lundi 20 septembre 2010

:: Peut-on être de gauche sans être pour la révolution ? [chili #6]

Extrait de Chili : un massacre et un avertissement (brochure parue le 30 septembre 1973).


Pourquoi les révolutionnaires sont-ils les seuls à défendre vraiment les intérêts des travailleurs ?

Les révolutionnaires sont les seuls à mettre l’accent sur la nécessité pour les travailleurs de briser l’État bourgeois, de briser l’armée et la police et de s’armer eux-mêmes.

Or non seulement le socialisme, non seulement le pouvoir des travailleurs dans l’entreprise ou sur la société tout entière, mais même de simples réformes dans le cadre de la société capitaliste, ne pourraient être assurés qu’à cette condition.

Les partis de gauche qui prétendent donc vouloir les réformes, le pouvoir des travailleurs ou même le socialisme, sans se fixer d’abord, et sans fixer aux travailleurs la tâche de se donner cette garantie, n’ont aucune chance de se donner les moyens de réaliser leurs prétendus programmes. Ce qui revient à dire qu’ils n’ont pas la volonté réelle de les réaliser.

Quelle est la différence entre la gauche représentée par le PC et le PS et Lutte Ouvrière ?

Il y a différence dans nos conceptions respectives du socialisme car nous n’avons certainement pas la même vision de celui-ci que les sociaux-démocrates qui parlent de socialisme à propos de la Suède ou les staliniens qui estiment que l’URSS est un pays socialiste en marche vers le communisme. Il y a différence aussi dans la question de savoir si les travailleurs ou les partis qui les représentent, pourraient parvenir au pouvoir à la suite d’une simple opération électorale dans le cadre de la constitution actuelle, car nous ne pensons pas qu’une constitution bourgeoise permette aux travailleurs de s’emparer du pouvoir et encore moins de le garder.

Mais la différence essentielle, fondamentale, entre Lutte Ouvrière et le PS et le PC, c’est que nous disons aux travailleurs que, pour avoir le pouvoir réel, quelle que soit la manière d’y parvenir, les formes qu’il peut prendre, les modes d’élection, la forme du gouvernement, ils doivent posséder la force de l’assurer, c’est à-dire posséder les armes et les retirer à leurs ennemis, en premier lieu l’armée et la police.

Sous un régime de pouvoir des travailleurs, tous les problèmes politiques, économiques, sociaux, culturels, depuis la forme d’une constitution ouvrière jusqu’au rythme des nationalisations, en passant par les problèmes de l’éducation ou de l’information, pourront être discutés et devront être discutés par l’ensemble des travailleurs, et leurs différentes organisations. Tous les programmes sur tous les sujets pourront s’affronter librement au sein de la classe ouvrière. Toutes les questions pourront être résolues démocratiquement par l’ensemble des travailleurs et devront l’être.

Mais ce que nous disons - et ce que le reste de la gauche refuse de dire - c’est qu’il n’y aura de pouvoir des travailleurs que lorsqu’il y aura les armes aux mains des travailleurs, et d’eux seuls.

Peut-on être de gauche sans être pour la révolution ?

Être de gauche sans être pour la révolution, c’est se préparer à subir le destin de la gauche chilienne. Car être révolutionnaire, ce n’est pas autre chose que d’être conséquemment de gauche, c’est à-dire pour le socialisme, mais en ayant bien l’intention de se donner les moyens d’instaurer et de défendre ce socialisme.

Sans ces moyens, les armes aux mains des travailleurs, le socialisme n’est qu’une utopie. Et les victoires éventuelles des socialistes, quelles qu’elles soient, ne font que préparer de nouvelles désillusions, de nouvelles défaites et de nouveaux massacres.

L’avenir est-il au socialisme ?

Pour la gauche, le mouvement socialiste et le mouvement ouvrier, les défaites, comme celle du Chili aujourd’hui, ont été dans la dernière période historique, bien plus nombreuses, hélas, que les victoires. Le plus démoralisant peut-être est que les plus sanglantes de ces défaites furent même la plupart du temps sans véritable combat, sans que les travailleurs se soient donné la moindre chance de triompher.

Une telle constatation peut sembler parfaitement désespérante devant tant d’occasions gâchées. Cependant elle signifie aussi que ce n’est pas à cause d’une faiblesse intrinsèque et sans remède que la gauche, le socialisme et la classe ouvrière ont été vaincus jusqu’ici. Tous les espoirs restent permis, le jour où la classe ouvrière saura se donner les moyens de mener à bien une politique dans ses intérêts et ceux du socialisme, qui sont exactement les mêmes.

Car les énormes contradictions du monde contemporain - l’incapacité des pays dits du tiers-monde, c’est à dire les trois quarts de la population de la planète, à sortir du sous-développement, la crise économique qui, par le biais d’une crise financière, se fait de plus en plus menaçante sur l’ensemble des grands pays impérialistes, pour ne citer que deux des principales de ces contradictions - mettent même le socialisme plus à l’ordre du jour que jamais. La nécessité d’une organisation de la société à l’échelle mondiale sur une nouvelle base, la suppression de la propriété capitaliste et de l’exploitation, est plus pressante que jamais si l’on veut éviter une nouvelle conflagration à l’échelle mondiale, qui ne pourrait être qu’une catastrophe encore plus énorme que les précédentes.

Le problème, le seul problème en fait, est de savoir si, lors des prochaines luttes d’envergure et lors des prochaines crises de la société capitaliste - qu’elles soient géographiquement limitées ou générales -, la classe ouvrière saura cette fois se donner l’organisation et la politique qui peuvent la mener à la victoire, c’est à-dire une organisation et une politique révolutionnaires.

Sinon d’ailleurs le Chili après l’Espagne, la Grèce, l’Indonésie, le Brésil, etc., etc., nous indique clairement quelle est l’autre voie qui s’offre à l’humanité : celle de la réaction, de la dictature militaire et policière et du fascisme.

« Socialisme ou barbarie », écrivait Marx il y a bien longtemps déjà. L’exemple tout frais du Chili vient cruellement rappeler à tous les travailleurs que ce dilemme n’a rien perdu de son actualité.


4 commentaires:

GdeC a dit…

Oui.

Maryvonne Leray a dit…

peut-être qu'être de gauche ne veut plus rien dire. C'est en fait une expression parlementaire... quand on est de gauche on discute au parlement...

pour moi la question se pose autrement... peut-il y avoir des réformes sociales stables sans révolution... et la réponse est non ...

Peut-il y avoir des réformes sociales stables sans pouvoir au travailleurs et pour moi la réponse est non ...

Recriweb a dit…

Je suis d'accord avec toi, Maryvonne. C'est du reste ce que dit l'article dont j'ai extrait ce passage. A la décharge des auteurs, l'expression que tu critiques figure simplement dans le titre (lequel est destiné à susciter la curiosité) : il était difficile d'écrire "peut-on être [communiste, donc marxiste, donc léniniste, donc trotskiste, donc] révolutionnaire sans être pour la révolution ?" ;-)
Maintenant, si être de gauche, c'est vouloir la fin de l'exploitation, la répartition des richesses en fonction des besoins, la construction d'une société où l'humanité pourrait enfin utiliser tous son potentiel, alors non, il n'est pas possible d'être "de gauche" sans se décarcasser pour la révolution...

laetSgo a dit…

pour ma part, je crois que la terminologie "être de gauche" n'a plus aucune signification. Tu es dans le système (et tu veux ou pas le réformer plus ou moins, sub catégorie des ouioui) ou tu veux créer un autre système. En cela, je suis assez d'accord avec toi, cela ne se passera pas sans heurt, sans "révolution". Maintenant, et nous avons déjà échangé sur le sujet, je ne crois pas en la révolution prolétarienne. La fabrication du consentement a fait son oeuvre, et quand le plus petit cadre moyen est convaincu de ne pas être un prolétaire, la base des révolutionnaires en herbe rétrécit à vue d'oeil. Ce qui me gêne avec ton discours, c'est que tu exclues la majeure partie de la population, les classes moyennes. Or, c'est le gros de ceux qui seraient, éventuellement, susceptibles de faire bouger les lignes. Sauf qu'ils ne se reconnaissent absolument pas dans ce discours révolutionnaire. Je n'ai pas de solution, mais je constate juste que celle qui tire son épingle du jeu dans ce jeu de dupes, est de couleur bleue marine. Et cela me consterne....