mardi 23 novembre 2010

:: La véritable alternative politique à Sarkozy n’est pas l’élection d’un président socialiste

Extrait du bilan du mouvement du 7 septembre (LDC n°131).

[...]

L’offensive contre la classe ouvrière ne s’arrêtera pas et ne pourra que s’accentuer. La crise est loin d’être terminée. Personne ne peut même affirmer que sa phase la plus dure est derrière nous. Le patronat continuera à profiter du chômage pour aggraver les conditions de travail, pour bloquer, voire réduire les salaires et, de façon générale, pour aggraver l’exploitation.
 
Quelle que soit la répartition de la plus-value extraite de la classe ouvrière, entre les activités productives et les activités financières, la plus-value partagée vient de toute façon de l’exploitation elle-même. Pour maintenir et à plus forte raison pour augmenter la plus-value globale, le capitalisme n’a rien inventé d’autre depuis ses origines que l’accroissement de l’exploitation. À cela s’ajoutera inévitablement dans la période à venir la pression croissante des gouvernements, c’est-à-dire des États eux-mêmes, quelle que soit l’étiquette de ceux qui gouvernent, pour rembourser au système financier les sommes faramineuses qu’ils ont empruntées pour le sauver.
 
"Il faut résorber la dette publique" est déjà et sera de plus en plus le cri de guerre des gouvernements pour justifier toutes les politiques d’austérité. Et, dans tous les pays, la dette publique est d’un montant tel que, même en cas d’amélioration de la situation économique, elle n’est pas près d’être résorbée.
 
Il est évident que le changement éventuel de président de la République ou de majorité gouvernementale ne changerait rien au problème. Les gouvernements socialistes des autres pays d’Europe ne se comportent pas différemment des autres. La raison en est simple. La crise exacerbe la violence de la bourgeoisie contre la classe ouvrière. Pour protéger un tant soit peu les tra­vailleurs contre cette offensive, il faudrait prendre des mesures radicales contre le grand patronat, ce que les gouvernements socialistes ne feront pas.
La simple possibilité d’un retour au pouvoir rend le Parti socialiste extrêmement prudent. Il prend soin de ne pas faire de promesses qui, si elles étaient prises au mot par les travailleurs, pourraient gêner le patronat. Sur la question des retraites, il est significatif que le Parti socialiste n’en fait qu’une : celle de ramener à 60 ans l’âge légal pour pouvoir partir en retraite. Même cette promesse, l’avenir nous dira s’il la tiendra ou pas. Mais il se garde bien de promettre le droit de partir à la retraite à 60 ans avec une pension complète.
 
Significatif est également le débat qui se déroule en ce moment dans le Parti socialiste. Les propositions de Benoît Hamon, porte-parole de ce parti et chef de file de son aile gauche, ont déclenché, paraît-il, des tirs de barrage de la part de Hollande, Sapin et quelques autres sur le "coût des mesures proposées". Pourtant ce que le rapport de Hamon a de plus radical se limite à son intitulé : "Sur l’égalité réelle des chances" ! Et Hollande d’insister : "Avant d’établir ce rapport, il aurait fallu évaluer les marges de manœuvre dont on peut disposer." Il n’est pas difficile de deviner que lesdites marges de manœuvre, en particulier dans le domaine social, c’est le grand patronat qui les définit.
 
Le souvenir que le gouvernement Jospin a laissé est encore assez présent dans une partie importante de la classe ouvrière pour que les travailleurs ne s’attendent pas à être protégés par un gouvernement socialiste. Les votes en faveur du Parti socialiste seront surtout des votes contre Sarkozy. Cela fait longtemps d’ailleurs que toute la stratégie électorale du Parti socialiste se limite à l’argument, formulé ou subliminal, que "notre candidat quel qu’il soit est le seul à être en situation de battre Sarkozy". Avec, on le voit dans les sondages, une prime sur ce terrain à Strauss-Kahn qui a le plus de chances de l’emporter mais dont bien malin est celui qui pourrait dire en quoi consiste son côté "homme de gauche".
 
Mais non seulement le Parti socialiste au gouvernement ne sera pas meilleur que la droite, mais il ne se gênera pas pour utiliser, en plus du crédit dont il peut disposer en propre auprès des travailleurs, le crédit des directions syndicales pour faire accepter aux travailleurs des mesures d’austérité supplémentaires. Aussi, si les directions syndicales ont quelques raisons d’espérer trouver, avec un gouvernement de gauche, une meilleure place pour elles-mêmes, l’entente entre elles et le gouvernement de gauche ne se fera pas à l’avantage de la classe ouvrière, mais à son détriment.
 
[...]
 
La classe ouvrière ne peut défendre ses intérêts qu’en intervenant elle-même dans la politique, directement, de tout son poids, dans l’économie, par ses propres armes, par les grèves, par les occupations d’usines, par les manifestations.
 
La véritable alternative politique à Sarkozy n’est pas l’élection d’un président socialiste. Il mènera sensiblement la même politique que Sarkozy, même si les mots pour la justifier sont différents. La bourgeoisie qui détient tous les leviers de l’économie ne lui laisserait pas d’autre choix dans le cadre du sage jeu des institutions. La véritable alternative, c’est l’intervention collective et par en bas de la classe ouvrière elle-même pour faire retirer toute mesure défavorable à ses intérêts, quelle que soit l’étiquette du gouvernement qui la propose. La composition du gouvernement peut changer, comme peut changer son étiquette politique, sans qu’il cesse d’être "le conseil exécutif de la bourgeoisie".
 
C’est en apprenant à manier ses armes de classe, en apprenant à s’en servir sur le terrain politique, que la classe ouvrière pourra faire plus que se défendre : imposer une autre politique de classe, la sienne, au lieu des variantes à peine différentes de la politique de la bourgeoisie. Une politique qui, en cessant de respecter la propriété privée des moyens de production, les lois du marché et la dictature du profit individuel, ouvrira une autre perspective devant la société que le marasme dans lequel la maintient la bourgeoisie.

Lire la suite ici.

lundi 22 novembre 2010

   22 novembre 1918 : écrasement du Soviet de Strasbourg 
  Jack London : Le peuple de l'Abîme, le texte en .pdf : http://bit.ly/ceVDE8
"Comment je suis devenu socialiste" (Jack London, 1902)

:: LE VRAI VISAGE DU "COMITE FRANCAIS DE LIBERATION NATIONALE"

Après de longs et pénibles marchandages, qui ont duré plus de six mois, les émigrés gaullistes à Londres et les généraux de la défaite et du système vichyssois en Afrique du Nord sont arrivés à un compromis.

Giraud et son équipe parmi laquelle on comptait jusqu'hier encore en service actif les Peyrouton, les Noguès, les Boisson, les Pucheu, etc... représentent sur le terrain politique la tendance la plus réactionnaire de la bourgeoisie française de la Métropole et des colonies. La fraction Giraudiste par son passé et sa mentalité est entièrement dans la ligne de la politique de la "révolution nationale" vichyssoise, avec laquelle par ailleurs elle n'a rompu qu'au moment où l'évolution de la guerre mettait toutes les chances du côté de l'impérialisme anglo-saxon.

La fraction gaulliste représente l'autre côté de la médaille, la tendance "démocratique" de la bourgeoisie française, qui tente de gagner la guerre et la paix capitalistes en faisant "miroiter" aux masses laborieuses de France la résurrection de feu la IIIème République sur une base constitutionnelle et parlementaire. Elle est la fraction politique du capitalisme français la plus habile, la plus démagogique et par conséquent la plus dangereuse. Ayant exploité à fond les sentiments d'indignation, de colère et le désir ardent de liberté suscités par l'occupation brutale du pays qui souffre et qui saigne sous la botte de l'impérialisme allemand, le "Gaullisme" veut regrouper les classes laborieuses françaises, en déguisant sa physionomie capitaliste sous le masque trompeur du "libérateur national". Il est devenu ainsi, grâce surtout à la complicité criminelle des dirigeants staliniens, le principal courant politique en France qui cherche à substituer à la lutte de classes l'"union sacrée" contre l'ennemi extérieur : les "Boches".

De Gaulle, dans ses pourparlers avec Giraud, se montra plusieurs fois intransigeant, sachant bien les sentiments qui animent les classes laborieuses de France envers les généraux et les politiciens qui jusqu'à hier défendaient en Afrique du Nord la politique réactionnaire de Vichy.

La composition définitive du "Comité français de libération nationale" et les remplacements qui ont précédé et suivi sa constitution (renvoi de Peyrouton, Noguès, etc...) marquent dans les cadres du compromis une première victoire gaulliste. Pour qu'elle soit cependant complète, elle doit être couronnée par la main-mise gaulliste sur l'armée en Afrique du Nord qui constitue pour le moment la force essentielle de la fraction Giraudiste, et qui tranchera aussi en définitif la question de l'influence politique prépondérante. En tout cas, les nécessités imposées par la guerre, empêcheront très probablement une aggravation de la crise et maintiendront l'équilibre établi sur la base du compromis entre les deux généraux. Par ailleurs, la pression de l'impérialisme anglo-saxon s'exerce dans la même direction actuellement.

Les patriotes généraux et politiciens de Londres et de l'Afrique du Nord multiplient leurs appels, leurs promesses et leurs encouragements.

Patientons, "ils" viendront bientôt. Mais c'est la partie du capitalisme français liée économiquement avec l'impérialisme anglo-saxon qui se prépare à venir, et c'est pour restaurer l'ordre bourgeois d'avant-guerre sur une base matérielle et politique infiniment plus restreinte pour les prolétaires de France. Derrière le drapeau national du "Comité" français , derrière son armée et les armées "alliées" de l'impérialisme anglo-saxon, viendra la capitalisme et seulement le capitalisme, frère siamois du régime social de Vichy. Les prolétaires de France, comme par ailleurs les prolétaires de tout le continent, ne changeront que de maîtres par l'arrivée des "alliés".

Les prolétaires et les couches pauvres de paysans et de petits-bourgeois des villes aspirent à un changement radical de la situation, qui devient de plus en plus intenable sous le régime capitaliste. Mais rêver le retour de la "belle vie" de jadis avec les Daladier, les Blum, les Herriot, et les autres marionnettes "démocratiques" du capitalisme français  qui se sont vantés à Riom d'avoir brisé le mouvement prolétarien de 34 à 1939 et qui ont préparé la guerre, c'est oublier que la situation d'aujourd'hui est le résultat de toute la politique du capitalisme français sous la IIIème République. Le retour aux même conditions, que nous promet maintenant le "Comité français de libération nationale", signifiera le retour aux mêmes causes organiques qui, à travers une attaque frontale du capitalisme contre les positions économiques et politiques du prolétariat français ont provoqué la présente guerre.

La volonté des masses est autre, DOIT être autre : faire la Révolution socialiste, qui est la seule solution radicale, la seule issue, la seule chance de salut pour le prolétariat et les autres couches exploitées du pays. Face aux préparatifs fébriles des généraux et politiciens au service de l'impérialisme, qui oppriment l'Afrique du Nord et s'en font un tremplin pour rétablir la position privilégiée du capitalisme français face au drapeau tricolore des exploiteurs, le prolétariat activera sa lutte de classe et S'APPRETERA A HISSER SON DRAPEAU ROUGE DE LA REVOLUTION SOCIALISTE. En tendant la main aux ouvriers d'Allemagne, d'Italie et des Balkans, les ouvriers français libéreront d'un seul coup le pays de ses ennemis capitalistes intérieurs et extérieurs, en édifiant en commun l'ordre socialiste basé sur l'union fraternelle des peuples du continent, LES ETATS-UNIS SOCIALISTES D'EUROPE.

Barta, 13 juin 1943

vendredi 19 novembre 2010

Pour le Medef, l'élection présidentielle de 2012 ne sera jamais qu'une sorte de sans importance. Et la bourgeoisie peut dormir tranquille... 
La preuve en image :

 
 
 
 
 
 
 
[pour agrandir : c'est ici ; l'auteur du scan est dadavidov]
  La crise financière touche l'Irlande : une aubaine pour la bourgeoisie parasitaire
Grande Bretagne - Contre l'augmentation des frais de scolarité : Les étudiants en colère

lundi 15 novembre 2010

:: 15 novembre 1927 : exclusion de Trotsky du Parti Communiste de l'Union Soviétique

Le 15.11.1927, avant l'ouverture du XVème congrès du PC, la « Commission Centrale de Contrôle » prononce l'exclusion de Trotsky et de Zinoviev (ce dernier capitulera rapidement), Kamenev, Rakovsky, Smilga et d'autres sont exclus du Comité Central. Trotsky n'a pas été entendu, son exclusion du CC avait été décidée à l'issue du Plénum du CC du 21 au 23 octobre 1927, au cours duquel il était intervenu une dernière fois publiquement devant le parti.

Ci-dessous quelques extraits de cette intervention de Trotsky le 23, publiée, tronquée, par la Pravda et, en français, par l'Humanité du 2.11.1927, puis, in extenso, par Contre le Courant, le 2.12.1927.

(...) Le régime du Parti découle de toute la politique de la direction. Derrière les extrémistes de l'Appareil, se tient la bourgeoisie intérieure qui renaît. Derrière elle, se tient le bourgeoisie mondiale. Toutes ces forces pèsent sur l'avant-garde prolétarienne, l'empêchent de lever la tète, d'ouvrir la bouche. Plus la politique du Comité Central s'écarte de la ligne de classe. plus elle est obligée d'imposer, d'en haut, cette politique à l'avant-garde prolétarienne, par des mesures de coercition. C'est là qu'est l'origine du révoltant régime qui règne dans le Parti. Lorsque Martynov, Smeral, Rafès et Peper dirigent la Révolution chinoise et que Mratchkovsky, Sérébriakov, Préobrajensky, Charov et Sarkis sont exclus du Parti pour avoir imprimé et diffusé une plate-forme bolchéviste destinée au Congrès, ces faits ne sont pas seulement d'ordre intérieur du Parti. Non, dans ces faits, la mouvante influence politique des classes trouve déjà son expression.

Il est certain que la bourgeoisie intérieure fait pression sur la dictature du prolétariat et sur son avant-garde prolétarienne, sans doute moins hardiment, moins ouvertement, moins astucieusement que la bourgeoisie mondiale. Mais ces deux pressions vont de pair et s'exercent simultanément. Les éléments de la classe ouvrière et de notre Parti qui ont, les premiers, pressenti l'approche du danger, qui ont été, les premiers à en parler, c'est-à-dire les représentants de la classe ouvrière les plus révolutionnaires, les plus stoïques, les plus perspicaces, les plus irréductibles, forment, aujourd'hui, les cadres de l'Opposition. Ces cadres se développent dans notre parti comme sur le plan international.

(...) L'opposant exclu se sent membre du Parti et le restera. On peut, par la violence, arracher la carte du Parti au véritable bolchevik léniniste, on peut, momentanément, lui retirer ses droits de membre du Parti, il n'abandonnera jamais ses obligations de membre du Parti. Lorsque Janson demanda, au camarade Mrachkovsky, à la séance de la Commission Centrale de Contrôle, ce qu'il ferait lorsqu'il serait exclu du Parti, le camarade Mratchkovsky répondit : « Je continuerai comme par le passé. »
C'est ce que dira tout opposant, quel que soit le lieu d'où l'on puisse exclure : du Comité Exécutif de l'Internationale Communiste, du Comité Central du Parti Communiste de l'Union ou du Parti. Chacun de nous dit avec Mratchkvosky : « Je continuerai comme par le passé ».

Nous tenons la manette du bolchevisme. Vous ne nous en arracherez pas. Nous la ferons marcher. Vous ne nous amputerez pas du Parti, vous ne nous couperez pas de la classe ouvrière. Nous connaissons les répressions, nous sommes habitués aux coups. Nous ne livrerons pas la Révolution d'Octobre a la politique de Staline dont l'essence peut s'exprimer en quelques mots : Bâillonnement du noyau prolétarien, fraternisation avec les conciliateurs de tous les pays, capitulation devant la bourgeoisie mondiale.

Excluez-nous donc du Comité Central un mois avant le Congrès que vous avez déjà transformé en étroite réunion des gens de la fraction Staline ! Le 15e Congrès sera, au point de vue extérieur, une espèce de triomphe supérieur de la mécanique de l'Appareil. En réalité, il en marquera le complet effondrement politique. Les victoires de la fraction Staline sont les victoires des forces de classes étrangères sur l'avant-garde prolétarienne. Les défaites du Parti dirigé par Staline sont les défaites de la dictature du prolétariat. Le Parti le sent déjà. Nous lui viendrons en aide. La plate-forme de l'Opposition est sur la table du Parti ! Après le 15e Congrès, l'Opposition sera, dans le Parti, incomparablement plus forte qu'en ce moment. Le calendrier de la classe ouvrière et le calendrier du Parti ne coïncident pas avec le calendrier bureaucratique de Staline. Le prolétariat pense lentement, mais sûrement. Notre plate-forme accélérera ce processus. En dernière analyse, c'est le ligne politique qui décide, et non pas la main de fer bureaucratique.

L'Opposition est invincible. Excluez-nous aujourd'hui du Comité Central, comme hier vous avez exclu Sérébriakov et Préobrajensky du Parti, comme vous avez arrêté Fichelev et les autres. Notre plate-forme se frayera sa voie. Déjà, les ouvriers de tous les pays se demandent, avec la plus grande inquiétude, pour quelle raison, à l'occasion du 10e anniversaire de la Révolution d'Octobre, on exclut, on arrête les meileurs combattants de cette Révolution. A qui la faute ? A quelle classe ? A celle qui a a vaincu en Octobre, ou à celle qui appesantit sa pression tout en sapant la victoire d'Octobre ? (...)

Les poursuites, les exclusions, les arrestations feront de notre plate-forme le document le plus populaire, le plus près du coeur, le plus cher du mouvement ouvrier international. Excluez-nous, vous n'arrêterez pas les victoires de l'Opposition : elles seront les victoires de l'unité révolutionnaire de notre Parti et de l'Internationale Communiste.
Tout le passage incluant les extraits ci-dessus (soit plus de la moitié de l'intervention de Trotsky) fut remplacé, dans le compte-rendu de la Pravda, par la mention suivante, venant après l'indication d'un tumulte déchaîné :« Le camarade Trotsky continue à lire, mais on ne peut distinguer un seul mot ». Victor Serge rapporte la scène suivante : «...Yaroslavski lui jette à la tête un gros livre... L'insupportable voix sarcastique de Trotsky scande : Vos livres, on ne peut plus les lire, mais ils peuvent encore servir à assommer les gens... »
 
[source : le falo]

samedi 13 novembre 2010

:: 13 novembre 1945 : De Gaulle chef du gouvernement provisoire

LE RÉFÉRENDUM ET LES ÉLECTIONS D'OCTOBRE 1945 (Extrait de la brochure « Référendums, plébiscites, constitutions » suppl. à Lutte Ouvrière n°1679)

Le 21 octobre 1945, six mois après la fin de la guerre deux scrutins se déroulèrent conjointement. D'une part, un référendum où les électeurs devaient répondre à deux questions, et d'autre part l'élection de la première assemblée élue de l'après-guerre pour laquelle, pour la première fois, les femmes se voyaient reconnaître le droit de vote dans un scrutin national.

A la première question de ce référendum : «L'Assemblée élue doit-elle être constituante ?» 96 % des participants répondirent affirmativement. C'est que de Gaulle, comme le MRP (le grand parti de droite de l'époque), la SFIO («Section Française de l'Internationale Ouvrière», comme se nommait encore le Parti Socialiste) et le PCF, s'étaient prononcés dans ce sens, et qu'il n'y avait guère eu que le Parti Radical (un parti de gouvernement de l'avant-guerre, auquel appartenait Daladier qui avait dissout le PCF en 1939), pour préconiser un «Non» qui aurait signifié le retour pur et simple à la Constitution de la troisième République.

La seconde question du référendum portait sur l'étendue des pouvoirs de cette assemblée. De Gaulle, chef du gouvernement (appuyé sur ce point par la SFIO et le MRP), voulait qu'elle ne soit élue que pour sept mois et qu'elle élabore un projet de constitution qui serait soumis à référendum, alors que le PCF, partisan d'une constituante «souveraine», appelait à voter «Non» à cette deuxième question. Mais le «Oui» l'emporta avec plus de 66 % des voix.

Dans l'Assemblée élue parallèlement à ce référendum, le PCF obtenait 160 sièges (avec plus de 26 % des voix) et le PS 142 (avec près de 24 % des voix). Les deux partis se réclamant de la classe ouvrière, qui totalisaient à eux deux 302 sièges sur 583, disposaient donc ensemble d'une large majorité absolue.

Disons en passant que ni le PCF ni le PS n'envisagèrent un seul instant de mettre à profit cette situation exceptionnelle pour faire de la défense des intérêts des classes laborieuses l'axe de leur politique. Ils mirent au contraire toutes leurs forces dans la balance pour convaincre les travailleurs de la nécessité de consentir de nouveaux sacrifices pour reconstruire le pays dans l'intérêt des gros capitalistes, puisqu'il n'était pas question de toucher à ceux-ci. C'était le temps du «Produire d'abord...», de «la grève arme des trusts» où, sous prétexte de reconstruire le pays, le Parti Communiste et le Parti Socialiste s'employaient à permettre à la bourgeoisie française de reconstruire aux moindres frais son appareil de production. Et au lendemain de ces élections d'octobre 1945, le 13 novembre, la nouvelle assemblée reconduisit à l'unanimité de Gaulle dans sa fonction de chef du gouvernement provisoire.
L'entrée du Parti Communiste dans le gouvernement De Gaulle est inscrite dans la situation. Ci-dessous ce qu'écrit à ce sujet « La Lutte de Classes », organe de l'Union Communiste (IVème Internationale).
 
QUE FERONT-ILS AU GOUVERNEMENT ? (article de « La Lutte de Classes » du 14.11.1945)

Après avoir délibéré pour établir un programme gouvernemental, les partis de « gauche » viennent de « s'apercevoir » que celui-ci n'a aucune utilité, étant donné qu'à la suite du référendum, c'est le chef du gouvernement qui doit choisir ses ministres et établir son programme.

Duclos vient de déclarer : « Nous sommes dans une situation telle que le futur chef du gouvernement, s'appuyant sur la loi, peut déclarer : »Je ne parlerai de programme que lorsque j'aurai été élu !« Alors, à quoi bon gagner du temps pour préparer un programme, puisque personne n'est prêt à le recevoir... ? »

Dans un discours à Ivry, le 10 novembre, Thorez complète ces paroles : « Nous regrettons vivement le temps perdu depuis le 21 octobre. Nous regrettons que... le chef du gouvernement d'hier, qui sera, selon toute vraisemblance, le chef du gouvernement de demain, et qui, au surplus, cumule les fonctions de président du gouvernement et de chef de l'Etat, n'ait pas cru devoir engager des conversations avec les représentants qualifiés des grands partis. »

Ainsi, les chefs du P.C.F., en « bons républicains », non seulement s'inclinent devant le « Oui-Oui » du référendum, qui, d'après eux-mêmes, était « une manœuvre de la réaction et des trusts contre le peuple », mais encore ils mendient à De Gaulle, représentant bonapartiste des 200 familles, des « conversations ».

Malgré le résultat du référendum, les chefs du P.C.F. ont crié « victoire » après les élections, en raison du nombre de leurs députés. Mais, en réalité, le fait NOUVEAU révélé par les élections a été non pas le succès communiste, mais l'apparition d'un grand parti de droite, le M.R.P. En même temps que les ouvriers se montrent de plus en plus décidés à opposer leurs propres partis et leurs propres solutions à la bourgeoisie, la réaction bourgeoise s'est également renforcée, et ce renforcement des tendances extrêmes – prolétarienne et réactionnaire – ne peut que hâter le conflit entre les deux camps. C'est pour retarder à tout prix ce dénouement que les bureaucrates ouvriers se réfugient derrière l'arbitrage de De Gaulle : c'est ce qui explique que les « Oui-Non », aussi bien que les « Oui-Oui », jugent à l'heure actuelle De Gaulle, représentant bonapartiste de la bourgeoisie, comme indispensable, et c'est ce qui permet à De Gaulle de se donner ses allures « désintéressées », sachant d'avance que les Partis lui accorderont le pouvoir arbitraire qu'il a déjà exercé jusqu'à maintenant.

Devant ce fait, toutes les déclarations du P.C.F. sur la nécessité d'un « gouvernement démocratique à majorité socialiste et communiste », sur « l'application du programme du C.N.R. », ne sont que de la poudre aux yeux.

La bourgeoisie ne craint nullement l'action parlementaire et même gouvernementale des Partis se réclamant de la classe ouvrière. La preuve en est l'attitude de la bourgeoisie que Le Monde (10-11) exprime ainsi : « ...Les partis de gauche qui forment la majorité , s'ils estiment pouvoir se passer de lui (De Gaulle), ont tout loisir pour former le gouvernement de leur choix et pour faire exécuter leurs décisions par le gouvernement de leur choix. Quel obstacle les arrête ? » L'hypocrisie et l'ironie de cet organe des trusts ne sont pas sans intention. Car l'obstacle en question n'est pas seulement le résultat des élections qui ont plébiscité De Gaulle et ont donné sur le PLAN PARLEMENTAIRE un poids aussi grand au parti de la réaction qu'à chacun des partis de gauche ; c'est aussi, comme l'a montré l'expérience Blum en 36, la faillite inévitable qui guette les Partis appuyés sur des voix ouvrières dans la conduite des affaires gouvernementales bourgeoises (cela même si à la place de la formule gouvernementale de 1936 : « Blum appuyé »sans éclipse« par Thorez » , on a un gouvernement Thorez-Blum).

C'est pour cela que, malgré leurs vantardises, les chefs du P.C.F. ne pourront qu'entrer dans le gouvernement De Gaulle et plier l'échine. Fermant les yeux sur les réalités, Duclos déclare : « Une campagne de presse tente déjà de discréditer l'Assemblée. J'ESPERE que nous FERONS mentir ceux qui nous accusent d'incapacité et QU'IL Y AURA une majorité pour donner la vie au programme du C.N.R. » Vains espoirs !

Car si les chefs du P.C.F. voulaient réellement être fidèles au programme qu'ils prétendent défendre, il ne leur resterait qu'à rompre avec De Gaulle, pour s'appuyer sur l'action des masses travailleuses. C'est la seule chose que la bourgeoisie puisse craindre. Le Monde, qui offre si généreusement les fauteuils ministériels aux partis de gauche, révèle justement cette crainte de la bourgeoisie : « Un parti de gouvernement, écrit-il, ne peut davantage, s'il veut obéir aux disciplines les plus élémentaires de la démocratie, songer à faire pression sur la souveraineté populaire (lisez le »Parlement« ) et sur le gouvernement par des ACTIONS DE MASSE » (24-10).

Ne prenez donc pas prétexte du référendum, messieurs les défenseurs du peuple, pour vous laver les mains ; ne prenez pas prétexte de la « démocratie » pour vous empresser de vous incliner devant De Gaulle, devant les trusts, devant la bourgeoisie. Les ouvriers n'ont-ils donc plus qu'à mourir parce que la bourgeoisie a réussi à vous faire tomber dans le piège du référendum ? Un parti réellement dévoué aux masses travailleuses doit pouvoir sortir du traquenard de De Gaulle !

« Général De Gaulle », devraient dire ceux qui prétendent être du côté du peuple, « puisqu'avec votre plébiscite vous prétendez nous lier les mains, nous ne pouvons pas collaborer avec vous. Car, si au point de vue gouvernemental, le référendum nous ligote, nous pouvons rester libres en nous refusant au piège de votre collaboration ; nous ne voulons pas endosser, devant ceux qui nous ont fait confiance, la responsabilité de vos actes. Nous allons donc nous appuyer ouvertement sur les masses travailleuses pour les guider dans leur lutte contre vous et vos maîtres, les trusts et les banques. »

Si, par le suffrage plébiscitaire, la bourgeoisie a pu berner le peuple;, manoeuvrer les partis se réclamant de la classe ouvrière, et renforcer l'Etat bourgeois, un Parti véritablement ouvrier peut recourir au vote des masses travailleuses réunies dans leurs Comités de quartier et d'usine, d'où les réactionnaires, les fascistes et toutes les catégories anti-populaires seraient exclus, et où tous les travailleurs de la ville et des champs décideraient de l'action ouvrière à opposer aux capitalistes et à la réaction. C'est devant un pareil "Parlement ouvrier et paysan; que les Partis se réclamant de la classe ouvrière doivent rendre des comptes !

La riposte des travailleurs aux manoeuvres de la bourgeoisie aboutira inévitablement à la lutte ouvrière comme celle de février 1934 à juin 1936, car seule la grève générale peut leur faire échec. Mais si lors de ce conflit, auquel la bourgeoisie se prépare, les Partis qui se réclament de la classe ouvrière se trouvent dans le gouvernement bourgeois, affameur et répressif, ils ne feraient que faciliter la montée du fascisme et la catastrophe pour la classe ouvrière.

C'est pour cela que les ouvriers doivent résolument être contre le ministérialisme bourgeois des chefs ouvriers, pour l'organisation et l'action indépendante des masses travailleuses, pour la préparation de la lutte ouvrière à travers nos Comités d'action !


jeudi 11 novembre 2010

:: Parution : Alfred Döblin : coffret "Novembre 1918" [Agone]

Alfred Döblin
Coffret Novembre 1918. Une révolution allemande
Ce coffret réunit les quatres volumes de Novembre 1918. Une révolution allemande (parus entre octobre 2008 et mai 2009) :

Bourgeois et soldats (tome 1)
Peuple trahi (tome 2)
Retour du front (tome 3)
Karl & Rosa (tome 4) 



Récit des derniers jours de la présence allemande en Alsace-Lorraine, Bourgeois et soldats installe le roman au milieu de l’agitation, soldats révoltés et population civile mêlés : officiers provisoirement détrônés et bourgeoisie locale en spectatrice ricanante ; amours qui se font et se défont; petits trafics, chapardages, et enfin les drapeaux tricolores cousus à la va-vite…

Les deuxième et troisième tomes de Novembre 1918, écrits de début 1939 à mi-1940, Peuple trahi et Retour du front avaient été conçus comme un seul volume : où l’on découvre le Berlin de la misère et celui des profiteurs de guerre, des bourgeois insouciants, des petites et grandes canailles… ; ce sont aussi, entremêlées, grandes et petites manœuvres : au niveau des États, les affrontements autour du Traité de Versailles, qui décideront de l’avenir de l’Europe ; au niveau individuel, les engagements et trahisons, d’amour et de politique, prélude au dénouement sanglant du dernier tome.

Écrit en 1942 depuis un exil dont l’auteur ne peut espérer la fin tant le nazisme semble triompher, Karl et Rosa donne le dernier acte de l’évanouissement d’un espoir : que l’ordre ancien disparaisse avec la fin de la Grande Guerre. Personnages historiques et de fiction se croisent ici pour rendre le drame de l’écrasement de la révolution spartakiste, prélude funeste au siècle qui commençait.


Lire l’Hommage à Alfred Döblin par Michel Vanoosthuyse (30 octobre 2007)

Lire le compte rendu de la conférence « L’Actualité politique d’Antigone à travers le roman d’Alfred Döblin Novembre 1918, une révolution allemande » organisé par l’Association orléanaise Guillaume Budé (22 novembre 2008)

Alfred Döblin (1878–1957) est né au sein de la bourgeoise juive. Il déménage très tôt pour Berlin, ville qui a profondément influencé son œuvre et où il vivra jusqu’à son exil à Paris en 1933 – qu’il fuira en 1940 pour les Etats-Unis. Pendant la Première Guerre mondiale, déclaré inapte au service sur le front, il est affecté comme médecin militaire en Lorraine puis en Alsace, expérience qui nourrit le premier des quatre tomes du roman historique Novembre 1918. Le succès, dès sa parution, de Berlin Alexanderplatz (1929), cache une œuvre immense, encore largement méconnue, une situation dont Döblin souffrira lorsqu’en 1945 il revient dans une Allemagne où ce contestataire sans drapeau n’a plus de place et peine désormais à se faire éditer. C’est pendant la rédaction du dernier tome de Novembre 1918, consacré à l’écrasement de la révolution spartakiste, qu’il s’est converti au catholicisme.
 

:: 11 novembre 1918 : la fin d'une boucherie qui en annonçait d'autres

Il y a 92 ans, le 11 novembre 1918, finissait la Première Guerre mondiale. Le fracas des canons et le sifflement des obus se taisaient enfin sur le front occidental, dans les campagnes, les villages et les villes dévastés par plus de quatre ans de guerre.

Un par un, les alliés de l'Empire allemand avaient signé un armistice : la Bulgarie le 30 septembre, l'Empire ottoman le 27 octobre, l'Autriche-Hongrie le 3 novembre. Le 11 novembre enfin, en forêt de Compiègne, l'armistice était signé entre l'Allemagne et les représentants militaires français, agissant au nom des Alliés de l'Entente (France, Angleterre, États-Unis, Italie). Le camp des Empires centraux sortait de la guerre défait, tandis que celui de l'Entente remportait la victoire, pour autant du moins qu'on puisse utiliser ce mot pour un aussi sinistre résultat.

15 millions de morts... pourquoi ?

Du côté des peuples, les morts, les blessés, les invalides, les veuves, les orphelins se comptaient par millions. Les historiens dénombrent environ 9 millions de morts sous l'uniforme : 2 000 000 pour la Russie, 1 800 000 pour l'Allemagne, 1 500 000 pour l'Autriche-Hongrie, 1 400 000 pour la France, 900 000 Britanniques, 600 000 Italiens, 400 000 Ottomans... En France, un mobilisé sur six n'était pas revenu, 10 % des hommes actifs. Les populations civiles n'avaient pas été épargnées : on comptait 2 000 000 de morts civils en Russie, 1 000 000 en Serbie et Autriche-Hongrie, 800 000 en Allemagne, 800 000 en Roumanie du fait de la famine, des bombardements, sans compter le massacre des Arméniens ni les ravages de la grippe « espagnole », d'autant plus meurtrière qu'elle frappait des populations épuisées.

Et tout cela pourquoi ? Dans les manuels d'histoire, le déclenchement de ces quatre années de meurtres de masse est généralement présenté comme la conséquence d'un fait presque anecdotique, l'assassinat par un étudiant serbe, le 28 juin 1914, de l'archiduc François-Ferdinand de Habsbourg, héritier de la couronne impériale austro-hongroise. Il y eut ensuite l'ultimatum puis, le 28 juillet, la déclaration de guerre de l'Autriche-Hongrie, soutenue par l'Allemagne, à la Serbie ; la mobilisation russe ; puis en réponse la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie de Nicolas II le 1er août, et à la France le 3 août. De déclaration de guerre en déclaration de guerre, les autres pays furent alors entraînés dans le tourbillon, le Royaume-Uni, le Japon, l'Empire ottoman, plus tard l'Italie. Le jeu des alliances aidant, dans presque toute l'Europe 70 millions d'hommes furent mobilisés et, à partir d'avril 1917, 4 millions de soldats américains.

En fait l'attentat du 28 juin n'avait fait que fournir un prétexte au déclenchement d'un conflit qui se préparait depuis longtemps. Deux camps s'étaient graduellement formés, autour de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie d'une part, et autour de la France, de la Russie tsariste et du Royaume-Uni d'autre part. Entre ces deux camps, les bruits de bottes ne cessaient de retentir : à propos du Maroc, entre la France et l'Allemagne, en 1905 ; entre la Serbie, la Russie et l'Autriche-Hongrie en 1908 ; à nouveau à propos du Maroc en 1911 ; puis ce furent, en 1912 et 1913, des conflits incessants dans les Balkans.

après le partage impérialiste, le repartage

Une course effrénée aux armements battait son plein entre les grandes puissances, en particulier entre l'Allemagne et la Grande-Bretagne pour la domination des mers. Les gouvernements faisaient voter des lois renforçant sans cesse la taille des armées. Car, à l'échelle mondiale, la concurrence entre États européens était parvenue à un point critique.

Les conquêtes coloniales avaient, dans la seconde moitié du XIXe siècle, placé la Grande-Bretagne largement en tête des pillards : en 1876, elle étendait sa domination sur 22 millions de kilomètres carrés et 250 millions d'hommes. La France la suivait de loin, mais s'était imposée en Algérie, au Sénégal, en Côte-d'Ivoire, au Gabon, à Madagascar, en Nouvelle-Calédonie, en Indochine. À la fin du XIXe siècle, la Belgique, l'Allemagne et l'Italie s'étaient également frayé une place dans la course aux colonies. En Afrique, en 1914, seuls le Liberia et l'Éthiopie étaient encore juridiquement indépendants : 122 millions d'Africains étaient sous la domination de l'un ou l'autre des États européens. La situation était semblable en Asie, en Océanie, tandis que l'Amérique du Sud était dominée par l'impérialisme britannique auquel les USA rêvaient de succéder.

Dans ce monde entièrement partagé, il ne pouvait plus y avoir désormais que des repartages. Les capitaux accumulés dans les pays impérialistes cherchaient des débouchés dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux, non dans le but de les développer mais avant tout de s'assurer des profits en retour. « Le capitalisme s'est transformé en un système universel d'oppression coloniale et d'asphyxie financière de l'immense majorité de la population du globe par une poignée de pays « avancés ». Et le partage de ce butin se fait entre deux ou trois rapaces de puissance mondiale, armés de pied en cap [...] qui entraînent toute la terre dans leur guerre pour le partage de leur butin », écrivait Lénine en 1916.

La guerre, produit du capitalisme

La fin de la guerre aurait pu être aussi celle de ce système. En Russie, en 1917, les travailleurs avaient réussi à abattre le tsarisme et à instaurer un pouvoir ouvrier, celui des soviets. En Allemagne, ce même mois de novembre 1918 fut celui de la chute du Kaiser et de la révolution des conseils ouvriers. D'autres mouvements révolutionnaires allaient suivre dans toute l'Europe, en Hongrie, en Italie. Malheureusement la bourgeoisie, avec l'aide des partis socialistes réformistes, réussirait à reprendre la situation en main et à isoler la Russie révolutionnaire, qui deviendrait l'URSS.

Au plus fort de la guerre, dans l'horreur des tranchées, beaucoup avaient juré que celle-ci serait bien la « der des der », car ils pensaient qu'après cette expérience jamais une humanité raisonnable ne pourrait envisager de retomber à un tel degré d'abomination. Il n'allait pas en être ainsi. Ni la défaite des Empires centraux, ni la « victoire » des Alliés, ni les partages de territoires auxquels ceux-ci allaient se livrer pour se répartir le butin ne résoudraient les problèmes du capitalisme.

Dans l'Italie victorieuse mais épuisée par la guerre, l'échec de la révolution allait permettre au mouvement fasciste de Mussolini de prendre le pouvoir dès 1922. Dans l'Allemagne vaincue, la défaite de la révolution ouvrirait la voie aux mouvements d'extrême droite prônant la revanche et s'inspirant de l'exemple italien. À peine la Première Guerre mondiale pour le partage du monde terminée, on pouvait sentir poindre la seconde, qui viserait à remettre en cause le partage organisé par les traités de paix de 1919. Et en effet, après le krach boursier de 1929, la crise économique généralisée ouvrirait la voie au nazisme en Allemagne. La marche à la guerre allait reprendre.

« Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage », avait dit Jean Jaurès, assassiné trois jours avant la déclaration de guerre du 3 août 1914. Deux fois au cours du XXe siècle, le système capitaliste s'est montré capable de précipiter le monde dans des guerres généralisées. Et si, depuis 1945, l'incontestable supériorité des USA a empêché tout conflit ouvert entre impérialistes, les rivalités entre ceux-ci ont entretenu, sinon provoqué, d'innombrables guerres dans le Tiers Monde, au total presque aussi meurtrières et destructrices.

Aujourd'hui, en cette période de crise financière, le système impérialiste montre qu'au fond il n'est pas moins fou en 2008 qu'il ne l'était en 1914, en 1929 ou en 1939. Ce système aberrant, injuste, basé sur la recherche effrénée du profit, comporte toujours pour l'humanité la même menace de plongée dans la barbarie. C'est d'abord de cela qu'il faut se souvenir aujourd'hui, et dont il faut tirer les leçons.

LO novembre 2008.

mercredi 10 novembre 2010

:: Le mouvement contre la réforme des retraites

:: Du 9 au 10 novembre 1938, la “Nuit de Cristal”. Un texte de Léon Trotsky : "Pour Grynszpan. Contre les pogromistes fascistes et les brigands staliniens"

Le 7 novembre 1938, l'assassinat à Paris d'un conseiller d'ambassade allemand par un jeune Juif allemand, Herschel Grynszpan, qui voulait ainsi protester contre un décret récent expulsant du territoire les Juifs de nationalité polonaise, servit de prétexte au régime pour lancer l'opération : dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, Hitler lança ses nervis à l'assaut de la communauté juive en un vaste pogrom annonciateur des pires crimes à venir. Plusieurs milliers de boutiques appartenant à des Juifs furent saccagées et leurs vitrines brisées (d'où le nom qui fut donné par les Nazis eux-mêmes à leur sinistre exploit, la Nuit de Cristal). Quasiment toutes les synagogues du pays furent brûlées ou détruites, des dizaines de Juifs furent assassinés et 20 000 d'entre eux déportés dans des camps de concentration. 

Le texte de Léon Trotsky

Il est clair pour toute personne, même peu familiarisée avec l'histoire, que la politique des gangsters fascistes provoque directement et quelquefois délibérément des actes terroristes. Ce qui est le plus étonnant, c'est qu'il n'y ait eu qu'un seul Grynszpan [1]. Sans aucun doute, le nombre de ces actes augmentera.
Nous, marxistes, considérons la tactique du terrorisme individuel comme inopérante pour les tâches de la lutte libératrice du prolétariat ou des peuples opprimés. Un seul héros isolé ne peut pas remplacer les masses. Cependant nous ne comprenons que trop bien le caractère inévitable de ces actes convulsifs de désespoir et de vengeance. Toutes nos émotions, toute notre sympathie vont aux vengeurs qui se sacrifient, même s'ils n'ont pas trouvé la voie juste. Notre sympathie est d'autant plus grande que Grynszpan n'est pas un militant politique, mais un jeune, inexpérimenté, presque un enfant, dont le sentiment d'indignation a été l'unique conseiller.
Arracher Grynszpan des mains de la justice capitaliste, laquelle est capable de le décapiter pour mieux servir la diplomatie capitaliste, c'est le devoir élémentaire, immédiat de la classe ouvrière internationale.

La campagne stalinienne

Ce qui est le plus révoltant dans sa stupidité policière et sa bassesse inouïe, c'est la campagne actuellement menée sur ordre du Kremlin dans la presse stalinienne internationale. On essaie de le dépeindre comme un agent des nazis ou un agent des trotskystes liés aux nazis [2]. Fourrant dans le même sac le provocateur et sa victime, les staliniens prêtent à Grynszpan l'intention de créer un prétexte favorable à la politique pogromiste de Hitler.
Que dire de ces journalistes vénaux qui n'ont plus le moindre vestige de honte ? Depuis le début du mouvement socialiste, la bourgeoisie a de tout temps attribué toute démonstration violente d'indignation, et particulièrement les actes terroristes, à l'influence pestilentielle du marxisme. Sur ce point comme sur d'autres, les staliniens ont hérité des traditions les plus ignobles de la réaction. La IVe Internationale doit être à juste titre fière que les rebuts réactionnaires, staliniens compris, associent automatiquement à la IVe Internationale toute action ou protestation courageuse, toute explosion d'indignation, tout coup porté aux bourreaux. Il en était de même pour l'Internationale au temps de Marx.
Nous sommes naturellement liés par les liens d'une solidarité morale ouverte à Grynszpan et non à ses geôliers " démocratiques " ou aux calomniateurs staliniens qui ont besoin du corps de Grynszpan pour étayer, même partiellement et indirectement, les verdicts de la justice de Moscou. La diplomatie du Kremlin, complètement dégénérée, essaie en même temps d'utiliser cet " heureux " incident pour renouer ses intrigues en vue d'un accord de réciprocité international entre les divers gouvernements, y compris ceux de Hitler et de Mussolini, pour l'extradition mutuelle des terroristes [3]. Attention, maîtres faussaires ! L'application de pareille loi nécessiterait la remise immédiate de Staline entre les mains d'une douzaine de gouvernements étrangers !
Les staliniens ont glissé dans l'oreille de la police que Grynszpan fréquentait des " réunions de trotskystes ". Malheureusement, ce n'est pas vrai, car, s'il avait circulé dans le milieu de la IVe Internationale, il aurait trouvé une issue toute différente et plus efficace à son énergie révolutionnaire. Ils deviennent rares les gens qui soient même capables de s'indigner contre l'injustice et la bestialité. Mais ceux qui, comme Grynszpan, sont capables d'agir conformément à ce qu'ils pensent, prêts au sacrifice de leur vie, sont le précieux levain de l'humanité.

Trouvez une autre voie !

Du point de vue moral - et non pour ses méthodes d'action - Grynszpan peut servir d'exemple à tout jeune révolutionnaire. Notre solidarité morale avec Grynszpan nous donne doublement le droit de dire à tous les Grynszpan possibles, à tous ceux qui sont capables de se sacrifier dans la lutte contre le despotisme et la bestialité : Trouvez une autre voie ! Ce n'est pas un vengeur isolé qui peut libérer les opprimés, mais seulement un grand mouvement révolutionnaire des masses, qui ne laissera rien subsister du système de l'exploitation de classe, de l'oppression nationale et de la persécution raciale.
Les crimes sans précédent du fascisme créent une soif de vengeance parfaitement justifiée. Mais l'ampleur de ses crimes est si monstrueuse que cette soif ne peut être étanchée par l'assassinat de bureaucrates fascistes isolés. Pour cela, il faut mettre en mouvement des millions, des centaines de millions d'opprimés à travers le monde, en les menant à l'assaut contre les bases de la vieille société. Seul le renversement de toutes les formes d'esclavage, la complète destruction du fascisme, seul l'exercice de l'impitoyable justice du peuple contre les bandits et gangsters contemporains peuvent apporter une satisfaction réelle à l'indignation du peuple. Telle est précisément la tâche que s'est assignée la IVe Internationale. Elle nettoiera le mouvement ouvrier de la plaie du stalinisme. Elle organisera dans ses rangs l'héroïque jeune génération. Elle fraiera le chemin vers un avenir plus précieux et plus humain.

Notes

[1] Herschl Grynszpan (1922-19??) était un jeune Juif polonais qui, le 7 novembre 1938, dans un geste de protestation contre le sort des Juifs en Allemagne, avait abattu à Paris le conseiller d'ambassade von Rath. Son geste avait servi de prétexte à la vague de pogroms connue sous le nom de " Nuit de Cristal ".
[2] On peut se reporter à ce sujet aux commentaires de l'Humanité des 9 et 10 novembre où il est affirmé notamment que Grynszpan était en contact avec les trotskystes.
[3] C'était au lendemain de l'assassinat à Marseille du roi Alexandre de Yougoslavie que Maxime Litvinov, représentant de l'U.R.S.S. à la S.D.N. avait proposé des accords contre le terrorisme et obtenu le 10 décembre 1934 un du conseil pour une " aide mutuelle contre le terrorisme ", ce que Trotsky avait relevé à l'époque et vigoureusement souligné à plusieurs reprises lors des procès de Moscou et des accusations de " terrorisme " lancées contre lui.

mardi 9 novembre 2010

:: Anniversaire de la Révolution russe [Barta, 25 octobre 1946]

En février 1917, l'empire des tsars de Russie, qui avait été le bastion de la réaction en Europe pendant tout le XIXe siècle, s'écroule en l'espace de quelques jours sous la poussée des masses ouvrières.
A l'occasion d'une manifestation comme il y en avait eu tant d'autres, les travailleurs sortent des faubourgs où les avaient entassés une poignée de maîtres vivant de leur travail, et se dirigent vers les centres dorés de la bureaucratie du tsarisme et du capitalisme.
Comme d'habitude, les forces de répression, après des échauffourées, les refoulent vers leurs tanières. Mais les ouvriers recommencent pendant plusieurs jours de suite. Leur pression se fait de plus en plus irrésistible. Ils s'arment et ripostent à la police du tsar ; les cosaques[*], envoyés contre eux, fraternisent finalement avec les femmes travailleuses et les ouvriers manifestant. Le tsar est obligé d'abdiquer.
Comment cela fut-il possible ?
Cela fut possible parce que les travailleurs de Pétrograd étaient l'avant-garde de toutes les autres classes qui souffraient du tsarisme et accomplissaient ainsi, par leur lutte, le désir le plus ardent et le plus profond de l'immense majorité de la population ; les soldats qui, depuis plus de trois ans, pourrissaient dans les tranchées et mouraient, la plupart du temps victimes de l'incurie et de l'incapacité de leurs généraux, pour défendre l'esclavage et l'exploitation capitaliste que représentait le régime tsariste, et non pas leur liberté, leur vie et leur bien-être ; les paysans, soumis à toutes les vexations, qui voulaient la terre ne servant qu'à l'entretien des grands propriétaires parasites, tandis que les familles paysannes mouraient de faim ; les petites gens des villes et des campagnes et, enfin, les nationalités opprimées qui, par dizaines, gémissaient sous l'oppression de la bureaucratie du tsar.
C'est cette union dans la lutte des masses travailleuses qui explique que personne ne vint au secours du tsar. Il ne trouva pas un brin de paille pour s'y accrocher quand les travailleurs, sous la conduite des ouvriers conscients éduqués par un long passé de lutte révolutionnaire, montèrent à l'assaut de la vieille Russie croupissante et ignare.

Mais une fois les représentants de leur ancien esclavage abattus, les masses opprimées, qui avaient pris leur sort en leurs propres mains, ne surent pas immédiatement ce qu'elles avaient à faire. La victoire acquise, elles trouvèrent pour les diriger toutes sortes d'hommes politiques qui avaient plus ou moins fait de l'opposition au tsarisme et l'avaient parfois combattu, non pas pour en finir pour toujours avec l'exploitation des travailleurs par les parasites capitalistes, mais seulement pour "moderniser" la régime d'exploitation à l'instar de "l'Occident". Ces gens leur expliquèrent que, le tsar renversé, ils n'avaient plus qu'à se retirer dans leur misère ; car maintenant ils avaient la "démocratie", c'est-à-dire le droit, pour ces messieurs, d'occuper des places, de parader, de s'entendre avec les anciens bureaucrates du tsar avec lesquels ils ne firent qu'une seule et grande famille.
Quant aux masses, elles devaient continuer à verser leur sang sur le front et dans les usines ; au nom de la démocratie, continuer la guerre pour les mêmes buts qu'auparavant : participer à la guerre impérialiste pour obtenir Constantinople et autres lieux aux capitalistes russes. En un mot, tout devait continuer comme par le passé.
Les travailleurs ne trouvèrent pas tout de suite la voie à suivre et furent obligés de croire ces messieurs sur parole. Mais leur dure et amère expérience de tout un passé de lutte leur fit maintenir, en face des "démocrates" qui recouvraient l'Etat tsariste de leur personne trompeuse, leurs propres organisations de lutte : les Conseils d'ouvriers, de soldats et de paysans, formés de délégués élus directement par eux, par usines, par régiments, par quartiers, par villes, par villages, par districts, etc..., appelés en russe "Soviets".

De février à octobre, en l'espace de huit mois, les masses travailleuses s'aperçoivent du rôle réel joué par les faux démocrates alliés à la bureaucratie du tsar. La situation ne cesse d'empirer. Les ouvriers de Pétrograd et de Moscou sont toujours à l'avant-garde et apprennent à se regrouper derrière d'autres chefs qui, eux, leur sont restés fidèles et leur montrent la véritable voie : ce sont les Bolcheviks à la tête desquels se trouvent Lénine et Trotsky.
Ces hommes ne s'étaient jamais éloignés de la classe ouvrière, des masses laborieuses. Ils avaient toujours vécu avec elles, parmi elles, pour elles. Ils ne s'étaient jamais abaissés devant les représentants du tsar, démocratiques ou non. Ils n'avaient jamais fréquenté les capitalistes, les salons. Ils n'étaient en aucune façon liés aux cercles privilégiés, mais ils leur étaient résolument hostiles. Ils étaient peuple jusqu'au fond de leur âme. Ce sont ces hommes, sélectionnés dans vingt années de combat révolutionnaire, qui conduisirent les masses de la révolution inachevée de février 1917 à leur triomphe d'octobre 1917.
Cette victoire fut possible parce que les Bolcheviks n'étaient pas des gens à promesses : "Nous vous donnerons ceci, nous vous donnerons cela..." Ils guidèrent les masses dans leur propre combat. Ils dirent aux paysans : le gouvernement provisoire ne veut pas vous donner la terre... Prenez-la ou vous ne l'aurez jamais.
Ils dirent aux ouvriers : les capitalistes qui vous exploitent vous trompent et vous affament, sabotent la production... Luttez pour établir votre contrôle sur eux.
Maîtres de l'ancienne Russie des tsars, ils reconnurent aux nationalités opprimées le droit de décider de leur propre sort jusques et y compris la séparation. Mais en face d'un gouvernement qui se comportait véritablement en démocrate, les nationalités ne firent que se souder étroitement au nouveau pouvoir.
Les masses travailleuses prenant leur propre sort en mains, éclairées et guidées par un groupe d'hommes révolutionnaires qui s'étaient assemblées pour former devant l'Etat-Major de la bourgeoisie un Etat-Major au service des classes laborieuses, voilà le secret de la première révolution prolétarienne victorieuse ! Car aucune lutte victorieuse n'est possible sans la coordination de tous les mouvements d'opposition révolutionnaire que suscite l'exploitation capitaliste.
Cette première victoire reste le gage de la victoire définitive des travailleurs, en dépit de l'obstacle à la révolution mondiale qu'est l'Etat qui s'intitule actuellement "soviétique", mais qui, sous le domination de gens étrangers à la révolution d'octobre 1917 (Staline ne leur sert que de paravent), se comporte en ennemi des masses travailleuses. Mais ce ne sont pas eux qui empêcheront la révolution mondiale de s'accomplir et les classes laborieuses de se libérer ; au contraire, c'est la révolution mondiale qui les balaiera, eux aussi, en même temps que les capitalistes de tous les pays.

:: La doctrine de Marx [Lénine, 1913]

Le trait essentiel de la doctrine de Marx, c'est la mise en relief du rôle historique mondial du prolétariat, comme édificateur de la société socialiste.
Au commencement de la première période (de la révolution de 1848 à la Commune de Paris), la doctrine de Marx n'est pas dominante. Elle n'est que l'une des très nombreuses tendances, l'un des courants du socialisme. Sont en vogue celles des formes du socialisme qui, par le fond, s'apparentent à notre mouvement narodnik (populiste) : incompréhension de la base matérialiste du progrès historique, incapacité de discerner le rôle et l'importance de chacune des classes de la société capitaliste, camouflage de la nature bourgeoise des réformes démocratiques à l'aide de phrases diverses, dites socialistes, sur le "peuple", la "justice", le "droit", etc...
La révolution de 1848 porte un coup mortel à toutes ces formes bigarrées, bruyantes et tapageuses du socialisme antérieur à Marx. Dans tous les pays, la révolution montre les diverses classes de la société à l'œuvre. Le massacre des ouvriers parisiens par la bourgeoisie républicaine, dans les journées de juin 1848, atteste à jamais la qualité socialiste du seul prolétariat. La bourgeoisie libérale redoute cent fois plus que la pire réaction, l'action indépendante de cette classe.
Toutes les doctrines concernant un socialisme et une politique hors-classes s'avèrent de pures balivernes.
...La deuxième période (1872-1904) se distingue de la première par son caractère "pacifique", par l'absence de révolutions. L'Occident en a fini avec les révolutions bourgeoises. L'Orient n'est pas encore mûr pour elles.
L'Occident entre dans l'époque de la préparation "pacifique" des réformes à venir. Partout se forment des partis socialistes, prolétariens dans leur base, qui apprennent à tirer parti du parlementarisme bourgeois, à créer leur presse quotidienne, leurs établissements d'éducation, leurs syndicats, leurs coopératives. La doctrine de Marx remporte une victoire complète et prend de l'extension.
...La dialectique de l'histoire est telle que la victoire du marxisme dans le domaine de la théorie oblige ses ennemis à se déguiser en marxistes. Le libéralisme, pourri à l'intérieur, tente de revivre sous la forme de l'opportunisme socialiste. Il interprète la période de la préparation des forces pour les grandes batailles, dans le sens de la renonciation à ces batailles. Il commente l'amélioration de la condition des esclaves pour la lutte contre l'esclavage salarié, comme si les esclaves vendaient cinq sous leurs droits à la liberté. Il prêche lâchement la "paix sociale" (c'est-à-dire la paix avec l'esclavage), le reniement de la lutte de classe et ainsi de suite. Les opportunistes ont beaucoup de partisans parmi les parlementaires socialistes, les divers fonctionnaires du mouvement ouvrier et les intellectuels "sympathisants".
A peine les opportunistes ont-ils fini de glorifier la "paix sociale" et la possibilité d'éviter les tempêtes dans la "démocratie", que s'ouvre, en Asie, la source nouvelle des plus grandes conflagrations mondiales. La révolution russe est suivie des révolutions turque, persane, chinoise. ...Les révolutions d'Asie ont attesté... la même importance exceptionnelle de l'action indépendante des masses démocratiques, la même différenciation nette entre le prolétariat et toute la bourgeoisie.
...Depuis l'apparition du marxisme, chacune des trois grandes époques de l'histoire universelle lui a apporté de nouvelles confirmations et de nouveaux triomphes. Mais l'époque historique qui va s'ouvrir apportera au marxisme, doctrine du prolétariat, un triomphe plus éclatant encore.

Lénine, 1913