devant la puissante machine de l'impérialisme. L'impérieux besoin de nouer des liens, l'impérieux besoin d'unifier et de consolider les forces ouvrières, s'est fait sentir plus que jamais auparavant. C'est de là que provient l'afflux de millions d'ouvriers dans les syndicats et dans les soviets de députés, dans des organisations qui n'exigent pas une préparation politique spéciale, mais incarnent l'expression la plus générale et la plus directe à la fois de la lutte de la classe ouvrière.

Ayant perdu confiance dans les masses prolétariennes, les réformistes de l'espèce Merrheim-Longuet doivent aller chercher secours chez les représentants "éclairés" et "humanitaires" de la bourgeoisie. En fait, leur nullité politique ne se reflète nulle part mieux que dans leur respectueuse extase devant le » grand démocrate » Woodrow Wilson. Des gens qui prétendent pourtant représenter la classe ouvrière se révèlent capables de croire sérieusement que le capitalisme américain pourrait placer à la tête de son Etat un homme avec qui la classe ouvrière européenne pourrait marcher la main dans la main ? Ces messieurs n'ont apparemment jamais entendu parler ni des véritables raisons de l'entrée en guerre de l'Amérique, ni des répugnants marchandages de Wall Street, ni du rôle même de Wilson à qui les grands capitalistes des Etats-Unis ont donné pour mission de brandir les mots d'ordre du pacifisme philistin afin de couvrir les traces de leurs rapines et de leurs crimes ? Peut-être ont-ils imaginé que Wilson allait contrecarrer les plans de ses capitalistes et imposer son programme contre la volonté de ses milliardaires ? Peut-être ont-ils escompté que Wilson saurait, par ses litanies et ses prêches, contraindre LLoyd George et Clémenceau à s'occuper sérieusement de libérer les peuples faibles et opprimés et d'établir la paix universelle ?

Il n'y a pas très longtemps — après l'édifiante leçon des négociations dites "de paix" de Versailles —, Merrheim, au congrès de LyonNote, s'en prit au syndicaliste Lepetit qui s'était permis — comble de l'horreur — de parler irrespectueusement de M. Wilson. "Personne n'a le droit, proclama-t-il, d'insulter M. Wilson dans un congrès syndical." Quel prix Merrheim fait-il payer pour la tranquillité de sa conscience ? Si son léchage de bottes ne lui est pas payé en dollars — et nous accordons bien volontiers que tel n'est pas le cas — , il n'en demeure pas moins celui d'un laquais rampant devant le "démocrate" puissant par la grâce du dollar. Il faut être tombé au dernier degré de la dégradation morale pour tenter ainsi de rattacher les espoirs de la classe ouvrière aux "honnêtes gens" de la bourgeoisie. Des "chefs" capables d'une telle politique n'ont rien à voir avec le prolétariat révolutionnaire. Il faut les chasser sans. merci. "Les hommes qui ont perpétré tout cela, disait Monatte a Lyon, sont indignes de demeurer les interprètes des idées du mouvement ouvrier français."

Les élections législatives marqueront une étape dans le développement politique en France. Elles signifient la disparition des groupements politiques intermédiaires. A travers la Chambre des députés, la bourgeoisie a remis le pouvoir à l'oligarchie financière, et cette dernière a chargé les généraux de conquérir le pays pour son compte; leur sanglante besogne effectuée, les généraux, d'accord avec les agents de change, utilisent le système parlementaire pour mobiliser les exploiteurs et les vampires, tous ceux qui convoitent, aspirent au butin, tous ceux qu'épouvante l'éveil révolutionnaire des masses.

La Chambre est en train de devenir l'état-major général politique de la contre-révolution. La révolution, elle, est en train de sortir dans la rue et tente de constituer son propre état-major, hors du Parlement.

L'élimination dans le pays, des groupes intermédiaires du centre, radicaux et radicaux-socialistes, annonce inéluctablement un phénomène identique dans le mouvement ouvrier. Longuet et Merrheim ont pu subsister sur la base des espoirs qu'ils mettaient dans les forces réformistes «éclairées» de la société bourgeoise. La faillite de ces dernières condamne à mort la tendance Longuet-Merrheim quand l'objet disparaît, son ombre disparaît aussi.

Toutes les ombres qui sont aujourd'hui entre Renaudel et Loriot, entre Jouhaux et Monatte, disparaîtront de la circulation dans le plus bref délai. Seuls demeureront les deux camps fondamentaux : Clémenceau et ses troupes d'un côté, les communistes révolutionnaires de l'autre.

Il ne peut être seulement question de sauvegarder plus longtemps l' «unité», même formelle, du parti et des syndicats. La révolution prolétarienne doit créer et créera son propre état-major politique central à partir des communistes et des syndicalistes, unis, de la tendance communiste révolutionnaire.

Découragé et dérouté par les révolutions russe et allemande, Kautsky avait accroché tous ses espoirs à la France et à l'Angleterre où, selon lui, l'humanitarisme accoutré des défroques de la démocratie allait enfin l'emporter. Nous pouvons en réalité constater que dans ces pays, au sommet de la société bourgeoise, le pouvoir a été conquis par la réaction de la pire espèce, bestiale, exhalant les vapeurs du chauvinisme, montrant ses crocs, l'oeil injecté de sang. Pour l'affronter, le prolétariat s'est dressé, prêt à assumer sans pitié sa revanche pour toutes les défaites passées, les humiliations, les tortures qu'il a dû subir. Il n'y aura pas de quartier : ce sera une lutte à mort. La classe ouvrière vaincra. La dictature prolétarienne balaiera alors le tas d'ordure de la démocratie bourgeoise et ouvrira la voie au système communiste de la société.

20 novembre 1919.